_Qui contient plusieurs Conversations très-curieuses entre
le Roi & notre Auteur._
Il n'est pas concevable comment ce Monarque étoit assidu à
observer au commencement les heures de nos occupations: il
étoit tout yeux pour nous regarder, & souvent nous le
rendions tout oreilles pour nous entendre, lors que nous lui
racontions comment le monde vit parmi nous. Sur tout il
prenoit un plaisir indicible à s'entretenir des Sciences, &
particuliérement de la Philosophie, en quoi il s'étoit
beaucoup exercé. Rarement nous étions ensemble, qu'il ne me
fit quelque question de Phisique, & de Méchanique, ou
d'Astronomie.
Ce qui lui plaisoit beaucoup, étoit le Sistème de Copernic:
& je puis dire à sa loüange, que je n'eus pas beaucoup de
peine à lui faire comprendre tous les différens mouvemens
dont il faut que la Terre se charge pour satisfaire aux
mouvemens aparens selon l'Opinion vulgaire, & que l'on
distingue par le Journalier, d'Occident en Orient, l'Annuel,
autour du Soleil; par celui des Etoiles fixes, & par les
deux de Vibration, attribuez autrefois aux Cieux Cristalins.
Car ayant pris une Boule, & y ayant marqué les principaux
Points & Cercles d'un Globle terrestre, je lui montrai
comment la Terre tournoit d'Occident en Orient autour de son
Centre, en un jour naturel, & en même tems dans l'espace de
trois cens soixante-cinq jours six heures, moins environ
onze minutes, autour du Soleil, que je plaçois au Centre du
Monde. Je lui fis ensuite remarquer comment ce Mouvement
annuel ne se faisoit pas sur l'Equateur, mais suivant
l'Ecliptique, parce que l'Axe de la Terre, au lieu d'être
perpendiculaire au plan du Cercle annuel, incline sur lui de
part & d'autre, de vingt-trois degrez & trente minutes, ce
que nous apellons le Mouvement de parallélisme. Après cela,
nous nous entretînmes du quatriéme Mouvement, causé par le
plus ou moins d'impulsion ou pressement que souffre la
Terre, suivant les endroits où elle passe dans sa Route: car
par-là il arrive que son Axe s'éléve ou s'abaisse
quelquefois de quelques minutes, & que par conséquent
l'Ecliptique paroît dans de certains tems, plus près de
l'Equateur qu'en d'autres. Ce qui s'explique aussi
parfaitement bien par la matiére subtile, qui entre & passe
par les Tourbillons; mais je ne voulus pas alors entamer à
ce sujet, une maniére qui l'auroit peut-être embarassé, ou
du moins qui demandoit un peu plus de tems. Enfin, nous
parlâmes du cinquiéme Mouvement, qui vient de ce que la
Terre dans cette partie de son cours qui est la plus
éloignée du Soleil, ayant un plus grand Cercle à parcourir
que dans celle qui y est diamétralement opposée, elle n'a
pas si-tôt achevé sa Période: & cette différence est
proprement la partie du Firmament que nous jugeons être
passée d'Occident en Orient, dans une certaine espace de
tems. Et d'autant que cette Portion paroît plus grande ou
plus petite, à proportion que la Terre se trouve plus ou
moins éloignée du Centre de son Cercle, qui est à peu près
le Soleil, cela cause une irrégularité, que Ptolomée
attribuoit au premier Cristalin: ce qui fait le sixiéme
Mouvement. Pour le calcul des Eclypses, ce Prince
l'entendoit comme Copernic lui-même: il raisonnoit fort bien
des Comettes, des Planettes, des Météores, & de ce qu'il y a
de plus agréable dans la Phisique. Mais il ignoroit
absolument la cause du Flux & du Reflux de la Mer, dont il
avoit en effet à peine ouï parler: & il n'entendoit jamais
raisonner qu'avec admiration de la Proportion des espaces
que les Corps qui tombent parcourent en de certains tems
déterminez: des Vibrations des Pendules: de la force du
Levier; & en général de tout ce qui regarde la Statique.
