CHAPITRE XIII.

_Contenant ce qui étoit arrivé au reste de l'Equipage

pendant l'absence de l'Auteur; & la suite de leurs aventures

jusques à leur départ de ce Païs._

Vous savez, au reste, continua-t-il, que quand vous vous en

allâtes, nous étions occupez à construire une Barque pour

notre transport. Dans les commencemens chacun travailloit à

ce Vaisseau avec beaucoup d'empressement, mais à mesure que

nous voyions avancer l'Ouvrage, le zéle de nos gens se

ralentissoit. La petitesse de ce Bâtiment faisoit peur à la

plus grande partie; outre cela, on s'accoûtumoit

insensiblement sur ces Côtés Australes, où il se passoit peu

de jours qu'on ne découvrît quelque chose de nouveau &

d'utile pour le soûtien de la vie. Cinq mois s'écoulérent

avant que le petit Bâtiment fut agréé. Comment agréé,

interrompis-je, & où prîtes-vous de quoi je vous prie? Le

Capitaine, reprit-il, avoit conservé fort précieusement la

plûpart de ses Provisions: il avoit encore du Lard enfumé,

du Beure, de l'Huile, du Sel, du Biscuit, de la Chandelle:

le reste consistoit en tout ce que nous pûmes rassembler ici

de propre à substanter le Corps humain. Quand tout fut prêt,

il fit assembler l'Equipage, & ordonna à tous ceux qui

voudroient passer avec lui de se tenir prêts. Je ne veux,

nous dit-il, forcer personne, pour moi, je m'en vai hazarder

de passer: le Voyage est dangereux, mais il faut espérer que

celui qui nous a gardez jusqu'à Présent, aura soin de nous à

l'avenir. Plusieurs se déterminérent sur le champ, d'autres

ne savoient à quoi se résoudre: enfin, nous résolûmes au

nombre de seize que nous étions, de rester ensemble en ce

Païs, après pourtant que les autres nous eurent promis avec

Serment, d'employer leur crédit & leurs priéres, pour porter

le Roi de Portugal à avoir pitié de nous, & à donner ordre

au premier Vaisseau qui iroit, ou aux grandes, ou aux

petites Indes, de nous venir tirer d'ici. Nous ne nous

quittâmes qu'avec beaucoup de regret, & après avoir bien

versé des larmes. Ils levérent l'Ancre un matin à la pointe

du jour, avec un médiocre Vent de Zud-quart-au-Zud-Ouest,

qui les emporta avec tant de véhémence, à quoi le Reflux

contribuait aussi beaucoup, qu'en moins de deux heures, nous

les avions entiérement perdus de vûë. Ce départ favorable

nous faisoit envier leur bonheur, nous aurions souhaité

d'être avec eux, puisque nous ne pouvions pas douter, si

cela continuoit, qu'ils n'arrivassent en peu de tems au Cap

de Bonne Espérance. Le Vent resta ainsi plus de deux jours,

au troisiéme sur le midi il tourna, nous eûmes le cinq &

sixiéme fort mauvais tems: ainsi nous ne saurions dire ce

que les bonnes gens sont devenus.

N'étant plus attachez au rivage de la Mer, nous allâmes nous

établir dans un Valon, situé à quatre petites lieuës d'ici.

Cet endroit, qui est arrosé d'un petit Ruisseau poissonneux,

est assurément fort agréable: il y croit une grande quantité

de Racines, grosses comme des Béteraves, qui sont

excellentes lorsqu'elles sont bien cuites. Du coté du

Zud-Zud-Est, il y a un Bois d'une considérable étenduë, où

nous avons en abondance des Pommes, des Poires, des Noix, &

autres Fruits fort agréables. L'autre côté nous fournit des

Pois & des Féves autant que nous en avons besoin. Notre

Capitaine nous avoit laissé tous les Instrumens dont il

pouvoit se passer, nous avions des Armes à feu, du Plomb, de

la Poudre, des Cordes, des Haches, des Pailes, Marteaux,

Scies, Cloux, Fil, Aiguilles, Alumettes, Pots, Marmites,

Chauderons & autres Ustenciles. Nous nous chargeâmes de tout

ce Bagage, & allâmes en cet endroit-là construire deux

Barraques fort logeables, qui ont assez l'air de Maisons de

Païsans, & que nous avons si bien couvertes de Joncs, que

nous n'y craignions ni vent, ni pluye.

Il y avoit autour d'un an que nous demeurions-là, que nous

ne nous étions presque pas écartez, sur tout nous n'avions

rien vû à droite, ou du côté de l'Ouest, qui ne nous

présentoit que des hauteurs assez stériles: Personne ne

s'étoit encore avisé d'y monter jusqu'au sommet. Trois de

nos Camarades résolurent un jour d'y aller à la Chasse, & de

voir en même tems s'ils ne découvriroient rien de nouveau.

Il leur fallut autour de trois heures pour passer la

Montagne, de-là ils entrérent dans un Bois fort épais, où

ils firent deux lieuës de chemin, sans avoir aucune aparence

d'en sortir. Dans l'incertitude où ils étoient s'ils

devoient s'en retourner ou passer outre, l'un d'eux dit,

qu'il entendoit quelques voix confuses, qui avoient assez de

ressemblance à celle d'un Homme. Cela surprit un peu les

autres, ils avançoient pourtant de ce côté-là, & ayant mis

l'oreille en terre, ils reconnurent que ce qu'il avoit dit

étoit véritable: Deux furent d'avis qu'il falloit aller voir

de près ce que c'étoit, l'autre au contraire s'y opposa fort

& ferme, il soûtenoit que ce ne pouvoient être que des

Sauvages, qui ne leur donneroient aucun quartier s'ils

tomboient entre leurs mains. En même tems qu'il prononçoit

ces paroles, ils découvrirent à cent pas d'eux, & au

travers de quelques broussailles, un grand coquin, couvert

d'une peau de bête, qui les ayant sans doute aperçûs,

couroit aparemment avertir ses Compagnons qu'il y avoit

capture à faire; du moins c'est la pensée qu'ils en avoient:

ainsi ne croyant pas à propos de les attendre, ils

rebrousserent chemin, & enfilérent la venelle à toutes

jambes. L'expérience leur avoit apris qu'il faut observer le

Soleil ou les Etoiles, lors que l'on s'engage dans une

Forêt, où l'on n'est pas bien connu, ils y avoient si bien

pris garde, qu'ils en sortirent presque par le même endroit

où ils y étoient entrez. Lorsqu'ils vinrent sur les

hauteurs, ils reprirent un moment haleine; il n'y avoit

plus-là tant de danger qu'on les coupât, que dans le Bois,

où, peut-être par un principe de terreur panique, ils

s'imaginérent avoir entendu plusieurs fois du bruit, comme

de gens qui les poursuivoient.

