Pour motiver puissamment son changement de confesseur, elle débita

partout, d'un ton d'inspirée, qu'ayant rencontré le père Girard par

hasard en son chemin, elle avait entendu la voix de Jésus-Christ, qui

lui dit: _ecce homo_, voilà l'homme qu'il vous faut. La pénitente,

échauffée par le plaisir d'avoir un directeur qui devait la prôner

partout, eut des extases et des visions. Elle passa le carême de

l'année 1730 sans prendre presque aucune nourriture. Ce jeûne lui

procura de fréquentes extases, pendant lesquelles elle prétendait

entendre des voix venant du ciel. A la fin du carême, elle était

si faible qu'elle ne pouvait plus sortir de son lit. Le vendredi

saint, on la trouva le visage couvert de sang, et elle assura qu'il

provenait de stigmates qu'un ange lui avait faites près du cœur

pendant son sommeil. Son directeur eut l'imprudence de s'enfermer

avec elle dans le dessein de voir ce prétendu miracle: il le vit,

et s'apercevant qu'il y avait de la supercherie dans la conduite de

sa pénitente, il chercha à s'en débarrasser. La Cadière, piquée,

choisit un autre directeur. Elle s'adressa au père Nicolas, prieur

des carmes déchaussés, janséniste déclaré, et par conséquent ennemi

des jésuites. Ce nouveau confesseur n'avait que trente-huit ans.

Il engagea sa pénitente à faire une déposition dans laquelle elle

déclara que le père Girard, après avoir abusé d'elle, avait commis

un inceste spirituel; et, comme par cette déclaration, elle aurait

été aussi coupable que lui, elle l'accusa d'enchantement et de

sortilége. Les deux frères de la Cadière, l'un simple prêtre et

l'autre religieux jacobin, contribuèrent à propager ces bruits

injurieux sur le compte du père Girard.

Pour inspirer encore plus de confiance, la Cadière avait à

volonté des convulsions en public. L'évêque de Toulon envoya son

grand-vicaire pour interroger cette fille. La Cadière étala sa honte

aux yeux du monde, pour l'unique plaisir de se venger de ce que

son directeur n'avait pas été dupe de ses jongleries. Elle déclara

que le père Girard avait soufflé sur elle, et que ce souffle avait

produit dans tous ses sens un dérangement singulier et en même

temps une violente passion pour cet ecclésiastique; qu'ensuite il

l'avait engagée, sous des prétextes de religion, à accepter l'état

d'absession qui lui faisait apparaître toutes sortes de visions

impures. Nous jetterons un voile sur le reste de la déclaration de

la Cadière, qui contient des détails dégoûtans de lubricité et de

sottise.

Cette affaire, portée au parlement d'Aix, mit la combustion dans les

familles. Enfin, après des cabales, des querelles, des satires, des

chansons et des injures sans nombre, le parlement déchargea le père

Girard des accusations intentées contre lui, à la majorité d'une

seule voix, puisque sur vingt-cinq juges, douze le condamnèrent à

être brûlé vif. La Cadière, mise hors de cour et de procès, fut

condamnée, par un arrêt prononcé le 16 décembre 1731, aux dépens

faits devant le lieutenant de Toulon. Elle fut renvoyée à sa mère,

avec invitation de surveiller sa conduite de plus près. L'entêtement

et la prévention des deux factions religieuses, intéressées dans

cette dispute, ont répandu un tel nuage sur cette affaire, qu'on en

raisonne encore diversement aujourd'hui.

Quelques uns regardent le père Girard comme un hypocrite voluptueux

qui avait séduit la jeune Cadière; mais il avait alors plus de

cinquante ans: d'autres pensent que l'amour n'était point sa

faiblesse, mais bien plutôt l'ambition; et que ce fut ce qui le jeta

dans cette scène risible et funeste, en lui faisant croire trop

facilement aux prétendus miracles de sa pénitente: miracles dont la

gloire rejaillissait sur le directeur. Ses supérieurs l'envoyèrent

à Dôle quand le procès fut terminé; il y devint recteur, et y mourut

avec la réputation d'un saint.

