CHAPITRE XVIII.

UN RÉGISSEUR OPTIMISTE.--TROIS SPECTATEURS DANS UNE SALLE.--UNE

COLLATION MAGIQUE.--LE PUBLIC DE COLCHESTER ET LES NOISETTES.--RETOUR EN

FRANCE.--JE CÈDE MON THÉATRE.--VOYAGE D’ADIEU.--RETRAITE A

SAINT-GERVAIS.--PRONOSTIC D’UN ACADÉMICIEN.

Quelque temps après cette séance, mon engagement se terminait avec

Mitchell.

Au lieu de rentrer en France comme je l’eusse tant désiré après une

aussi longue absence, je pensai qu’il était plus favorable à mes

intérêts de continuer mes excursions dans les provinces anglaises

jusqu’au mois de septembre, époque où j’espérais faire la réouverture de

mon théâtre à Paris.

En conséquence, je me traçai un itinéraire dont la première station

devait être Cambridge, ville renommée par son Université, et je partis.

Mais peut-être le lecteur n’a-t-il pas envie de me suivre dans cette

longue excursion. Qu’il se rassure; je ne le ferai pas voyager avec moi,

d’autant plus que ma seconde course à travers l’Angleterre ne présente

presque aucun détail qui soit digne d’être mentionné ici. Je me

contenterai de raconter quelques incidents, et entre autres, une petite

aventure qui m’est arrivée, parce qu’elle peut servir de leçon aux

artistes, quels qu’ils soient, en leur apprenant qu’il est dangereux

pour leur amour-propre et pour leurs intérêts d’épuiser trop à fond la

curiosité publique, dans les différentes localités où l’espoir de bonnes

recettes les conduit.

Je devais, ainsi que je viens de le dire, aller directement de Londres à

Cambridge, mais à moitié route, j’eus la fantaisie de m’arrêter à

Herford, petite ville d’une dizaine de mille âmes, pour y donner

quelques représentations.

Mes deux premières séances eurent un très grand succès; mais à la

troisième, voyant que le nombre des spectateurs avait de beaucoup

diminué, je me décidai à n’en pas donner d’autres.

Mon régisseur combattit cette résolution, et il me donna des raisons qui

ne manquaient certainement pas de valeur.

--Je vous assure, Monsieur, me dit-il, que dans la ville on ne parle que

de votre séance. Chacun me demande si vous devez jouer encore demain, et

déjà deux jeunes gens m’ont chargé de retenir leurs places pour le cas

où vous vous détermineriez à rester.

Grenet, c’était le nom du régisseur, était bien le meilleur homme du

monde. Mais j’aurais dû me méfier de ses conseils, en raison de sa

disposition d’esprit à voir tout en beau. C’était l’optimisme incarné.

Les supputations de succès qu’il me fit pour la séance future eussent

laissé bien loin derrière elles celles de l’inventeur d’écritoires. A

l’entendre, il fallait doubler le prix des places et augmenter le

personnel du théâtre, pour contenir la foule qui devait venir me

visiter.

Tout en plaisantant Grenet sur l’exagération de ses idées, je consentis

néanmoins à ce qu’il fit poser les affiches pour la représentation qu’il

me demandait.

Le lendemain, à sept heures et demie du soir, je me rendis, selon mon

habitude, à la porte du théâtre pour donner l’ordre de faire ouvrir les

bureaux et de laisser entrer le public. La séance devait commencer à

huit heures précises.

Je trouvai mon régisseur complétement seul. Pas une âme ne s’était

encore présentée; cependant cela ne l’empêcha pas de m’aborder d’un air

radieux; c’était du reste son air normal.

--Monsieur, me dit-il en se frottant les mains, comme s’il avait eu à

m’annoncer une excellente nouvelle, il n’y a encore personne à la porte

du théâtre, mais c’est bon signe.

--C’est bon signe, dites-vous? Ah ça! mon cher Grenet, comment me

prouverez-vous cela?

--C’est très facile à comprendre; vous avez dû remarquer, Monsieur, qu’à

nos dernières séances nous n’avions eu que l’aristocratie du pays.