Nous connûmes bien à leur arrivée qu'ils avoient eu

l'épouvente; ils étoient défaits & moüillez de sueur comme

s'ils étoient sortis de l'eau, mais nous ne pensions

nullement à ce qu'ils nous dirent. Nous fûmes extrémement

alarmez d'un recit si peu attendu, nous ne savions de bonne

foi si nous devions tout abandonner ou non, & aller camper

de l'autre côté de la Riviére. Les plus résolus

encouragerent les autres, on se reposa sur les armes à feu

que nous avions. Pour moi, je fus d'avis que nous devions

nous fortifier: trois ou quatre Campagnes que j'avois faites

autrefois, m'avoient apris comment il faut ce précautionner

contre l'Ennemi; on s'en raporta à ce que je trouverois à

propos de faire. Ce soir-là on se contenta de poser des

Sentinelles de peur de surprise.

Le lendemain je marquai dés la pointe du jour, un Quarré,

dont les faces avoient trente-cinq pas Géométriques de

longueur, qui environnoit nos deux maisons: nous nous mîmes

ensuite à remuer la terre d'importance, & commençâmes par un

simple Parapet de quatre pieds de hauteur, pour nous mettre

à couvert des coups des Attaquans, au cas qu'ils

s'avisassent de nous venir chercher-là. Nous rehaussâmes &

élargîmes après nos Ouvrages, tellement que le Rempart avoit

vingt pieds de base, & six de hauteur, avec un Parapet de

cinq pieds au dessus. La terre que nous avions employée à

cela, nous avoit donné un Fossé suffisamment large &

profond. Je laissai à la face opposée à celle de la

Montagne, une Echancrure de six pieds seulement, que je

couvris encore d'une petite Lunette, & où il y avoit une

sortie pourvûë d'une Traverse. Tout cela fut achevé en sept

semaines: Cependant nous n'entendions parler de rien, nous

ne pouvions pas nous empêcher de railler quelquefois ceux

qui nous l'avoient donné si chaude.

Personne au commencement n'osoit s'éloigner pour aller aux

Provisions; alors on n'en faisoit plus de difficulté, mais

cela ne dura pas long-tems. Deux des nôtres étant allez au

Soleil levant à la picorée, eurent le malheur de ne plus

revenir: peut-être furent-ils assez imprudens pour s'exposer

plus que les autres n'avoient fait, du moins ils en avoient

parlé plusieurs fois. Leur perte nous donna beaucoup

d'inquiétude: cette circonstance nous fit encore mettre des

Palissades autour de notre Forteresse.

Comme nous étions occupez à cet Ouvrage, nous aperçûmes une

troupe de monde qui décendoit de la Montagne à grands pas.

Cette vûë nous surprit, sur tout dans un tems où trois de

nos Camarades étoient allez à la Chasse, de maniére que nous

n'étions que onze. Je commandai à mes Gens de bien charger

leurs Fusils & de ne se point faire voir jusques à ce que

l'Ennemi fût parvenu au Fossé, où on le saluëroit d'une

décharge de cinq coups au moins. Quand les Drôles furent à

portée, nous reconnûmes fort bien qu'ils étoient Sauvages:

ils pouvoient être autour de soixante & dix hommes, tous

grands & bien faits, couverts de peau jusques sur les

jambes, & chargez d'Arcs & des Fléches: une grande partie

avoit des Massuës de cinq à six pieds de long. Aparemment

que les Fripons nous avoient épiez avant que de venir

attroupez, car ils ne paroissoient nullement surpris de voir

l'Ouvrage que nous avions fait. Personne des nôtres ne se

montroit, une grosse branche feuilluë que j'avois mise à

l'endroit, d'où je les observois, les empêchoit même de me

voir: de-sorte qu'il y a aparence qu'ils se flâtoient de

nous surprendre, aussi venoient-ils le plus tranquillement

qu'il leur étoit possible.

Ils aprochérent de cette sorte jusques sur le bord du Fossé;

là ils s'arrêtérent, ne sachant de quel biais s'y prendre

pour parvenir jusques dans la Place. Je ne crus pas leur

devoir donner le tems d'examiner les choses de plus près, je

dis à cinq de mes gens de tirer adroitement dessus, & de

recharger au plus vite, afin de n'être pas sans feu. Ils

s'en aquitérent effectivement si-bien, qu'ils en jetterent

trois par terre.

Ce coup les épouventa, ils ne savoient à quoi attribuër la

chute si subite de leurs Camarades: Ils avoient vû à la

verité le feu & la fumée de nos Armes, mais je doute fort

qu'ils eussent découvert ceux qui avoient tiré: ce devoit

être la Foudre, ou quelque Démon qui les eut frapez; les

cris épouventables qu'ils se mirent à faire, en regardant

tous vers le Ciel, nous le fit au moins juger. Profitons de

l'épouvente de ces misérables, dis-je à mes Camarades, que

les cinq autres donnent feu: cette décharge, avec le coup

que j'y joignis, en culbutant encore deux: cela redoubla

leur étonnement. Alors nous nous montrâmes tous à la fois,

en criant tous comme des perdus; les cinq premiers donnerent

en même tems encore feu, & en coucherent deux autres sur le

carreau. Nous les aurions tous exterminez de cette maniére,

mais ils ne furent pas si fous de rester-là plus long-tems.

Sept des plus forts se chargerent chacun d'un homme, & se

mirent à fuïr, comme si une armée les avoit poursuivis.

Les trois absens de notre bande n'étoient pas si éloignez de

l'autre côté, qu'ils ne nous entendissent fort bien tirer:

ils se doutérent bien qu'il faloit qu'il y eut quelque

chose, puis que nous n'étions pas gens à brûler notre poudre

sans une grande nécessité: ils demeurerent quelque tems

cachez dans un buisson, tout chargez de gibier qu'ils

étoient; vers le soir ils s'avancérent, & furent ravis de

voir de loin, la Sentinelle, qui se promenoit exprès sur le

Parapet, afin de montrer qu'il n'y avoit point de danger.

