_l'Auteur quite ce beau Païs. Les moyens dont il se servit
pour en sortir: il retrouve au bord de la Mer, une partie de
l'Equipage avec lequel il avoit échoué sur les Côtes de ce
Continent,_ &c.
Aussi-tôt que ces bonnes gens nous eurent quittez, nous
prîmes notre cours vers la Riviére, demeurant toûjours dans
les divisions des Cantons, où il n'y avoit point de Maisons.
Je ne sçai si ce fut deux jours que nous restâmes en chemin,
mais il n'étoit pas loin de minuit, lorsque nous nous
trouvâmes un soir au bout des Canaux. Nous n'avions pas
songé, & personne ne nous en avoit instruit, qu'au bout de
chaque Canal il y a une Ecluse, qui sert à y tenir l'eau de
la hauteur qu'on la veut. Ce maudit passage nous allarma,
nous fûmes près d'une heure occupez, avant que d'avoir
découvert comment il en falloit ouvrir les portes. Ce fut
d'autre part un bonheur pour nous, que les Eaux d'un &
d'autre côté, ne se surpassoient pas de deux pouces en
hauteur: si la différence avoit été grande, nous n'aurions
jamais pû en sortir. Nous nous tirâmes enfin d'affaire, mais
aussi nous étions las comme des Chiens: cependant il falloit
passer outre. Le coup auroit été hazardeux à exécuter de
jour, parce qu'il n'étoit permis à personne d'entrer dans
cette Riviére, sans la permission des Juges, tant à cause de
la Pêche, que pour observer les Loix, qui défendent aux
Habitans de passer les bornes de leur Païs: au lieu que de
nuit, il n'y avoit, sembloit-il, aucun danger d'être
seulement vûs de qui que ce fût. Nous n'avions que la
profondeur de trois Cantons à passer, c'est-à-dire, de
quatre milles & demi. La Forêt, animé par un plus grand zéle
que moi, se trouvoit aussi plus épuisé que je ne l'étois; je
lui dis de prendre un peu de repos, puisqu'il suffisoit
qu'il y en eût seulement un de nous deux au Gouvernail.
Je pris justement le milieu de l'eau, & le tems étant doux &
tranquille, notre Bâteau décendoit sans qu'on y sentît aucun
mouvement. Cette tranquillité, jointe aux fatigues que nous
avions été obligez de faire, me jettérent dans un
assoupissement si grand, que je ne restai guére à
m'endormir, quelque effort que je fisse pour tenir les
paupiéres ouvertes. Cependant, nous ne laissions pas
d'avancer. De vous dire si nous fûmes assez heureux pour
rester toûjours éloignez des bords, ou si nous allâmes
quelquefois heurter contre le Rivage, c'est ce qui n'est pas
en ma puissance; nous dormions de maniére à ne nous pas
éveiller si facilement. Je n'ai jamais sçû non plus au
juste, combien de tems ce sommeil nous dura; il est
vraisemblable qu'il auroit assez duré pour nous remettre,
mais le malheur voulut qu'il fut brusquement interrompu. Un
épouventable coup que notre pauvre petit Bâteau alla donner
contre une Roche, me força à quitter la place. Je tombai
d'une si grande roideur sur un banc qui étoit devant moi,
que je me mutilai tout le visage. Mon Camarade en fut quitte
pour s'éveiller en sursaut, avec la peur de ne savoir où il
étoit, & ce que ce grand fracas vouloit dire: il avoit même
oublié qu'il étoit sur l'eau. O Dieu! qu'est ceci,
s'écria-t-il tout d'un coup, où suis-je? Quoi que je me
fusse fait beaucoup de mal, je ne me pûs pas empécher
d'éclater de rire. Etes-vous-là, me dit-il? & où
sommes-nous, je vous prie? Il fait ici plus obscur qu'en
Enfer? Ne me le demandez pas, repliquai-je, je n'en sai rien
de positif: une chose dont je suis persuadé, c'est que nous
venons de heurter de notre Bâteau contre un endroît, qui m'a
fait tomber de maniére à me casser la tête, & si je
conjecture bien, nous devons être dans le creux, que nous
avons à passer. J'étois si fort endormi, reprit-il, que je
ne songeois plus que nous étions dans une Barque. Bon Dieu,
qu'il fait noir ici, je croi que vous n'avez pas tort de
penser que nous sommes sous terre. Empoignez un Aviron,
repris-je, & tâtez un peux à quoi nous sommes demeurez
accrochez: il faut nécessairement que nous soyons arrêtez en
quelque part, car je ne sens point que nous bougions, &
l'eau décend pourtant fort vîte, si je puis en croire ma
main, assurément que le passage est ici fort étroit.
