_Suite des Avantures de l'Auteur & de son Camarade, jusqu'à
leur départ de la Cour_.
Comme le Roi alloit voir souvent ses Femmes, il ne faut pas
demander s'il demeura long-tems à faire parade de sa Montre
devant elles: il n'y en eut aucune qui n'admirât en cela le
génie de l'Ouvrier. Car quoi-qu'elles eussent vû l'Horloge
mille fois & qu'à la derniére même elles eussent encore paru
transportées d'étonnement, ce n'étoit rien à leur avis, en
comparaison de ce joli Instrument, qui nonobstant sa
petitesse ne laissoit pas d'avoir ses mouvemens justes, &
d'indiquer toutes les parties du jour aussi nettement que
le grand. _Lidola_ entr'autres, seconde Femme du Roi, fit
de grandes tentatives pour en devenir la propriétaire; mais
le Roi, qui ne s'en vouloit pas défaire, & qui ne l'auroit
pas même pû faire, sans exciter de la jalousie entre toutes
ces Dames, & donner même du chagrin à l'Impératrice, fit
semblant de ne la pas entendre. La Reine, pour se venger de
ce peu de complaisance, lorsqu'il fut question de recevoir
le Roi après souper, qui lui avoit fait comprendre qu'il
viendroit passer la nuit avec elle, comme il le faisoit fort
souvent, ayant beaucoup plus de tendresse pour celle-là, que
pour aucune des autres, elle feignit d'être indisposée, &
fit prier le Roi de ne la point venir voir ce soir-là. Lui
qui ne se doutoit encore de rien, envoya le matin pour
savoir de ses nouvelles: il en fit autant plusieurs autres
jours de suite. Enfin voyant que cela continuoit, & que
non-seulement on recevoit ses Messagers fort cavaliérement,
mais qu'elle-même le regardoit avec un froid capable de le
glacer, lors qu'il la voyoit en passant, il se douta bien
quelle mouche l'avoit piquée. Il n'en fit pourtant point de
semblant, & voulant voir jusqu'où cette indifférence pouroit
aller, il négligea petit à petit ses visites, & s'attacha si
fort à la derniére Reine, qu'il n'alloit presque plus que
chez elle.
La Forêt, qui non plus, que moi, ne savoit rien de tout
cela, fut surpris, qu'un soir, comme il se promenoit sous
les Galeries, il s'entendit appeller par son nom. Il se
tourne à cette voix, avec précipitation, & se sentant tout
d'un coup frapé par l'éclat de la plus belle personne qu'il
eut encore vûë de sa vie (car elle étoit découverte, contre
la maxime de ce Païs-là, qui ne permet pas aux Femmes
mariées d'être sans voile, qui leur couvre presque tout le
visage, par tout où il se trouve des hommes) il demeure les
yeux fixez sur elle, sans avoir la force de lui demander ce
qu'elle veut. Vous êtes étonné, beau Genie, lui dit-elle,
allez ne vous allarmez pas, je ne vous ai appellé que pour
vous témoigner le plaisir que j'ai de vous voir, toutes les
fois que vous passez devant mon Apartement, & pour vous
donner ce _Miadɤ_, (que j'apellerai désormais Mélon:)
tenez, prenez-le, adieu. Ayant proféré ces paroles, elle
laisse aller le fruit, se retire, & ferme sa Jalousie.
La Forêt n'étoit ni insensible, ni ignorant; cependant il ne
savoit que penser de cette saillie: & comme il n'avoit pas
été assez habile pour prendre le Mélon, qui étoit tombé à
terre, il le ramassa sans rien dire, l'aporta dans notre
Chambre, & me fit confidence de ce qui venoit de lui
arriver. Aussi-tôt je me saisis du Mélon, & voulant mettre
le coûteau dedans, j'aperçus qu'il avoit été ouvert fort
subtilement vers la queuë: cela me donna occasion de le
fendre avec précaution, de peur de rien gâter, au cas qu'il
eût quelque chose dans les entrailles. Ce n'étoit certes pas
de petits grains, dont cet excellent fruit étoit rempli,
comme il l'est autrement de sa nature; un rouleau du plus
fin Parchemin en occupoit la capacité: voici ce qu'il
contenoit en langage du Païs.
_Je vous ai vû passer mille fois devant mes fenêtres, sans
vous avoir que rarement oüi parler; le Jugement que je fais
de votre esprit, par votre air dégagé, & vos rares
productions, me donne le curiosité de vous entendre causer à
mon aise: il me semble que vous ne devez rien dire que de
beau; préparez-vous à me satisfaire. Demain je vous attens
sans faute à ma Porte; ne manquez pas de vous y rendre au
premier coup que votre curieuse Machine frapera après
minuit, & vous obligerez,_ LIDOLA.
La lecture de ce Billet m'allarma, je m'en expliquai fort
sérieusement à la Forêt; mais tout ce que je pûs lui dire
fut inutile. Il étoit grand, bien-fait de sa personne,
autant vigoureux que le peut être un homme de trente ans, &
il n'étoit pas ennemi du Séxe. L'amitié que le Roi nous
portoit, lui faisoit croire qu'il auroit trop de confiance
en lui pour s'imaginer qu'il en voulut à aucune de ses
Femmes; & sans regarder aux conséquences, il résolut de
profiter de l'occasion, à quelque prix que ce fût. Ce qui
l'embarassoit le plus, étoit son peu d'éloquence, & les
petits talens qu'il avoit à s'exprimer poliment. Sa
naissance étoit assez obscure, il avoit peu fréquenté le
grand monde. Ignorant les belles maniéres & ayant meilleure
opinion de moi que de lui-même, il voulut m'engager à faire
les premiéres démarches, à porter les choses au point où il
les desiroit. Mais, outre qu'il étoit d'une taille fort
différente de la mienne, puisqu'il me surpassoit de toute la
tête, & qu'ainsi l'apas auroit été trop grossier pour y être
pris, je n'avois garde de m'embarquer dans une affaire de
cette nature: tout, cela fût incapable de le rebuter.
Le lendemain il se mit le plus proprement qu'il put, il se
pourvut de ce que doit avoir un galant homme, qui va visiter
sa Maîtresse, & chercha dans son esprit tout ce qui pouvoit
contribuër à lui plaire. Il sortit dans cet apareil, après
m'avoir dit adieu, & se trouva à point nommé au rendez-vous.
La Belle, qui étoit aparemment aux écoutes, l'ayant
découvert de loin, lui vint ouvrir doucement la porte, &
après lui avoir fait signe d'observer un profond silence,
elle le conduisit dans son Cabinet. Elle étoit dans un
deshabillé négligé, qui avoit pourtant beaucoup de pompe, &
cette négligence sembloit tirer son origine d'un pur
artifice. Un voile de fin Lin, où l'Art avoit infiniment
plus de part que la matiére, lui couvroit la tête & les
épaules: mais soit que le hazard s'en mêlât, ou qu'il y eût
du dessein & de l'adresse, sous prétexte de se servir de ce
même voile, & de l'aprocher & reculer, pour couvrir ce que
la modestie sembloit lui commander de cacher; elle faisoit
souvent entrevoir des beautez, qui auroient pû embraser un
cœur bien moins susceptible d'amour, que n'étoit celui de
la Forêt, qui n'avoit rien à l'épreuve de ces charmes. Ses
yeux s'ébloüissoient à la vûë de tant de merveilles, & comme
s'il eût été enchanté, il n'avoit pas la force d'ouvrir la
bouche, nonobstant la ferme résolution qu'il avoit prise
d'en bien conter.
