qui enseigne ce que l’on ignore, qui rend sensibles les trésors de
la pensée par les fleurs de l’éloquence et les signes de
l’écriture.
»Le destin aux généreuses mains, du milieu des éclairs et du
tonnerre, a fait tomber d’en haut, comme une pluie forte et
bienfaisante, la merveille du moment et du siècle, celui qui
cultive des arts surprenants et des sciences merveilleuses, le
_sid_ Robert-Houdin.
»Notre temps n’a vu personne qui lui soit comparable. L’éclat de
son talent surpasse ce que les âges passés ont produit de plus
brillant. Parce qu’il l’a possédé, son siècle est le plus illustre.
»Il a su remuer nos cœurs, étonner nos esprits, en nous montrant
les faits surprenants de sa science merveilleuse. Nos yeux
n’avaient jamais été fascinés par de tels prodiges. Ce qu’il
accomplit ne saurait se décrire, nous lui devons notre
reconnaissance pour tout ce dont il a délecté nos regards et nos
esprits; aussi notre amitié pour lui s’est-elle enracinée dans nos
cœurs comme une pluie parfumée, et nos poitrines
l’enveloppent-elles précieusement.
»Nous essayerions vainement d’élever nos louanges à la hauteur de
son mérite; nous devons abaisser nos fronts devant lui et lui
rendre hommage, tant que la pluie bienfaisante fécondera la terre,
tant que la lune éclairera les nuits, tant que les nuages viendront
tempérer l’ardeur du soleil.
»Ecrit par l’esclave de Dieu,
»ALI-BEN-EL-HADJI MOUÇA.»
«Pardonne-nous de te présenter si peu, etc...» Suivent les
signatures et les cachets des chefs de tribus.
Au sortir de cette cérémonie et après que les Arabes nous eurent
quittés, le Maréchal-Gouverneur, que je n’avais pas vu depuis mes
représentations, voulant me donner une idée de l’effet qu’elles avaient
produit sur l’esprit des indigènes, me cita le trait suivant:
Un chef Kabyle, venu à Alger pour faire sa soumission, avait été conduit
à ma première représentation.
Le lendemain, de très bonne heure, il se rend au palais et demande à
parler au Gouverneur.
--Je viens, dit-il au Maréchal, te demander l’autorisation de retourner
tout de suite dans ma tribu.
--Tu dois savoir, répond le Gouverneur, que les formalités ne sont pas
encore remplies, et que tes papiers ne seront en règle que dans trois
jours; tu resteras donc jusqu’à cette époque.
--Allah est grand, dit l’Arabe, et s’il lui plaît, je partirai avant; tu
ne me retiendras pas.
--Tu ne partiras pas si je le défends, j’en suis certain; mais, dis-moi,
pourquoi es-tu si pressé de t’en aller?
--Après ce que j’ai vu hier, je ne veux pas rester à Alger; il
m’arriverait malheur.
--Est-ce que tu as pris ces miracles au sérieux?
Le Kabyle regarda le Maréchal d’un air d’étonnement, et sans répondre
directement à la question qui lui était faite:
--Au lieu de faire tuer tes soldats pour soumettre les Kabyles, dit-il,
envoie ton marabout français chez les plus rebelles, et avant quinze
jours, il te les amènera tous ici.
Le Kabyle ne partit pas, on parvint à calmer ses craintes; toutefois il
fut un de ceux qui, dans la cérémonie qui venait d’avoir lieu, s’étaient
éloignés le plus à mon approche.
Un autre Arabe disait encore en sortant d’une de mes séances:
--Il faudra maintenant que nos marabouts fassent des miracles bien forts
pour nous étonner.
Ces renseignements, dans la bouche du Gouverneur, me furent très
agréables. Jusqu’alors je n’avais pas été sans inquiétude, et, bien que
je fusse certain d’avoir produit une vive impression dans mes séances,
j’étais enchanté de savoir que le but de ma mission avait été rempli
selon les vues du Gouvernement. Du reste, avant de partir pour la
France, le Maréchal voulut bien m’assurer encore que mes représentations
en Algérie avaient produit les plus heureux résultats sur l’esprit des
indigènes.
* * * * *
Quoique mes représentations fussent terminées, je ne me pressai pas
cependant de rentrer en France. J’étais curieux d’assister, à mon tour,
à quelque scène d’escamotage exécutée par des Marabouts ou par d’autres
jongleurs indigènes. J’avais promis en outre à plusieurs chefs Arabes
d’aller les visiter dans leur douars. Je voulais me procurer ce double
plaisir.
Il est peu de Français qui, après un court séjour en Algérie, n’aient
entendu parler des Aïssaoua et de leurs merveilles. Les récits qui
m’avaient été faits des exercices des sectaires de Sidi-Aïssa m’avaient
inspiré le plus vif désir de les voir exécuter, et j’étais persuadé que
tous leurs miracles ne devaient être que des _trucs_ plus ou moins
ingénieux, dont il me serait sans doute possible de donner le mot.
Or, M. le colonel de Neveu m’avait promis de me faire assister à ce
spectacle; il me tint parole.
A un jour indiqué par le Mokaddem, président habituel de ces sortes de
réunions, nous nous rendîmes, en compagnie de quelques officiers
d’état-major et de leurs femmes, dans une maison arabe, et nous
pénétrâmes par une porte basse dans la cour intérieure du bâtiment, où
devait avoir lieu la cérémonie. Des lumières artistement collées sur les
parois des murs et des tapis étendus sur des dalles attendaient
l’arrivée des frères. Un coussin était destiné au Mokaddem.
Chacun de nous se plaça de manière à ne pas gêner les exécutants. Nos
dames montèrent aux galeries du premier étage, de sorte qu’elles se
trouvaient par ce fait, comme nous disons en France, aux premières
loges.
Mais je vais laisser le Colonel de Neveu raconter lui-même cette séance,
en la copiant textuellement dans son intéressant ouvrage _sur les Ordres
religieux chez les Musulmans en Algérie_:
«Les Aïssaoua entrent, se placent en cercle dans la cour et bientôt
commencent leurs chants. Ce sont d’abord des prières lentes et graves
qui durent assez longtemps; viennent ensuite les louanges en l’honneur
de Sidi-Mohammet-Ben-Aïssa, le fondateur de l’ordre; puis les frères et
le Mokaddem, prenant des tambours de basque, animent successivement la
cadence, en s’exaltant mutuellement d’une manière toujours croissante.