La Forêt étoit brave, mais ce gouffre épouventable
l'étonnoit, il n'osoit presque se remuër de sa place, & il
auroit déja voulu alors être resté-là où nous étions. Quand
je vis qu'il n'y avoit rien à tirer de lui, je m'avançai
doucement vers le devant, & soit des mains, ou de la Rame,
que je tenois, je reconnus que nous étions justement venus
nous fourer entre deux pointes de Rocher. Allons, allons,
dis-je alors, il n'y a point de mal, nous sommes-là où je
vous ai dit, je sens la voûte de la Montagne du bout de ma
Rame. Là-dessus, il se leva, mais quelques efforts que nous
fissions, je croi que nous restâmes autour de trois heures à
nous tirer de ce maudit piége, ensuite de quoi nous donnâmes
à droite.
Tout étoit par tout plein d'Ecueils, qui provenoient sans
doute des éclats de la Montagne, qui se détachoient de fois
à autre & qui rendoient ces passages comme impraticables.
Nous ne faisions que heurter à tout moment, tantôt contre le
fond, & un moment après contre les bords; de sorte qu'il
auroit été avantageux pour nous que le Bâteau eût été moins
vîte, mais nous ne pouvions pas l'arrêter. Cependant, le
passage s'étrécissoit de plus en plus, à mesure que nous
avancions, & il s'étrécissoit tellement, qu'il n'y avoit
plus moyen de passer. Le sang me monta alors au visage, &
dans la croyance où j'étois, que nous étions absolument
perdus, je pensai d'assommer La Forêt, pour me venger du mal
qu'il m'avoit procuré sans nécessité. Mais je me ressouvins
fort à propos que je l'avois autrefois jetté dans de
semblables embaras, & que ceux-ci n'étoient même que des
suites de nos miséres précédentes.
Nous voici pris, mon Ami, lui dis-je, je ne sai pas comment
nous nous tirerons d'ici: Si nous avions tantôt tiré à
gauche, nous nous serions sans doute mis au large, & je ne
vois pas si nous pourrons rebrousser chemin, il y a loin, &
le courant est ici trop rapide. A ces mots, il sonde, &
trouvant que ce passage n'avoit que trois ou quatre pieds de
profondeur, il se deshabille sans rien dire, & se jette tout
d'un coup à l'eau. O Ciel! m'écriai-je, que faites-vous? Il
me semble vous entendre tomber dans la Riviére. N'ayez pas
de peur, me répondit-il, la chûte est volontaire, je m'en
vai un peu examiner la profondeur & la largeur de ce
Détroit. Il ne fut pas à vingt pas de là, qu'il conjectura
être au point où ces deux Branches se réünissoient. Il me
vint annoncer cette agréable nouvelle, & y ajoûta, que nous
étions indubitablement au plus étoit. Là-dessus, je passe le
long des deux bords, & ayant remarqué qu'il n'y avoit que
deux endroits pointus, où la Roche nous empêchoit de passer,
je me mis après à grands coups de Pic & de Marteau, de sorte
qu'en moins de deux heures j'avois emporté l'une de ces
pointes. Cet exercice, avec tout ce que nous avions déja
fait, m'avoit extrémement abattu, nous prîmes quelques
alimens pour nous donner un peu de forces, & nous nous
reposâmes jusques à ce que nous fussions en état de
recommencer notre travail. La Forêt, pour m'imiter, voulut
abattre le reste de ce qui s'opposoit à notre passage, mais
soit que la pierre fût-là plus dure, ou qu'il n'agit pas
avec autant de vigueur que j'avois fait, il remarqua qu'il
n'avançoit que fort peu: il fallut que je lui aidasse, & que
nous nous missions à la besogne alternativement.