FRILLET, OU LE CALOMNIATEUR PUNI.

Frillet, procureur-fiscal des terres de Tréfort et de Varambon,

commissaire à terrier et notaire, s'était enrichi par ses rapines et

ses exactions. Il était le tyran des pauvres gens qui se trouvaient

sous sa domination.

La tuilerie de Joseph Vallet tenta sa cupidité. Il résolut de perdre

cet homme pour s'emparer de son bien. Deux assassinats passaient pour

avoir été commis dans le pays, l'un sur Antoine Dupleix, l'autre sur

un paysan nommé Joseph Senos. Frillet conçut l'idée odieuse d'en

accuser les frères Vallet, et trouva de faux témoins pour attester

les faits.

Lors de la mort d'Antoine Dupleix, il y avait eu un procès où Vallet,

qui avait été injustement accusé, s'était vu absoudre, attendu qu'il

avait été prouvé que Dupleix était mort d'une pleurésie.

Le second crime dont Frillet voulut se servir contre les Vallet pour

les dépouiller présentait plusieurs circonstances. En 1722, le fils

aîné de Joseph Vallet avait été attaqué et volé par les frères Pin

et un autre. Sur les informations, il n'y eut pas assez de preuves

pour prononcer la condamnation. Un paysan, nommé Joseph Senos, caché,

lors du vol, derrière un buisson, s'étant avisé de dire, après le

jugement, dans un cabaret, que s'il avait été assigné il aurait fait

une déposition qui aurait perdu les frères Pin; l'un de ces deux

frères, pour éviter une nouvelle poursuite, résolut de se défaire

de Joseph Senos: il l'enivra, et lui donna un coup de serpe sur la

tête; Joseph Senos fit le mort, et son meurtrier, croyant qu'il

l'était réellement, lui prit quarante écus, et se sauva dans le pays

de Dombes, voisin de la Bresse, où il s'engagea dans le régiment de

la Sarre. Joseph Senos, revenu à lui, pansa sa plaie de son mieux,

et demeura deux jours enfermé seul chez lui; après quoi il disparut

aussi, sans qu'on sût ce qu'il était devenu, ce qui confirma le bruit

qu'il avait été assassiné, et que c'était Pin qui avait commis le

crime.

Voilà les deux événemens sur lesquels Frillet voulait fonder son

accusation contre les frères Vallet. Il employa six mois à suborner

des témoins, et quand il eut tout préparé, il les produisit en

justice, avec une plainte portant que Joseph Vallet avait assassiné

Senos, qu'il l'avait ensuite enterré à l'embouchure du four de sa

tuilerie, puis jeté quelque temps après dans le feu dudit four. Sur

cette plainte, on informa: les faux témoins déposèrent; toute la

famille Vallet fut décrétée; on arrêta le père, la mère et les deux

fils, et on les conduisit aux prisons du château du pont d'Ains, où

ils furent mis au cachot, par l'ordre de Frillet, les fers aux pieds

et aux mains, et traités avec la plus grande cruauté. Ces infortunés

ne surent que lors de l'interrogatoire qu'ils étaient accusés de

l'assassinat de Senos; Frillet fit revivre l'accusation du meurtre

supposé de Dupleix, dont les Vallet avaient été déclarés innocens

dix-neuf ans auparavant. Pour parvenir à ses fins, il suborna le

témoin qui alors avait déchargé Vallet, et l'engagea à faire une

déposition toute contraire.

On arrêta aussi Antoine Pin, accusé, soldat dans le régiment de la

Sarre, et il fut conduit à la même prison. Celui-ci, gagné également

par Frillet, déposa, à l'égard du meurtre de Dupleix, dans le sens du

premier témoin suborné, et eut l'audace inconcevable de charger les

Vallet de l'assassinat de Senos.

