_Comment l'Auteur passe des Terres Australes à Goa, où il
fut mis à l'Inquisition: Histoire d'un Chinois qu'il
rencontra dans cette Prison, & de quelle maniére ils en
sortirent._
Le Capitaine du Navire étoit Espagnol, qui ne se démentoit
point par aucune de ses actions, il avoit dans toutes les
formes, & la fierté & le génie de sa Nation: ainsi quelque
envie que j'eusse de savoir par quel cas-fortuit ce Bâtiment
avoit été conduit sur les Côtes d'une Terre où personne ne
négocie, il me fut impossible de l'aprendre. Il n'y avoit
pas un homme de l'Equipage qui en sçût rien, & je n'osois
m'adresser à ce rustre pour m'en instruire, de peur d'en
être reçû comme les autres. Le Chirurgien, qui parloit un
peu Latin, me dit seulement un jour, qu'ils venoient des
Isles de l'Amérique, où ils avoient escorté quelques
Vaisseaux Marchands, & porté des Ordres au sujet de quatre
ou cinq Navires que Mr. le Chevalier Tyssot, Gouverneur de
Surinam, avoit fait arrêter par représailles, & que l'on
vouloit qu'il relâchât; sur quoi ils avoient immédiatement
après singlé vers les Terres Australes, où ils avoient
abordé deux fois. A la premiére, continua-t'il, on n'a rien
trouvé digne de la curiosité du Capitaine: A la seconde
décente que nous avons faite, peut-être à septante ou
quatre-vingt lieuës de l'endroit où vous étiez, de dix
hommes que l'on avoit envoyez à terre, il n'en est revenu
que deux, qui étoient ceux que l'on avoit laissez pour la
garde de la Chaloupe, les autres avoient été attaquez par
les Habitans du Païs, qui les avoient poursuivis jusqu'aux
Dunes, où leurs Camarades les avoient vû prendre & hacher en
piéces, eux-mêmes ayant eu assez de peine à échaper, parce
que l'eau avoit baissé, & que leur bâteau étoit sur le sec.
Nous avions envie de débarquer encore-là où nous vous avons
trouvez, mais le recit que vous avez fait de ces
quartiers-là, en a dégoûté notre Capitaine: cela me fait
présumer qu'il y a eu un Ordre secret, ou du Roi, ou de
quelque Compagnie, de voir s'il n'y auroit pas moyen de
faire quelque heureuse découverte de ces côtez-là. Je ne
sai, dit-il encore, s'il en est dégoûté ou non, mais il me
semble avoit entendu que nous allons à Goa en droite ligne.
En effet, je remarquai, sans que je fusse pour quelles
raisons, que nous avions entiérement abandonné les terres
d'où nous venions, & que nous tirions vers le Nord-Est. Nous
ne pûmes pourtant pas achever notre Navigation tout d'une
haleine; il falut que le Capitaine relâchât à l'Isle
Bourbon, située à l'Est de Madagascar, dont elle est
distante de cinq à six degrez. Nous restâmes-là dix jours à
nous rafraîchir, & à prendre de nouvelles eaux.
Pendant ce petit séjour, nos Matelots ne cessoient de
prendre autant de bon tems que leur bourse le leur
permettoit. Le jour avant notre départ, une partie de ceux
qui étoient à terre s'énivrérent; il y en avoit un
entr'autres, natif de Séville, âgé environ de trente-cinq
ans, fort bien tourné, & qui avoit de grandes moustaches,
qu'il relevoit à chaque moment, & dont il prenoit plus de
soin que de tout le reste de son corps. Nonobstant son
ivresse, il étoit venu jusqu'à la Chaloupe, où il n'étoit
pas plûtôt entré, qu'il s'étoit endormi; les autres qui le
suivoient, l'ayant joint, se mirent, l'un à le tirer d'un
côté, l'autre à le pousser de l'autre, & à faire cent
grimaces pour s'exciter à rire réciproquement. Un jeune
Portugais, qui n'en tenoit guéres moins que lui, voulant
aussi faire des siennes, tira doucement ses ciseaux & en
emporta subtilement la moustache gauche de l'Espagnol. Cette
action les fit frémir, chacun le blâma hautement de son
imprudence, & lui prédit aussi-tôt qu'il ne lui en
arriveroit rien de bon. En effet, le lendemain au matin,
ayant sû de quelque babillard que c'étoit lui qui avoit joué
le tour, ils s'en vint au Cabestan, où l'autre travailloit à
lever l'Ancre, & sans lui dire une seule parole, lui enfonça
son coûteau jusqu'au manche dans le sein. Le Portugais se
sentant blessé, léve le levier qu'il tenoit à la main & en
décharge un si prodigieux coup sur la tête de l'Espagnol,
qu'il le jetta roide mort par terre, & lui-même ayant
ensuite fait trois ou quatre pirouettes, alla donner du nez
contre le Vibord, où il perdit presque tout son sang, dans
l'espace d'un quart d'heure, & rendit l'esprit entre mes
bras. Ainsi nous perdîmes deux braves hommes à la fois, au
grand déplaisir du Capitaine, qui en prit occasion de faire
Serment que le premier de ses gens qu'il verroit sou, il le
puniroit d'une maniére à l'en faire ressouvenir. Cela
n'empêcha pourtant pas que l'on ne mit à la Voile, & que
nous n'arrivassions heureusement à Goa le treiziéme jour
d'Avril 1663.
Cette fameuse Ville est située dans une Isle, qui porte le
même nom, de quinze mille de circuit au moins, à
l'embouchure du Fleuve Mondoüi. Elle est enrichie d'un beau
Port, d'un très-celébre Arsenal, & d'un Hôpital
incomparable. N'ayant point d'engagement dans notre
Vaisseau, le Capitaine eut la bonté de me permettre de
m'établir-là, & d'y exercer ma Profession, sans prétendre
rien pour mon Passage: mes Camarades quiterent de même pour
la plûpart, & tirérent l'un d'un côté l'autre de l'autre.