Il y avoit long-tems que nous étions occupez à cela, & il y
restoit peu de chose à faire, lors que nous entendîmes un
bruit confus comme de voix, aprocher de nous: nous nous
tînmes quelques momens coi, pour écouter avec plus
d'attention; enfin, nous reconnûmes que c'étoient des gens
qui venoient à nous. Assurément, dis-je à La Forêt, que
notre fuite n'a pas été si secrette que l'on ne l'ait
remarquée: peut-être le jour étoit-il bien avancé avant que
nous soyons entrez dans cette Emboucheure, ou que quelqu'un
nous fait épiez dans les Canaux; quoi qu'il en soit, il y a
beaucoup d'apparence qu'on en a donné à midi connoissance à
la Cour, & que le Roi a commandé qu'on envoyât du monde pour
nous prendre. Entendez-vous bien comme ils avancent,
continuai-je, les voilà à tantôt à nos trousses: que faire
présentement? Ma foi, dit La Forêt, pour ce qui est de moi,
je suis d'avis que nous nous battions jusqu'au dernier
soûpir de la vie: nous avons ici des Instrumens, qui nous
viendront bien à point pour cela, car aussi-bien si nous
nous laissons amener, j'apréhende qu'on ne nous jouë quelque
mauvais tour, & que nous n'allions aux Mines. Nullement,
répondis-je, il n'y a point de danger: le Roi est trop
debonnaire pour en agir avec nous de cette maniére, nos
Ouvrages lui font trop de plaisir, pour s'en vouloir priver
en nous bannissant; outre que nous pouvons dire avec
beaucoup de vraisemblance, que nous étant mis sur la
Riviére, à dessein d'examiner la diversité de ses Rivages,
le malheur a voulu que la nuit, les attaches de notre Bâteau
se soient défaites, sans que nous nous en soyons aperçûs, &
qu'ainsi nous avons été emportez par le courant, jusques
dans l'endroit où ces gens nous ont trouvez. On se rira de
ce petit malheur, & on sera ravi d'être venu si à propos à
notre secours.
Comme mon Camarade ouvrait la bouche pour me répondre, nous
avisâmes de la lumiére: ils n'étoient pas sans doute à plus
de trente pas de nous, & dans le même Bras où nous nous
étions engagez, mais qui faisoit comme un coude en cet
endroit-là, ce qui fut cause que nonobstant les Chandelles
qu'ils avoient, ils ne nous découvrirent pas. Etant
venus-là, leur Bâteau, qui étoit apparemment plus large que
le nôtre, se trouva tout d'un coup embarrassé: ils
témoignérent d'en être en peine. Que ferons-nous
présentement, dit l'un d'eux? Ce que nous ferons, répondit
un autre, nous nous tirerons d'ici du mieux que nous
pourrons, & irons tâcher de passer à gauche, comme nous
aurions fait, si vous vous en étiez raporté à moi. Nous
ferons tout ce qu'il vous plaira, reprit le premier, mais
pour moi, je m'imagine que tout ce que nous faisons & rien
est la même chose: il y a peut-être douze ou quinze heures
que ceux que nous cherchons ont passé par ici, il faut
qu'ils soient présentement bien loin, ou qu'ils soient péris
en quelqu'endroit, comme nous avons manqué de faire
plusieurs fois: si vous étiez tous de mon sentiment, nous
nous en retournerions, & dirions, comme il est vrai, que
nous avons trouvé des obstacles, qui nous ont empêché de
passer outre. Le Roi qui voudroit bien ravoir ces gens-là,
ne prétend pourtant pas de leur faire violence: vous savez
que l'on nous a chargez de les prier honnêtement de revenir,
& de les laisser aller en paix, au cas qu'ils n'en
voulussent rien faire. Nous pourrions dire encore, si vous
voulez, que nous les avons atteints, mais que malgré toutes
nos instances, il n'a pas été en notre puissance de les
faire revenir, à cause qu'ils ne se plaisent point parmi
nous, que leurs Maximes différent trop des nôtres, & qu'ils
veulent voir s'il n'y aura pas moyen de repasser dans leur
Païs, ou ils peuvent exercer leur Culte en toute liberté: au
lieu qu'ici ils n'osent pas même le défendre, comme ils
l'ont témoigné en diverses occasions. Allons, allons,
dirent-ils tous là-dessus, nous conviendrons en chemin de ce
que nous aurons à dire.
Nous fûmes du tems sans oser bouger, quoi-que nous ne les
entendions plus, parce que nous apréhendions qu'ils ne
changeassent de résolution; & qu'entendant nos coups de
Marteau, ils ne revinssent à la charge. De la tranquillité
où nous étions, nous passâmes aisément à l'assoupissement, &
enfin nous nous endormimes. A notre réveil, nous
recommençâmes à tarabuster avec d'autant plus d'empressement
que nous n'avions nullement chaud, & que nous étions aussi
frais & gaillards que si nous avions reposé dans un bon lit.