Lidola voyant que son Amant ne disoit rien, fit un grand
soûpir, & jettant sur lui un regard mourant: Je vous aime,
lui dit-elle, bel Etranger: je m'étois proposée de
m'épargner la peine de vous le déclarer de bouche, croyant
qu'il vous seroit aisé de le deviner: votre silence fait
violence à ma pudeur; j'ai honte d'avoir lâché la parole:
ménagez cette déclaration, & souvenez-vous qu'il faut être
discret, lorsque l'on veut être heureux avec les Dames. Ne
ne reprochez rien, Madame, je vous en suplie, repartit fort
respectueusement la Forêt, mon silence a une éloquence, qui
vous doit suffisamment persuader des sentimens de mon
cœur. Si votre présence, poursuivit-il, m'a ôté l'usage
de la parole, ce n'a été que pour considérer avec plus de
loisir la délicatesse de vos charmes. Les paroles ne sont
pas toûjours de saison, il est des momens où les yeux
s'expriment infiniment mieux que la langue: on peut ignorer
l'art de deviner, & connoître à leurs mouvemens ce que l'ame
pense. J'ai eu tort de me taire, je l'avouë; mais je suis
heureux de n'avoir pas parlé, puisque les plus belles
expressions, dont j'aurois été capable de me servir dans un
langage, que je n'entens que d'une maniére fort imparfaite,
auroient à peine tiré dans un siécle de votre belle bouche,
ce que le silence m'a procuré dans un instant. Comment! Vous
m'aimez, Madame? O Ciel! à quel excès de joye un aveu si
tendre n'est-il pas capable de me porter? Qui l'eût jamais
crû, qu'une Reine eût pû s'abaisser jusqu'à témoigner tant
de bonté au moindre de ses Esclaves. Continuez, je vous en
supplie, je bornerai-là le plus grand de tous mes souhaits,
puisqu'il ne me doit sans doute pas être permis de penser à
autre chose.
Comme elle se disposoit à lui répondre, une Fille de
Chambre, qui entra assez brusquement, donna l'épouvente à
notre Amant; il ne pouvoit sur le champ s'imaginer ce que
cela devoit être; & sa surprise fut si grande, que les
efforts qu'il fit pour la cacher, n'empêcherent pas que l'on
ne s'en aperçût. Lidola n'en fit pourtant aucun semblant, de
peur de lui donner de la confusion. J'avois commandé, lui
dit-elle, que l'on nous aportât quelques Confitures séches,
& une Tasse d'Hidromel; vous voyez comment on exécute mes
ordres; j'espére que vous trouverez dans ce Bassin quelque
chose de votre goût. La Forêt qui étoit plus avide de
tendresses amoureuses, que de douceurs emmiellées, enrageoit
de ce qu'un témoin importun venoit interrompre leur
entretien. Il auroit mieux aimé consumer le tems en
mignardises, que de passer des moyens si précieux à manger.
Il falut pourtant, par complaisance, admirer jusqu'où alloit
sa civilité; il lui en témoigna même sa reconnoissance. La
Belle, qui ne vouloit rien négliger pour lui marquer sa
tendresse, prit la moitié d'un pavis, qu'elle lui porta
amoureusement à la bouche. Tantôt elle lui arrachoit de ses
lévres, ce qu'il avoit à demi mâché, & le mangeoit avec une
avidité inconcevable: une autre fois elle le faisoit mordre
à un morceau qu'elle-même tenoit entre ses belles dents.
Enfin il n'est badinerie qu'elle n'inventât pour augmenter
la Passion du nouvel Amant.
Les jours avoient alors autour de seize heures de longueur,
parce que le Soleil n'étoit pas fort éloigné du Signe du
Capricorne, & que cet endroit-là est situé au cinquante &
uniéme degré vingt minutes de latitude australe; de sorte
qu'ils folâtraient encore lorsque les ténébres, ou plûtôt le
crépuscule disparoissoit, & que le Flambeau céleste étoit
sur le point de dorer de ses rayons éclatans l'émail des
Campagnes fleuries. La Demoiselle fut la premiére à le
remarquer, elle en avertit la Reine. La Forêt s'en
formalisa, il s'émancipa même de lui faire des reproches de
ce qu'elle ne l'avoit pas apointé plûtôt; puisque, selon
lui, il ne valoit pas la peine qu'il fût venu-là pour n'y
rester qu'un moment. Quoique je sois un peu broüillée avec
le Roi, repartit la charmante Lidola, je ne suis pas sûre
qu'il me néglige long-tems: l'envie le pourroit prendre de
me venir voir sur le matin; & quand cela ne seroit pas, il y
a d'autres gens qui veillent sur nos actions; je serois mal
dans mes affaires, si quelqu'un vous voyoit sortir de mon
Apartemens: joüons au sûr, retirez-vous pour ce coup: Si
vous avez encore une Montre de poche, comme est celle que
vous avez donnée au Roi, ayez soin de vous en charger une
autre fois, afin qu'elle nous indique ce que nous aurons à
faire: nous pourrions bien n'avoir pas toûjours des gens
auprès de nous, qui songeassent à nous en avertir. En
achevant ces douces paroles, elle lui sauta au cou, le baisa
fort tendrement, & se retira tout d'un coup. Le tems passe
vîte dans ces agréables occasions: cependant la Forêt
n'avoit pas tellement perdu l'usage des Sens, qu'il ne
connût bien que l'heure de se retirer pressoit. Il tira un
_Kala_, qu'il donna à la Fille; & s'étant recommandé à ses
soins, il s'en retourna tout doucement chez lui.
La premiére chose, à laquelle il pensa à son retour, fut de
me faire confidence de ce qui s'étoit passé chez sa
Maîtresse. Jamais homme, à l'entendre, n'avoit parcouru une
si grande étenduë de Païs sur les Terres de l'Amour en dix
ans, qu'il venoit de faire dans une heure: enfin il étoit
en possession de tout, il ne lui manquoit plus que la
joüissance. O Ciel! m'écriai-je alors, que les Amans sont
crédules, & qu'il est aisé à l'Amour de leur en imposer: la
Forêt, la Forêt, lui dis-je, vous joüez infailliblement à
vous perdre. Le jeu, les Femmes & le Vin, ont une belle
aparence, je l'avouë; mais le trop de fréquentation n'en
vaut rien; ils causent des plaisirs courts, dont les
repentirs sont longs, & leurs plus grandes douceurs se
changent en amertume: ils ne payent que d'un faux brillant;
ceux qui se plaisent à en être éblouïs, y sont trompez
ordinairement. Souvenez-vous que je vous le dis aujourd'hui,
vous vous êtes-là engagé dans une affaire, dont vous vous
repentirez plus d'une fois. J'avois beau moraliser; tout ce
que je pouvois dire, étoit inutile. Mon Ami n'envisageoit
que le plaisir dont on le flâtoit, & tournoit le dos aux
conséquences: il se perdoit déja dans les plus agréables
idées que son esprit fût capable de former. Le pauvre homme
étoit d'un aveuglement si grand; qu'il ne voyoit pas le
précipice où il étoit sur le point de s'abîmer, il n'avoit
proprement en vûë que sa passion dominante. Son imagination
blessée lui mettoit sa Belle à chaque moment entre les bras;
& il lui parloit souvent, comme s'il avoit été couché avec
elle. Enfin, il passa assez doucement le tems qu'il resta au
lit; car, quoiqu'il ne dormit guéres, il eut de ces sortes
de rêveries, qui font plus de plaisir que le sommeil, & qui
ont cet avantage, qu'en réjoüissant l'esprit elles n'abatent
point les forces du corps.
