_Contenant la suite des Avantures de Pierre Heudde, dont il
est parlé dans le II. Chap. & l'arrivée de l'Auteur à
Londres, &c._
Je restai plus d'un mois à Alger, avant que de m'embarquer
pour Londres. Pendant cet intervale de tems il arriva qu'un
Pirate Turc amena à Alger une Galére Françoise. Monsieur
Elliot se fit d'abord donner la liste de son équipage, afin
de voir si dans le nombre de ses Forçats, il n'y en auroit
point, dont le nom lui fût connu, & qui fût de sa Patrie. Il
en fit la Lecture en ma présence, & parut étonné d'y trouver
le nom d'un homme, qu'il avoit connu à Londres assez
particuliérement. Celui de Pierre Heudde, ne me donna pas
moins de surprise: il le remarqua, & m'en demanda la raison.
Sa curiosité m'engagea à lui en faire l'Histoire; en suite
de quoi nous nous transportâmes ensemble au lieu où l'on
avoit renfermé ces Galériens. Aussi-tôt que nous y fûmes
arrivez il s'informa de son homme, & moi je m'apliquai à
chercher le mien. Celui qu'il desiroit de voir étoit été
blessé dans le Combat, & étoit expiré il n'y avoit qu'un
quart d'heure: l'autre se trouva dans l'instant. Vous
apellez-vous Pierre Heudde? lui demandai-je. Oüi me
répondit-il. Ne vous ai-je jamais vû à Lisbonne,
continuai-je? Cela pourroit être, repartit-il, mais il
faudroit qu'il y eut bien du tems. Cela est vrai, repris-je,
puisque c'étoit, si je ne trompe, en 1643. ou 44. Il y avoit
alors-là un certain Facteur nommé van Dyk, l'avez-vous
connu? Vous pâlissez, il n'y a point de danger ici pour
vous. Assurément, il faut avouër que vous lui joüâtes un
vilain tour. Je ne sçaurois le nier, dit le Forçat, c'étoit
moi-même, qui lui enlevai une somme de trois cens Ducats. Je
demande pardon à Dieu de cet énorme péché, & des autres que
j'ai faits; J'en ai été suffisamment châtié en ce monde-ci,
j'espére qu'il me sera miséricorde dans l'autre. C'est
parler en Chrétien, lui dis-je, & vous êtes heureux de ce
que la Providence vous fait la grace d'être rependant de vos
fautes. Mais, dites-moi, je vous prie, poursuivis-je,
pourquoi, & quand vous avez été condamné aux Galéres? Le
Souvenir m'en fait frémir, Monsieur, me répondit-il, & je
voudrois que vous m'exemptassiez d'un recit si peu édifiant,
& qui ne peut que renouveller mon chagrin. Nous le loüâmes
des bons sentimens où il étoit; ensuite j'insistai sur ma
demande, où je fus soûtenu par Monsieur le Consul; de sorte
que l'ayant persuadé: Hé bien, Messieurs, je vous
contenterai, reprit-il, tant pour vous donner des marques de
mon obéïssance, que pour souscrire à la juste punition de
mes crimes.
Après le vol que j'eus fait à Mr. van Dyk, je m'embarquai
pour Nantes, ou sous le Nom de Vander Stel, & Neveu d'un
fameux Marchand de Vin de Rotterdam, je fis d'abord
connoissance avec tout ce qu'il y avoit-là de Négocians
Hollandois. Je ne sçaurois dire les caresses que ces bonnes
gens me firent; à peine se passoit-il un jour que je ne
fusse invité, chez l'un ou chez l'autre, à des repas
magnifiques. Dans ces entrefaites il arriva-là un Intendant
de Languedoc, qui avoit des habitudes avec plusieurs de ces
Messieurs chez qui je fréquentois; cela me donna occasion de
faire connoissance avec lui: il me voyoit volontiers; &
comme il étoit amateur du jeu, il fut ravi de m'y trouver de
la disposition. Quelquefois nous jouïons une partie aux
Echets, nous passions des après-dînées entiéres au Piquet;
mais toûjours sans nous faire grand mal, de part ni d'autre.