»Après deux heures environ, les chants étaient devenus des cris sauvages
et les gestes des frères avaient suivi la même progression. Tout-à-coup,
quelques-uns se lèvent et se placent sur une même ligne en dansant et
prononçant aussi gutturalement que possible, avec toute la vigueur de
leurs énergiques poumons, le nom sacré d’Allah. Ce mot qui désigne la
Divinité, sortant de la bouche des Aïssaoua, semblait être plutôt un
rugissement féroce qu’une invocation adressée à l’Etre suprême. Bientôt
le bruit augmente, les gestes les plus extravagants commencent, les
turbans tombent, laissent paraître à nu ces têtes rasées qui ressemblent
à celles des vautours; les longs plis des ceintures rouges se déroulent,
embarrassent les gestes et augmentent le désordre.
»Alors les Aïssaoua marchent sur les mains et les genoux, imitent les
mouvements de la bête. On dirait qu’ils n’agissent uniquement que par
l’effet d’une force musculaire que ne dirige plus la raison, et qu’ils
oublient qu’ils sont hommes.
»Lorsque l’exaltation est à son comble, que la sueur ruisselle de tous
leurs corps, les Aïssaoua commencent leurs jongleries. Ils appellent le
Mokaddem leur père, et lui demandent à manger; celui-ci distribue aux
uns des morceaux de verre qu’ils broient entre leurs dents; à d’autres,
il met des clous dans la bouche; mais au lieu de les avaler, ils ont
soin de se cacher la tête sous les plis du bournous du Mokaddem, afin de
ne pas laisser voir aux assistants qu’ils les rejettent. Ceux-ci mangent
des épines et des chardons; ceux-là passent leur langue sur un fer rouge
ou le prennent entre leurs mains sans se brûler. L’un se frappe le bras
gauche avec la main droite; les chairs paraissent s’ouvrir, le sang
coule en abondance; il repasse la main sur son bras, la blessure se
ferme, le sang a disparu. L’autre saute sur le tranchant d’un sabre que
deux hommes tiennent par les extrémités et ne se coupe pas les pieds.
Quelques-uns tirent de petits sacs en peau, des scorpions, des serpents,
qu’ils mettent intrépidement dans leur bouche.»
Je m’étais blotti derrière une colonne d’où je pouvais tout voir de très
près sans être aperçu. J’avais à cœur de n’être point la dupe de ces
tours mystérieux; j’y prêtai donc une attention très soutenue.
Autant par les remarques que je fis sur le lieu même de la scène que par
les recherches ultérieures auxquelles je me suis livré, je suis
maintenant en mesure de donner une explication satisfaisante des
miracles des Aïssaoua. Seulement, pour ne pas interrompre trop
longuement mon récit, je renverrai le lecteur, curieux de ces détails, à
la fin de cet ouvrage, au chapitre spécial que j’ai intitulé: UN COURS
DE MIRACLES.
Je crois être d’autant plus compétent pour donner ces explications, que
quelques-uns de ces tours rentrent dans le domaine de l’escamotage, et
que les autres ont pour base des phénomènes tirés des sciences
physiques.
Une fois instruit du secret des jongleries exécutées par les Aïssaoua,
je pouvais me mettre en route pour l’intérieur de l’Afrique. Je partis
donc, muni de lettres du Colonel de Neveu pour plusieurs chefs de
bureaux arabes, ses subordonnés, et j’emmenai avec moi Mme
Robert-Houdin, qui se montrait tout heureuse de faire cette excursion.
Nous allions voir l’Arabe sous sa tente ou dans sa maison; goûter à son
couscoussou, que nous ne connaissions que de nom; étudier par nous-mêmes
les mœurs, les habitudes domestiques de l’Afrique; il y avait là
certes de quoi enflammer notre imagination. Et c’est à peine si je
songeais par moments, moi qui redoutais tant le mauvais temps sur mer,
que le mois où nous nous rembarquerions pour la France, serait
précisément un de ceux où la Méditerranée est le plus agitée!
Parmi les Arabes qui m’avaient engagé à les visiter,
Bou-Allem-Ben-Cherifa, Bach-Agha du D’jendel, m’avait fait des instances
si vives, que je me décidai à commencer mes visites par lui.
Notre voyage d’Alger à Médéah fut tout prosaïque; une diligence nous y
conduisit en deux jours.
A cela près de l’intérêt que nous inspira la végétation toute
particulière du sol de l’Algérie, ainsi que le fameux col de la Mouzaïa,
que nous traversâmes au galop, les incidents du voyage furent les mêmes
que sur les grandes routes de France. Les hôtels étaient tenus par des
Français; on y dînait à table d’hôte avec le même menu, le même prix, le
même service. Cette existence de commis-voyageur n’était pas ce que nous
rêvions en quittant Alger. Aussi fûmes-nous enchantés de mettre pied à
terre à Médéah; au-delà la diligence ne suivait plus la même direction
que nous.
Le capitaine Ritter, chef du bureau arabe de Médéah, chez lequel je me
rendis, avait assisté à mes représentations à Alger; je n’eus donc pas
besoin de lui présenter la lettre de recommandation qui lui était
adressée par M. de Neveu. Il me reçut avec une affabilité qui, du reste,
est le propre de son caractère, et Mme Ritter, femme également
gracieuse, voulut bien se joindre à son mari pour nous faire visiter la
ville. J’eus vraiment un grand regret d’être forcé de quitter dès le
lendemain matin des personnes aussi aimables; mais il fallait me hâter
de faire mon voyage avant de voir arriver les pluies d’automne, qui
rendent les routes impraticables, et souvent même très dangereuses.
Le capitaine se rendit à mes désirs. Il nous prêta deux chevaux de son
écurie, et nous donna pour guide jusque chez Bou-Allem un Caïd qui
parlait très bien français.
Cet Arabe avait été pris tout jeune dans une tente, qu’Abdel-Kader avait
été forcé d’abandonner dans une de ses nombreuses défaites. Le
gouvernement avait mis l’enfant au collége Louis-le-Grand, où il avait
fait d’assez bonnes études. Mais toujours poursuivi par le souvenir du
ciel de l’Afrique et du couscoussou national, notre bachelier
ès-sciences avait demandé comme une grâce la faveur de rentrer en
Algérie. Par égard pour son éducation, on l’avait nommé Caïd d’une
petite tribu dont j’ai oublié le nom, mais qui se trouvait sur la route
que nous devions parcourir.
Mon guide, que j’appellerai Mohammed, parce que son nom ne me revient
pas non plus à la mémoire (ces noms arabes sont difficiles à retenir
pour quiconque n’a pas un peu vécu en Algérie), Mohammed, donc, était
accompagné de quatre Arabes de sa tribu; deux d’entre eux étaient
chargés du transport de nos bagages, et les deux autres devaient nous
servir de domestiques. Tous étaient à cheval, et marchaient derrière
nous.
Nous partîmes à huit heures du matin. Notre première étape ne devait pas
être longue, car Mohammed m’avait assuré que, s’il plaisait à Dieu
(formule sans laquelle un vrai croyant ne parle jamais de l’avenir),
nous arriverions chez lui pour déjeûner. En effet, environ trois heures
après notre départ, notre petite caravane arriva dans le modeste
douar[21] de Mohammed. Nous mîmes pied à terre devant une maisonnette
entièrement construite en branches d’arbres et dont la toiture était à
peine de hauteur d’homme. C’était le salon de réception du Caïd.