Trois jours se passérent sans que la Forêt entendît parler
de sa Maîtresse: cet intervale le jetta dans des inquiétudes
qui pensérent lui renverser le cerveau. Il repassoit souvent
toute sa conduite; & s'il trouvoit qu'il eût quelque chose à
se reprocher, ce ne pouvait être que d'avoir été trop
respectueux. Je n'avois point encore remarqué jusqu'alors,
que les Femmes de ce Païs-là eussent aucun penchant à la
galanterie; elles me paroissoient naturellement trop simples
pour cela: mais je commençai à voir par cet échantillon,
qu'il n'en est guére nulle part, qui n'en sache bien long,
quand il s'agit de donner de l'amour aux hommes; & que si
elles ne s'échapent pas, cela ne vient que de ce que leurs
Loix sont extrêmement sévéres pour ceux qui outrepassent les
régles, ausquelles l'Himen semble les engager. Et encore
dit-on que les Rois & les Satrapes sont sujets aux mêmes
inconvéniens que les hommes de nos Quartiers, parce que ces
Messieurs ayant plus d'une Femme, chacune d'elles s'étudie à
gagner les bonnes graces de son Mari; & lorsqu'elle n'y peut
pas réüssir, cela lui donne occasion de s'attacher au
premier Sujet qui se présente: mais revenons à notre
amourette.
Le quatriéme jour, avant midi, que le Roi venoit passer un
moment à nous voir travailler; je crus dès l'abord qu'il
avoit assurément eu le vent de quelque chose: car regardant
fixement la Forêt, il lui dit: vous avez quelque chagrin,
mon Ami, votre visage n'est pas comme il m'a toûjours paru
autrefois; si j'en dois juger par vos yeux, l'intérieur de
la Machine n'est pas dans un état fort tranquille:
Seriez-vous devenu amoureux de quelque Belle de ce Canton?
L'Amour fait grands ravages en peu d'heures. Vous rougissez,
poursuivit le Roi, ditez-le moi hardiment, quoi que vous
soyez étranger, & d'une Religion bien différente de la
mienne, je vous assure que je ferai pour vous tout ce qui
est en ma puissance. Vous ne sauriez prétendre de personne
libre, que je ne voye le moyen de vous la faire épouser. Car
pour vous amuser à la bagatelle, je ne vous le conseille
pas; tout mon crédit ne seroit pas capable de vous sauver si
vous étiez pris sur le fait. Peut-être la Galanterie
régne-t-elle parmi nous, mais du moins cela est caché, &
vous n'ignorez pas que c'est un des articles de notre Loi
sur lequel le Juge se relâche le moins: Sur tout l'Adultaire
ne se pardonneroit pas à moi-même.
On a raison, Sire, reprit la Forêt, qui avoit eu le tems de
ce remettre, d'être sévére sur ce chapitre-là,
principalement par raport aux Grands; si j'avois de la
puissance, un Roi galant seroit moins exemt de châtiment
que les autres; puis qu'au lieu que ses sujets sont obligez
pour la plûpart, de s'en tenir à un seul objet, il a la
liberté d'en prendre toute une douzaine, & le plaisir par
conséquent, d'avoir chez lui toute la diversité qu'il
pourroit trouver ailleurs. C'est pourtant un bonheur,
poursuivit-il, que je n'envie point à Votre Majesté: quoique
je n'aye ni Femme, ni Maîtresse, je n'en vis pas moins
content pour cela; & si je parois un peu plus languissant
qu'à l'ordinaire, cela ne vient sans doute, que de ce que je
n'ai pas trop bien dormi les deux ou trois nuits
précédentes, car d'ailleurs je me porte parfaitement bien.
Je suis au reste, ajoûta-t'il, infiniment obligé à Votre
Majesté du desir qu'elle a de me rendre heureux, & de songer
même à me former un établissement. Si jamais j'en viens
jusqu'à me vouloir marier, je vous jure, Sire, que je m'en
raporterai uniquement à votre choix. Parlons d'autres
choses, La Forêt, interrompis-je, il n'est pas encore tems
de songer à cela. Ce sera quand vous voudrez, reprit le Roi,
de fort bonne grace, vous savez les Priviléges que donnent
la Robe que vous avez, ainsi vous n'aurez pas grand chose à
me reprocher.
Le Roi s'étant retiré là-dessus, nous dînâmes, & fîmes
diverses réflexions sur le petit entretien que nous venions
d'avoir avec lui. Cependant La Forêt ne laissoit point
passer d'après-dîner qu'il ne fit le tour des Galeries.
Lidola prenoit souvent plaisir à le voir passer devant ses
Fenêtres: elle le conduisit des yeux jusques à ce qu'elle le
perdit de vûë. La Fille de Chambre de son côté, ne cessoit
de battre la campagne pour aprendre quelque nouvelle qui
leur fut avantageuse, elle vint enfin lui annoncer qu'elle
venoit de rencontrer le Roi à la promenade avec
l'Impératrice. La Reine conclut de-là qu'il passeroit
infailliblement la nuit avec elle, ce qui lui paroissoit
d'autant plus vrai-semblable que cela ne lui avoit jamais
manqué, & sans hésiter sur ce qu'elle devoit faire, elle
chargea sa Suivante de tâcher de rencontrer La Forêt, & de
lui signifier en passant qu'elle l'attendoit à onze heures.
La jeune Fille ne fut pas long-tems à exécuter sa
Commission, elle le rencontra près de là qu'il revenoit sur
ses pas, elle s'aprocha de lui le plus qu'elle pût, & lui
dit en passant: Venez nous voir à une heure avant minuit. Je
n'ose pas dire la joye qu'il eut à l'ouïe de ces agréables
paroles, j'aurois peur, ou d'en dire trop pour être crû, ou
de n'en pas dire assez pour donner une juste idée de ses
transports. Il acheva sa tournée en si peu de tems, & avec
si peu d'attention à ce qu'il faisoit, qu'il fut chez lui
avant que de s'en apercevoir. Il seroit inutile de dire
qu'il ne songea point, il ne voulut pas seulement que je lui
en parlasse. Le peu de momens qui lui restoient, furent
employez à la Toilette, il consulta cent fois son Miroir,
qui n'étant que d'acier poli, lui donna de l'apréhension
qu'il n'eut pas bien vû toutes ses taches. Il se lava
presque tout le corps d'Eau de Senteur, se coupa & releva
ses Moustaches, il peigna & repeigna son poil noir, & se
trouvant enfin aussi beau qu'Adonis, il me souhaita le bon
soir & s'en alla. La Suivante faisoit Sentinelle; aussi-tôt
qu'elle le vît paroître elle le tira dans l'Anti-chambre, où
il n'y avoit point de clarté, & lui dit de se glisser dans
l'Apartement de sa Maîtresse.