Enfin, l'étant un jour allé voir, j'eus le bonheur de le
trouver seul dans sa chambre, où il s'impatientoit, de
n'avoir Personne avec qui il pût passer le tems. Il fit
aporter des Cartes, & nous nous mîmes à jouër une partie
d'Ombre. Il étoit fort à ce jeu-là, mais je le surpassois en
finesse. Quelque dessein qu'il eût, il est sûr qu'il
m'excitoit plus à boire que de coutume; j'étois ravi de
cela, parce que je me doutois bien qu'une grande quantité de
Vin l'empêcheroit de découvrir si-tôt ma tromperie. En
effet, je lui emportai cinquante pistoles en moins de quatre
heures de tems. Il en parut étonné, & me demanda sa revanche
au Lansquenet: c'étoit justement-là où je l'attendois. Je
fis pourtant semblant de n'être pas fort versé à ce jeu-là,
& lui dis qu'à moins que la fortune ne m'en voulût comme au
précedent, il étoit impossible que je ne perdisse jusqu'à
mes chausses. Ici ma partie commença à s'échaufer plus que
jamais. Nous jouïons gros; & quoique je me laissasse gagner
de fois à autre, afin de ne le pas rebuter, environ le
minuit que nous nous quittâmes, je lui avois gagné plus de
trois mille écus, qu'il me compta deux jours après en belles
& bonnes espéces. Ce coup-là me mit merveilleusement bien
dans mes affaires. Je cousai cinq cens Ducats sur une bande
de chamois, dont je me fis une ceinture, que je portois sous
ma chemise, & l'Intendant étant parti d'un côté, je pris la
route d'Avignon de l'autre. En chemin faisant je
m'accommodai d'un Valet, & repris mon ancien nom de Heudde.
La dépense que je faisois dans ce nouveau séjour, ne faisoit
douter à personne que je n'apartinsse à des gens de la
premiére volée. Je ne faisois aucun scrupule de m'introduire
dans les meilleures Compagnies, & on se faisoit un plaisir
de m'y recevoir. Au bout de quinze jours ou trois semaines
il m'arriva casuellement de rencontrer dans la ruë une Fille
d'autour de vingt ans, qui étoit bien la plus excellente
beauté que j'eusse vû de ma vie. Je la laissai passer, &
lorsqu'elle fut à un cinquantaine de pas de moi, je me
retournai, & la suivis de loin, jusques à ce qu'elle entra
dans une Maison. Là-dessus je donnai ordre à mon Valet de
s'informer sous main si c'étoit-là le lieu de sa demeure, &
ce que faisoient ses parens. Il me vint rendre compte de
tout, & m'aprit que son Pére étoit Juif, & Marchand
Joüaillier, qui faisoit de grosses affaires. Dès le
lendemain je m'en allai le trouver, sous prétexte que je
voulois acheter un petit Diamant de vingt-cinq ou trente
pistoles; & pour lier un plus étroit commerce avec lui, je
lui dis mon nom, & le lieu de ma naissance. J'ajoûtai à cela
que je connoissois plusieurs Juifs à Amsterdam: je lui en
nommai même quelques-uns, qui ne lui étoient pas inconnus;
enfin je n'oubliai rien de tout ce que je crus capable de le
porter à me donner entrée dans sa maison, sans lui parler,
ni de femme, ni de fille. Cette premiére visite me réüssit
si bien, que je hasardai d'en tenter une seconde. J'achetai
efectivement une Bague, sur laquelle cet Usurier devoit au
moins gagner un tiers, mais ce n'étoit pas une affaire.
L'espérance d'un gain plus considérable le porta à m'inviter
de l'aller voir souvent; je profitai de sa Civilité, je me
mis aussi sur le pié de le traiter de tems en tems dans mon
hôtellerie.