--Rien ne me prouve qu’il en ait été ainsi, mais je vous l’accorde;

après?

--Après? c’est tout simple. Le commerce n’est point encore venu nous

visiter, et c’est aujourd’hui que je l’attends. Ces négociants sont

toujours si occupés, qu’ils remettent souvent au dernier jour pour se

procurer un plaisir. Patience, vous allez voir, dans un instant,

l’assaut que nous aurons à soutenir!

Et il regardait vers la porte d’entrée, de l’air d’un homme convaincu

que ses prévisions se réaliseraient.

Nous avions encore une demi-heure, c’était plus qu’il n’en fallait pour

remplir la salle. J’attendis. Mais cette demi-heure se passa dans une

vaine attente; personne ne se présenta au bureau.

--Voici huit heures, dis-je en tirant ma montre; nous n’avons pas encore

de spectateurs: qu’en dites-vous, Grenet?

--Ah! Monsieur, votre montre avance; ça, j’en suis sûr, car.....

Mon régisseur allait appuyer cette affirmation de quelque preuve tirée

de son imagination, lorsque l’horloge de l’Hôtel-de-Ville sonna. Grenet

se trouvant à bout de raisons, se contenta de garder le silence en

jetant, toutefois, un coup-d’œil désespéré vers la porte.

Tout à coup je vois sa figure s’empourprer de plaisir.

--Ah! je l’avais bien dit, s’écrie-t-il en me montrant deux jeunes gens

qui se dirigeaient de notre côté; voilà le public qui commence à

arriver, on se sera sans doute trompé d’heure. Allons! chacun à son

poste!

La joie de Grenet ne fut pas de longue durée; il reconnut bientôt dans

ces visiteurs les deux jeunes gens qui avaient retenu leurs places dès

la veille.

--On n’a pas envahi nos stalles, crièrent-ils à l’optimiste, en se

hâtant d’entrer.

--Non, Messieurs, non; vous pouvez entrer, répondit Grenet en faisant

une imperceptible grimace. Et il les conduisit complaisamment, en

cherchant à leur donner un motif sur le vide de la salle qu’il

prétendait momentané.

Il était à peine revenu au bureau qu’un monsieur d’un certain âge monte

en toute hâte le péristyle du théâtre et se précipite vers le contrôle

avec un empressement que mes succès des jours précédents pouvaient

justifier.

--Pourrai-je avoir encore une place, dit-il d’une voix essoufflée?

A cette demande qui semble une raillerie, mon pauvre Grenet abasourdi ne

sait plus que répondre; il se contente d’adresser à son interlocuteur

une de ces phrases banales que l’on emploie souvent pour gagner du

temps.

--Mon Dieu! Monsieur, voyez-vous..... il faut que vous sachiez.....

--Je sais, Monsieur, je sais; il n’y a plus de places; je m’y attends;

mais de grâce, laissez-moi entrer, et je trouverai toujours bien quelque

petit coin pour me caser.

--Permettez-moi donc, Monsieur, de vous dire...

--C’est inutile...

--Mais puisque, au contraire...

--A la bonne heure! Donnez-moi alors une stalle, et je vais voir si je

puis me placer dans un des couloirs.

A bout d’arguments, Grenet délivra le billet.

On peut se figurer l’étonnement de l’ardent visiteur, quand en entrant

dans la salle il s’aperçut qu’il composait à lui seul le tiers de

l’assemblée.

Quant à moi, j’eus bientôt pris mon parti sur cette déconvenue.

C’était, il est vrai, un _four_ que je faisais, mais ce _four_ se

présentait d’une façon si originale que, en raison de sa singularité, je

le regardais comme une diversion à mes succès passés; je voulus même le

faire tourner à l’agrément de ma soirée. On n’est pas, je crois, plus

philosophe.

Ce fut avec une sorte de satisfaction que je vis les alentours du

théâtre complétement déserts.

