CHAPITRE VI.

_De la découverte d'un très-beau Païs, de ses Habitans, de

leur Langage, Mœurs & Coûtumes,_ &c. _& de l'estime où

notre Auteur & son Camarade y étoient._

Cependant le froid nous saisissoit, parce que le Soleil

étoit à l'extrêmité de sa course, deux motifs pressans pour

nous faire songer à notre retraite. Nous descendîmes la

montagne avec assez de facilité à cause qu'elle avoit-là

beaucoup de talut. Au pied il y avoit un fossé large &

profond, qu'il falut encore passer à la nage: c'étoit une

des barriéres du Païs, où l'on n'avoit point fait bâtir de

Ponts pour en faciliter ou l'entrée ou la sortie. Plus nous

avancions dans la Campagne, plus nous en découvrions les

beautez: mille indices différens nous assuroient que le Païs

étoit habité. Les Animaux que nous avions crû voir de dessus

la Montagne, étoient en effet des Chévres, qui paissoient

dans des Prez, où l'herbe verte les déroboit en partie à la

vûë. Nous n'étions enfin pas fort éloignez de ces Troupeaux,

lorsque le Chévrier, qui gardoit le plus prochain, & qui

étoit couché à terre, remarqua que ses bêtes allongeoient le

coû, & sembloient avoir en vûë quelqu'objet qui leur donnoit

de l'étonnement. Il se léve, & aussi tôt qu'il nous eût

aperçûs, se met à fuïr de toute sa force, s'imaginant en

voyant deux hommes nûs sur le soir, venir du côté des

Montagnes, que nous fussions enragez, comme nous l'avons sçû

dans la suite: ses Chévres se mirent de même à la débandade.

D'autres Bergers qui n'étoient pas loin de là avec des

Moutons, ne sçavoient que penser de ce desordre; ils eurent

pourtant assez de courage pour s'atrouper, & venir sept ou

huit qu'ils étoient, reconnoître qui nous étions. Aussi-tôt

que nous nous crûmes à portée, nous joignîmes les mains

ensemble, & tâchions par toutes les marques possibles à leur

donner de la compassion. Ils s'avancérent, & voyant que nous

étions nûs & dénuez de toutes armes, ils vinrent jusqu'à

quatre pas de nous, avec chacun un gros bâton à la main, &

se mirent à nous parler. Je leur dis en Latin, en François &

en Portugais, langage que j'avois assez bien apris par

raport au tems que j'avois séjourné en Portugal, que nous

étions deux Européens honnêtes gens, qui croyions en Dieu,

en levant le doigt au Ciel, & frapant ensuite sur la

poitrine. Mais quelques efforts & grimaces que je fisse, je

connus bien à leur mine, que nous ne nous entendions ni l'un

ni l'autre: de sorte que je me jettai à leurs pieds, puis me

mettant à trembler & à étendre les mains, je tâchai de leur

insinuër que j'avois froid, & que j'aurois fort desiré de me

chauffer. Là-dessus ils entretinrent quelques momens, sans

donner pourtant aucune marque qu'ils voulussent nous faire

du mal. Enfin, après s'être bien consultez, ils nous firent

signe de les suivre, & nous menérent chez un vénérable

Personnage: qui après avoir jetté les yeux sur nous,

commença par nous faire donner à chacun une grande Robbe qui

nous couvroit depuis la tête jusqu'aux pieds, parce qu'il y

avoit au haut un bonnet attaché, en forme de capuchon.

Il se mit ensuite à nous interroger par signes, d'où nous

venions, si c'étoit de l'Orient, de l'Occident, ou de

quelqu'autre partie de l'Univers. Nous lui répondîmes en

notre Langue, & par les meilleures gesticulations dont nous

étions capables, que nous n'étions ni Anges, ni Démons, pour

être venus du Ciel ou des Abîmes, que nous étions des

Animaux raisonnables comme lui, qui passant la Mer dans une

Machine de bois d'une grandeur extra-ordinaire, avions

néanmoins fait nauffrage à cent cinquante lieuës de-là: que

de tout l'Equipage, nous avions cherché, trois que nous

étions, un Asile, dans le dessein d'y passer le reste de nos

jours; que l'un avoit péri en chemin de la maniére du monde

la plus tragique, & ainsi du reste. Nous le priâmes ensuite

d'avoir pitié de nous, de nous faire travailler, & de nous

donner la vie. Je ne sçavois pas s'il comprenoit quelque

chose de ce que nous lui disions, mais il parut du moins

touché jusqu'à répandre des larmes. On nous donna à souper,

& une heure après on nous montra un lit, où nous pouvions

prendre du repos: tout cela se faisoit d'une maniére si

honnête, que nous en étions charmez. Le lendemain ce fut une

Comédie de voir le monde en foule venir de toutes parts pour

nous voir; chacun nous regardoit avec étonnement, & personne

ne pouvoit comprendre, d'où, ni par où nous étions venus à

eux. Ces Visites durérent au moins quinze jours ou trois

semaines. A force de les oüir parler, nous commençâmes à

entendre quelques mots de leur Langage: le premier que nous

retinmes fut celui de _Mula_, qu'ils avoient ordinairement

coûtume de prononcer, lorsque levant les yeux ou le doigt au

Ciel, nous proférions le Nom de Dieu. Nous aprîmes les

termes de _At_, manger, _Bɤskin_, boire: _Kapan_, dormir:

_Pryn_, marcher: _Tian_, travailler: _Tɤto_, oüi;

_Tɤton_, non: & une quantité d'autres, que nous trouvâmes

ensuite avoir la signification que nous avions conjecturé

qu'ils devoient avoir au commencement. Ce qui nous donna une

grande facilité à nous rendre cette Langue familiére, c'est

qu'il n'y a que trois tems dans l'Indicatif de chaque

Verbe; le Présent, le Parfait indéfini ou Composé, & le

Futur: qu'ils n'ont point d'Impératif: que dans leur

Subjonctif il ne se trouve que l'Imparfait & le plus que

parfait premier, avec l'Infinitif & le Participe. Ils n'ont

aussi que trois Personnes pour le Pluriel & Singulier tout

ensemble. C'est ainsi, par exemple, qu'ils conjuguent le

Verbe manger, _At_.

_Indicatif présent_.

_Ata_. Je mange, ou nous mangeons.

_Até_. Tu manges, vous mangez.

_Atη_. Il mange, ils ou elles mangent.

_Parfait indéfini_.

_Atài_. J'ai mangé, nous avons mangé.

_Atéi_. Tu as mangé, vous avez mangé.

_Atηi_. Il a mangé, ils ou elles ont mangé.

_Futur_.

_Atàio_. Je mangerai, nous mangerons.

_Atéio_. Tu mangeras, vous mangerez.

_Atηio_. Il mangera, ils ou elles mangeront.

_Impératif & Infinitif_.

_At_. Mange, Mangez, Manger.

