CHAPITRE VIII.

_l'Auteur est mené à la Cour du Roi. Il décrit ici l'Origine

de ces Monarques, fait la description du Palais Royal, du

Temple,_ &c.

Le Satrape dont j'ai parlé tantôt, qui étoit venu lever le

Tribut, l'alla porter ensuite au Roi. En causant ensemble,

il lui raconta comment il avoit vû deux Etrangers dans un

tel Village, qui savoient faire des Machines; qui mesuroient

parfaitement bien le tems, & divisoient un jour naturel en

deux fois douze parties, qu'ils apelloient heures; & que ce

qui étoit le plus admirable, & d'une grande commodité pour

les Habitans, c'est qu'à chaque heure il y avoit une Jatte

de métal, sur laquelle un Marteau se déchargeant, marquoit

par un certain nombre de coups, à quelle partie du jour on

étoit parvenu. Le Roi parut surpris à ce recit, & témoigna

du desir de nous parler. En effet, nous fûmes tous étonnez

de voir un jour que deux Domestiques de ce Prince nous

vinrent demander à notre Hôte, qui ne sachant de quel

prétexte se servir pour nous retenir, nous remit avec

chagrin entre leurs mains.

Quoique nous fussions au desespoir de quitter le Juge, chez

lequel nous étions infiniment mieux que je n'aurois pû

souhaiter de l'être en Europe, nous ne laissâmes pourtant

pas de témoigner bien de la joye de l'honneur que le Roi

nous faisoit de nous envoyer querir. Nous demandâmes

cependant plusieurs fois à nos Guides ce qui en pouvoit être

la cause; mais ils nous protestérent qu'ils n'en savoient

rien. Tout ce qu'ils nous pouvoient dire d'assuré, c'est que

l'on parloit de nous à la Cour, comme de grands Personnages,

& que nous y serions infailliblement bien traitez. Les

disputes, que nous avions euës, ne laissoient pas de me

donner quelques inquiétudes. J'aprehendois que le Roi en

étant informé, ne s'en fût formalisé, & ne nous voulût

traiter comme des Séducteurs, & Gens qui travaillent à

bouleverser le Gouvernement: ce n'étoit rien moins que cela.

Nous ne fûmes pas plutôt arrivez, que le Roi nous fit venir

auprès de lui. Après avoir fait nos révérences, nous

voulûmes mettre un genou à terre, avant que de lui parler,

suivant l'avertissement que l'on nous en avoit donné; mais

il ne le voulut pas permettre. Il nous fit apporter à chacun

un petit Escabeau, & nous commanda de nous asseoir devant

lui. Tous ceux qui étoient-là, se tenoient debout ou à

genoux. Le Roi étoit assis sur un magnifique Fauteüil, élevé

de trois marches, & couvert d'un Dais d'une Sculpture

admirable. Il nous demanda d'où nous étions venus, & comment

nous étions entrez dans son Païs. Il falut, pour le

contenter, lui faire un recit juste de toutes nos petites

Avantures. Il fit semblant d'être bien aise ce que nos

disgraces lui avoient procuré le plaisir de nous voir. Enfin

il tomba sur le chapitre de notre Science, qu'il releva

extrêmement; & après nous avoir dit qu'il avoit apris que

nous avions fait une Horloge dans notre Village, il nous fit

comprendre qu'il nous avoit principalement fait venir pour

nous prier de lui en fabriquer aussi une, avec promesse de

récompenser notre travail de sa plus tendre amitié, & par

tout ce que nous desirerions de sa Personne. Nous répondîmes

avec une profonde inclination, que nous n'étions point

accoûtumez à être traitez de cette maniére de nos

Souverains; que c'étoit bien de l'honneur que Sa Majesté

nous faisoit de nous trouver dignes d'être employez pour son

Service, & que nous nous en acquiterions le moins mal que

nous pourrions.

Là-dessus on nous conduisit dans un très-bel Apartement, qui

devoit être le nôtre, où l'on eût soin de nous servir & de

nous accommoder comme si nous avions été de grands

Seigneurs. Dés le lendemain nous donnâmes Ordre d'aller

querir nos Outils là où nous les avions laissez: nous en

fîmes faire plusieurs autres, tels que mon Camarade les

ordonna, & nous nous mîmes à l'Ouvrage le plûtôt qu'il fut

possible, parce que le Roy s'impatientoit de nous y voir.

