_Du départ de l'Auteur pour Lisbonne, comment il fut pris &
mené en Esclavage: de ce qui lui arriva pendant qu'il fut
Esclave._
Je fus mené dans un Navire où le Capitaine eut ordre de me
remettre entre les mains de l'Inquisiteur de Lisbonne: ainsi
nous partîmes le même mois pour le Portugal. On m'aprit en
chemin que les Galéres où j'étois condamné, étoit une
discipline, où les prisonniers étoient employez à de rudes
Ouvrages, parce que les Portugais n'ont point de Galéres sur
la mer. Cela me consola un peu dans mon malheur, il me
sembloit que ce n'étoit pas peu de me voir par-là délivré
de la rame & des cruautez qu'exercent les tirans de Commites
sur les Forçats enchaînez dans leurs Vaisseaux. Notre
navigation fut passable: nous eûmes pendant la route le plus
beau tems que nous pouvions raisonnablement espérer. Ce qui
nous arriva de plus remarquable, fut que le vingt-troisiéme
de Mars, un Puchot saisit notre Vaisseau par le grand mât de
hune, avec tant de violence, qu'il pensa le renverser;
l'Equipage se croyoit perdu, & je vis alors dans un instant
changer l'impiété en des paroles de dévotion, qui durérent
jusques à ce que ce tourbillon nous eut quité. Enfin il y
avoit long-tems que nous avions passé les Canaries; il me
semble que nous étions parvenus à la hauteur Boréale de
trente-quatre degrez, lors qu'un matin à la pointe du jour,
il parut tout-d'un-coup deux Pirates, qui se mirent à nous
Cannoner de la bonne maniére. Quoi que notre voyage eut été
heureux, il ne laissoit pas d'y avoir bien des Malades dans
notre Bord: nous nous battîmes pourtant près de deux heures,
pendant lesquelles nous eûmes douze hommes de tuez &
dix-sept de blessez. J'en demande pardon à Dieu, mais il
faut que je l'avouë, j'étois ravi de nous voir tombez entre
les mains des écumeurs de mer, puisque j'espérois par-là
recouvrer plûtôt ma liberté: il n'en alla pourtant pas comme
je pensois. Le Capitaine racheta son Navire pour une somme
d'argent, & ses vainqueurs se contentérent de prendre avec
moi trente hommes des plus robustes & des mieux disposez,
qu'ils menérent à Serselli, petite Ville sur la
Méditerranée, à vingt lieuës d'Alger, & à quatre du fleuve
Miromus. Nous débarquâmes-là le dix-huitiéme de juilles, &
fûmes vendus au plus offrant.
Mon Patron étoit Maître Charpentier de Navire, homme de
moyens, qui avoit au moins trente garçons à son Service. Au
commencement on ne se servoit de moi que pour le gros
ouvrage, porter, & servir les Ouvriers en tout ce qu'ils
avoient besoin, étoit proprement mon occupation. Ensuite
j'aidois à caréner les Vaisseaux, à les radouber, calfutrer
& brayer. Il y avoit bien de la différence de l'état où
j'étois, à celui où j'avois été pendant le séjour que
j'avois fait à Goa avant ma détention. Cependant quand je me
souvenois de ce que j'avois souffert dans l'Inquisition & de
ce que l'on me préparoit à Lisbonne, je m'estimai
extrémement heureux. En effet, j'avois un parfaitement bon
Maître: comme je faisois ce que je pouvois, il ne
m'épargnoit aussi rien de ce qui m'étoit nécessaire. Le
logement étoit bon, les vivres encore meilleurs; & il ne me
disoit jamais une mauvaise parole. Cela m'a cent fois fait
faire réfléxion sur l'idée que l'on donne aux Enfans chez
nous des Barbares & des Turcs: il semble, comme on en parle,
que ce soient des Diables; cependant je peux dire à leur
loüange, que j'ai trouvé parmi eux autant de charité,
d'humanité & de bonne foi, que parmi les Européens, & même,
si je l'ose dire, davantage; de sorte que je n'aurois eu
aucun regret de finir mes jours parmi eux. La Providence en
avoit disposé autrement; & les moyens dont Elle se servit
pour m'en tirer, ont quelque chose de fort remarquable.
Comme il n'y a rien de parfait au monde, autant que mon
Patron m'aimoit, le Maître-Valet, qui étoit Rénégat, natif
de Vienne en Autriche, & nommé Schilt, me haïssoit
mortellement. Il n'y avoit piéce que ce traître ne me fit,
lorsqu'il y avoit lieu de sauver les aparences; ainsi mon
Maître, qui voyoit assez à qui il tenoit, mais qui avoit
besoin de cet homme, fut forcé, en dépit qu'il en eût, de se
défaire de moi. Je fus vendu à un Seigneur riche & opulent,
qui demeuroit à la Campagne, environ à trois lieuës de
l'endroit où j'étois.
Ce Seigneur avoit un Fils, âgé de vingt-sept à vingt-huit
ans, qui étoit fou, & souvent même enragé. Il avoit des
intervales où il raisonnoit, dans d'autres il déchiroit ses
habits, romproit quelque-fois sa chaîne, & auroit été
capable de démembrer ceux qui se présentoient devant lui, ou
de se priver lui-même de la vie, si on ne l'en avoit
empêché. Une amourette avoit été cause de ce ravage, il
avoit aimé une fille qui ne l'a voit point voulu écouter, il
en devint au commencement rêveur, & enfin la tête lui en
tournai. Il faloit jour & nuit quelqu'un auprés de ce
malheureux; & on vouloit que ce quelqu'un eût de l'âge, de
la prudence & de la force, afin qu'il fût capable de veiller
sur ses actions. J'avois suffisamment de l'un & je n'étois
pas entiérement destitué des autres: Aussi je puis dire que
je m'y prenois d'un biais qui plaisoit fort à mes
Supérieurs. Je ne l'avois pas eu six semaines sous ma
conduite, que je n'en fisse ce que je voulois; hormis
pourtant quand il entroit en fureur, il ne respectoit alors
personne: tout ce que l'on pouvoit faire, étoit de le tenir
bien attaché, & de ne lui laisser rien à portée, à quoi il
pût aporter quelque dommage.
