«Il paraît que l'opéra était fini.»
E. et J. DE GONCOURT.
_Idées et Sensations_.
Entragues, esprit déductif, aimait à se retrouver à savoir où il en
était. Rappeler le passé, le confronter avec le présent, déterminer la
résultante des deux termes, l'avenir, il appelait cela: vivre. Rien, en
effet, mieux que ces opérations analytiques, ne clarifie la conscience.
Quel philtre! On voit nettement l'état de son âme. C'est une jouissance
égoïste, mais salubre comme d'ouvrir sa fenêtre, le matin, au réveil.
Il voyait des jardins froids, des arbres dépouillés de leurs illusions:
pouvait-il, d'un regard, réchauffer la terre, et vêtir les arbres?
Non, seulement il acquérait la certitude de son impuissance, immense
acquisition.
D'un regard? Il y a certainement une certaine façon de regarder les
choses qui les fait trembler comme des conquêtes sous l'oeil du
vainqueur. Le livre de l'universelle magie doit enseigner cela. Satan le
sait. Mais Faust est en enfer. Ce dénouement fut d'un bon exemple: nous
ne nous y laisserons plus prendre! Qu'est-ce que, voyons! de l'amour
momentané au prix de la vie éternelle?
J'étais troublé, hier, délicieusement, je dois me l'avouer, mais quoi?
c'est maintenant et non hier que je m'en suis aperçu. Hier je jouissais,
oui! dans une parfaite inconscience: il m'a fallu sortir du parterre
fleuri pour sentir le parfum des fleurs.
Il est vrai que je les avais respires d'avance. Ah! je m'en souviens. Ce
n'était pas un parterre, c'était une forêt, ce qui revient au même: on
peut se tromper de symbole.
Donc, il n'y a pas de présent. Mon arithmétique se simplifie. Donc;
l'avenir est incertain, puisque croyant pénétrer dans la sauvage
inculture d'une forêt un peu désordonnée, je me suis trouvé dans les
allées polies d'un joli petit parterre: nous y fûmes très sages, nous ne
foulâmes point, d'un pied distrait, les plates-bandes et nous respirâmes
les odeurs agréées par l'horticulture, avec des gestes d'assentiment
très convenables. Donc, le passé seul a quelques chances d'existence.
Voilà la question réduite à la plus simple unité et la voici: cela
vaut-il la peine de voyager pour avoir des souvenirs? Tous ceux qui sont
allés à Constantinople ou aux Gobelins peuvent répondre.
Mais pour revivre, il faut avoir vécu.
Est-ce moi qui vient de parler? j'avais cru entendre une voix
oraculaire.
N'importe, le point de départ de ma logique était faux, car la
conclusion est absurde.
Nous sommes dans les imaginaires, c'est-à-dire dans la réalité
transcendante ou surnaturelle, pourquoi donc, alors, ne pas mettre les
deux pieds sur le même plan? Ai-je besoin, pour rêver à des amours,
d'avoir serré contre ma chair de la chair aimée? Naïveté. Est-ce que
Guido a touché sa madone? Estelle une femme avec qui il ait dormi dans
un lit, ou seulement joué sur un canapé? Pourtant il y a une vraie joie
d'amour à revêtir son illusoire charnalité pour aimer, en sa personne,
l'intangible créature de ses songes!
Je raisonne bien, décidément. Je suis un logicien.
J'aurais dû prendre cette carrière... Ah! voici la maison! Déjà? tiens,
la même exclamation qu'hier soir. Je ne m'ennuie pas avec moi-même. Non,
et me voilà revenu d'où je suis parti.»
Entragues haussa les épaules, songeant: «On dirait qu'il y a au-dessus
de nous quelqu'un de plus fort et qui nous raille.»
Puis, il sonna.
Elle était lasse, pâle malgré le rouge des vêtements, couchée à demi
dans un large fauteuil, barricadée de coussins, tout près d'un grand feu
de bois, lisant, la tête renversée.
La lumière, faible et bleuâtre, tombait d'une lampe suspendue. Hubert
douta qu'elle pût déchiffrer les pages imprimées et crut à une attitude,
mais il se trompait: Sixtine avait des yeux de chatte, ainsi que
beaucoup de femmes; elle lisait très sérieusement _les Victimes
d'Amour_.
En voyant ce titre sur la rosâtre couverture du volume que Sixtine à son
approche avait jeté à terre, Hubert eut un moment d'angoisse:
«Je me suis trompé de femme!»
Il lui semblait que son amour s'abjectait à la promiscuité avec de
banales aventures dans cette tête pourtant charmante et fine, sous cette
fauve chevelure.
«Voilà ce qu'elles aiment!»
--Vous avez l'air chagriné? demanda-t-elle.
