«Le style est inviolable»
Ernest HELLO
D'ailleurs, voici le printemps, ça me ragaillardit. Tu verras, disait
l'acteur, avec un malicieux sourire. Tu verras. Je ne déteste pas la
campagne, une fois le temps. Elle inspire des idées fraîches, souvent
lucratives. C'est comme le théâtre...
--Le public semble inquiet, dit Sixtine. On jurerait qu'il ne comprend
pas.
--En attendant qu'il se révolte. Il est permis de maudire l'argent, non
pas de le mépriser. Comment voulez-vous, continua Hubert, inciter des
hommes à la moquerie de la secrète quintessence de leur idéal. Ironiser
le lucre au théâtre, c'est blasphémer Dieu dans une église.
«Oh! l'air que j'ai, moi, Monsieur, disait l'actrice, ne signifie jamais
rien...»
Ceci fut pris par Sixtine comme une allusion presque personnelle. Elle
aurait voulu s'entendre apostropher d'une phrase qui permit une telle
réplique. Toute l'hypocrisie imposée aux femmes protestait en ces
syllabes contre la sottise des hommes qui ne devinent pas. Quand elle
entendit:
«... Oui... je crois que vous avez quelques illusions sur ma véritable
nature...»
Ses mains se rapprochèrent dans le geste d'applaudir. Elle se sentait
capable, pareillement injuriée d'un pareil mot. On murmurait.
--Vous vous êtes trompé, dit-elle à Hubert, voici de la sympathie, si
ces bruits sont, comme je crois, une marque d'indignation contre
l'impudente niaiserie de cet homme.
--Je pense, dit Hubert, que l'on se fâche contre l'audace de la femme.
Visiblement pour eux, elle ment à son devoir qui est de mentir et de
s'en aller sans bruit vers ses amours.
... Sois honnête et sois riche, le reste est vanité...»
--Il y a une détente, remarqua Hubert. Ce coup de fouet a été reçu comme
une flatterie. Ils croient, maintenant, qu'elle va lui reprocher de
n'avoir pas été «honnête» et de n'avoir été riche que grâce à elle-même.
On respire, on comprend. C'est bon, cela, c'est vivifiant! Ah! ah!
Je vous parlai des choses admirables de la terre, je vous parlai de la
vraie réalité, de celle qu'il faut choisir...
Sixtine se pencha attirée par le magnétisme des nobles paroles, puis se
renversa sur son fauteuil, songeuse, les doigts frémissants, sentant
l'impérieux désir d'une main qui eût enveloppé la sienne. Sans remuer la
tête, elle tourna les yeux vers Hubert: il écoutait, moins ému que
fasciné.
«Je veux vivre! entendez-vous, insensé que vous êtes!... J'ai soif de
choses sérieuses! Je veux respirer le grand air du ciel!»
Le même frisson esthétique, à la même seconde, les secoua: leurs
respirations se précipitaient, ils avaient pâli, leurs lèvres, comme
pour de muettes exclamations, s'entr'ouvraient.
Le courant électrique qui descendait le long des vertèbres à flots
rapides agita leurs membres, et enfin, insciemment attirés l'un à
l'autre, ils furent obligés de laisser leurs mains obéir à l'attraction
des fluides.
Dès lors, l'intensité des secousses émotives doubla: leurs êtres
flottaient dans un remous tiède et caressant, sous la délicieuse pluie
d'une chute d'eau chauffée par un mystérieux soleil, et les corporelles
fleurs de la sensualité brûlaient de s'épanouir.
Ils écoutaient, sans qu'une syllabe de la magique prose tombât hors de
leurs oreilles, et tout en écoutant, ils rêvaient; ils oubliaient «la
toute-puissance des esprits inférieurs»; ils se divinisaient, ils
gravissaient, souples et légers, les mystiques échelons, sommés,
maintenant, par l'illusion d'un air très pur et très dilatant respiré au
sommet d'une étroite montagne, au-dessus des nuages. En vérité, ils
avaient, ainsi que le disait si bien l'homme de la pièce, l'homme
moderne, «le cerveau troublé»; ils disaient au monde entier: «Vos joies
ne sont pas les miennes»; tout ce qui remuait en dehors d'eux, toutes
les choses qui s'agitaient au-dessous de leur vol étaient bien
réellement «enfantines et nuisibles»; ils renouaient «avec le silence»,
leur «vieil ami»; ils criaient à la vie: «_Ce n'est plus de tout cela
qu'il s'agit_! Adieu!»...