Cette maison, ou pour mieux dire, ce superbe Palais, étoit
l'abord de tout ce qu'il y avoit d'honnêtes gens aux
environs de-là: il y avoit éternellement des Etrangers. Un
jour il y arriva un Bacha, que l'on reçut avec des
témoignages tout particuliers d'estime & de considération.
On le logea dans une Sale fort magnifique, qui répondoit sur
la basse-cour. Vers le milieu de la nuit, ce Monsieur fut
éveillé par un prodigieux tintamare, dont toute la chambre
retentissoit. Tout Bacha qu'il étoit, cela ne laissa pas de
l'épouventer; il léve la tête, regarde de côté & d'autre, &
avise enfin à l'une des extrémitez du Salon un Animal couché
sur un tapis de Turquie, dont il ne pouvoit pas bien
discerner la figure. Il fut sur le point ou de se lever pour
l'examiner de plus près, ou de crier que l'on vint voir ce
que c'étoit. Pendant qu'il hésitoit cet objet se léve tout
d'un coup, avance vers son Pavillon, traînant une grosse
chaîne après lui, & ayant des habits tous déchirez, une
barbe qui lui couvroit la moitié du visage, la tête nuë, &
ressemblant plûtôt à un Démon qu'à un Homme. Ce spectacle le
glace, il reste sans mouvement. Ce n'est pourtant pas encore
tout: le Fantôme ne se contenta pas de faire vingt tours de
chambre, il vint se jetter à côté du Bacha, resta-là une
demi-heure couché, sans rien faire ni rien dire; & s'étant
ensuite levé, sort & tire la porte rudement sur lui. Le
matin étant venu, mon Patron fut étonné de ne point voir
paroître son Hôte, il y avoit long-tems que le déjeûner
étoit prêt, & ils s'étoient donné parole d'aller à la
promenade pour prendre de l'apétit. Enfin vers les onze
heures il envoye un domestique, pour voir doucement s'il
dormoit ou non. Cet homme ayant ouvert la porte, & s'étant
glissé dans la Chambre, avance à pas lents vers le lit, &
avise le pauvre Bacha les yeux ouverts, pâle comme un mort,
& avec tous les signes d'un homme presque sans vie. Il
retourne sur ses pas, ne fait qu'un saut jusqu'à son Maître,
& lui raporte ce qu'il avoit vû. Là-dessus toute la Maison
fut en alarme, on court au malade de toutes parts, on lui
parle, on l'examine; mot: Personne ne doute qu'il n'agonise.
Cependant quelqu'un s'étant avise de lui mettre une goute
d'esprit de vin dans la paume des mains, aux Temples & sous
les narines, on commença à remarquer qu'il revenoit. Un peu
après on l'obligea à prendre un doigt d'eau-de-vie par la
bouche, cela lui fit encore plus de bien; il reprit un peu
ses esprits; & ayant poussé un grand soûpir. O Ciel,
dit-il, que j'ai passé une rude nuit! je ne vous ai guére
d'obligation, Monsieur, ajoûta-t-il, s'adressant à mon
Maître, de m'avoir mis dans un lieu où & les Sorciers
viennent faire leur Sabat. Que veut dire cela, repartit mon
Maître? Avez-vous eu quelques songes incommodes? Nous avions
un peu bû hier au soir; vous n'êtes peut-être point
accoutumé aux excès; cela aura ébranlé votre cerveau, &
produit des objets desagréables dans la fantaisie: allons,
allons, cela ne sera rien; il faut seulement prendre un peu
de courage, un bon dîné remédiera à tout. Il ne faut,
reprit-il, accuser ici ni le vin, ni le cerveau; ce n'est
point non plus une imagination ou un Songe, j'étois
assurément dans mon bon-sens, lorsque le Diable m'est aparu:
il a resté autour de deux heures dans ma chambre, & s'est
même venu coucher quelque tems sur mon lit. Mais, Monsieur,
lui dit mon Maître, qui commençoit à se douter de quelque
chose, quelle forme ce Diable avoit-il donc prise? Il avoit
la figure d'un homme, reprit le Bacha, & nonobstant le peu
de clarté qui entroit par les fenêtres, j'ai bien remarqué
qu'il n'avoit que des haillons sur le corps, sa mine étoit
lugubre, ses jouës enfoncées &... N'en dites pas davantage,
interrompit mon Patron, je suis marri de cet accident; il
faut que je le dise à mon grand regret, l'homme que vous
avez vû est mon Fils: & ayant donné ordre qu'on l'amenât, le
Bacha tomba des nuës au moment qu'il vit le Personnage. Je
ne puis, dit-il, nier que ce ne soit-là le même Homme que
j'ai vû la nuit passée, & qui a si fort donné la gêne à mon
esprit. Il proféra ces paroles d'une maniére qui fit éclater
le fou de rire, & qui lui donna occasion de raconter
lui-même tout ce qu'il avoit fait à ce sujet. Cela aigrit le
Bacha; il demanda s'il n'y avoit personne de commis à sa
garde, & quelqu'un lui ayant répondu qu'oüi, il desira de le
voir. Aussi-tôt on me vint querir; m'étant présenté devant
lui: Est-ce vous, chien, me dit-il, qui veillez sur les
actions du Fils de Monsieur? Oüi, Seigneur, lui répondis-je.
