XXIV.--LA COULEUR DU MARIAGE

«Le mari dotal doit à sa femme

trois nuits par mois.»

_Lois attiques_, liv. VIe,

titre 1er, art. 14.

«Bon, se dit Entragues, en entendant sonner la sonnette, c'est l'ange

russe... Ah! j'ai rédigé un beau blasphème! «...dans ses bras.» Voilà.

Et dire que, faute de comprendre, on me taxera d'impiété, moi qui fais

du bréviaire romain ma quotidienne lecture, non moins qu'un clerc et

pour qui le nom de Voltaire est un mot infamant.»

--Mon cher Moscowitch, je vous fais attendre, c'est que je finissais une

phrase et que cette phrase clôt un chapitre.

L'ange russe assista au déjeuner d'Entragues, en buvant du thé. Il

parlait peu, semblait se réserver.

--Vous avez, demanda Entragues, vos manuscrits, vos plans, vos théories?

--Ma théorie, dit Moscowitch, c'est de faire du théâtre une école de

pitié.

--Les orphelines, les bâtards, les enfants trouvés, les veuves, les

condamnés à mort, les serfs du capital, les filles mères, les invalides

du travail, les vagabonds et les victimes du devoir. Eh bien, en les

habillant de souquenilles russes, en leur donnant des noms en _itch_

pour les hommes et en _ia_ pour les femmes, avec quelques troïkas, de la

neige, de la Sibérie, un pope ou deux, des policiers à casquettes

plates, quelques angéliques putains, et un choix raisonné d'assassins

darwinistes, on peut écrire des chefs-d'oeuvre, de vrais chefs-d'oeuvre,

tandis que, voyez à quoi tient la fortune, ces mêmes loques, passées à

la teinture française, les fabricants les plus recommandables, les plus

notables commerçants en la matière, des hommes décorés, des gens qui ont

des maisons de campagne à Ville-d'Avray, n'oseraient plus les mettre à

leur étalage.

--Pourquoi? demanda Moscowitch.

--Parce que cela ne ferai pas d'argent.

--Je crois, dit Moscowitch, que vous me raillez, en ce moment.

--Vous êtes riche, n'est-ce pas? Alors la raillerie ne vous atteint pas.

On ne peut pas, en France, railler la richesse, cette impiété vous est

défendue par nos moeurs adulatoires. Cependant, si vous aviez du talent,

le droit commun vous ressaisirait: jusque-là, soyez tranquille et

marchez la tête haute.»

Ils entraient à la _Revue Spéculative_. La présentation de Moscowitch ne

sema aucune curiosité. Fortier fut aimable et Van Baël, distrait.

Cependant, lorsque, soufflé par Entragues, il eut déclaré: «Je veux

régénérer le théâtre par la pitié,» les yeux s'ouvrirent et Renaudeau,

égayé, le traîna sur la claie. Ce fut un des plus amusants cours

d'histoire dramatique qu'on eût jamais professé pour l'instruction d'un

débutant. Renaudeau citait des noms dont nul n'avait jamais oui les

syllabes et Moscowitch prenait des notes, s'engageait à lire,

remerciait.

Cette ironie facile agaça Van Baël qui d'un ton de supériorité prit le

russe sous sa protection et lui donna quelques conseils sages et

finalement deux ou trois bien inutiles lettres d'introduction pour les

directeurs, qui n'ouvraient, naturellement, jamais leur porte à des

inconnus.

--Ah! voilà la marquise! dit Fortier, envoyant entrer une femme à

l'extravagante mise, dont les tempes disaient plus que la quarantaine.

Sanglée en un corsage noir constellé en guise de boutons d'authentiques

monnaies d'argent anciennes, un collier de pareilles médailles au cou,

ses cheveux bouclés au fer et teints en blond rosé cascadant sur ses

épaules; un chapeau à la Longueville hérissé de plumes rebelles, des

bracelets jusqu'au coude sous ses manches larges, un lourd vêtement de

fourrures ouvert et rejeté en arrière d'où pendaient vers le col, les

deux plaques d'une agrafe larges comme deux boucliers. Elle releva son

nez busqué, fixa sur Fortier ses regards impudents de femme qui a

feuilleté sans en passer une page l'album de la luxure et dit,

minaudière:

--Mon petit Fortier, et mon _Lauzun_?