Ainsi nous achevâmes de briser les angles qui nous
arrêtoient, & nous ouvrîmes le passage à force de bras. Nous
trouvâmes ensuite les choses, comme mon Camarade les avoit
cruës, car nous nous sentîmes tôt après au large: mais dans
un endroit où mille Echos répondoient, & se renvoyoient
mille autres fois les paroles que nous proférions, avec une
force inexprimable. Ce prodige, qui nous auroit sans doute
charmez dans une autre occasion, nous épouventoit alors; on
eut dit de bonne foi, que c'étoient autant de Démons, qui
fendoient l'air de leurs voix monstrueuses: la frayeur que
nous en prîmes nous retint long-tems sans parler.
Nous allions alors fort lentement; & dans cet intervalle,
nous commençâmes à entendre un autre bruit confus, qui ne
ressembloit pas mal aux roulemens d'un Tonnerre un peu
éloigné. Notre peur, qui étoit déja très-grande, ne laissa
pas d'augmenter encore: il ne faut rien pour troubler
entiérement un homme qui croit être dans le danger: chacun
se donnoît la gêne pour deviner ce que c'étoit. Nous n'en
étions pas fort éloignez, lors que nous jugeâmes qu'il
falloit nécessairement qu'il y eût-là quelque endroit où il
avoit beaucoup de pente, & où l'eau tombant comme un
torrent, causoit ce tintamare que nous entendions. Ce
fut-là où notre perte nous parut inévitable. Je ne songeois
point alors à ce que l'on nous avoit conté du Portugais, qui
y avoit passé autrefois: si j'avois fait réfléxion à cela,
je ne me serois pas mis si fort en peine. Comme nous avions
des cordes, je crus qu'il étoit tems de s'en servir: nous
prîmes au plus vîte dix ou douze Pailes & Hoyaux, que nous
liâmes en un faisseau le plus étroitement que nous pûmes, &
jettâmes cet Ancre à l'eau. Le reméde fut efficace, le fond
étant raboteux, notre Machine s'acrocha en un bon endroit,
de maniére que nous n'avancions plus qu'à proportion de la
corde que nous lâchions. Au bout environ de vingt-cinq
brasses, mon Camarade, qui étoit le plus souvent devant pour
sonder de sa Rame, & sentir des deux côtez s'il ne se
présentoit point d'obstacles à notre passage, me cria tout
d'un coup que je tinsse ferme, qu'il tomboit de l'eau
d'enhaut, & qu'il étoit déja tout mouillé. Là-dessus je
l'apelle, & après être convenus que cette eau que nous
avions entenduë, & qui étoit sans doute la même qu'il
venoit de sentir, ne pouvait venir d'ailleurs que du haut de
la Montagne, d'où elle se précipitoit par quelque crévasse
dans la Riviére où nous étions, nous résolûmes d'aller
reprendre notre Ancre. A peine étions-nous à moitié-chemin
que notre Cable rompit, quoi que nous ne fissions pourtant
pas de grands efforts pour remonter: il falut se consoler de
cette perte, il n'y avoit pas moyen de la réparer, & elle
n'étoit pas considérable dans cette conjoncture. Je songeai
seulement à me ranger de côté, afin d'éviter la chûte
impétueuse du torrent que nous craignions. La Forêt, à force
de ramer, aida à mon Gouvernail à nous porter contre la
Roche: ainsi nous passâmes le plus heureusement du monde,
sans être aucunement mouillez, mais pas pourtant sans
quelque danger d'être engloutis par les roulemens &
bouillonnemens épouventables, que cette grande quantité
d'eau causoit en se précipitant de si haut: & il est
vrai-semblable que nous aurions été abîmez si nous eussions
passé de l'autre côté.
Le reste du chemin que nous avions encore à faire, ne fut
pas à beaucoup près si dangereux que le précédent: Dieu nous
fit la grace d'en voir l'issuë. Aussi le remerciâmes-nous de
bon cœur, lors que nos yeux commencérent à recouvrer la
lumiére: nous en eûmes une joye que les termes les plus
forts de notre Langue ne sauroient assez bien exprimer. Nous
ne pûmes pourtant pas immédiatement après mettre pié à
terre, les bords au commencement de cette lugubre
Embouchure, sont trop escarpez pour cela, nous fûmes obligez
de décendre encore au moins trois milles, après-quoi nous
abordâmes à gauche, dans un endroit herbeux, que la Nature
sembloit avoir fait exprès pour nous réjoüir, après être
échapez de tant de visibles dangers.
Les provisions que nous avions commencérent à nous venir
merveilleusement bien à point; nous fîmes assurément un bon
repas, & n'épargnâmes point notre Cidre. Il devoit être au
moins alors deux heures après-midi, à ce que nous en
pouvions juger par la hauteur du Soleil: d'où il paroît que
nous devions avoir resté autour de trente heures sous cette
Voûte ténébreuse. De là nous poursuivîmes notre route du
mieux que nous pûmes.
