La route, sous le soleil, s'en va, blanche et poudreuse, s'en va sous le
soleil.
La jolie bête, comment est-elle faite? Elle court trop vite, on voit
qu'elle court, on ne la voit pas, la jolie bête.
L'homme est tout nu, haletant et l'oeil cruel, comme un chasseur, tout
nu, pourtant, et désarmé.
Il court après la jolie bête: «Attends-moi, jolie bête, attends-moi!» Il
court après la jolie bête.
«Jolie bête, je vais t'attraper, ah! jolie bête, je te tiens, jolie
bête.»
L'homme a bondi, il a posé son pied sur la jolie bête, son pied nu, bien
doucement, pour ne pas lui faire de mal.
Ah! je te tiens, jolie bête!»--«Non, non, tu ne me tiens pas. Ton pied
nu s'est posé sur mon ombre.
Ah! cette fois, jolie bête, vous êtes ma prisonnière; je te tiens, jolie
bête, je te tiens dans mes mains.
--Tu me tiens et tu ne me vois pas, car l'odeur de mon corps aveugle les
hommes. Tu me tiens, et tiens!
Tiens, je t'échappe et je cours. Cours après moi, cours après la jolie
bête.
Ah! voilà soixante ans que je cours, je suis las; viens, mon fils, c'est
loi qui la prendras, la jolie bête.
Je suis las, je m'assieds; va, ton heure est venue de courir après la
jolie bête!
* * * * *
Ayant fini celle rhapsodie, Entragues rédigea le début de l'histoire de
Gaétan Solange, qui depuis longtemps le tourmentait.
C'était une façon de s'illustrer soi-même par un commentaire anticipé,
car il était à la veille, sans doute! d'un pareil état d'âme: demain,
Hubert et Gaétan ne seront-ils pas de vrais sosies, si cela continue?