La porte en était ouverte; mon guide nous donna l’exemple en entrant le
premier et nous le suivîmes. Un seul meuble ornait l’intérieur de ce
réduit: c’était un petit escabeau de bois. Mme Robert-Houdin s’en fit
un siége. Mohammed et moi, nous nous assîmes sur un tapis qu’un Arabe
venait d’étendre à nos pieds, et l’on ne tarda pas à servir le déjeûner.
Mohammed, qui voulait sans doute se faire pardonner une faute grave
qu’il méditait, nous traita somptueusement et presque à la française. Un
potage au gras, des rôtis de volaille, quelques ragoûts excellents que
je ne saurais décrire, parce que je n’ai jamais fait de grandes études
dans l’art culinaire, et de la pâtisserie que n’eût certes pas désavouée
Félix, furent successivement apportés devant nous. On nous avait donné,
à ma femme et à moi, chose inouïe chez un Arabe, un couteau, une
cuillère et une fourchette de fer.
Le repas avait été apporté d’un gourbi[22] voisin où demeurait la mère
du Caïd. Cette femme avait habité longtemps Alger, et elle y avait puisé
les connaissances dont elle venait de nous donner un échantillon.
Quant à Mohammed, en reprenant le costume musulman, il avait repris
également les usages de ses ancêtres; pour toute nourriture, il s’était
remis aux dattes et au couscoussou, à moins qu’il n’eût quelque convive,
ce qui était fort rare.
Notre déjeûner terminé, notre hôte nous conseilla de nous remettre en
route, si nous voulions arriver chez Bou-Allem avant la fin du jour.
Nous suivîmes son avis.
De Médéah à la tribu de Mohammed, nous avions suivi une route assez
praticable; en sortant de chez lui, nous entrâmes dans un pays inculte
et désert, où l’on ne voyait d’autres traces de passage que celles que
nous laissions nous-mêmes. Le soleil dardait ses plus brûlants rayons
sur nos têtes, et nous ne trouvions sur notre chemin aucun ombrage pour
nous en garantir. Souvent aussi notre marche devenait très pénible; nous
rencontrions des ravins dans lesquels il nous fallait descendre au
risque de briser les jambes de nos chevaux et de nous rompre le cou.
Pour nous faire prendre patience, notre guide nous annonçait que nous
ne tarderions pas à gagner un terrain moins accidenté, et nous
continuions notre route.
Il y avait environ deux heures que nous avions quitté notre première
halte, lorsque Mohammed, qui avait lancé son cheval au galop, nous
quitta en nous criant qu’il allait revenir, et disparut derrière une
colline.
Nous ne revîmes plus notre Caïd.
J’ai su depuis que, jaloux de la richesse de Bou-Allem, il avait préféré
encourir une punition, plutôt que de rendre visite à son rival.
Cette fuite nous mit, Mme Robert-Houdin et moi, dans une grande
inquiétude, que nous nous communiquâmes sans crainte d’être compris par
nos guides.
Nous avions à redouter le mauvais exemple donné par Mohammed; les quatre
Arabes ne pouvaient-ils pas imiter leur chef et nous abandonner à leur
tour? Que deviendrions-nous dans un pays où, lors même que nous
rencontrerions quelqu’un, nous ne pourrions parvenir à nous en faire
comprendre?
Mais nous en fûmes quittes pour la peur; nos braves conducteurs nous
restèrent fidèles et furent même très polis et très complaisants pendant
toute la route. Du reste, ainsi que nous l’avait annoncé Mohammed, nous
gagnâmes bientôt un chemin qui nous conduisit directement à la demeure
de Bou-Allem.
Comparativement à la maison du caïd, celle du Bach-Agha pouvait passer
pour une habitation princière, moins pourtant par l’aspect architectural
des bâtiments que pour leur étendue. Comme dans toutes les maisons
arabes, on n’y voyait extérieurement que des murs; toutes les fenêtres
donnaient sur les cours ou sur les jardins.
Bou-Allem et son fils, Agha lui-même, avertis de notre arrivée, vinrent
à notre rencontre et nous adressèrent en arabe des compliments que je ne
compris pas, mais que je supposai être dans la formule des salamalecs
usités chez eux en pareil cas, c’est-à-dire:
Soyez les bienvenus, ô les invités de Dieu!
Telle était du reste ma confiance, que quelques choses qu’ils nous
eussent dites, je les aurais accueillies comme des politesses.
Nous descendîmes de cheval, et, sur l’invitation qui nous en fut faite,
nous nous assîmes sur un banc de pierre où l’on ne tarda pas à nous
servir le café. En Algérie, on fume et l’on prend du café toute la
journée. Il est vrai que cette liqueur ne se fait pas aussi forte qu’en
France, et que les tasses sont très petites.
Bou-Allem, qui avait allumé une pipe, me l’offrit. C’était un honneur
qu’il me faisait, de fumer après lui; je n’eus garde de refuser, bien
que j’eusse autant aimé qu’il en fût autrement.
Comme je l’ai dit, je ne savais de la langue arabe que trois ou quatre
mots. Avec un aussi pauvre vocabulaire, il m’était difficile de causer
avec mes hôtes. Néanmoins, ils se montrèrent extrêmement joyeux de ma
visite; car, à chaque instant, ils me faisaient grand nombre de
protestations en mettant chaque fois la main sur leur cœur. Je
répondais par les mêmes signes, et je n’avais ainsi aucuns frais
d’imagination à faire pour soutenir la conversation.
Plus tard, cependant, poussé par un appétit dont je ne prévoyais pas la
prompte satisfaction, je risquai une nouvelle pantomime. Mettant la main
sur le creux de mon estomac et prenant un air de souffrance, je cherchai
à faire comprendre à Bou-Allem que nous avions besoin d’une nourriture
plus substantielle que ses compliments de civilité. L’intelligent Arabe
me comprit et donna des ordres pour qu’on hâtât le repas.
En attendant, et pour nous faire patienter, il nous offrit par gestes de
nous faire visiter ses appartements.
Nous montâmes un petit escalier en pierre. Arrivés au premier étage,
notre conducteur ouvrit une porte dont l’entrée offrait cette
particularité, que pour y passer, il fallait à la fois baisser la tête
et lever le pied. En d’autres termes, cette porte était si basse, qu’un
homme d’une taille ordinaire ne pouvait la franchir sans se courber, et
comme le seuil en était élevé, il fallait enjamber pardessus.