Tout alloit le mieux du monde; mais je ne voyois pas que
cela avançât mon dessein, ainsi je conclus qu'il m'y falloit
prendre d'un autre biais. Comme je méditois là-dessus, il
arriva heureusement qu'à notre premiére entrevûë, il se
trouva accompagné d'un autre Juif. Je les jettai
insensiblement sur la différence des Religions; ce qui nous
engagea dans une dispute. Je fis semblant d'avoir ignoré
jusqu'alors la force de leurs argumens, & la foiblesse des
nôtres, à l'égard du Messie. L'espérance de faire un
Prosélite les fit aisément consentir à nous voir le plus
souvent qu'il se pourroit, afin d'avoir occasion de traiter
cette matiére à fond. Là-dessus je leur demandai d'assister
à leur Culte public; ils m'ouvrirent leur Sinagoge avec
joye; je me fis instruire dans leur Religion, & enfin,
convaincu de mes erreurs, par la Vérité de leurs principes,
on me circoncit, & je devins Juif. Aussi-tôt que cela fut
terminé, je fus solennellement initié dans tous leurs
Mistéres; j'avois entrée par tout, & le Sexe, qui me
regardoit comme un Saint, me faisoit part, à l'exemple des
hommes, de ses caresses & de ses honnêtetez. De mon côté, il
n'y avoit complaisance, dont je n'usasse à leur égard; sur
tout, j'avois des déférences respectueuses pour la belle
Juive, qui ne lui étoient pas desagréables. Je me mis, outre
cela, sur le pied de lui faire souvent de petits présens,
qu'elle recevoit avec plaisir, & que sa Mére ne dédaignoit
pas. Il n'y avoit que le Pére, qui ayant de grands biens à
donner à cette Fille unique, & qui ne laissoit pas d'être
avare pour cela, ne regardoit pas ce petit commerce de trop
bon œil.
Cependant je faisois le gros Monsieur, sans pourtant donner
dans l'extravagance. Cette maniére de vivre le surprenoit;
il enrageoit de savoir d'où je tirois de quoi fournir à mon
entretien; il s'en informoit à droit & à gauche, sans en
pouvoir aprendre la moindre nouvelle. Quand je vis cela,
j'envoyai mon Valet chez un Orfévre Juif, pour le prier de
lui vendre un couple de ses creusets, & de n'en dire
pourtant rien à personne. Le Jouaillier fréquentoit dans
cette Maison-là; de maniére que trois jours après mon Valet
fut tout étonné, qu'étant allé chez mon Ami, pour savoir
s'il étoit de loisir à me recevoir, il le tira à part dans
une chambre, le régala d'un verre de son meilleur Vin; &
l'ayant mis sur le chapitre des Creusets, il lui demanda
adroitement ce que je voulois faire de cela. Mon garçon, que
j'avois instruit d'avance, faisoit au commencement
l'ignorant, afin de lui donner occasion de croire qu'il y
avoit du Mistére: enfin, après bien des interrogations d'une
part, & des sermons de l'autre, que son Maître lui romproit
le cou s'il le disoit jamais à personne, il lui dit comme un
secret, qui devoit rester entr'eux deux, que je m'en servois
pour augmenter l'Or, & que j'étois un des premiers Chimistes
de l'Europe. Cette confession, qui lui paroissoit ingénuë, &
vrai-semblable, n'eut garde de tomber à terre. Mascado,
c'étoit le nom du Jouaillier, étoit ravi d'avoir découvert
ce secret; mais il ne savoit de quels moyens se servir pour
me porter à lui en faire aussi confidence. Il commença par
me sonder sur la qualité de mes éfets, s'ils consistoient en
argent, en maison, ou en fonds de terre: comment je faisois
pour tirer de l'argent de chez moi; il s'offrit ensuite de
m'en faire venir à peu de frais. Il me demanda si mon
dessein étoit de courir toûjours? s'il ne me seroit pas plus
avantageux de former un établissement fixe? & autres choses
semblables. Je répondis à tout cela d'une maniére assez
vague, & qui ne devoit pas fort le contenter. Voyant qu'il
ne pouvoit rien gagner du Maître il s'adressa pour la
seconde fois au Domestique, & à force de promesses, & d'un
petit présent qu'il lui fit, il s'assura de lui que la
premiére fois que je travaillerois au grand œuvre, il ne
manqueroit pas de l'en venir avertir.