Les Armes à feu lui étoient aussi tout à fait inconnuës, &
il les auroit estimées, n'eût été le mauvais usage qu'on en
fait. Rien ne le faisoit plus frémir que les Relations que
je lui faisois par fois de nos Guerres, & des sanglantes
Batailles qu'elles causent. Il ne pouvoit pas comprendre,
comment le Peuple est assez fou pour courir ainsi au
Massacre, & à la destruction de son Espéce, pour des sujets
si legers, & où il ne s'agit que des intérêts de l'ambition,
ou des caprices d'un seul homme. Il y a près de quatre
Siécles, me dit-il un jour, que l'on déclara inhabile le Roi
alors régnant, à cause que sous prétexte de son Origine, &
d'une Naissance miraculeuse, qui devoit le distinguer des
autres hommes, il traitoit ses Sujets de haut en bas. On eût
dit, ajoûta-t'il, que sa vanité lui eut dû faire
entreprendre de grandes choses, pour se maintenir dans son
Poste; bien loin de-là, il ne voulut presque pas employer de
paroles pour se disculper, & apaiser la colère de ceux qui
l'envoyerent aux Mines: il obéït sur le champ, lorsqu'il
aprit que c'étoit la volonté de son Peuple. Et je vous jure,
qu'au lieu d'exposer des Armées à la fureur de mes Ennemis,
j'aimerois mieux mille fois devenir le moindre de mon
Royaume, que d'en conserver la Souveraineté, aux dépens de
la vie d'un seul homme.
J'avouë, repartis-je, que la Guerre a quelque chose de cruel
& d'inhumain; cependant, il s'en fait souvent de justes, &
alors Dieu même les autorise: & marque qu'il y prend
plaisir, c'est qu'il s'apelle le Dieu des Armées. O Ciel,
interrompit le Roi, que dites-vous-là? Vous me choquez en
parlant de cette maniére. Assurément vous êtes heureux de
n'avoir pas proféré ces paroles-là devant quelqu'un de nos
Juges; tout étranger que vous êtes, vous courriez risque de
fort mal passer votre tems; puisque selon nos Principes,
vous ne sçauriez avoir exprimé un plus énorme Blasphême. Je
vous demande pardon, Sire, repartis-je incontinent, les plus
Saints Hommes, qui ont écrit notre Loi, affectent en bien
des endroits, de caractériser ainsi la Divinité: ils
attribuent à lui seul le Gain de toutes les Batailles, que
les Juifs ont remportées sur ceux dont ils ont conquis les
Païs, & le font paroître à la Tête de leurs Troupes, comme
un Général formidable, qui terrasse tout ce qui lui vient à
la rencontre. Je ne croi pas être coupable d'imiter de si
grands Hommes, & d'avoir de la vénération pour leurs Vies,
leurs Préceptes & leurs Sentimens: cependant, j'ai tant de
respect pour votre Personne, que j'aime mieux observer un
éternel silence, que de vous donner aucun sujet de
mécontentement. Comment, reprit le Roi, vos Législateurs
tiennent ce langage! Assurément je trouve cela
extraordinaire, qu'un Dieu, qui selon vous défende de
répandre le sang d'un seul Particulier, authorise une
Boucherie générale entre des Nations entiéres. Il y a sans
doute bien de l'homme, bien de la passion, bien de la
cruauté dans vos Loix: la seule pensée m'en fait frémir:
n'en parlons pas davantage, de peur que je n'en dise plus
que vous n'en entendriez volontiers. Je trouve bien des
charmes dans vos Sciences, mais votre Religion & vos Maximes
ne m'agréent pas. C'est que vous ne les entendez pas, Sire,
lui répondis-je, les Livres me manquent, & je ne suis pas
assez bon Théologien pour vous convertir; mais nous avons
mille Docteurs parmi nous capables de montrer tant de
marques de Sainteté dans notre Bible, & de vous en démontrer
le contenu si clairement, que vous seriez forcé d'y donner
votre consentement, ni plus ni moins qu'à une Démonstration
Mathématique.
