CHAPITRE VII

_Conversation curieuse de l'Auteur avec le Juge & le Prétre

de son Village, au sujet de la Religion,_ &c.

Après le départ du Satrape, Monsieur le Juge qui se

souvenoit encore très-bien de notre Entretien,

s'impatientait de m'entendre raisonner sur la Religion que

je professois. Pour en avoir l'occasion d'autant plus

favorable, il invita le Prêtre exprès le lendemain à dîner,

& nous fit venir mon Camarade & moi pour être de la partie.

La premiére chose qui donna lieu au _Papɤ_ de parler, fut

de nous voir prier Dieu avant le Repas. Comme son Sentiment

ne m'étoit point inconnu, & que j'en avois déja causé avec

mon Hôte, je me contentai de lui dire que l'idée que j'avois

de Dieu, comme d'un Etre souverainement Puissant &

parfaitement Bon, me portoit à implorer sa Bénédiction sur

les Viandes qu'il me donnoit pour alimenter mon corps, étant

persuadé par la Raison & par l'Expérience, que sa Parole

rassasioit infiniment plus que le Pain. Il me tint là-dessus

à peu près le même Langage du Juge, & prétendoit éluder la

force de mon Argument, par l'exemple de ceux de sa Nation, &

même de la plupart des Animaux, qui ne sont pas moins

nourris de ce qu'ils mangent, que nous qui faisons cette

Cérémonie: de sorte que le tout se réduisoit à anéantir

absolument l'Oraison. Ne nous amusons point à disputer

là-dessus, lui dis-je, c'est une question qui ne résoudra

tantôt d'elle-même & qui ne dépend que de quelques autres

Véritez, que je m'en vai vous faire toucher au doigt.

Dans la Conversation que j'eus l'autre jour avec notre Juge,

il ma avoué lui-même que vous confessez unanimement

l'Existence d'un Dieu tout parfait: Suposant cette vérité,

qu'il seroit autrement fort aisé de vous prouver par

plusieurs Argumens incontestables, & sur tout par celui que

l'on attribuë à un certain Saint Thomas, qu'il apelle, la

voye de la _causalité de la Cause éficiente_. Puisque par là

on remonte immanquablement des effets à une cause premiére,

intelligente, & nécessaire de la production de toutes

choses.

Je fai cela, dit le Prêtre; & il faudrait être dépourvû de

raison pour en douter. Et bien! repris-je, il est clair que

c'est ce même Dieu, & point d'autre, qui a créé de rien

l'Univers, c'est à dire, le Ciel, la Terre, & en général

tout ce qui existe. Pour cela, interrompit le Juge, je ne le

comprends pas bien; de rien il ne se peut rien faire. Vous

avez raison, repartis-je, par raport à nous, mais à l'égard

de Dieu c'est une autre affaire: on ne peut pas sans

contradiction, poser la Matiére coexistante avec Dieu; car

il y auroit alors deux Infinis, deux Etres indépendans, & on

prétend que cela ne s'accorde point. Mais laissons-là les

choses infinies, elles sont hors de notre portée. Je croi

qu'il suffit au fond de savoir que Dieu a tout fait, sans se

mettre en peine de quoi, comment & en quel tems.

Nous avons un Livre, continuai-je, qui nous aprend tout

cela: Moïse nous y assure, que Dieu a tout fait par sa

Parole, il y a en viron six mille Ans & qu'il y employa six

jours, aprés lesquels il se reposa de son œuvre. Que

fit-il donc le premier jour, repartit le Juge? Après avoir

créé le Ciel & la Terre, il dit que la Lumiére soit, & la

Lumiére fut, &c. Le sixiéme, il créa l'Homme de bouë, &

soufla dans ses narines respiration de vie, &c. L'ayant fait

capable de discernement, il étoit bien juste qu'il vécût

sous sa dépendance, & qu'il le reconnût pour le seul Maître

de l'Univers. Il lui donna puissance sur tout ce qu'il y a

sur la Terre, & lui défendit seulement de ne point toucher à

un seul Arbre, qui se trouvoit planté au milieu du Jardin

des délices, où là Providence l'avoit établi. La soûmission

qu'il avoit pour son Créateur, l'auroit sans doute empêché

de contrevenir à ses Ordres, mais la Femme qu'il lui avoit

donnée pour Compagne, étant plus infirme & plus curieuse que

lui, se laissa emporter à sa passion: elle mit la main sur

le Fruit admirable de cet Arbre, le goûta, & le trouva si

excellent, qu'elle en donna à son Mari. Ce misérable fut

assez malheureux pour en manger, & pour encourir par

conséquent, la peine qui lui avoit été imposée, de mourir

d'une mort éternelle, c'est-à-dire, de souffrir des peines

éternelles après sa mort. Peine dure & insuportable

assurément par raport au péché & à celui qui l'avoit commis,

mais qui ne laissoit pas d'être fort proportionnée à la

Majesté de la Personne lézée.

Je parcourus ainsi l'Histoire de la Création, du Deluge, des

Patriarches, de Moïse & d'Aaron son Frére: des Miracles qui

avoient confirmé la vérité de cette Histoire. Je les

entretins des Prophêtes, de leurs Prédictions,

principalement par raport au Messie, de la venuë de ce

Sauveur, comment c'étoit le Fils de Dieu, & de quelle

maniére il nous avoit rachetez de la punition que nous

avions méritée en la personne du premier Homme notre Pére.