On m'indiqua une Hôtellerie, où l'Hôte me fit bien des
honnêtetez. Je n'eûs pas été une heure chez lui, qu'il ne
m'offrit de fort bonne grace, de me garder dans sa maison
_gratis_, jusqu'à ce que j'eusse trouvé une maison où
demeurer à ma fantaisie. Je soupai de grand apétit, &
m'allai coucher de bonne heure. Il faisoit chaud, ainsi
m'étant machinalement aproché du bord du lit, mon bras
gauche avoit glissé, & pendoit presque jusqu'à terre. Comme
il y avoit au moins quatre heures que j'étois-là, & que
j'avois fait mon meilleur somme, quelque chose de doux &
tiéde, qui alloit & venoit le long du dessus de ma main, me
la fit retirer en haut, sans que le sommeil me permit
pourtant de m'en apercevoir assez pour y faire réfléxion.
Etant un peu après retombée, la même chose m'arriva encore;
& ainsi plusieurs fois de suite, jusqu'à ce qu'étant enfin à
tout fait éveillé, je fus surpris de voir un Fantôme marcher
par la chambre, qui me paroissoit grand comme un Veau. Le
feu me monta au visage, je ne pouvois m'imaginer ce que
c'étoit; & quoi que j'eusse posé pour constant, que tout ce
que l'on débitoit des Sorciers & des Aparitions, n'étoit que
des Contes de Vieilles, ayant bien fermé la porte de mon
Apartement, & ne sachant point qu'il y eut d'autre lit que
celui où je couchois, je ne laissai pas alors de douter de
la vérité de mon hipotése. Cependant, cet objet effroyable,
après avoir fait quelques tours, s'avisa de revenir droit à
moi. Là-dessus, je me recule, je pousse d'un côté, à mesure
qu'il avance de l'autre; & me croyant déja à la ruelle, mon
étonnement qui étoit déja extréme, redoubla néanmoins
considérablement, lors que je sentis remuër quelque chose
derriére moi. Il ne faut biaiser, j'étois dans une angoisse
mortelle de me voir assiéger de toutes parts. Le cœur me
palpitoit d'une maniére inconcevable, je ne respirois
qu'avec difficulté, il n'y avoit pas un poil sur mon corps
où il ne pendit une goute d'eau. Enfin, dans le même instant
que l'un fait mine de vouloir se jetter d'un côté sur moi,
j'entens une voix de l'autre, qui me dit tout d'un coup:
Qu'avez-vous, vous portez-vous mal? A ces mots, je lâche un
cri épouventable, qui donnoit assez à connoître l'embarras
où je me trouvois. N'ayez point de peur, reprit-on. Et qui
êtes-vous donc repartis-je, en tremblant? Je suis Juhan,
répondit-il, Matelot dans le Vaisseau avec lequel vous venez
d'arriver. Que le Diable vous emporte, lui dis-je, vous
m'avez joué-là un tour qui me coutera sans doute la vie, je
suis à demi mort à l'heure qu'il est, & si l'on ne m'aporte
du secours il est impossible que j'en réchape. Comment
Diable êtes-vous venu ici? poursuivis-je, & qui y a-t-il
dans la Chambre plus que vous? Personne, me dit-il, & si
vous apercevez quelque chose, ce ne peut être que le chien
de notre Capitaine, qui m'a suivi hier au soir ici. Un
Chien, repris-je, il est donc aussi grand qu'un âne? C'est
le gros Barbet noir que vous avez vû cent fois, me
répondit-il: La peur grossit les objets, il vous a sans
doute paru ce qu'il n'est point. C'est donc ce pendart, lui
dis-je, qui m'est venu lécher la main trois ou quatre fois
avant que j'aye été bien éveillé. Mais encore un coup,
comment vous êtes-vous venu fourrer auprès de moi? Le
Capitaine reprit-il, étoit allé souper chez un de ses amis,
il m'a retenu-là jusqu'à dix heures, & m'a dit ensuite de
venir loger ici cette nuit. L'Hôte, à mon entrée, me dit
qu'il n'avoit point de place à me donner, mais que si
j'étois venu une heure ou deux plûtôt, j'aurois pû peut-être
m'accommoder avec un Etranger, qui ne faisoit que d'arriver
avec le Saint Jago, & s'étant expliqué plus avant, je
reconnus qu'il faloit que ce fut vous: ainsi après lui avoir
dit que nous étions venus dans le même Bord, il m'a permis
sur la parole que je lui ai donnée que vous ne vous en
formaliseriez pas, de venir prendre place auprès de vous.
Tout cela auroit été le mieux du monde: mon ami, lui
repliquai-je, si vous aviez eu la précaution de me parler en
entrant. Je l'ai voulu faire, me dit-il, mais vous dormiez
si tranquillement, que j'aurois crû faire un crime
d'interrompre ce doux repos. Ces circonstances me
rassurérent beaucoup, je me sentis reprendre petit à petit
mes esprits, néanmoins l'altération avoit été trop grande
pour n'y rien faire: d'abord qu'il fut jour je fis lever mon
Portugais, & le chargeai de donner ordre que l'on fit venir
un Chirurgien, je me fis ouvrir la vaine, & tirer seulement
cinq ou six onces de sang. Ainsi, Dieu merci, j'en fus
quitte pour la peur que j'avois euë; mais elle fut
assurément telle, qu'elle surpassoit toutes celles qui
m'avoient saisies auparavant. Mon Hôte qui ne me
reconnoissoit presque pas, fut touché de cet incident,
ensuite pourtant nous en rîmes, & il ne venoit personne chez
lui qu'il ne les en divertit.
Dix jours après je me logeai vis-à-vis des Dominicains, qui
ont-là un très-beau Monastére. Dans fort peu de tems que j'y
avois été, j'eus le bonheur de faire plusieurs Cures, qui me
firent connoître à bien des honnêtes gens. L'un des
Religieux dont je viens de parler, étant tombé d'un
Escalier, & s'étant rompu la jambe, m'envoya querir; quoi
que l'os fut fracassé, je le guéris si bien, qu'au bout de
deux mois il marchoit aussi librement qu'il avoit fait
auparavant. Cela me fit beaucoup de bien. Ce bon Religieux
ne savoit quelles caresses me faire, & tous ceux oui étoient
de son Ordre se faisoient un plaisir aussi-bien que lui, de
m'avoir en leur Compagnie à toutes mes heures de loisir, où
il faloit que je les entretinssent du recit de mes Voyages.
Outre cela, ils me recommandoient par tout où ils alloient;
ainsi mes pratiques augmentoient de jour à autre, ce qui
m'aportoit beaucoup d'argent: de sorte que je me flâtois
déja d'amasser avec le tems des biens assez considérables;
mais mon Etoile ingénieuse à m'oprimer, me suscita une
nouvelle affaire qui pensa me coûter la vie, & qui m'a
donné beaucoup de chagrin.