La crainte où nous étions que ces Scélérats ne revinssent

plus forts & mieux résolus, nous fit au plûtôt achever nos

Palissades: nous fraisâmes aussi le Rempart au défaut du

Parapet. Outre cela il fut résolu que quelques-uns de nos

gens iroient chacun à son tour aux Dunes, prendre les deux

plus petites piéces de Canon que notre Capitaine y avoit

laissées. On eut bien de la peine à les traîner jusques dans

notre Fort, cela nous prit beaucoup de tems. Nous fîmes

ensuite provision de petits cailloux, dont notre Ruisseau

étoit assez bien pourvû, afin d'en tirer à cartouches.

Cependant nous n'entendions plus parler de la moindre chose.

Huit mois se passérent de la sorte, nous ne pensions presque

plus à ces misérables, lors qu'un Dimanche à midi, que nous

étions occupez à prendre notre repas, la Sentinelle nous

donna l'alarme. Là-dessus je courus reconnoître ce que

c'étoit, & Dieu fait si je fus étonné de voir la Montagne

couverte d'une fourmillée de nos Ennemis, qui venoient comme

une troupe de Loups affamez, tâcher de nous dévorer. Il ne

faut pas mentir, le plus hardi d'entre nous trembloit de

peur, nous ne doutions point que les Coquins ne vinssent

résolus, ou de mourir, ou de vaincre, & qu'ils n'eussent

pris toutes les précautions nécessaires pour bien exécuter

leur dessein. Ils aprochoient tranquillement; j'étois

d'avis, comme la premiére fois, que nous devions nous

cacher, & attendre à tirer jusques à ce qu'ils fussent sur

le Glacis, mais le Grand crut au contraire, qu'il faloit les

intimider de bonne heure, & nous servir de notre Canon,

puisque nous en avions. En effet, d'abord que nous les vîmes

à trois ou quatre cens pas de notre Fort, on donna feu d'une

piéce. Nous ne pûmes pas voir si ce coup fit quelque effet

ou non, mais ils s'arrêtérent tout court: là-dessus nous

déchargeâmes l'autre, qui en emporta plusieurs, ce que

quelques-uns de nos Camarades, qui étoient au dessus du

vent, protestoient avoir fort bien vû. Quoi-qu'il en soit,

cela ne les épouventa pas; au contraire, ils recommencérent

leur marche, & avancérent à grands pas. Ils étoient au moins

quatre cens: ce nombre de gens résolus étoit trop supérieur

au nôtre. Aussi-tôt qu'ils furent à portée, nous fîmes feu

dessus de toute notre puissance. Tout cela ne les rebuta

point, & nonobstant la perte du monde qu'ils faisoient, ils

vinrent jusques à nos Palissades, devant lesquelles les uns

se courboient, & les autres leur montoient sur le dos, se

jettoient par dessus avec beaucoup de promptitude, & une

fureur épouventable. Nos Canons chargez de pierre faisoient

pourtant des merveilles: & avec tout cela, s'ils se fussent

avisez de nous attaquer de plusieurs côtez à la fois, comme

ils ne le firent que d'un seul, nous êtions infailliblement

perdus. Nos Fraises même nous furent d'un grand secours, ils

n'avoient point d'instrumens propres à les arracher, & ils

ne pûrent en rompre que deux. Cette ouverture donna lieu a

l'un des plus hardis de grimper jusques sur notre Parapet,

où d'autres se mettoient en posture de le suivre; mais trois

des nôtres s'étant jettez à corps perdu dessus, les

passérent au fil de l'Epée; ce qui les fit rouler du haut en

bas. Enfin, cette fougue se passa, à la vûë de trois ou

quatre des plus grands, qui commencérent à prendre la suite,

tout se mit à la débandade, & après trois heures de Combat,

ils nous abandonnérent avec infiniment plus de rapidité

qu'ils n'étoient venus à nous.

Nous fûmes ravis de cette heureuse délivrance, que nous

pouvions bien compter pour une. Le lendemain nous sortîmes

pour voir le carnage que nous avions fait; nous trouvâmes

septante-deux morts, & treize malheureux qui vivoient

encore, & que nous achevâmes à coups de crosses de Mousquet:

& après avoir fait une grande fosse, nous les jettâmes tous

dedans, de peur que leur puanteur n'infectât l'air, & nous

causât quelque maladie. Un de ceux qui étoient montez sur le

Parapet, pour punir l'audace de ces téméraires, qui

vouloient nous escalader, reçut un coup de Fléche à la

cuisse, dont il guérit peu de tems après: ce fut le seul

blessé que nous eûmes.

Cette Escarmouche redoubla de nouveau les soins que nous

prenions de notre conservation; nous redoutions toûjours nos

Ennemis batus, parce que nous apréhendions que le tems ne

les rendît sages. Mais nous ne les avons plus vûs depuis, ni

n'en avons jamais entendu parler, non plus que de nos deux

Camarades, que les Pendarts avoient assurément massacrez &

mangez.

A propos de manger, interrompis-je, il me semble qu'il est

tems de penser à sonner la nape, allons dîner si vous m'en

croyez; après nous verrons ce que nous aurons à nous dire.

Tout ce qui s'est passé depuis ce tems-là, ne mérite pas

votre attention, reprit Normand. Etes-vous encore tous en

vie? lui demandai-je. Non certes, me répondit-il, il en est

mort quatre depuis deux ans, il y en a un autre qui se porte

fort mal: peut-être que votre vûë contribuëra à son

rétablissement; je suis du moins persuadé que lui & les

autres seront charmez de vous voir. Allons les joindre, je

vous en prie, nous avons encore assez de tems aujourd'hui,

les pauvres gens ne saurons ce que nous sommes devenus.

Quoique nous ne fussions pas encore bien délassez des

fatigues des jours précédens; après avoir mangé un morceau à

la hâte, nous nous mîmes en chemin.

Le Soleil étoit couché il y avoit long-tems, lorsque nous

vînmes au gîte; mais le Ciel étoit serain, & la Lune presque

pleine. Je ne pûs pas m'empêcher de rire, lorsqu'étant à

cent pas du Fort, nous entendîmes crier: Qui va-là? & que

Normand répondit: Ami. Ce ne fut pourtant pas encore tout.