_Imparfait premier du Subjonctif._

_Atàin_. Je mangerois, nous mangerions

_Atéin_. Tu mangerois, vous mangeriez.

_Atηin_. Il mangeroit, ils ou elles mangeroient.

_Plus que parfait premier_.

_Atais_. J'aurois mangé, nous aurions mangé.

_Atéis_. Tu aurois mangé, vous auriez mangé.

_Atηis_. Il & elle auroit, ils & elles auroient mangé.

_Le participe présent_.

_Ataiū_. Mangeant.

De-là dérivent les mots.

_Ataūs_. Mangerie ou Cuisine.

_Ataiɤs_. Manger ou Mangeaille.

_Atiɤ_. Mangieur ou Cuisinier, &c.

_Atians_. Mangeur ou qui mange, &c.

Leur Alphabet est composé de vingt Caractéres, sçavoir de

sept Voyelles, _a, e, i, o, u, η, ɤ_ (dont la sixiéme

est proprement l'_Aita_ des Grecs, & la septiéme vaut autant

que la distongue _ou_) & de treize consones, _b, d, f, g, h,

k, l, m, n, p, r, s, t_. Ces mêmes consones leur servent

aussi pour les nombres, _b_, vaut 1. _d_, 2. _f_, 3. _g_, 4.

_h_, 5. _k_, 6. _l_, 7. _m_, 8. _n_, 9. _p_, 10. _pb_, 11.

_pd_, 12. _&c. dp_. vaut autant que deux fois dix, ou vingt,

_fp_. trois fois dix ou trente. _fb_, 31. &c. _pp_. dix fois

dix ou 100. _r_, 1000. _pr_, 10000. _ppr_, 100000. _s_, un

million, _ps_, dix millions, _pps_, cent millions, _ppps_,

mille millions, &c. en ajoûtant toûjours un _p_ de plus.

Il faut encore remarquer que leurs Noms & leurs Verbes

décrivent aussi les uns des autres, de la même maniére que

nous avons en François, _chat, chate, chatons, chatonner,_

&c. Leurs déclinaisons sont de même fort aisées. En voici un

exemple.

_Nominatif, Brol_, le Mouton, _Brolu_, la

Moutonne, ou Brebis, &c. _Brolη_, les Moutons, ou

Brebis, &c.

_Génitif, Brul_, du Mouton, _Brula_, de la

Moutonne, ou Brebis, &c. _Brulη_, des Moutons, ou

Brebis, &c.

_Datif. Brel_, au Mouton, _Brèla_, à la Moutonne,

ou Brebis, &c. Brelɤ, aux Moutons, ou Brebis, &c.

Ce qui est admirable, c'est qu'il n'y a aucune exception

dans les conjugaisons & déclinaisons de cette Langue, & que

d'abord qu'on fait les variations d'un Verbe, ou d'un Nom,

on les fait aussi de tous les autres: & cette variation ne

consiste qu'à ajoûter un _A_, à l'infinitif, pour en faire

le présent de l'indicatif: comme de, _At_, on fait _Ata_: de

_Bɤskin, Bɤkina_, &c. Et aux Noms, on ajoûte un _A_, au

nominatif masculin, pour en faire un féminin, ou un _η_,

lors qu'on veut le changer en pluriel commun. Comme

l'exemple précédent le montre. D'où il est aisé de conclure

qu'il n'est pas surprenant qu'au bout de six mois nous

comprenions tout ce que l'on nous disoit, & que nous nous

faisions de même entendre: mais revenons à notre premier

sujet.

Quelques jours aprés notre arrivée, nous fûmes éveillez un

matin par le tintamare extraordinaire que l'on faisoit dans

la maison: nous nous levâmes pour voir ce que c'étoit, mais

quoi que nous observassions jusqu'à la moindre de leurs

démarches, nous ne comprenions rien a l'empressement qu'ils

témoignoient, depuis le plus petit jusques au plus grand.

Tout ce que nous pûmes faire fut de conjecturer, qu'il

devoit y avoir du monde à dîner, parce que l'on massacroit

beaucoup de Volaille, & que les viandes abondoient de toutes

parts dans la cuisine. Sur les dix heures toute la Famille

sortit: notre Patron, qui marchoit devant, portoit un grand

Coq entre ses bras: nous le suivîmes avec les autres. En

passant le Pont du Canal, nous vîmes que tous nos Voisins

en faisoient autant que nous: en même tems ceux de l'autre

côté de l'eau sortirent aussi, avec un Coq de chaque maison.

Celui qui demeuroit vis à vis de nous, exposa le sien contre

le nôtre: les autres firent de même, chacun ayant à faire à

celui qui demeuroit de l'autre côté devant lui. Il n'est pas

croyable avec quel courage & animosité ces Animaux se

battoient. Tantôt l'un se jettoit en l'air, & venoit fondre

sur le dos de son ennemi, dont il emportoit souvent toute

une touffe de plumes. Un moment après l'autre se couchoit à

terre & venoit surprendre sa partie sous le ventre, où il

enfonçoit son bec le plus profondement qu'il pouvoit: ils

biaisoient, ils caracoloient, & ne se le cédoient, ni en

vigueur, ni en finesse, jusques à ce que le plus foible

étant contraint de le céder au plus fort, tomboit, & que le

victorieux l'ayant mis en piéces, se retiroit en chantant

son triomphe. Le Combat du nôtre dura jusqu'à midi, celui de

quelques autres avoit fini plûtôt; il y en avoit au

contraire, qui n'achevérent qu'une heure aprés. Mon Hôte,

dont l'Oiseau avoit été tué, alla prendre le Maître du

victorieux par la main, le félicita de la Victoire, &

l'amena chez lui: tous leurs enfans & domestiques ne

tardérent guéres à les suivre. Ce qu'on avoit aprêté chez

l'autre fut aporté à notre maison: on se mit à table, & je

puis dire, que je ne m'étois trouvé de long-tems à une telle

défaite. Nous eûmes assurément un repas de Roi, & on

n'oublia pas d'y boire d'importance: le malheur étoit que

nous ne les entendions pas.

Le lendemain nos gens ne furent pas moins alertes: aussi-tôt

que le Soleil fut levé, ils sortirent tout autant qu'ils

étoient; & tous les jeunes hommes du Canton, c'est à dire,

l'aîné de chaque Famille, prirent un arbre haut, droit &

poli, comme un mât de Navire, qu'ils allérent planter au

milieu du Canal, dans un trou ou tuyau bâti de pierres au

fond exprés pour cela; au bout du quel on avoit attaché

autant de grosses cordes, qu'il y avoit-là de Ménages.