Les Habitans de Goa font un mélange de toutes sortes de
Religions; il y a des Payens, des Juifs & des Mahométans. La
Religion Catholique y est la dominante, & il ne s'y fait
point d'autre Exercice public. Le Clergé y est fort rigide,
& le Peuple extrémement superstitieux. Il ne faut pourtant
pas s'imaginer que cela leur vienne par un principe de
dévotion: les premiers sont d'une ignorance crasse, & les
autres débauchez jusqu'à l'excès; sur tout les femmes ont la
réputation d'être d'une lubricité inconcevable. Me trouvant
un peu à mon aise, & fréquentant les Compagnies, je
m'ingérois souvent de plaisanter sur ces mangeurs de
Crucifix & avaleurs d'Images, qui croyent pouvoir faire
couper impunément une Bourse d'une main, pour ainsi dire,
pourvû qu'ils tiennent un Chapelet de l'autre. Un homme de
ma Profession, enragé de me voir beaucoup d'occupation,
tandis qu'il avoit assez de peine à gagner maigrement sa
vie, m'ayant plusieurs fois entendu tenir de tels discours,
fut assez Scélérat pour m'aller accuser d'Hérésie à
l'Inquisition, qui est bien le plus terrible & le plus
injuste Tribunal qu'il y ait au monde. Comme j'allois
quelques jours après chez le Gouverneur, qui m'avoit envoyé
querir pour saigner un de ses Domestiques, à peine étois-je
à cinquante pas de sa Maison, qu'un Officier me vint
ordonner de le suivre. Quatre Estafiers qui
l'accompagnoient, m'environnérent dans le moment, & m'ayant
saisi au colet, ils me menérent en Prison le vingt-sixiéme
de Juin 1669. où comme au dernier des Criminels, on me mit
d'abord les fers aux pieds.
Nous étions plus de vingt personnes dans un maudit Cachot,
où il n'entre aucune lumiére. Il y a un trou profond vers le
milieu, dont le bord est à fleur de terre, qui est destiné
pour les nécessitez des Prisonniers: personne ne l'ose
presque aprocher, de peur de tomber dedans; ce qui est cause
que chacun fait ses ordures où il peut, & qu'il y a toûjours
par conséquent une puanteur insuportable.
Le premier jour de ma détention se passa en regrets & en
gémissemens, de me voir privé de la liberté, & dans
l'apréhension d'éprouver dans peu des effets de la tirannie
des Juges du monde les plus impitoyables. Mais voyant dans
la suite que tout cela n'aboutiroit à rien de bon, je crus
que le meilleur moyen de dissiper une partie de mon chagrin
étoit de chercher à m'entretenir avec le premier venu de
matiéres indifférentes. Je m'adressai pour cette fin à la
plûpart de mes Camarades: les uns ne m'entendoient pas,
parce que je ne parlois pas leur langage, & les autres
étoient si fort abatus de tristesse, qu'ils ne daignoient
pas me répondre un mot. Un seul homme, plus patient &
sociable que les autres, me voyant rebuté de toutes parts,
me dit en Portugais:
On vous fait ici un triste accueil, mais vous ne devez pas
en être surpris, il faut être d'un tempérament heureux, &
d'une grande fermeté d'ame pour ne se pas laisser abattre
dans un lieu aussi desagréable qu'est celui-ci, lors sur
tout qu'on y a été quelque tems. Pour moi, Dieu merci, je
suis dans un âge à pouvoir beaucoup souffrir, & je suis
tellement résigné aux secrets de la Providence, que je me
ris de tout ce que les hommes me peuvent faire. Voilà de
belles qualitez, lui dis-je, bien peu de gens sont capables
de tant de résolution. De quelle Religion êtes-vous,
poursuivis-je? Je suis, me dit-il, Universaliste, ou de la
Religion des honnêtes gens; j'aime Dieu de tout mon cœur,
je le crains, je l'adore, & je tâche de faire aux hommes,
sans exception, ce que je souhaite que l'on me fasse à
moi-même. Cela est bel & bon, repris-je, mais vous êtes sans
doute de quelque Communion; rarement parvient-on à l'âge où
vous êtes que l'on ne se soit déclaré pour un certain Parti.
Non, dit-il, je ne fais aucune différence d'une Société à
l'autre, il n'y en a point qui n'ait ses beautez & ses
taches, & je suis persuadé qu'il n'y a point de route où
l'on ne se puisse damner ou sauver. Assurément, repris-je,
votre langage me confirme dans l'opinion que j'ai euë il y a
long-tems, qu'il n'y a pas plus de diversité dans les
visages que dans les pensées des hommes. Cela est vrai,
reprit-il, non-seulement à l'égard de chaque homme en
particulier, mais par raport à tous les jours de la vie: ce
que nous concevions hier d'une maniére, nous l'envisageons
aujourd'hui d'une autre: l'esprit aussi bien que le corps,
est sujet à mille changemens.