Ce Fleuve a de prodigieux détours; il est rempli de Rochers
à fleur d'eau, & de toutes sortes de hauteurs, d'Isles, qui
forment en des endroits jusqu'à dix ou douze passages
étroits & difficiles. On y trouve même des chutes
extrêmement dangereuses; cependant comme nous les passâmes
sans malheur, & sans qu'il nous y arrivât rien de si
extraordinaire qu'on ne se puisse aisément représenter dans
une Navigation de cette nature, je ne m'amuserai point à en
décrire les circonstances, de peur de fatiguer le Lecteur.
Je dirai seulement qu'environ à trente-cinq lieuës de la
Mer, cette Riviére se divise en deux Branches, dont nous
choisîmes la plus petite, parce que nous voulions rester à
gauche, & qu'il nous sembloit que l'autre s'écartoit trop de
notre route. Ce fut justement dans cette division qu'un gros
Saumon s'étant élevé hors de l'eau, jusqu'à la hauteur de
sept ou huit pieds, retomba dans notre Bâteau, où nous le
reçûmes avec bien de la joye, dans l'espérance de nous en
régaler, comme nous fîmes effectivement pendant plusieurs
jours. Quelque diligence que nous fissions, nous mîmes
pourtant un mois à notre Voyage.
La joye que nous ressentions de tirer vers notre Patrie,
sans savoir pourtant si jamais nous y rentrerions, nous
rendoit infatigables; à peine prenions-nous du repos: on eut
dit, qu'un Vaisseau nous attendoit pour nous porter en
Europe. Mais helas! lors que nous arrivâmes à l'embouchure
de la Riviére, nous nous vîmes tout à coup au bout de nos
espérances. Un trajet épouventable se présentoit-là à nos
yeux, dont le passage nous sembloit interdit pour jamais.
Tant qu'on est sur la Terre, on cherche, on invente des
moyens pour surmonter les obstacles qui se présentent; il
n'en est guére de si fâcheux dont on ne vienne à bout avec
un peu de patience & de travail: mais l'Océan impitoyable,
ôte même à ceux qu'il arrête sur ses bords, l'envie de rien
tenter pour le franchir.
Il y avoit cinq ans passez que nous avions quité ces Côtes
pour aller chercher fortune. Nous avions, à la vérité, bien
essuyé des dangers & des fatigues extraordinaires, mais nous
nous étions aussi-bien divertis; & je ne voudrois pas encore
à l'heure qu'il est, n'avoir pas vû un si beau Royaume; au
contraire, je me suis répenti mille fois de l'avoir quitté.
Mon Camarade, qui en étoit cause, ne savoit ici que dire, le
pauvre Diable étoit tout déconcerté, il fallut pourtant se
résoudre à quelque chose.
La Saison étoit encore belle, & nous étions par bonheur
fournis de quantité de bonnes choses; il n'y avoit que des
clous, que nous n'avions pas en fort grande quantité. Je fus
d'avis que la premiére chose que nous devions faire, étoit
de nous loger le mieux que nous pourrions: les Haches & les
Hoyaux, que nous avions, nous servirent fort bien à cela.
Nous bâtîmes donc, sous une espéce de Tillet d'une
merveilleuse grandeur, qui étoit à cinquante pas de la
Riviére, & par conséquent de notre Chaloupe, une belle
grande Barraque triangulaire, où nous retirâmes notre
Bagage. Les Arcs que nous avions aportez, nous furent aussi
d'un grand usage pour la Chasse, sans cela nous courions
risque de mourir de faim. Les Oiseaux n'étoient plus si
privez que nous les avions trouvez auparavant, il falloit
être bien adroit pour les surprendre.
Ce qui nous donna un peu de peine, fut de faire du feu pour
la premiére fois, parce que nous avions perdu notre Fusil, &
que le feu que nous avions conservé s'étoit éteint le jour
avant notre arrivée. L'endroit où nous étions n'étoit rempli
que de Sable & de Coquilles, nous fûmes plusieurs jours à
chercher bien avant dans les Terres avant que nous
trouvassions des cailloux propres à nous tirer d'affaire.