Vous n'êtes sortis que deux, dit le Factionnaire, & je vous

vois davantage; Officier, hors de la Garde. A ces mots, le

Grand fort, & vient le Fusil à la main, reconnoître qui nous

étions. J'étois charmé de cette bonne Garde, sur tout alors,

que je venois d'un Païs où l'on ne sait ce que garder

signifie. Normand qui s'étoit avancé, alla déclarer qui nous

étions. Les autres qui apréhendoient toûjours d'être

surpris, s'étoient aprochez, & l'avoient oüi, de sorte

qu'ils vinrent tous à la fois fondre sur nous, & pensérent

nous abîmer de caresses. Ce fut-là qu'il falut recommencer

le recit de nos Fortunes, & entendre de durs reproches de

n'en avoir pas profité.

Que cherchez-vous, mes Amis, dit Le Grand, des Trésors & des

Empires? Qu'avons-nous besoin d'autres choses, que de

médiocres alimens & d'un simple vétement? Vous étiez dans un

lieu où vous joüissiez de ces deux avantages à la fois: tout

le monde y est égal, il n'y a que quelques personnes pour

qui les autres ont une petite déférence volontaire, à cause

de leurs vertus, & des soins qu'ils prennent d'administrer

la Justice parmi eux; vous étiez même familiers avec le Roi,

qui vous nourrissoit de la graisse d'un Païs abondant &

fertile, d'un Païs de bénédiction & de paix, d'où les

Soldats, aussi-bien que les Bourreaux, sont bannis, & où le

sang de l'homme est sacré & à l'abri de la rage & de la

tyrannie des Grands: que vouliez vous davantage, je vous en

prie? Allez où vous voudrez, vous n'en trouverez jamais tant

ailleurs. Mais c'est le foible de la plûpart des hommes; ils

se contentent rarement de ce qu'ils possédent; en quelque

état & en quelque lieu qu'ils se trouvent, ils croyent

toûjours qu'il faut qu'ils en changent pour être heureux.

Toute cette Morale est inutile, reprit la Forêt, nous en

sommes sortis, & nous n'y retournerons point, dûssions-nous

crever de faim autre part. Il a raison, poursuivis-je, lors

que les fautes sont faites, il est inutile d'y plus penser,

à moins que ce ne soit pour nous servir d'exemple dans les

occasions. Si un bonheur semblable nous arrive une autre

fois, peut-être en saurons-nous mieux profiter.

Le lendemain nous allâmes querir le reste du bagage, que

nous avions laissé proche de la Riviére, & dont nous

croyions pouvoir tirer quelque utilité, & nous vînmes ranger

avec les autres, dans le dessein de finir-là nos jours.

Je fus fort édifié de voir le bon ordre que le Grand tenoit

dans ce Fort, pour ce qui concernoit les mœurs; il étoit

défendu, sous peine de correction publique, de proférer la

moindre parole deshonnête. Le matin & le soir il faisoit une

Priére, où tous assistoient; car encore qu'ils fussent pour

la plûpart Catholiques, ils vivoient ensemble comme s'ils

avoient été d'une même Religion. Ils faisoient tous

profession d'aimer Dieu & leur Prochain autant qu'eux-mêmes:

Chacun savoit son tour, pour aller aux Provisions, pour

faire la Cuisine, pour la Garde, & ainsi du reste: Les

autres se promenoient, ou s'occupoient à ce qu'ils

vouloient. Il nous fut assez aisé de nous accommoder aux

maximes de cette petite République. Le malade que j'avois

trouvé-là, guérit; de sorte que notre Société étoit composée

de douze personnes.

Nous fûmes vingt-sept mois ensemble, sans qu'il arrivât

aucun changement considérable parmi nous; mais alors un de

nos Camarades mourut: il s'apelloit Gascagnet, & étoit

Cévénois. Il y avoit des années qu'il étoit extrémement

incommodé d'un asthme, qui l'avoit rendu maigre comme du

bois. Lorsqu'il fut mort, je demandai la permission de

l'ouvrir; on me l'accorda volontiers. Je me servis pour

cette Opération de quelques méchans Rasoirs & Ciseaux que

mes Camarades avoient conservez. Je trouvai les poumons de

ce cadavre presque sans humeur, retirez & secs comme une

éponge. La trachée artére étoit dure, infléxible, & assez

ouverte pour y faire passer un œuf. Le foye étoit verd,

il avoit une de ses parties graveleuse, l'autre attachée aux

reins, qui paroissoit toute ulcérée. Je trouvai quatre

pierres de la grosseur d'un noyau de prune, dans la bourse

du fiel, lequel étoit jaune comme de la cire. Pour le

cœur, il paroissoit autant beau extérieurement qu'on le

pouvoit souhaiter; mais l'ayant ouvert, je trouvai une

ouverture au _septum medium_, de la grandeur d'un sou, bordé

d'une membrane, qui sans doute s'y étoit formée, pour

empêcher qu'elle ne se fermât.

J'avouë que cela me surprît, y ayant pourtant un peu fait

de réfléxion, je conjecturai que cet homme, ayant toûjours

eu de la difficulté à respirer, & ses poumons ne pouvant par

conséquent pas être suffisamment rafraîchis, la nature y

avoit voulu remédier, comme elle y suplée par d'autres voyes

aux enfans, qui sont encore dans le ventre de leur mére, &

qui en effet ne respirent point du tout, en ce que la

circulation du sang se fait en eux d'une toute autre maniére

que dans la suite. Car au lieu qu'ici, le sang contenu dans

les veines, & porté des extrémitez du corps vers le cœur,

où il entre par la veine cave, se décharge dans, la cavité

droite, d'où il passe dans la veine artérieuse, puis dans

l'artére veineuse, & de-là dans la cavité gauche du cœur,

d'où il est porté aux extrémitez de l'animal par l'aorte,

qui s'abouche par ses ramaux avec ceux de la veine cave: là

au contraire, le sang qui sort de la cavité droite, passe

immédiatement du tronc de la veine artérieuse dans l'aorte,

tandis qu'il en passe aussi immédiatement de la veine cave

dans le tronc de l'artére veineuse, qui de-là entre & se

dilate dans la cavité gauche du cœur.

Je ne remarquai rien d'extraordinaire dans les intestins.