Enfin, je leur fis voir la nécessité de la Priére, tant par

ce que nous en indique la Nature, que par ce que nous en

disent les Saints Hommes, & en particulier Jesus-Christ. Et

enfin, je leur parlai d'une Résurrection des corps, dont les

ames reprendront possession, & d'une Vie éternelle &

bien-heureuse, que le Fils de Dieu nous avoit méritée en

souffrant la mort ignominieuse de la Croix.

Il faut avouër qu'ils m'écoutérent avec beaucoup de

patience; il sembloit même qu'ils y prissent du plaisir, &

qu'ils aquiéçassent à la plus grande partie. Mais-je fus

fort surpris lors que le Prêtre me regardant fort

sérieusement, demanda si je croyois tout cela? Oui

assurément, lui répondis-je, que je le croi. Ceux qui

doutoient de la Loi de Moïse, mouroient sans aucune

miséricorde; & les Apôtres nous assurent que l'on ne peut

douter de la vérité des paroles de Christ, & de toute

l'œconomie du Salut, sans danger de punition éternelle.

Mais ce n'est point la force qui me méne-là, c'est

proprement l'évidence. Que diriez-vous de moi, continuai-je,

si je vous disois à point nommé, non-seulement ce que vous

avez fait de plus caché, mais tout ce que vous devez faire,

& ce qui doit arriver à votre Païs? Si je guérissois les

malades, ressuscitois les morts, passois les mers à sec,

fendois les rochers d'une simple Verge pour en faire faillir

autant d'eau qu'il en faudroit pour desaltérer tout un

Peuple, & si je faisois mille autres semblables Prodiges; ne

diriez-vous pas, ou que je serois Dieu, ou du moins un

Instrument dont Dieu se seroit servi pour faire tant de

Miracles différens, puis qu'il n'y a rien d'humain en tout

cela? Eh bien! continuai-je, c'est ce que les Prophêtes, les

Apôtres, & Jesus Christ principalement, ont fait, ainsi que

je vous l'ai insinué tout à l'heure: de sorte que nous

n'avons aucun lieu de douter delà vérité de ce qu'ils nous

ont laissé par écrit.

Votre conséquence n'est pas juste, interrompit le _Papɤ_:

Mais avez-vous vû toutes ces belles choses? J'avouë que non,

répondis-je, mais il n'est pas toûjours nécessaire de voir

une chose pour la croire. Vous n'avez jamais vû l'Europe,

les Royaumes qu'elle comprend, leurs Guerres, leurs

Religions & leurs Coûtumes: cependant vous croyez ce que

nous vous en racontons, parce que vous nous prenez pour

d'honnêtes gens, & que deux ou trois autres Voyageurs avant

nous, ont informé vos Ancêtres à peu près des même choses.

Lors qu'un Fait est apuyé sur le témoignage de plusieurs

Personnes de probité, on n'a plus sujet de le révoquer en

doute. Or les Faits dont je vous parle, ne sont pas

simplement confirmez par un nombre suffisant de personnes

pieuses & sages, mais par des nuées de témoins, par des

Nations toutes entiéres, qui ne peuvent nous être suspectes,

puisqu'il y en a qui ont un Culte, tout différent du nôtre,

& qui sont nos Ennemis à bruler. Ces gens, eux-mêmes, qui

sont les Juifs, savent comment Dieu s'est aparu à nos Péres,

tantôt en Songes, tantôt dans un Buisson ardent, longtems

comme une Nuée de jour, & la nuit comme une Colomne de feu,

qui les conduisit, & s'arrêtoit où ils devoient camper dans

les Deserts[1], lors qu'il les conduisoit lui-même pour

aller prendre possession d'un grand Païs, qu'il leur avoit

destiné; certes après des témoignages si forts il me semble

que nous aurions grand tort d'être incrédules.

[1] On a oui parler d'un savant Anglois qui a fait une

Dissertation depuis peu, où il entreprend de prouver qu'il

n'y a eu rien de miraculeux ni même d'extraordinaire dans

cette Colonne de feu qui conduisoit les Israëlites dans le

Desert; & de faire voir par les meilleurs Auteurs anciens &

modernes que ç'a été toûjours la coûtume dans ces sortes de

Deserts, de se servir de feu pour diriger la marche des

Armées, ou des Multitudes, en le faisant porter devant elles

par les Guides, de maniére que toute la troupe en pût voir

la fumée pendant le jour, & la flamme pendant la nuit. Il

prétend que celui qui a eu la direction de ce feu, & qui a

servi de Guide aux Israëlites, n'étoit autre chose que

Hobab, le Beau-pére de Moïse; ce qu'il tâche de prouver par

les versets 29. & 30 du chapitre X. des _Nombres_, & par

plusieurs autres Passages de l'Ecriture Sainte.]

A vous parler ingénûment, dit le Juge, il y a quelque chose

en tout cela qui surprend, & qui, quoique surnaturel, paroît

néanmoins assez vraisemblable. Pas tant que vous pensez,

reprit le Prêtre: vous savez comment nos Ayeux y ont été

pris pour dupes, à peu près de la même maniére, par la

subtilité & la violence de nos premiers Rois. Le Parchemin

se laisse écrire en tout tems, & les châtimens que l'on

exerce sur ceux qui ne donnent pas les mains aux prétendus

Faits, que l'on débite comme des véritez, force des gens à

se taire, qui feroient autrement gloire d'en bien conter.