Lors que nous en eûmes une fois, il ne nous fut plus
difficile de nous accommoder; nous avions du linge, que nous
fîmes bien sécher aux rayons du Soleil, & nous ne manquions
point de féraille: ayant du bois à discrétion, nous n'eûmes
garde de laisser éteindre le premier feu que nous fîmes; de
sorte qu'il n'y avoit plus de danger de nous en voir de
long-tems destituez, car il y avoit toûjours des Arbres
entiers qui brûloient.
Nous restâmes autour de huit mois dans ce Canton, où nous
vivions de notre Chasse: quelquefois, pour tuër le tems, qui
nous sembloit d'une longueur mortifiante, nous nous mettions
dans notre Bâteau, & nous nous en servions à faire quelque
petite course, ou sur la Riviére, ou en Mer, suivant que le
tems & la Marée le permettoient: ou bien nous grimpions sur
les côteaux les plus élevez pour voir de loin si nous ne
découvririons point quelque malheureux Vaisseau, qui nous
pût tirer de notre fâcheuse Solitude.
Lassez enfin de rester toûjours en un même endroit, nous
résolumes d'aller faire une Promenade de quelques lieuës du
côté de l'Oüest, dans le dessein de voir, non-seulement si
nous ne pourrions pas reconnoître le lieu où notre Navire
avoit échoué, car nous n'en devions pas être fort éloignez,
mais aussi si nous ne découvririons rien de nouveau. Nous
prîmes des Vivres pour quelques jours, & nous étant levez de
grand matin, nous avançâmes vers la Grève, afin que bordant
toûjours la Mer, nous ne nous écartassions pas. Nous
marchâmes avec assez de force, & je me trompe si le
lendemain vers le soir nous n'avions fait plus de quinze
lieuës. La Rive étoit par tout uniforme, il n'y avoit aucune
diversité d'objets capables de réjoüir les yeux. Nous
montâmes sur les Dunes, qui étoient-là d'une hauteur fort
considérable, & nous vîmes que c'étoit toûjours la même
chose, aussi loin que la vûë pouvoit porter. Un petit vent
frais qui venoit du Nord-Est, nous obligea de camper la nuit
à l'abri d'une Coline, où le Sable avoit conservé beaucoup
de la chaleur qu'il avoit prise du Soleil pendant le jour.
L'Aurore ne parut pas plûtôt que nous entrâmes dans les
Terres; il y avoit-là plus de diversité, mais en récompense
les chemins en étoient bien plus mauvais. Si nous avions
voulu nous charger de Gibier, il ne tenoit qu'à nous d'en
tirer à tout bout de champ, parce que nous nous étions
fournis chacun d'un bon Arc, & qu'il y avoit-là de toutes
sortes d'Animaux en abondance.
Enfin, je crois que le cinquiéme jour après notre départ, il
pouvoit être entre deux & trois heures après midi, lors que
nous arrivâmes à notre Riviére. Comme nous nous étions un
peu écartez de la Mer, nous nous en trouvâmes de même au
moins à une lieuë & demie de distance, ce que nous
reconnumes d'abord à divers indices qui nous étoient assez
familiers. Nous en eûmes de la joye, car nous avions
apréhendé de nous écarter trop. Ce peu de chemin que nous
avions à faire, ne laissa pas de nous paroître extrêmement
long, nous le comptions comme un détour que nous aurions pû
éviter, quoi qu'en effet il eut été volontaire, & nous fûmes
ravis lors que nous aperçûmes notre Barraque de loin, parce
que nous nous flations de nous y bien reposer à notre aise.
Mais nous fûmes bien-tôt après saisis d'un frisson qui
faillit à nous glacer le sang, quand nous reconnumes que
notre Chaloupe étoit partie. Nous crûmes d'abord que nous ne
l'avions pas bien attachée, ou que l'agitation de l'eau
avoit rompu la corde qui la tenoit. La curiosité de savoir
ce qu'elle étoit devenuë, nous fit aussi-tôt lever le pas;
nous maudissions le jour que nous avions entrepris le fatal
Voyage, qui nous privoit des commoditez que nous recevions
de cette petite Machine; nous commençions même à nous
accuser réciproquement d'en avoir fait le premier la
proposition, lors que La Forêt qui marchoit à ma gauche,
ayant casuellement tourné la tête vers notre Hute, que nous
avions passée de quelques pas, s'écria tout d'un coup en
tressaillissant de peur: ô Seigneur, qu'est ceci! quel
Monstre effroyable s'est caché-là dans notre Barraque! Je me
retourne à l'instant, & je vois avec le plus grand
étonnement du monde, un gros Animal couché sur le côté, dont
nous ne pouvions découvrir que le dos, & que nous jugeâmes
au poil devoir infailliblement être un Ours.