Je suis Chinois, continua-t'il, & fils d'un Pére assez
accommodé, qui a pris beaucoup de soin de mon éducation, de
sorte que si je n'ai pas de grandes lumiéres, il n'a pas
tenu à lui que je ne les aye aquises. Un Jésuite
Missionaire, nommé du Bourg, ayant oüi parler de lui comme
d'un homme généreux, & dont la Famille étoit nombreuse,
trouva le moyen de s'introduire chez nous. Cet homme étoit
non-seulement civil, il paroissoit d'une piété exemplaire;
nous prenions tous un plaisir indicible à l'entendre
raisonner. Il nous mit à chacun un Catéchisme entre les
mains, qu'il nous pria de lire avec attention, & qu'il
expliquoit d'une maniére fort facile. Après cela, il y eut
chez nous, deux ou trois fois la semaine, des Conférences,
où il faut avoüer que le Pére ne négligeoit rien pour notre
instruction. Comme les matiéres qu'il traita d'abord étoient
peu ou point embarassées, qu'il ne nous parloit en général
que de la Chûte de l'homme, de sa Rédemption par le Fils de
Dieu, & de la Béatitude éternelle, on prenoit beaucoup de
goût à ses Leçons: mais enfin deux ou trois mois s'étant
écoulez, & cet Ecclésiastique, qui alloit par degrez, & qui
n'avoit pas voulu nous effaroucher, commençant à expliquer
les Prophéties, & à étaler les Mistéres de la Trinité & de
l'Incarnation, l'esprit de mon Pére ne tarda guéres aussi à
se révolter. Il ne pouvoit pas comprendre comment des hommes
raisonnables, qui se vantent d'être éclairez des lumiéres de
la Révélation, ne voyent pas que leur Culte est envelopé des
ténébres les plus épaisses du Paganisme. N'est-il pas
surprenant, dit-il, que des gens prennent plaisir à
s'aveugler eux-mêmes, jusqu'à avoir de l'horreur pour ceux
qui leur font voir à l'œil, que leurs principales
Maximes, & les Dogmes les plus essentiels de leur Religion,
sont des pauvretez, des puérilitez & des impertinences, qui
selon eux-mêmes, ont été scandale aux Juifs, & folie aux
Grecs. Sur tout, disoit-il, je fremis lorsque l'on me veut
persuader qu'un Etre souverainement parfait & immatériel,
engendre un autre Dieu corporel, égal à lui, de toute
éternité: & qu'il y a encore un autre Dieu, Esprit
indépendant, qui procéde du Fils & du Pére; chacun des trois
faisant une Personne distincte, & étant Dieu parfait, &
cependant tous les trois ne faisant qu'un seul Dieu parfait.
Assurément c'est faire une étrange chimère de l'Etre du
monde le plus simple & le moins divisible.
Le Jésuite auroit bien voulu ne s'être pas embarqué si
avant, il tâcha de lever cet obstacle par les voyes
ordinaires des Théologiens, mais n'en pouvant pas venir à
bout, il se servit de cette comparaison. Imaginez-vous, lui
dit-il, Monsieur, un Arbre qui porte des fruits sans
interruption. Dans cet Arbre, je trouve trois choses, qui
ont beaucoup de ressemblance avec la Sainte Trinité. J'y
remarque du raport entre le tronc & le Pére, entre le Fils &
les branches, & entre le Saint Esprit & les fruits. Le tronc
est comme le Pére, parce que les branches & le fruit en sont
produits: les branches sont comme le Fils, en ce qu'elles
sont produites par le tronc, comme autant de bras ou de
moyens pour distribuër aux hommes tout ce qui procéde du
tronc. Et les fruits sont comme le Saint Esprit, attendu
qu'ils nous viennent & du tronc & des branches, comme autant
d'assurances ou de témoignages de leur bonté. J'avouë que
lorsqu'il s'agit de l'éternité, il n'y a plus de
ressemblance qui paroisse, parce qu'il n'est pas bien
possible de trouver de la proportion entre le fini &
l'infini, pour quelque ancien & étendu que celui-là puisse
être. Cependant, il est encore vrai, que lorsque l'on
examine les pepins ou la semence du fruit de cet Arbre, avec
un bon Microscope, on y remarque, non seulement un Arbre
déja formé avec ses branches, mais même ses fruits; quoi
qu'avec un peu de confusion: véritable emblême de la
Divinité, considérée pendant & avant la Création du Monde;
puisque là il ne paroît qu'un Arbre en son entier, sans
distinction & de branches & de fruits. Or pour en venir
de-là à mon but, il est évident que quelque différence que
l'on mette entre le tronc, les branches & les fruits d'un
Arbre, essentiellement il n'y en a point: ce sont bien à la
vérité des parties différentes, mais toutes ces parties
ensemble ne constituent qu'un même tout. On a beau dire que
le tronc n'est point les branches, & que les branches ne
sont point le fruit; je soûtiens que cette distinction n'est
point réelle, c'est-à-dire que ces trois choses ne sauroient
subsister indépendamment l'une de l'autre, comme lors
qu'elles sont rassemblées. Pour faire un Arbre complet, tel
que nous l'avons imaginé, il faut nécessairement
l'assemblage d'un tronc, de branches & de fruits; cependant
chacun a ses usages en particulier; le premier, pour le dire
encore une fois, crée ou produit; le second, porte, se
déploye & donne; & le troisiéme confirme, par sa présence &
par ses opérations, dans la croyance où l'on est à l'égard
du second & du premier. C'est une même substance représentée
de divers côtez, un Agent qui opére en diverses maniéres,
mais qui dans le fond n'est qu'un seul, & qui ne peut être
consideré comme plusieurs sans une contradition évidente.
Dieu n'est qu'un en Essence; dans l'économie du Salut on le
considére, tantôt comme l'Auteur & le Pére du genre humain;
dans la Rédemption on le regarde comme un Fils obéïssant,
soûmis & humble, qui satisfait à la Justice de son Pére: &
lors qu'il s'agit d'apliquer & de distribuër ses graces, on
le traite de Saint Esprit.
De cette maniére & d'aucune autre, parut mon Pére, je
conçois ce que signifie le terme de Trinité: mais il y a
quelque autre chose de caché là-dedans, vous n'auriez pas
fait tant de détours sans cela; toutes ces maniéres d'agir
ne me plaisent pas: autrefois vous m'avez paru honnête
homme, maintenant je vous considére comme un fourbe: & le
prenant par le bras, il le chassa une fois pour toutes de sa
maison: puis se retournant vers nous: ne remarquez-vous pas,
nous dit-il, les absurditez qu'il y a dans les raisonnemens
de ce Sophiste? A son propre dire, ce Jesus qu'il nous
prêche tant, & qu'il fait égal à Dieu, n'a pas seulement eu
assez de crédit, pour payer par sa mort ignominieuse, la
dette que le premier homme avoit contractée, en mangeant du
fruit, dont l'usage lui avoit été défendu; puis qu'Adam, qui
selon lui, étoit créé pour vivre éternellement, a mérité
par-là, la mort éternelle & temporelle; & que Christ ne
garantit sa Postérité que de la premiére de ces morts, de
laquelle nous n'avons même aucune certitude, & que la
plûpart des Nations ignorent; au lieu qu'il n'a pas pû nous
racheter de celle que nous connoissons par l'expérience, &
qui selon lui, nous a pourtant été imposée comme un
châtiment. Et ce qu'il y a encore de plus à remarquer en
cela, c'est que cette Rédemption ne se fait qu'à des
conditions onéreuses, & beaucoup plus difficiles à exécuter
que n'étoient celles ausquelles les Juifs étoient sujets
sous l'ancienne Dispensation. Les Israëlites, selon les
Chrétiens mêmes, étoient bornez à faire de bonnes œuvres;
la Loi n'exigeoit d'eux que des aspersions & autres
Cérémonies semblables: mais sous la nouvelle Alliance, on
ajoûte aux bonnes œuvres la foi, & une foi qui soit assez
ferme pour ne révoquer en doute aucun des Mystéres de la
Religion, nonobstant qu'ils choquent la Raison & le bon
sens. Pour moi, mes Enfans, ajoûta-t-il, je renonce à des
sentimens si bizarres; je n'en veux absolument plus entendre
parler.