Hé bien, en attendant que nous en voyions quelqu'un,
aprenez-moi, repliqua le Roi, comment ces Armées, dont vous
me parliez tantôt, se composent, de quelle maniére on les
fait subsister, comment elles se battent, quelle récompense
en ont les Vainqueurs, & quel profit en remportent les
Orfelins & les Veuves: Si ces Guerres n'ont point de fin, &
s'il n'y a jamais de Paix parmi vous. Rarement, Sire, lui
dis-je. La Terre est extrémement grande, par raport à votre
Empire; il y a une infinité de tels Royaumes aux endroits
d'où nous venons. Tant de grands Seigneurs ne sçauroient
vivre long-tems dans une parfaite intelligence: l'intérêt
des Familles Royales, plus que des Particuliers, cause
souvent des brouilleries. La jalousie, le desir de
s'agrandir, le Rang, la Religion qui est différente presque
dans chaque Royaume, tout cela sont des sujets de ruptures,
qui ne cessent souvent qu'après une grande effusion de Sang.
Nous avons un Empire nommé Espagne, où il s'alluma, il y a
quelque tems, une Guerre intestine, qui a duré cinquante ou
soixante ans, & qui a coûté la Vie à un million d'hommes.
La Religion dominante de ce Païs-là, & dans laquelle je suis
né, est la Chrétienne, qui différe extrêmement de toutes les
autres: ceux qui la professent n'ont pas tous non plus les
mêmes Sentimens à tous égards. La plus grande partie
prétendent qu'il ne suffit pas d'adorer un Dieu, Créateur du
Ciel & de la Terre, ils veulent aussi que l'on invoque les
Saints trépassez, afin qu'ils intercédent pour nous dans le
Paradis. Les Prélats de l'Église imposent la nécessité de
croire un Purgatoire, qui est un endroit rempli de Feu & de
Soulfre, où après la mort, les ames doivent brûler &
souffrir pendant un certain nombre d'Années, l'une plus,
l'autre moins, suivant les Crimes qu'elles ont commis, afin
d'être en état de comparoître pures & sans taches devant le
Trône de Dieu. Cette même Eglise engage à confesser que
Jesus-Christ est vivant, en chair & en os, & aussi grand
qu'il étoit quand il a été crucifié, dans une Hostie ou
morceau de pâte de la grandeur de la paume de la main, que
le Prêtre donne à chaque Laïque, en de certains jours de
l'Année, destinez à cette Cérémonie, &c. Plusieurs personnes
ne pouvant accommoder ces Maximes avec le Sens commun, non
plus qu'avec les Préceptes que contient le Livre Sacré de
nos Loix, crurent en conscience qu'ils auroient tort de les
observer. Le Clergé, qui s'aperçût de ce desordre dans
l'Eglise, érigea un Tribunal sévére, qui imposoit de grandes
peines à ceux qui s'émanciperoient de réformer le Culte
Divin. Il faut ajoûter à cela, qu'outre les Ecclésiastiques,
qui épuisoient les Peuples d'argent, qu'ils se faisoient
donner pour reciter des Prières efficaces, par lesquelles
ils prétendoient tirer du Purgatoire les Ames de leurs
Ancêtres: les Officiers du Roi les chargeoient tous les
jours de nouveaux Impôts: de sorte que les plus résolus des
Habitans voulant secouër le joug, firent secrettement des
Cabales, & résolurent de s'assurer de quelques Cantons
murez, ou Villes, dont ils fussent les Maîtres. Là-dessus le
Commerce s'affoiblit, les Ouvriers pâtissent faute
d'Ouvrage; un Prince Etranger se met à la tête des
