CHAPITRE III.

_Considérations qui doivent achever de fixer la volonté de la France._

Je ne dis pas que la guerre ne soit un horrible fléau. Je ne dis pas

qu'en faisant un très-grand mal à nos ennemis, elle ne doive aussi nous

en faire un très-affligeant. Je ne dis pas qu'elle ne doive faire périr

un grand nombre de citoyens très-estimables; car il y a cela d'affreux

dans la guerre, que c'est tout ce qu'on a de meilleur qu'il faut

exposer, et dont il faut perdre une partie; c'est la fleur des hommes

pour le corps, et sur-tout pour l'ame, qu'il faut envoyer au combat,

à la mort; les autres n'iroient point. Je ne dis pas enfin, que la

guerre ne doive consumer un tiers ou la moitié de nos biens, ci-devant

ecclésiastiques, dont nous pourrions faire un beaucoup meilleur usage,

s'il plaisoit à nos voisins de nous laisser en paix.

Je dis, au contraire, qu'il faut éviter la guerre autant qu'il nous

sera possible; mais qu'il faut l'éviter par les moyens propres à la

prévenir, non par ceux qui ne pourroient qu'y conduire irrésistiblement.

Eviter n'est pas fuir. C'est ordinairement par poltronnerie qu'on

plie, qu'on recule, ou qu'on fuit; mais c'est encore plus par bêtise.

La foiblesse et la peur sont des passions stupides qui vont toujours

contre leur objet, qui redoublent toujours l'insolence des adversaires

et le danger réel de la chose.

Il ne faut pas croire que nous ayons la paix en disant aux Anglois,

«qu'ils peuvent faire ce qui leur plaira, qu'ils n'ont rien à craindre

de notre part, et que très-assurément nous ne voulons et ne ferons

point la guerre». S'il étoit possible qu'un peuple comme le nôtre,

qu'une assemblée nationale comme la nôtre, qu'un roi comme le nôtre

livrassent ainsi notre gloire et nos amis, au glaive des usurpateurs,

nous aurions la guerre beaucoup plus certainement, et nous l'aurions

au moment qu'il plairoit à l'Angleterre de choisir, après qu'elle

auroit augmenté ses moyens, après qu'elle auroit diminué les nôtres;

nous l'aurions beaucoup plus redoutable, beaucoup plus funeste, nous

l'aurions nécessairement malheureuse.

Il ne faut pas croire que nous toucherons le ministère britannique par

de la morale. S'il avoit de la morale, joueroit-il le sort de trois

empires, la mort d'un million d'hommes, la perte de trois milliards

pour un sujet aussi futile que celui qui lui met aujourd'hui les armes

à la main? Les joueroit-il même pour l'avantage douteux d'un traité de

commerce?

Il ne faut pas croire que nous l'attendrissions par la pitié. Il riroit

de nos génuflexions philosophiques; et quand il n'en devroit pas rire,

voudrions-nous faire pitié à l'Angleterre?

Il ne faut pas croire que nous déterminions le peuple anglois par

l'estime que lui ont inspiré plusieurs de nos décrets, et par le desir

de laisser finir la grande expérience de notre constitution. C'est

notre constitution qu'il redoute.

Nous déterminerons le peuple anglois à suivre les conseils de sa

magnanimité naturelle, nous donnerons à penser à son ministère, nous

en imposerons aux projets ambitieux que celui-ci médite, en leur

montrant, en leur faisant toucher au doigt qu'il est au-dessus de leur

pouvoir d'arrêter notre marche; qu'au moment où, comme le homard, nous

faisons avec un pénible et douloureux travail une cuirasse nouvelle,

plus grande et plus solide que l'ancienne, que dans l'anxiété même qui

accompagne cette surprenante opération, la main est encore assez forte

pour qu'on ne puisse la braver impunément.

Nous influerons sur leurs résolutions en leur montrant que nous avons

calculé leurs projets, leurs moyens, les nôtres; que nous savons très

bien qu'ils desirent négocier avec nous jusqu'au mois de novembre, afin

de donner à leurs matelots le temps de rentrer; qu'ils ne se soucient

pas que nous prenions part à la querelle au mois de juillet, parce

que leurs navires marchands seroient à notre merci; qu'ils voudront

ensuite nous frapper au bout du monde, afin d'éloigner nos forces de

chez eux; qu'ils ont de la répugnance à recevoir notre visite; et que

de notre côté nous en avons beaucoup à nous diriger par leurs conseils

et par ceux de leurs amis; que nous voulons sincèrement la paix, mais

que s'ils ne nous donnent pas les preuves les plus incontestables du

même desir, et si nous ne pouvons douter de la nécessité de combattre,

nous n'attendrons pas pour cela leur commodité, ni leurs plans; que

nous prendrons et suivrons les nôtres; que nous ferons la guerre avec

intelligence, avec capacité, pour les époques et pour la manière.

Nous les déciderons enfin en les avertissant que s'ils nous forcent à

notre première guerre nationale, que nous n'avons point cherchée, qui

vient attaquer nos alliés et nous, parce qu'elle nous croit séduits et

foibles, une fois l'épée tirée, ils ne nous la feront pas remettre au

fourreau lorsqu'ils le jugeront convenable; que nous ne pourrons pas

oublier que cette guerre est venue de ce qu'ils nous ont crus faciles

à tromper ou à vaincre, et de la confiance qu'ils ont mis dans leurs

richesses, dans leur crédit, dans leurs vaisseaux; que nous voudrons

tarir la source d'un semblable sujet de division et que nous ne ferons

plus la paix que chez eux, lorsque leur banque aura fait banqueroute,

et que tous leurs arsenaux maritimes seront détruits.

Cela nous le pouvons; et cette manière de négocier, très-loyale, sera

en même tems très-efficace.

Il faut l'appuyer des mesures propres à en justifier le style.

Ces mesures et les instructions que la négociation pourroit comporter,

seront exposées avec beaucoup de simplicité dans le chapitre suivant.

Journal de la société de 1789 - Nº IV · 第 10 / 15 题