Toutes ces cordes furent ensuite tenduës, & entortillées

autour des différens arbres, qui étoient plantez au bord de

cette eau: & afin qu'il n'y eût point de jalousie, ou aucun

sujet de plainte, il y avoit à chaque corde un nœud à la

même distance du mât. Au haut cet arbre, qui n'étoit pas à

trente piez de distance de la superficie de l'eau, on avoit

cloué un ais rond, sur lequel il y avoit un Aigle, dont les

deux piez étoient attachez séparement avec de bonne ficelle,

à deux crampons de fer, enfoncez bien avant dans le bois.

Quand tout fut prêt, on attendit qu'il fût deux heures après

midi: alors les mêmes jeunes gens revinrent, se saisirent

chacun d'une des cordes tenduës à l'endroit où il y avoit un

nœud, & au premier signal que notre Hôte donna ils se

mirent à grimper à qui mieux mieux. Les premiers qui

arrivérent auprès de l'Aigle, tâchérent aussi-tôt de s'en

rendre Maîtres, mais ils en furent parfaitement bien reçûs.

Comme ils avoient les mains nuës & qu'il ne leur étoit pas

même permis de les couvrir, ils furent obligez d'essuyer des

coups de bec, qui les leur mirent tout en sang. Chacun

n'avoit qu'une main, dont il se pouvoit servir pour

attaquer, il falloit qu'il se tint ferme de l'autre.

D'autre part, l'Aigle n'étoit pas lié si court, qu'il ne pût

s'élever de la hauteur de deux piez au moins de son ais;

ainsi, au lieu que le combat ne dût durer qu'un moment,

comme je me l'étois figuré au commencement, je ne voyois

point d'aparence au bout de deux heures, d'en voir la fin de

tout le jour. Quelques vigoureux que fussent les attaquans,

la situation où ils étoient étoit trop violente; il étoit

impossible qu'ils pussent tenir long-tems. Les uns se

reposoient le mieux qu'ils pouvoient, les autres se

laissoient tomber dans l'eau, où ils étoient pourtant

d'abord secourus par des gens qui se tenoient exprès à

portée, dans de petites Barques, pour les joindre. Enfin,

c'étoit un remu-ménage enragé, & je croi qu'il étoit autour

de six heures, lors qu'un de la troupe s'étant saisi

adroitement de l'Aigle, lui cassa une jambe de ses dents. Un

autre qui là-dessus le poussa lui fit lâcher prise, sous

peine de faire la culbute, empoigne l'Animal des deux mains,

& se jette à corps perdu, à bas de la corde. Sa pesanteur

étant jointe à ce grand effort, l'Aigle fut démembré, la

cuisse qui étoit attachée demeura penduë à l'arbre, & le

jeune homme tomba dans l'eau avec la Proye entre ses bras.

Les assistans jettérent à cette chute des cris redoublez de

réjoïssance, ni plus ni moins, que s'il se fut agi du Salut

de tout le Public. Ceux qui avoient été mouillez allérent

changer d'habits, & se rendirent bien-tôt après chez le

Victorieux où chacun lui fit son compliment. Ils

soupérent-là ensemble, & passérent une partie de la nuit à

se divertir, pendant que les Péres de Famille se traitoient

aussi réciproquement, & faisoient ce que l'on peut apeller

chére entiére. Le troisiéme jour se passa encore en jeux, en

danses, courses & agréables divertissemens.

Nous ne savions ce que tout cela signifioit, mais nous vîmes

ensuite qu'ils observoient dans tout le Royaume, les mêmes

Cérémonies tous les Ans, à la pleine Lune, qui précéde le

Solstice du Capricorne: & que le jeune homme qui emporte

l'Aigle, a cette Année-là le choix de toutes les filles du

Canton, en cas qu'il se veuille mettre en Ménage; de sorte

que pas une ne se peut marier à un autre sans sa

permission, qu'il ne refuse pourtant guéres; ainsi l'on

peut dire que tout cela ne se termine qu'à une simple

formalité, & un honneur singulier pour le triomphant. Aux

autres pleines Lunes de toute l'Année, sans exception, ils

font aussi battre des Coqs, se promenent en Gondole l'Eté,

en Traîneau sur la neige l'Hiver, & prennent pendant deux

jours, tous les innocens Plaisirs dont ils sont capables;

hormis celui de l'Aigle planté sur le mât. Le reste du mois

chacun est à sa besongne; & il n'y a absolument point

d'autres Fêtes.

Tout ce tems-là s'étant écoulé sans rien faire, nous fîmes

connoître à notre Patron que nous serions ravis d'avoir de

l'occupation: on ne fit au commencement pas semblant de nous

écouter, mais voyant que nous insistions à vouloir être

employez, on nous donna de la Laine à nétoyer, à laver, à

battre & à carder, ne sachant point que nous fussions

propres à autre chose. Nous fûmes bien-tôt las de ce métier

là: La Fôret, qui étoit Horloger de sa Profession, auroit

mieux aimé tenir une lime à la main, & travailler au

mouvement d'une Montre; mais il n'y avoit point de telles

machines dans ces quartiers-là, & on auroit eu de la peine à

leur en donner si-tôt une idée. S'étant aperçûs de notre

mécontentement, on voulut se servir de nous pour la

manœuvre d'une petite Flote.

Comme il y avoit vingt-deux maisons dans notre canton ou

Village, ainsi que j'en ferai la description dans la suite,

cet Equipage devoit consister en vingt-deux Bâteaux. Chaque

Pére de Famille fit équiper le sien, & y mettre les

provisions nécessaires à quatre personnes, pour un Voyage de

trois semaines. On arrangea dans ces Barques de toutes les

sortes de Denrées ou Marchandises que l'on savoit être

propres pour aller à la Traite: comme, par exemple, des

cordages, des poulies, des brouettes, des haches, des pêles,

des hoyaux, des bêches & autres instrumens propres à remuër

la terre: mais principalement des robes, & des habillemens

faits de laine ou de toile. Nous étions alors dans le mois

de Décembre, & par conséquent au cœur de l'Eté, & dans la

plus belle Saison de l'Année. Comme les Boucs sont

extrêmement grands dans ce Païs-là & que leur force égale

assez celle de nos Chevaux, on s'en sert pour la plûpart des

Voitures: chaque Bâteau en avoit quatre, dont la moitié

tiroit pendant deux heures ou environ, les autres mangeoient

cependant, & se reposoient dans la Barque. Lors que leur

tems étoit revenu on abordoit & on les mettoit de nouveau à

terre, & ainsi alternativement durant quinze ou seize heures

de tems tous les jours, ce qui étoit à peu près, depuis le

lever jusqu'au coucher du Soleil. La nuit se passoit dans le

repos ou dans l'inaction, car alors on faisoit alte.

Il étoit impossible que nous pussions nous souler, mon

Camarade & moi, de voir la beauté de ce Païs enchanté, & les

richesses dont la Terre étoit couverte. Les Vergers étoient

ornez de beaux arbres chargez, les uns de Fleurs, les autres

des plus excéllens Fruits du monde: les Campagnes couvertes

de Froment, d'Orge & d'autres Grains: les Prairies herbeuses

remplies de Chévres & de Moutons d'Une taille extraordinaire

(car pour des Chevaux & des Vaches je n'y en ai jamais vû) &

tout cela d'une propreté, d'un ordre & d'une régularité qui

nous enchantoit.