Après avoir donné, pour l’acquit de ma conscience, le quart d’heure de

grâce aux retardataires, ne voyant venir personne, je fis annoncer à mes

trois spectateurs que, n’écoutant que mon désir de leur être agréable,

j’allais donner ma représentation.

Cette nouvelle inattendue souleva dans la salle un triple hurrah sous

forme de remerciement.

J’avais pour orchestre huit musiciens, amateurs de la ville. Ces

artistes, vu ma qualité de Français, jouaient, chaque soir, pour

ouverture, l’air des Girondins et la Marseillaise à grand renfort de

grosse caisse, de même qu’ils ne manquaient jamais de terminer la séance

par le _God save the queen_.

L’introduction patriotique terminée, je commençai ma séance.

Mon public s’était groupé sur le premier banc de l’orchestre, de sorte

que pour m’adresser à lui dans mes explications, j’aurais été obligé de

tenir la tête constamment baissée et dirigée vers le même point; cela

aurait fini par être fort incommode. Je pris le parti de porter mes

regards dans la salle et de parler aux banquettes, comme si je les eusse

vues animées pour moi d’une bienveillante attention.

Je fis dans cette circonstance un véritable tour de force, car je

déployai, pour l’exécution de mes expériences, le même soin, la même

verve, le même entrain que devant un millier d’auditeurs.

De son côté, mon public faisait tout le bruit possible pour me prouver

sa satisfaction. Il trépignait, applaudissait, criait, de manière à me

faire presque croire que la salle était complétement garnie.

La séance entière ne fut qu’un échange de bons procédés, et chacun des

spectateurs vit avec peine arriver la dernière de mes expériences.

Celle-là n’était pas indiquée sur l’affiche; je la réservais comme la

meilleure de mes surprises.

--Messieurs, dis-je à mon triple auditoire, j’ai besoin, pour

l’exécution de ce tour, d’être assisté de trois compères. Quelles sont

les personnes parmi l’assemblée qui veulent bien monter sur la scène?

A cette comique invitation, le public se leva en masse et vint

obligeamment se mettre à ma disposition.

Les trois assistants consentirent à se ranger sur le devant de la scène,

avec promesse de ne point regarder derrière eux. Je leur remis à chacun

un verre vide, en leur annonçant qu’il se remplirait d’excellent punch

aussitôt qu’ils en témoigneraient le désir, et j’ajoutai que, pour

faciliter l’exécution de ce souhait, il faudrait qu’ils répétassent

après moi quelques mots baroques tirés du grimoire de l’enchanteur

Merlin.

Cette plaisanterie n’était proposée que pour gagner du temps, car tandis

que nous l’exécutions en riant aux éclats, un changement à vue s’opérait

derrière mes aimables compères. La table sur laquelle j’avais exécuté

mes expériences était remplacée par une autre garnie d’une excellente

collation. Un énorme bol de punch brûlait au milieu.

Grenet, vêtu de noir, cravaté de blanc, armé d’une cuillère, en

stimulait la flamme bleuâtre, et lorsque mes compères exprimèrent la

volonté de voir leurs verres se remplir de punch:

--Retournez-vous, leur dit-il de sa voix la plus grave, et vous allez

voir vos souhaits accomplis.

Ce fut un coup de théâtre pour mes trois _adeptes_, qui restèrent un

instant ébahis de surprise, ce qui me donna le loisir de compléter

l’expérience en faisant emplir leurs verres.

Les musiciens avaient été les spectateurs de cette petite scène; je les

priai de venir se joindre à nous pour éprouver la vertu de mon bol

inépuisable. Cette invitation fut joyeusement acceptée; on entoura la

table, on emplit les verres, on les vida, et nous ne passâmes pas moins

de deux heures à deviser sur l’agrément de cette expérience.

Grâce à la prodigalité de l’_inexhaustible bowl of punch_, mes convives

furent tous saisis d’une tendre expansion. Peu s’en fallut qu’on ne

s’embrassât en se quittant; on se contenta cependant de se serrer la

main, en se promettant mutuellement le plus amical souvenir.