Dix jours après je mis mes creusets au feu, & quoi que je
fusse presque en chemise, je m'étois si fort échauffé, à
force de soufler & d'agir, que le vermillon n'étoit pas plus
rouge que mon visage. Cependant, mon homme étoit couru chez
Mascado, pour l'avertir de ce qui se passoit, sous prétexte
que je l'avois envoyé acheter quelques dragmes d'eau régale;
de maniére qu'à peine l'un étoit-il de retour, que l'autre
s'en vint me demander. La servante, qui avoit été à la
porte, vint heurter à la mienne, & dit à mon Garçon qu'il y
avoit quelqu'un qui desiroit de me parler, & qu'elle avoit
déja dit que j'étois dans ma chambre. Je fis le fâché
là-dessus, & envoyai le Valet dire que je ne pouvois
recevoir personne. Le Juif se moqua de cela, & entrant
éfrontement là où j'étois. Je vous demande pardon, Monsieur,
me dit-il; étant fort retiré depuis votre conversion, je
vous croyois occupé à quelque acte religieux, & de peur
qu'un excès de dévotion ne vous rende mélancolique & rêveur,
comme il semble que vous le devinez depuis peu, j'ai pris la
liberté d'entrer sans être introduit, dans le dessein de
causer une heure avec vous, & de vous inviter à venir passer
la soirée chez moi en famille. Mais que faites-vous ici,
continua-t-il? Etes-vous devenu Chimiste? Qu'avez-vous-là
dans ces Creusets? je croi, ma foi, que vous cherchez la
pierre Philosophale. Parlons d'autre chose, lui dis-je, en
paroissant fort embarassé, il faut avoir quelque occupation
dans ce Monde, & le reste; car il n'est pas nécessaire de
vous entretenir ici du Dialogue que nous composâmes lui &
moi à cette occasion. La conclusion fut, après bien des
détours, & à condition qu'il n'en diroit rien, que je
sçavois multiplier l'or. Il ne faut pas vous le cacher,
reprit-il, j'étois surpris de la dépense que vous faites,
sans qu'il ait encore paru que vous tiriez des deniers
d'ailleurs, & que vous ayez encore parlé à personne pour
vous en faire venir. Mais votre science est-elle assurée, &
cela ne manque-t-il jamais? La premiére fois que je
travaillerai, lui répondis-je, je vous en ferai voir
l'expérience.
Quelques jours après je lui marquai éfectivement une heure,
& lui dis d'aporter en même tems dix Ducats. Il jetta en ma
présence ces dix piéces d'or dans l'un de mes Creusets, je
mis ma poudre de multiplication dans l'autre. Ensuite je
mêlai tout cela, & le remuai bien d'une verge de fer, qui
était creuse, & dans laquelle j'avois mis la valeur de
cinquante francs de poudre d'or, qui étant arrêtée par un
peu de cire, dont j'en avois fermé l'ouverture, & qui se
fondit incontinent, augmenta de cette somme la Masse de
Métail, que lui-même y avoit mise. Le tems fixé pour
l'opération étant écoulé, je lui remis entre les mains le
petit lingot, qui étoit résulté de cette fusion. Il l'alla
d'abord porter à son Ami l'Orfévre, qui lui dit que l'or
étoit du meilleur qui se pût voir. Il fut charmé de ce
secret, & commença par me vouloir porter à travailler tous
les jours. Je lui répondis que j'avois assez d'argent fait:
qu'il me suffisoit de m'occuper lorsque cela étoit
nécessaire, & que tant que je n'aurois ni feu, ni lieu, je
ne m'amuserois jamais à amasser de grands trésors. Outre
qu'il y avoit beaucoup de peine à aprêter la poudre dont
j'avois besoin, & qu'on couroit risque, en la faisant,
d'altérer sa santé, à moins que d'avoir un grand
Laboratoire, & tous les instrumens propres à un ouvrage de
cette importance. Vous baillez, Messieurs, sans doute, à
l'ouïe de toutes ces particularitez, j'en omets pourtant, de
peur de vous ennuyer, beaucoup d'autres qui ne seroient peut
être pas desagréables dans une autre conjoncture. Pour
couper court, on n'attendit pas que je parlasse de Mariage,
il se trouva des entre-méteuses, qui m'en firent elles-mêmes
la proposition. Je voulus pourtant que tout cela se fit dans
les formes; étant assuré de mon fait, je demandai la belle
Juive à ses parens, qui me l'accorderent avec des marques
d'une entiére satisfaction, & me prirent incontinent chez
eux.