Cette chambre devait être le salon de réception du Bach-Agha. Les
murailles en étaient couvertes d’arabesques rouges rehaussées d’or, et
le plancher couvert de magnifiques tapis de Turquie. Quatre divans,
revêtus de riches étoffes de soie, en formaient tout l’ameublement avec
une petite table en acajou, sur laquelle étaient étalés des pipes, des
tasses à café en porcelaine, et quelques autres objets à l’usage
particulier des Musulmans.
Bou-Allem y prit un flacon rempli d’eau de rose, et nous en versa dans
les mains. Le parfum était délicat. Malheureusement notre hôte tenait à
faire grandement les choses, et pour nous montrer le cas qu’il faisait
de nous, il usa le reste du flacon à nous asperger littéralement de la
tête jusqu’aux pieds.
Me tournant vers Mme Robert-Houdin, je lui dis, en faisant une
imperceptible grimace: J’aime le parfum, mais jusqu’à un certain point;
car nous empestions à force de sentir bon.
Nous visitâmes encore deux autres grandes chambres, plus simplement
décorées que la première et dans l’une desquelles se trouvait un énorme
divan. Bou-Allem nous fit comprendre que c’était là qu’il couchait.
Ces détails eussent été très intéressants dans tout autre moment, mais
nous mourions de faim et, comme dit le proverbe: _Ventre affamé n’a ni
yeux ni oreilles_. J’étais tout prêt à recommencer ma fameuse phrase
mimée, lorsqu’en passant dans une petite pièce qui n’avait pour tout
ameublement qu’un tapis de pied, notre cicerone ouvrit la bouche,
indiqua avec le doigt qu’on allait y mettre quelque chose et nous fit
ainsi comprendre que nous étions dans la salle à manger. Je mis la main
sur mon cœur pour exprimer le plaisir que j’en éprouvais.
Sur l’invitation de Bou-Allem, nous nous assîmes sur le tapis, autour
d’un large plateau qu’on y avait déposé en guise de table.
Une fois installés, deux Arabes se présentèrent pour nous servir.
En France, les domestiques servent la tête découverte; en Algérie, ils
gardent leur coiffure, mais en revanche, comme marque de respect, ils
laissent leurs chaussures à la porte de l’appartement et servent
nu-pieds; entre nos serviteurs et ceux des Arabes, il n’y a de
différence que des pieds à la tête.
Nous étions seuls attablés avec Bou-Allem. Le fils n’avait pas l’honneur
de dîner avec son père, qui mangeait presque toujours seul.
On apporta sur le plateau une sorte de saladier rempli de quelque chose
qui ressemblait à du potage à la citrouille. J’aime assez ce mets.
--Quelle heureuse idée, dis-je à ma femme! Bou-Allem a deviné mes goûts;
comme je vais faire honneur à son cuisinier!
Notre hôte comprit sans doute le sens de mon exclamation, car nous
présentant à chacun une rustique cuillère de bois, il nous engagea à
suivre son exemple, et plongea son arme jusqu’au manche dans la gamelle.
Nous l’imitâmes.
Pour mon compte, je sortis bientôt une énorme cuillerée, que je portai
avec empressement à ma bouche; mais à peine l’eus-je goûté:
--Pouah! m’écriai-je en faisant une horrible grimace, qu’est-ce cela?
J’ai la bouche en feu!
Mme Robert-Houdin arrêta une cuillerée qu’elle tenait près de ses
lèvres, puis, soit appétit, soit curiosité, elle voulut s’assurer par
elle-même du goût de notre potage; elle en essaya, mais elle ne tarda
pas à joindre son concert au mien en toussant à perdre haleine. C’était
une soupe au piment.
Tout en paraissant contrarié de ce contre-temps, notre hôte avalait sans
sourciller d’énormes cuillerées du potage, et chaque fois il étendait
les bras d’un air de béatitude qui semblait nous dire: C’est pourtant
bien bon!
On desservit la soupière presque vide.
--Bueno! bueno! exclama Bou-Allem, en nous montrant un plat qu’on venait
de mettre devant nous.
Bueno est espagnol. Le brave Bach-Agha qui savait deux ou trois mots de
cette langue, n’était pas fâché de nous montrer son érudition.
Ce fameux plat était une sorte de ragoût qui semblait avoir quelque
analogie avec un haricot de mouton. Quand j’étais à Belleville, c’était
le plat chef-d’œuvre de Mme Auguste, et je lui faisais toujours un
très bon accueil. Aussi en souvenir de ma bonne cuisinière, je me
préparai à fondre sur le ragoût; mais je cherchai vainement autour de
moi une fourchette, un couteau, ou même la cuillère de bois qu’on nous
avait donnée pour le potage.
Bou-Allem me sortit d’embarras. Il me montra, en puisant lui-même dans
le plat avec ses doigts, que la fourchette était un instrument tout à
fait inutile.
Comme la faim nous pressait, nous passâmes pardessus certaine
répugnance, et ma femme, à mon exemple, pêcha délicatement un petit
morceau de mouton. La sauce en était encore fortement épicée. Toutefois,
en mangeant très peu de viande et beaucoup d’un mauvais petit pain sans
levain qu’on nous avait servi,
Nous pûmes adoucir la force du poison.
Pour être agréable à notre hôte, j’eus le malheur de lui répéter le mot
espagnol qu’il m’avait appris. Ce compliment, qu’il croyait sincère, lui
fit un grand plaisir, et pour le mieux justifier encore, il retira un os
garni de viande, en arracha quelques morceaux avec ses ongles et les
offrit galamment à Mme Robert-Houdin.
Je prévins une seconde édition de cette politesse en puisant moi-même
dans le ragoût.
Je me demandais comment ma femme arriverait à se débarrasser de ce
singulier cadeau: elle le fit beaucoup plus adroitement que je ne
l’eusse pensé. Bou-Allem ayant tourné la tête pour donner des ordres, le
morceau de viande fut remis dans le plat avec une étonnante subtilité,
et nous eûmes bien envie de rire, lorsque notre hôte, qui ne se doutait
de rien, reprit ce fragment de mouton pour son propre compte.
Nous accueillîmes avec une grande satisfaction un poulet rôti que l’on
nous servit après le ragoût; je me chargeai de le découper, autrement
dit, de le dépecer avec mes doigts, et je le fis assez délicatement.
Nous le trouvâmes tellement de notre goût qu’il n’en resta pas la
moindre bribe.
Vinrent successivement d’autres mets, auxquels nous goûtâmes avec
précaution, et dans le nombre, le fameux couscoussou, que je trouvai
détestable. Enfin, des friandises terminèrent le repas.
Nous avions les mains dans un triste état. Un Arabe nous apporta à
chacun une cuvette et du savon pour nous laver.
Bou-Allem, après avoir également terminé cette opération et s’être de
plus lavé la barbe avec beaucoup de soin, fit mousser son eau de savon,
en prit plein sa main et s’en rinça la bouche. C’est du reste la seule
liqueur qui fut présentée sur la table[23].