Les uretéres & les reins étoient pleins de gravier: de sorte

qu'il n'étoit pas surprenant que ce pauvre corps se fût

toûjours plaint, & fût mort à la fleur de son âge, n'ayant

encore que trente-quatre ans. Nous l'enterrâmes dans la

Contrescarpe.

Pas six semaines après nous eûmes un horrible Tremblement de

terre, qui fut suivi d'une Tempête aussi furieuse que j'en

aye vû de ma vie. La Montagne qui étoit au Couchant de notre

Fort, se fendit en deux depuis le sommet jusqu'au pied: en

même tems un Torrent d'eau limonneuse en sortit avec une

impétuosité extraordinaire. Par bonheur il ne descendoit

point directement vers nous, autrement nos Ouvrages auroient

couru beaucoup de risque: cette ravine dura jusqu'au

lendemain; toute notre Valée étoit sous l'eau, & nous fûmes

trois jours sans pouvoir battre la Campagne. Lors que le

mauvais tems fut passé & nos prairies séchées, nous

montâmes sur la Montagne pour voir une partie des ravages

qu'il y avoit causez. Nous trouvâmes que l'ouverture dont je

viens de parler, étoit au moins de vingt Toises, ou cent

vingt pieds en bas, & de plus de cinquante en haut. Je

m'aperçûs le premier, qu'une Fontaine qui étoit proche de

sommet, avoit disparu; & comme je vis que les autres la

cherchoient, je leur recitai cet Impromptu:

_Vous n'êtes plus, belle Fontaine,_

_Un tourbillon fatal a fermé vos conduits:_

_Le Ciel, quand il voudra, soulagera ma peine,_

_Et mettra fin un jour de même à mes ennuis._

Ce changement nous surprit tous; mais ce qui nous étonna

davantage, c'est que la moitié de la Forêt, qui étoit au

bas, de l'autre côté, étoit abîmée, & qu'au lieu d'arbres

qu'il y avoit, il n'y paroissoit plus qu'un Lac d'une fort

grande étenduë. Ces prodigieux événemens nous donnérent

occasion d'admirer les Ouvrages de la Providence.

Le Grand étoit triste de la perte de cette Fontaine; parce

que souvent nous allions nous divertir par-là autour, & que

nous étions bien-aise de nous y rafraîchir de son eau, qui

étoit merveilleusement belle & claire. Il ne pouvoit pas

comprendre quelle relation ce Jet d'eau avoit avec ce Rocher

fendu: les autres en étoient encore plus étonnez que lui. Ne

voyez-vous pas, leur dis-je, que pour faire une telle

ouverture à ce grand corps, il a falu que les petites

parties, qui en composent les deux moitiez, se soient

aprochées, & qu'ainsi les conduits par où passoit l'eau, qui

formoit ce petit Jet, se sont fermez, ni plus ni moins que

les pores d'une éponge se ferment à proportion qu'on la

serre. Je ne sai si vous raillez, dit l'un d'eux, on le

diroit presque à votre mine: mais ce que vous dites-là,

paroît assez vrai-semblable. Sans doute que je raille,

repris-je, il y a une raison naturelle & phisique de ce que

vous admirez, que ceux qui ont la moindre teinture de

Philosophie, n'ignorent point. Nous ne savons ce que c'est

que Philosophie, dit le Grand; mais si vous croyez que nous

soyons capables de vous entendre, vous nous ferez plaisir

de philosopher avec nous sur notre Fontaine. Je le veux

bien, lui répondis-je, nous n'avons rien autre chose à faire

à présent, mais à condition que cela ne me fera point réputé

à pédanterie.

Le Globe que nous habitons, est composé, leur dis-je, d'un

nombre innombrable de différentes petites parties. Les

principales sont les terrestres & les aqueuses. Ce composé

tourne en vingt-quatre heures autour de son propre centre.

Comment, interrompit Le Grand, la Terre tourne? Oüi, oüi,

reprit La Forêt, je lui ai entendu expliquer ce phénoméne

ailleurs si clairement, qu'il n'y a pas lieu d'en douter.

Tant clairement qu'il vous plaira, repartit le Grand, je ne

croirai jamais rien au préjudice de mes sens, & de

l'Ecriture Sainte, où l'on trouve une quantité de passages

formels, qui ruïnent positivement ce que vous avancez. Vos

sens vous trompent souvent, cela est aisé à prouver,

continuai-je; & pour ce qui est de l'Ecriture, il est sûr

que le but du Saint Esprit n'a jamais été de nous rendre

Mathématiciens & Philosophes, puis qu'autrement il auroit

eu soin d'éclaircir des endroits de la Génése, au sujet de

la Création, qui embarassent bien des gens, & qu'un Prêtre

du Païs, où nous avons été La Forêt & moi, remarqua d'abord

qu'il en entendit parler. Il n'auroit pas manqué de même de

nous aprendre au vrai la proportion de la périférie d'un

Cercle à son diamétre, lorsqu'il traite de la Mer de cuivre,

que Salomon avoit fait mettre dans son superbe Temple, &

qu'il prétend-là être, suivant l'opinion du Vulgaire, comme

de trente à dix, ou de vingt & un à sept; au lieu qu'elle

est comme de vingt-deux à sept, ou du moins il s'en faut peu

de chose, comme cela se démontre dans les Mathématiques.

Dieu bégaye avec nous, pour se rendre intelligible, il

s'accommode au langage des hommes: lorsqu'il parle à sa

maniére, il nous est impossible de l'entendre: ce qu'il dit,

sont des mistéres que nous ne saurions pénétrer. Tout cela

est aisé à comprendre, & n'aporte ici aucune difficulté.

Suposant donc que la Terre tourne, les parties les plus

agitées doivent être celles qui s'éloignent de son centre

avec le plus d'impétuosité, comme il est facile de le

prouver par plusieurs belles expériences: cela étant, l'eau,

qui outre le mouvement de tout le corps qui est emporté, en

a un particulier, qui la rend liquide, doit par conséquent

prendre les devans. Ensuite vient l'air, qui est un autre

liquide composé de parties beaucoup plus subtiles & plus

agitées que celles de l'eau: ce qui le fait encore passer

devant, & former autour du globe terrestre une espéce de du

duvet, qui compose notre Atmosphére, & s'étend environ

jusqu'à deux lieuës de distance autour de la superficie de

la Terre: & c'est, pour le dire en chemin faisent, dans cet

Atmosphére que se forment la pluye, la neige, les éclairs,

le tonnerre & en général tous les Météores.