Le Monarque qui gouvernoit alors, s'apelloit Bustrol, homme

sage, modeste, sociable, & qui, s'il vit encore, comme je

l'espere, se fait bien moins distinguer par le faste & par

la grandeur, que par ses éclatantes Vertus. Sa Robe est du

plus fin poil de Chèvre teint en rouge, qui se trouve dans

le Païs: elle est grande & ample, avec une Guimpe d'un pied

de large en bas, & au haut des manches. Son Bonnet est à

cinq cornes, avec un Globe de cuivre au-dessus, d'un pouce &

demi de diamêtre, qui est la principale marque de sa

Royauté, si on en excepte sa gravité, sa taille & sa bonne

mine.

Les Satrapes sont aussi habillez de Robes rouges, mais elles

sont de Laine, & plus petites à tous égards. Les autres

hommes, sans exception, ont leurs Robes à Laine de couleurs

mêlées. Les Juges se distinguent seulement par leurs

Bonnets. Pour les Femmes, elles portent toutes des Habits ou

Voiles de Toile fine par-dessus ceux qu'elles mettent

dessous, suivant que la Saison les oblige de se couvrir, peu

ou beaucoup.

Les Enfans du Roi n'ont aucune Prérogative au-dessus des

autres: on a pourtant un peu plus de déférence pour eux,

mais on n'y est pas obligé: il n'y a que l'Aîné qui est

presque considéré & habillé comme son Pére, hormis qu'il ne

porte point de Globe.

Le Roi peut avoir jusqu'à douze Femmes, qu'il fait choisir,

ou choisit lui-même de tout son Peuple, lors qu'il fait la

Ronde pour se faire voir: & on n'oseroit lui en refuser une,

quand elle seroit même promise à un autre. Les Gouverneurs

en peuvent avoir trois, les Juges deux, & le Peuple une. On

permet aussi aux Prêtres d'avoir deux Femmes ensemble; mais

ensemble ou non, ils n'en peuvent avoir que deux en tout

pendant leur vie: si elles viennent à mourir avant eux; il

leur est défendu de se remarier.

Ce que le Roi a de plus magnifique, c'est sa Maison: elle

est située au milieu du Canton Royal, qui a aussi la même

étenduë que les autres. Le Frontispice en est tourné du côté

du Nord-Nord-Est; sa largeur est de trente-six Pas

géométriques, & sa profondeur de vingt. Le premier Etage de

ce Palais est à dix pieds au-dessous du Niveau de la

Campagne, divisé en plusieurs Apartemens bien voutez, & où

l'on n'a pas épargné les Pilastres: il ne se voit rien-là

que du Marbre de diverses sortes & couleurs: le Pavé est de

rouge, les Piliers de noir, & la Voute de blanc. Le second

Etage étant à vingt pieds du premier, il y a dehors, devant

le Portail, un Escalier en forme d'un demi Ovale, de vingt

Marches d'un demi pied chacun de hauteur, pour y monter. On

entre premiérement dans une vaste Antichambre, derriére

laquelle est l'Audience du Roi. De l'Antichambre on passe

dans deux Allées, l'une à droite & l'autre à gauche, qui

divisent le Corps de l'Edifice en deux, de maniére qu'il y a

de part & d'autre deux magnifiques Salles, par conséquent

quatre de chaque côté, & en tout dix Apartemens, avec les

plus beaux Plafonds du monde, & des Lambris qui surpassent

en leur Sculpture, tout ce que j'ai vû de plus curieux. Au

dessus de ce second Etage il y en a un troisiéme, divisé à

peu près de la même maniére que le précédent, sinon qu'au

lieu de l'Audience, on a ici la Chambre où Sa Majesté

couche. Après cela on parvient à une Plate-forme couverte

d'Etain, & une Balustrade tout autour de Cuivre massif,

ouvragé & percé à jour d'une maniére fort artiste. Au milieu

de cette Plate-forme, il y a un Pavillon rond, couvert de

Cuivre, & si bien poli, comme tout le reste, qu'on ne peut y

jetter les yeux sans les blesser, lorsque le Soleil y luit.

Au-dessus il y a un Globe de vingt pieds de circonférence,

sur lequel on a posé une Piramide quarrée, d'un pied de

base, & de cinq de hauteur. Cette Cape est portée par douze

Piliers d'Agate. Il n'y a dans tout le Bâtiment que du

Marbre, de l'Agate, du Jaspe, & semblables Pierres exquises,

& merveilleusement bien polies & ouvragées: le tout bâti,

suivant un Ordre qui aproche assez du Corinthien, hormis

les Colonnes des Caves, qui sont proprement à la Toscane.