Lidola étoit couchée dans un Lit parfumé, qui embaumoit
toute la Maison: elle avoit une coeffure négligée, la gorge
nuë, le sein gauche découvert, les bras libres, & étoit dans
la posture d'une personne assoupie, mais qui n'avoit rien
moins que sommeil. La Forêt fit si peu de bruit à son
arrivée, qu'elle ne s'en aperçût pas: l'aspect imprévû de
tant de Graces le rendirent presque immobile; ses yeux même
fixez sur le corps de cette charmante Vénus, étoient restez
sans mouvement. Un desir caché, & sur lequel il étoit
incapable de faire la moindre réfléxion, le fit pourtant
avancer de quelque pas pour l'envisager de plus près:
c'étoit comme un Aiman, qui l'attiroit d'une maniére
imperceptible, & dont la vertu étoit si efficace, qu'il s'y
seroit enfin collé malgré ses efforts. Cette adorable Beauté
ouvrant cependant casuellement les yeux, parut extrémement
étonnée de voir son Amant si près de son lit. Elle en
rougit, & s'étant mise sur son séant, & couverte d'un Voile,
qui étoit aportée sur une Chaise: Vous m'avez surprise, lui
dit-elle, & vous avez aparemment vû des choses que vous ne
deviez pas voir. Oui, Madame, reprit-il, le Destin a voulu,
& non pas vous, que j'aye eu occasion de contempler des
beautez qui ont pensé m'extasier. Cela ne rabattra pourtant
rien du respect que je vous dois, quoiqu'il ait augmenté
infiniment une passion, que je ne croyois pas pouvoir aller
plus avant. Vous mériteriez pourtant d'être puni, reprit la
Belle, de ne m'avoir pas donné d'abord des signes de votre
présence. Mais pourquoi venez-vous si-tôt, il doit faire
encore grand jour, & je ne vous avois apointé que pour onze
heures. Vous prenez le change, répondit La Forêt, & vous me
reprochez ma lenteur; je suis pourtant venu à mon tems, mais
vous ne comptez pas ce que j'ai déja été ici. Vous vous
trompez, reprit la Reine, consultez votre Montre, elle vous
aprendra que vous avez tort de me résister. Je n'ai point
de Montre, dit La Forêt, & je n'en ai même que faire: dans
ces sortes d'occasions, ma tête est une Horloge à minutes,
je n'y manquerois pas d'un moment. Vous n'avez point de
Montre! repartit Lidola, cela est surprenant que vous soyez
privé des Bijoux, dont vous-même faites part aux autres. Si
j'avois le talent de faire de si jolies Machines, je ne
voudrois pas qu'il fut dit, que je n'en aurois pas une à mon
usage, & un autre au service de ma Maîtresse. Ce compliment
mortifia un peu notre François; il connût fort bien à quoi
aboutissoit ce reproche, & enrageoit de ne l'avoir pas
prévenu. La Reine, qui le vit embarrassé, ne trouva pas bon
de le laisser davantage en peine. Je raille, dit-elle, La
Forêt, & il semble que vous cherchiez à me répondre
sérieusement: asseïez-vous sur mon lit, continua-t-elle, le
tems est précieux, ne le passons point inutilement. En même
tems elle voulut lui empoigner les mains, mais l'Amour la
rendit si foible, qu'un soûpir, qui échapa à notre passionné
Amant, lui jetta la tête sur son chevet. Les choses
prenoient un beau train, ces deux jeunes Cœurs ne
doutoient pas que le moment de leur félicité ne fut sur le
point de clorre, mais la fortune envieuse de leur bonheur,
changea en un instant toutes leurs espérances en de
mortelles inquiétudes.
Le Roi aimoit Lidola, la violence qu'il s'étoit faite de ne
la pas voir depuis si long-tems, lui étoit à charge, il ne
pouvoit plus la suporter, & le bruit qu'elle avoit fait
courir de nouveau de son indisposition, augmentant son
inquiétude, il résolut de lui tenir compagnie cette nuit-là.
La Suivante, qui se tenoit toûjours à la Jalousie, entendant
de loin un bruit confus comme d'une troupe de monde, entra
d'abord dans le doute, parce qu'il n'étoit encore minuit, &
que le Roi ne se couchoit jamais avant ce tems-là: enfin
voyant aprocher ce train, elle vint avec précipitation
donner l'allarme au quartier. Tout est perdu, Madame,
s'écria-t-elle, voici le Roi à dix pas d'ici. Quelque
échaufez que fussent nos deux Amans, le sang leur glaça
incontinent dans les vaines. La Forêt ne savoit que
devenir: il faloit prendre conseil sur le champ; on résolut
promptement de le faire passer dans un Cabinet, qui
répondoit à cette Chambre. A peine y étoit-il entré qu'un
Domestique, qui avoit pris les devans, heurta: la Femme de
Chambre se contenta de le faire attendre autant de tems
qu'elle jugeoit qu'il lui en auroit fallu pour se lever, &
ces sortes de Visites étant arrivées plus d'une fois, elle
ne fit aucun semblant d'en être surprise. Comme le Roi
suivoit de près il entra dans le même instant que la porte
venoit d'être ouverte. La Reine qui l'entendoit venir, n'eut
pas beaucoup de peine à faire la figure d'une personne
incommodée: la crainte où elle étoit, & pour elle & pour le
Galant, n'y contribuoit pas peu: & le Roi de son côté, se
persuadant qu'elle n'étoit pas des mieux, n'eut pas le
moindre soupçon de la voir plus défaite qu'à l'ordinaire. Il
lui fit plus de caresses que jamais, & lui dit que
nonobstant le mauvais état où il la voyoit, il prétendoit de
passer la nuit avec elle. Sire, repartit Lidola, vous me
faites bien de l'honneur, mais je ne suis guére en état de
donner ni de prendre du plaisir, j'apréhende que la moindre
agitation ne me fasse du mal, & je crois que j'ai besoin de
repos. Je ne veux point vous incommoder, repliqua le Roi, si
vous ne pouvez pas souffrir ma compagnie, je passerai dans
ce Cabinet; il y a un Pavillon, je pourrai me mettre dessus,
ayant résolu de rester, cette nuit ici. Cette réponse, que
la Belle n'attendoit pas, l'allarme, elle lui fit d'abord
des excuses de la froideur qu'elle lui avoit témoignée, dont
elle attribuoit la cause à son mal, & se mit à son tour à
lui faire des amitiez, le priant bien fort de se faire
deshabiller.
Aussi-tôt qu'il fut couché, & les Domestiques partis, la
Femme de Chambre trouva le moyen d'entrer dans le Cabinet,
pour consulter avec le prisonnier, de quel biais on devoit
s'y prendre pour le mettre en liberté: mais elle fut fort
surprise de ne l'y pas trouver. Il n'y avoit point de porte
que celle par où elle étoit passée, & les Fenêtres qui
étoient fermées, ne paroissoient point avoir été ouvertes.