Après le dîner, nous nous dirigeâmes vers un autre corps de logis, et,
chemin faisant, nous fûmes rejoints par un Arabe que Bou-Allem avait
envoyé chercher.
Cet homme avait été longtemps domestique à Alger; il parlait très-bien
le français et devait nous servir d’interprète.
Nous entrâmes dans une petite pièce fort proprement décorée, dans
laquelle il y avait deux divans.
Voici, nous dit notre hôte, la chambre réservée pour les étrangers de
distinction; tu peux te coucher quand tu voudras, mais si tu n’es pas
fatigué, je te demanderai la permission de te présenter quelques
notables de ma tribu, qui, ayant entendu parler de toi, veulent te voir.
--Fais-les venir, dis-je, après avoir consulté Mme Robert-Houdin,
nous les recevrons avec plaisir.
L’interprète sortit et ramena bientôt une douzaine de vieillards, parmi
lesquels se trouvaient un Marabout et plusieurs _talebs_ (savants).
Le Bach-Agha semblait avoir pour eux une grande déférence.
On s’assit en rond sur le tapis et l’on entama sur mes séances d’Alger
une conversation très animée. Cette sorte de Société savante discutait
sur la possibilité des prodiges racontés par le chef de la tribu, qui
prenait un plaisir extrême à dépeindre ses impressions et celles de ses
coreligionnaires à la vue des _miracles_ que j’avais exécutés.
Chacun prêtait une grande attention à ces récits et me regardait avec
une sorte de vénération. Le Marabout seul se montrait très sceptique, et
prétendait que les spectateurs avaient été dupes de ce qu’il appelait
une vision.
Dans l’intérêt de ma réputation de sorcier français, je dus faire devant
l’incrédule quelques tours d’adresse comme spécimen de ceux de ma
séance. J’eus le plaisir d’émerveiller mon auditoire; mais le Marabout
continuait de me faire une opposition systématique dont ses voisins
étaient visiblement ennuyés. Le pauvre homme ne s’attendait guère au
tour que je lui ménageais.
Mon antagoniste portait dans sa ceinture une montre dont la chaîne
pendait au dehors.
Je crois avoir déjà fait part au lecteur d’un certain talent de société
que je possède, et qui consiste à enlever une montre, une épingle, un
portefeuille, etc., avec une adresse dont plusieurs de mes amis ont été
maintes fois les victimes.
Je suis heureusement né avec un cœur droit et honnête, sans cela ce
genre de talent eût pu me conduire fort loin. Lorsque dans l’intimité la
fantaisie me poussait à cette espièglerie, je la faisais tourner au
profit d’un tour d’escamotage, ou bien encore j’attendais que mon ami
eût pris congé de moi et je le rappelais: «Tenez, lui disais-je en lui
présentant l’objet dérobé, que ceci vous serve de leçon pour vous mettre
en garde contre l’adresse de gens moins honnêtes que moi.»
Mais revenons à notre Marabout. Je lui avais enlevé sa montre en passant
près de lui, et j’avais fait glisser à sa place une pièce de cinq
francs.
Pour détourner les soupçons, et en attendant que j’utilisasse mon
larcin, j’improvisai un tour. Après avoir escamoté le chapelet de
Bou-Allem, qu’il portait sur lui, je le fis passer dans une des
nombreuses babouches laissées, selon l’usage, au seuil de la porte, par
tous les assistants. Cette chaussure se trouva remplie de pièces de
monnaie, et, pour terminer cette petite scène d’une manière comique, je
fis sortir des pièces de cinq francs du nez de tous les spectateurs.
Chacun d’eux prenait tant de plaisir à cet exercice que c’était à n’en
plus finir: _Douros_, _douros_[24] me disaient-ils en se tirant le nez.
Je me prêtais volontiers à leurs désirs et les _douros_ sortaient à mon
commandement.
La joie était si grande, que plusieurs Arabes se roulaient par terre;
cette grosse joie de la part des mahométans valait pour moi des
applaudissements frénétiques.
J’avais affecté de m’éloigner du Marabout qui, comme je m’y attendais,
était resté sérieux et impassible.
Quand le calme se fut rétabli, mon rival se mit à parler avec vivacité à
ses voisins, sans doute pour chercher à détruire leur illusion, et ne
pouvant y parvenir, il s’adressa à moi par l’intermédiaire de
l’interprète.
--Ce n’est pas moi que tu tromperais ainsi, me dit-il d’un air narquois.
--Pourquoi cela?
--Parce que je ne crois pas à ton pouvoir.
--Ah! vraiment. Eh bien! si tu ne crois pas à mon pouvoir, je te
forcerai bien de croire à mon adresse.
--Ni à l’un ni à l’autre.
J’étais à ce moment éloigné du Marabout de toute la longueur de la
chambre.
--Tiens, lui dis-je, tu vois cette pièce de cinq francs.
--Oui.
--Ferme la main avec force, car la pièce va s’y rendre malgré toi.
--Je l’attends, dit l’Arabe d’un ton d’incrédulité, en avançant la main
vigoureusement fermée.
Je pris la pièce au bout de mes doigts en la faisant bien remarquer par
l’assemblée, puis feignant de l’envoyer vers le Marabout, je la fis
disparaître en disant _passe_.
Mon homme ouvrit la main, et n’y trouvant rien, il se contenta de
hausser les épaules, comme pour me dire: «Tu vois que je te l’avais
dit.»
Je savais bien que la pièce n’y était pas. Mais il importait de
détourner pour un instant l’attention du Marabout de sa ceinture, et
c’est pour cela que j’avais fait cette feinte.
--Cela ne m’étonne pas, lui dis-je, car j’ai lancé la pièce avec tant de
force qu’elle a traversé ta main et qu’elle est tombée dans ta ceinture.
Craignant de casser ta montre par le choc, je l’ai fait venir à moi; la
voici.» Et je la lui montrai au bout de mes doigts.
Le Marabout porta vivement la main à sa ceinture pour s’assurer de la
vérité, et demeura stupéfait en n’y trouvant plus que la pièce de cinq
francs annoncée.
Les assistants furent émerveillés; toutefois quelques-uns d’entre eux
faisaient rouler les grains de leur chapelet avec une vivacité qui
témoignait d’une certaine agitation de leur esprit; le Marabout fronçait
le sourcil sans mot dire; je vis qu’il machinait quelque mauvais tour.
--Je crois maintenant à ton pouvoir surnaturel, me dit-il, tu es un
véritable sorcier; aussi j’espère que tu ne craindras pas de répéter ici
un tour que tu as fait sur ton théâtre. «Et me présentant deux pistolets
qu’il tenait cachés sous son burnous: «Tiens, choisis une de ces armes,
nous allons la charger, et je tirerai sur toi. Tu n’as rien à craindre
puisque tu sais parer les coups.»