L’enseignement que l’on peut tirer de cette anecdote, c’est que, pour

présenter ses adieux au public dans un théâtre, il ne faut pas attendre

qu’il n’y soit plus pour les recevoir.

* * * * *

Au sortir d’Herfort, je me rendis à Cambridge, puis à Bury-Saint-Edmond,

à Ipswich et à Colchester, faisant partout des recettes proportionnées à

l’importance de la population. Je n’ai conservé de ces cinq villes que

trois souvenirs: le fiasco d’Herfort, l’accueil enthousiaste des

étudiants de Cambridge et les noisettes de Colchester.

Mais, me demandera-t-on, quel rapport peut-il y avoir entre des

noisettes et une représentation de magie? Un mot mettra le lecteur au

courant du fait et lui expliquera toutes les tribulations que ce fruit

m’a causées.

Il est d’usage dans la ville de Colchester, lorsque l’on va au

spectacle, de remplir ses poches de noisettes; d’ailleurs, n’en a-ton

pas chez soi, qu’on trouve à en acheter à la porte du théâtre. On les

casse et on les mange pendant le cours de la représentation, sous forme

de rafraîchissements. Hommes et femmes ont cette manie _cassante_, en

sorte qu’il s’établit dans la salle un feu roulant de bris de noisettes

qui, par moments, devient assez fort pour couvrir la voix; l’artiste qui

est en scène en est quitte pour répéter la phrase qu’il pense n’avoir

pas été entendue.

Rien ne m’agaçait les nerfs comme cet incessant cliquetis. Ma première

représentation s’en ressentit, et malgré mes efforts pour me maîtriser,

je fis ma séance tout entière sur le ton de l’irritation. Malgré cet

ennui, je consentis à jouer une seconde fois; mais le le directeur ne

put jamais me décider à lui accorder une troisième représentation. Il

eut beau m’assurer que ses artistes dramatiques avaient fini par se

faire à cette étrange musique; que même il n’était pas rare de voir en

scène un acteur secondaire casser une noisette en attendant la réplique,

je le quittai, ne voulant pas en entendre davantage.

Décidément les théâtres des petites villes anglaises sont loin de valoir

ceux des grandes cités.

A Colchester devait s’arrêter ma tournée, et je me disposais à plier

bagage pour la France, lorsque Knowles, le directeur de Manchester, se

rappelant mes succès à son théâtre, vint me proposer d’entreprendre avec

lui un voyage à travers l’Irlande et l’Ecosse. Nous étions alors au mois

de juin 1849. Paris, on se le rappelle, était alors plus que jamais

agité par les questions politiques; les théâtres en France n’existaient

que pour mémoire. Je ne fus pas longtemps à me décider; je partis avec

mon _english menager_.

Notre excursion ne dura pas moins de quatre mois, et ce ne fut que vers

la fin d’octobre que je remis le pied sur le sol français.

Ai-je besoin de dire le bonheur avec lequel je me retrouvai devant le

public parisien, dont je n’avais pas oublié le bienveillant patronage?

Les artistes qui, comme moi, ont été longtemps absents de Paris, le

comprendront, car ils savent que rien n’est doux au cœur comme les

applaudissements donnés par des concitoyens.

Malheureusement, lorsque je repris le cours de mes représentations, je

m’aperçus avec peine du changement qui s’était opéré dans ma santé; ces

séances, que je faisais jadis sans aucune fatigue, me jetaient

maintenant dans un pénible accablement.

Il m’était facile d’attribuer une cause à ce fâcheux état. Les veilles,

les fatigues, l’incessante préoccupation de mes représentations et plus

encore l’atmosphère brumeuse de la Grande-Bretagne, avaient épuisé mes

forces. Ma vie s’était en quelque sorte usée pendant mon émigration. Il

m’eût fallu pour la régénérer un long repos, et je ne devais pas y

songer à cette époque, au milieu de la meilleure saison de l’année. Je

ne pus que prendre des précautions pour l’avenir, dans le cas où je me

trouverais tout à fait forcé par ma santé de m’arrêter. Je me décidai à

former un élève qui me remplaçât au besoin et dont le travail pût, en

attendant, me venir en aide.