Nous n'avions été guére mariez que mon Beau-Pére commença à
me parler d'affaire. Vous avez un talent, mon Fils, me
dit-il, qu'il ne faut point enfouïr: agissons pendant que
nous en avons la commodité, & amassons des biens pour nous &
pour nos décendans. Je donnai incontinent dans son sens, &
nous résolûmes de faire notre Laboratoire dans une maison de
campagne, qu'il avoit à six milles de la Ville, afin que
nous puissions y travailler en repos, & sans être aperçus
de personne. Mais je n'avois plus de poudre de
multiplication, il en faloit aprêter d'autre; & parce que
cela demandoit du tems, & ne s'exécutoit pas sans de grands
frais, & beaucoup de peine, nous résolûmes d'en faire pour
un Million au moins à la fois. Là-dessus je lui donnai la
liste des drogues, qui entroient dans cette composition,
dont la plus grande quantité étoit du Mercure. Je lui fis
donc acroire qu'il me faloit du Sel marin, & mineral, de
l'Antimoine, de la semence de Perles, du Corail, de la
Cendre de genisse, de la Corne de cerf, & de Licorne, des
yeux d'Ecrevisses de mer, de la dent d'Eléphant, du Sang de
Dragon, des grifes d'Aigles, des Oiseaux de Paradis, des
Becs de perroquet de l'Amérique, des Têtes de Vipéres, des
Os de Chameau, la Queuë d'un Crocodille, la hûre d'un
Marsouin, de la Côte de Baleine; de tous les Métaux, & de la
plûpart des Minéraux. Il étoit nécessaire qu'une certaine
quantité déterminée de tout cela infusât pendant trois
jours, dans de l'urine de brebis, mêlée avec la troisiéme
partie de sa pesanteur de bouse de vache grise, qui eut été
détrempée dans de l'eau du Rhin, l'espace de neuf jours, qui
est le quarré de trois: & le nombre cubique de cette même
quantité, savoir vingt-sept jours, où un mois périodique,
étoit le tems que l'on devoit employer pour calciner toute
cette masse, & la réduire par un feu lent, en cette
prétenduë poudre de projection.
Tout cela n'épouventa point le bon homme, l'espérance d'un
grand gain lui faisoit envisager comme aisé, ce qu'un autre
n'auroit pas trouvé faisable. Il fut donc question de
chercher ce que je lui demandois. Une partie se trouva à
Avignon, & aux environs de-là, l'autre se devoit tirer de
Hollande, où l'on trouve en effet de tout ce qu'il y a au
Monde. Je lui fis ensuite comprendre, que l'Or qui avoit une
fois passé par mes mains, ne pouvoit plus être multiplié, &
qu'ainsi il devoit tâcher de ramasser de grosses sommes,
soit qu'il en payât l'intérêt, ou qu'il les prit de ses
Amis, qui seroient bien aises de participer au profit.
L'Orfévre fut le premier auquel il fit part du secret, &
qui le pria de prendre de lui cinq cens louis, à telles
conditions qu'il voudroit. Plusieurs autres l'imitérent,
mais toûjours en cachette, & chacun sous serment de ne le
révéler à qui que ce fut, non pas même à leur propre Femme;
de sorte que l'un ignoroit absolument ce qui se faisoit avec
l'autre. A mesure que l'on recevoit de l'or, on le portoit à
la maison de campagne, où j'étois le plus souvent occupé à
mettre ordre aux choses.