Mécontent. D'autres Monarques, jaloux de la Grandeur du Roi
d'Espagne, & qui ne cherchent que son abaissement pour
s'élever au dessus de lui, se joignent à eux. On forme des
Compagnies d'Artisans, qui sont ravis de servir pour la
subsistance: de ces Compagnies de cent hommes, plus ou
moins, qui ont chacune leurs Officiers, on fait des
Régimens, & de ces Régimens des Armées, qui sont commandées
par des Généraux expérimentez au Métier de la Guerre, & qui
ont soin de les fournir d'Armes, d'Habits, & de toutes
sortes de Munitions, aux dépens du Public, que les
Magistrats chargent de Subsides pour cela. Lorsqu'on est
prêt, on se cherche, on use de finesses, & de milles
stratagêmes pour se surprendre; enfin on en vient aux mains,
& après s'être souvent battus tout un jour, il se trouve
quelquefois, que le plus grand avantage de Vainqueur, est
d'avoir conservé le Champ de Bataille, ce qui lui coûte dans
des Rencontres, quinze ou vingt mille Combattans: là où son
Ennemi, qui a reculé de cinq cens Pas, n'en a pas perdu la
moitié tant. Si l'un défait entiérement l'autre, il se
prévaut de sa Victoire, en gagnant du Païs & des Villes, où
il met quelquefois tout à Feu & à Sang. Cependant sa Partie
tâche de nouveau à se fortifier, ou en faisant de nouvelles
Troupes, ou en contractant des Alliances avec d'autres
Princes, qu'elle attire dans son Parti. On revient aux
coups, où la Fortune se déclare, tantôt pour l'un, tantôt
pour l'autre, jusqu'à ce que les Trésors & les Hommes soient
évanouïs, car alors on est forcé d'en venir à un
Accommodement, qui ne dure pas plus long-tems que quelque
Esprit turbulent le desire, puis que les prétextes pour
remuër ne leur manquent jamais.
Mais que fait-on de ces Troupes? dit le Roi. On les
remercie, repliquai-je. Cela est bien, continua-t'il, pour
la décharge du Peuple; mais des gens, qui se sont accoûtumez
pendant la Guerre, au libertinage, & sans doute, à toutes
sortes de voluptez, sont-ils propres à être employez à autre
chose? De quoi subsistent-ils, lorsqu-ils ne tirent plus de
Solde? J'ai déja dit à Votre Majesté, repris-je, que le
Monde contient une infinité de Païs gouvernez par des
Princes différens: lorsque les Troubles finissent en un
endroit, ils recommencent ordinairement en un autre; les
Soldats vont chercher-là de l'Emploi; sinon, chacun retourne
à sa Profession. J'avouë pourtant, qu'il y en a beaucoup,
qui ayant perdu l'habitude de travailler, ou qui ne sachant
point de Métier, vont mandier de Porte en Porte, avec les
Femmes & les Enfans, dont les Maris & les Péres ont été
tuez, ou s'abandonnent au Brigandage pour vivre plus
commodément. Les uns se font Voleurs de grands Chemins, les
autres Faux-monnoyeurs: Il y en a qui s'associent avec les
Femmes débauchées, & leur aident à ruïner, & quelquefois
même massacrer ceux qui fréquentent les vilains lieux.
Enfin, il n'y a forte d'Intrigues qu'il ne pratiquent pour
se donner du bon tems: ce qui oblige les honnêtes gens à
user de beaucoup de précaution pour n'en être point
attrapez, & encore souvent n'en sont-ils pas exempts. Je
pourois vous confirmer cette vérité par cent exemples, qui
font dresser les cheveux; mais un seul suffira présentement
pour vous en donner une idée.