J’avoue que je fus un instant interdit. Je cherchais un subterfuge et je
n’en trouvais pas. Tous les yeux étaient fixés sur moi, et l’on
attendait une réponse.
Le Marabout était triomphant.
Bou-Allem qui savait que mes tours n’étaient que le résultat de
l’adresse, se montra mécontent qu’on osât ainsi tourmenter son hôte; il
en fit des reproches au Marabout.
Je l’arrêtai; il m’était venu une idée qui pouvait me sortir d’embarras,
du moins pour le moment. M’adressant alors à mon adversaire:
--Tu n’ignores pas, lui dis-je avec assurance, que pour être
invulnérable, j’ai besoin d’un talisman. Malheureusement je l’ai laissé
à Alger.
Le Marabout se mit à rire d’un air d’incrédulité.
--Cependant, continuai-je, je puis, en restant six heures en prières, me
passer de talisman et braver ton arme. Demain matin, à huit heures, je
te permettrai de tirer sur moi en présence même des Arabes qui sont ici
témoins de ton défi.
Bou-Allem étonné d’une telle promesse, s’assura encore près de moi si
cette scène était sérieuse et s’il devait convoquer la société pour
l’heure indiquée. Sur mon affirmation, on se donna rendez-vous devant le
banc de pierre dont j’ai parlé.
Je ne passai pas la nuit en prières, comme on doit le croire, mais
j’employai environ deux heures à assurer mon invulnérabilité; puis,
satisfait de mon succès, je m’endormis de grand cœur, car j’étais
horriblement fatigué.
A huit heures, le lendemain, nous avions déjà déjeûné, nos chevaux
étaient sellés, notre escorte attendait le signal du départ qui devait
avoir lieu après la fameuse expérience.
Non-seulement personne ne manqua au rendez-vous, mais un grand nombre
d’Arabes vinrent encore grossir le groupe des assistants.
On présenta les pistolets. Je fis remarquer que la lumière n’était point
bouchée. Le marabout mit une bonne charge de poudre dans le canon et
bourra. Parmi les balles apportées, j’en fis choisir une que je mis
ostensiblement dans le pistolet, et qui fut également couverte de
papier.
L’arabe contrôlait tous mes mouvements; il y allait de son honneur.
On procéda pour le second pistolet comme pour le premier, puis vint
enfin le moment solennel.
Solennel, en effet, pour tout le monde! Pour les assistants, incertains
du résultat de l’expérience; pour Mme Robert-Houdin qui m’avait
vainement supplié de renoncer à ce tour, dont elle redoutait
l’exécution; et solennel aussi pour moi, car mon nouveau truc ne
reposant sur aucun des procédés employés dans pareille circonstance, à
Alger, je craignais une erreur, une trahison, que sais-je?
Toutefois j’allai me placer à quinze pas sans témoigner la moindre
émotion.
Le marabout se saisit aussitôt de l’un des deux pistolets, et au signal
que je donne, il dirige sur moi son arme avec une attention
particulière.
Le coup part, et la balle paraît entre mes dents.
Irrité plus que jamais, mon rival veut se précipiter sur l’autre
pistolet; plus leste que lui, je m’en empare.
--Tu n’as pu parvenir à me blesser, lui dis-je; tu vas juger maintenant
si mes coups sont plus redoutables que les tiens. Regarde ce mur.
Je lâchai la détente, et, sur la muraille nouvellement blanchie, apparut
une large tache de sang à l’endroit même où le coup avait porté.
Le Marabout s’approcha, trempa son doigt dans cette empreinte rouge, et,
le portant à sa bouche, il s’assura en goûtant que c’était véritablement
du sang. Quand il en eut acquis la certitude, ses bras retombèrent et sa
tête se pencha sur sa poitrine, comme s’il eût été anéanti.
Il était évident qu’en ce moment il doutait de tout, même du Prophète.
Les assistants levaient les mains au Ciel, marmottaient des prières et
me regardaient avec une sorte d’effroi.
Cette scène était le _coup de fouet_ de ma séance de la veille; je fis
comme au théâtre, je me retirai, en laissant les spectateurs aux
impressions qu’ils en avaient reçues. Nous prîmes congé de Bou-Allem et
de son fils, et nous partîmes au galop.
Le tour dont je viens de donner les détails, si curieux qu’il soit, est
assez facile à préparer. Je vais en donner la description, en racontant
le travail qu’il m’avait nécessité.
Aussitôt que je fus seul dans ma chambre, je tirai de ma boîte à
pistolets, qui ne me quitte jamais dans mes voyages, un moule à fondre
des balles.
Je pris une carte, j’en relevai les quatre bords, et j’en fis une sorte
de récipient, dans lequel je mis un morceau de stéarine pris sur une des
bougies qu’on avait laissées. Quand la stéarine fut fondue, j’y mêlai
un peu de noir de fumée que j’avais obtenu en mettant une lame de
couteau au-dessus de la lumière, puis je coulai cette composition dans
mon moule à balles.
Si j’avais laissé refroidir entièrement le liquide, la balle eût été
pleine et solide, mais après une dizaine de secondes environ, je
renversai le moule, et la portion de la stéarine qui n’était pas encore
solidifiée sortit et laissa dans l’instrument une balle creuse. Cette
opération est du reste la même que celle employée pour faire les
cierges; l’épaisseur des parois dépend du temps qu’on a laissé le
liquide dans le moule.
J’avais besoin d’une seconde balle; je la fis un peu plus forte que la
première. Je l’emplis de sang, et je bouchai l’ouverture avec une goutte
de stéarine. Un Irlandais m’avait autrefois montré un petit tour
d’invulnérabilité qui consiste à faire sortir du sang du pouce sans
éprouver de douleur; j’avais profité de ce procédé pour emplir ma balle.
On ne saurait croire combien ces projectiles, ainsi préparés, imitent le
plomb; c’est à s’y méprendre, même de très près.
D’après cela, le tour doit facilement se comprendre. En montrant la
balle de plomb aux spectateurs, je l’avais échangée contre ma belle
balle creuse, et c’est cette dernière que j’avais mise ostensiblement
dans le pistolet. En pressant fortement la bourre, la stéarine s’était
cassée en petits morceaux qui ne pouvaient m’atteindre à la distance où
je m’étais placé.
Au moment où le coup de pistolet s’était fait entendre, j’avais ouvert
la bouche pour montrer la balle de plomb que je tenais entre mes dents.
Le second pistolet contenait la balle remplie de sang qui, en
s’aplatissant sur le mur, y avait laissé son empreinte, tandis que les
morceaux avaient volé en éclats.
Après un assez heureux voyage, nous arrivâmes à Milianah, à quatre
heures du soir. Le chef du bureau Arabe de cette ville, le Capitaine
Bourseret, nous accueillit, ainsi que l’avait fait son collègue de
Médéah, avec un aimable empressement. Il nous pria de regarder sa maison
comme la nôtre, pendant tout le temps de notre séjour.