Il ne faut pas mentir, la vûë d'un Animal aussi féroce, que
celui-là nous le paroissoit, nous donna de la frayeur. De
simples Arcs comme nous avions, n'étoient pas des armes
suffisantes pour entreprendre de l'attaquer, nous fûmes
pourtant vingt fois d'avis d'en aprocher tout doucement, le
plus qu'il nous seroit possible, de lui décocher chacun une
Fléche en même tems, & de rebander incontinent notre Arc,
afin d'être en état de l'arrêter d'un autre, au cas qu'il
lui restât assez de force pour venir à nous: mais la crainte
que nous avions de le manquer, & d'en être déchirez dans la
suite, nous fit sans bruit continuer notre route, persuadez
que s'il venoit à se réveiller, il se retireroit plûtôt du
côté des Bois, que vers le Rivage de la Mer.
On eut dit à nous voir marcher, que nous ne nous étions
servis de nos jambes de huit jours, tant nous avions oublié
les fatigues que nous avions faites; la peur nous emportoit
aussi vîte que le vent, & cela sans regarder, ni à droite,
ni à gauche; de sorte que côtoyant toûjours la Riviére, nous
nous trouvâmes à trois pas de notre Barque, sans que nous
l'eussions vûë auparavant, & que nous y songeassions
davantage. Cette vûë inopinée nous rendit la vie dans le
moment, nous nous en aprochâmes mais l'ayant trouvée
attachée, & même d'une autre maniére que nous n'avions
accoûtumé, nous crûmes avoir trouvé un autre sujet de
surprise. Notre Bâteau étoit sale, les Rames & les bâtons
n'étoient point dans l'ordre où nous les mettions. Outre
cela, nous remarquâmes une espéce de Fascine, longue de
trois brasses au moins, en forme d'Arc, avec des cordes
attachées aux deux bouts, qui étoient un peu plus bas au
bord de l'eau, & dont on s'étoit servi pour pêcher: ce qui
se confirmoit par plusieurs petits Poissons morts, dont
cette Machine étoit environnée, & que ceux qui s'en étoient
servis avoient négligé de jetter à l'eau.
Ces divers effets de l'industrie des hommes, nous firent
conclure que nous n'étions pas-là seuls; il ne s'agissoit
que de savoir quelles gens ce pouvoient être: il étoit
impossible que nous pûssions nous les représenter sociable &
civilisez, les aparences étoient vrai-semblables que ce
devoient être des Antropofages. Cependant nous enragions de
faim, nous n'avions rien conservé des Vivres que nous avions
pris, & les deux ou trois Poules que nous aportions étoient
cruës, il falloit les cuire si nous voulions les manger. Il
y avoit encore du feu près de notre Cabane, nous en voyions
la fumée aisément, mais l'Ours nous en défendoit l'aproche.
Le jour étoit sur son déclin, il falloit se déterminer à
quelque chose, si nous voulions coucher chez nous. Nous
résolumes de passer au plus vîte la Riviére dans notre
Esquif, puis nous étant rendus vis-à-vis de notre Barraque,
faire des huées & des cris épouventables, afin d'épouventer
par-là la Bête, & lui donner occasion de s'enfuïr.
Nous fîmes en effet tout ce que nous avions projetté, mais
au lieu de faire fuïr un Ours, nous fûmes fort surpris de
voir accourir deux hommes habillez de peaux jusques au
genou. Quoi que le Fleuve qui étoit assez profond, nous
séparât, nous ne laissâmes pas d'avoir peur, & de nous tenir
sur nos gardes: ils aprochérent, & nous voyant en Robe l'un
& l'autre, l'un d'eux se mit à crier qui nous étions. O
Ciel, dis-je alors, c'est Normand, je le reconnois à son
langage. Nous sommes vos Amis, répondis-je, & peut-être plus
que vous ne pensez. Repassez donc au nom de Dieu, nous
dirent-ils, & que notre habillement ne vous fasse point de
peur. Nous sommes de pauvres malheureux, abandonnez de Dieu
& des hommes, mais Chrétiens & civilisez. Il n'en fallut pas
davantage pour nous obliger à les aller joindre. Les larmes
me tombent des yeux toutes les fois que je m'en ressouviens:
leur grand changement ne nous empêcha pas de les
reconnoître: nous nous embrassâmes réciproquement avec des
marques d'une tendresse inexprimable, & pleurâmes de joye
comme des Enfans. Nous allâmes ensemble à notre Tente, où
ils nous présentérent quelques petits Poissons rôtis: mais
nous avions le cœur si serré que nous ne pouvions manger
de rien. On eut dit à nous voir, que nous étions des Statuës
de pierre, nos yeux seuls étoient restez mobiles, tout ce
que nous faisions étoit de nous regarder d'une maniére qui
faisoit assez remarquer notre étonnement.