Enfin, quand je vis que tout étoit sur le point d'être prêt,
je dis à mon Beau-Pére, & à ma Femme, que j'allois mettre la
derniére main à l'Ouvrage; mais que comme cela demandoit
beaucoup d'aplication, & que j'avois au moins besoin de
trois jours, je les priois de ne me venir point interrompre
avant ce tems-là. Je sortis à la porte fermante, après
m'être saisi d'un Baguier, où il y avait au moins pour
soixante mille livres de Joyaux. Dès que je fus arrivé à la
Métairie, j'allai prendre un peu de repos; puis m'étant levé
de grand matin, je me chargeai de tout ce qu'il y avoit-là
de deniers, & dis au Fermier qu'une affaire de la derniére
importance, & à laquelle je n'avois, pas pensé plûtôt,
m'apellant à Arles, s'il arrivoit que ma Femme vint-là au
bout de trois ou quatre jours, comme elle me l'avoit promis,
il ne manquât pas de l'assurer de ma part, que j'abrégerois
mon Voyage autant qu'il me seroit possible; & étant monté à
cheval, je lui dis adieu. D'abord que je fus hors de la
portée des yeux de ce Païsan, je tournai de l'autre côté, &
pris la route de Lion.
Etant arrivé dans cette fameuse Ville, il se rencontra que
le Marquis de Villeneuve vint souper dans l'hôtellerie où
j'étois logé: il eut la curiosité de me connoître. Je lui
dis que j'étois Hollandois, de la Famille de Wassenaar, &
que j'étois Cornette au service de Leurs Hautes-Puissances;
Mais qu'ayant eu le malheur de tuër en duel un Enseigne du
Régiment des Gardes du Prince d'Orange, qui apartenoit à des
Personnes de très grand crédit, j'avois été obligé
d'abandonner mon Païs, de peur des conséquences; mais que ce
qu'il y avoit de consolant pour moi, c'est que je n'étois
pas sorti les mains vuides, outre qui je m'étois fourni de
bonnes Lettres de crédit. Là-dessus ce Cavalier me fit mille
honnêtetez. Je connois votre Famille, Monsieur, me dit-il,
elle est considérable dans les Païs-Bas; & pour vous montrer
que je l'estime, si vous voulez faire une Compagnie à vos
dépens dans le Régiment de Cavalerie, que je suis sur le
point de lever, il ne tiendra qu'à vous d'être Capitaine. Je
pars pour la Cour, nous pourrons faire le Voyage ensemble, &
je me fais fort de vous faire agréer au Roi. Je vous prens
au mot Monsieur le Marquis, lui répondis-je; & tirant de mon
petit doigt un Diamant de cinq cens écus, que m'avoit fourni
le baguier que j'avois pris, & qui avoit déja plusieurs fois
éblouï les yeux de ce Colonel, voilà dequoi je vous fais
présent sur le Marché. Le lendemain je me fis faire un habit
galonné d'autour de cent pistoles; je vendis mon Cheval,
m'accommodai d'un Valet de chambre, & m'étant fourni de tout
ce qui m'étoit nécessaire, nous prîmes le Coche, qui nous
mena à Paris.
Nous n'y eûmes pas été long-tems que mon Patron me fit
expédier ma Commission, & me recommanda fortement de songer
au plus vîte à lever du Monde. Monsieur de Saint Jean, qui
étoit mon Lieutenant, me conseilla d'aller avec lui du côté
de Joinville en Champagne, où il avoit de grandes habitudes,
& où, selon lui, nous devions trouver des hommes & des
chevaux à raisonnable prix. Efectivement, à peine y
avions-nous été six semaines, que nous étions à peu près
complets. Mais outre les dépenses excessives, que je faisois
de toutes les maniéres, j'eus le malheur que mon pendart de
Valet d'Avignon, que j'avois fort mal payé de ses peines, &
qui étoit de ces endroits-là, m'ayant casuellement vû, il me
reconnut. Le fripon, tant par un principe de vengeance, que
dans la vûë d'être libéralement récompensé de ma Femme, en
donna d'abord la nouvelle à Mascado. Ce rusé Juif fit de
telles diligences, & employa des gens si puissans, que
non-seulement je fus arrêté, & mis en prison peu de tems
après; mais ayant été accusé & convaincu de la derniére
friponnerie, on me dépouilla de mes restes, & on me condamna
aux Galéres pour jamais.