Ce qui leur manque en ce Païs-là, c'est le Verre: ils se

servent en la place de Peaux de _Polη_, qu'ils savent

grater & préparer d'une certaine maniére, que cela dure

éternellement, & donne un si libre passage à la lumiére,

qu'il fait aussi clair dans les Chambres; que dehors. C'est

de ce Parchemin qu'ils remplisent leurs Fenêtres au lieu de

losanges. Mais, quoique cela soit bel & bon, il faut avoüer

que nos Vitres le surpassent de beaucoup.

Derriere le Palais, il y a un Dôme de l'Ordre Romaine, de

cent cinquante pieds de diamêtre, aussi couvert de Cuivre,

des mêmes matériaux, & d'une magnificence égale. Ce lieu

sert à deux usages, de Temple & du Sénat. Le Trône du Roi

est du côté du Sud, à l'opposite de la Porte, élevé de six

pieds, sur un Marchepié de quatre, qui est couvert d'une

Estrade magnifique: car il est certain que ces gens-ci

surpassent infiniment les Turcs dans la tissure de leurs

Tapis. Au milieu du Plat-fond, se voit un Soleil de Cuivre

d'une excessive grandeur: le corps n'en a peut-être que dix

ou douze pieds de diamettre, mais ses rayons s'étendent

extrémement loin. Le cône qui est au-dessus du Dôme, est

large & haut. Tout cela est de cuivre, & porté par six

grosses Colomnes ou Tours, dans chacune desquelles il y a un

Escalier qui conduit jusques aux Galeries de ce superbe

Edifice.

Tout à l'entour du Canton on a aussi bâti des demeures

continuës, avec des Pavillons sur les Angles, & deux sur

chaque face ou côté, à une égale distance l'un de l'autre;

de sorte qu'il y en a douze en tout. On a aussi construit

douze Arcades entre ces Pavillons, qui sont comme autant de

Portes ouvertes pour sortir du Canton, par douze Ponts à

Balustrades de cuivre ouvragé, qui y sont opposez. Enfin,

au-dedans de ces Logemens, qui sont pour les douze Femmes du

Roi, & pour une partie des Domestiques de la Cour, regne une

Galerie tout autour, soûtenuë de Colomnes de Jaspe,

couvertes d'Etain, comme le reste des Logemens, hormis les

Pavillons, qui le sont de cuivre, & d'une beauté

extraordinaire. Les vuides, qui sont entre tous ces

Bâtimens, sont remplis d'Obélisques, de Piramides, de

Statuës sur de magnifiques Piédestaux, de Pots remplis de

toutes sortes de fleurs, selon la saison où l'on est, de

Cages pleines d'oiseaux de tout plumage, qui font un ramage

fort divertissant, & en un mot de tout ce qui peut aporter

quelque divertissement aux sens: ce qui fait que ce lieu est

proprement un Paradis enchanté.

Le Canton qui est au Sud de la Maison, est un Parc rempli de

Boucs, de Chévres, de Cerfs, qui sont fort petits en ce

Païs-là, de Daims & autres: sur tout il y a une sorte

d'Animaux nommez _Poη_, qui ont le poil long, une corne

sur la tête, deux oreilles plates & larges comme la main, la

queuë courte, mais fort large, avec de grands pieds plats:

ce qui fait qu'ils se tiennent le plus souvent debout. La

grosseur de cet Animal aproche de celle de nos petits Anes:

la chair en est fort délicate, mais on n'en voit guéres que

dans les Parcs du Roi; & ce n'est pas grand dommage, parce

qu'il y a peu de personnes qui ne fassent scrupule d'en

manger, à cause qu'ils ressemble fort à l'homme, & qu'il

paroît à la verité être doüé de quelque raison.

Le Canton du Midi, qui est notre Nord, n'est qu'un tissu de

Parterres couverts de Fleurs, & arrosez de mille petites

Fontaines artificielles. Les deux autres, à droit & à

gauche, sont destinez pour les Arbres fruitiers, les Légumes

& les Herbes potageres. Outre ces cinq Cantons, il y en a

encore vingt, dont douze sont pour les Reines & pour leurs

enfans, & domestiques; & huit autres pour le Labourage,

Pâturage, &c.

