_l'Auteur est mené à la Cour du Roi. Il décrit ici l'Origine
de ces Monarques, fait la description du Palais Royal, du
Temple,_ &c.
Le Satrape dont j'ai parlé tantôt, qui étoit venu lever le
Tribut, l'alla porter ensuite au Roi. En causant ensemble,
il lui raconta comment il avoit vû deux Etrangers dans un
tel Village, qui savoient faire des Machines; qui mesuroient
parfaitement bien le tems, & divisoient un jour naturel en
deux fois douze parties, qu'ils apelloient heures; & que ce
qui étoit le plus admirable, & d'une grande commodité pour
les Habitans, c'est qu'à chaque heure il y avoit une Jatte
de métal, sur laquelle un Marteau se déchargeant, marquoit
par un certain nombre de coups, à quelle partie du jour on
étoit parvenu. Le Roi parut surpris à ce recit, & témoigna
du desir de nous parler. En effet, nous fûmes tous étonnez
de voir un jour que deux Domestiques de ce Prince nous
vinrent demander à notre Hôte, qui ne sachant de quel
prétexte se servir pour nous retenir, nous remit avec
chagrin entre leurs mains.
Quoique nous fussions au desespoir de quitter le Juge, chez
lequel nous étions infiniment mieux que je n'aurois pû
souhaiter de l'être en Europe, nous ne laissâmes pourtant
pas de témoigner bien de la joye de l'honneur que le Roi
nous faisoit de nous envoyer querir. Nous demandâmes
cependant plusieurs fois à nos Guides ce qui en pouvoit être
la cause; mais ils nous protestérent qu'ils n'en savoient
rien. Tout ce qu'ils nous pouvoient dire d'assuré, c'est que
l'on parloit de nous à la Cour, comme de grands Personnages,
& que nous y serions infailliblement bien traitez. Les
disputes, que nous avions euës, ne laissoient pas de me
donner quelques inquiétudes. J'aprehendois que le Roi en
étant informé, ne s'en fût formalisé, & ne nous voulût
traiter comme des Séducteurs, & Gens qui travaillent à
bouleverser le Gouvernement: ce n'étoit rien moins que cela.
Nous ne fûmes pas plutôt arrivez, que le Roi nous fit venir
auprès de lui. Après avoir fait nos révérences, nous
voulûmes mettre un genou à terre, avant que de lui parler,
suivant l'avertissement que l'on nous en avoit donné; mais
il ne le voulut pas permettre. Il nous fit apporter à chacun
un petit Escabeau, & nous commanda de nous asseoir devant
lui. Tous ceux qui étoient-là, se tenoient debout ou à
genoux. Le Roi étoit assis sur un magnifique Fauteüil, élevé
de trois marches, & couvert d'un Dais d'une Sculpture
admirable. Il nous demanda d'où nous étions venus, & comment
nous étions entrez dans son Païs. Il falut, pour le
contenter, lui faire un recit juste de toutes nos petites
Avantures. Il fit semblant d'être bien aise ce que nos
disgraces lui avoient procuré le plaisir de nous voir. Enfin
il tomba sur le chapitre de notre Science, qu'il releva
extrêmement; & après nous avoir dit qu'il avoit apris que
nous avions fait une Horloge dans notre Village, il nous fit
comprendre qu'il nous avoit principalement fait venir pour
nous prier de lui en fabriquer aussi une, avec promesse de
récompenser notre travail de sa plus tendre amitié, & par
tout ce que nous desirerions de sa Personne. Nous répondîmes
avec une profonde inclination, que nous n'étions point
accoûtumez à être traitez de cette maniére de nos
Souverains; que c'étoit bien de l'honneur que Sa Majesté
nous faisoit de nous trouver dignes d'être employez pour son
Service, & que nous nous en acquiterions le moins mal que
nous pourrions.
Là-dessus on nous conduisit dans un très-bel Apartement, qui
devoit être le nôtre, où l'on eût soin de nous servir & de
nous accommoder comme si nous avions été de grands
Seigneurs. Dés le lendemain nous donnâmes Ordre d'aller
querir nos Outils là où nous les avions laissez: nous en
fîmes faire plusieurs autres, tels que mon Camarade les
ordonna, & nous nous mîmes à l'Ouvrage le plûtôt qu'il fut
possible, parce que le Roy s'impatientoit de nous y voir.