Voilà, Messieurs, continua Pierre Heudde, comment on arrêta
le cours de mes infâmes débauches. Vous voyez par-là que mon
Esclavage doit avoir été long. Les plaisirs que j'ai eus,
n'ont pas égalé les peines que l'on m'a fait endurer. Celui
qui gouverne tout, l'a voulu ainsi: je souffre ses châtimens
avec patience, jusques à ce qu'il ait la bonté d'y mettre
fin. Nous le plaignîmes de son malheureux sort; & Monsieur
Elliot lui ayant donné la valeur d'un écu, l'assura dans les
dispositions où il le voyoit, qu'il tâcheroit de lui rendre
service. Nous aurions bien voulu savoir de cet infortuné, &
le lieu de sa naissance, & de quelles gens il étoit issu;
mais il ne voulut jamais nous le dire: desorte que nous nous
retirâmes, en admirant la sage conduite du Tout-Puissant, à
l'égard de ses créatures, bonnes & méchantes.
Je m'étois si peu soucié d'Alger, pendant le séjour que j'y
avois fait, & j'avois été si peu curieux d'en parcourir
tous les quartiers, que je fus émerveillé, d'abord que nous
fûmes en mer, d'y découvrir des beautez qui ne m'étoient
point venuës dans la pensée. Cette charmante Ville est
située en forme d'Amphitéatre, sur le penchant d'une haute
Montagne, de sorte qu'on la peut voir toute entiére d'un
coup d'œil, quoi qu'elle soit grande, & contienne plus de
cent mille Habitans. Il n'étoit pourtant plus tems d'y
retourner pour l'examiner, & j'en avois même fort peu
d'envie. La saison étoit agréable, & nous eûmes un Voyage si
heureux, que je n'en ressentis pas la moindre incommodité.
Enfin, j'arrivai à Londres, cette fameuse & magnifique
Ville, qui éface par son lustre tout ce que j'avois vû
auparavant, le quatriéme jour du mois de Mai 1694. âgé de
soixante & treize ans, mais fort & vigoureux pour mon âge.
La premiére chose à laquelle je pensai, fut de me faire
habiller, parce que je ne voulois point me montrer à mes
Amis dans l'équipage où j'étois. Mon hôte parloit François,
je le priai de m'envoyer querir un Tailleur, qui entendit
aussi ma Langue. Cet homme étant venu, & m'ayant mené chez
un Marchand Réfugié: pendant que nous étions occupez à voir
des étoffes, il entra un homme, qui dès qu'il eut jetté les
yeux sur moi, & entendu que j'étois un Esclave de Barbarie,
fut pris d'une hémoragie, qui lui fit perdre plus de vingt
onces de sang: il n'y avoit pas moyen de l'étancher. Chacun
mettoit en usage les remédes qu'il avoit apris, mais voyant
que tout cela étoit inutile, & que l'on parloit même de
faire venir un Chirurgien pour lui ouvrir la veine, je lui
pris le petit doigt, du côte de la narine qui saignoit, & le
liai bien fort d'une éguillée de Fil, entre l'ongle & la
premiére jointure. Ce reméde, qui ne me manqua jamais, mais
dont peu de Personnes sont capables de bien oser, fit son
éfet, & fut admiré de la Compagnie. Le Marchand, qui
connoissoit le Personnage, fit venir un verre d'eau de vie,
& l'ayant pris des mains de sa Servante: A vous, dit-il,
Monsieur Massé, il faut réparer par un peu de ces esprits,
une partie de la perte que vous venez de faire.
Quoiqu'il fût jeune lorsque je sortis de chez nous, il avoit
pourtant conservé quelques traits, qui me le firent
aussi-tôt reconnoître, outre qu'il est extrêmement marqué de
la petite vérole. Vous vous appellez donc Monsieur Massé,
lui dis-je? Oui, me répondit-il, à votre service.
Connoissez-vous, repris-je, Monsieur Elliot, Consul à Alger?
Très-particuliérement, me répondit-il. Hé bien, repris-je,
voilà une Lettre qu'il m'a chargé de vous rendre. Il prend
la Lettre, l'ouvre & se met à la lire: mais venant à
l'endroit où il étoit fait mention de moi, il la pose avec
précipitation sur le Comptoir, contre lequel il étoit apuyé,
& se jette à corps perdu sur mon cou, sans prononcer une
seule parole.