Pendant qu'elle s'occupoit à renverser le Lit & les autres
Meubles de cet Apartement, l'embarras où étoit la Dame, par
raport à son Amant, lui fit appeller sa Fille de Chambre,
pour lui en demander des nouvelles, sous prétexte de lui
faire relever son oreille, & lui demander un peu à boire;
mais elle fut hors de peine, dès qu'elle entendit qu'il
avoit disparu, sans savoir pourtant de quelle maniére; de
sorte qu'elle dormit assez tranquillement le reste de la
nuit. La Forêt de son côté, s'étant flâté que le Roi n'étoit
venu-là que pour un moment, s'étoit par provision enfermé
dans les Lieux. Il fut extrémement trompé lors que peu de
tems aprés il entendit qu'il vouloit passer la nuit avec sa
Femme, ou du moins dans le Cabinet, où il étoit; au cas
qu'elle ne le pût pas souffrir auprès d'elle. Ce fut alors,
à ce qu'il m'a avoué depuis, plus d'une fois, qu'il fut
saisi d'une frayeur à laquelle il n'avoit jamais senti de
pareille. Il ne poivoit pas repasser par la Chambre où étoit
le Roi, sans risquer d'en être vû, il croyait garnies de
barres de fer toutes les Fenêtres de cet Apartement, outre
qu'il étoit à craindre qu'il ne fit du bruit en les ouvrant,
& encore davantage en se jettent dans le Canal, sur lequel
ce Cabinet répondoit. Ayant repassé toutes ces raisons au
plus vîte, il ne trouva point de meilleur expédient que de
se laisser couler dans l'eau par le trou de la Garderobe où
il étoit, & de se sauver ainsi à la nage.
Par bonheur pour lui, la Chambre où je couchois étoit basse,
& regardoit d'un côté sur le dehors, il vint fraper du doigt
à l'une de mes Fenêtres. Je me doutai d'abord que les
affaires n'alloient pas bien; je me levai sur le champ, &
lui ayant ouvert il fauta promptement par dessus, se
desabilla de même, & se mît au lit, où il me fit au plus
juste le détail de ses Avantures nocturnes. Vous voyez, lui
dis-je, mon cher Enfant, comment l'Amour & la Fortune vous
joüent: ils sont rarement d'intelligence; & s'ils
s'accordent, c'est pour nous tromper après doublement.
Croyez-moi, abandonnez un parti si dangereux, je vous l'ai
déja dit, vous joüez assurément à vous perdre. Ne m'en
parlez point, me répondit-il, elle en vaut la peine; &
moyennant que je la puisse seulement baiser une fois, je ne
me soucie plus de mourir. Ce qui m'embarrasse le plus, c'est
que je ne sai comment la satisfaire: elle me demande une
Montre, & je n'en ai point de prête à lui donner; il me faut
au moins huit jours, pour achever celle que nous avons entre
les mains. Elle vous demande une Montre, repris-je; voilà
qui sent bien son Amour intéressé; & quand cela ne seroit
pas, comment voulez-vous qu'elle s'en serve? Le Roi, qui le
saura d'abord, voudra aussi savoir où elle l'a prise; le
mistére se découvrira, & adieu les deux Amans. Vous avez ma
foi raison, me dit mon ami, je ne pensois pas si loin: mais
enfin il faut l'achever; entre-ci & là nous trouverons
quelque expédient, qui nous tirera d'affaire: l'Amour est
trop ingénieux, pour nous laisser en si beau chemin.
En même tems cinq ou six grands coups du Bassin de notre
Horloge, que l'on donna avec beaucoup de précipitation,
nous firent bien fort tressaillir: nous ne pouvions nous
imaginer ce que cela vouloit dire, & nous ne songions pas
que nous-mêmes avions conseillé au Roi de donner ordre que
l'on se servît de ce moyen, à l'imitation des Européens,
pour donner l'allarme, & avertir les Habitans du Canton,
qu'il se passoit quelque chose au desavantage du Quartier;
afin qu'ils y courussent unanimement, & tâchassent à y
apporter du reméde. Un homme qui passa immédiatement après,
criant au feu de toute sa force, nous tira de cette peine, &
nous jetta dans une nouvelle. Ne sachant où cet inconvénient
étoit arrivé, nous sautâmes à bas du lit, & passâmes chacun
une méchante Robe, que nous ceignîmes étroitement autour du
Corps, dans le dessein d'agir vigoureusement avec les
autres; & étant sortis nous remarquâmes incontinent que
c'étoit la Maison de la Reine Lidola qui brûloit. On aporta
des échelles de toutes parts, & à force d'eau, qui étoit-là
à discrétion, on empêcha que la flâme n'anticipât sur les
Apartemens voisins: de sorte que le dommage ne fut pas fort
considérable. Comme le feu avoit commencé dans le Cabinet où
la Forêt s'étoit caché, nous ne doutâmes point que la Femme
de Chambre, en le cherchant, n'eût fait tomber quelque
étincelle dans le Pavillon, ou sur quelqu'autre Meuble de
matiére combustible, qui avoit été cause de cet embrasement.
Cependant le Roi s'étoit retiré, aussi-tôt qu'un Domestique
lui en eût annoncé la nouvelle. Nous fûmes sur le champ lui
en témoigner notre chagrin; mais il ne s'en fit que rire, &
nous dît que la peur, ni la perte ne méritoient point notre
compliment, sur tout à l'égard d'un homme de son naturel, à
qui rien n'étoit capable d'aporter le moindre trouble. La
Reine ne fut pas bien revenuë de la peur que ce fâcheux
embrasement lui avoit causée, qu'elle mît la main à la plum,
& traça un second Billet, dont voici à peu près la teneur.
Billet à la Forêt.
_Ma Femme de Chambre a déja été en campagne; je sai votre
retraite, & je me doute bien des moyens dont vous vous êtes
servis pour la favoriser. La conjoncture étoit dangereuse,
elle m'a pour le moins autant allarmée que vous: le feu qui
a pris ensuite à mon Cabinet, par l'imprudence de mes gens,
n'étoit rien en comparaison. Que cela ne vous rebute
pourtant pas, nous serons plus heureux une autre fois: Soyez
constant & tranquille. Je vous ferai avertir lorsqu'il en
sera tems; & je prendrai si-bien mes précautions, qu'à notre
premiére vûë, je me flâte d'avoir l'occasion de vous
témoigner dans les formes que je suis véritablement votre
Amie, Lidola._
Il ne fut pas difficile à la Messagere d'Amour de faire
glisser ce Billet dans la main de notre Amant; il manqouoit
rarement de passer au déjeûner, à midi & le soir, devant la
Maison de sa Maîtresse; elle pouvoit le rencontrer, & lui
parler quand elle vouloit; parce qu'on n'y regarde pas-là de
si près. Cependant la Forêt s'étoit mis fort sérieusement
après sa Montre, & il y travailla avec tant de zéle, qu'elle
étoit prête au cinquiéme jour. Elle étoit extrémement
mignonne, la gravure de la Boëte étoit belle en perfection,
& l'Etui ne cédoit en rien à l'Ouvrage de dedans. Le soir ne
fut pas bien venu, qu'il sortit avec sa Machine en poche; &
ayant rencontré celle qu'il cherchoit, il la lui mît dans la
main, avec priére de la donner de sa part à la Reine, dans
les bonnes graces de laquelle il se recommandoit toûjours.
Si jamais personne a témoigné de la joye, ce fut Lidola, à
la vûë de cette jolie Montre: nous avons sçu qu'elle la
baisa mille fois, & se félicita elle-même d'avoir si-bien
réüssi dans son Intrigue.