Le Monarque qui gouvernoit alors, s'apelloit Bustrol, homme
sage, modeste, sociable, & qui, s'il vit encore, comme je
l'espere, se fait bien moins distinguer par le faste & par
la grandeur, que par ses éclatantes Vertus. Sa Robe est du
plus fin poil de Chèvre teint en rouge, qui se trouve dans
le Païs: elle est grande & ample, avec une Guimpe d'un pied
de large en bas, & au haut des manches. Son Bonnet est à
cinq cornes, avec un Globe de cuivre au-dessus, d'un pouce &
demi de diamêtre, qui est la principale marque de sa
Royauté, si on en excepte sa gravité, sa taille & sa bonne
mine.
Les Satrapes sont aussi habillez de Robes rouges, mais elles
sont de Laine, & plus petites à tous égards. Les autres
hommes, sans exception, ont leurs Robes à Laine de couleurs
mêlées. Les Juges se distinguent seulement par leurs
Bonnets. Pour les Femmes, elles portent toutes des Habits ou
Voiles de Toile fine par-dessus ceux qu'elles mettent
dessous, suivant que la Saison les oblige de se couvrir, peu
ou beaucoup.
Les Enfans du Roi n'ont aucune Prérogative au-dessus des
autres: on a pourtant un peu plus de déférence pour eux,
mais on n'y est pas obligé: il n'y a que l'Aîné qui est
presque considéré & habillé comme son Pére, hormis qu'il ne
porte point de Globe.
Le Roi peut avoir jusqu'à douze Femmes, qu'il fait choisir,
ou choisit lui-même de tout son Peuple, lors qu'il fait la
Ronde pour se faire voir: & on n'oseroit lui en refuser une,
quand elle seroit même promise à un autre. Les Gouverneurs
en peuvent avoir trois, les Juges deux, & le Peuple une. On
permet aussi aux Prêtres d'avoir deux Femmes ensemble; mais
ensemble ou non, ils n'en peuvent avoir que deux en tout
pendant leur vie: si elles viennent à mourir avant eux; il
leur est défendu de se remarier.
Ce que le Roi a de plus magnifique, c'est sa Maison: elle
est située au milieu du Canton Royal, qui a aussi la même
étenduë que les autres. Le Frontispice en est tourné du côté
du Nord-Nord-Est; sa largeur est de trente-six Pas
géométriques, & sa profondeur de vingt. Le premier Etage de
ce Palais est à dix pieds au-dessous du Niveau de la
Campagne, divisé en plusieurs Apartemens bien voutez, & où
l'on n'a pas épargné les Pilastres: il ne se voit rien-là
que du Marbre de diverses sortes & couleurs: le Pavé est de
rouge, les Piliers de noir, & la Voute de blanc. Le second
Etage étant à vingt pieds du premier, il y a dehors, devant
le Portail, un Escalier en forme d'un demi Ovale, de vingt
Marches d'un demi pied chacun de hauteur, pour y monter. On
entre premiérement dans une vaste Antichambre, derriére
laquelle est l'Audience du Roi. De l'Antichambre on passe
dans deux Allées, l'une à droite & l'autre à gauche, qui
divisent le Corps de l'Edifice en deux, de maniére qu'il y a
de part & d'autre deux magnifiques Salles, par conséquent
quatre de chaque côté, & en tout dix Apartemens, avec les
plus beaux Plafonds du monde, & des Lambris qui surpassent
en leur Sculpture, tout ce que j'ai vû de plus curieux. Au
dessus de ce second Etage il y en a un troisiéme, divisé à
peu près de la même maniére que le précédent, sinon qu'au
lieu de l'Audience, on a ici la Chambre où Sa Majesté
couche. Après cela on parvient à une Plate-forme couverte
d'Etain, & une Balustrade tout autour de Cuivre massif,
ouvragé & percé à jour d'une maniére fort artiste. Au milieu
de cette Plate-forme, il y a un Pavillon rond, couvert de
Cuivre, & si bien poli, comme tout le reste, qu'on ne peut y
jetter les yeux sans les blesser, lorsque le Soleil y luit.
Au-dessus il y a un Globe de vingt pieds de circonférence,
sur lequel on a posé une Piramide quarrée, d'un pied de
base, & de cinq de hauteur. Cette Cape est portée par douze
Piliers d'Agate. Il n'y a dans tout le Bâtiment que du
Marbre, de l'Agate, du Jaspe, & semblables Pierres exquises,
& merveilleusement bien polies & ouvragées: le tout bâti,
suivant un Ordre qui aproche assez du Corinthien, hormis
les Colonnes des Caves, qui sont proprement à la Toscane.