* * * * *
Et à la fin, quand ils redescendirent avec le rideau dans la salle
stupéfaite, le même cri étouffe sortit de leurs bouches, le cri de
Hamlet:
«Horrible! horrible! horrible!»
Entragues, emporté par un mouvement de colère, bien peu dans le
caractère de ses tous les jours, interpella ainsi un siffleur:
--Monsieur, vous êtes un malfaiteur!
Comme le coquin se contenta de hausser les épaules, tout en serrant sa
clef, il est vrai, en place de la colère il sentit sourdre en lui de la
tristesse et de la honte.
--Nous protesterons, dit Sixtine, en nous abstenant de la suite.
Il était neuf heures. Des gens s'étant épargné le _lever du rideau_,
attendaient, se promenant sous les galeries, feuilletant les derniers
romans: Hubert reconnut plusieurs éminents critiques, crut lire en
exergue sur le ruban de leurs chapeaux la répétition de l'aveu naïf que
fait Collé dans son _Journal_: «J'entrepris de critiquer le théâtre, ne
pouvant par moi-même y rien produire.» Ils parlaient de la reprise de la
petite _machine_, et l'un d'eux jugea, en un style simple et neuf, que
«le besoin ne s'en faisait peut-être pas très vivement sentir». Cette
ironie fut goûtée.
--Nous irons à pied, dit Sixtine.
Le temps était humide, assez clément. Ils allaient par de petites rues
noires, frôlés par de rares passants, en silence.
Elle lui demanda s'il connaissait personnellement l'auteur de cette
pièce si dissemblable de ce qu'on entend d'ordinaire au théâtre.
--Il est mort, dit Hubert, c'était le plus noble écrivain de ce temps.
La moitié de la jeune littérature le reconnaissait comme son maître et
presque tous avaient été touchés de son influence. Il y avait dans son
oeuvre des pages d'une magnificence et d'une pureté de langue
incomparables. Vraiment il donnait l'impression des deux âmes de Goethe
et d'Edgar Poe fondues en une seule et logées dans le même être.
Sixtine s'étonna qu'il ne fût pas connu davantage, mais Hubert l'assura
qu'il l'était de ceux qui pouvaient le connaître. Les autres ne seraient
jamais capables que d'acquérir la connaissance verbale des syllabes de
son nom, et à quoi bon? Il en allait de même de quelques autres
contemporains que nomma Hubert, mais quand les voleurs de gloire
auraient épuisé leur viager, ceux-là entreraient dans la maison, le
parchemin d'immortalité à la main, en chasseraient les intrus. Peut-être
qu'à l'heure actuelle d'autres encore, plus inconnus, gisaient dans une
cave ou mouraient grabataires dont le nom demain emplirait le monde
d'une lueur inattendue.
--Eh! Madame, songez que Jésus, qui était le fils de Dieu et dont les
oeuvres et dont la parole semées dans le temps et dans l'espace ont donné
quelques moissons, songez que Jésus mourut inconnu à ce point que son
presque contemporain, Josèphe, petit-fils des grands-prêtres et
descendant des Macchabées, capitaine général des Galiléens, l'historien
de tous les menus détails de l'histoire juive, Josèphe n'a jamais
entendu parler de Jésus. Je pourrais vous donner de plus accessibles
exemples, mais celui-ci est primordial et ceux d'entre nous, qui
subissent injustement une vie obscure, ne doivent pas s'en juger
humiliés: s'ils en sont dignes, leur jour viendra et sinon, il est bien
inutile qu'une lumière surgisse qui doit s'éteindre.
--Vous êtes bien orgueilleux, vous tous, dit Sixtine, vous ne seriez pas
fâchés d'être, en vos misérables misères, comparés au Fils de l'Homme.