Au lieu que ce beau gage de l'Amour de la Forêt dût hâter le
bonheur qu'il en attendoit pour récompense, il n'entendoit
absolument plus parler de rien: la Femme de Chambre, qui le
cherchoit autrefois avec empressement, affectoit d'éviter sa
rencontre, elle le fuyoit d'aussi loin qu'elle le voyoit
venir. Ce procédé lui donna de l'inquiétude; & comme il
n'avoit aucun lieu de soupçonner la Dame, il s'imagina que
cette Fille s'étoit choquée, de voir sa Maîtresse si bien
récompensée, là où elle n'avoit, pour ainsi dire, encore eu
rien, en comparaison des peines qu'elle avoit prises. Enfin
quelque tems après, & lorsqu'il ne pensoit presque plus à
rien, il fut tout étonné que cette même Fille l'aborda en un
endroit où il n'y avoit point de Témoins, & après avoir
lâché un soûpir: On vous trompe misérablement, lui dit-elle,
j'ai assurément pitié de vous, & je déteste hautement
l'injuste procédé de ma Maîtresse. Tout ce qu'elle a fait
jusqu'à présent, n'a été que pour vous arracher une Montre
des mains; présentement qu'elle l'a, elle m'a ordonné de
vous dire qu'elle voit trop de difficulté & de danger à vous
recevoir chez elle, qu'elle en est au desespoir, que la
douleur qu'elle en sent est inexprimable, qu'il faut qu'elle
en meure de chagrin, & quantité d'autres Chansons, qui ne
sont proprement que des défaites.
Le Roi, poursuivit-elle, fut hier chez nous: en causant il
entendit le mouvement de la Montre, aussi-tôt il demanda ce
que c'étoit, on ne put pas s'empêcher de le lui dire, il en
parut surpris, & voulut savoir comment Madame étoit parvenuë
à ce Bijou. Il s'en fallut peu que l'Ingrate, comme elle me
l'a avoüé elle-même, ne vous accusât de la lui avoir
envoyée, dans le dessein de vous servir de ce moyen-là dans
la suite, pour tâcher de la corrompre, & que vous avez même
déja essayé de le faire: mais de peur de s'embarquer dans
une affaire, où elle auroit peut-être couru autant de risque
que vous, ou du moins être en hazard de rendre la Montre,
elle lui dit que je l'avois trouvée, & que c'étoit de moi
qu'elle la tenoit. Là-dessus on m'appelle, & l'on me demanda
si cela n'étoit pas véritable: les signes d'œil que l'on
me faisoit à chaque parole, me firent bien voir que l'on
étoit dans l'embarras, & qu'il falloit par tout répondre
_Amen_. Hé bien, si cela est, reprit le Roi, je sai à qui
elle est, il est juste de la lui restituër. Je l'ai déja
voulu faire, interrompit la Reine: d'abord que ma Fille
l'eut trouvée, je me doutai bien qu'elle devoit apartenir à
ces Etrangers, qui vous ont fait la vôtre, je la leur
renvoyai dans le moment: mais, quand ma Servante eut dit de
qui elle venoit, ils protestérent qu'ils ne la reprendroient
jamais, & que leur dessein étoit même d'en faire pour
l'Impératrice, & pour toutes les autres Reines. Voilà,
ajoûta la Fille de Chambre, comme les choses se sont
passées: Vous pouvez espérer quelque récompense de votre
Présent; mais je ne pense pas que vous en receviez aucun de
votre vie. Il suffit, dit la Forêt, je vous remercie, ma
chere Enfant, je m'en souviendrai sans doute, & je prendrai
mes mesures là-dessus.
C'étoit alors après soupé, ainsi La Forêt ne tarda guére à
se rendre dans sa Chambre: il alla se coucher sans rien
dire. Vous êtes rêveur, mon Ami, lui dis-je, qu'avez-vous?
les affaires, ne vont-elles pas à souhait? Non, certes
qu'elles n'y vont pas, me répondit-il, je viens d'apprendre
ce qui ne me seroit jamais venu dans l'esprit: & là-dessus
il se mît à me raconter tout ce que cette Fille lui avoit
dit. Hé bien, interrompis-je, ne vous l'avois-je pas bien
dit? Vous en sortez pourtant encore à meilleur marché que
je ne pensois. Mais après-tout, voyez-vous bien les
conséquences de cette affaire, c'est que vous voilà embarqué
dans la nécessité de faire au plus vîte des Montres pour
toutes les Femmes du Roi, sous peine d'encourir leur
disgrace, & peut-être même la haine de ce Monarque, qui
pourroit bien vous soupçonner, si vous y manquiez, d'avoir
voulu en donner dans la vûë de la plus belle de ses Epouses:
à quoi le moindre bruit de vous avoir vû à heure induë
dehors, ou dans l'eau, ou entrer par notre Fenêtre, si tant
est qu'il y ait quelqu'un qui en ait le moindre vent,
pourroit beaucoup contribuër. Le Diable soit des Femmes,
dit-il alors en colére; jamais je ne me fierai à aucune, de
quelque qualité qu'elle soit. Tout beau, lui repartis-je,
vos emportemens ne remédieront à rien: je vois bien ce qu'il
est question de faire, poura voir du moins un peu de
relâche, il faut prier le Roi de nous permettre d'aller
passer l'Eté à notre premier Village, & nous verrons ensuite
ce que nous aurons à faire.
Le lendemain le Roi vint à son ordinaire, voir à quoi nous
nous occupions: il nous railla de l'avanture de la Montre.
La Forêt confirma tout ce que la Femme de Chambre en avoit
dit: mais il ajoûta qu'à cause qu'il faisoit chaud qu'il
travailloit plus volontiers en Hiver que dans la belle
Saison, il desireroit bien que Sa Majesté agréât que nous
allassions passer quelques mois dans notre ancien Canton. De
tout mon cœur, dit le Roi, & après avoir ordonné que l'on
nous donnât cent Piéces, il nous souhaita un heureux Voyage.
Nous allâmes aussi-tôt faire nos adieux. Le Cuisinier
entr'autres, avec lequel nous étions parfaitement bien, fut
un de ceux ausquels nous crûmes devoir acoler la botte. Cet
homme parut interdit à l'ouverture que nous lui fîmes de
notre résolution. Nous prîmes cela, l'un et l'autre comme un
effet de son amitié, & de la crainte qu'il avoit de nous
perdre pour long-tems; mais nous fûmes fort surpris,
lorsqu'ouvrant enfin la bouche il nous dit, avec des marques
de son grand étonnement: Vous vous en allez, Messieurs;
pensez-vous bien à ce que vous faites? Sçavez-vous ce que
l'on dit de vous, ou ne le sçavez-vous pas? A Dieu ne
plaise, que je vous soupçonne de la moindre mauvaise action;
vous ne m'en avez jamais donné l'occasion, & vous n'en avez
aucun sujet que je sache; mais tout le monde ne vous connoît
pas comme moi. Si vous m'en croyez, vous vous justifierez
avant que de changer de Canton; autrement vous courez risque
de passer véritablement pour des Incendiaires: ceux qui ont
répandu ce bruit, triompheront en votre absence; & qui fait
si ceux qui en doutent à l'heure qu'il est n'y ajoûteront
pas alors foi. Comment Incendiaires, repris-je? Est-ce que
l'on nous accuse de vouloir tout brûler avant que de nous en
aller? Non, répondit-il; mais on prétend que La Forêt est
celui qui a mis le feu à la Maison de la Reine Lidola. Nous
vous sommes fort obligez, lui dis-je, de votre bon
avertissement, & nous allons de ce pas nous informer de la
cause d'une injure si mal fondée: je ne pense pas qu'il nous
soit mal aisé de nous en purger. Aussi tôt que nous fûmes
sortis: Je parie dis-je à mon Camarade, que quelqu'un vous
a vû revenir au Logis à heure induë, la nuit de
l'embrasement que nous avons eu ici, & que c'est de-là que
quelque mal-intentionné aura tiré cette conclusion à votre
desavantage. Allons chez le Roi, poursuivis-je,
faisons-lui-en ouverture, nous verrons un peu ce qu'il en
dira.