Le juge du pont d'Ains était dans les intérêts du procureur Frillet;

le 9 mai 1727, il condamna les Vallet à la question ordinaire et

extraordinaire.

Le parlement de Dijon, devant qui l'affaire avait été portée, jugea

par une sorte de pressentiment qu'on ne pourrait découvrir la

vérité que par le plus coupable, qu'il imaginait être Antoine Pin.

C'est pourquoi il ordonna que les Vallet et Pin seraient interrogés

séparément sur la sellette, et que ce dernier serait en outre

appliqué à la question.

Pendant les tortures de la question, Pin persista à charger les

Vallet de plus en plus; mais, par un de ces retours soudains que

l'homme ne saurait expliquer, à peine la question fut-elle achevée,

que les remords de sa conscience firent en lui ce que la torture

n'avait pu faire: il fit appeler le rapporteur, rétracta toute sa

fausse déposition, déclara les Vallet innocens, et s'avoua seul

coupable du meurtre de Senos.

Le lendemain, le parlement rendit un arrêt qui condamnait Pin à

expirer sur la roue. Ce misérable, dans son testament de mort,

persista dans sa dernière déclaration, et révéla encore d'autres

faits importans: il dit que le geôlier des prisons l'avait toujours

excité à charger les Vallet; que le nommé Vaudan était un fripon qui

avait reçu de l'argent de Frillet pour faire une fausse déposition,

et que si on l'arrêtait on découvrirait bien des choses. Avant de

subir son arrêt, il fit réparation publique aux Vallet, injustement

accusés; après quoi, il se remit aux mains des bourreaux, et

supporta, avec une sorte de courage, sa douloureuse et lente agonie.

Sur les indices fournis par Pin, on arrêta le faux témoin Vaudan,

qui, à l'exemple de ce malheureux supplicié, rétracta ses fausses

dépositions, et déchargea entièrement les Vallet. Il fut condamné à

être pendu, et préalablement à la question.

Enfin Claude Maurice, autre faux témoin, ayant été interrogé, accusa

le notaire et procureur-fiscal Frillet de l'avoir suborné par toutes

sortes de moyens, artifices, promesses ou menaces. Maurice fut

également condamné à la potence, et le même arrêt ordonna que Frillet

fût conduit en prison. Aussitôt que celui-ci connut l'ordre qui le

concernait il prit la fuite, et se sauva en Savoie.

Mais voici que tout-à-coup Senos, que l'on croyait mort, reparaît

dans la ville de Bourg. Nouvelle preuve de l'innocence des Vallet,

qui présentent leur requête pour que Senos soit interrogé. Aussitôt

que Frillet, réfugié en Savoie, fut instruit que Senos reparaissait,

il engagea le frère d'Antoine Pin à demander au conseil d'état la

réhabilitation de la mémoire de son frère. Le conseil évoqua à lui

tout le procès qui finit par le renvoi de Frillet par-devant le

parlement de Dijon; ce qui fut exécuté.

Frillet subit plusieurs interrogatoires, fut confronté avec un grand

nombre de témoins, qui le confondirent. Il fut prouvé que l'on avait

fabriqué de faux actes et de faux exploits, et suborné une foule

de témoins pour le compte de Frillet. Malgré toutes ces charges

accablantes, il voulut encore se justifier, mais son heure était

enfin venue. Par arrêt définitif du 7 août 1733, il fut condamné à

être pendu, à des dommages-intérêts et à la confiscation.

Le peuple, qu'il avait vexé, tourmenté, volé de mille manières,

attendait son supplice avec la joie de la vengeance. Cette

attente fut trompée: le supplice fut changé par le roi en un

bannissement de dix ans hors la province. Il fut obligé de payer

les dommages-intérêts, et mourut en chemin, comme il partait pour

exécuter son ban.

