_Ce que doit vouloir la France?_
Nous devons vouloir ne pas perdre notre commerce avec l'Espagne,
qui est le plus avantageux de tous ceux que fait la France. Nous
devons vouloir qu'il ne passe pas à une puissance rivale. Nous
devons vouloir nous faire un titre de notre fidélité aux conventions
politiques du pacte de famille, pour obliger l'Espagne d'exécuter, plus
ponctuellement qu'elle ne l'a fait, son esprit et ses conventions,
relativement au commerce.
Nous devons vouloir ne pas nous laisser désemparer avant de combattre.
Le succès des guerres maritimes dépend du nombre des vaisseaux et de
celui des matelots avec lesquels on peut les armer. Sous ces deux
aspects, les couronnes de France et d'Espagne, et les états-unis
d'Amérique, leurs alliés, sont supérieurs à l'Angleterre, même jointe
à la Hollande; mais, séparément, aucune de ces puissances ne pourroit
résister seule, par mer, à l'Angleterre seule.
Si nous n'avions donc pas avec l'Espagne une alliance ancienne et
sacrée, il faudroit la faire pour nous assurer l'équilibre des forces
maritimes et la conservation des parties lointaines de notre empire.
Je sais qu'on a dit et qu'on pourra dire encore dans des livres, qu'on
a même dit dans la tribune de l'assemblée nationale «qu'il ne nous est
pas utile d'avoir des possessions lointaines; que nos colonies, de
toute espèce, ne sont qu'un fardeau dispendieux, et que d'ailleurs,
nous n'avons aucun besoin d'alliés», même contre l'Angleterre, dont la
première démarche simultanée avec ces beaux discours, a été d'armer
contre nous le stathouder son allié, qu'elle a fait roi despotique de
Hollande, et la Hollande qu'elle lui a soumise.
Rien de plus raisonnable que ces conseils, s'ils nous étoient donnés
par un ambassadeur d'Angleterre.
Quant aux écrivains et aux orateurs françois qui raisonnent ainsi, et
qui se font applaudir pour raisonner ainsi, oseroient-ils avancer que
nous n'avons pas besoin de Bordeaux, de Marseille, de Nantes, de Rouen,
du Havre-de-Grace, de Saint-Malo, de l'Orient, de la Rochelle, de
Bayonne, de Dunkerque! Perdons nos Colonies, et la plupart de ces ports
seront détruits; et ceux dont la destruction ne sera point totale,
n'auront plus qu'une ombre de leur grandeur et de leur opulence
passée. Les banqueroutes, accumulées sur les banqueroutes, anéantiront
nos capitaux, nos fabriques, nos arts, notre industrie. Toutes ces
sources de puissance, tous ces moyens de richesse, sont l'héritage
que nos pères nous ont transmis, que le peuple a confié à la sagesse
et au courage de l'Assemblée Nationale, et qu'il s'est attendu à voir
prospérer et s'améliorer dans les mains de ses représentans.
Enfin, ce que nous devons vouloir avant tout, c'est d'honorer nos
premiers pas vis-à-vis des nations étrangères par la fidélité, par la
loyauté, par la fermeté, et en montrant qu'il n'est pas vrai qu'il
faille juger les François de France par les François de Londres, ni par
les correspondans qu'ils ont laissés ou envoyés dans leur patrie.
Qu'il n'est pas vrai que notre puissance politique soit détruite, ni
même en souffrance; que quelques désordres intérieurs excités à force
de peines, d'émissaires, de lettres et d'argent, par quelques ennemis
du bien public, n'y font rien; que nous avons au contraire fondé une
puissance vraiment nationale, qui ne souffrira pas qu'aucun peuple
étranger ose nous prescrire des loix, ni troubler arbitrairement la
paix de quiconque a fondé sa sûreté sur notre alliance.
M. de Volney a dit avec beaucoup de noblesse que _nous faisons notre
entrée dans l'univers_. L'opinion qu'on y aura de nous dépend de
nous-mêmes. Quoiqu'il en puisse coûter, il est heureux pour un peuple
nouveau qui a autant d'énergie que le nôtre, d'être appelé par les
événemens et par l'imprudence ambitieuse de ses voisins à déployer et
à fixer, au moment même de sa constitution, le caractère qu'il devra
faire respecter par toutes les nations et dans tous les siècles.