Aussi-tôt que ce Monarque nous vit: Qu'y a-t-il, nous
dit-il, mes chers Amis, ne vous a-t-on pas compté les
Deniers que je vous ai assignez, ou en avez-vous besoin de
davantage? Que vous manque-t-il? dites-le moi hardiment, je
vous en conjure. Nous n'avons besoin de rien, Sire,
interrompis-je, que de la continuation de vos bonnes graces;
mais ce que nous venons d'aprendre, nous désole; & nous
resterons inconsolables à vos pieds jusques à ce que Votre
Majesté nous ait fait donner satisfaction. On nous accuse
d'avoir voulu réduire le Canton Royal en cendre: si nous
sommes coupables, nous méritons d'être châtiez; sinon la
calomnie est atroce, & nous espérons de votre clémence que
celui qui l'a inventée en sera puni exemplairement.
Bagatelles, dit le Roi, j'ai sçû cela il y a plusieurs
jours, mais j'en ai fait si peu de cas, que je n'ai pas
daigné vous en parler. Cependant pour vous contenter, je
m'en vais en faire lever des Informations au plus vîte. En
effet, ceux qui eurent cette Commission, s'en aquitérent
avec tant de diligence, que de l'un à l'autre, on parvint
dans une heure de tems à la connoissance de celui qui avoit
le premier inventé ce mensonge, & qui étoit un des Ecuyers
du Roi, homme de probité, sage & d'une modestie exemplaire.
Le Roi voulut bien à notre sollicitation le faire venir
devant lui en notre présence, & lui ayant demandé ce qui
l'avoit poussé à proférer des paroles si préjudiciables à
notre honneur. J'avois, Sire, dit-il, été quelques jours un
peu indisposé; le Médecin de la Cour, que je consultai,
m'ordonna de prendre Médecine, ce brûvage m'avoit éprouvé, &
il operoit encore trente-six heures après: étant donc obligé
de me relever la nuit pour satisfaire aux nécessitez de la
Nature, j'entendis un grand bruit dans le Canal, sur lequel
ma Chambre regarde, à l'entrée du Canton voisin. La
curiosité de savoir ce que c'étoit me fit mettre la tête à
la fenêtre, & comme il ne faisoit pas fort obscur, j'avisai
un homme, qui ayant gagné terre, remonta sur le bord,
vis-à-vis du Pavillon de la Reine, secoua ses habits, & se
mit à courir vers le Pont du Temple: là-dessus j'ouvre
doucement ma porte, je me mets après à toutes jambes, &
l'ayant observé de loin, jusques à côté du Sénat, je vis
qu'il heurta de la main à une fenêtre, & que quelqu'un la
lui ayant peu après ouverte, il entra par-là dans la Maison.
Je sçavois que c'étoit l'Apartement de ces Messieurs, leur
taille & un certain air qui leur est assez particulier, ne
m'étoit pas inconnu: un peu après la Demeure de Lidola étoit
en feu. Je demande, Sire, continua-t'il, si après tant de
circonstances, mes conjectures étoient si mal fondées, & si
de plus habiles que moi n'y auroient pas été trompez? Il y
avoit-là de l'aparence, dit le Roi, Je l'avouë, cependant il
en faut plus pour former une accusation: mais avant que de
rien décider là-dessus, que dites-vous de cela, dit le Roi à
La Forêt? Rien, Sire, répondit mon Camarade, tout ce qu'il a
raconté est véritable, la conclusion seule qu'il en tire est
fausse, ainsi je n'ai à lui reprocher que de n'avoir pas eu
assez de charité. Mon Camarade, Sire, continua-t'il, est
Astronome, c'est ce que vous n'ignorez pas, il m'a apris
depuis quelque tems à connoître les principales Etoiles: le
desir que j'ai de me perfectionner dans cette Science, me
fait lever la nuit, pour voir si le Ciel est serain, & alors
je vai faire un tour dans l'un des quatre Cantons, parce que
les Bâtimens y étant plus bas que dans celui-ci, ils me
dérobent moins la vûë des Astres. J'étois sorti ce soir-là
pour les mêmes fins, de sorte qu'ayant jetté les yeux sur
Sirius & Procion, & voulant en marchant en observer & la
situation & la distance, je m'allai malheureusement
précipiter dans le Canal sans y penser. Etourdi comme
j'étois de cette chûte inopinée, je restai quelque tems à me
reconnoître, & ne laissois pas de nager, sans savoir où je
butois, enfin j'atrapai le Bord, où cet honnête homme m'a
vû, & où je pris à grands pas, le chemin le plus direct de
ma Chambre, dans laquelle j'entrai par la Fenêtre, tant pour
ne point éveiller nos gens, que pour ne me point montrer
dans un équipage, qui les auroit sans doute fait rire. Vous
voyez, Sire, que nous convenons parfaitement bien dans nos
dépositions, mais que la cause de mon immersion est bien
autre que celle que Monsieur l'Ecuyer lui avoit attribuée;
j'espére qu'après cela il sera suffisamment convaincu de mon
innocence. Je suis fâché que ce malheur ait donné lieu à un
si mauvais jugement contre moi. Mon sort, à proprement
parler, en est la cause, c'est pourquoi je ne lui en veux
point de mal. Je vous suis obligé, reprit l'Ecuyer, & je
vous demande pardon de l'offense que je vous ai faite; j'en
ai du regret assurément: je vois bien que j'ai été trop
précipité dans cette rencontre: cela m'aprend à être plus
retenu une autre fois. Etes-vous donc tous deux contens? dit
le Roi. Oui, Sire, répondirent-ils. Hé bien, poursuivit-il,
donnez-vous la main, & qu'il n'en soit plus jamais parlé.
Là-dessus nous prîmes de nouveau, congé, & nous retirâmes
contens comme des Rois, La Forêt de sa présence d'esprit, &
moi des honnêtetez de notre Prince, & de ce que nous nous
étions tirez d'affaires à si bon marché.