Les Revenus du Roi consistent tous les ans, pour chaque Pére

de Famille, en une piéce de cuivre de la grandeur d'une

Guinée, qu'ils nomment _Kala_, & dont j'ai fait mention

ailleurs, où d'un côté l'on voit gravé, NOS CŒURS A DIEU,

& de l'autre, NOS BIENS AU ROI. Je ne sçaurois dire ce que

ces Piéces valent; mais j'ai bien remarqué que l'on en fait

autant en ce Païs-là, que nous faisons d'un Loüis d'or en

France. L'Argent courant est d'Etain, & il y a des Piéces de

toutes grandeurs, comme en Europe, avec chacune leur marque

différente. Avec cette seule Piéce on satisfait à toutes les

charges de l'Etat: c'est peu de chose pour les particuliers:

cependant y ayant quarante & un mille six cens Villages, ou

quarante & un mille cinq cens septante cinq, en rabatant les

vingt-cinq de la Maison Royale, cela ne laisse pas de

raporter huit cens trente & un mille cinq cens _Kalη_,

sans compter les Juges & les Prêtres, qui en sont exempts:

ce qui est aussi, l'honneur à part, tout ce qu'ils retirent

de leurs Charges.

J'apris pourtant qu'il n'y avoit alors que trois cens

quarante-cinq ans que les choses avoient été réglées sur ce

pied-là. Avant ce tems-là, la Royauté avoit été de tems

immémorial, ou pour parler leur langage, éternellement dans

une même Famille. Ces Rois se disoient Fils du Soleil & de

la Terre. Cette Naissance leur donnoit beaucoup d'ambition,

& les Enfans devenoient tous les jours pires que n'avoient

été leurs Péres. Ils en étoient venus jusqu'à prétendre de

leurs Sujets des hommages & des adorations. Ils abusoient de

leurs Femmes & de leurs Filles & de même que de leurs

biens, & ne parloient rien moins que de les faire égorger,

lorsqu'ils donnoient les moindres marques de n'être pas

contens de leur tyrannie.

Enfin, le bonheur voulut pour ces misérables, que par une

certaine fatalité, dont je n'ai jamais sû les

particularitez, il arrive-là un Portugais, qui ayant apris

leur langage, leur conta qu'après avoir échoüé sur les Côtes

de leur Continent, comme nous avions fait, il s'étoit établi

là avec ses Camarades, qui étoient tous morts dans l'espace

de quatre ans, à la réserve d'un seul, avec lequel il avoit

résolu de monter une Riviére, laquelle se déchargeoit par-là

autour dans la Mer, à l'aide d'un fort petit Esquis qui leur

étoit resté. Il ajoûtoit à cela, qu'ils avoient été huit

mois à leur Voyage, & qu'après avoir surmonté des

difficultez inconcevables, ils étoient parvenus à un gouffre

de Montagnes, d'où cette Riviére sortoit comme de sa Source.

Ils hasardérent d'y entrer plusieurs fois & en divers tems:

mais il y faisoit si obscur; il y avoit tant de brisans, de

détours & d'obstacles de toutes les espéces, qu'ils

desesperoient d'y passer. Ils vinrent pourtant enfin à bout

de leur dessein, car après avoir fait plus de deux lieuës de

chemin sous terre, ils arrivérent dans le Païs si las & si

exténuez, qu'ils n'avoient pas la force de se remuer, de

sorte qu'étant abordez, & celui-ci ayant mis pied à terre,

l'autre qui en voulut faire autant, tomba à la renverse dans

le Bâteau, qui en même tems s'écarta du bord, tellement que

celui qui étoit à terre, n'y pouvant atteindre, il eut le

déplaisir de le voir retourner dans ce Gouffre, d'où il

n'étoit jamais revenu du depuis. Le Prêtre auquel il raconta

cela, n'en fut pas moins étonné qu'il avoit été de sa venuë:

il lui fit répéter plusieurs fois l'histoire dont il lui

avoit fait le recit, pour voir s'il ne se couperoit pas,

mais ne pouvant enfin plus douter d'une Rélation si bien

circonstanciée, il fut en faire part au Juge: celui-ci la

communiqua aux Principaux des autres Cantons voisins; de

sorte qu'en fort peu de tems, tout le Royaume sût que leurs

Rois avoient été des Fourbes, & des Scélérats, en ce que,

sous prétexte d'une Naissance toute particuliére &

miraculeuse, qui les relevoit infiniment au dessus de leurs

Sujets, ils les traitoient en Esclaves, & prenoient le train

de ne les considérer avec le tems, que comme des Chiens.

Avant que six semaines se passassent ils secouërent le joug:

le Roi fut démis, & envoyé aux Mines pour sa vie. Ils

élurent en sa place le plus ancien Satrape du Pays, avec

promesse de laisser regner après lui ses Enfans, tant qu'ils

seroient humains, vertueux & équitables.