Attendez, dit Le Grand, selon votre Philosophie, les corps

qui sont le moins en mouvement, doivent rester le plus près

du centre de notre Globe, les parties acqueuses sont en plus

grand mouvement que les terrestres, donc l'eau doit

nécessairement couvrir toute la superficie de la Terre, &

ainsi nous devons avoir un déluge continuel: ce qui n'est

pas.

L'objection est bonne, lui répondis-je, & il est assurément

vrai que si Dieu par sa Toute-puissance aplanissoit les

Montagnes, & mettoit au niveau des Valées en général tout ce

qu'il y a de hauteurs, le sec n'aparoîtroit plus nulle part.

C'est un argument dont on pourroit peut-être même bien se

servir pour favoriser la possibilité d'un déluge universel,

n'étoit que le Texte y parle devant & après de Montagnes.

Mais vous devez considérer que la Nature ne peut pas

toûjours avoir son cours libre, à cause des obstacles qui

l'en empêchent. L'eau d'une Riviére doit, suivant les Loix

qui sont prescrites, suivre la pente de ses lits; cependant

il arrive qu'un vent impétueux l'arrête, & la fait même

remonter vers sa source. Les Montagnes & les Rochers que la

Providence a formez, sont des Barriéres, que l'Océan ne

sauroit franchir, comme la liqueur qui est dans un Vase ne

sauroit surpasser ses bords: mais abaissez ces bords, ainsi

que je le disois tantôt des Montagnes, & vous verrez

qu'elle passera d'abord par dessus.

Je reviens donc à mon sujet & je dis que n'y ayant point de

vuide dans le monde. Point de vuide dans le monde!

interrompit Le Grand. Ah! je me rends, repris-je. Non, j'ai

tort, repartit-il, de vous interrompre si souvent;

poursuivez, je vous prie, vous avez bien fait de m'arrêter,

car je connois bien que j'allois dire des sottises, je ne

dirai plus mot d'aujourd'hui. Aussi-tôt, poursuivis-je, que

quelques parties d'air ou de feu, plus subtiles & plus

agitées que les autres, montent, il faut nécessairement

qu'il en décende une quantité équivalente d'autres en même

tems, qui viennent prendre leur place, ce qui cause une

espéce de tention sur l'eau, laquelle lui fait remplir

jusqu'aux moindres intervales, où ces petites parties

peuvent pénétrer. Or il faut savoir que la plûpart des

Montagnes sont creuses vers le bas, comme vous le voyez en

celle-ci, présentement qu'elle s'est ouverte: & d'autant que

la Terre est poreuse, & pleine de crevasses & de conduits,

il arrive que la Mer force ces passages, & vient remplir ces

Montagnes creuses jusqu'au niveau de l'océan.

Je vous entends, dit Le Grand, il n'en est pas besoin de

davantage: vous voulez dire que la Mer étant aussi haute que

les plus hautes Montagnes, comme tout le monde l'avouë, &

qu'il est aisé de le voir lors que l'on est sur les Côtes,

l'air qui presse l'eau de l'Océan, la force de passer par

les bas conduits de la Terre, & à monter jusqu'au sommet des

Rochers, d'où elle sort par filets, qui forment les

Fontaines dont il s'agit, ni plus ni moins que la Liqueur

que l'on verse dans un Vase, où il y a une Pipe ou un Bras,

monte dans ce Bras à la même hauteur qu'elle est dans le

Vaisseau, & sort par là, s'il y a la moindre petite

ouverture. C'est certes raisonner en Philosophe, lui

répondis-je, votre conclusion est fort bonne, c'est dommage

que vos principes ne valent rien. Car il n'est pas vrai que

la Mer soit seulement aussi haute que les Rivages; si cela

étoit nous serions bien-tôt abîmez; c'est une erreur

populaire, dont la cause est assez connuë par ceux qui ont

seulement apris les premiers élémens de l'Optique. Mais

voici ce qui en est.

L'Eau étant parvenuë jusqu'au pied de ces Montagnes creuses,

s'échauffe par les rayons du Soleil qui pénétrent

jusques-là, & monte en vapeurs jusqu'aux voutes, où ces

parcelles d'eau se rassemblent, comme l'eau d'un Pot qui

bout, fait contre son couvercle, formant ainsi des goutes, &

ces goutes des filets, qui sortent par la premiére ouverture

qu'ils trouvent, & font que ce que nous apellons une

Fontaine, plusieurs Fontaines un Ruisseau, & plusieurs

Ruisseaux une Riviére; qui reporte à la Mer l'eau qui en

étoit venuë, & qui par conséquent ne fait que circuler comme

le sang dans les Veines d'un Animal vivant.

Hé bien, dit La Forêt, que dites-vous de cela? ce n'est

pourtant rien encore, cette explication est claire, mais

elle dépend d'autres connoissances, que je lui ai entendu

déduire ailleurs, & qu'il faut savoir nécessairememt pour

l'entendre à fond. Autres connoissances ou non, repartit Le

Grand, je trouve tout cela fort beau, & je voudrois que

notre Docteur nous voulut de même entretenir de la formation

des Météores; cela doit être extrémement divertissant. Il

vaut mieux, interrompis-je, que je vous donne quelque

teinture des Mathématiques, j'en ai apris quelque chose:

cette Science vous pourra peut-être servir, si jamais nous

sortons d'ici; du moins cela nous aidera à tuër le tems.

Tous consentirent à ma proposition avec joye. Le Grand seul,

qui étoit avide de Sciences, branloit la tête. Vous nous

avez mis-là une clause pour la Phisique, reprit-il, qui ne

m'agrée point du tout, j'entens volontiers traiter des

Ouvrages de la Nature; cependant il ne faut pas trop

exigeriger de ses Maîtres, ayez la bonté seulement, avant

que de finir cette agréable conversation, de nous dire de

quel sentiment vous êtes à l'égard du Déluge: de la maniére

que vous en venez de parler, je doute que vous suiviez le

Vulgaire: franchement avoüez-nous si vous le croyez

universel ou particulier?