Ce qui leur manque en ce Païs-là, c'est le Verre: ils se
servent en la place de Peaux de _Polη_, qu'ils savent
grater & préparer d'une certaine maniére, que cela dure
éternellement, & donne un si libre passage à la lumiére,
qu'il fait aussi clair dans les Chambres; que dehors. C'est
de ce Parchemin qu'ils remplisent leurs Fenêtres au lieu de
losanges. Mais, quoique cela soit bel & bon, il faut avoüer
que nos Vitres le surpassent de beaucoup.
Derriere le Palais, il y a un Dôme de l'Ordre Romaine, de
cent cinquante pieds de diamêtre, aussi couvert de Cuivre,
des mêmes matériaux, & d'une magnificence égale. Ce lieu
sert à deux usages, de Temple & du Sénat. Le Trône du Roi
est du côté du Sud, à l'opposite de la Porte, élevé de six
pieds, sur un Marchepié de quatre, qui est couvert d'une
Estrade magnifique: car il est certain que ces gens-ci
surpassent infiniment les Turcs dans la tissure de leurs
Tapis. Au milieu du Plat-fond, se voit un Soleil de Cuivre
d'une excessive grandeur: le corps n'en a peut-être que dix
ou douze pieds de diamettre, mais ses rayons s'étendent
extrémement loin. Le cône qui est au-dessus du Dôme, est
large & haut. Tout cela est de cuivre, & porté par six
grosses Colomnes ou Tours, dans chacune desquelles il y a un
Escalier qui conduit jusques aux Galeries de ce superbe
Edifice.
Tout à l'entour du Canton on a aussi bâti des demeures
continuës, avec des Pavillons sur les Angles, & deux sur
chaque face ou côté, à une égale distance l'un de l'autre;
de sorte qu'il y en a douze en tout. On a aussi construit
douze Arcades entre ces Pavillons, qui sont comme autant de
Portes ouvertes pour sortir du Canton, par douze Ponts à
Balustrades de cuivre ouvragé, qui y sont opposez. Enfin,
au-dedans de ces Logemens, qui sont pour les douze Femmes du
Roi, & pour une partie des Domestiques de la Cour, regne une
Galerie tout autour, soûtenuë de Colomnes de Jaspe,
couvertes d'Etain, comme le reste des Logemens, hormis les
Pavillons, qui le sont de cuivre, & d'une beauté
extraordinaire. Les vuides, qui sont entre tous ces
Bâtimens, sont remplis d'Obélisques, de Piramides, de
Statuës sur de magnifiques Piédestaux, de Pots remplis de
toutes sortes de fleurs, selon la saison où l'on est, de
Cages pleines d'oiseaux de tout plumage, qui font un ramage
fort divertissant, & en un mot de tout ce qui peut aporter
quelque divertissement aux sens: ce qui fait que ce lieu est
proprement un Paradis enchanté.
Le Canton qui est au Sud de la Maison, est un Parc rempli de
Boucs, de Chévres, de Cerfs, qui sont fort petits en ce
Païs-là, de Daims & autres: sur tout il y a une sorte
d'Animaux nommez _Poη_, qui ont le poil long, une corne
sur la tête, deux oreilles plates & larges comme la main, la
queuë courte, mais fort large, avec de grands pieds plats:
ce qui fait qu'ils se tiennent le plus souvent debout. La
grosseur de cet Animal aproche de celle de nos petits Anes:
la chair en est fort délicate, mais on n'en voit guéres que
dans les Parcs du Roi; & ce n'est pas grand dommage, parce
qu'il y a peu de personnes qui ne fassent scrupule d'en
manger, à cause qu'ils ressemble fort à l'homme, & qu'il
paroît à la verité être doüé de quelque raison.
Le Canton du Midi, qui est notre Nord, n'est qu'un tissu de
Parterres couverts de Fleurs, & arrosez de mille petites
Fontaines artificielles. Les deux autres, à droit & à
gauche, sont destinez pour les Arbres fruitiers, les Légumes
& les Herbes potageres. Outre ces cinq Cantons, il y en a
encore vingt, dont douze sont pour les Reines & pour leurs
enfans, & domestiques; & huit autres pour le Labourage,
Pâturage, &c.