Tout le Païs, aussi loin qu'il s'étend, ce qui va, comme

nous l'aprîmes dans la suite, à cent trente lieuës

Françoises, d'Orient en Occident, & de quatrevingt au moins,

du Nord au Sud, est divisé par Cantons ou villages. Ces

Cantons ont la figure d'un quarré parfait, dont les Faces

sont environ longues de mille cinq cens Pas, ou d'une mille

& demie d'Italie, environnez tout à l'entour, ce qui les

sépare les uns des autres, d'un Canal tiré à la ligne, large

de vingt Pas & d'un Chemin Royal de chaque côté de

vingt-cinq, où il a y deux rangs d'arbres au milieu, qui

font une Allée de vingt-cinq Piez ou cinq Pas géométrique,

afin d'avoir les bords libres, pour la comodité des Animaux

que l'on employe à tirer les Bâteaux.

Chaque Canton est encore divisé par le milieu d'un fossé de

vingt pas, & d'un chemin de part & d'autre, de vingt-cinq,

avec des arbres plantez aussi de la même maniére. La

longueur de ces chemins ou demi Villages, contient onze

Habitations, de chacune plus de cent trente pas

géométriques de front, sur sept cens ou environ de

profondeur, qui sont aussi séparées par de petits fossez de

cinq Piez, paralléles au moindre côté de chaque demi Canton.

A la tête de chacune de ces Habitations, ou du côté du fossé

qui divise le Village en deux portions égales, il y a une

maison d'un étage de haut, mais large de soixante Piez, avec

une allée au milieu, de laquelle on peut aller dans toutes

les chambres, étables, granges & autres apartemens. La

raison pour laquelle ils n'ont point de chambres hautes,

vient de ce qu'ils sont sujets, quoi qu'assez rarement, à

des vents violens, qui jetteroient leurs maisons par terre,

car ils ne les bâtissent pas fort solidement.

Tout cela étant, disposé de la maniére que je le viens de

dire, il est aisé à comprendre qu'il y a dans un Canton

vingt-deux habitations ou maisons, lesquelles sont situées

vis-à-vis l'une de l'autre, toutes d'une même largeur &

hauteur, onze d'un côté du canal, & onze de l'autre. A

chaque extrémité de cette eau, de côté & d'autre, il y a des

Ponts, tant pour la communication des deux demi-Villages,

que pour passer de l'un Village à l'autre; il y en a encore

un au milieu de chaque Canton: ils sont faits de pierres de

taille les uns & les autres, d'une très-belle Architecture,

& parfaitement bien entretenus. De ces vingt-deux Familles,

il y en a de deux distinguées: l'une est celle du _Papɤ_

ou _Prêtre_, & l'autre celle du _Kini_ ou _Juge_ du Canton,

qui sont au milieu devant le Pont, & à l'opposite l'une de

l'autre: & ces maisons seules ont sur le derriére un

Apartement de la largeur de toute la maison, qui servent,

l'un d'Eglise, l'autre de Palais ou Sénat. Mais nous aurons

peut-être occasion de parler encore de ceci autre part:

revenons à notre Voyage.

Nous restâmes neuf jours en chemin, & quand nous fûmes à

sept ou huit lieuës de l'endroit où nous devions aller, nous

commençâmes à découvrir le Païs haut: On ne voyoit delà que

des Montagnes, qui sembloient monter jusques dans les Cieux,

& dont le sommet nous éblouïssoit par la blancheur éclatante

de la neige, dont ces grandes masses sont couvertes toute

l'année. Le Canal où nous étions finissoit à deux petites

lieuës de ces Hauteurs; il falut s'arrêter-là. Une partie de

notre monde resta dans les Bâteaux, l'autre se mit en chemin

pour aller jusqu'aux Montagnes. Avant que d'y arriver il

nous falut traverser une très-belle Forêt.

Le charivari & tintamare continuel que nous entendions, à

mesure que nous avancions, me fit plus d'une fois penser à

Vulcain & à ses Cyclopes. Tout l'air retentissoit de grands

coups de marteau, & l'on eut juré en effet que nous n'étions

qu'à trois pas de la boutique du Mont-Gibel, ou de l'Enclume

de Brontes, de Pyracmon, & de Steropes. Nous ne fûmes pas

tout à fait trompez dans nos conjectures: les hommes que

nous découvrîmes bien-tôt après, n'avoient pas mal la mine

de Géans & de Démons: il y en avoit parmi d'une taille

monstreuse, d'autre velus comme des Ours; & pas un qui ne

fut plus noir qu'un Charbonnier des Mines d'Ecosse.

Ceux de notre Troupe s'adressérent aussi-tôt à un

Directeur, pour lui dire le Canton d'où nous venions, qui

étoit le troisiéme de la premiére Ligne, nommé _Riɤs_; car

c'est au nombre, & par un semblable nom qu'on les distingue

les uns des autres. Ils lui, déclarérent aussi quelles

sortes de Marchandises nous avions aportées, & ce que nous

désirions de remporter. Ensuite ils nous présentérent à lui,

mon Camarade & moi, aparemment pour le prier de nous faire

conduire par tous les endroits qu'il croyoit dignes d'être

vûs par des gens qui n'avoient jamais été-là. Aussi-tôt il

donna ordre à un de ses Estafiers de nous accompagner par

tout. Cinq de notre Compagnie se joignirent à nous.

La premiére chose qu'il nous fit voir fut un gouffre large &

d'une profondeur immense. C'étoit une Mine de Fer, où l'on

avoit travaillé depuis des milliers d'Années, & dont on

avoit tiré tant de matiére, que cela avoit formé d'autres

Montagnes proche de-là. En décendant dans ce creux à gauche,

il y avoit un Escalier que les Ouvriers avoient pratiqué

dans le Roc, à mesure qu'ils creusoient: mais quoi que les

marches en fussent larges & aisées, j'aurois fait beaucoup

de difficulté d'y décendre. Sur le devant ils avoient fait

une Machine de bois où ils avoient fait un gros Sommier qui

avançoit, & auquel ils avoient attaché une Poulie de trois

Piez de diamétre, qui servoit à tirer la Mine d'environ la

moitié du creux, où l'on avoit fait une Plate-forme, d'où

d'autres Ouvriers la tiroient du fond, par le moyen de

quelques Paniers, que ceux qui étoient en bas remplissoient

à mesure qu'il en décendoit. A droite, au contraire,

personne ne travailloit; tout paroissoit y être en desordre,

& notre Guide voyant que je me penchois pour en considérer

les irrégularités, me fit entendre par signes, & du mieux

qu'il pût, qu'il n'y avoit que cinq mois qu'un gros quartier

de la Montagne, que l'on avoit peut-être trop creusée au

dessous, de ce côté-là, s'étoit détaché, & avoit en tombant,

écrasé trois cens soixante personnes qui y travailloient.