Cette Création dont vous venez de nous entretenir,

poursuivit-il, en me regardant fixement, est une pure

Allégorie, que je trouve assez grossiére dans son genre, &

fabriquée par un Auteur fort ignorant de la nature des

choses; jusques-là qu'il y fait précéder les effets à la

cause, puisque suivant ce que vous avez dit, le premier jour

la Lumiére fut créée, & le quatriéme parurent les Luminiares

dont cette Lumiére nous vient. Il est certain, au reste, que

l'idée d'un Dieu qui travaille, & qui se repose, ne peut

être digérée que par des Peuples fort grossiers & ignorans,

que l'on vouloit maîtriser, & dont ce Moïse duquel vous

parlez, prétendoit être le Seigneur temporel, tandis que son

Frére Aaron avoit une Domination sans borne sur leurs

Consciences.

Je n'oserois dire de quelle maniére il traitoit Jesus-Christ

& sa Mére: mais au sujet de l'Ame, cette Substance

spirituelle en nous, dont ils n'avoient, disoient-ils,

aucune idée, je ne sçaurois m'empêcher de marquer ici une

des difficultez qui vient dans la pensée du Prêtre,

lorsqu'il s'est agi de la Résurrection des morts. Il est

sûr, disoit-il que la Terre est composée d'un nombre

innombrable de petites parties, dont les figures sont

extrêmement différentes: cela se voit par la diversité des

Objets que cette même terre produit, certaines parcelles,

qui sont propres à former une espéce de Fruits, ne seroient

nullement convenables pour la production de quelques autres.

Ce qui est bon pour faire du Cuivre, ne vaut rien pour

construire du Fer. De-là vient, que si l'on séme plusieurs

Années de suite du Froment dans un même Champ, on trouve

enfin que toutes les parties de matiére, qui étoient propres

à nous raporter du Froment, ayant été employées, & n'y en

étant plus resté, que cette Terre ne produit absolument plus

de Froment, jusques à ce que par le moyen du Fumier, on y

en raporte d'autres. Apliquons cet exemple à l'homme: les

particules qui sont propres à composer de la chair humaine,

ne sont non plus infinies que celles des Grains, & il n'y en

a sans doute, dans notre Royaume, que pour former une

certaine quantité déterminée de personnes. Faites ce nombre

aussi grand qu'il vous plaira, je ne pense pas qu'il égale

celui de tous les hommes, qui ont vécu depuis le

commencement du monde. Je dis plus, ajoûta-t-il, je ne sai

pas si on ne pouroit pas douter avec justice, s'il y a ici

assez de ces parties pour soûtenir les hommes qui y naissent

pendant dix Siécles seulement. Ceux qui ont tant soit peu

étudié la nature des Etres, savent que comme le poil & les

ongles croissent, s'usent & tombent, les parties extérieures

des Fibres de notre corps s'usent aussi, tandis, que le sang

pousse & augmente les intérieures. Il n'est pas croyable

quelle dissipation il se fait tous les jours par la

transpiration toute seule: mais il y a cet avantage, que les

parties dont l'un se dépouille d'un côté, servent à la

réparation d'un autre. De sorte que si tout ce que nous

perdons pouvoit être transporté dans un autre Païs, sans

qu'il en revint d'autre dans le nôtre, il est vraisemblable

qu'il faudroit qu'il nous arrivât de tems à autre, une

famine & une mortalité, afin que les parties de ceux qui

tomberoient pussent servir à l'accroissement des autres,

jusques à ce qu'il ne s'en trouvât absolument plus. D'où je

conclus, dit-il, que si l'on ressuscitoit, il seroit

impossible qu'il y eut assez de parties propres à la

construction d'un homme, pour en donner à tous ceux qui ont

vécu, autant qu'il en faut pour former un corps d'une

stature médiocre: & Dieu sait s'il s'en trouveroit

suffisamment des autres, puisqu'il y a apparence que si tous

ceux qui sont expirez depuis plusieurs millions d'Années que

le monde subsiste, étoient rassemblez en un monceau, il

surpasseroit, pour ainsi dire, en grosseur, celui de la

Terre, d'où ils ont tiré leur origine.

Eclaircissons ce Paradoxe, par un calcul fait en gros. Nous

avons dans ce Païs 41600. Villages, dans chaque Village il y

a 22. Familles, à neuf personnes l'une portant l'autre,

chaque Village contiendra à peu près 200. habitans donc

dans tout le Royaume 83230000. Donnons à chaque corps

humain, consideré sous la forme d'un paralléle pipede, cinq

pieds de hauteur, & un demi pié de largeur & d'épaisseur,

l'un parmi l'autre; je prends tout au moins, comme vous

voyez, au jour de la Resurrection il se trouvera que

8323000. corps contiendront en viron 10400000. pieds

cubiques de chair. Suposons enfin, que ce nombre d'hommes se

renouvelle tous les 50. ans, alors il faudra 208000000. de

pieds cubiques de chair pour les hommes qui auront vécu

pendant mille ans, & 2080000000. pour le monde de 10000.

années. Continuez cette multiplication, & voyez où cela ira.

Mais que ne seroit-ce pas, poursuivit-il, en faisant une

grande exclamation, si l'opinion de quelques habiles Gens

est véritable, qui, à ce que vous avez dit à votre Hôte,

passe pour constant, que la semence de la plûpart, &

peut-être même de tous les Animaux, n'est qu'un composé d'un

nombre innombrable de petites créatures, qui ont la vie & le

mouvement; de sorte que dans un volume de la grosseur d'un

grain de millet, il y en a des milliers, qui nonobstant

leur petitesse, ne laissent pas d'être des individus de la

même espéce, que sont ceux qui les ont engendrez, & qui

doivent par conséquent participer aux mêmes avantages que

les autres, bien qui les surpassent autant en grandeur, que

la plus haute Montagne différe d'un grain de Sable: car

alors il est manifeste que votre sentiment est ridicule, &

même d'une contradiction qui saute aux yeux.