M. Bourseret vivait avec sa mère, et cette excellente dame eut pour
Mme Robert-Houdin toutes les attentions délicates qu’aurait eues une
amie de longue date.
Notre excursion à travers le D’jendel nous avait fatigués; nous passâmes
la plus grande partie du lendemain à nous reposer.
Il y eut, le soir, chez le capitaine, un grand dîner auquel assistaient
le général commandant la place, un lieutenant-colonel et quelques
notabilités de la ville. Après le repas, je crus ne pouvoir mieux
répondre aux politesses dont j’étais l’objet, qu’en donnant une petite
séance de tours d’adresse où je déployai tout mon savoir-faire. J’avais
annoncé, dans la journée, cette intention à M. Bourseret, qui avait en
conséquence fait de nombreuses invitations pour le soir. Je dois croire
que mes expériences furent goûtées, si j’en juge par l’accueil qu’elles
reçurent. Du reste mon public était dans des dispositions si favorables
pour moi, qu’il applaudissait très souvent de confiance, car tout le
monde n’était pas placé pour bien voir.
Milianah était le but de mon voyage; je n’y devais rester que trois
jours et retourner ensuite à Alger, pour l’époque où le bâtiment qui
nous avait amenés devait partir pour la France.
M. Bourseret avait arrangé une partie pour le deuxième jour de mon
séjour chez lui.
Il s’agissait d’une excursion chez les Beni-Menasser dont la tribu,
vivant sous les tentes, était campée à quelques lieues de Milianah.
A six heures du matin, nous montâmes à cheval, en compagnie de quelques
amis du capitaine, et nous descendîmes la montagne sur laquelle est
bâtie la ville.
Nous étions escortés d’une douzaine d’Arabes attachés au service du
bureau, tous vêtus de manteaux rouges et munis de leurs fusils.
Des ordres avaient sans doute été donnés à l’avance, car une fois dans
la plaine, au premier goum que nous traversâmes, une dizaine d’Arabes
sortant de leurs gourbis montèrent à cheval et se joignirent à notre
escorte. Un peu plus loin, un autre peloton d’hommes s’unit au premier,
et notre groupe faisant boule de neige sur son passage finit par devenir
assez considérable; le nombre des Arabes pouvait s’élever à deux cents
environ.
Après deux heures de marche, nous laissâmes la grande route afin
d’abréger le chemin, et nous entrâmes dans une immense plaine qui
s’étendait au loin devant nous.
Tout-à-coup les Arabes qui nous accompagnaient, obéissant probablement à
un signal de leur chef que je n’aperçus pas, partent au galop et nous
devancent de cinq à six cents mètres. Là, la troupe se divise, se met
sur quatre rangs, s’élançant ventre à terre, se dirigent de notre côté,
en poussant des cris frénétiques, le fusil à l’épaule et prêts à faire
feu.
Notre petite compagnie marchait de front, en ce moment.
Les Arabes fondent sur nous avec l’impétuosité d’une locomotive.
Quelques secondes encore, et nos chevaux vont recevoir le choc de cette
avalanche vivante; nul doute que nous ne soyons écrasés.
Mais une forte détonation se fait entendre. Tous les cavaliers, avec une
admirable précision, ont fait feu d’un seul coup au-dessus de nos têtes;
leurs chevaux se cabrent, pivotent sur leurs pieds de derrière, font
volte-face, et repartant à fond de train, vont rejoindre la troupe.
On eût pu prendre alors l’Arabe pour un véritable Centaure, en le
voyant, pendant cette course effrénée, charger son fusil, le faire
tourner et sauter en l’air comme un tambour-major le ferait avec sa
canne.
Le premier rang de cavaliers s’était à peine éloigné, que le second qui
l’avait suivi d’une centaine de mètres, se présenta devant nous pour
exécuter la même manœuvre. Cela se renouvela au moins une vingtaine
de fois. On le voit, c’était une sorte de fantasia dont le capitaine
nous avait ménagé la surprise.
Au bruit des coups de fusils, quelques-uns de nos chevaux s’étaient
cabrés, mais le premier moment de surprise passé, ils s’étaient calmés,
habitués qu’ils sont à ces sortes d’exercices. Celui de Mme
Robert-Houdin était un animal d’une tranquillité à toute épreuve; aussi
fut-il moins impressionné que sa maîtresse. Cependant chacun se plut à
rendre à ma femme cette justice qu’après la première émotion passée,
elle était devenue brave autant que le plus aguerri d’entre nous.
La fantasia terminée, chaque Arabe reprit sa place dans l’escorte et une
heure après nous arrivâmes à la tribu des Beni-Menasser.
L’Agha Bed-Amara nous attendait. A notre approche, il s’était avancé
vers nous et avait baisé respectueusement la main du capitaine, tandis
que quelques hommes de sa tribu, pour fêter notre bienvenue,
déchargeaient leurs fusils presque au nez de nos chevaux. Mais, hommes
et bêtes étaient aguerris, et il n’y eut pas le plus petit mouvement
dans nos rangs.
Ben-Amara nous fit entrer dans sa tente, où chacun s’assit à sa guise
sur un large tapis.
Notre arrivée avait fait bruit dans la tribu. Pendant que nous fumions
en prenant du café, un grand nombre d’Arabes, poussés par la curiosité,
s’étaient rangés en cercle à quelques distance de de nous, et par leur
immobilité ressemblaient à une haie de statues de bronze.
Nous passâmes environ une heure à nous livrer aux plaisirs de la
conversation, en attendant _la diffa_ (le repas), que nous désirions
tous avec une vive impatience. Nous commencions même à trouver le temps
bien long, lorsque nous vîmes dans le lointain s’approcher une sorte de
procession, bannières en tête.
Ces bannières m’intriguaient et me semblaient tout étranges, car elles
étaient repliées. Soudain, les rangs de nos paisibles spectateurs
s’ouvrirent, et quel ne fut pas mon étonnement de voir que ce que je
prenais pour des bannières, n’était autre chose que des moutons rôtis
dans leur entier, et embrochés au bout de longues perches.
Deux de ces porte-moutons marchaient en avant. Ils étaient suivis d’une
vingtaine d’hommes, rangés sur une même ligne, dont chacun portait un
des plats qui devaient composer la diffa.
C’étaient des ragoûts et des rôtis de toutes sortes, le couscoussou, et
enfin une douzaine de plats de dessert, ouvrage des femmes de
Ben-Amara.
Ce dîner ambulant présentait un coup d’œil ravissant, pour des gens
surtout dont le grand air et les émotions de la fantasia avaient
singulièrement aiguisé l’appétit.
Le chef cuisinier marchait en tête, et, ainsi que l’officier de _M.