Et, pour quelle raison l'avez-vous donc lâché cette nuit,
reprit-il? Il n'étoit point attaché, repliquai-je, depuis
quelques jours il se portoit assez bien, cela m'a empêché
d'être aussi exact à son égard que je le suis d'ordinaire,
je n'ai pas même fait difficulté de prendre du repos auprès
de lui: dans ces entrefaites il est sorti, & vous est venu
alarmer, comme je l'aprens, j'en suis assurément au
desespoir, je vous en demande pardon, une autre fois cela
n'arrivera plus. Cela n'arrivera plus, maudit chien,
reprit-il, je le crois bien, du moins à mon égard, car je
n'en reléverai pas. J'ai beaucoup de respect pour ceux
ausquels vous apartenez, cependant vous êtes heureux de ce
que je ne suis pas en état de me lever; peut-être aurois-je
de la peine à me posséder, & vous courriez risque d'avoir la
tête cassée. Retirez-vous de devant mes yeux, misérable que
vous êtes, & priez Dieu que je ne vous rencontre jamais
nulle part. Puis s'adressant à mon Maître, si vous voulez me
faire plaisir, Monsieur, lui dit-il, vous vous déferez sur
le champ de ce malheureux, afin que je n'en entende plus
parler. Il n'y avoit que quelques mois que je demeurois
dans ce Château, les autres domestiques ne m'y haïssoient
pas, & mon Maître avoit beaucoup de considération pour moi,
à cause des soins que je prenois de son Fils, qui me donnoit
éfectivement bien de la peine. Il falut néanmoins par
complaisance que le bon homme se défit de moi.
On me mena en Ville pour être vendu au premier qui me
voudroit: j'apris-là que le Maître valet, dont j'ai parlé
tantôt, étoit décedé, ainsi je fis demander à mon ancien
Patron, si mes services ne lui seroient point agréables. Il
fut charmé de me recouvrer, & moi ravi de rentrer chez une
Personne qui avoit eu pour moi tous les égards imaginables
pendant que j'avois demeuré chez lui. Environ trois semaines
après, Monsieur le Bacha, accompagné d'une troupe de beau
monde, vint voir notre Charpenterie. Je le reconnus de cent
pas; ses menaces avoient fait tant d'impression sur mon
esprit, que je me mis à fuïr de toute ma force: il se douta
que c'étoit moi, parce que s'étant trouvé mieux le lendemain
de sa vision, & sa colére ayant entiérement passé, il
s'informa de ce que j'étois devenu, & l'ayant sû, il
témoigna du chagrin de mon départ. En éfet, il aprit qu'il
ne s'étoit point trompé, ainsi il ordanna que l'on courut
après, & qu'on me dit qu'il desiroit de me parler, ajoûtant
qu'il ne me seroit fait aucun tort sur sa parole. Nonobstant
ces assurances, je n'aprochai de lui qu'en tremblant; il le
remarqua, & se prit à rire, sans doute pour me rassurer. Il
me fit plusieurs questions indifférentes, ausquelles je
répondis avec toute la soumission dont j'étois capable.
Enfin il me demanda, en cas que mon Maître se voulut bien
défaire de moi, si je ne serois pas bien aise de retourner
chez le Seigneur que je venois de quiter par sa faute? Lui
ayant fait comprendre que cela ne dépendoit pas de mon
choix, je n'avois rien à y répondre, sinon que je me
trouvois parfaitement bien-là où j'étois. Tenez-vous y donc,
me dit il, il est bien aussi agréable d'être en la compagnie
de gens sensez que de garder éternellement un Démoniaque; &
m'ayant donné pour boire à sa santé, il me renvoya à mon
travail.
Cette petite Avanture ne fut pas la seule qui m'arriva
pendant mon Esclavage; mais puisque les autres n'ont rien
d'extraordinaire, je les passe sous silence. Pour les
disputes ausquelles j'étois souvent sujet, jusqu'à être
obligé d'en venir quelque-fois aux coups, le recit en seroit
d'une si vaste étenduë, que cela pourroit ennuyer le
Lecteur. Les Turcs sont pour la plûpart ignorans, je n'avois
à entendre d'eux que des railleries froides sur notre Dieu
Crucifié, ce que je portois avec patience; parce d'un côté,
qu'ils ne croyent point en Christ, & de autre, à cause
qu'étant sur leur fumier, je n'avois aucune protection à
espérer de personne. Mais j'avois bien de la peine à me
posséder lors que j'étois assailli par des Chrétiens
Rénégats.
Il y eut entr'autres un Proposant Gascon, qui étoit bien le
plus hardi Athée, ou Déïste, que j'aye vû de mes yeux. Il
étoit d'une douceur angélique, cependant quand il se mettoit
à railler il tournoit tout en ridicule, & confondoit nos
plus grands Mistéres avec les rêveries du Talmud des Juifs,
& les Legendes de l'Eglise Romaine. Mon Pére, me dit-il un
jour, a été assassiné en allant en Pellerinage à notre Dame
de Lorette; belle récompense pour un bon Catholique comme il
étoit! Ma Mére qui faisoit profession de la Religion
Réformée, a été Dragonnée & Massacrée pour s'être opiniatrée
à ne vouloir pas obéïr aux ordres de la Cour. Et moi, j'ai
été pris des Pirates en voulant passer de France en
Hollande: ainsi pour éviter la persécution, je suis
malheureusement tombé dans l'Esclavage.
Comme je trouvai non-seulement beaucoup d'esprit & de savoir
à ce jeune homme, mais aussi beaucoup de douceur & de bonté
(car tous ceux de sa connoissance en cet endroit, se
loüoient extrémement de son naturel bien-faisant &
serviable) j'eus grande compassion de lui, & tâchai à
plusieurs reprises, de le ramener des sentimens dangereux où
il étoit, par rapport à la Religion. Nous eûmes de
fréquentes conversations là-dessus; & j'avois bonne
espérance de le pouvoir faire rentrer avec le tems dans le
bon chemin de la vérité; mais un malheureux accident lui
ôta la vie, avant que le Ciel me permit de mettre fin à
cette œuvre charitable. Il seroit trop long de raporter
ici toutes les disputes que nous eûmes ensemble; ainsi je ne
ferai que toucher légérement quelques-uns des principaux
Points.