Environ huit mois avant, que j'aye quitté Paris, Ville
fameuse, & qui est la Capitale du plus beau Royaume de
l'Europe, un Conseiller du Parlement passant en Carosse dans
une Ruë écartée, où il y avoit peu de Commerce, avisa de
loin une jeune Personne fort bien mise, qui étendant les
bras, joignant les mains, & portant la vûë, tantôt vers le
Ciel, & ensuite sur la Terre, donnoit des marques d'un
véritable desespoir. Le bruit des Rouës & des Chevaux
l'ayant fait retourner, elle se retient tout d'un coup,
s'essuye promptement le Visage, & poursuit son chemin à pas
lents. Le Conseiller ne tarde guéres à la joindre; il
s'arrête à côté d'elle. Qu'avez-vous, Mademoiselle? lui
dit-il, d'une maniére fort honnête: Je vous voi toute
épleurée; est-il arrivé quelque désastre dans votre Famille?
Parlez hardiment, vous êtes par bonheur tombée en de bonnes
mains; il y a bien des gens qui tâcheroient de profiter de
votre desordre, avec moi il n'y a rien à craindre. Je suis
honnête homme, j'ai du crédit & de la bonne volonté, si je
puis vous être utile en quelque chose, je m'y employerai
avec tout le zélé dont je suis, capable. Quoi qu'elle n'eut
que seize à dix-sept ans, elle prit d'abord son sérieux,
soûtint long-tems qu'elle n'avoit rien, qu'il étoit inutile
de lui offrir sa Protection y qu'elle ne lassoit pourtant
pas d'en avoir de la reconnoissance & que tout ce qu'elle
prétendoit de lui, étoit de lui laisser faire son chemin.
Mais enfin, après plusieurs instances, qui n'étoient
proprement que l'effet de la charité de ce galant Homme,
s'abandonnant de nouveau à des larmes, qu'elle ne pouvoit
plus retenir. Oui, Monsieur, vous avez raison, lui dit-elle,
je ne me posséde pas, j'ai l'esprit en écharpe, je cours les
Ruës, & peu s'en faut que je ne me porte à de fâcheuses
extrémitez. Je suis Fille unique d'un Pére qui m'adoroit;
mes volontez lui étoient une Loi, qu'il se faisoit un
plaisir d'observer à tous égards; de sorte que je ne lui ai
jamais rien demandé, qu'il ne me l'ait incontinent accordé.
Il y a un an que Dieu l'a retiré, à la fleur de son âge;
notre séparation lui faisoit mille fois plus de peine que la
perte de sa propre Vie. Le déplaisir qu'il avoit de me
quitter, le porta à me recommander à mains jointes à sa
Femme. Cette Marâtre lui promit tout ce qu'il voulut; elle
m'embrassa en sa présence, & s'engagea par un Serment
accompagné d'un torrent de larmes, à me faire éternellement
part de sa plus tendre amitié. Mais, helas! le pauvre homme
eut à peine sillé les yeux, que je devins l'objet de sa
tirannie. Il n'y a moment qu'elle ne me désole d'injures &
de menaces; des menaces elle en vient souvent aux coups, &
aujourd'hui, après m'avoir bien maltraitée, elle m'a jettée
hors de la maison. Voilà qui est violent, dit le Conseiller,
vous êtes sans contredit à plaindre: entrez, s'il vous
plaît, dans mon Carosse, il faut que je vous remette bien
ensemble, ou du moins que je sache la cause d'une si
dangereuse dissension. Ce ne fut pas encore ici sans peine
qu'elle se détermina à le conduire chez elle: elle
apréhendoit trop de se faire voir, la colére de sa
Belle-mére la faisoit trembler: il falut pourtant s'y
résoudre. La Maison de cette Veuve étoit de belle aparence;
une forte muraille à Porte cochere, & une grande
Basse-court, la séparoit de la Ruë. Monsieur le Conseiller
ayant fait demander si Madame étoit de loisir, fut mené dans
une belle Sale tapissée, où elle le vint trouver un moment