J'avois alors vingt-deux ans, & étois par conséquent en âge
de discrétion. Infatué que j'étois de la sainteté de mon
Directeur, je crus en conscience, malgré ce que j'en
entendois dire, devoir profiter de toutes les occasions
favorables à en tirer de salutaires instructions. Il y avoit
plusieurs endroits où il avoit fait des Prosélites, & où il
fréquentoit assidûment. Je prenois mon tems pour assister à
ses Assemblées: il en paroissoit charmé, & il me sembloit
que je profitois considérablement de ses enseignemens.
Quoi-que mes démarches se fissent avec beaucoup de
précaution, je ne pûs pas éviter que mon Pére ne s'en
aperçût; il m'en fit de fort sensibles reproches, & me
défendit, sous peine de son indignation, de plus hanter chez
un homme, qui selon lui, n'avoit en vûë que ses plaisirs,
une vaine gloire, & la ruine de notre Famille avec le tems.
Mon Pére étoit d'un naturel à ne souffrir aucune replique de
ses enfans, il faloit obéïr ou courir risque d'être châtié.
Six mois se passérent sans que je visse le Moine plus de
trois ou quatre fois: ce m'étoit une mortification
insuportable, de maniére que m'ayant fait un jour ouverture
d'un Voyage, qu'il étoit sur le point de faire à Goa, je
m'informai de la route qu'il devoit prendre, & sans en rien
dire à personne, je partis deux jours avant lui, & l'allai
attendre à quinze lieuës de chez nous. Le bon homme fut ravi
de me voir, mais lorsque je lui eus dit ce qui m'avoit porté
à le joindre, peu s'en falut qu'il ne refusât de me recevoir
en sa compagnie, à cause des conséquences. Je fus obligé de
l'assurer par serment que je soûtiendrois par tout, comme
cela étoit véritable, qu'il n'avoit eu aucune part à cette
escapade, & qu'au péril de ma vie, je tâcherois toûjours de
l'en disculper.
Quand nous fûmes arrivez ici, je le priai de me trouver
quelqu'un chez qui je pusse demeurer en qualité de
Domestique. Il ne falut pas beaucoup de tems au Pére du
Bourg à me procurer la condition que je demandois: il me
plaça chez un certain Mr. Pelciano, Médecin Portugais, qu'il
connoissoit particuliérement. Cet honnête homme qui avoit
beaucoup de considération pour moi, prit tant de soin de
m'apprendre sa Langue, que nonobstant mes occupations
ordinaires, je ne laissai pas de la parler en fort peu de
tems. Il se faisoit aussi un plaisir singulier de
m'instruire dans sa Croyance; mais comme il biaisoit moins
que le Jésuite, je fus rebuté de bien des choses, ou parce
qu'elles me paroissoient ridicules, ou à cause qu'elles me
sembloient renfermer une manifeste contradiction. J'avois de
même de la peine à concilier votre Chronologie, qui borne la
naissance du Monde à un terme d'environ six mille ans, avec
la nôtre & celle des Indiens, qui l'étendent avec beaucoup
de vrai-semblance, jusqu'à une distance presque infinie.
Outre cela, je me trouvai extrêmement embarassé à me
déterminer sur le choix que je devois faire de l'une ou de
l'autre Secte, lorsque j'apris que les Chrétiens, aussi bien
que les autres, sont divisez en un nombre de Sociétez, qui
différent assez dans leurs Sentimens pour causer entr'eux
une haine irréconciliable, & pour se damner réciproquement.
Et que même dans chacune de ces Compagnies, il se trouve je
ne sai combien de sortes d'Opinions différentes. Mon Maître,
auquel je proposois mes doutes, & qui employoit toute sa
réthorique pour me les éclaircir, prétendoit que je
préférasse la Religion Romaine à toutes les autres, parce
qu'aparemment c'étoit celle qu'il professoit. Mais étant
choqué des Superstitions ridicules qui me paroissoient
obséder ceux qui sont de cette Communion, je le priai
instamment de me dire en conscience ce qu'il me conseilloit
de faire.
Hé bien, mon enfant, me dit-il, restez ce que vous êtes;
sinon, jettez-vous du côté où vous trouverez le plus
d'avantage. Je ne veux point me servir de l'autorité de
Polibe, très-fameux Historien, environ deux cens ans avant
Christ, qui prétendoit, comme il s'en explique dans son
sixiéme Livre, _que les Dieux aussi-bien que les châtimens &
les récompenses après cette vie, ne sont que des
productions chimériques des Anciens, lesquelles seroient
fort inutiles, si l'on pouvoit former une République qui ne
fut composée que d'hommes sages: mais puisqu'il n'y a point
d'Etat dont le Peuple ne soit déréglé & méchant, il faut se
servir pour le réprimer, des terreurs paniques de l'autre
monde, les admettre, les croire, & s'y conformer
entiérement, sous peine de passer pour téméraire & privé de
l'usage de la raison_. Ce grand Homme étoit Payen, il n'est
pas juste de le citer parmi nous sur un fait de cette
conséquence: Ainsi il suffira de vous dire que c'est la
Maxime des Grands aussi-bien que des Savans, de s'accommoder
aux tems & aux conjonctures. Il est indifférent dans quelle
Eglise & avec quels Peuples on adore Dieu, moyennant qu'on
le serve avec respect & vénération. Lui seul est le Pére
commun de tous les hommes, il veut leur accorder à tous le
Salut. Ce n'est ni le nom de Catholique, de Calviniste, de
Luthérien, ou d'Anabaptiste, qui sauve les gens, c'est la
foi & les bonnes œuvres. Celui qui vit bien, est agréable
à Dieu, en quelque endroit qu'il se trouve: la Providence
qui sonde les cœurs & les reins, sait fort bien
distinguer un fidéle de cent mille impies & scélérats. La
plûpart des différens qui divisent les hommes au sujet de la
Religion, ne sont pas aussi essentiels que le prétendent les
Ecclésiastiques; il est souvent indifférent de les admettre
ou de les rejetter; & s'il y en a quelques-uns de
conséquence, il est toûjours sûr que personne ne voit notre
intérieur: il est aisé de marcher avec des Sots, & d'imiter
même leurs grimaces extérieures, sans participer à leurs
sentimens ridicules. Le Culte n'est plus attaché à un
endroit particulier, ce n'est plus sur une Montagne ou dans
Jerusalem que l'on adore: Dieu ne se paye plus de sang de
Genisse, ou de contorsions de corps; mon fils, nous
crie-t-il, donne-moi ton cœur. Cela me paroît fort
raisonnable, lui répondis-je, je vous remercie
très-humblement de votre conseil; & suivant ces Principes,
je me contenterai de conserver le titre de Chrétien, sans
m'attacher positivement à aucune Secte. Depuis ce tems-là,
continua le Chinois, j'assistai dans les Voyages que je fis
avec Monsieur Pelciano, à tous les Services Divins, sans
aucun scrupule, & sans donner aucun scandale à qui que ce
soit.