Lors que je lui reprochai son changement de Religion, & la
profession qu'il faisoit de la Foi Mahométane, qu'il ne
croyoit pas; il me répondit, qu'après avoir bien examiné
toutes les différentes Religions qui étoient venuës à sa
connoissance, il n'avoit rien trouvé dans aucune qui pût
satisfaire une personne raisonnable; & qu'ainsi il ne voyoit
rien qui dût empêcher un homme sage, de se conformer, pour
le moins extérieurement, à la Religion dominante du Païs où
il demeure; tout de même comme on s'acommode aux habits, aux
coûtumes & aux maniéres d'un Païs, pour ne pas paroître
ridicule par sa singularité. Et puisque j'ai le moyen de
m'atirer plus de confiance & de considération parmi les gens
de ce Païs-ci, en me conformant à leur mode de Religion, je
serois bien fou, me dit-il, si je me privois de cet avantage
par un sot attachement à un autre qui est cent fois plus
absurde & impertinente que celle-ci. Je lui répondis que
j'étois extrémement surpris d'entendre parler de la sorte un
homme élevé dans la Religion Chrétienne, & qui par sa
profession la dévroit mieux connoître, pour l'avoir étudiée
à fond. C'est justement pour cela, mon Ami, me
repliqua-t-il, parce que je l'ai bien examinée, & que j'en
ai découvert tout le foible & le ridicule, que j'en parle
ainsi. Mais il y a aparence que tout âgé que vous êtes,
vous, n'avez pas encore secoüé le joug des préjugez de
l'éducation, & que vous vous tenez bonnement à ce que vous
avez apris de votre Nourrice, ou de votre Curé, sans
l'aprofondir. Je lui dis, que j'avois plus voyagé & vû le
Monde qu'il ne croyoit, & que j'avois bien entendu raisonner
des gens de différens sentimens en matiére de Religion; &
cependant que je n'en avois jamais trouvé aucune qui fut si
digne de Dieu, si convenable à l'homme, & qui eût tant de
marques de vérité que la Religion Chrétienne. Que ma
profession ne m'avoit pas permis d'étudier à fond pendant ma
jeunesse les Controverses de Religion comme lui, mais que
cependant je me faisois fort de défendre contre toutes ses
attaques les principales véritez de la Religion Chrétienne;
Comme l'Existence d'un Dieu; la Création du Monde;
l'immortalité de l'Ame; la chûte de l'Homme; la Rédemption
du Genre humain par Jesus Christ; la vérité & la Divinité de
l'Ecriture Sainte, qui sert de fondement à tout le reste; &
la nécessité....
En voilà assez, m'interromprit-il; & si vous pouvez défendre
ces Articles-là, je vous accorderai ensuite tout ce qu'il
vous plaira d'y ajoûter. Nous commencerons par le dernier si
vous voulez, & remonterons par les autres jusqu'au premier.
Vous sçavez-bien, dit-il, que les Chrétiens ne sont pas tous
d'un même sentiment par raport à l'Inspiration de l'Ecriture
sainte: les uns la tiennent toute inspirée jusqu'au moindre
mot; les autres rejettent ce sentiment, & soûtiennent
seulement en gros que par rapport à la matiére, le Saint
Esprit a tellement guidé les Ecrivains de ces Livres Sacrez,
qu'ils n'ont pu commettre aucune erreur dans les faits
qu'ils racontent, ni dans la Doctrine qu'ils enseignent.
Dites-moi je vous prie laquelle de ces deux opinions vous
prétendez soûtenir?
Je ne suis pas pour la premiére de ces deux opinions, lui
dis-je, & il me semble qu'il faut être bien dépourvû de
Raison pour la soûtenir, pour peu qu'on ait lû avec
attention les Saints Livres. Mais pour la derniére elle est
appuiée de raisons convaincantes. Je n'insisterai pas sur la
grande antiquité des premiers livres de la Sainte Ecriture,
que vous m'avoüerez pourtant être les plus anciens Monumens
qui soient au monde, & qu'ils furent écrits avant que l'Art
d'écrire fut connu aux autres Nations; Mais les choses
merveilleuses qui sont contenuës dans ces Ecritures; les
Miracles que Dieu a fait pour confirmer la Révélation; & les
Prédictions des Saints Prophétes, dont on a vû
l'accomplissement d'une grande partie, & dont on attend
celui du reste, sont des choses qui surpassent l'esprit
humain & dont il n'y a que Dieu qui puisse être l'Auteur.
Vous faites fort bien, me dit-il, de ne pas insister sur
l'antiquité de vos Livres Sacrez, parce que vous n'en
tireriez point d'avantage: Car un Roman ou une Imposture
peut être aussi ancienne & plus qu'une Histoire véritable,
cela ne conclut rien. Cependant, je suis bien loin de vous
accorder cette grande Antiquité que vous prétendez pour ces
Livres: & je vous défie, ou qui que ce soit, de pouvoir
jamais prouver qu'aucun de ces Livres ait existé avant le
tems d'Esdras, c'est-à-dire plus de 1000. ans après Moïse,
qui selon vous doit avoir écrit les premiers Livres. Aussi
en lisant avec attention les Livres atribuez à Moïse, on
trouve un très-grand nombre de passages, qui font voir
qu'ils ont été écrits long-tems après lui. Il en cita
quantité, que je passe ici sous silence pour éviter la
longueur. Mais pour votre Argument, dit-il, fondé sur les
choses merveilleuses, contenuës dans l'Ecriture; j'en tire
une Conclusion toute contraire à la vôtre: Car plus un
Livre contient de choses merveilleuses & extraordinaires,
plus il est sujet à caution. C'est ainsi que vous jugeriez
vous-même de tout autre Livre; & si vous n'en jugez pas de
même de celui-ci, ce n'est qu'un pur effet de votre
prévention, qui est bien visible, puisqu'elle va jusqu'à
tourner en preuves de la vérité d'un Livre, ce qui serviroit
à lui ôter toute croyance si on en jugeoit sans préjugé.