Vous parlez de milliers d'années, lui dis-je, comme d'autant

de minutes: à vous entendre, le monde doit être bien ancien.

Je me sers, répondit-il, d'un terme défini, pour désigner un

nombre indéfini: il n'y faut pas prendre garde de si près.

Que l'Univers soit ancien ou non, cela ne change point la

nature des choses: il est constant que nous le croyons d'un

tems immémorial, & que nous ne saurions exprimer, ni par nos

nombres, ni par des paroles. Vous n'êtes pas les seuls qui

vous abusez à cet égard, repris-je; les Chinois parmi nous,

font aller leurs Chronologies jusques à plus de quarante

mille ans, sans compter ce qui n'a point été enregistré

avant ce tems-là. Les Egiptiens entr'autres, vont pour le

moins encore aussi loin qu'eux. Un ancien Philosophe nommé

Platon, introduit un Prêtre Egiptien, qui s'entretenant avec

Solon, lui raconte comment il s'est écoulé neuf mille ans

depuis que Minerve avoit-fait bâtir Saïs. Diodore compte

vingt-trois mille ans depuis Osiris & Isis, jusques à

Alexandre le Grand. Laërce parle d'un terme de quarante-neuf

mille ans, pendant lequel ils avoient calculé toutes les

Eclipses. Ils prétendoient avoir observé les Astres depuis

cent mille ans, suivant la remarque de Saint Augustin: Et au

dire de Cicéron, ils faisoient monter ce nombre jusqu'à cinq

cens soixante-dix mille années. Mais tout cela a été avancé

sans fondement, & suivant un principe de vanité, par où ils

prétendoient se mettre au dessus des autres Nations de la

terre. Pour nous, nous nous en raportons à Moïse, qui assure

que le monde n'a pris naissance qu'environ depuis six mille

ans. Et certes, quand on prend la peine d'y refléchir tant

soit peu, il est impossible qu'on puisse révoquer cette

verité en doute. Une preuve incontestable que le monde n'est

pas fort ancien, & que nous n'avons point d'Histoire qui

remonte au dessus de quatre mille ans. Les Arts sont pour la

plûpart aussi fort nouveaux. Nous ne savons point qu'avant

cinq cens ans, on ait eu aucune connoissance de la Boussole

pour la Navigation, de l'Impression des Livres, de la Poudre

à Canon, des Armes à Feu, des Lunettes d'Aproche, des

Microscopes, & autres belles Inventions. On sait de même que

l'usage de la Monnoye a été ignoré des premiers Ecrivains.

Les Horloges sonnantes, les Montres, le Verre, le Papier, la

Trempe de l'Acier, & une infinité d'autres choses sont de

fort nouvelle date. Ainsi je conclus que-là, aussi-bien

qu'ailleurs, il s'en faut tenir à la parole de Dieu.

Je vous ai déja dit, répondit le Prêtre, que personne de

nous ne s'émancipe de déterminer l'âge du monde: nous sommes

persuadez qu'il a eu un commencement, mais nous en ignorons

le tems: tout ce que je puis dire, c'est que ce tems-là est

extrémement reculé! Le premier homme ne l'a point marqué, &

aucun de nous n'annote la moindre chose: tout ce que nous

savons, c'est par tradition. La plûpart des Arts que vous

venez de nommer nous sont inconnus, & ce quartier n'en est

pas moins ancien que le votre pour cela: nous pourions être

encore ici un million d'années sans le connoître, parce que

nous n'en avons pas besoin: il n'est pas impossible que les

autres s'en soient passez bien long-tems aussi-bien que

nous. La nécessité ou autres choses semblables, ont pû

inventer des choses dans cent ans, ausquelles on avoit point

eu occasion de penser auparavant, en autant des Siécles:

tout cela ne tire à aucune conséquence. Ce que je sai, c'est

que de pére en fils, nous nous disons toûjours que les

années de notre durée sont innombrables. En effet, il est

sûr que nonobstant la quantité prodigieuse de Bois que nous

brûlons, les Montagnes de Charbon que l'on a déja aplanies,

sont si considérables, que si l'on voulait faire la

suputation, cela seul seroit capable de nous confirmer dans

nos sentimens. Mais ce qu'il y a de plus remarquable, c'est

qu'il y a autour de sept mille ans, que l'on trouva au haut

de l'une de ces Montagne, en creusant à trente pieds du

sommet, un double crochet de fer, de plus de mille cinq cens

livres pesant, que nous conservons encore, & que les

Etrangers que nous avons eus ici de tems à autre, ont assuré

être une de ces Machines dont on se sert en Mer pour arrêter

les grands Vaisseaux. D'où il s'ensuivroit que l'Océan a été

avant nous en possession de ce beau Païs, & que nos plus

hautes Montagnes n'étoient peut-être alors que des brisans.

Outre cela, qui fait si ces Arts que vous prétendez avoir

trouvez, n'ont point été connus par ceux qui vous précéde.

Je remarque fort bien ici que les Sciences s'avillissent;

mon Bisayeul étoit beaucoup plus habile que mon Pére dans

l'Astronomie; j'en sai encore bien moins qu'eux, & à leur

dire, les lumiéres qu'ils en avoient n'étoient que ténébres

au prix de ce qu'en savoient leurs Ancêtres. Il en est ainsi

dans toutes les autres Familles. Il y a des Sciences qui se

cultivent dans de certains tems, comme si elles étoient à la

mode, & qui se négligent entiérement dans l'autre: & on les

peut même tellement oublier, que ceux qui naissent après,

n'en trouvant aucune trace, & venant à s'y exercer, jugent

qu'ils en sont les premiers Auteurs.