--Oh! jamais, répondit Hubert, je n'ai rêvé d'un tel blasphème et aussi
ridicule. Comme des saints et des âmes moins hautes, mais douées de
bonne volonté, prennent en exemple la carrière humaine de Jésus, et se
consolent de leurs souffrances méritées aux imméritées injures du
Christ, il nous est bien permis d'apaiser le sentiment de nos déboires
par de semblables méditations. Voulez-vous que nous prenions pour thèmes
d'oraisons la vie de Socrate qui mourut ignoré des Grecs? Voulez-vous
Benoît de Spinoza? il fut polisseur de verres de lunettes, buveur de
lait, et mourut d'inanition, non par pénurie, mais par distraction et
par oubli de la nourriture, ayant autre chose à faire.
Sixtine était confondue d'étonnement qu'au sortir de communes émotions
esthétiques et sentimentaires, on lui tint de si peu sapides discours.
Elle essaya de remonter vers la source afin de voir, si cette fois,
l'embarcation ne prendrait pas une autre branche du fleuve.
Elle parla du jeu des acteurs qu'elle trouvait parfait.
--Hélas! dit Hubert, chez les acteurs, l'ignorance, parfois, ressemble à
du génie. Qui ne sait et pourtant doit se tirer d'affaire, invente bien
ou mal, a recours à des souvenirs personnels, à d'intuitifs gestes. Non,
ceux que nous entendîmes sont parfaits: ils savent tout ce qu'on
apprend. Surtout, pas d'imprévu: le pied se met comme ci, la main comme
ça, etc.
--Au moins, dit Sixtine, ils prononcent bien et parlent clairement.
--C'est juste, mais sans conviction. Quelle femme d'ailleurs, en dehors
de deux ou trois créatures d'élite...
«Moi, songea Sixtine, moi par exemple.»
--... Pourrait s'immiscer assez royalement dans ce rôle pour faire bien
sentir que ce n'est pas un rôle? Oh! le public n'est pas si difficile.
Les femmes viennent là pour se distraire, les hommes, parce que, après
un bon dîner, cela donne des idées. Aux unes du pathétique, aux autres,
du cantharidique. S'ils suivaient leurs penchants, la plupart des uns
iraient à l'Eden et la plupart des autres à l'Ambigu.
--Je vous dois, dit Sixtine, un très noble plaisir et je vous en sais
gré. Nous sommes arrivés.
Hubert, reconnaissant la porte, eut la vision de tout le temps perdu; il
eut un mot qui rachetait un peu ses gauches parenthèses:
--Déjà!
--S'il n'était pas si tard, je vous aurais offert une tasse de thé, dix
minutes au coin du feu qui m'attend, mais vraiment...
--Oh! je vous en prie!
--C'est que... non, ce n'est pas possible.
--Il ne fallait pas m'y faire penser, en ce cas! dit Hubert d'un ton
chagrin.
--Vous n'y pensiez pas? Alors, remontez jusqu'à l'endroit où vous n'y
pensiez pas, et vous rentrerez en paix.
--Cinq minutes, seulement cinq minutes!
--Soyez raisonnable, je vous attendrai demain.
--Seulement jusqu'à votre porte!
--Pourquoi faire, alors? Allons, sonnez pour moi, s'il vous plaît.
Il obéit. La porte s'entr'ouvrit, elle lui tendit la main, puis
lentement, avec des mouvements de lassitude ou de regret, elle franchit
le seuil. Plus lentement encore, elle poussa la porte derrière elle et
se reprit à deux fois avant de parvenir à la clore.
Au moment de l'inexorable fracas, Hubert éprouva une grande tristesse.
Il demeura là, quelques secondes, sans pensée, puis brusquement, une
bien illogique association d'idées lui fît revoir la presque nuptiale
chambre de la «noire Marceline», et dans ce conte de hasard, il devinait
maintenant, sans bien savoir pourquoi, des ironies prémonitoires. Enfin,
il s'éloigna, songeant aux portes qui se ferment, aux portes qui se sont
ouvertes et qui ne s'ouvrent plus.