Enfin, nous étant un peu reconnus, ils nous engagérent à
prendre des alimens, & après avoir fait mille reproches de
ce que nous les avions abandonnez, sans les en avertir, &
nous avoir protesté que pas un d'eux n'avoit douté que nous
avions été déchirez des Bêtes féroces, ils nous demandérent
où nous avions donc pû rester si long-tems, & ce que Du Puis
étoit devenu. Il falut pour les contenter, leur faire en
gros le recit de notre Voyage. Ils souhaitérent mille fois
d'avoir été en notre place: à les entendre nous avions bien
tort d'être sortis d'un si bon endroit. Ne parlons plus de
cela, leur dis-je, vous n'en savez pas encore la dixiéme
partie de ce que je vous en dirai dans la suite: La Forêt
est cause de ce que vous nous voyez ici, je n'aurois point
pensé seul à y revenir de ma vie. Demain vous nous direz
comment vous êtes venus ici à notre Barraque, & de quelle
maniére vous avez subsisté si long-tems dans ce lieu,
éloignez de tout commerce; présentement, il faut que je
prenne du repos, je ne puis en vérité plus me tenir. En
effet, je dormis comme un Loir; & il y avoit quatre heures
que nos Sauvages étoient levez avant que nous nous
éveillassions La Forêt & moi.
A peine nous fûmes-nous saluez du bon jour, que nous
rentrâmes en matiére: Normand en vouloit plus savoir que je
ne lui en avois raconté, & nous languissions d'aprendre
leurs Avantures. Il faisoit assez chaud alors, car outre que
nous étions au milieu de l'Automne, ou si vous voulez, au
mois de Mai, le Ciel étoit serain depuis bien des jours, &
le tems doux & agréable, ainsi nous allâmes nous assoir à
l'ombre de notre Barraque. Il y a quatre jours, dit
aussi-tôt Normand, qu'ayant envie de me baigner, je demandai
à mes Camarades, si quelqu'un d'eux vouloit aller avec moi
à la Riviére; Alexandre fut le seul qui résolut de
m'accompagner. Quoi que nous eussions pris chacun un Arc,
notre dessein n'étoit pourtant pas de nous amuser à chasser:
cependant une Poule à peindre, d'une beauté & d'une grosseur
extraordinaire, s'étant levée devant nous, environ à moitié
chemin, nous donna l'envie de la tuër: nous nous écartâmes
de notre route pour la suivre. On eut dit, que cet Oiseau de
bon augure nous vouloit amener ici, car d'abord qu'il étoit
à peu près à portée, il prenoit de nouveau les devans en
droite ligne, sans jamais s'écarter, ni à droite, ni à
gauche. Cela dura jusques à ce que nous vinssions donner,
pour ainsi dire, de la tête dans votre Barraque, & que nous
découvrissions le petit Bâteau. Alors la Poule disparut, &
nous ne pensâmes plus à ce qu'elle étoit devenuë. Des objets
si rares, dans une Contrée comme celle-ci, nous donnérent de
l'étonnement. Il nous vint d'abord dans l'esprit que quelque
malheureux Vaisseau devoit avoir fait naufrage par-là
autour, & que peu de gens s'en étoient sauvez, ainsi nous ne
fîmes aucune difficulté de nous présenter à l'entrée de
cette Hute, & voyant que nonobstant le Bruit que nous
faisions en parlant, personne ne paroissoit, nous entrâmes
tous deux dedans & trouvâmes quantité de choses qui nous
confirmérent dans notre pensée. Mon Camarade vouloit
néanmoins que nous nous en retournassions, & vinssions plus
forts le lendemain: mais je l'obligeai à rester, par un
principe de curiosité que j'avois de connoître le
Propriétaire d'une Demeure si artistement faite. Pour passer
le tems, nous fîmes une grande Fascine, en forme de
demi-cercle, & dont, à l'aide de votre Bâteau, nous nous
servîmes avec succès, à amener du Poisson à bord, aux
endroits où il y avoit beaucoup de Talut, & où la Riviére
avoit anticipé sur les Terres. Le troisiéme jour vous êtes
arrivez, & nous avez, Dieu merci, trouvez, dans un tems où
nous ne pensions guére les uns aux autres.