Les Revenus du Roi consistent tous les ans, pour chaque Pére
de Famille, en une piéce de cuivre de la grandeur d'une
Guinée, qu'ils nomment _Kala_, & dont j'ai fait mention
ailleurs, où d'un côté l'on voit gravé, NOS CŒURS A DIEU,
& de l'autre, NOS BIENS AU ROI. Je ne sçaurois dire ce que
ces Piéces valent; mais j'ai bien remarqué que l'on en fait
autant en ce Païs-là, que nous faisons d'un Loüis d'or en
France. L'Argent courant est d'Etain, & il y a des Piéces de
toutes grandeurs, comme en Europe, avec chacune leur marque
différente. Avec cette seule Piéce on satisfait à toutes les
charges de l'Etat: c'est peu de chose pour les particuliers:
cependant y ayant quarante & un mille six cens Villages, ou
quarante & un mille cinq cens septante cinq, en rabatant les
vingt-cinq de la Maison Royale, cela ne laisse pas de
raporter huit cens trente & un mille cinq cens _Kalη_,
sans compter les Juges & les Prêtres, qui en sont exempts:
ce qui est aussi, l'honneur à part, tout ce qu'ils retirent
de leurs Charges.
J'apris pourtant qu'il n'y avoit alors que trois cens
quarante-cinq ans que les choses avoient été réglées sur ce
pied-là. Avant ce tems-là, la Royauté avoit été de tems
immémorial, ou pour parler leur langage, éternellement dans
une même Famille. Ces Rois se disoient Fils du Soleil & de
la Terre. Cette Naissance leur donnoit beaucoup d'ambition,
& les Enfans devenoient tous les jours pires que n'avoient
été leurs Péres. Ils en étoient venus jusqu'à prétendre de
leurs Sujets des hommages & des adorations. Ils abusoient de
leurs Femmes & de leurs Filles & de même que de leurs
biens, & ne parloient rien moins que de les faire égorger,
lorsqu'ils donnoient les moindres marques de n'être pas
contens de leur tyrannie.
Enfin, le bonheur voulut pour ces misérables, que par une
certaine fatalité, dont je n'ai jamais sû les
particularitez, il arrive-là un Portugais, qui ayant apris
leur langage, leur conta qu'après avoir échoüé sur les Côtes
de leur Continent, comme nous avions fait, il s'étoit établi
là avec ses Camarades, qui étoient tous morts dans l'espace
de quatre ans, à la réserve d'un seul, avec lequel il avoit
résolu de monter une Riviére, laquelle se déchargeoit par-là
autour dans la Mer, à l'aide d'un fort petit Esquis qui leur
étoit resté. Il ajoûtoit à cela, qu'ils avoient été huit
mois à leur Voyage, & qu'après avoir surmonté des
difficultez inconcevables, ils étoient parvenus à un gouffre
de Montagnes, d'où cette Riviére sortoit comme de sa Source.
Ils hasardérent d'y entrer plusieurs fois & en divers tems:
mais il y faisoit si obscur; il y avoit tant de brisans, de
détours & d'obstacles de toutes les espéces, qu'ils
desesperoient d'y passer. Ils vinrent pourtant enfin à bout
de leur dessein, car après avoir fait plus de deux lieuës de
chemin sous terre, ils arrivérent dans le Païs si las & si
exténuez, qu'ils n'avoient pas la force de se remuer, de
sorte qu'étant abordez, & celui-ci ayant mis pied à terre,
l'autre qui en voulut faire autant, tomba à la renverse dans
le Bâteau, qui en même tems s'écarta du bord, tellement que
celui qui étoit à terre, n'y pouvant atteindre, il eut le
déplaisir de le voir retourner dans ce Gouffre, d'où il
n'étoit jamais revenu du depuis. Le Prêtre auquel il raconta
cela, n'en fut pas moins étonné qu'il avoit été de sa venuë:
il lui fit répéter plusieurs fois l'histoire dont il lui
avoit fait le recit, pour voir s'il ne se couperoit pas,
mais ne pouvant enfin plus douter d'une Rélation si bien
circonstanciée, il fut en faire part au Juge: celui-ci la
communiqua aux Principaux des autres Cantons voisins; de
sorte qu'en fort peu de tems, tout le Royaume sût que leurs
Rois avoient été des Fourbes, & des Scélérats, en ce que,
sous prétexte d'une Naissance toute particuliére &
miraculeuse, qui les relevoit infiniment au dessus de leurs
Sujets, ils les traitoient en Esclaves, & prenoient le train
de ne les considérer avec le tems, que comme des Chiens.
Avant que six semaines se passassent ils secouërent le joug:
le Roi fut démis, & envoyé aux Mines pour sa vie. Ils
élurent en sa place le plus ancien Satrape du Pays, avec
promesse de laisser regner après lui ses Enfans, tant qu'ils
seroient humains, vertueux & équitables.