Quant aux Miracles dont vous faites mention, ils ne sont
raportez que dans le Livre même dont vous voulez qu'ils
soient des preuves; ainsi ils doivent plûtôt servir, comme
j'ai déja dit, à le faire rejetter. Tout homme indifférent &
sans préjugé ne reçoit une Relation ou une Histoire de
choses passées, que selon les degrez de vraisemblance qu'il
y trouve, & la tient pour fausse, ou Romanesque à mesure
qu'il y voit des faits merveilleux & extraordinaires: car la
Nature a toûjours été la même en tout tems, & la vérité a
toûjours été simple & naturelle. Pour ce qui est des
Prédictions dont vous avez parlé, tous les accomplissemens
qui sont raportez dans le même livre avec les Prédictions,
ne prouvent rien, sinon qu'ils sont partis du même Roman, &
qu'ils ont été fabriquez en même-tems; & pour ceux qu'on
prétend être arrivez depuis, les événemens ont si peu de
raport aux Prédictions dont on veut les faire passer pour
l'accomplissement, qu'il n'y a que la force des préjugez qui
y puisse faire trouver de la conformité. Il me cita grand
nombre d'exemples pour apuïer ce qu'il avoit dit, mais je
les passe ici sous silence.
Au reste, ajoûta-t-il, si vous saviez bien l'Histoire du
Canon de cette Ecriture Sainte, tant de l'ancien Testament,
que vous tenez des Juifs (nation ignorante & superstitieuse,
s'il en fût jamais) & sur la vérité & l'autenticité duquel &
de toutes ses parties, ils ne convenoient pas entr'eux, que
du Nouveau tel qu'il est admis présentement parmi la plûpart
des Chrétiens, vous y verriez tant d'ignorance, de
superstition, d'incertitude & d'embarras, que vous en auriez
honte vous-même. Là-dessus il entra dans l'Histoire du
Canon & de la maniére qu'on l'avoit formé, & du tems quand
cela se fit; me parla des factions & disputes parmi les
Membres du Concile de Loadicée & de quelques autres par
raport aux différens Evangiles, Actes, Epîtres, &c. que les
différentes Eglises ou Sociétez des Chrétiens avoient reçûs
pour véritables à l'exclusion des autres; des difficultez &
des embaras qu'il y avoit là-dessus, & comment les uns
rejettoient ce que les autres recevoient, avec les raisons
de part & d'autre, tellement que je demeurai étonné de voir
que cet homme savoit tant de choses curieuses comme sur le
bout des doigts.
Je lui alléguai un autre Argument, que j'avois oüi emploïer
par des gens de la Religion Réformée, pour prouver que la
Sainte Ecriture étoit inspirée de Dieu, à savoir que ceux à
qui Dieu partageoit de sa Grace, en lisant l'Ecriture s'en
trouvoient si pénétrez qu'ils ne pouvoient pas douter
qu'elle ne vint du St. Esprit. Mais comme je voulus agir
franchement avec lui, je lui avoüai que je ne trouvois pas
grande force dans cet Argument, parce qu'il ne sert de rien
à ceux qui ne sentent point cet effet de la Lecture de
l'Ecriture Sainte. Vous avez raison, me repliqua t-il, de
rejetter cette preuve tirée d'une prétenduë conviction
intérieure; car elle n'est qu'une suite des préjugez dont on
est imbu auparavant à cet égard, & ne prouve que
l'enthousiasme de ceux qui la prétendent sentir. Et de plus
si cet Argument étoit bon, il prouveroit la divine
inspiration de l'Alcoran; car je puis vous asseurer par ce
que je vois tous les jours parmi les bons & zélez
Mahométans, & vous pouvez l'avoir observé vous-même, qu'il y
a tout autant, & peut-être bien plus, de cette conviction
intérieure parmi eux, que parmi les plus dévots & les plus
zélez Chrétiens. Et l'expérience journaliére nous fait assez
voir, que la persuasion intérieure est capable de mener les
gens, qui se laissent entraîner par leur imagination aux
plus grandes extravagances.
Mais, continua t-il, quelle idée pouvez-vous avoir de Dieu,
qui selon vous est Maître souverain de tout l'Univers, & qui
en peut disposer toutes les parties comme il veut, si vous
croyez que pour faire connoître sa volonté au genre humain,
il lui faille employer des gens obscurs, ignorans, ou
fanatiques, pour écrire des Livres, ou pour profétiser, ou
prêcher, dans un coin reculé de la Terre, & parmi une troupe
de gens ignorans, sans que les Nations savantes & polies en
ayent aucune connoissance? Trouvez-vous que ce soit-là le
vrai moyen de faire sentir à tous les hommes une chose si
nécessaire, que la volonté de Dieu? Celui qui a tout créé &
tout arrangé selon son bon plaisir, & sans que rien pût
l'empêcher, n'a-t-il pas mis toutes choses dans l'état où il
vouloit qu'elles fussent? Et n'est-çe pas sa volonté, que ce
que nous appellons l'ordre, le cours ou la voix de la
Nature? De supposer quelqu'autre volonté particuliére dans
cet Etre infiniment parfait, c'est supposer du changement &
de l'imperfection, qui est contraire à sa nature. Et
supposer qu'il communique à certaines personnes, & qu'il
cache de beaucoup d'autres certaines régles ausquelles il
veut que tous les hommes se conforment, c'est supposer une
partialité injuste & indigne de lui. Ainsi on peut conclure
sûrement, que tout ce qu'on appelle Révélation divine dans
l'un ou l'autre Païs, n'est véritablement, qu'une Imposture,
fondée sur la foiblesse des hommes en général, & inventée
par ceux qui vouloient leur imposer dans de certaines vûës &
pour certains desseins.