Malbroug_, il ne portait rien; mais, dès qu’il fut près de nous, il se
mit activement à l’œuvre: saisissant à bras-le-corps un des deux
moutons, il le _débrocha_ et le posa devant nous sur un énorme plat.
Pour mes compagnons, presque tous vétérans d’Algérie, ce gigantesque
rôti n’était point une nouveauté; quant à ma femme et à moi, la vue
d’une telle viande aurait suffi pour nous rassasier dans toute autre
circonstance; mais nous nous empressâmes de nous joindre au cercle qui
se forma autour de ce mets, digne de Gargantua.
Il nous fallut, comme chez Bou-Allem, dépecer la bête avec nos doigts;
chacun en arracha un morceau à sa guise, d’abord avec un peu de
répugnance; puis, poussés par une faim de Cannibales, nous fîmes sur le
mouton une véritable curée. Je ne sais si ce fut en raison des
dispositions que nous apportâmes à ce repas, mais tous les convives se
récrièrent qu’ils n’avaient jamais rien mangé d’aussi bon que ce mouton
rôti.
Lorsque nous eûmes pris sur l’animal les morceaux les plus délicats, le
cuisinier nous offrit de nous présenter le second. Sur notre refus, il
nous servit la volaille rôtie, à laquelle nous fîmes encore beaucoup
d’honneur, puis, délaissant les ragoûts au piment et le couscoussou, qui
exhalait une forte odeur de beurre rance, nous nous dédommageâmes de la
privation du pain pendant le repas, en savourant d’excellents petits
gâteaux.
La réception de l’Agha des Beni-Menasser avait vraiment quelque chose de
princier. Pour l’en remercier, je lui proposai de donner une petite
séance devant nos nombreux spectateurs. Ces admirateurs passionnés
n’avaient pu se résoudre à quitter la place qu’ils occupaient à notre
arrivée, et ils avaient assisté de loin à notre repas.
Sur l’ordre de leur chef, ils se rapprochèrent en resserrant leur
cercle autour de moi. Le capitaine voulut bien me servir d’interprète,
et grâce à lui, je pus exécuter une douzaine de mes meilleurs tours.
L’effet produit sur ces imaginations superstitieuses fut tel qu’il me
fut impossible de continuer; chacun s’enfuyait à mon approche. Ben-Amara
nous assura qu’ils me prenaient pour le Diable, mais que si j’avais
porté le costume mahométan, il se seraient au contraire prosternés
devant moi comme devant un envoyé de Dieu.
En revenant à Milianah, le capitaine, pour couronner cette charmante
journée de plaisirs, nous donna le spectacle d’une chasse dans laquelle
les Arabes prirent à la course de leurs chevaux des lièvres et des
perdrix, sans tirer un seul coup de fusil.
Le jour suivant, nous prîmes congé de M. Bourseret et de son excellente
mère. Nous nous dirigeâmes sur Alger, mais non plus par les chemins de
traverse, car nous avions assez d’une seule excursion à travers le
D’jendel, et nous aspirions maintenant après une locomotion plus douce.
Ces sortes de parties de plaisir, qui ne sont en réalité que des parties
de fatigue, peuvent être agréables tout au plus une fois, et ne servent
qu’à raviver dans notre esprit inconstant la jouissance du bien-être et
du confortable que nous avions volontairement quittés. Nous prîmes la
diligence qui nous conduisit à la métropole de l’Algérie, et cette fois,
nous appréciâmes tout l’avantage de ce mode de transport.
Le bateau l’_Alexandre_, qui nous avait amenés de France, partait le
surlendemain de notre arrivée. J’eus deux jours pour faire mes adieux et
adresser mes remerciements à toutes les personnes qui m’avaient montré
de la bienveillance, et j’eus fort à faire. J’aurais infiniment de
plaisir aujourd’hui à adresser encore à chacune d’elles mon bon
souvenir, mais je suis retenu par la crainte de paraître ingrat en
faisant quelque omission involontaire. Je ne puis résister, toutefois,
au désir de témoigner au maire d’Alger, M. de Guiroye, toute ma
reconnaissance pour son affable réception, ainsi que pour l’énergique et
bienveillant appui qu’il m’a prêté lors de mes petites misères avec
l’administration théâtrale.
En quittant Alger, j’eus la satisfaction d’être conduit à bord par deux
officiers distingués, dont je ne saurais jamais assez reconnaître les
bontés. Le colonel, chef d’état-major de la marine, M. Pallu du Parc, et
M. le colonel de Neveu ne me quittèrent que lorsque les premiers coups
de la machine commencèrent à ébranler le steamer. Ces Messieurs furent
les derniers dont je pressai la main sur le littoral africain.
Si j’écrivais mes impressions de voyage, j’aurais encore beaucoup à
raconter avant d’arriver à mon ermitage de Saint-Gervais; mais je me
rappelle que dans le titre de mon ouvrage j’ai promis des confidences
ayant trait à ma vie d’artiste; je dois donc écarter de mon récit tout
événement de la vie commune.
Un temps affreux sur mer, une tourmente à la hauteur des Pyrénées, la
mort vingt fois devant nous seraient des événements aussi terribles
qu’intéressants à raconter. Mais combien de fois ces émouvants épisodes
qui, du reste, se ressemblent tous, n’ont-ils pas été déjà dépeints par
des plumes beaucoup plus habiles que la mienne; la description que j’en
pourrais faire n’aurait donc aucun caractère de nouveauté. Je me
contenterai de donner un sommaire de ce malheureux voyage.
Une tempête nous surprend dans le golfe de Lyon: nos machines sont
démontées. Notre bâtiment, ballotté par les vents pendant neuf jours,
est enfin jeté sur les côtes d’Espagne. Nous parvenons à nous diriger
sur le port de Barcelone; mais les autorités nous en refusent l’entrée,
parce que nous n’avons pas de passeports pour l’Espagne. Nous côtoyons,
par un temps épouvantable, cette terre inhospitalière et nous gagnons
enfin Rosas, petit port, dans lequel nous nous mettons à l’abri de la
tourmente.
Je quitte alors le bateau, et je traverse les Pyrénées en tartane. Un
ouragan, résultat de la tempête sur mer, menace à chaque instant de nous
précipiter dans des fondrières. Nous atteignons heureusement la France,
puis Marseille, où je dois acquitter une promesse faite, lors mon
premier passage, aux directeurs du Grand-Théâtre.
Je fus en vérité bien dédommagé des tourments et des fatigues de mon
voyage. Les Marseillais se montrèrent envers moi d’une bienveillance si
grande, que ces dernières représentations resteront toujours dans mon
souvenir comme les plus applaudies que j’aie jamais données. Je ne
pouvais faire plus solennellement mes adieux d’artiste au public. Je me
hâtai de retourner à Saint-Gervais.