--J'aimerais, Madame, être le vôtre», dit Fortier.

Ses yeux répondirent avec une rapidité d'éclair:

«J'accepte!» Elle reprit verbalement:

--Vous m'aviez promis les épreuves pour cette semaine cependant?

Pendant que Fortier essayait de la convaincre que la _Revue Spéculative_

était indigne de ses mérites, que l'argent rare partout, avait une sorte

d'effroi de sa caisse, etc., Moscowitch s'informait:

--Qu'est-ce que cette femme?

--On l'appelle la marquise, je ne sais pourquoi. Ses monnaies lui ont

valu d'autres noms: le Médaillier, celui-ci, plus cruel: le Reliquaire.

Enfin, comme elle signe Françoise des recettes de cuisine dans un

journal de mode, Renaudeau l'a dénommée Françoise-les-bas-bleus. Il est

probable qu'elle a un nom réel, quelconque ou insignifiant.

--Dire qu'à mon âge, fit Renaudeau, je n'ai jamais vu de bas-bleus, les

modistes les portent rouges, le plus souvent et c'est là que j'ai mes

amours.

--Rouges? Moi aussi, dit la marquise.

Elle campa son pied sur une chaise, releva sa jupe jusqu'à la

jarretière.

La jambe était belle, encore, et la réponse spirituelle.

Renaudeau, s'avouant battu par le geste, se baissa et posa ses lèvres

vers la cheville, avec un air qui voulait dire: je regrette de ne pas

faire plus.

«Et moi aussi!» répondirent les yeux de la marquise.

Ayant salué non sans une certaine grâce ironique, elle sortit sûre

maintenant que son article passerait.

Fortier gronda son secrétaire: elle avait payé de sa personne, paiement

reçu et signé, on ne pouvait plus refuser sa prose. Mais elle n'aurait

pas d'argent.

--Renaudeau il faudra vous dévouer.

--Eh! fit Renaudeau, cette coquine est pleine de surprises, j'accepte.

Moscowitch, très étonné, trouvait ces moeurs singulières. Il demanda à

Entragues:

--Et l'article de cette femme, même mauvais, passera dans la _Revue_,

parce qu'elle a montré sa jambe?

--Oui, dit Entragues, distraitement, car il songeait, en entendant la

question de Moscowitch, combien pouvait être dangereux, un homme si

profondément naïf. «Il doit être plein de spontanéité, comme une source

cachée, et que fait sourdre un coup de pioche. Sixtine, tel jour lui

blessera le coeur, et jailliront sous la blessure de violentes effusions

d'amour. Il sera bon de le surveiller, de lui infuser des distractions

littéraires. Ceci serait un moyen: lui faire entendre qu'il a du génie,

qu'il se doit à lui-même, à ses deux patries, à l'humanité, de ne point

souffrir que périclite la plante merveilleuse qui... que... Dieu, la

Nature, la Gloire et autres entités... je ne suis point jaloux... de la

jalousie mon chapitre de ce matin m'en a guéri, j'ai torturé Della Preda

et le bourreau a laissé tomber les tenailles qui mordaient ma chair...

jaloux, non, mais inquiet: en somme, c'est de moi qu'il s'agit, j'ai

incorporé Sixtine à ma vie: si on me la prend, je suis mutilé.

--Tenez, dit-il à Moscowitch, comme entrait un être maigre et blondasse,

terreux, et les yeux terrifiés d'apocalyptiques visions, voici un type à

observer. Vous avez beau avoir du talent, et même plus que du talent

(_bien_), mon cher ami (_ces mots familiers donnent du prix au

compliment, en le revêtant de sincérité_), oui malgré mon penchant à

l'ironie, il faut bien que je finisse par avouer l'impression que vous

avez faite sur moi (_ses yeux s'illuminent_), oui, plus que du talent

(_il s'épanouit: ouvre-toi, précieuse fleur de la vanité, exhale la

capiteuse odeur, grise-le_)... eh bien, il ne faut rien négliger...

l'observation... les petits faits caractéristiques... ces riens qui,

capitalisés, donnent au drame, comme au roman, un air inimitable de

vérité vraie (_apostat!_)... la Vérité... mon cher... la Vérité _il

faudrait une échelle pour peindre sur le rideau du néant la capitale

convenante à ce mot_...

Sixtine: roman de la vie cérébrale · 第 42 / 72 题