Je lui répondis que si l'homme avoit demeuré dans cet état
de perfection où le Créateur le mit d'abord, if n'auroit
peut-être pas eu besoin d'une Révélation pour servir de
régle à ses actions; mais depuis qu'il a perdu ce bonheur
par sa propre faute, il est tellement gâté & enclin, à mal
faire, qu'il a besoin non-seulement de Révélations, mais
aussi des graces particuliéres du Créateur pour....
Alte-là, me dit-il, je vois que vous m'allez conter la Chûte
de l'Homme, & toutes ses suites, comme la corruption de sa
nature, le péché Originel, la Rédemption du Genre Humain,
&c. Ce sera, si vous voulez, le sujet de notre conversation
pour le reste de ce soir. Vos Théologiens, dit-il, ont bien
raison de dire que ces Mistéres sont l'écueil de la Raison
humaine; car assurément les lumiéres de la Raison son & du
bon sens n'y comprennent rien. Mais avant d'entrer dans
l'examen particulier de ces Articles, souffrez que je vous
raconte une Fable que je tiens d'un Philosophe Arabe qui a
beaucoup voyagé. Il disoit l'avoir faite pour donner à ses
amis une Idée de la Mythologie d'une certaine nation qu'il
avoit vûë.
_La Fable des Abeilles_.
Il y avoit autrefois, disoit-il, dans une Isle de l'Océan un
grand & Puissant Roi, Souverain de toute cette Isle. Son
pouvoir étoit si grand, que nul autre Roi ne l'égaloit en
Puissance; & tous ses Sujets lui étoient si soûmis, qu'il
n'avoit qu'à vouloir une chose pour qu'elle se fit: sa
volonté étoit même tellement la régle de toutes leurs
actions, qu'ils ne pouvoient faire que ce qu'il vouloit
qu'ils fissent. Sa Bonté étoit aussi grande que sa
Puissance, & la Sagesse aussi grande que l'une ou l'autre:
En un mot, il possédoit au souverain degré toutes les
perfections. Ce Roi avoit planté cette Isle, qu'il avoit
trouvée deserte, l'avoit remplie d'Habitans & d'Animaux de
toutes sortes, & l'avoit fait cultiver; en sorte qu'elle
produisoit tout ce qui étoit nécessaire, soit pour
l'entretien, soit pour l'agrément & le plaisir de tous les
Habitans.
Le Palais du Roi étoit le plus grand & le plus magnifique
qu'on puisse s'imaginer, & situé au milieu des plus beaux
jardins qu'on ait jamais vûs. Ce Monarque qui s'entendoit
parfaitement en tout, s'étoit formé un plan de ce que la
Nature pouvoit produire de plus beau, & puis donna ordre que
cela s'exécutât; ce qui fut fait sur le champ: car telle
étoit l'étenduë de sa Puissance que toutes choses tant
animées qu'inanimées se conformoient exactement à sa
volonté, & se rangeoient d'abord à son ordre. Il y avoit
encore des Parcs, des Prairies & des bois, tous d'une beauté
admirable, & remplis de toutes sortes d'Animaux, d'Oiseaux &
d'Insectes qu'on pourroit souhaiter, soit pour l'Usage, soit
pour l'Agrément. J'aurois beaucoup de choses merveilleuses à
dire si je voulois entrer dans le détail de ce qui regarde
tous ces Animaux, &c. C'est pour cette raison que je me
contenterai de vous conter ce que j'ai apris de plus
remarquable touchant une seule espéce des Insectes; c'est
des Abeilles.
Il y avoit dans cette Isle grande quantité d'Abeilles; &
comme le soin du Roi s'étendoit à tout, il fit en sorte
qu'il y eût abondance de fleurs par tout pour nourrir ces
Abeilles. Mais il y avoit dans un coin d'un des Parterres du
Jardin du Roi, une certaine espéce de fleurs ausquelles il
défendit aux Abeilles de toucher: Non pas que ces fleurs
fussent nuisibles aux Abeilles, ou que le Monarque s'en
souciât plus que d'aucunes autres fleurs; mais parce qu'il
vouloit, à ce qu'on m'a dit, éprouver leur obéïssance. Il
arriva peu de tems après, que quelques-unes des Abeilles,
oubliant l'ordre, ou s'en mettant peu en peine, s'en furent
sucer de ces fleurs. Le Roi s'en aperçût d'abord, & en fut
tellement irrité, qu'il résolut d'exterminer toutes les
Abeilles qu'il y avoit dans l'Isle, jurant même, tant sa
colere fut grande, qu'il n'en épargnerait pas une seule.
Mais quelque-tems après, quand le fort de sa colere fut
passé, il eût regret d'avoir passé une sentence si
rigoureuse; & quelque reste de pitié pour ces pauvres
Abeilles, engagea le Monarque, tout bon & miséricordieux, à
chercher quelque expédient pour les tirer d'affaire.
Le Roi avoit un Fils unique qu'il aimoit infiniment plus que
toutes les choses du monde; & il voulut que celui-ci fût le
Médiateur pour faire la Paix entre lui & les Abeilles. Mais
afin que cette Paix se pût faire d'une maniére convenable à
la dignité du Roi, & sans blesser son honneur & sa justice,
qui étoient intéressées à maintenir le serment qu'il avoit
fait, il fallut que ce Fils bien-aimé portât toutes les
peines dûës aux Abeilles, & pour cette fin qu'il devint
Abeille lui-même. Cette métamorphose s'étant donc faite, le
Fils s'alla rendre en forme d'Abeille dans une des plus
méchantes ruches de toute l'Isle; où il eût beau conseiller
aux autres Abeilles d'être plus circonspectes & de mieux
observer les ordres du Roi; elles se mocquérent de lui, le
maltraitérent & le piquérent tant qu'à la fin il en mourut.