Mais pourquoi avez-vous donc été mis ici, repris-je? Je n'en
sai de bonne foi rien, me répondit-il, à moins que ce ne
soit pour avoir peut-être parlé un peu trop librement du
Mistére de l'Incarnation: car il me souvient fort bien que
je m'étois entretenu de cette matiére publiquement trois ou
quatre jours avant mon emprisonnement. Cependant c'est un
article dont je ne me tairai jamais; car encore que je me
dise Chrétien, & que je le sois en effet, je ne prétens pas
que ce soit au préjudice de l'Auteur de toutes choses:
Jesus-Christ lui-même, s'il étoit ici, me le défendroit.
Quelque grand Homme qu'ait été ce Divin Prophète, il suffit
de le croire Fils de Dieu par excellence, & c'est lui faire
une injure de l'imaginer capable de s'attribuër ce titre par
nature. On peut dire de même qu'il est véritablement notre
Médiateur, parce qu'il nous a indiqué la voye du Salut, &
les moyens d'en tenir la route. Sa Moral est
incontestablement pure, sa Vie sainte, & ses Enseignemens
divins; il en a confirmé la vérité par sa Mort. Mais qu'il
soit Dieu tout-puissant & éternel, la même essence que le
Pére, & cependant personnellement distincte de lui, &
engendré de toute éternité, conçû immédiatement du
Saint-Esprit, ou de Dieu lui-même, & né d'une Vierge
immaculée, c'est ce qu'il n'a pas prétendu, & que d'autres
lui font dire avec la plus grande injustice du monde. Il est
bien vrai, à ce que m'a dit cent fois mon Maître, que
l'Ecriture introduit Dieu, disant en parlant à lui: Tu es,
mon Fils; mais il y ajoûte incontinent après: je t'ai
aujourd'hui engendré. Et pour le terme de Vierge, il est sûr
qu'il signifie aussi jeune femme, dans la Langue originale.
Outre qu'il y a bien des gens qui prétendent que c'est tirer
le Texte par les cheveux que de vouloir aproprier ces
Passages à Jesus-Christ.
Enfin, il faut que je vous dise que les Miracles mêmes, que
l'on attribuë à ce grand Personnage, ne se doivent point
entendre à la lettre, mais dans un sens impropre & figuré,
comme on entend aussi toutes les Paraboles de l'Evangile.
C'est ainsi, par exemple, que la Tentation, qui paroît
ridicule & impossible si on la veut prendre au pied de la
lettre, ne veut rien dire, sinon, que les Rois & les Princes
des Peuples, qui sont élevez comme des montagnes au-dessus
des autres mortels, les Ecclésiastiques, ces Directeurs des
consciences, qui prêchent dans les Temples, & sacrifient sur
les Autels, aussi-bien que les pauvres Idiots que renferment
les Deserts, ne sont non plus exempts des épreuves & des
tentations les uns que les autres; mais qu'il n'y a rien qui
doive être capable de les détourner de leur devoir, & de les
empêcher de rendre leurs hommages au Monarque du Ciel & de
la Terre. Le Démoniaque est un pécheur repentant; & les
Pourceaux, dans lesquels on envoye les Démons qui les
possédent, sont des misérables abandonnez à toutes sortes de
foüillures, & abîmez dans les vices. La foi d'un fidéle
paroît par l'exemple de Pierre, quand il marche sur les
eaux; son incrédulité, lorsqu'il y enfonce: sa vertu, à
vouloir suivre son Maître dans les dangers les plus évidens,
& son infirmité à le renier au moment qu'une simple
femmelette l'accuse d'être de sa troupe, lorsqu'il est entre
les mains de ses ennemis. En un mot, tous les événemens
extraordinaires, les guérisons de boiteux, de manchots,
d'aveugles, de paralitiques & autres incommoditez
semblables, aussi-bien que la résurrection des morts, dont
l'histoire de la vie de Christ fait mention, se doivent
entendre spirituellement; car alors il n'y a aucune
difficulté à expliquer l'Ecriture, & ceux ausquels elle
paroît ridicule ou mistérieuse, la trouveront intelligible &
aisée: comme l'est aussi le Vieux Testament dès qu'on se met
sur le pied de ne le considérer que comme un composé
d'Emblêmes, d'Allégories, de Métaphores, d'Hiperboles, de
faits tipiques & de Comparaisons, inventées pour la
consolation & l'instruction des enfans de Dieu.