Après que nous eûmes examiné cet endroit-là, il nous mena

vers un autre, d'où l'on tiroit de la même maniére, du

Charbon de terre, mais qui est beaucoup plus gras que celui

que l'on trouve en Angleterre, & même que la Hoüille du Païs

de Liége, puisqu'il dure un jour entier, & que ceux qui en

brûlent n'en mettent au Foyer qu'une fois toutes les

vingt-quatre heures.

Entre ces deux Mines il y avoit un Etang d'Eau minerale, qui

bouilloit continuellemment: ils s'en servent à nétoyer

toutes les ordures de leurs corps, de leurs habits & de

leurs ustencilles; mais on ne sauroit l'employer à cuire les

Viandes, parce qu'elle leur donne un trop mauvais goût. Le

Fer qu'ils trempent dans cette Eau chaude, devient d'une

dureté impénétrable, & est beaucoup plus propre que notre

meilleur Acier à faire des Ressorts. Je n'avois jamais

trouvé de difficulté à comprendre comment les Eaux minérales

d'Aix-la-Chapelle peuvent avoir le degré de chaleur qu'on

leur attribuë, parce qu'on les fait passer par de longs

Conduits soûterrains, où il abonde sans doute, des

entrailles de la terre, des parties bitumineuses &

sulfureuses, qui étant elles-mêmes dans une grande

agitation, leur communiquent en passant, une partie de leur

mouvement; mais ici, je ne voyois absolument rien de

semblable. Un petit Lac, où l'eau croupit, & où pour supléer

aparemment à ce qui s'en dissipe, tant par les exhalaisons,

que pour l'usage de ceux qui en tirent, il distille d'un

Tuyau de pierre, que la Nature semble avoir fait exprès pour

cela, un filet de la grosseur du petit doigt, d'une Eau

claire comme cristal, & qui bien loin d'être chaude, est

plus froide que le Marbre: ce qui me faisoit croire qu'il

devoit y avoir un terrible Foyer d'esprits là-dessous.

Nous allâmes aussi voir ceux qui séparoient les parties de

Fer de la Mine: les Fourneaux où ils le fondent, & les

Forges où ils le travaillent ou mettent en barre, pour être

travaillé ailleurs: mais tout cela étoit si semblable à ce

qui se pratique en Europe, que je n'ai pas crû en devoir

faire ici la description. Je compris fort bien, par ce

qu'ils me dirent en suite, que toute cette chaîne de

Montagnes, qui sert de Barriére à ce beau Païs, est

proprement le Magasin d'où ces Peuples, tirent une partie de

leurs Richesses, & des choses qui sont pour la plupart

utiles dans la Société; comme des Pierres pour bâtir,

d'autres pour faire de la Chaux, du Sel, qui quoi que

différent du nôtre, ne laisse pas d'être fort bon; de

l'Etain très-fin, du Cuivre rouge, mais en fort petite

quantité, & encore coûte-t-il beaucoup de peine, & la vie de

bien des hommes.

Pendant que je m'occupois à considérer toutes ces

Curiositez, nos gens travailloient à faire débarquer leurs

Marchandises, à les troquer, & à se charger de celles qu'ils

avoient ordre de prendre en la place: ce qui se fait par des

Traîneaux, ou de petites Charettes plates & longues, tirées

par deux, trois, quatre & jusques à dix Boucs à la fois, ou

par des Porte-faix, & à quoi l'on employe tant de gens, que

cela est expédié en fort peu de tems, quoi qu'il y ait tant

de chemin à faire; de sorte que nous ne fûmes pas-là deux

jours entiers. Nous amenâmes notre Guide à nos Barques, où

nous le traitâmes de notre mieux, & le fîmes tant boire,

qu'au premier pas qu'il fit pour s'en retourner, il se

laissa tomber de son long, & se blessa même à l'épaule, de

maniére que la douleur qu'il en ressentit, lui arracha de la

bouche le Nom de Christ. Je demeurai surpris à cette

expression, & j'aurois bien voulu savoir d'où il avoit apris

à connoître le Sauveur du monde: mais faute de savoir la

Langue, il falut borner ma curiosité à courir le relever, &

à voir que le mal qu'il s'étoit fait n'étoit pas fort

dangereux, jusques à ce que je fusse en état de m'en

informer.

Comme nous étions sur le point de démarer, pour nous en

revenir chez nous, il me vint dans l'esprit, que si au lieu

de prendre notre route par le même Canal où nous étions

venus, nous allions passer dans un autre, éloigné de deux ou

trois Cantons de celui-là, peut-être verrions-nous des

nouveautez qui nous feroient du plaisir, & récompenseroient

le tems perdu, & la peine que nous aurions prise. Je

communiquai ma pensée à La Fôret, & nous fîmes tant lui &

moi, que nous nous fîmes comprendre aux autres. Les bonnes

gens étoient si honnêtes, qu'ils consentirent sans hésiter à

notre proposition. Là-dessus nous passâmes du côté

d'Occident: mais lors qu'il fut question d'atacher les

boucs, qui dévoient tirer notre Bâteau, le plus vieux, qui

avoit, au dire de celui qui les menoit, quarante-deux ans, &

qui avoit fait je ne sai combien de fois ce chemin-là,

voyant qu'on s'écartoit en quelque façon de la route

ordinaire, se mit à faire le diable à quatre: il fut

impossible au Guide de le retenir, il fit tant de sauts & de

cabrioles, qu'il rompit la corde dont on le tenoit, & se mit

à fuir de toute sa force. Vingt personnes s'empressérent de

courir après, qui crioient à gorge déployée qu'on l'arrêtât.

