X.--LA PATE AZYME

«...........»

VAUVENARGUES.

«La beauté, c'est la forme que

l'amour donne aux choses.»

ERNEST HELLO.

«Flaubert, pas de sentiment... S'il

avait cela, il aurait tout.»

_Conversations_ de VILLIERS DE L'ISLE-ADAM.

Fumant, déambulant, paradoxant, ils étaient une demi-douzaine sous la

distraite présidence de Fortier qui corrigeait les épreuves de son

numéro un (nouvelle série).

--Bonjour, Entragues. Vous avez reçu mon petit papier et vous m'apportez

quelque copie. Maintenant que nous paraissons tous les quinze jours, je

vais devenir très affamé, je vous préviens.

--A-t-on jamais vu une revue manquer de copie, une revue qui paie?

répondit Hubert. Imprimez du Constance. Vous devez cela à vos abonnés:

«Toutes les femmes voudront lire cette nouvelle étude du jeune

psychologue. L'originalité de la pensée, le pur relief du style, joints

à une profonde connaissance de tous les mystères du coeur féminin, en

font un exquis chef-d'oeuvre d'analyse passionnée.--Prière d'insérer.

--Il m'a promis un roman...

--Dont le titre est alliciant», interrompit une voix brève.

Entragues tourna la tête. Un jeune homme l'air correct et froid, le

regardait. Fortier les présenta l'un à l'autre: c'était un cousin de la

comtesse. Ils avaient dû se rencontrer avenue Marigny? Entragues

acquiesça à cette insinuation, en songeant: Demain, ou après demain, mon

pauvre Fortier la comtesse et la _Revue spéculative_ appartiendront à

Lucien Renaudeau.

--Ce titre?

--Alliciant, répéta Renaudeau. Cela se dénomme: _Pure comme le Feu_.

--Il me plaît assez, à moi, ce fleuriste des âmes, dit, d'une voix lente

et chaude, Jean Chrétien, je repasse, dans ses livres, «la Sagesse des

Nations»: c'est plein d'incontestables vérités. On se promène dans un

jardin ami: tous les aphorismes de Stendhal et de Balzac viennent vous

manger dans la main. Mais, si nous voulons faire une revue sérieusement

symboliste, il faudrait peut-être tenter la culture d'animaux moins

familiers.

Sylvestre entra, l'air nuageux, et Renaudeau, tout de suite,

l'apostropha d'un ton rêche:

--Dites-moi donc, quelle est cette contrefaçon de la vieille Sand qui

vint hier ici, se recommandant de vous?

--Avec un chien sous chaque bras?

--Un noir et un blond. Elle nous a offert de la copie, des protections,

des emprunts, son expérience, des souvenirs romantiques, les dernières

bottes d'Alexandre Dumas, des cartes de la préfecture de police,

l'adresse d'un photographe et de trois copistes, une entrevue avec

Bouvier, le droit de reproduction des oeuvres complètes de feu son mari,

des billets pour le prochain bal de l'Elysée et, je crois bien aussi des

femmes, mais c'était obscur.

--Oh! répondit très doucement Sylvestre, elle est vieille, pauvre, il

faut bien qu'elle gagne sa vie.

--Je n'en vois pas la nécessité, fit Renaudeau.

--Jolie silhouette pour un roman «parisien», dit Fortier.

--Parce qu'elle serait vraie, sans doute? demanda Jean Chrétien, un

poète qui faisait profession de bouddhisme. Est-ce que vous seriez

devenu moderniste?

--Naturaliste, dit Fortier en riant, je veux gagner de l'argent.

--Je crois que vous viendriez un peu tard, dit Entragues. La caverne

originelle est vide. Prenez-vous Huysmans pour un naturaliste? Mais son

_A Rebours_ est la plus insolente dérision de cette école même, quand au

lyrisme «naturiste» et démocratique de Zola, il répond simplement: «La

Nature a fait son temps!»

--C'est un livre.

--Un livre désespérant, continua Entragues, et qui a confessé d'avance,

et pour longtemps, nos goûts et nos dégoûts.

--Oui, reprit Chrétien, mais je parle des autres, des naïfs, de ceux qui

croient que dès qu'une chose remue elle existe. La nature! mais c'est

l'artiste qui la crée la nature, et l'art n'est que la faculté

d'objectiver en un simulacre la représentation individuelle du monde.