Et ce qu'il y eût de bien pis, il eût en même-tems à essuïer
toute l'indignation & la colere du Roi son Pére, qui voulut
venger sur lui la faute des Abeilles. Dès que ce Fils fut
mort, il revint auprès de son Pére, & se mit à intercéder
pour les pauvres Abeilles dont il avoit payé la dette &
porté les peines. Ce qu'il continuë toûjours de faire, avec
tant de succès, que le Roi a pitié de plusieurs de ces
Abeilles, & leur pardonne leurs fautes, pourvû qu'elles
s'attachent entiérement à son Fils, comme beaucoup de Ruches
entiéres ont déja fait. On ne voit pas que ces Abeilles
favorisées fassent plus de miel, ou soient plus à leur aise
que les autres, mais la raison en est (à ce que leur
enseignent certains Frêlons qui se sont introduits en grand
nombre dans toutes ces Ruches) qu'elles sentiront mieux le
bien qui leur en revient, après qu'elles seront mortes.
Ce sont ces Frêlons qui enseignent aux Abeilles qui les
veulent écouter, toute cette Histoire, avec une infinité de
circonstances qu'on n'a pas touchées ici. Dans les
différentes Ruches même, & l'Histoire & les circonstances
sont tellement variées, que les unes la reçoivent d'une
maniére, les autres d'une autre, & quelques-unes n'en
croyent rien du tout. Ces derniéres sont menacées par les
Frêlons de punitions fort rigoureuses après leur mort: au
lieu que les Abeilles qui suivent leurs avis doivent
recevoir alors de grandes récompenses. Quand on leur dit
qu'il est visible que toutes les Abeilles quand elles sont
mortes tombent à terre & se consument, étant réduites en
poudre, ou en bouë; ils répondent gravement, que c'est-là
leurs corps seulement qui se consument; mais que leur
Bourdonnement, qui est quelque chose de différent de ces
corps, va joüir des récompenses, ou souffrir les peines dont
ils les ont menacez. Car ils leur font accroire, que quand
une Abeille qui a suivi les avis des Frêlons, & qui leur a
donné la plus grande partie de son Miel, vient à mourir, son
Bourdonnement va droit au Palais du Roi, & contribuë à
remplir sa grande Sale d'Audience d'une Musique dont ce
Monarque est fort charmé à ce qu'ils disent: Au lieu que le
bourdonnement d'une Abeille qui se conduit d'une autre
maniére, va après sa mort à une grande Voute sous terre, où
il est tout transi de froid, & fait un bruit fort
desagréable à cause des peines infinies qu'il y soufre. Il y
a une infinité d'autres semblables chiméres que ces Frêlons
ne cessent point d'inspirer aux pauvres Abeilles; car
s'étant dispensez de travailler, & vivant sur le travail des
Abeilles, toute leur occupation consiste à inventer de quoi
faire peur aux Abeilles & les tenir dans la dépendance; ce
qui leur reûssit si bien, qu'on voit une infinité de ces
pauvres Insectes si occupées de l'apréhension de ce qui
pourra arriver à leur bourdonnement après leur mort,
qu'elles ne sauroient manger avec plaisir le Miel qu'elles
ont fait, ni rien faire comme il faut pour le soûtien de
leur vie. Et quand il se trouve des Abeilles, qui méprisant
ces chiméres s'apliquent à leur travail, & ne prêtent point
l'oreille aux Frêlons, ils excitent les autres Abeilles
contre celles-là, & les font souvent tuër, ou pour le moins
chasser hors de leur Ruche comme dangereuses & séditieuses.
Il arrive souvent quand les Frêlons sont divisez entr'eux,
que toutes les Abeilles d'une Ruche prennent parti de l'un
ou de l'autre côté, & étant animées par les Frêlons, elles
se jettent les unes sur les autres, avec tant de violence,
que souvent on voit tuer la moitié des Abeilles d'une Ruche,
à cause qu'elles n'avoient pas conçû les chiméres des
Frêlons de la même maniére que les autres. Quelquefois même
ces Frêlons engagent des Ruches entiéres à faire la guerre à
d'autres Ruches, de maniére qu'on en voit quelquefois
plusieurs milliers de tuées de part & d'autre, uniquement
pour soûtenir de chaque côté les Chiméres de leurs Frêlons
contre celles des autres. Les Abeilles s'exposent même pour
la plûpart assez volontiers à cette tuërie, sur l'assurance
que les Frêlons, tant de l'un parti que de l'autre, leur
donnent, qu'elles rendent par-là un très-grand service au
Roi, qui leur en sçaura gré, & admettra leur bourdonnement
dans sa grande Sale, préférablement à celui de beaucoup
d'autres. Car ils prétendent savoir les Ordres & la volonté
du Roi beaucoup mieux que les autres Abeilles, à cause que
certains Frêlons, disent-ils, qui ont vécu plusieurs Siécles
avant eux, les ont apris de la propre bouche du Roi, & les
leur ont transmis, en partie gravez sur des morceaux de
cire, & en partie par les raports de leurs prédécesseurs.
C'est sur ce fondement que les Frêlons usurpent tant
d'autorité sur les Abeilles par toute l'Isle (car il y a des
Frêlons qui se sont fourez, dans presque toutes les Ruches)
& qu'ils étendent leur tyrannie jusqu'à rendre ces pauvres
Insectes tout-à-fait misérables. Ils leur défendent de sucer
sur de certains jours des fleurs dont ils leur permettent
l'usage en d'autres jours; & leur défendent de travailler à
faire leur Cire & Miel sur certains autres jours; à cause,
disent-ils, que le Roi le veut ainsi.