Un artiste d’un extérieur agréable et dont je connaissais

l’intelligence, sembla me présenter les conditions que je pouvais

désirer. Mes propositions lui convinrent; il entra aussitôt chez moi. Le

futur prestidigitateur montra du reste de l’aptitude et un grand zèle

pour mes leçons; je le mis en peu de temps à même de préparer mes

expériences, puis il m’aida dans l’administration de mon théâtre, et

lorsque vinrent les grandes chaleurs de l’été, en 1850, au lieu de

fermer ma salle, selon mon habitude, je continuai de faire poser des

affiches dans Paris; seulement mon nom fut remplacé par celui

d’Hamilton.

Eu égard à son peu d’études, mon remplaçant provisoire ne pouvait être

encore très fort; mais il était convenable dans ses expériences, et le

public se montra satisfait. Pendant ce temps, je goûtais à la campagne

les douceurs d’un repos longtemps désiré.

Un homme qui a fait une longue route ne ressent jamais plus vivement la

fatigue que lorsque, après s’être arrêté quelques instants pour se

reposer, il veut continuer son voyage. C’est ce que j’éprouvai quand, le

terme de mes vacances arrivé, il me fallut quitter la campagne pour

recommencer l’existence fébrile du théâtre. Jamais je ne ressentis plus

de lassitude; jamais aussi je n’eus un désir plus vif de jouir d’une

complète liberté, de renoncer à ces fatigues à heure nommée, qu’on peut

appeler justement le collier de misère.

A ce mot, je vois déjà bien des lecteurs se récrier. Pourquoi,

diront-ils, nommer ainsi un travail dont le but est d’émerveiller une

assemblée, et le résultat de procurer honneur et profit?

Je me trouve forcé de justifier mon expression.

Le lecteur comprendra facilement que les fatigues, les préoccupations et

la responsabilité attachées à une séance de _magie_ n’empêchent pas le

prestidigitateur d’être soumis aux autres misères de l’humanité. Or,

quels que soient ses chagrins ou ses souffrances, il doit cependant

chaque soir et à heure fixe les refouler dans son cœur pour revêtir

le masque de l’enjouement et de la santé.

C’est déjà, croyez-moi, lecteur, une pénible tâche, mais ce n’est pas

tout, il lui faut encore, et ceci s’applique à tous les artistes en

général, il lui faut, sous peine de déchéance, égayer, animer,

surexciter le public, lui procurer enfin, disons-le mot, du plaisir pour

son argent.

Pense-t-on que cela soit toujours chose facile?

En vérité, la situation qui est faite aux artistes serait intolérable,

s’ils ne trouvaient pas dans la sympathie et les applaudissements du

public une douce récompense qui leur fait oublier les petites misères de

la vie.

Je puis le dire avec orgueil: jusqu’au dernier jour de ma vie

artistique, je n’ai rencontré que bienveillance et sympathie; mais plus

je m’efforçais de m’en montrer toujours digne, plus je sentais que mes

forces diminuaient, et plus aussi augmentait en moi le désir de vivre

dans la retraite et la liberté.

Enfin, vers le mois de janvier 1852, jugeant Hamilton apte à me

succéder, je me décidai à lui céder mon établissement, et, pour que mon

théâtre, l’œuvre de mon travail, restât dans ma famille, on passa

deux contrats: le même jour, mon élève devint mon beau-frère et mon

successeur.

Cependant quelque avide que soit un artiste de rentrer dans la vie

tranquille et solitaire, il est bien rare qu’il renonce tout-à-coup et

pour toujours à mériter les applaudissements dont il s’est fait une

douce habitude. On ne sera donc pas étonné d’apprendre que je voulus,

après m’être reposé pendant plusieurs mois, donner encore quelques

représentations, avant de prendre définitivement congé du public.

Je ne connaissais pas l’Allemagne; je gagnai les bords du Rhin. Désirant

ne pas me fatiguer, je résolus de me réserver le choix des lieux où je

donnerais mes représentations. Je m’arrêtai donc de préférence dans ces

séjours de fête que l’on nomme des villes de bains, et je visitai

successivement Bade, Wiesbaden, Hambourg, Ems, Aix-la-Chapelle et Spa.

