CHAPITRE PREMIER.

_Qu'est-ce que veut l'Angleterre?_

L'Angleterre fait avec la plus grande vivacité un armement formidable.

Elle en fait faire un autre à la Hollande, destiné à intercepter les

approvisionnemens maritimes que nous pourrions tirer du Nord.

Les ministres Anglais semblent passionnés pour la guerre. Ils ont déja

dépensé vingt millions dans leurs ports, et nous ignorons quelle somme

chez leur allié. Ils ralentissent, ils interrompent le commerce de la

Grande-Bretagne, qui lui est si cher; ils enlèvent à ses vaisseaux

marchands leurs matelots. Ils dissolvent un parlement qui ne leur

paroît pas assez _guerrier_, pour en former un autre qui soit disposé

à ne refuser, ni sang, ni argent. Et si on les croit, cet appareil,

ce trouble, ces frais très-réels de guerre n'ont pour objet qu'une

querelle qui n'est d'aucune importance, et dans laquelle il s'agit

seulement de deux vaisseaux contrebandiers arrêtés au nord de la

Californie, sur une côte dont l'Espagne avoit antérieurement pris

possession, et où après un voyage de plus de six mille lieues, et au

prix de six autres mille lieues pour le retour, on ne peut faire qu'un

misérable commerce de pelleteries avec des sauvages. Le sujet même de

la contestation n'existe plus, car l'Espagne a rendu les deux vaisseaux.

La nation Anglaise est cependant fort loin d'être insensée; son

gouvernement est très-éclairé. Elle a pour ministre principal, un homme

d'un grand talent et d'une grande réputation.

L'Angleterre veut donc autre chose que la réparation du dommage

souffert par les propriétaires de ses deux vaisseaux interlopes. Elle

veut même autre chose que la liberté de la navigation à _Nootka_; et

ce que l'on fait vouloir à l'Angleterre ne doit pas être de petite

conséquence, puisqu'on exige d'elle à cette occasion de si grands

sacrifices.

Le ministère Anglais ne disant pas encore nettement ce qu'il veut,

c'est à nous de le deviner dans ses préparatifs; et je vais le dire à

sa place.

L'Angleterre a proposé à l'Espagne un traité de commerce

très-avantageux pour la Grande-Bretagne, et très-nuisible au commerce

de la France et à celui de l'Espagne elle-même.

L'Espagne ne s'y est pas prêtée.

L'Angleterre veut obtenir par la terreur ce traité ou un plus favorable

encore; elle veut s'assurer de fait le commerce à-peu-près exclusif

de l'Espagne, comme elle s'est procuré celui du Portugal. Elle veut

de plus, à la faveur du commerce de la Californie septentrionale, qui

lui importe peu, s'assurer le commerce interlope du Pérou, qui lui

importeroit beaucoup, et le moyen d'y fomenter les séditions qui s'y

sont déja manifestées.

Si l'Espagne ne s'en laisse pas imposer, l'Angleterre veut saisir cette

circonstance pour sonder les dispositions et la politique du nouveau

royaume de France.

Elle y a des amis, qu'elle sait s'attacher par un lien puissant, dans

la capitale, dans les provinces et dans tous les ports. Le châtelet et

la municipalité de Paris, les événemens de Marseille, l'ont certifié à

l'assemblée nationale.

Le change, que la mauvaise administration du commerce et des droits de

traite, la destruction des barrières extérieures du royaume,et sur-tout

le retrait que les étrangers ont fait des sommes qu'ils plaçoient

ordinairement dans nos fonds publics et les opérations forcées pour

procurer de l'argent à la capitale, avoient rendu excessivement

défavorable, s'est un peu relevé par les écus, les louis et les ducats

que l'Angleterre a répandu directement ou fait verser par la Hollande

dans les lieux où elle l'a trouvé EXPÉDIENT _pour ses intérêts_, comme

on le dit au parlement britannique.

Elle veut essayer si l'embarras passager de nos finances, si nos

troubles intérieurs, si l'influence de ses agens, si l'animosité de

nos partis, si le délire d'une philosophie égoïste, vaine et sans

expérience, ne nous feront pas renoncer à nos traités et abandonner nos

alliés. Déja elle a fait répandre que «le _pacte de famille_ n'étoit

point obligatoire, que c'étoit une convention entre les familles des

princes auxquelles les peuples ne peuvent appartenir». Elle a compté

que l'ancienne légèreté françoise qui se dissipe, mais qu'elle croit

encore subsistante, ne permettroit pas de consulter ce traité, le

feroit juger sur l'étiquette, et empêcheroit de remarquer que c'est un

_pacte pour assurer la conservation et l'inviolabilité du territoire

des nations confédérées, qui n'avoient alors aucun autre moyen

d'exprimer leurs volontés publiques et de statuer sur leurs intérêts

respectifs; que c'est un pacte dont l'objet est de ne former ainsi

qu'une famille des quatre peuples_, dont les princes descendent du bon

Henri.

Elle veut, si nous donnons dans le piège, et si malgré notre abandon

l'Espagne ne plie pas, accabler cette puissance généreuse, revenir par

une guerre courte et vive au résultat commercial, qui est le principal

but de son armement; et ensuite retomber sur la France, dénuée à son

tour du secours de l'allié qu'elle auroit laissé perdre; nous enlever

nos colonies de l'Amérique et de l'Inde, détruire notre marine et notre

commerce, ruiner nos ports, nous réduire à n'être qu'une puissance

continentale; appeler sur nous d'autres ennemis, car la foiblesse n'en

manque jamais, et nous mettre dans tous les sens hors d'état de lui

rien disputer.

Dans ce plan, qui me paroît manifeste, et qu'un enfant en politique

verroit comme moi, c'est avec beaucoup de sincérité que l'Angleterre

nous assure, «que son armement actuel n'est pas dirigé contre nous,

et qu'elle désire entretenir (_pour le moment_) la bonne harmonie qui

règne si heureusement entre les deux nations». Notre tour n'est pas

encore venu; et quoique la nation Espagnole soit vaillante, puissante

et respectable, il est tout simple que l'Angleterre aime mieux faire la

guerre avec l'Espagne qu'avec nous. Il est encore plus simple qu'elle

aime mieux faire la guerre avec l'Espagne et nous l'un après l'autre,

qu'avec l'Espagne et nous réunis.

Mais si tel est le vœu de l'Angleterre, ce ne doit pas être le nôtre.

Journal de la société de 1789 - Nº IV · 第 8 / 15 题