Comme le Salut n'est point intéressé dans le choix que l'on

peut faire de l'un de ces deux Partis, lui répondis-je, je

n'ai fait aucune difficulté de me rendre aux raisonnemens

d'un de mes Régens de Collége, qui soûtenoit hautement qu'il

étoit impossible que toute l'eau qui est au Monde pût

couvrir la Terre jusqu'à une aussi grande hauteur que le

Texte semble le vouloir insinuër. Mais est-ce que Dieu n'est

pas Tout-puissant? interrompit Le Grand; & outre cela,

n'est-il pas dit que les bondes des Cieux furent ouvertes?

Sans doute, repris-je, mais les Théologiens ne prouvent ici

aucun Miracle: si cela étoit, je n'aurois pas le petit mot à

dire. Je ne nie point que celui qui a créé l'Univers ne

puisse faire de nouvelles Eaux quand il veut, mais je

soûtiens que s'il a créé alors des Eaux, il les a ensuite

anéanties. Et pour ce qui est des bondes des Cieux, ce sont

des expressions poëtiques & métaphoriques, dont l'Auteur se

sert pour relever l'excellence du sujet.

Comment, dit un autre, est-ce que comme il y a un Ciel de

feu, il ne pourroit pas aussi y avoir un Ciel d'eau, qui

seroit comme un Magasin inépuisable, duquel la Providence se

pourroit servir dans les occasions, soit pour humecter la

Terre en tems de sécheresse, & pour inonder de certains

Païs? Pour cela, répondit Le Grand, c'est une pure

bagatelle: le premier est une fiction des anciens

Philosophes, & le second une chimére d'enfans, que j'ai

pourtant oüi alléguer à des personnes raisonnables. Car

enfin, où placer un Ciel aquatique? Si on le met au dessus

du Firmament, il n'aura aucune liaison avec la Terre, & si

on le place au-dessous, il est impossible qu'il ne nous

cache les Etoiles fixes, puisque le moindre Brouillard nous

dérobe la vûë du Soleil. Il ne faut point chercher le reméde

si haut, seulement il faut considérer que d'abord qu'il

pleut pendant huit ou dix jours de suite en un endroit, tout

y nage: or il n'y a qu'à supposer qu'il pleut par tout d'une

égale force durant quarante jours consécutifs, & alors il me

semble que la chose n'aura pas tant de difficulté.

Vous n'y pensez pas, lui répondis-je, lorsqu'il y a beaucoup

d'humidité en un lieu, il y a trop de sécheresse dans un

autre: ce que le Soleil enleve d'un côté, les Nuës le vont

porter ailleurs. S'il devoit pleuvoir par tout avec tant de

violence, il faudroit premiérement que tout l'Océan, pour

ainsi dire, se fut élevé en vapeurs, alors tout ce qui

tomberoit ne suffiroit simplement que pour remplir les

baissiéres, d'où l'eau auroit été tirée pour former les

nuages: il en faudroit donc bien d'autres pour couvrir tout

le Globe jusqu'à la hauteur de quinze coudées au-dessus des

Alpes & du Pic des Canaries, Montagnes qui ont peut-être

deux lieuës de hauteur; vous voyez bien que cela est

impossible.

Cependant il y a une autre difficulté, qui est celle de la

grandeur de l'Arche. Mon Maître de Mathématiques a eu la

curiosité de prendre les dimensions de ce grand Bâtiment, &

de suputer le contenu de sa capacité: ensuite il a examiné

Pline, & a consulté tous les Traitez des Voyageurs, afin de

faire le dénombrement au juste de tous les différens

Animaux, dont nous avons présentement la connoissance. Enfin

il a calculé combien de Vivres il faloit à toutes ces Bêtes

& à huit Personnes pendant un An; mais quand tout cela a été

rassemblé, le Volume en étoit si grand, que le Vaisseau ne

pouvoit pas à beaucoup près le contenir. Je laisse à part

les Animaux dont nous n'avons pas encore entendu parler, &

qui sont sans doute en très-grand nombre.

Mais les mesures dont parle Moïse, dit Le Grand, nous

sont-elles bien connuës? Oüi, repartis-je, la Coudée de

laquelle le Texte fait mention, avoit un pied & demi de

longueur: & afin que vous ne pensiez pas que nous en parlons

à la volée, il faut que vous sachiez que les Anciens voyant

que les hommes ne sont pas également hauts & puissans, & que

par conséquent leurs parties doivent être à proportion fort

différentes les unes des autres, convinrent, au lieu de s'en

servir pour leurs communes mesures dans le Commerce, de

prendre quatre grains d'Orge rangez de plat l'un contre

l'autre, pour la mesure d'un travers de doigt, quatre de ces

doigts faisoit une paume, ou trois pouces, & douze pouces ou

seize doigts un pied: d'un & demi de ces pieds on en fait la

coudée, de cinq pieds le Pas de Roi ou Géométrique, au lieu

que le commun ne comprend que deux pieds & demi. La Verge

est de douze pieds: la Stade étoit composée de cent

vingt-cinq pieds, & de huit Stades le Mille d'Italie, d'où

vous voyez que les principes des Mesures inventez par les

premiers hommes, ont passé aux Grecs, aux Romains, & à

plusieurs autres Nations. Tout cela étant, il est aisé de

conclure que le Déluge dont parle Moïse n'a point été

universel par raport à la Terre, mais seulement à l'égard de

l'homme. Le Monde étoit dans son enfance, on n'avoit pas eu

le tems de se multiplier & de s'étendre au long & au large;

Dieu a inondé le Païs qui étoit habité, il n'étoit pas

nécessaire de submerger tous les autres: ainsi il suffisoit

aussi que Noé conservât seulement les espéces du Bétail qui

étoit de ces Contrées-là; l'Arche étoit suffisante pour en

loger davantage; & toutes les autres difficultez sont

levées. Car pour l'expression de tout le Monde, il est assez

ordinaire aux Ecrivains sacrez de s'en servir pour en

marquer une partie; témoin l'endroit où il est dit au sujet

de Joseph & de Marie, que tout le monde devoit être enrôlé;

personne n'ignore que tout ce monde se bornoit tout au plus

aux Païs qui étoient sous le Gouvernement de l'Empereur des

Romains.