après. Il fut surpris de voir entrer une Femme d'une
cinquante d'Années, haute, belle, bienfaite, d'une
phisionomie douce & engageante, & ayant plûtôt le port d'une
Reine, que de la Femme d'un Particulier. Après quelques
Complimens réciproques, il lui fit un recit juste de ce qui
lui venoit d'arriver avec sa Fille, lui en représenta les
conséquences, & lui ayant demandé excuse de la liberté qu'il
prenoit de se mêler d'une Affaire qui étoit proprement
domestique, il la pria fort civilement de lui dire en quoi
consistoit leur Differend. La Dame le remercia de la bonté
qu'il avoit de s'intéresser si charitablement pour sa
Famille, mit sa Belle-fille dans le tort autant qu'elle pût;
& enfin à la considération de l'Arbitre, on fit venir la
Demoiselle. Madame la reprit en grace, & elles se firent
des promesses réciproques, l'une d'être désormais bien
obéïssante, l'autre d'user de plus d'Indulgence, & d'avoir
toute la tendresse & les égards dont une Mére est capable
pour son propre enfant, au grand contentement du Conseiller
qui s'aplaudissoit intérieurement d'être l'Auteur d'une si
bonne œuvre. Là-dessus, on fit retirer la Fille; & ce fut
alors que Madame se mit à exalter l'obligation qu'elle avoit
à Monsieur le Conseiller. Elle le pria instamment de lui
permettre de faire connoissance avec Madame son Epouse, afin
d'avoir occasion de profiter quelquefois de ses salutaires
Conseils; elle le pria de pousser la complaisance jusqu'à
vouloir bien l'honorer de sa Compagnie à dîner, d'autant
plus que la Table étoit déja couverte, & qu'ayant invité du
monde, elle se trouvoit justement en état de le régaler de
trois ou quatre bons Plats. Ce Compliment fut proféré de si
bonne grace, que le Conseiller se laissa persuader. Il fit
dire à son Cocher de se retirer, d'aller dire chez lui qu'on
ne l'attendit pas, & qu'il vint le prendre au bout de deux
heures. Cependant, la Dame s'absenta, avec sa permission,
pour aller donner ses Ordres. Lui se promenoit seul en
attendant son retour: après avoir fait trois ou quatre
allées & venuës, il alla en se retournant donner
casuellement du coude contre la Tenture: le vuide qu'il
sentit excita sa curiosité, il se trouva qu'il y avoit-là
justement deux pans libres de ce Tapis, qui anticipoient
d'un demi-pied l'un sur l'autre; il leva celui de dessus, &
fremit lorsqu'il aperçût le corps nud & sanglant d'un homme,
qui selon les aparences venoit d'être assassiné, couché de
son long sur la paille d'un Lit pratiqué dans la muraille.
Cet horrible Spectacle, qui le menaçoit d'un pareil sort, le
fit sortir avec précipitation de la Chambre: quelqu'un le
remarqua lorsqu'il étoit déja au milieu de la Cour. On
l'apelle, on le prie de ne se point impatienter, Madame le
rejoindra dans un instant, tout est prêt à être servi, & le
reste; mais toutes ces belles paroles n'étoient pas capables
de le faire revenir. Il leur dit en fuïant, qu'il lui étoit
venu quelque chose dans l'esprit, qui ne souffroit aucun
délai, qu'il ne feroit qu'aller & venir, & qu'en tout cas
on n'avoit qu'à commencer à manger, il en trouveroit assez
de reste. On le poursuivit ainsi jusqu'à la Porte. Comme il
sortoit, quatre grands Coquins de Coupe-jarets entroient,
gens apointez, sans doute, pour le récompenser de ses bons
Offices; mais il étoit un peu trop tard, le bon homme avoit
échapé à leurs embuches. La vieille Maquerelle & la jeune
Putain avoient en vain joué leur rôle.
