CHAPITRE IV.

_Négociation avec la Cour de Londres pour conserver la paix._

CETTE négociation doit avoir deux branches: ce que nous avons à faire

chez nous pour donner le poids convenable à nos discours; ce que nous

avons à dire à Londres.

C'étoit autrefois une règle de politique lorsque l'Angleterre armoit,

que la France armât un nombre de vaisseaux précisément égal. Elle le

peut toujours à la première campagne, parce que l'Angleterre alors a

ses matelots dispersés; comme elle peut toujours aussi rendre cette

première campagne décisive, si elle sait la combiner avec vigueur et

avec sagesse.

J'avois proposé à l'assemblée nationale cette mesure provisoire.

L'amendement qui renfermoit ma proposition fut rejeté, comme traitant

du fait avant que le droit fût décidé.

Par la décision sur celui-ci, l'assemblée nationale a confié à la

prudence du roi tous les préparatifs convenables. Il est possible

que le ministère ait regardé le refus de s'expliquer sur la force de

notre armement comme une indication que l'assemblée desiroit qu'on

se renfermât dans les bornes du premier, auquel elle a donné son

approbation.

S'il a pensé ainsi, je crois que le ministère a eu tort. Je crois que

la nécessité de l'équilibre dans les armemens étoit impérieuse; mais

il est possible aussi, et même vraisemblable en cette occasion, que le

tort du ministère ait été déterminé par un motif louable d'égards et de

respect pour ce qu'il aura cru les vues de l'assemblée Nationale.

Quoiqu'il en soit, un tems très-précieux a été perdu.

Il devient difficile à présent d'avoir un armement de vaisseaux de

guerre égal à celui de l'Angleterre, aussi promptement prêt que le sien.

Mais il reste une ressource très-bonne et très-imposante; c'est d'armer

en toute diligence le plus grand nombre possible de frégates et de

corsaires.

Quand la guerre commence avant l'hiver, l'Angleterre est

très-vulnérable par la France; elle le sait, et c'est pourquoi ses

guerres sont toujours précédées des plus grandes protestations

d'amitié pour nous, et des plus fortes assurances qu'elle a le desir de

la paix.

Ces assurances doivent être mutuelles; mais pour qu'elles soient

sincères de la part de l'Angleterre, il faut qu'elles soient

accompagnées du désarmement; et pour qu'elles fassent impression de la

nôtre, lorsque l'Angleterre ne désarme pas, il faut qu'elles soient

accompagnées d'un armement très-sérieux.

Celui que la nature des choses nous indique actuellement est, comme

on vient de l'exposer, un armement de frégates et de corsaires.

L'Angleterre a sept mille vaisseaux marchands dehors, montés d'environ

_soixante et dix mille matelots_; avec des croisières intelligentes,

nos frégates et nos corsaires peuvent en enlever un tiers: ce sont

_vingt-cinq mille_ matelots; c'est la faculté d'armer _cinquante

vaisseaux de guerre_, dont nous pouvons priver l'Angleterre. Il seroit

absurde, si sa conduite nous montre que nous ne pouvons attendre de sa

part que la guerre, et si elle se refuse à un désarmement réciproque,

de lui laisser les cinquante vaisseaux de guerre de plus.

Il faut bien se garder sans doute ce commencer les hostilités, tant

qu'il y aura espérance de conserver la paix; mais si l'Angleterre, en

se refusant à un désarmement respectif, manifeste sans équivoque ses

intentions hostiles, il faut être en état d'agir aussi-tôt qu'on aura

une connoissance indubitable de sa résolution.