Quoi que ce Prince exilé fut méchant, il étoit pourtant en
quelque façon à plaindre, parce qu'il protesta jusqu'à la
mort, qu'il avoit crû lui-même ce que l'on publioit de
l'Origine de ses Ancêtres, dont il ne savoit rien que par
tradiction: ce qui ne laissoit pas pourtant de donner
beaucoup d'ambition à cette Race, qui prétendoit par-là
devoir être infiniment au-dessus des autres mortels: comme
en effet, cela devoit les enfler, & imprimer dans leurs
Peuples un fort profond respect pour leurs personnes tant
qu'ils étoient l'un & l'autre, persuadez de la verité du
fait, dont voici la Rélation, telle qu'elle m'a été recitée
par des gens dignes que l'on ajoûtât foi à leurs paroles.
Dieu, disoient-ils, a été de toute éternité: le Ciel & la
Terre ne sont pas si anciens. Aussi-tôt que l'Univers fut
créé, la Terre qui est un Corps animé, étant charmé de la
beauté éclatante du Soleil, en devint éperdûment amoureuse.
Elle fit diverses tentatives pour s'élever jusqu'à lui, mais
ses élans furent inutiles: la pesanteur de sa masse faisoit
obstacle à ses élancemens, elle ne pouvoit s'élever que
jusqu'à une fort petite distance. Le Soleil s'aperçut de ses
secousses & de ses prodigieux tremoussemens, il eut pitié
d'elle; & s'étant couvert de nuages extrémement épais, de
peur de la mettre plus en feu, & de la consumer tout à fait,
il s'aprocha d'elle, la pénétra de ses rayons jusqu'au fond
de ses entrailles, & se retira sur le champ. La Terre en
conçut d'abord: trois cens soixante-cinq jours & un quart
après, son ventre s'ouvrit, elle accoucha d'un Homme & d'une
Femme, l'un & l'autre d'une beauté & d'une majesté
surprenante. Ces deux charmantes Personnes s'étant avancées
du côté de la Campagne où ils avoient trouvé une multitude
innombrable de toutes sortes d'Arbres chargez d'excellens
Fruits, ils eurent la curiosité de parcourir tout le terroir
qu'ils trouvérent accessible. Enfin étant parvenus jusqu'aux
extrémitez Australes de ce vaste Païs, ils le trouvérent
borné par des Montagnes impratiquables. Ce fut-là que _Mol_
& _Mola_ sa Femme, car c'est ainsi que l'on dit qu'ils se
nommoient, eurent quelque contention, elle voulant tirer à
droite, ou retourner sur ses pas, & lui, au contraire, étant
d'opinion qu'il faloit faire un effort pour passer outre; de
sorte que s'étant mis en colere, parce qu'il se voyoit
obligé de rompre son dessein, à cause de l'opiniâtreté de sa
femme, il frapa de dépit si rudement du pied contre le
Rocher, qu'il s'y fit une ouverture, par laquelle l'eau
sortit en abondance, & forma une Riviére, qui s'alla
précipiter dans le creux, dont les deux Jumeaux étoient
sortis: ce qui refroidit tellement la matrice de la Terre,
que depuis ce tems-là elle n'a plus eu aucune envie de se
joindre à son Amant le Soleil, & ainsi n'a jamais eu
d'autres Enfans.
Ils ajoûtoient à ce beau Conte, que c'étoit de ces deux
Personnes qu'étoient décendus les Habitans de leur Païs,
qu'ils croyoient être le seul endroit du Monde qui fut
habité. Aussi-tôt que le Portugais fut arrivé, & qu'il eut
fait le recit de ces avantures, on connût bien qu'on n'étoit
pas-là le seul Peuple de l'Univers, & que le prétendu
Enfantement de la Terre, n'étoit qu'une Fable, d'où
s'ensuivirent les révolutions dont je viens de faire
mention. Depuis ce tems-là, les Rois & leurs sujets avoient
vécu avec beaucoup de tranquillité & d'harmonie: ils se
loüoient extrémement les uns des autres. En effet, j'ai
toûjours vû que le peuple avoit infiniment du respect pour
leur Souverain, & que réciproquement le Roi d'à présent
témoignoit de l'empressement à donner des marques de sa
tendresse à tous ceux qui aprochoient de sa Personne. Il
étoit civil en genéral à tout le monde, & pour nous en
particulier, il est sûr que cela passoit les bornes.