Cela est bon dans votre Royaume, repris-je, où vous n'avez

aucune communication avec les autres Peuples de l'Univers;

mais parmi nous, si les Sciences périssent d'un côté par des

Guerres & des Incendies, ou par la molesse & l'indifférence

des uns, comme nous en avons des exemples, elles sont

portées autre part à un plus haut degré de perfection, par

la diligence des autres: & je ne sache point qu'il se soit

rien perdu de fort considérable de ce qui a été trouvé

auparavant; bien au contraire, on découvre tous les jours

quelque chose de curieux & d'utile à la Société.

Je voulus lui expliquer la contradiction aparente qu'il

trouvoit dans la Génése, par raport aux Astres & à la

Lumiére, & lui montrer qu'il se trompoit à l'égard de la

Resurrection; mais il se moqua de moi, & de toutes mes

raisons, il ne voulut admettre que la Puissance de Dieu,

qu'il ne croyoit pas-là nécessaire. Car pourquoi, disoit-il,

ressusciter après cette vie? Quelle necessité y avoit-il

d'exterminer le Genre-humain, pour le faire revire dans la

suite? si Christ étoit Dieu, ne pouvoit il pas exempter

l'homme de cette mort-là, aussi-bien que de l'autre? Et puis

de quoi subsister si nous étions tous vivans? Il n'y en

auroit pas pour un déjeûner dans tout le Païs. Les corps

seront d'une autre nature, interrompis-je, nous ne

mangerons, ne boirons, ni ne seront sujets à aucune

infirmité naturelle; & outre cela, Dieu nous transportera

dans le Ciel des Cieux, où nous serons rassasiez de sa

gloire.

Comment! vous serez enlevez au Ciel? Et quelle idée vous

faites-vous donc du Ciel, mon Ami? poursuivit-il; pour nous,

nous croyons que l'air que nous expirons est infiniment plus

grossier que celui qui est au dessus: & que plus on

s'éloigne de la Terre, plus la matiére est subtile. Cela

étant, le Ciel des Bienheureux doit être comme un vuide, au

prix des Cieux inférieurs, par raport à la matiére qui le

remplit. Donc, adieu les Poûmons, puisque l'on ne respirera

plus; adieu, l'usage du Larinx pour la Parole: adieu les

Intestins: adieu, en un mot, tout le Corps, que le Sang qui

ne sera plus rafraîchi, va jetter dans une Fiévre chaude,

qui le consumera dans peu de tems. Mais supposé que l'on

conserve tout cela, comme un fardeau fort inutile, sur quoi

se reposera-t-on? Qui est-ce qui soûtiendra-là des Corps

matériels & pesans? Ils y seront soûtenus par la

toute-Puissance de Dieu, lui répondis-je. Vous me fatiguez

avec votre Puissance de Dieu, reprit-il: je voi bien que

vous pratiquez dans votre Religion, ce que nous observons

dans les Mistéres de la Nature; lors que nous ne pouvons pas

donner raison d'une chose, nous disons que cela se fait par

quelque ressort caché. Je ne doute nullement de la Puissance

de Dieu, encore une fois; mais, je ne pense pas qu'il faille

inventer des chimères, pour être obligé d'y avoir recours.

Encore si vous faisiez un Paradis de voluptez, passe: mais

un endroit dénué de toutes choses, où le corps ne jouira

absolument d'aucun plaisir, où il n'y aura aucun objet

capable d'affecter les sens, point d'Odeurs qui chatoüillent

l'Odorat, point de Viandes qui piquent le Palais; aucun

Instrument de Musique qui divertisse l'Oreille; rien à la

considération de quoi les yeux se puissent divertir:

assurément cela est merveilleux. Il faut de bonne foi que

vous soyez extrémement sensuels; puisque nonobstant

l'éternité que vous attribuez à votre Ame, & que vous croyez

pouvoir subsister indépendamment du corps, vous aimez mieux

l'embarasser de nouveau, & la charger d'un épouventable

poids, que vous voulez pourtant faire tenir sur rien, que de

lui laisser ses coudées franches, & abandonner cette masse

de chair à la corruption, dont elle ne sauroit absolument

être exempte.