Il faut donc que nos corsaires soient prêts à mettre en mer au moment

où l'espoir de la paix sera totalement dissipé. Pour nous donner ce

moyen de puissance, pour être certains que le zèle de nos armateurs

sera employé avec toute l'activité possible, il faut que ces armateurs

puissent gagner à leurs armemens, et ne puissent pas y perdre: il

faut à cet effet, en les autorisant et les invitant à préparer à la

course les vaisseaux qui sont à leur disposition, leur fournir, des

arsenaux de la nation, les munitions nécessaires, et les assurer que si

la guerre n'a pas lieu, ils seront remboursés de tous leurs frais en

argent, ou en bons assignats sur les domaines nationaux.

Il arrivera deux événemens, l'un: ou nous aurons la paix, et alors

l'argent dépensé dans notre propre pays, aux préparatifs militaires qui

nous l'auront procurée, sera un argent parfaitement employé; ou nous

aurons la guerre, et alors l'avantage d'avoir fait gagner une trentaine

de millions sur l'ennemi à nos armateurs et à nos matelots, et celui

d'avoir affoibli sa puissance de la possibilité d'armer cinquante

vaisseaux, enchaîneront la fortune et décideront la punition que mérite

un peuple qui engage une guerre générale pour des déserts; ou, ce qui

seroit bien plus odieux encore, pour empêcher ses voisins, s'il le

pouvoit, de fonder une constitution libre et de donner un grand exemple

à l'humanité.

Nos mesures prises dans nos ports, et pendant qu'on presseroit nos

armemens avec la plus grande célérité, le roi ordonneroit à son

ministre des affaires étrangères et à l'ambassadeur de France, de

notifier à la cour de Londres nos dispositions pacifiques et nos

précautions prudentes; notre résolution de cesser tout armement

au moment où les Anglois désarmeront eux-mêmes; notre résolution

de profiter de tous nos avantages pour ne pas faire une guerre

malheureuse, si c'est la guerre que désirent les Anglais.

Ces agens du roi et de la nation des François pourroient être

chargés de parler à-peu-près ainsi au roi et au ministère de la

Grande-Bretagne:

«Vous savez seuls quelles sont vos intentions. Les autres nations

ne peuvent en juger que par votre conduite. Voulez-vous la guerre

ou ne la voulez-vous point? Si vous ne la voulez point, vous êtes

parfaitement sûrs qu'elle ne sera point faite; l'univers est aussi

sûr que vous pouvez l'être, que l'Espagne ne viendra pas vous

attaquer; et quant à nous, il est visible que nous avons infiniment

mieux à faire que la guerre.

»Vous ne pouvez dissimuler que vos prétentions sur le commerce, au

nord de la Californie ne sont qu'un vain prétexte, que l'objet est

sans aucun intérêt pour vous, et que si vous n'en aviez pas un autre,

vous n'auriez jamais fait la dixième partie de l'armement que vous

avez commandé pour une si misérable conquête.

»Si c'est donc à la guerre que vous vous déterminez, pour cette

cause, ou pour toute autre cause d'ambition, car vous n'en avez

aucune, de raison, de justice, ni d'intérêt bien entendu, songez à ce

qu'elle coûtera; et ne trouvez pas mauvais que votre peuple y songe.

Permettez à vos voisins, qui sont encore vos amis, de vous en mettre

l'apperçu sous les yeux.

»Vous la commencerez chargés de dettes, sur les seules ressources

d'un crédit épuisé; vous la commencerez contre deux nations, dont

l'une ne doit presque rien, et dont l'autre vient de mettre à sa

disposition _deux ou trois milliards_ de capitaux en très-bons fonds

de terre, qu'au besoin vos propres capitalistes s'empresseroient

d'acheter. Où avez-vous l'équilibre de cette puissance? Quel est le

clergé dont vous avez les biens à vendre? et vos domaines nationaux

que valent-ils?

»Si la guerre est courte, elle se fera chez vous mêmes avec toute

l'impétuosité françoise; calculez-en les malheurs.

»Si elle est longue, la victoire sera pour le dernier écu. Où sont

les écus que vous avez à y employer, qui égalent le quart seulement

des biens nationaux que nous y pouvons consumer?