Assurément, dit le Roi, voilà un Stratagême capable de
surprendre le plus habile homme du monde: mais
qu'arriva-t'il de cela, n'en fit-on point de recherche, afin
que leur Punition servit d'exemple à de semblables
Canailles? Nullement, lui repartis-je, ceux qui l'ont fait
en de pareilles occasions, s'en sont mal trouvez. Les Bandes
de ces sortes de gens-là sont si nombreuses, que le moindre
déplaisir que l'on fait à l'un d'eux, est vengé tôt ou tard,
au double par les autres, de jour, de nuit, sur vous, sur
les vôtres, ou de quelque maniére que ce soit. Et tout cela
font des beaux fruits des Guerres ausquelles on vous expose?
Je plains votre Sort, dit le Roi: à ce compte vous n'êtes
proprement que la Proye des méchans, des esclaves, & de
misérables Victimes de l'Ambition & de l'Intérêt de vos
Souverains: les Chiens sont plus heureux chez moi, que les
Hommes ne le sont en vos Quartiers. Vous raisonnez selon vos
Principes, repris-je: & nous agissons suivant les nôtres;
chacun aprouve ses Sentimens, tous ceux qui leur sont
contraires le choquent. Il est vrai, reprit-il, que
l'éducation a un grand ascendant sur notre esprit. Nos
Ancêtres se seroient fait sacrifier, plûtôt que de douter de
l'excellence de leur Origine. Le Soleil les avoit engendrez,
ils avoient été enfantez de la Terre. Aujourd'hui on
envoyeroit aux Mines celui, qui voudroit sérieusement
soûtenir cette Opinion. Ce que nous suçons avec le Lait,
nous le retenons; les premiéres Leçons de nos Précepteurs
sont les plus fortes, elles jettent des racines profondes,
que les vents d'un Sentiment contraire ont de la peine à
ébranler.
Mais à propos de vos Ancêtres, Sire, interrompis-je, est-ce
qu'il ne s'est jamais trouvé personne, qui ayant bien
examiné la nature des choses, a trouvé de la difficulté dans
cette prétenduë Naissance miraculeuse? Car enfin, cela saute
aux yeux, que l'union du Soleil avec la Terre étoit
impossible, & que ces deux Créatures sans vie, étant
destituées d'intelligence & de sentiment, sont incapables
des effets qu'on leur attribuoit si mal à propos.
Assurément, répondit le Roi, qu'il y en avoit, mais personne
n'en osoit ouvrir la bouche; le Peuple, qui étoit prévenu en
faveur de cette Fable, auroit été capable de le mettre en
piéces. Outre que les Rois usoient de tems à autre, d'un
Stratagême assez extraordinaire pour s'en défaire, & qui ne
contribuoit pas peu à fortifier les autres dans leur
Opinion. Ils avoient pratiqué un Chemin sous terre, du
Palais jusqu'au Temple, qui aboutissoit sous mon Marchepié,
où il y avoit un grand Puits extrêmement profond. Lorsque
quelqu'un étoit accusé d'avoir proferé quelque parole
choquante contre le Mistére de la Naissance du premier
Homme, ce qui étoit traité de Blasphême, il étoit obligé de
comparoître à la Cour, où les Satrapes ne manquoient jamais
de le condamner aux Mines: le Roi qui vouloit passer pour
clément, annulloit aussi-tôt la Sentence, qu'il prétendoit
n'avoir pas été prononcée dans les formes, & suivant les
régles de l'équité, puisque lui étant Partie & Chef du
Conseil tout ensemble, les Juges devoient vrai-semblablement
plûtôt incliner de son côté que de celui de l'Accusé: d'où
il concluoit, qu'il en faloit apeller au Tribunal de
l'Esprit Universel, afin que lui-même en fit une Justice
exemplaire sur celui d'eux deux, qui auroit tort. Là-dessus,
il apointoit toute l'assemblée pour le Minuit, à comparoître
au Sénat, avec tous ceux qui voudroient assister à ce
Spectacle. Il n'oublioit pas de se rendre sur son Trône à
point nommé. L'un de ses fils, Fréres, ou proches Parens,
amenoit devant lui le Criminel, ayant les mains liées
derriére le dos, & le faisoit asseoir sur le Marchepié, à
l'endroit qui avoit été marqué. Alors le Roi tenant la vûë
baissée, prononçoit à haute voix quatre Vers, que j'ai
rendus ainsi en notre Langue.