Chacune de mes séances, ou peu s’en faut, fut honorée de la présence

d’un ou de plusieurs des Princes de la Confédération Germanique.

Mon intention était de rentrer en France après les représentations que

j’avais données à Spa, lorsque, à la sollicitation du directeur d’un

théâtre de Berlin, M. Engel, je me décidai à retourner sur mes pas, et

je partis pour la capitale de la Prusse.

J’avais contracté avec M. Engel un engagement de six semaines; mon

succès et aussi les excellentes relations que j’eus avec mon directeur

me firent prolonger pendant trois mois mon séjour à Berlin. Je ne

pouvais, du reste, prendre congé du public d’une manière plus brillante;

jamais peut-être je n’avais vu une foule plus compacte assister à mes

séances. Aussi, l’accueil que j’ai reçu des Berlinois restera-t-il dans

ma mémoire parmi mes meilleurs souvenirs.

De Berlin, je me rendis directement près de Blois, dans la retraite que

je m’étais choisie.

Quelle que fût ma satisfaction de jouir enfin d’une liberté si longtemps

désirée, elle eut bientôt subi le sort commun à tous nos plaisirs, et

elle n’eût pas manqué de s’émousser par la jouissance même, si je

n’avais réservé pour ces heureux loisirs des études dans lesquelles

j’espérais trouver une distraction sans cesse renaissante. Après avoir

acquis un bien-être matériel à l’aide de travaux traités bien à tort de

futiles, j’allais me livrer à des recherches sérieuses, ainsi que me le

conseillait jadis un membre de l’Institut.

Le fait auquel je fais allusion remonte à l’époque de l’exposition de

1844, où je présentai mes automates et mes curiosités mécaniques.

Le jury chargé de l’examen des machines et instruments de précision

s’était approché de mes produits, et j’avais, en sa présence, renouvelé

la petite séance donnée quelques jours auparavant devant le roi

Louis-Philippe.

Après avoir écouté avec intérêt le détail des nombreuses difficultés que

j’avais eu à surmonter dans l’exécution de mes automates, l’un des

membres du jury prenant la parole:

--C’est bien dommage, Monsieur Robert-Houdin, me dit-il, que vous n’ayez

pas appliqué à des travaux sérieux les efforts d’imagination que vous

avez déployés pour des objets de fantaisie.

Cette critique me blessait d’autant plus, qu’à cette époque je ne voyais

rien au-dessus de mes travaux, et que dans mes plus beaux rêves

d’avenir, je n’ambitionnais d’autre gloire que celle du savant auteur du

_canard automate_.

--Monsieur, répondis-je d’un ton visiblement piqué, je ne connais pas de

travaux plus sérieux que ceux qui font vivre un honnête homme. Toutefois

je suis prêt à changer de direction si vous m’en donnez l’avis après que

vous m’aurez écouté.

A l’époque où je m’occupais d’horlogerie de précision, je gagnais à

peine de quoi vivre. Aujourd’hui, j’ai quatre ouvriers pour m’aider dans

la confection de mes automates; le moins habile gagne six francs dans sa

journée; jugez ce que je dois gagner moi-même.

Je vous demande maintenant, Monsieur, si je dois retourner à mon

ancienne profession.

Mon interlocuteur se tut, mais un autre membre du jury s’approchant de

moi, me dit à demi-voix:

--Continuez, Monsieur Robert-Houdin, continuez; j’ai l’assurance que vos

ingénieux travaux, après vous avoir conduit au succès, vous mèneront

tout droit à des découvertes utiles.

--Monsieur le baron Séguier, répondis-je sur le même ton, je vous

remercie de votre encourageant pronostic; je ferai mes efforts pour le

justifier[18].

J’ai suivi l’avis de l’illustre savant, et je m’en suis fort bien

trouvé.

Confidences et Révélations: Comment on devient sorcier · 第 58 / 104 题