Ce n'est pas l'ame seule, repliquai-je, qui fait le bien ou

le mal, le corps & l'esprit y contribuent l'un & l'autre: il

faut aussi qu'ils participent également aux récompenses ou

aux peines, dont le Souverain Juge les trouvera dignes. Tout

cela, répondit-il, n'est pas capable de me persuader. Nos

corps ne restent pas un moment les mêmes: jamais homme n'est

parvenu à l'âge de vingt-cinq ans, qu'il ne soit dépoüillé

de tout ce qu'il avoit aporté au monde. Le sang, la chair, la

peau, les nerfs, & même les os, ne font que diminuër d'un

côté, pendant qu'ils augmentent de l'autre: toute la Machine

se renouvelle de tems en tems. Nos inclinations varient

aussi, suivant l'âge & la constitution. On est fort débauché

à trente ans, extrémement dévot & retiré à soixante. Avec

lequel de ces deux corps ressuscitera-t-on? Avec le vieux,

le sec, le courbé, & le débile; qui a parfaitement bien

vécu, & dont toutes les démarches ont servi d'exemples aux

adolescens, & ont été en édification aux personnes âgées? Ou

sera-ce avec le jeune, le droit, le vigoureux, l'agréable,

qui a mérité vingt fois d'aller aux Mines? Vous voyez bien

que de quelque côté que l'on se tourne, on est extrêmement

embarassé, & qu'il paroît assez que celui qui a été l'Auteur

de cette Opinion, n'a pas prévû tous ces inconvéniens. Si

j'étois pour la Résurrection, je voudrais qu'il fût

indifférent de quelles parties le corps seroit composé en se

relevant; car c'est la même chose à l'ame: Et j'établirois

pour constant que ce seroit un certain état, & non pas un

certain lieu, qui nous dévroit rendre heureux: mais tout

cela ne sont que des bagatelles, & indignes d'un homme de

bon sens.

Cependant, il faut que je vous avouë, ajoûta-t-il, qu'encore

que je ne comprenne pas ce que vous voulez dire par une Ame,

une substance spirituelle, dépouillée de toute matiére, ou

par un esprit constitué proprement par la pensée, & renfermé

néanmoins dans un corps, où ses facultez sont bornées à le

pousser seul, ou le faire agir selon sa volonté, & hors

duquel il peut exister comme auparavant; comme l'idée que

vous vous en formez, est agréable en ce qu'elle vous flâte

d'une autre vie après la mort. Je ne suis point surpris de

ce qu'il se trouve des gens qui y acquiesçent. Ce sont, sans

doute, des esprits d'un ordre commun, mais ils ne laissent

pas d'être heureux. Le bien ne consiste le plus souvent que

dans une pure imagination. Ceux qui sont remplis de cette

pensée, que la mort n'est qu'un passage à une vie glorieuse,

doivent quitter le monde avec moins de regret que les autres

(sur tout lors que l'on y a autant d'attachement que je

remarque qu'on y en a en vos quartiers) & sentir déja les

avant-goûts d'une prétendüe félicité éternelle. De sorte que

c'est la même chose pour eux que cela soit véritable ou

non: ni plus ni moins que supposé que j'aye dix mille

_Kalη_ dans mon Coffre, dont je n'aurai jamais besoin, &

que je croi fortement du meilleur Métal que l'on tire de nos

Mines, quand elles ne seroient que de Fer, mon contentement

n'en seroit pas moins parfait pour cela.

Mon Camarade, qui étoit de la Religion, enrageoit d'entendre

ce Payen révoquer en doute les Mistéres d'un Culte fondé sur

la pure Parole de Dieu. Il me fit plusieurs fois comprendre

qu'il avoit de la peine à se posséder, & qu'il vouloit du

moins le _redarguer_ par des Passages formels de Ecriture

Sainte. Mais je l'en détournai toûjours, parce que l'autre

en nioit la Divinité, & que prétendant même que ce ne fut

qu'un composé de Fictions fort mal concertées, on l'auroit

choqué de lui en parler davantage.

Je leur dis pourtant, dans le dessein de les allarmer, que

non-seulement j'étois persuadé d'une Béatitude éternelle,

pour ceux qui feroient de bonnes œuvres, & qui auraient

la foi; mais qu'il y avoit aussi une Gêne & un Enfer préparé

pour les méchans & les incrédules; & que chacun seroit

infailliblement traité selon qu'il auroit fait ou bien ou

mal.

Ce que vous m'avez déja dit, reprit le Prêtre, méne à cela;

mais c'est une Erreur qui n'est pas moins grossiére que les

précédentes: car, outre que c'est rendre Dieu le plus cruel

de tous les Etres, d'avoir créé l'homme pour le damner

éternellement, sous prétexte qu'il a enfreint un de ses

Commandemens; & encore un Commandement qui consistoit

simplement à ne pas manger d'une Pomme, ce qui me fait

assurement frémir. Je nie que personne soit capable de faire

du bien ou du mal, par raport à Dieu; & je vous demande

sérieusement si vous-même le croyez? Indubitablement que je

le croi, lui dis-je; & il me semble que cela est si clair,

que l'on ne peut pas en donner; sans choquer le bon sens.

Comment, poursuivis-je, paillarder, tuer, voler, blasphémer,

ne sont pas des Crimes par lesquels on offense la Majesté du

Très-Puissant? Nullement, repartit le Prêtre; car

premiérement, si la Paillardise étoit un péché, Dieu en

feroit lui-même l'Auteur, & qui pis est, de l'Inceste même;