»Il vous faut du crédit; nous n'en avons que faire. Votre richesse

est dans la main des prêteurs que vous pourrez déterminer; la nôtre

est dans notre main. Vous donnerez à vos fournisseurs d'argent des

_promesses_ de les payer, que vous réaliserez peut-être, si votre

banque peut résister à l'inspection de nos grenadiers. Nous donnerons

aux nôtres en échange effectif, de la main à la main, la valeur même

de leur monnoie, et à quelques égards une valeur supérieure; nous

leur donnerons des héritages susceptibles d'amélioration.

»Voilà pour les moyens d'agir; voyons à présent la manière. Vous

saviez ce que c'étoit qu'une guerre royale avec la France, et

quelquefois vous vous en êtes mal trouvés; vous n'avez aucune idée

d'une guerre nationale, de son activité, de son opiniâtreté, de

son acharnement, de la réunion de volontés, et d'efforts que doit

y porter l'enthousiasme excité par une nouvelle patrie; de ce dont

sont capables nos anciens guerriers qui chercheront à justifier leur

gloire, nos nouveaux guerriers qui auront à montrer qu'ils peuvent

mériter une gloire plus grande encore.

»Nous ne disons point cela par jactance; nous devons vous vaincre,

parce que nous sommes plus nombreux que vous, parce que nous avons

aujourd'hui plus de richesses libres que vous, parce que notre empire

est essentiellement et encore accidentellement plus puissant que le

vôtre; nous ne nous flattons pas de vous effrayer. Vous pouvez être

les amis les plus estimables et les plus utiles; vous êtes les plus

respectables ennemis que l'on puisse avoir.

»Mais si l'une des deux nations ne doit pas prétendre à inspirer de

la terreur à l'autre, pourquoi le prétendriez-vous?

»Nous ne sommes plus livrés aux intrigues de cour et aux incertitudes

ministérielles. Vous pouvez avoir chez nous quelques stipendiaires;

dès qu'ils sont soupçonnés, ils sont sans pouvoir. Vous ne séduirez

ni notre assemblée nationale, chargée du dépôt de la confiance de

tout un peuple; ni notre cabinet, qui voit tous les regards fixés sur

lui.

»Vous nous trouverez donc également prêts à l'un et à l'autre

événement, également sûrs dans l'un et dans l'autre d'obtenir votre

estime et celle de toutes les nations.

»Voulez-vous la paix? jurons-la; elle sera sacrée. Mais prouvez que

vous la voulez réellement; désarmez, désarmons tous.

»Voulez-vous la guerre et vous réserver de la faire à votre tems, en

parlementant sous les armes? cela ne convient ni à notre loyauté, ni

à notre intérêt, ni à la vivacité de notre caractère. Nous courrons

au-devant de vos vœux: nous regarderons le refus du désarmement

comme une déclaration formelle, et nous prendrons d'ici à la fin de

l'année, autant qu'il nous sera possible, de vos navires marchands.

Nos armateurs y gagneront sans doute, mais ce n'est point une

vile cupidité qui nous fera commencer par cette opération; c'est

principalement afin que vous n'ayez pas les matelots de ces navires

pour armer vos vaisseaux de guerre.

»Aussitôt ensuite que, par nous et nos alliés, nous aurons

rassemblé une force suffisante pour assurer notre passage, nous

irons chez vous. Les nouvelles d'Amérique et de l'Inde s'attendent

trop longtems. C'étoit à faire aux ministres, de se livrer à des

combinaisons pour les immenses préparatifs d'expéditions éloignées.

Nous sommes convaincus que la puissance doit rester à ceux qui seront

les maîtres en Europe. Nous aimons la paix; elle nous est infiniment

chère; nous sommes pressés d'en jouir; si vous ne la donnez pas

aujourd'hui, et visiblement solide, à nous, à nos alliés, lorsque

nous vous en demandons l'assurance avec une sincère affection,

sur notre honneur nous irons la chercher à Londres, et nous l'y

trouverons.