Quelque effort que j'eusse fait pour me posséder, il me fut
impossible de proférer un mot de long-tems; nous nous
tenions collez comme deux Statuës de pierre, & je croi que
nous serions morts de joye l'un sur l'autre, si on n'eût
pris soin de nous séparer. Vous sortez d'esclavage, mon
très-cher Frére, me dit-il la larme à l'œil, & vous êtes
sans doute destitué des biens du monde. Le Ciel m'a beni
pour nous deux; venez chez moi joüir le reste de vos jours,
& de mon abondance, & de votre liberté. Il est juste que
vous gouverniez à votre tour: moi, ma femme & mes enfans,
serons maintenant vos Esclaves: je veux que vous commandiez
chez moi, & je prétens être le premier à vous obéir. Je
voulus répondre à ses civilitez, & lui faire comprendre
qu'un homme de mon âge seroit un objet peu agréable à de
jeunes gens; qu'il valoit mieux que je me mise chez quelque
Etranger, qui seroit obligé en le payant de souffrir de mes
infirmitez. Mais il m'interrompit d'abord; & ayant donné
ordre au Tailleur d'achever au plus vîte mon habit, il me
mena à sa maison.
Tout ce que j'ai dit de mon Frére n'est absolument rien au
prix de ce que fit sa Famille: ma Sœur, son épouse, & mes
neveux & niéces ses enfans, pensérent me manger tout vif de
joye. On me donna un très-bel apartement pour me loger, & un
Domestique pour me servir dans toutes mes nécessitez.
Le Grand, un de mes compagnons de voyage, ayant apris mon
arrivée, me fit la grace de me venir voir. Il me raconta
comment après avoir quité Goa, il étoit passé dans l'Isle de
Java, où il avoit eu le bonheur de s'introduire chez Mr de
St Martin, qui l'avoit introduit chez Mr. Van Reden,
Gouverneur de Batavia, & par le moyen duquel il avoit eu
occasion de profiter des leçons de Mathématique, que je lui
avois données, en exerçant la Charge d'Ingénieur en
plusieurs favorables rencontres: ce qui l'avoit mis en état
de vivre honnêtement le reste de ses jours. Il m'apprît
aussi que la Forêt étoit mort en ces quartiers-là fort à son
aise; mais il ignoroit ce que les autres étoient devenus.
S'il faut rendre justice à ce galant homme, j'avouë
franchement que ses fréquentes conversations n'ont pas peu
contribué à me remettre en mémoire quantité de
circonstances, dont je n'avois presque plus la moindre idée;
& que quoiqu'il s'en faille beaucoup que cette relation soit
telle, qu'elle auroit paru au jour, si j'avois pû conserver
mes Journaux, ou que j'eusse eû par tout la commodité de
dresser de justes Mémoires; sans lui, elle auroit été encore
bien moins complete.
Si j'ai oublié bien des choses, je n'ai en récompense rien
avancé dont je n'aye été le témoin, ou qui ne me soit venu
de premiére main. Et j'aurois donné cette relation de mes
Voyages au Public il y a dix années, si des raisons fortes,
& entr'autres deux, ne m'en eussent empêché. La premiére de
ces raisons, est que mon frére ayant eu part aux grandes
Fermes en France, y avoit si-mal réüssi, qu'il s'étoit vû
obligé de tout abandonner, & de venir s'établir en
Angleterre, où il fait le moins d'éclat qu'il lui est
possible; de peur qu'on n'aprenne de ses nouvelles à la
Cour, & qu'on ne lui fasse des affaires. L'autre n'est pas
de moindre poids; elle me touche en particulier.
J'aprehendois que mon Livre ne donnât l'envie à quelque
Monarque insatiable de vouloir conquérir le Roïaume dont je
fais la description, & qu'on me forçât de servir de guide à
ceux qui seroient employez pour une expédition si dificile.
Je suis las de voyager, & mon âge ne me permet plus de
suporter les fatigues, que j'ai endurées autrefois. Mes
Neveux se sont chargez du soin de ce Manuscrit après notre
mort; de sorte que, lorsqu'on le verra, on peut être
persuadé que mon Frére & moi ne sommes plus au monde.