--Oui, répondit Hubert franchement, et afin d'obtenir une réponse
rassurante, c'est de voir votre grâce se plaire à d'indignes lectures.
--Mais, ce livre, je vous jure, est convenable et de plus émouvant. Je
m'y plais, ainsi que vous le dites et tenez, il me serait très pénible
d'en avoir égaré les autres tomes. Je l'avais cru, tantôt: Dieu merci,
l'angoisse fut courte. Les voici, ajouta-t-elle en fouillant parmi les
coussins, et je regrette qu'il n'y en ait que trois et d'être obligée,
quand je serai au bout, de recommencer une autre histoire. Oh! la
qualité de la littérature, pour cette sorte de distractions, m'est bien
indifférente: il suffit que cela soit compliqué, menaçant, absurde comme
de l'impossible. C'est mon opium, ou si vous voulez, ma provision de
cigares. En quoi voulez-vous vraiment, que cela m'intéresse, vos choses
analytiques et... quoi? symboliques?
--Hier, pourtant? hasarda Hubert.
--Hier, l'émotion esthétique était de mise. Cela s'accordait à la nuance
de ma robe et à la forme de mon corsage, auxquelles, d'ailleurs, vous
n'avez pris garde.
--Pardon, la nuance était capucine claire et la forme bretonne. Vous
aviez l'air d'une sévère châtelaine de jadis comprimant dans un rigide
corselet des seins matés par la pénitence.
--Oui, mais vous avez agi comme si j'étais incorporelle et vêtue
seulement des charmes de mes vertus. Je vous préviens, Monsieur, qu'en
telle autre occasion de sortir avec vous (occasions bien improbables!)
je revêtirai le plus strict noir de la plus stricte robe de laine.
Elle continua après avoir remué distraitement les charbons du foyer:
--C'est bien fini la joie des jolies robes. Je voudrais un uniforme
costume ainsi que les religieuses, pas trop messeyant, afin de ne pas
ennuyer mon oeil dans les glaces.
--Le noir, d'il Hubert, conviendrait, mais pourquoi ce renoncement?
--Pour que la gaîté extérieure ne fasse pas un contraste menteur avec la
nuit de mon âme... Je n'aurais pas dû vous recevoir ce soir, je suis
triste à mourir.
--Vous me l'aviez promis.
--Ce n'est pas une raison. On m'a fait, à moi, de plus importantes
promesses et on ne les a pas tenues. Je n'ai pas de rancune, seulement
du regret.
--Laissez-moi vous aimer?
--Et à quel propos? demanda Sixtine, en s'érigeant droite et comme
stupéfaite dans son fauteuil.
--Cela vous consolera peut-être.
--Oh! faites, mon cher ce qu'il vous plaira, je suis patiente et
passive, mais, je vous en préviens, vous vous y prenez mal.
--Vous êtes, reprit doucement Hubert, si décourageante! Ainsi, hier
soir, vous auriez pu me laisser entrer avec vous...
--Vous l'ai-je défendu?
--Vous me l'avez refusé.»
Elle haussa les épaules.
--Vous ai-je défendu de retenir la porte quand je l'ai poussée? Vous
ai-je défendu de sonner pour votre compte si le premier stratagème
n'avait pas réussi? Vous ai-je défendu de vous hâter après moi pendant
que, lentement, je montais les marches?... Hier, il fallait entrer, et
aujourd'hui il faut sortir... parce que, ajouta-t-elle vite, je suis
malade et disposée à me mettre au lit. Ce n'est pas un spectacle
idéaliste, je ne vous y convie pas. Votre pudeur en souffrirait et
peut-être la mienne. A bientôt, revenez, ne manquez pas de revenir.»
Sans répondre à de telles impertinences, Hubert se leva et violemment
l'emprisonna dans ses deux bras. Elle ferma les yeux, il les baisa; il
baisa la bouche: Sixtine, d'un brusque sursaut, se dressa à moitié, puis
ils retombèrent enlacés sur les coussins. Là, profitant de ce qu'un des
bras lâchait son étreinte pour descendre le long du corps vers le bas de
la robe, elle se dégagea entièrement (c'est le moment où il faut de la
complicité), et debout, les bras croisés, elle regardait ironiquement
Hubert encore à genoux.
Cette fois ce fut elle qui marcha vers lui.
Elle le prit par la main, le conduisit sous la petite lampe suspendue
et, muette, lui montra du doigt deux ou trois significatives rougeurs
qui se gonflaient au coin de sa bouche:
--Ne dites pas un mot, je vous en prie, allez. C'est peut-être
dommage... mais je n'ai pas l'âme à la tendresse ce soir... Vous auriez
dû vous en apercevoir, mon cher, rien qu'à la couleur de ma voix...