Les voix ayant passé de l'un à l'autre, & quelqu'un s'étant

mis en devoir de lui vouloir faire rebrousser chemin, ce

fougueux animal se jetta au beau milieu de l'eau. Les bords

font-là extrémement hauts & escarpez, il n'y avoit aucun

moyen pour lui d'y grimper. Notre Guide ayant apris cette

chute, y courut avec trois ou quatre autres, pour voir s'il

n'y auroit pas moyen de ravoir son Bouc, & apercevant de

loin qu'il nageoit le long du talut, il le devance de

quelques pas, se baisse tout doucement, & justement comme il

passoit, lui jette un nœud coulant sur la tête, &

l'atrape par les cornes. En même tems le Bouc prend

l'épouvente, il s'élance de l'autre côté, & tire notre homme

après lui, tant parce que la corde s'étoit, je ne sai

comment, entortillé autour de son corps, qu'à cause qu'il

aima mieux se laisser entraîner que de lâcher prise:

aussi-tôt l'alarme redouble, on y court de toutes parts, &

pendant que l'on s'occupoit avec empressement à secourir

notre Camarade, la Bête cependant avança jusqu'à l'une des

montées du Pont prochain, par où elle regagna terre & prit

soin de s'éclipser, de maniére que personne ne la voyoit

plus, & que nous ne savions absolument ce qu'elle étoit

devenuë. J'enrageois en mon particulier de cette perte,

j'aurois voulu pour un doigt de ma main m'être tû, parce que

j'apréhendois que mon Patron ne nous en regardât de mauvais

œil, & ne s'en vengeât sur ceux qui avoient eu la

complaisance de nous écouter. Nous ne laissâmes pourtant pas

pour cela de poursuivre notre pointe, malgré la résistance

que quelques autres Boucs faisoient, ce qui ne dura pourtant

qu'un moment, car dès que les premiers furent bien en train

d'aller, les autres les suivirent comme des Agneaux. Mais

cela ne nous profita de rien dans notre Voyage: le Païs est

tellement uniforme, qu'il vaut autant n'en avoir vû qu'une

partie, que de s'amuser à parcourir le tout. Il n'y avoit

proprement de diversité à remarquer que dans les visages des

hommes, comme par tout ailleurs; & quand même il y auroit eu

quelque plaisir à prendre, l'inquiétude où nous étions, nous

auroit empêché d'y participer. Mais nous fûmes bien étonnez

à notre arrivée, lors que nous aprîmes que le Bouc étoit à

l'Ecurie depuis huit jours: cet habile Courier avoit franchi

le chemin en trente-cinq heures. Une si agréable nouvelle

dissipa entiérement notre chagrin, & nous rîmes tout notre

sou à force d'en voir rire les autres.

Le lendemain on déchargea les Bâteaux: tous les Habitans du

Canton se trouvérent-là. Le Juge fit aporter la Facture des

Denrées que l'on avoit aportées, ayant tout bien examiné, il

fit porter à chacun des Intéressez ce qui lui apartenoit; ce

qui se fait avec tant d'ordres, qu'il est impossible qu'il

se perde la moindre chose. Pour récompense de cette peine,

chaque Ménage lui envoye le jour d'après, un plat du

meilleur Poisson qui se pêche dans leurs Eaux, dont la

moitié se consomme chez lui, & l'autre dans le Logis du

Prêtre, où les Péres de Famille Vont leur aider à le

dépêcher. C'est un honneur pour ces Messieurs; mais ils le

payent chérement, puisque tout ce qu'ils peuvent conserver

de ce Poisson, ne vaut pas la moitié de la sausse que la

générosité veut qu'ils y ajoûtent.

Enfin, tout cela prit fin, & il fut question de retourner à

notre besogne; non pas que personne nous en fit le moindre

semblant, qu'au contraire, nous voyions fort bien que l'on

ne se foucioit guéres, que nous nous mêlassions de rien,

mais parce que nous ne voulions pas être-là comme des

fainéans, quoi que nous eussions bien voulu que l'on nous

eût employez à autre chose. La Forêt, qui étoit encore plus

las que moi de travailler à la Laine, tacha de faire

comprendre à notre Hôte, qu'étant Horloger de sa Profession

s'il vouloit lui fournir les Métaux & les Instrumens

nécessaires, il lui feroit une Machine, qui indiqueroit &

sonneroit les heures, en telles parties du tems qu'il lui

plairoit, & que tous les Habitans du Village entendroient.

Pour moi, qui ne pouvois leur être d'aucun secours par ma

Chirurgie, à cause que les Herbes de ce Païs-là différent

pour la plûpart, des nôtres, qu'il y a peu de Minéraux, &

qu'ils haïssent mortellement la Saignée; tout ce que je

pouvois faire, fut d'aplaudir à ce que mon Camarade disoit,

dans l'espérance de travailler avec lui au même Ouvrage.

Cette Proposition parut merveilleuse au Juge, qui envoya

querir le Prêtre pour la lui communiquer sur le champ. Ils

avoient en effet ouï parler de nos Horloges, mais ils ne

s'en étoient formé qu'une idée assez confuse, & personne

n'en avoit vû jusqu'alors: ainsi ils nous priérent

instamment d'y mettre la main aussi-tôt que nous voudrions,

& de n'y rien épargner; d'autant plus que leur maniére de

diviser le tems, est méchanique, & extrêmement pénible. Ils

prennent un bout de ficelle, à l'extrêmité de laquelle ils

passent une Balle d'Etain, ils attachent l'autre bout de

cette corde au plancher, de sorte que cela leur sert de

Pendule, qui est longue de trois Piez un sixiéme ou de

trente-huit pouces, & l'ayant mise en mouvement, ils

comptent jusques à sept mille deux cens Vibrations, qui à

cause de la longueur de la corde, font justement autant de

Secondes, & par conséquent la douziéme partie d'un jour

naturel, ou deux de nos heures. Je dirai ailleurs de quelles

gens ils se servent pour compter ces Vibrations, & pour

aller crier l'heure par tout le Village, de même que cela se

pratique en bien des endroits de l'Europe, pendant la nuit,

& particuliérement en Hollande, où ils payent pour cette

fin, des Hommes qu'ils apellent _Clappermans_. On nous donna

donc les matériaux nécessaires pour notre travail. La Forêt

commanda une partie des Outils dont nous avions besoin, &

lui-même fit les autres. Enfin, nous mîmes la main à

l'œuvre, mais non pas d'une maniére à nous fatiguer,

puisque nous n'achevâmes notre Horloge qu'au bout environ de

dix-sept mois.

Personne ne sauroit croire avec quelle admiration tout le

monde nous regardoit. On ne pouvoit comprendre comment il

étoit possible que cette Machine allât seule, & sonnât

toutes les heures du jour. Comme dans ce tems-là nous nous

étions tellement perfectionnez dans la Langue du Païs, que

nous nous expliquions avec autant de facilité qu'en

François, nous leur dîmes qu'il faloit faire bâtir un petit

Clocher sur la maison du Prêtre ou du Juge à la maniére des

Européens, afin d'y mettre cette Horloge, d'où chacun

l'entendroit sonner. Ce qui fut dit, fut exécuté: les plus

lents s'empressoient à suivre nos Ordres, & bien des gens ne

cessérent de travailler avec nous, jusques à ce que notre

Ouvrage fut au lieu où nous l'avions destiné.

Mais pour en revenir aux Personnes dont on se sert pour

avoir soin des Pendules, & avertir les autres de la partie

du jour où ils sont, il faut savoir que jusqu'alors on

n'avoit encore jamais condamné personne à perdre la vie. Les

Crimes y sont défendus, & les Criminels punis, mais point à

mourir. Ils s'imaginent que la vie de l'homme dépendant

uniquement de Dieu qui la lui à donné, il n'est pas en notre

puissance de lui ôter, pour quelque cause que ce puisse

être, non pas même pour avoir tué son pére & sa mére.