Ce que vous m'avez dit-là, interrompis-je, seroit capable de
nous fournir de matiére pendant bien du tems, mais je croi
que cela seroit fort inutile. Tout ce que je puis vous y
répondre, c'est que le Jésuite Du Bourg est un fin
Politique, votre Maître un Portugais Juif; & pour vous, je
vous considére comme un Volontaire, ou une personne libre, &
non pas comme un Soldat enrôlé. Tant qu'un homme ne s'est
point engagé à un Capitaine, il lui est permis d'aller
servir où il veut, sans que personne y trouve à redire; mais
du moment qu'il est enrôlé, il ne sauroit quitter sa
Compagnie sans la permission de son Chef; s'il deserte, il
est coupable, & on le punit selon les Loix. Vous vous dites
Chrétien, quoi-qu'il s'en faille beaucoup que vous ne le
soyez, tant que vous n'aurez point fait abjuration du
Paganisme, & embrassé le Parti que vous voudrez choisir
parmi les Chrétiens; vous n'êtes à proprement parler sujet à
aucune censure, & je me persuade que si ceux qui vous
détiennent ici vous connoissoient, vous n'y resteriez pas
long-tems. Dans le fond vous n'êtes point de leur
Jurisdiction, & il y a en cette Ville liberté toute entiére
pour toutes sortes de Nations. Remontrez cela à votre Juge
lorsque vous comparoîtrez devant lui, en y ajoûtant
pourtant que vous êtes Chinois, & sans faire mention du
Christianisme, je ne doute pas que vous ne vous en trouviez
bien, & que vous n'en soyez quitte pour une correction, que
vous avez assez bien méritée.
Si jamais je sors d'entre leurs pattes, reprit-il, je vous
assure que je n'y retomberai jamais: j'ai, Dieu merci, de
quoi vivre chez moi, je puis fort bien y demeurer, de la
maniére que je me le propose: & quand même nos affaires
domestiques ne m'y donneroient point d'occupation, tant que
mon Pére sera en vie, j'ai dequoi passer mon tems à faire
des Lunettes d'Aproche & des Microscopes.
Comment Microscopes, lui dis-je, où avez-vous pris cette
Science? Chez Monsieur Pelciano, reprit-il, qui est un des
habiles hommes dans cet Art, qu'il y ait dans toutes les
Indes. Le Pére Du Bourg s'en mêle aussi, & il prétend même y
exceller, mais au fond il ne fait rien qui vaille. Les
Microscopes que je fais grossissent d'une maniére
inconcevable, ils font paroître un grain de Sable de la
grosseur d'un œuf d'Autruche, une mouche semble de la
grandeur d'un Eléphant, & les corps les plus imperceptibles
à la vûë, se découvrent par-là distinctement à nos yeux. Ce
que j'ai admiré cent fois, c'est de voir à l'aide de ce
petit instrument, que nos corps sont couverts d'écailles,
arrangées les unes sur les autres, comme sur le dos d'une
carpe. Aussi mon Maître tient pour maxime, que l'air que
nous respirons est une eau subtile qui ne différe que du
plus au moins de celle des poissons: & je crois même que
notre air grossier est composé de parties beaucoup plus
grosses à proportion de la matiére subtile, que ne sauroient
être celles de l'eau à leur égard. Cette pensée est apuyée
sur les expériences que je lui en ai vû faire plusieurs
fois, & que vous ne ferez peut-être pas fâché de savoir.
Il prend deux bouteilles, l'une pleine d'eau, où il y a mis
quelque petits poissons: l'autre d'air grossier, où il y a
des Oiseaux, des Souris & des Rats, des Ecureuils, ou autres
semblables Animaux, puis il pompe l'eau de l'une, & l'air de
l'autre. En observant alors avec de certaines lunettes de
figure à peu près hiperbolique, on voit qu'il y a moins de
différence entre les parties d'eau qui sortent de l'une, &
les parties d'air qui y restent, qu'il n'y en a dans
l'autre, entre les particules de l'air & les parcelles de la
matiére subtile: à quoi l'on peut ajoûter que les poissons
vivent plus long-tems dans l'un, que ces petits Animaux dans
l'autre. Mais ces sortes de lunettes sont difficiles à
construire; du moins je n'ai pû encore jusqu'à présent y
réüssir comme il faut. A cela j'ai ouï objecter, qu'ayant
mis dans trois vases différens, fermez hermétiquement, &
remplis, le premier d'eau, le second d'air, & le troisiéme
de matiére subtile; par exemple un moineau en vie, on a
toûjours remarqué que la chair de cet animal a été corrompuë
au bout de quelques jours dans le premier, au lieu que dans
les autres il n'y est pas arrivé la moindre altération au
bout de plusieurs années. D'où il semble suivre que les
parties d'eau doivent être plus grossiéres & plus éficaces
que celles de l'air, puis qu'autrement cela dévroit aller
par dégrez, c'est à dire que si l'eau corrompt les viandes
dans huit jours, l'air le dévroit faire dans seize, & la
matiére subtile dans vingt-quatre, en suposant leurs
diférences égales; au lieu que l'on trouve que l'eau seule
est capable de cette opération. Mais il y a aparence que la
grosseur des parties a moins de part à cette dissolution,
que la figure & l'agitation dans l'agent d'un côté, &
l'arrengement de ces mêmes parties dans le patient de
l'autre; puisqu'il se trouve des corps, comme le bois de
chêne, qui se conservent bien plus long-tems dans l'eau,
qu'à l'air; & que le feu au contraire, dissout un Frêne en
un jour: où l'eau ne le sauroit faire en un siécle.
Cela est curieux, repris-je, mais sçavez-vous de quel
sentiment est votre Docteur, par raport à la production des
Animaux? Il croit, me répondit-il, qu'il n'y en a point
d'autre que celle qui se fait par la génération, quelque
raison qu'on puisse inventer en faveur de l'opinion
contraire. Car pour ce que l'on alégue des fruits au dedans
desquels on trouve des vers, sans qu'il paroisse par aucun
indice qu'ils y soient entrez par dehors, cela n'aporte
aucune difficulté. Pour s'en éclaircir, il faut remarquer
que les mouches & semblables insectes se fourrent
ordinairement dans les ouvertures qu'ils trouvent aux arbres
& aux plantes, tant pour se mettre à l'abri des injures de
l'air, que pour y trouver de quoi se nourrir lorsqu'ils sont
en sève: de sorte que s'il arrive que les œufs de cette
vermine se trouvent à l'endroit où il se doit former un
fruit, celui qui en est le plus près étant environné de la
premiére goute de l'humeur qui en sort pour sa formation, y
reste renfermé, & y vit, jusques à ce que le fruit soit
meur, ou tant qu'il y trouve de quoi se substenter; & lors
que la provision a fini, il perce l'obstacle qui l'arrête &
s'en va. Pour apuyer ce sentiment d'une preuve
incontestable, on n'a qu'à jetter les yeux sur une
noix-gale, & examiner avec soin sa production, on verra
quelque chose de surprenant.