»Répondez vîte; car il faut que les désarmemens commencent dans

la huitaine, ou les hostilités dans un mois. Mais au nom du ciel,

répondez comme des sages, comme nos instructeurs, comme des amis du

genre humain.»

Si après que nous aurons agi et parlé ainsi, les Anglois persévèrent à

vouloir la guerre, c'est que leurs dispositions la rendent inévitable;

nous ne pourrons les corriger de cette persévérance que par la guerre

elle-même. Alors il vaut mieux la faire prompte et bonne que de la

retarder trois mois, et de la faire mauvaise et malheureuse. En la

commençant en tems opportun nous la ferons bonne, brève, et la plus

avantageuse qu'il soit possible.

Si au contraire les Anglois méritent leur réputation, s'ils sont aussi

profonds penseurs qu'ils passent pour l'être, la guerre n'aura pas lieu.

S'il y a un moyen de la prévenir, ce sont cette conduite et ces

discours: il n'en est, il ne peut en être aucun autre.

Heureuse négociation, si convenable à mon pays, où l'on ne peut espérer

de succès que par la franchise, la loyauté et le courage!

Certainement ce n'est pas sans quelque battement de cœur, quand on

porte une ame humaine, qu'on se décide à ces grands partis. Mais ce

n'est point un malheur pour une société naissante d'être obligée, dès

ses premiers instans, de se déployer toute entière. Il faut alors

bénir la nécessité qui l'y contraint. Si le jeune Hercule n'eût pas

été attaqué par deux serpens dans son berceau, vingt ans peut-être se

seroient écoulés sans que sa mère eût eu la douceur de savoir ce que

devoit un jour être Hercule.

J'ajouterai quelques mots sur les questions dont l'éditeur a cru devoir

faire précéder mon ouvrage.

Je propose de demander à l'Angleterre un désarmement respectif.

Un désarmement mutuel ne peut compromettre les droits de personne, et

garantit la sûreté de tous.

Si les prétentions de l'Angleterre sont justes, elle pourra prouver

leur justice, et nous engagerons notre allié à y avoir égard.

Soixante vaisseaux de guerre sont un moyen, et ne sont pas une raison.

Nous ne devons pas souffrir qu'on emploie ce moyen, tant que la raison

n'est pas constatée. Qui s'y obstineroit, annonceroit qu'il ne compte

pas sur la bonté de sa cause, mais sur la puissance de ses armes; il ne

voudroit pas discuter, il voudroit combattre.

Cela n'est pas juste en soi; cela ne le seroit pas relativement à nous.

Nous devons songer à notre sûreté: il est juste que la France subsiste

et qu'elle ne puisse, en aucun cas, être opprimée ou dépouillée de

quelque partie de son empire. Il est donc juste qu'elle ne laisse pas

détruire les voisins dont la puissance et les engagemens garantissent

l'intégrité de ses possessions.

Si l'Espagne avoit tort, la France devroit dire à l'Angleterre:

«j'emploierai ma médiation à vous faire rendre justice; mais je ne

consentirai point que vous prétendiez vous-même vous la faire».

Lorsqu'on a un ami, et qu'il a une mauvaise querelle, on le ramène à la

raison; mais on ne laisse point assassiner son ami; ce seroit lâcheté,

ce seroit imprudence. Celui qui auroit frappé votre ami, fût-ce avec

raison, pourroit vous frapper à votre tour sans raison quand vous

n'auriez plus d'ami. Où il y a menace, l'homme de sens, l'homme de

bien, l'homme de cœur et de force interdit les voies de fait. Ensuite

il juge et concilie.

Voilà le rôle qui convient à la France. Et ce rôle de la raison, de

la prudence, de la puissance, l'oblige d'_exiger_ un désarmement

respectif.

Journal de la société de 1789 - Nº IV · 第 11 / 15 题