puisque, selon vous-même & votre grand Moïse, n'y ayant eu

au commencement qu'un homme & qu'une femme, il a falu que

leurs Descendans ayent fait plusieurs incestes, avant que le

nombre des vivans leur ait permis de les éviter. Et que l'on

ne me dise pas que c'étoit alors une nécessité, puisqu'il

n'auroit non plus coûté à Dieu de faire cent personnes, que

d'en créer seulement une. Nous sommes tous enfans du premier

homme; parmi nous il y a des degrez de consanguinité; devant

Dieu ce n'est plus la même chose. Les femmes & les biens

étoient communs au commencement, comme l'air & l'eau le sont

encore à l'heure qu'il est. Les hommes, qui semblent avoir

été faits pour la Société, ont crû, afin d'éviter le

desordre qu'ils remarquoient que cette communauté apportoit,

qu'il seroit bon que chaque Pére de Famille eût seul la

disposition d'une ou de plusieurs femmes, d'une certaine

étenduë de terre, & d'un nombre déterminé de bétail: on a

été même obligé dans la suite, d'un contentement unanime,

de faire des Loix, qui imposassent des peines à ceux qui ne

les observoient pas. De sorte que s'il y à quelqu'un de lésé

dans la transgression de ces Loix, c'est proprement la

Société, ou les Chefs qui la représentent, & nullement

l'Esprit universel, qui ne peut en aucune maniére du monde

être offensé de personne. On peut dire la même chose du Vol

& du Meurtre, où je ne fais tort, à proprement parler, qu'à

celui auquel j'ôte la vie ou le bien. Et pour ce qui est du

Blasphême, quoique nous le punissions plus rigoureusement

que les autres péchez, ce n'est pas à cause que nous nous

imaginions que Dieu en est formalisé; nullement, ce seroit

une infirmité en lui, s'il en étoit capable; mais c'est que

nous ne saurions souffrir l'ingratitude, & que la plus noire

ingratitude que l'homme puisse commettre, c'est d'outrager

ou de ne pas assez respecter celui qui est Auteur de son

Etre, & de tous les biens qu'il est capaple d'en recevoir; &

que cela est même d'un mauvais exemple pour les enfans & les

inférieurs, par raport à leurs Péres & à leurs Maîtres. Je

conclus de tout cela, qu'il en est des actions humaines,

comme des qualitez des corps, qui en effet ne sont

considérées que suivant les combinations, les raports & les

comparaisons que nous faisons des unes avec les autres.

C'est ainsi, par exemple, qu'une même substance pourra

tantôt être immense, & tantôt abîmée dans le néant. Une

Montagne n'est ni grande ni petite, tant que mon entendement

faisant abstraction de toute autre matiére, la considére

seule & indivisible, ou que je suppose n'avoir aucune

connoissance des autres corps, non pas même du mien: mais si

ensuite je la conçois comme un tout, composé d'une infinité

de petits grains de Sable, il est évident qu'elle me

paroîtra alors d'une grandeur démefurée, en comparaison de

l'une de ces petites parties. Ce ne sera plus cela, si je la

regarde auprès d'une autre Montagne de cette même hauteur,

avec laquelle je la pourrai poser égale: & elle sera

extrêmement petite, lorsque je la comparerai à toute la

masse de la Terre. Enfin, le Globe terrestre ne deviendra

lui-même qu'un point Mathématique pas raport à tout

l'Univers. C'est la même chose de nos actions: en

elles-mêmes elles ne sont rien; ou si vous Voulez, elles

feront au plus indifférentes; & si elles peuvent devenir

bonnes ou mauvaises, ce ne peut être que par raport à de

certaines institutions, comme sont celles dont nous venons

de parler, & ausquelles elles doivent être mesurées, pour

ainsi dire, pour en savoir la juste valeur.

Vous ne croyez donc point, repris-je, que Dieu, qui est un

Dieu d'ordre, qui haït la confusion, ait prescrit lui-même à

l'homme des régles, & donné des Loix, selon lesquelles il

est dans l'obligation de se conduire, & de se régler. De la

maniére que vous le pensez, me dit-il, non, je ne le croi

pas, cela n'étoit pas nécessaire, puis qu'il lui a donné une

volonté & un entendement pour se conduire, comme vous voyez

que nous faisons. Comme il n'y a point d'orgueil, de vanité,

de jalousie, ou de desir de regner parmi les Bêtes, Dieu ne

les a assujetties à aucunes Loix Civiles: il n'y en auroit

pas eu plus de besoin pour les Animaux raisonnables, que

pour les brutes: mais dès le moment que les uns ont voulu

abuser de la foiblesse ou de la bonté des autres, on a été

forcé d'inventer des peines pour ceux qui transgresseroient

de certains Reglemens; & ces Reglemens se sont multipliez à

mesure que la licence effrenée de quelques esprits turbulens

y a donné lieu.

Tout ce que vous dites-là, repartis-je, est véritable: mais

vous me pardonnerez, si j'ose dire que je nie que Dieu n'y

ait point eu de part. Il n'est pas raisonnable que la

Providence ait produit une créature raisonnable, pour

l'abandonner entiérement dans la suite: Il en est le Pére,

il en veut être aussi le Directeur & le Conservateur; le bon

sens nous le dicte, & sa Parole (car j'en reviens

toûjours-là) nous en assure si positivement, qu'il ne nous

est pas possible d'en douter. Plût à Dieu, m'écriai-je

alors, que vous la pussiez voir, cette Parole; elle porte

tant de marques de celui qui l'a dictée, que vous seriez le

premier à la lire avec vénération, si elle vous tomboit

entre les mains; & je ne desespére pas qu'un jour elle vous

soit aportée, ou par quelque malheureux, ou par une Nation

entiére, qui par un Ordre du Ciel, viendra s'établir parmi

vous pour faciliter la conversion à un Peuple si honnête &

si humain.

Je serois ravi, répondit-il, de voir le Livre dont vous

parlez tant; mais je serois fort fâché qu'il nous fût aporté

par une multitude de gens, que vos Loix mêmes, toutes

saintes que vous les croyez, n'empêcheroient pas de nous

tiranniser: nous aimons mieux que les choses restent comme

elles sont. Soyez seulement contens de votre sort, comme

vous voyez que nous nous contentons du nôtre, & vous serez

plus heureux que vous ne l'êtes en effet. Mais parlons

d'autre chose; il me semble, poursuivit-il, que le tems de

se quitter est venu; je me retire, adieu.