La Noix-gale est un excrement, ou si vous voulez,
poursuivit-il, une espéce de petites pommes, qui croissent
aux feuilles des chênes, de cette maniére. Il y a de
certaines Mouches noires, qui dans la saison posent leurs
œufs délicats sur le côté inférieur des feuilles de ces
grands arbres, de peur qu'ils ne soient brûlez par l'ardeur
du Soleil: aussi-tôt que ces petits Animaux sont éclos, ils
s'apliquent à brouter la couverture qui leur fait ombre, & à
en perser les veines, afin de se nourrir du suc qui en sort
en assez grande quantité. S'il arrive alors à une de ces
bestioles de se trouver environnée d'une goute qui ait assez
de consistance, elle y reste pendant que cette goute se
fige, croit & devient enfin un fruit de la grosseur d'un
œuf de pigeon plus ou moins; & elle n'en sort que
lorsqu'elle est devenue Mouche, ou que le fruit, qu'elle a
pour ainsi dire produit, soit devenu si sec qu'il ne sauroit
plus lui servir de nourriture. Il confirma cette opinion par
d'autres argumens dont je ne me souviens pas; & conclut que
quand il ne seroit rien du tout cela, il seroit nécessaire
de le croire, à cause des fâcheuses conséquences, qui
pouroient aisément porter à donner lieu au plus, lorsque
l'on a admis le moins, & fai-le avec Lucréce, le Soleil & la
Terre, les seuls auteurs de tous les Animaux sans exception,
ce qui seroit injurieux à Dieu.
Trois semaines après mon emprisonnement je fus mené au Saint
Office. Mon Juge s'étant informé du lieu de ma naissance, de
mon âge, & de ma Religion, à quoi je répondis fur le champ,
me conjura de déclarer moi-même le sujet de ma détention,
puis qu'il n'y avoit point de meilleur moyen pour me tirer
promptement d'affaire: prétendant sans doute, qu'il en faut
agir à l'égard de ce Tribunal, comme l'on fait envers Dieu,
c'est-à-dire de confesser soi-même ses fautes, afin
d'obtenir miséricorde. Je lui protestai de n'avoir rien
fait, ni rien dit, que je me dûsse reprocher, & à quoi
personne pût légitimement trouver à redire: que Dieu étoit
témoin de mon innocence, & que ce ne pouvoit être qu'un
mal-intentionné, & peut être jaloux de ce que je faisois
bien mes affaires, qui m'avoit joué le mauvais tour de
m'acuser de quelque crime que je ne n'avois jamais commis.
Enfin, je lui fis comprendre que j'espérois beaucoup de sa
bonté, & que s'il se faisoit informer de ma vie, il seroit
bien-tôt convaincu de la vérité de ce que je lui disois.
Quinze jours après la même chose m'arriva, & ainsi jusques à
sept fois, après-quoi l'Inquisiteur me dit que puisque je
n'avois pas voulu confesser moi-même la vérité des crimes
que j'avois commis, par où j'aurois recouvré ma liberté, on
alloit m'en faire la déclaration. A même tems le Sécrétaire
lût les dépositions, qui consistoient en ce que j'avois
parlé avec mépris des Images des Saints, du Crucifix, du
Purgatoire, & de l'infaillibilité du Saint Office. Que
dites-vous de cela, dit le Juge? J'avouë, répondis-je, que
voyant le déréglement de la plûpart des Habitans de cette
Ville, je n'ai pas pû m'empêcher de dire en plusieurs
endroits, que j'étois surpris de voir que des gens, qui
auroient fait conscience de passer devant un Crucifix, fait
souvent d'une maniére abjecte, sans faire une profonde
révérence, ou négliger un seul jour de se prosterner vingt
fois devant des images de papier, ne fissent aucun scrupule
de se veautrer dans l'ordure des plus infâmes vices qui se
peuvent commettre dans une Société d'Hommes raisonnables. Il
est vrai encore que j'ai parlé du Purgatoire comme d'un lieu
que je ne croirois pas fort nécessaire, puisqu'il suffit à
un Chrétien d'être persuadé que le Sang du Sauveur le
nettoye de tous ses péchez. Et pour ce qui est de
l'Infaillibilité, poursuivis-je, je ne pense pas qu'elle se
puisse légitimement atribuër qu'à Dieu seul, tous les hommes
étant pécheurs, suivant plusieurs passages formels de la
Sainte Ecriture. J'avouë, dis-je, avoir tenu un pareil
langage; mais Dieu fait que ce n'a été que dans la vûë de
rendre gloire à son nom, & par des mouvemens d'horreur que
j'avois de voir tant de libertinage, là où l'on prétend que
la piété & la sainteté régnent dans un degré fort éminent,
sans pourtant que j'aye eu dessein de choquer la Religion,
ni le Saint Office. Vous vous émancipez trop, mon ami,
repartit l'Inquisiteur: Si vous aviez pourtant confessé
tout cela dès d'abord il ne vous en auroit pas été pire,
quoique vous n'eussiez pas laissé d'être coupable. Cependant
le Sécrétaire, qui avoit écrit mon aveu comme une déposition
dans les formes, me commanda de la signer. Là-dessus on me
fit mon procès: je fus condamné aux Galéres pour ma vie, &
tous mes biens confisquez.
Nous étions autour de cent cinquante malheureux, qui
sortîmes le huitiéme de Janvier 1670. de ce redoutable lieu,
les uns pour être exilez, comme le fut notre Chinois:
quelques-uns devoient être foüettez: il y en eut aussi trois
de brûlez tous vifs, parce qu'ils avoient été accusez de
Magie, & entre autres un pauvre vieillard de
quatre-vingt-trois ans, que deux différens Ordres de Moines
avoient privé d'un héritage fort considérable, en extorquant
du Frére de ce malheureux qui avoit de grands biens, un
Testament par lequel ils entroient en possession de tout ce
qu'il laisseroit après sa mort, sous prétexte de tirer son
ame au plûtôt du Purgatoire. Ce procédé injuste avoit si
fort aigri le vieillard, qu'il n'avoit pas pû s'empêcher
d'en témoigner son chagrin; & de jetter feu & flâmes contre
des gens qu'il croyoit les Auteurs de cette injustice: sur
quoi ils lui avoient imposé des faits dignes du feu, &
n'avoient point cessé de le poursuivre qu'ils ne l'eussent
vu en cendres.