Le lendemain nous partîmes, sans prendre autre chose que
chacun une Robe, & quelques bagatelles, dont nous crûmes
avoir absolument besoin. Nous avions de l'argent, nous
étions connus, & le monde est-là fort hospitalier: ainsi
nous n'avions que faire d'aprehender de passer mal notre
tems. Le Roi cependant se souvint qu'il ne nous avoit pas
demandé de quelle Voiture nous avions dessein de nous
servir: il envoya un Domestique après nous, pour nous
conjurer de disposer de ce qu'il avoit de meilleur pour son
usage, avec menaces que si nous ne le faisions pas, il ne
seroit point content de nous. Nous étions à une demi-lieuë
de-là, lors que ce Messager nous atteignît: il vouloit de
toute force nous obliger à retourner sur nos pas, ou à lui
dire comment nous voulions être menez, en Char, ou en
Gondole, afin qu'il nous fit accommoder sur le champ;
ajoûtant à chaque parole, que c'étoit la volonté de Sa
Majesté. Nous le remerciâmes de ses honnêtetez, & le priâmes
de raporter au Roi, que nous avions de la confusion de la
maniére obligeante dont il en usoit avec nous, que nous
profiterions volontiers des offres qu'il avoit la bonté de
nous faire; mais que nous avions envie de nous promener, &
de ne point passer de Village sans y rester assez de tems
pour faire connoissance avec le Juge, ou le Prêtre. Cette
réponse ne contentoit point notre homme, qui ne nous quitta
qu'avec regret, de peur, peut-être, que le Roi ne crût qu'il
s'étoit mal aquité de sa Commission.
On peut juger par cet échantillon, afin que je le dise en
passant, si nous avions sujet de nous plaindre de notre
sort, & si, excepté la fâcheuse affaire de mon Camarade,
nous n'étions pas en effet heureux. Ce n'étoit pas seulement
à la Cour, où l'on avoit des égards particuliers pour nous,
nous ne passâmes nulle part dans notre route, que tout le
monde ne s'empressat à nous faire civilité; on eût dit,
qu'il y avoit un Ordre exprès de nous recevoir comme les
premiers du Royaume.
Enfin, le dix-septiéme jour après notre départ, nous fûmes
émerveillez de rencontrer deux Domestiques de notre Juge &
de notre Prêtre, avec une Canouë chargée de Poiles, de
Hoyaux, de Pics, de Haches, d'Arcs & d'Habits, avec les
Vivres nécessaires pour faire le Voyage de la traite au
Cuivre. Ils nous racontérent, comment ces Messieurs
s'étoient mis dans la tête de nous prier de leur faire une
autre Horloge, beaucoup plus grosse que la premiére, avec
une Cloche à proportion, dont ils vouloient faire Présent au
Satrape de leur Gouvernement, afin de le porter par-là plus
aisément à leur accorder à chacun pour leurs Fils une de ses
Filles, qui, suivant ce qu'ils en disoient, devoient être
des Beautez achevées. Et comme il falloit beaucoup de Cuivre
pour cela, ils les envoyoient aux Mines pour en troquer
contre ce qu'ils leur avoient donné à y porter. Ils étoient
fournis de très-bonnes provisions, & on leur avoit permis de
rester autant de tems qu'ils voudroient à leur Voyage. Cette
nouvelle n'augmenta pas peu le chagrin de mon Camarade, il
me le témoigna sur le champ. Comment, dit-il, je me sauve
d'un endroit pour éviter le travail continuel, où l'on me
veut engager, & l'on m'en prépare d'autre dans celui ou je
venois chercher du repos, j'aimerois mieux que le Diable eût
emporté la Nation, que de donner un coup de Lime davantage
pour eux. Encore, si on y amassoit quelque chose, que nous
pûssions transporter chez nous, au cas que nous en
trouvassions un jour la commodité, mais toute notre
récompense se borne à un morceau de Métal, qui ne vaut que
quinze sols la livre en Europe. Retournons-nous-en plûtôt,
j'aime mieux hazarder cent vies, si je les avois,
poursuivit-il, pour repasser par-là où nous sommes venus, &
tâcher de retourner en notre Païs, que de rester ici
davantage.
Vous n'y pensez pas, La Forêt, lui répondis-je, & vous
n'examinez pas bien les obstacles que nous aurions à
surmonter. Nous avions de grands avantages, lorsque nous
sommes venus, que nous n'avons pas à cette heure. Nous
étions trois, tous pourvûs d'Armes à feu, & la nécessité
nous pressoit: c'est toute autre chose à l'heure qu'il est.
Croyez-moi, mon Ami, demeurons-là où nous sommes, c'est à
faire à nous occuper une partie du jour, nous en serons
d'autant plus aimez, & aussi-bien on ne peut pas être
toûjours sans rien faire. En quelque endroit que nous
soyons, nous ne pouvons avoir que la vie & le vétement, nous
l'avons ici au double. N'imitons point ceux de notre Nation,
qui par leur humeur changeante ne sauroient rester-là où ils
sont. Nous ne serons pas loin d'ici que nous ne nous
repentions d'avoir fait la folie. Enfin, je m'étendis au
long & au large, sur les difficultez qui s'opposoient à
notre retour: mais tout cela fut inutile. Il me dit tout net
qu'il s'en iroit seul, si je m'opiniâtrois à ne le point
vouloir suivre. Hé bien donc, lui dis-je, puisque vous êtes
inexorable, & que d'autre part j'ai résolu de ne vous point
abandonner, il faut prendre l'occasion de ce Bâteau par les
cheveux, & tenter de nous en servir, pour échaper par la
Caverne affreuse, car c'est ainsi qu'ils apellent encore
l'endroit par où leur premier Roi prétendoit, que la Terre
l'avoit enfanté, comme je l'ai dit plus haut.
Pendant que nous formions ce dessein, nos deux Manans
s'impatientoient de voir la fin de notre Dialogue. Je leur
dis, que nous avions eu quelque différent sur ce que nous
devions faire, retourner au Village, ou aller avec eux aux
Mines de Cuivre, où nous n'avions point encore été, & que le
résultat en étoit que nous leur tiendrions compagnie. Ils en
témoignérent bien de la joye, & pour leur en donner
davantage, nous résolûmes d'aller au premier Canton acheter
quelques flâcons des meilleures Liqueurs qu'il y auroit;
nous prîmes même encore quelques Vivres, mais nous les
persuadâmes en même tems de tirer vers la Riviére, sous
prétexte que ne l'ayant vûë qu'en un endroit, nous desirions
d'en examiner les Rivages depuis le bas jusqu'au haut: les
assurant au reste que nous leur aiderions alternativement à
tirer & à ramer, & leur fournirions toutes les choses dont
ils auroient besoin, si le courant de l'Eau, qui n'étoit
pourtant pas-là fort rapide, parce que tout le Païs est
presque de niveau, retardoit notre Voyage de quelques jours.
Les pauvres Garçons consentirent à tout ce que nous leur
proposâmes; il n'y avoit qu'une difficulté qui les
embarrassoit un peu, c'est qu'étant l'un & l'autre, d'un
Canton à quelques milles de-là, ils avoient fait état d'y
passer pour embrasser leurs Parens. Je leur fis d'abord
comprendre, que bien loin d'interrompre leur dessein, nous
le leur faciliterions. Partez, leur dis-je, dès à présent,
allez passer deux ou trois jours chez vous, cependant nous
avancerons chemin à petites journées, & ensuite vous tirerez
vers le Courant, où vous nous rateindrez bien-tôt. Ils
furent charmez de ma complaisance, & moi ravi de n'être pas
obligé de penser aux moyens de nous en défaire d'une autre
maniére.