_Ma Mére, je le sai, vous êtes équitable,_
_D'en douter, il est hasardeux:_
_De grace, engloutissez à l'instant, de nous deux,_
_Celui que le Ciel voit Coupable._
En même tems celui qui étoit caché dessous le Théatre,
tiroit adroitement le Verrou, qui soûtenoit une Trape, faite
exprès pour cela dans le Marchepié, la faisoit baisser avec
tant de rapidité, que la pauvre Victime, oui étoit dessus,
tomboit comme un foudre, & sans avoir le tems de se
reconnoître, dans cet abîme de Puits, qui étoit dessous,
d'où il n'avoit garde de revenir. Et tout cela se faisoit si
promptement, & avec tant de dextérité, qu'un même moment,
pour ainsi dire, voyoit ouvrir & refermer cette maudite
Trape: de sorte que quand tout le monde auroit été auprès,
il auroit eu de la peine à s'apercevoir de la tromperie.
Cependant, afin de jouër leur rôle avec toute la sûreté
possible, on avoit soin de ne pas beaucoup illuminer cet
endroit-là; outre que le Marchepié étant haut, empêchoit aux
Satrapes, & aux autres Assistans, qui étoient assis ou à
genoux, de voir ce qui se passoit dessus; & que celui des
Intéressez qui étoit-là, feignant de voir là Terre s'ouvrir
faisoit beaucoup de bruit, en se reculant, & criant aussi
fort que s'il avoit eu véritablement peur d'être englouti
tout vif avec le Coupable.
Mais comment a-t-on découvert ces Impostures, repartis-je?
Les Prêtres du Roi, reprit Bustrol, voyant leur Maître
banni, & la face des Affaires entiérement changée,
proposérent, à condition qu'on ne leur feroit point de mal,
de déclarer tout ce qu'ils en savoient de pernicieux: car
quoi qu'il ne se fût rien fait de semblable de leur tems,
ils ne laissoient pas d'avoir part au Secret, & d'être
engagez par un Serment, au quel on les avoit contraints,
d'aider à ces cruelles Exécutions. Le Chemin soûterrain est
encore à être, je vous le ferai voir quand vous voudrez.
Pour le Puits il a été comblé, & la Trape fut d'abord
changée avec le reste en une Plancher continu, tel qu'il est
encore à cette heure.
Voici une seconde Imposture, dont ils s'étoient avisez, &
qui a été pratiquée en divers Siécles. Lorsqu'il y avoit de
grands débats entre le Souverain & ses Sujets, & qu'il
apréhendoit quelque révolution fatale à sa Famille, on
faisoit monter secrettement quelqu'un des Intéressez, par
l'un des escaliers des colonnes qui soûtiennent le Dôme,
lequel se glissoit doucement entre la Cappe & le Plat-fonds;
& quand le Conseil étoit assemblé, il se mettoit à crier de
toute sa force, & par un trou fait pour cela, qui répondoit
au centre du Soleil de Cuivre, qui est au milieu de
l'édifice: Mon Fils est juste, & vous êtes méchans! Cette
voix qui retentissoit par tout comme un Tonnerre, surprenoit
extrêmement les Assistans, & ne manquoit jamais de faire son
effet. Peut-être y en avoit-il parmi eux qui n'étoient pas
exempts de doute; mais la plûpart auroient juré que c'étoit
le Soleil qui avoit proféré ces mots: & peut-être
n'auroient-ils pas souffert qu'on eût exempté de châtiment
sévere celui qui auroit paru avoir le moindre soupçon.