Remarquons, en finissant, comme cet acte de clémence royale est

immoral et inique. Les faux témoins subornés par Frillet sont

roués ou pendus sans délai, sans pitié; et lui, Frillet, qui les a

subornés, lui qui a accusé des innocens; lui qui, par ses manœuvres

criminelles a entraîné dans le crime un grand nombre d'individus;

lui enfin qui est la source de tous les crimes mentionnés plus haut,

il est banni pour dix ans. C'est là que l'on voit que la justice a

quelquefois deux poids et deux mesures.

LA BELLE TONNELIÈRE.

Le sieur Parfait Devaux s'était lié, étant au collége de Navarre,

avec les deux frères Garnier, qui étaient pensionnaires comme lui. On

sait que ces sortes de liaisons, bien différentes de celles que l'on

forme ensuite dans le monde, durent souvent aussi long-temps que la

vie des individus qui les ont formées.

Devaux, après sa sortie du collége, continua à regarder les frères

Garnier comme ses amis. Sa mère s'était remariée en secondes

noces avec un sieur Duparc, et il était né de ce second lit deux

fils, Nicolas et Claude Duparc, dont l'un devint dans la suite

maître-d'hôtel de la ville de Paris, et l'autre officier de la reine.

Ces deux enfans, en leur qualité de frères utérins du sieur Devaux,

étaient ses uniques héritiers, chacun pour moitié de ses meubles et

acquêts, et des propres maternels. Cinq collatéraux étaient appelés à

la succession des propriétés paternelles.

L'un des frères Garnier s'étant marié, et sa femme étant devenue

enceinte, Devaux, qui les voyait fréquemment, leur disait, en

plaisantant, que s'ils avaient une fille, il en ferait sa femme.

Conformément aux désirs de Devaux, ce fut une fille qui vint au

monde. Devaux prit l'habitude d'appeler cette enfant sa femme, et

celle-ci, dès qu'elle put balbutier, l'appela son mari.

Telle fut l'origine de la liaison qui s'établit et dura entre

Marie-Marguerite Garnier et le sieur Devaux jusqu'à la mort de ce

dernier.

Devaux fit plusieurs voyages, et acheta ensuite des charges chez

le roi et chez la reine; ce qui apportait quelque distraction à sa

liaison avec la fille de Garnier.

Marie-Marguerite Garnier se maria avec Nicolas Durand, maître

tonnelier. Elle était richement pourvue des agrémens de la taille

et de la figure; et ces avantages extérieurs étaient même assez

remarquables pour qu'on la nommât dans Paris _la belle tonnelière_.

En 1737 ou 1738, Devaux prit le parti de vendre ses charges, et

de jouir tranquillement de sa fortune à Paris. Dès lors la belle

tonnelière et sa mère ne le quittèrent presque plus. Elles se

rendaient chez lui dès le matin, dînaient avec lui et lui faisaient

société jusqu'au soir. On remarquait entre la jeune femme et lui une

familiarité qui pouvait donner lieu de soupçonner qu'il existait

entre eux autre chose qu'une simple amitié. Mais personne n'avait

intérêt à éclaircir ce mystère; et le mari, qui savait tout ce qui se

passait, ne s'en plaignant aucunement, le monde n'avait rien à dire.

Quoi qu'il en soit, Devaux devint valétudinaire. Les assiduités de

la jeune femme redoublèrent; elle ne le quittait plus, ne souffrant

pas que personne, autre qu'elle, lui administrât les remèdes qui lui

étaient prescrits.

Ce fut dans ces circonstances qu'il fit un testament olographe, le

25 février 1740, par lequel il institua la jeune femme Durand sa

légataire universelle. Cet acte attestait l'empire qu'elle exerçait

sur l'esprit de Devaux, ou du moins l'affection aveugle qu'il avait

pour elle. Non seulement le mari de la légataire n'avait point

part aux libéralités du testateur, mais celui-ci ne voulut pas que

l'autorité maritale s'étendît sur ses générosités. Il voulut qu'elles

tournassent toutes à l'avantage de celle dont les charmes et la

séduction les lui avaient inspirées, et qui en était l'unique objet.