Là-dessus chacun se retira, résolu de s'enfoncer dans

l'étude des Mathématiques, & de profiter de mes Leçons. En

effet, nous commençâmes dès le lendemain par les Elémens

d'Euclides. Quoi-qu'il y eut des Années que cet Auteur ne me

fut point passé par les mains, j'avois eu tant de soin de

repasser souvent dans mon esprit le contenu principalement

de ses six premiers Livres, que pour peu que j'en rapellasse

les idées, j'hésitois rarement dans les démonstrations que

j'en faisois. De-là nous passâmes à la Géométrie, où je

n'étois pas à la vérité si expert, outre qu'il nous auroit

falu, pour la traiter à fond, des Livres & des Instrumens

qu'il n'y avoit guéres d'aparence de recouvrer: & enfin nous

finîmes par la Fortification. J'aurois bien voulu aussi leur

enseigner un peu d'Algebre, mais Le Grand seul fut celui,

qui de fois à autre, voulait bien s'y apliquer un moment, &

encore s'en trouva-t'il rebuté, aussi-tôt que nous en vînmes

aux Equations cubiques.

Nous nous exerçâmes des Années dans ces belles Sciences, de

sorte qu'il n'y avoit point d'endroits unis & sablonneux qui

ne fussent remplis de figures géométriques, sur tout dans

les Dunes, & le long du rivage de la Mer, où nous allions

nous promener fort souvent. Un jour que nous y étions, & que

l'eau qui montoit à petits flots, nous avoit donné occasion

de nous entretenir de la cause du Flux & Reflux de l'Océan,

nous fûmes extrémement surpris de voir du côté d'Occident,

aussi loin que la vûë pouvoir porter, un corps que nous n'y

avions point encore vû auparavant. Nos sentimens furent

d'abord partagez sur ce sujet, les uns voulaient que l'eau

étant basse, ce fut la pointe de quelque Rocher qui se

montroit, d'autres prétendoient que ce fut un petit nuage,

Normand assuroit qu'il avoit vû la même chose autrefois, &

le reste soûtenoit que c'étoit un Vaisseau. Pour m'en

assurer, je fichai deux Fléches en terre, qui faisoient avec

ce corps une ligne droite, & m'étant posté derriére, je

remarquai aussi-tôt qu'il avoit changé de place, & que par

conséquent ce ne pouvoit pas être un Rocher. Nous nous

aplicquâmes ensuite à observer fort attentivement, s'il

n'arrivoit point de changement dans sa figure, comme il fait

ordinairement aux nuages, qui s'étendent, augmentent ou se

dissipent avec le tems, & n'en ayant vu aucun dans l'espace

d'une demi-heure, sinon qu'il grossissoit tant soit peu,

nous conclûmes qu'il faloit absolument que ce fut un

Vaisseau, que le Ciel nous envoyoit pour nous tirer de notre

eunuyeuse Solitude.

Le Vent fraîchissoit un peu, & il n'étoit pas midi, ainsi il

y avoit quelque espérance de le voir aprocher avant la nuit,

puisqu'il côtoyoit les terres. La Forêt, qui avoit plus peur

qu'aucun des autres, qu'une commodité si rare & si peu

attenduë, ne nous échapât, fut d'avis que quatre se devoient

mettre dans notre Chaloupe, qu'on avoit eu soin de mettre

dans la Barraque que nous avions bâtie en arrivant, & dont

nous ne nous étions presque pas servis depuis douze ans, que

nous l'y avions mise pour la premiére fois, ce qui l'avoit

bien conservée, outre que nous avions eu soin de

l'entretenir, aussi-bien que son couvert; & qu'on iroit à

merci de rames à la rencontre de ce Navire, de peur qu'il ne

s'écartât des Côtes, avant que ceux qui le menoient fussent

avertis que nous étions-là, & qu'ainsi cette négligence nous

privât d'un bien, qui peut-être ne nous arriveroit plus

jamais. On aprouva son sentiment, ainsi nous allâmes mettre

notre Bâteau en Mer, où La Forêt & trois autres entrérent.

Comme nous n'avions que deux rames, ils travailloient les

uns après les autres, mais avec tant de force, que nous les

avions perdus de vûë peu de tems après. Cependant le grand

Vaisseau aprochoit, & nous commençions à distinguer les

Voiles, lorsque nous remarquâmes que le Soleil aprochoit de

l'Horison. Nous avions au moins une lieuë & demie de chemin

à faire avant que d'arriver à la premiére loge, que nous

avions entre notre Fort & la Mer, & la Lune se levoit tard.

Ces considérations nous firent penser à notre retraite: nous

arrivâmes enfin à ce premier gîte, où nous trouvâmes encore

quelques restes de ce que nous y avions aporté le matin, ce

qui nous vint fort à propos.

Quoi que nous fussions fatiguez, il nous fut impossible de

fermer l'œil, il n'y en avoit pas un qui ne fût dans de

mortelles inquiétudes. Le matin avant le jour, nous

retournâmes le plus directement que nous pumes vers le

rivage de l'Océan. A notre arrivée nous fûmes transportez de

joye de voir le gros Bâtiment à l'Ancre, un peu plus bas, &

environ une lieuë en Mer, & en même tems deux Chaloupes qui

venoient à terre. Nous nous aprochâmes de l'endroit où elles

devoient aborder. Le Capitaine du Vaisseau ne connoissant

pas ceux qui étoient venus à son Bord, en avoit retenu deux,

leurs Camarades devoient servir de guides à huit autres, qui

étoient venus dans leur propre Esquif pour nous reconnoître.

D'abord on nous ordonna d'aller chercher notre bagage, & de

nous en revenir plûtôt qu'il seroit possible, parce que le

fond n'étoit pas-là bien propre à ancrer, s'il étoit survenu

le moindre mauvais tems, il y auroit eu du risque. Six

hommes de l'Equipage nous accompagnérent: étant venus à

notre Fort, nous nous chargeâmes de ce que nous crûmes le

meilleur, le reste demeura pour les Sauvages, si tant est

qu'il leur ait jamais pris envie d'y revenir. Quelque

diligence que nous fissions, il étoit nuit avant que nous

arrivassions au Vaisseau. La Forêt avoit déja instruit le

Capitaine des propriétez du Païs que nous quittions, ou pour

mieux dire, il avoit eu soin de lui en faire un Portrait

autant desavantageux qu'il avoit pû, de sorte que n'ayant

pas grande envie de le voir, il fit mettre aussi-tôt à la

Voile; ce qui nous donna occasion de rendre graces à Dieu de

ce qu'il nous tiroit du misérable endroit où nous avions

malheureusement échoué il y avoit 18 Ans.

Voyages et Avantures de Jaques Massé · 第 23 / 27 题