HISTOIRE DE LA CHAMBRE AU PORTRAIT

--C'est une tragique et assez singulière histoire...

Elle se tut, paraissant convoquer ses souvenirs, puis:

--Non, décidément j'aime autant ne pas vous la raconter.

--Oh! je vous en prie, fit Entragues, pareil à un enfant qui ouvre déjà

deux grands yeux curieux.

--Non, plus tard, dans quelque temps, peut-être. Si vous me l'aviez

demandée là-bas, avant ces vers, avant une coïncidence que je devine et

qui me gêne! Non, maintenant, je ne pourrais pas. Quand vous la saurez,

vous comprendrez, et cette réticence même vous semblera si claire! trop

claire! Ce serait étrange, étrange... On dit qu'elle n'a jamais menti...

Eh bien, écoutez: «Le château de Rabodanges était alors le domaine

héréditaire...» C'est plus fort que moi... Un enfantillage? Ne dites pas

cela!

--Mais je ne l'ai pas dit, l'émotion où je vous vois ne me suggère pas

de tels mots. Laissons cette histoire...

--Eh bien, reprit Sixtine, tâchez de la deviner, vous le pouvez, et je

vous le permets. C'est peut-être vous qui me la raconterez. N'en parlons

plus et allez-vous-en. Je me lève de bonne heure et je devrais dormir.

Vous voyez que je vous traite tout à fait en ami.

Elle avait l'air si nerveux, que Hubert ne demandait pas mieux que

d'obéir, ne se souciant pas de gâter sa soirée par la gaucherie d'un

quant-à-soi désormais nécessaire devant une femme qui ne paraissait plus

maîtresse d'elle-même. C'était le moment de la retraite ou le moment des

audaces; il prit le premier parti, le second ne lui était pas venu à

l'idée. Quand il s'agissait d'autrui ou quand il réfléchissait à loisir

sur ses propres aventures sentimentaires, Entragues avait une

remarquable lucidité d'esprit; devant la cause elle-même, la cause en

personne, agissante et parlante, il se troublait, comme un éternel

écolier, obéissait, sans se rendre compte de sa sottise, à ces fausses

insinuations des femmes qui demandent une violette pour avoir une rose.

Il fit donc le mouvement de prendre congé, tout en disant:

--Je ne voudrais pas troubler de si honnêtes habitudes.

--N'est-il point écrit, répondit-elle sur le même ton léger: «Fuyez les

occasions de pécher.»

--Et même saint Bernard, en ses _Méditations_. considère le péché futur

comme aussi grave que le péché perpétré. Ne pas fuir l'occasion, c'est

aller au-devant de la faute, et la rendre inexcusable. Mais je ne vois

pas bien en quoi le lever matinal s'accorde spécialement avec ce

précepte: il me semble au contraire que plus longue est la journée, plus

nombreuses sont les pierres du chemin. Puis, est-ce que vous tenez tant

que cela à gravir la voie de la perfection?

--Je tiens à ce que ma vie ne soit souillée d'aucune promiscuité de

hasard. Les mauvaises conjonctions ne sont-elles pas moins à craindre de

sept heures à midi que de sept heures à minuit? La plus élémentaire

astrologie le démontrerait, je crois, facilement.

--Ah! fit Hubert qui sentait le besoin d'avoir l'air d'être méchant,

vous savez les heures où le Péché fait sa promenade, vous l'avez

rencontré?

--Souvent, répondit Sixtine, en se moquant, souvent et son Altesse me

fit toujours la grâce d'un sourire. Elle n'est pas fière et tend

volontiers la main; on voit qu'Elle aime les hommes en camarade plutôt

qu'en prince: il y a entre eux une vieille familiarité. Son Altesse est

mariée à la Nuit et bien qu'Elle ait domestiqué toutes les Heures à son

esclavage, Elle revient avec joie, quotidiennement au légitime lit qui

lui fut dévolu. Par une surprenante multiplication de visages, de

statures, de gestes, de voix, le Péché capte les femmes, en revêtant la

forme rêvée de leur désir adoré, et voilà pourquoi j'aime autant avoir

fini ma promenade quand il commence la sienne. Mais je vous en supplie,

allez-vous-en. Oui, à la même heure, venez de temps en temps. A

bientôt.»

Sixtine: roman de la vie cérébrale · 第 19 / 72 题