Après qu'il eût fini sa Fable impertinente & ridicule, qui
étoit beaucoup plus longue que je ne l'ai raportée, je lui
dis que j'en voyais fort bien le but, mais que je lui en
parlerois une autrefois; car il étoit alors trop tard & il
falut nous séparer, pour nous aller coucher. Je songeai
beaucoup cette nuit sur les moyens dont je me servirois
pour ramener cet homme de ses égaremens; & je fis dans ma
tête un plan dont j'espérois du succès. C'étois de commencer
à la premiére conversation que nous aurions ensemble, en
établissant l'existence d'un Dieu, Auteur & Créateur de
toutes choses, & puis de cette grande vérité déduire les
autres véritez principales de la Religion. Mais comme j'ai
déja dit, Dieu dans sa sage Providence ne voulut point que
mon projet s'exécutât; car quelque-tems après, ce pauvre
homme portant avec un autre une grosse poutre, il tomba & en
eût la tête écrasée; de maniére qu'il fut mort sans avoir le
tems de se reconnoître. Ce que je regardai comme une juste
punition du Ciel, à cause qu'il avoit fait un si mauvais
usage de son esprit & de son savoir. J'eus soin même de
faire remarquer cela à d'autres Libertins comme lui; mais
ils ne firent que se moquer de moi.
Il y avoit au reste, quatorze ou quinze ans que j'étois à
Sercelli, lors-qu'un jour, étant occupé à radouber un
Navire, je découvris un endroit vers le milieu, & à deux
piez de la quille, qui étoit fort ébranlé; la piéce qu'il
faloit-là devoit être considérable. Je fus obligé, pour
faire l'ouvrage bon & de durée, d'entrer dans le Vaisseau,
où il étoit resté une quantité de gros cailloux, dont on se
sert, aussi-bien que de gravier, pour lester les Navires. En
remuant ces pesants fardeaux qui m'embarassoient, j'allai
découvrir un paquet plus gros que les deux poings, roulé en
long, & lié à l'entour d'une ficelle. La peur que j'eus
qu'on n'aperçût que j'avois trouvé quelque chose, me le fit
cacher au plûtôt dans mes chausses: à midi après avoir
mangé, je m'écartai pour examiner ce que c'étoit. La
premiére envelope consistoit en un mouchoir de toile peinte;
là-dedans il y avoit un canon de bas de foye, & dans ce
canon un chausson bleu, où il y avoit une bourse qui
contenoit trois cens quatre-vingt-cinq belles & bonnes
Guinées. Mon premier soin fut de bien cacher mon trésor dans
un lieu sûr où personne ne s'aviseroit de l'aller chercher:
& nonobstant la grande joïe que j'en eûs, je me gardai bien
de faire paroître dans aucune occasion que je fusse plus
riche d'un sol qu'auparavant.
Environ six mois après, le Consul Anglois, qui se tenoit à
Alger, ayant des affaires dans notre Ville, vint avec deux
autres jeunes Messieurs pour voir si on bâtissoit quelques
Vaisseaux. Un de mes Camarades ayant justement dans ces
entrefaites, besoin d'aide pour remuër un mât auquel il
travailloit, il m'apella pour lui prêter la main: Monsieur
Elliot qui m'entendit nommer Massé, s'aprocha de moi, & me
demanda d'où j'étois. Je répondis à sa demande. J'ai un de
mes bons Amis, Marchand de soye à Londres, reprit-il, qui
est aussi du même endroit & qui s'apelle Jean Massé. Je sçai
bien, lui repartis-je, que j'ai laissé un Frére qui se
nommoit aussi Jean, qui étoit de six ans plus jeune que moi,
mais comme il y a autour de cinquante ans de cela, & que je
n'ai point reçû de nouvelles du depuis de chez nous, comme
ils n'en ont vrai-semblablement point eu des miennes, il est
impossible que je puisse rien dire de cela avec certitude.
Ce que vous me dites, interrompit le Consul, me fait croire
que vous êtes Fréres, car celui dont je parle doit avoir
environ soixante ans, & il m'a souvent entretenu d'un Frére
qu'il regrétoit beaucoup, & qu'il croyoit être péri il y a
long-tems. Là-dessus il falut que je lui disse en peu de
mots par quelle fatalité j'étois devenu Esclave en Afrique;
après-quoi il s'offrit d'en écrire à mon Frére, afin qu'il
cherchât un expédient pour me faire sortir de-là sur mes
vieux jours. Je lui déclarai alors en confidence que j'avois
de l'argent. Si cela est, me dit-il, je trouverai bien les
moyens de vous relâcher; mais il n'en faut faire aucun
semblant, laissez-moi gouverner tout cela, & ne vous mêlez
de rien: Adieu. Je lui baisai les mains, & me recommandai à
ses bonnes graces.
Un mois après, je fus tout étonné lorsque mon Maître me fit
apeller, & m'ayant pris par la main, me dit: Je suis ravi,
mon Ami, de ce que vous allez retourner dans votre Patrie.
Monsieur Elliot a traité pour votre rançon avec moi; allez
le joindre à Alger: Je vous souhaite un heureux voyage. A
ces mots je l'embrassai, & le remerciai de ses bontez, & des
égards qu'il avoit eu pour moi, depuis le jour de mon
arrivée, jusqu'au moment de ma sortie. Nous pleurâmes l'un &
l'autre comme si nous avions été proches Parens. De-là
j'allai prendre congé de mes Camarades, & me transportai
ensuite à Alger. Le Consul me reçût de la maniére du monde
la plus honnête. Je lui contai trente-cinq Guinées, qu'il me
dit que ma liberté lui devoit couter: ce qui n'étoit à la
vérité rien, mais on avoit eu égard à son crédit & à mon
âge.