J'avois beau leur dire que c'étoit une maxime, que presque

tout le Genre humain observoit, & que notre Loi, que nous

croyons avoir été dictée de Dieu lui-même, le commandoit

expressément: tout cela ne faisoit que les aigrir & leur

donner de l'horreur pour des gens qu'ils ne connoissoient

pas, mais qu'ils croyoient indignes de la lumiére. Il n'est

pas vrai-semblable, disoient-ils, qu'un homme qui en tuë un

autre, soit dans son bon sens; ce seroit faire outrage à

tous ceux de son espéce que de le penser. Mais quand il se

rencontreroit des gens assez extravagans & cruels, pour

priver leur prochain d'une vie qu'ils ne leur ont point

donné, il en faudroit laisser la vengeance à l'Esprit

universel, (c'est ainsi qu'ils apellent Dieu) & ne pas

anticiper sur ses Droits, en imitant leur barbarie, sous le

prétexte spécieux d'observer des Loix Divines, qui ne sont

au fond que des Ordonnances d'un Tiran dénaturé. Chaque

homme, lors qu'il s'agit de former une Société, peut

transférer à un autre, comme à un Prince ou Souverain, le

droit & l'autorité, que la Nature lui a donnée sur lui-même:

mais il ne peut pas lui donner aucune puissance sur sa vie.

C'est Dieu qui, par le moyen de nos péres & méres, nous a

faits sans notre participation: & puisque nous n'avons en

aucune maniére du monde contribué à notre être, il est juste

& légitime de laisser à ce même Dieu, le droit qu'il a de

nous défaire; & nous borner à mettre la main sur les autres

Animaux, qu'il semble avoir laissez à notre disposition.

Suivant ces Principes, ils se contentent d'imposer à un

chacun la peine qu'ils croyent la plus proportionnée à son

délit. Le blasphême contre Dieu, est le péché le plus énorme

parmi eux: ceux qui le commettent sont sans miséricorde,

condamnez pour leur vie à travailler au fond d'une Mine

obscure, où la lumiére du Soleil ne sauroit atteindre. Les

Meurtriers, les Adultéres, les Paillards & les grands

Larrons, sont à peu près traitez de la même façon: Les uns

travaillent en bas, les autres en haut: il y en qui sont

pour dix Ans, d'autres pour plus ou moins, suivant que le

Crime est agravant, & que la personne est âgée &

intelligente. Les pécadilles se punissent avec moins de

sévérité: & ceux qui les commettent sortent rarement du

Village. On employe les uns à la Pèche, à faire & racommoder

des Filets, ce qui les occupe beaucoup, parce que leurs Eaux

sont poissonneuses & qu'ils mangent quantité de Poisson: les

autres ont soin des Allées & des Arbres, quelques-uns

nettoyent les Canaux. Les Filles & les Femmes prennent garde

aux Pendules, d'où elles sont relevées tous les demi jour; &

les jeunes Garçons vont crier les heures: ce qui se fait

depuis que le Soleil est parvenu à leur Méridien jusques à

ce qu'il y revienne. Et tout cela pour un certain tems,

après lequel ils sont remis en liberté.

J'ai dit tantôt que le Blasphême est le plus sévérement

puni; cela me donne occasion à présent de dire deux mots au

sujet de ce misérable, qui après nous avoir servi de Guide

aux Mines, avoit proféré le Nom de Christ en tombant, comme

pour l'apeller à son secours. Lors que je me vis en état de

causer avec tout le monde je ne laissois guéres passer

d'occasions sans me faire instruire des choses que je

desirois de savoir. Un jour je racontai à notre Patron les

circonstances du Voyage que nous avions fait aux Montagnes;

& ayant fait mention du personnage, & de ce qu'il avoit dit,

je lui demandai s'ils connoissoient un Christ parmi eux? Il

me répondit, qu'il y avoit trois ou quatre cens Ans qu'il

étoit venu plusieurs personnes dans leur Païs, à peu près

pour les mêmes raisons qui nous y avoient menez: que le

dernier qui s'y étoit rendu avoit été un Homme grave,

habillé d'une longue robbe, & en un mot, de telle maniére,

qu'il me fut aisé de remarquer que ç'avoit été un Moine de

quelque Ordre Mandiant. Cet Homme, poursuivit-il, avoit de

l'esprit & étoit même Savant: il aborda en un Canton un peu

éloigné de celui-ci, mais il n'y resta pas long-tems.

D'abord qu'il entendit un peu notre Langue, il se mit sur le

pié de changer souvent de Village: mon Bisayeul, à ce que

m'a raconté mon Pére, l'avoit logé ici plusieurs fois, &

avoit pris beaucoup de plaisir à l'entendre discourir. Il

ne faisoit que prêcher la Morale à tout le monde: souvent il

les entretenoit d'une Résurrection & Immortalité

bien-heureuse après cette vie. De plus, il soûtenoit que

Dieu avoit un Fils, engendré de sa propre Substance

long-tems avant le monde, qui s'étoit manifesté aux hommes

depuis quelques Siécles, étant né d'une Fille Vierge, ou qui

n'avoit, si vous voulez, jamais connu aucun homme. Que cet

Homme-Dieu avoit conversé parmi le Genre-humain, qu'il avoit

souffert la mort comme un Brigand, pour mériter par-là la

Vie éternelle au reste des hommes, qui vouloient bien

embrasser sa Foi: & qu'enfin, ce Personnage, qui s'apelloit

Christ, s'étoit lui-même relevé d'entre les morts, & s'étoit

assis aux Cieux à la main droite de son Pére, pour gouverner

avec lui le Ciel & la Terre jusques à la fin du Monde. Comme

cette Doctrine flâte beaucoup, il trouvoit aussi bien des

gens qui prenoient un plaisir singulier à l'entendre;

d'autres s'en scandalisoient. Cela vint jusqu'au oreilles du

Roi. On le fit venir à la Cour, & après l'avoir bien

examiné, il fut condamné comme le dernier des

Blasphêmateurs, à aller finir ses jours au fond d'une Mine,

où il mourut quelque tems après. Et autant qu'il avoit à

tout bout de champ le mot de Christ à la bouche,

quelques-uns de ceux qui travailloient avec lui l'imitoient;

& ce que vous m'avez raconté de votre Guide, continua-t'il,

est une marque certaine que cela a passé jusqu'à nous.

Quoique ce discours m'allarmât, je ne pûs m'empêcher de lui

dire, que j'avois la même croyance que cet homme, que les

Préceptes de la Religion que je professois me portoient à

cela, & que j'étois surpris que des Personnes aussi sages &

autant charitables qu'ils l'étoient, avoient pû se résoudre

à traiter si inhumainement un pauvre Religieux, que le Ciel

leur avoit envoyé sans doute pour leur Salut. La Politique,

me répondit mon Hôte, y a eu peut-être la meilleure part.