Quoi que ce Prince exilé fut méchant, il étoit pourtant en

quelque façon à plaindre, parce qu'il protesta jusqu'à la

mort, qu'il avoit crû lui-même ce que l'on publioit de

l'Origine de ses Ancêtres, dont il ne savoit rien que par

tradiction: ce qui ne laissoit pas pourtant de donner

beaucoup d'ambition à cette Race, qui prétendoit par-là

devoir être infiniment au-dessus des autres mortels: comme

en effet, cela devoit les enfler, & imprimer dans leurs

Peuples un fort profond respect pour leurs personnes tant

qu'ils étoient l'un & l'autre, persuadez de la verité du

fait, dont voici la Rélation, telle qu'elle m'a été recitée

par des gens dignes que l'on ajoûtât foi à leurs paroles.

Dieu, disoient-ils, a été de toute éternité: le Ciel & la

Terre ne sont pas si anciens. Aussi-tôt que l'Univers fut

créé, la Terre qui est un Corps animé, étant charmé de la

beauté éclatante du Soleil, en devint éperdûment amoureuse.

Elle fit diverses tentatives pour s'élever jusqu'à lui, mais

ses élans furent inutiles: la pesanteur de sa masse faisoit

obstacle à ses élancemens, elle ne pouvoit s'élever que

jusqu'à une fort petite distance. Le Soleil s'aperçut de ses

secousses & de ses prodigieux tremoussemens, il eut pitié

d'elle; & s'étant couvert de nuages extrémement épais, de

peur de la mettre plus en feu, & de la consumer tout à fait,

il s'aprocha d'elle, la pénétra de ses rayons jusqu'au fond

de ses entrailles, & se retira sur le champ. La Terre en

conçut d'abord: trois cens soixante-cinq jours & un quart

après, son ventre s'ouvrit, elle accoucha d'un Homme & d'une

Femme, l'un & l'autre d'une beauté & d'une majesté

surprenante. Ces deux charmantes Personnes s'étant avancées

du côté de la Campagne où ils avoient trouvé une multitude

innombrable de toutes sortes d'Arbres chargez d'excellens

Fruits, ils eurent la curiosité de parcourir tout le terroir

qu'ils trouvérent accessible. Enfin étant parvenus jusqu'aux

extrémitez Australes de ce vaste Païs, ils le trouvérent

borné par des Montagnes impratiquables. Ce fut-là que _Mol_

& _Mola_ sa Femme, car c'est ainsi que l'on dit qu'ils se

nommoient, eurent quelque contention, elle voulant tirer à

droite, ou retourner sur ses pas, & lui, au contraire, étant

d'opinion qu'il faloit faire un effort pour passer outre; de

sorte que s'étant mis en colere, parce qu'il se voyoit

obligé de rompre son dessein, à cause de l'opiniâtreté de sa

femme, il frapa de dépit si rudement du pied contre le

Rocher, qu'il s'y fit une ouverture, par laquelle l'eau

sortit en abondance, & forma une Riviére, qui s'alla

précipiter dans le creux, dont les deux Jumeaux étoient

sortis: ce qui refroidit tellement la matrice de la Terre,

que depuis ce tems-là elle n'a plus eu aucune envie de se

joindre à son Amant le Soleil, & ainsi n'a jamais eu

d'autres Enfans.

Ils ajoûtoient à ce beau Conte, que c'étoit de ces deux

Personnes qu'étoient décendus les Habitans de leur Païs,

qu'ils croyoient être le seul endroit du Monde qui fut

habité. Aussi-tôt que le Portugais fut arrivé, & qu'il eut

fait le recit de ces avantures, on connût bien qu'on n'étoit

pas-là le seul Peuple de l'Univers, & que le prétendu

Enfantement de la Terre, n'étoit qu'une Fable, d'où

s'ensuivirent les révolutions dont je viens de faire

mention. Depuis ce tems-là, les Rois & leurs sujets avoient

vécu avec beaucoup de tranquillité & d'harmonie: ils se

loüoient extrémement les uns des autres. En effet, j'ai

toûjours vû que le peuple avoit infiniment du respect pour

leur Souverain, & que réciproquement le Roi d'à présent

témoignoit de l'empressement à donner des marques de sa

tendresse à tous ceux qui aprochoient de sa Personne. Il

étoit civil en genéral à tout le monde, & pour nous en

particulier, il est sûr que cela passoit les bornes.

Voyages et Avantures de Jaques Massé · 第 18 / 27 题