Après le départ de notre Prêtre, nous nous entretînmes

encore quelques momens de l'Immortalité de l'ame, de la

Résurrection des morts, & de la Vie éternelle; parce que le

Juge y prenoit goût: & je remarquai bien, si je ne me

trompe, qu'il seroit aisé de porter ces gens-là à avoir de

bons sentimens de notre Religion.

Avant que de nous quitter, mon Hôte me demanda si je n'avois

pas vû la Montagne ardente, lorsque je fus aux Mines. Je

n'en ai, lui répondis-je, pas seulement entendu parler.

Aparemment, reprit-il, qu'elle ne brûloit pas alors; car

autrement on n'auroit pas manqué de vous la faire remarquer.

Je l'aurois vûë volontiers, lui repartis-je; mais ce n'est

rien de rare en nos quartiers: il y a Hecla en Islande, Ætna

dans la Sicile, la Vésuvé dans le Royaume de Naples, &

plusieurs autres telles Montagnes ailleurs, qui brûlent

aussi par intervalles: mais on ne peut pas en aprocher de

fort près, quand même elles ne brûlent point, à cause des

exhalaisons sulphureuses qui en sortent, de la prodigieuse

quantité de cendres qui les environnent, & du danger qu'il y

a d'enfoncer en plusieurs endroits dans la terre, qui est

molle, tremblante ou peu solide.

Peut-être bien, interrompit-il, que les Européens qui ont

été ici avant vous, ont raconté la même chose à nos

Ancêtres, & que c'est-là la raison pour laquelle le Peuple

s'est desabusé de l'erreur où il étoit, touchant la cause

de ce Prodige. Ce qu'il y a d'assuré, c'est que les simples

ont été de tout tems d'opinion, que Dieu ayant créé le

monde, & s'étant ensuite avisé de faire aussi des Etres qui

eussent le mouvement & la vie, avoit dressé sous le Mont

ardent un Laboratoire, où il avoit un Fourneau qui contenoit

un Creuset d'une grandeur prodigieuse, avec une Barre en

haut au milieu, qui en divisoit l'Orifice en deux, & à cette

Barre correspondoit une Lampe. Ce grand Ouvrier,

disoient-ils, remplissoit de fois à autre ce Vaisseau de la

terre qu'il prenoit derriére lui, & au lieu de laquelle il y

a un grand Lac à l'heure qu'il est; & lors que cette terre

étoit devenüe liquide à force de feu, il en tiroit une

petite portion, par le moyen d'un Tuyau creux, dont il se

servoit pour cela, à l'une des extrémitez duquel il ne

faisoit que soufler, & il paroissoit d'abord à l'autre un

Animal, auquel il donnoit la clef des champs. Il n'en avoit

fait qu'une petite quantité, lorsqu'il remarqua que sa Lampe

avoit mis le feu à la Montagne sous laquelle elle pendoit.

Cet inconvénient inopiné lui fit aussi-tôt changer de

Poste, de peur d'embraser toute la Terre. Il n'avoit pas

cherché long-tems qu'il trouva entre deux Montagnes un creux

profond, qu'il jugea à propos de remplir d'eau, afin que

travaillant là-dessous, le feu n'y eût aucune prise.

Cependant, comme cette eau eût bien-tôt atteint un degré de

chaleur fort considérable, ce qui l'auroit d'abord changée

en vapeur, il perça la Montagne voisine, afin qu'il en

distillât un filet d'eau fraîche, capable de tempérer

l'ardeur de celle de l'Etang bouillant, qui est sans doute

le même que vous dites avoir vû, & qui conserve encore les

mêmes qualitez.

On ajoûtoit à ce Conte, que Dieu avoit achevé sous cet

endroit-là à former de la même maniére toutes les autres

créatures vivantes, hormis l'homme qui a tiré son origine

d'ailleurs, comme je pourrai vous en entretenir une

autrefois à loisir. Enfin, on prétendoit que la Matiére qui

étoit dans le Creuset, étant dans une agitation violente, le

Soulphre, le Mercure, & les autres parties grasses &

métaliques, qui en sortoient en fumée, avoient été portées

avec rapidité sous la Voute de toutes les Montagnes

prochaines, où elles avoient pénétré, & formé dans les unes

le Charbon, & dans les autres le Fer ou les Minéraux, &

Métaux que nous y trouvons.

Cette Fable, toute grossiére qu'elle est, & inventée sans

doute à l'honneur de Messieurs les Chimistes, me donna

occasion de croire que le Verre ne leur a pas toûjours été

inconnu, & qu'il y avoit eû autrefois des Soufleurs parmi

eux. Quoiqu'il en soit, la conversation finit là; parce

qu'il se faisoit tard, & que chacun témoignoit avoir envie

d'aller prendre du repos.

Quelques jours après cet entretien, le Prêtre voulut aussi

donner un repas à notre Hôte, où nous fûmes encore de la

partie. Il nous fit alors des excuses de ce qu'il s'étoit un

peu trop emporté contre nos Opinions; pour y remédier il

pria La-Fôret, qui avoit plus lû le Vieux & le Nouveau

Testament que moi, de lui faire un recit le plus

circonstancié qu'il pourroit, du contenu de la Bible. Mon

Camarade le fit, & il l'en remercia, témoignant d'en être

fort satisfait: cependant je connus bien qu'il ne s'en

faisoit que rire; au lieu que le Juge m'en parut extrêmement

édifié. De sorte que les affaires auroient été loin, si nous

avions toûjours resté ensemble; mais à mon grand regret, le

Ciel ne le voulut pas.

Voyages et Avantures de Jaques Massé · 第 17 / 27 题