Les Princes n'aiment point les grands changemens dans le

Culte, de peur que leur Personne n'en souffre, ou que cela

ne soit préjudiciable au Gouvernement. Mais il est sûr aussi

que vos Sentimens répugnent en bien des endroits, & que ce

Christ sur tout excite à la Révolte, & embarasse

prodigieusement la Raison. J'avouë, lui dis-je, que c'est un

Mystére incompréhensible; nous le croyons pourtant, & nous

le croyons avec d'autant plus de confiance & de fermeté, que

nous voyons qu'il nous est avantageux de le croire; parce

que cela influë dans l'économie du Salut: outre que c'est

une vérité, dont mille témoins oculaires ont rendu

témoignage, & que Dieu lui-même nous a révélée.

Il faut de bonne foi, reprit le Juge, que vous habitiez des

Climats bien fortunez, puis que la Divinité s'y communique

ainsi aux hommes: ou il faut, pour mieux dire, que les Gens

de votre Monde soient bien vains & présomptueux d'avoir

l'impudence de publier hautement, que l'Esprit universel

s'abaisse jusqu'au particulier, & se familiarise avec un Ver

de terre. Cela me paroît insuportable, & si ce même Dieu

prenoit le moindre intérêt à sa gloire, il ne manqueroit pas

de punir rigoureusement votre orgueil. Mais avant que je

m'engage plus avant avec vous dans ce Discours, dites moi,

poursuivit-il, je vous prie, comment cette Révélation se

fait? Dieu vous parle-t-il directement lui-même,

employe-t-il le Ciel, la Terre, ou quelqu'autre Créature

pour cela? de quelle maniére s'y prend-il?

Je ne sai, lui dis-je, s'il vaut la peine de vous entretenir

de cette matiére: je vous voi si éloigné de nos Sentimens, &

si peu disposé à donner la moindre croyance à nos Dogmes,

que j'ai peur que votre incrédulité n'excite votre couroux,

& que cela ne m'attire des affaires. Vous n'avez rien à

craindre, repartit-il, je suis votre Ami, & honnête Homme;

je vous laisserai dire tout ce que vous voudrez, & je me

conserverai simplement le Droit d'en juger à ma fantaisie. A

cette condition, lui répondis-je, je veux bien vous en dire

le peu que mon âge, mon éducation & mon art, m'ont permis

d'en aprendre. Mais de peur de prendre les choses de trop

haut, ou que je vous entretienne de ce que vous savez

peut-être mieux que moi: dites-moi, s'il vous plaît,

auparavant, quels Sentimens vous avez de Dieu, du Monde, de

l'homme & de son origine, aussi-bien que de sa dépendance,

& de ce qu'il doit attendre après cette vie.

Vous avez raison, reprit le Vieillard, je m'en vai vous

satisfaire, pour ce qui me touche en particulier: il est

impossible que ma confession soit générale, puisqu'il n'y a

peut-être pas moins d'hommes que d'opinions. Je croi une

Substance incréée, un Esprit universel, souverainement Sage,

& parfaitement bon & juste, un Etre indépendant & immuable,

qui a fait le Ciel & la Terre, & toutes les choses qui y

sont, qui les entretient, qui les gouverne, qui les anime;

mais d'une maniére si cachée & si peu proportionnée à mon

néant, que je n'en ai qu'une idée très-imparfaite.

Cependant, voyant la nécessité de son Existence, & la

dépendance où nous sommes à son égard, nous croyons être

dans une obligation indispensable de lui rendre nos hommages

& nos adorations, de ne parler de lui qu'avec respect, & n'y

penser même qu'en tremblant; ce qui fait la principale

partie de notre Culte. L'autre est de lui rendre

continuellement nos Actions de graces pour tous les biens

qu'il nous a faits, sans aucune prétention pour l'avenir, &

bien moins aprés la mort, puisqu'alors, n'existant plus,

nous n'aurons absolument plus besoin de rien. Et c'est pour

cette fin que nous nous assemblons tous les matins chez

notre Prêtre, comme vous en avez été plusieurs fois témoin

depuis que vous êtes parmi nous.

Il est vrai, lui repartis-je, que vous êtes fort ponctuels à

donner à Dieu une heure de votre Dévotion tous les jours de

l'Année sans interruption, en quoi certes vous êtes beaucoup

à louër: mais je trouve étrange que vous rejettiez

entiérement la Priére, & que vous ne fassiez aucune

distiction entre les jours: car pour nous, nous en employons

six à nos Affaires domestiques, & donnons le septiéme à

Dieu, & aux Exercices de notre Religion.

Nous ne pensons pas, reprit-il, qu'un jour soit en rien plus

excellent que l'autre; ils sont sans doute tous égaux: &

quoi que nous ne soyons qu'une heure le matin dans nos

Eglises, nous ne laissons pas de conscrer à Dieu le reste de

la journée, de méditer à chaque moment, sur sa Grandeur, &

d'admirer sa Bonté envers toutes ses Créatures. Et pour ce

qui est de le prier, cela est absolument inutile; outre que

ce seroit comme lui vouloir faire violence; car étant

immuable de sa nature, il est évident qu'il ne sauroit

souffrir aucune ombre de changement.

Ici l'on vint avertir le Juge, que le _Timnɤ_, c'est à

dire, _Satrape_, Intendant ou Gouverneur, étoit-là pour

recevoir le Tribut du Canton. Nous avons déja remarqué que

chaque Village consiste en vingt-deux Familles, qui sont

gouvernées par un Baillif: dix Cantons font un Gouvernement,

dont le plus ancien des Baillifs est _Timnɤ_ & Président

des neuf autres, dans les Assemblées qu'ils tiennent pour

exercer la Justice, & régler la Police dans ces dix

Villages-là. Outre cela, il y a la Cour Souveraine, où de

dix Gouverneurs on en députe un tous les Ans une fois, qui

s'assemblent pendant vingt jours ou plus, & jamais moins. Le

Roi préside à cette illustre & nombreuse Assemblée, où il se

conserve les Droits de Régale, & où l'on peut apeller de

tous les autres Tribunaux, lors qu'il s'agit principalement

de punition de quelque Crime capital.

L'Intendant qui étoit venu pour recevoir le Don du Peuple,

fut parfaitement bien reçu de notre Hôte: on lui fit un

Repas magnifique, où le Prêtre & les deux Assesseurs du

Village furent aussi invitez. Dans la conversation on

n'oublia pas de s'entretenir de Messieurs les Horlogeurs. Le

Gouverneur fut curieux de voir notre Machine, il en admira

l'invention, & nous donna mille loüanges: mais il auroit

mieux valu pour nous qu'il n'eut rien sû de tout cela, puis

qu'au fond il n'en résulta rien de bon dans la suite, comme

on verra dans son lieu.

Voyages et Avantures de Jaques Massé · 第 16 / 27 题