--Et, fit Passavant, l'homme n'est lui-même que le simulacre de l'idée.

--Soit, reprit Chrétien, mais loin de pouvoir atteindre à la vérité

absolue, comme s'en targuent ces niais, l'art n'est donc qu'un ricochet,

le simulacre d'un simulacre. Ce n'est plus la volonté qui agit

directement, mais seulement une volonté déjà fixée dans l'individu,

soumise à l'intelligence, affaiblie par le dédoublement, en somme

limitée à des velléités.

--Ces sortes d'écrivains, remarqua Entragues, sont, ainsi avec la

plupart des hommes, que l'humanité entière, ou à peu près, victimes

d'une illusion d'optique. Ils s'imaginent que le monde extérieur s'agite

en dehors d'eux, c'est une transcendante sottise, mais dont ne

s'engendre pas nécessairement leur esthétique spéciale. Le monde, c'est

l'idée que j'en ai, et cette idée, les spéciales modulations de mon

cerveau la déterminent: ils ont de laides cervelles, voilà tout. On

pourrait ordonner d'amusantes esquisses ainsi conçues: le monde vu par

un crabe, le monde vu par un porc, le monde vu par un helminthe. On se

raconte soi-même, on ne peut même raconter que cela: l'oeuvre d'un

artiste, c'est la lente et quotidienne réaction de l'intelligence et de

la volonté sur tel amas de cellules individuelles.

--Il faudrait donc, dit Renaudeau, les accepter tels qu'ils sont! Eh

bien, non. On peut se recréer, soi-même, nettoyer sa sale nature, la

mener au bain turc, l'éponger, la frotter jusqu'au sang. Vous êtes trop

indulgent, Monsieur d'Entragues.

--Entragues, fit Calixte Héliot, qui entrait, n'aime que l'art et ne

s'intéresse qu'au style.

--Quelle nouveauté! répliqua Entragues. Par malheur, l'art ne suffit pas

à produire le style; un don est nécessaire. Sans ce que Vauvenargues

appelle le coeur, Villiers le sentiment, Hello l'amour, la littérature

est une pâte azyme. Voyez Flaubert c'est l'artiste péremptoire et

souverain mais qui, nativement, manquait d'amour. Pensez-vous que

Villiers, par le plus incessant labeur, aurait pu effacer de son oeuvre

l'estampage de sa personnalité hautaine! Comparez _Bouvard et Pécuchet_

aux _Contes cruels_, c'est le génie patient et le génie spontané, le

mépris résigné et le mépris indigné, l'esprit froissé et l'âme

blessée...

--Vous m'apportez votre poème, Héliot, n'est-ce pas? demanda Fortier.

Bien, qu'on le mette dans l'armoire aux chefs-d'oeuvre.

--Merci, dit simplement Calixte, en ouvrant un vaste portefeuille.

Il en tira son manuscrit, où, formulé en très belle batarde, se lisait à

la première page le nom de l'auteur, Calixte Héliot: de ce prénom rare

il était fier; puis, un petit carton dont il dénoua lentement les

cordons bleus:

--Tenez, Fortier, en voilà un, de chef-d'oeuvre. Hein, qu'en pense Van

Baël?

Le critique d'art prit le petit papier jaune, une fine eau-forte et

prononça:

--Joli, très joli, un peu noir, trop de morsure: de loin, il allongeait

le bras, de loin ça tourne à l'aquatinte, mais c'est fait.

--De qui, savez-vous? Il y a un S et un M entrelacés au coin à gauche.

--S M, S M, répétait Van Baël, je ne devine pas. C'est un portrait.

Attendez je vois encore des lettres après le monogramme. Singulier,

singulier... on lit ceci: S.M. à S.M. Laconique dédicace de l'auteur à

lui-même ou bien étrange rencontre d'initiales.»

Personne, ni Entragues qui s'y acharna, ne trouva la clef du chiffre.

Hubert et Calixte étaient de vieux amis qui se devaient l'un à l'autre

de précieux services. Calixte remarquait l'insistance de Hubert: une

fatidique attirance, plutôt que de la curiosité, fascinait ses yeux à la

gravure.

--Garde-la, mon cher Entragues, veux-tu?

--Oui, répondit Entragues, j'accepte, mais avec la permission de pouvoir

te la rendre un jour ou de la jeter au feu.

Sixtine: roman de la vie cérébrale · 第 20 / 72 题