Pour prévenir l'infidélité des héritiers, qui auraient pu facilement

soustraire un testament olographe qui les dépouillait, il en fit

déposer un double chez un notaire, et garda la première minute dans

ses papiers. Il fit ensuite un codicile, par lequel, après avoir

confirmé son testament, il faisait des legs à ses héritiers des deux

branches; mais à condition qu'ils consentiraient à l'exécution du

testament; sans quoi, leurs legs étaient révoqués.

Malgré toutes ces précautions, la belle tonnelière n'était pas sans

inquiétude sur sa qualité de légataire universelle. Un seul instant

pouvait renverser des espérances qui ne pouvaient se réaliser que

par la mort de son bienfaiteur. Elle songea donc à se procurer des

avantages plus indépendans des caprices de la volonté. Le 15 décembre

1741, elle amena Devaux à lui faire une donation entre-vifs d'un

contrat de douze cents livres de rente au principal de vingt-quatre

mille livres. Il voulait, disait-il, dans ce contrat, donner à

la donataire des marques de sa considération particulière, et

reconnaître, en elle, l'attachement singulier qu'il avait toujours

eu pour sa famille. Il voulait aussi que cette donation fût à l'abri

de toutes saisies de créanciers antérieurs et postérieurs, et qu'elle

en disposât sans l'autorisation de son mari. Mais il faut remarquer

qu'il s'en réservait l'usufruit sa vie durant; en sorte que la belle

tonnelière, pour jouir, soit comme donataire, soit comme légataire,

devait attendre le décès du sieur Devaux.

Cependant elle continua ses assiduités, et présida constamment aux

soins qu'exigeait la santé de son bienfaiteur. Pendant ce temps,

on écrivit à Devaux une lettre anonyme, par laquelle on essayait

de lui donner des soupçons sur la femme Durand; mais il rejeta

cette délation avec une énergie qui prouvait sa confiance aveugle.

Pouvait-il croire en effet qu'une jeune femme douce, aimable,

toujours attentive à faire valoir les charmes de la séduction, si

pleine de prévenances à son égard, fût capable de commettre un

attentat aussi noir que celui dont on l'avertissait de se défier?

On a dit aussi que, dans le même temps, Devaux avait eu le dessein de

se marier avec une dame veuve de Noinville, et que sa favorite, la

belle tonnelière lui en avait fait des reproches. Il y avait en effet

de quoi l'alarmer dans ce projet, attendu que le testament et la

donation couraient risque d'être anéantis par la survenance d'enfans

légitimes. Ce qu'il y a de certain, c'est que le sieur Devaux fit,

le 21 novembre 1742, un second codicile, contenant quelques legs au

profit de la dame de Noinville.

Le testateur mourut le lendemain de cette nouvelle disposition.

Les symptômes qui accompagnèrent cette mort firent soupçonner un

empoisonnement. Sur ces indices, le corps fut ouvert le lendemain,

et les hommes de l'art déclarèrent que le défunt avait pris quelques

médicamens corrosifs qui avaient causé sa mort. Il n'en fallut pas

davantage pour confirmer les soupçons.

Le procureur du roi au Châtelet rendit plainte le 24 novembre 1742,

se fondant sur les soupçons qui s'étaient élevés sur le genre de mort

du sieur Devaux; et, pour en découvrir la cause et la constater,

il requit que le corps du défunt fût visité par les médecins et

chirurgiens du Châtelet, et qu'il en fût informé.

La visite requise fut ordonnée et exécutée. Les médecins et

chirurgiens du Châtelet déclarèrent qu'ils avaient trouvé l'estomac

gangrené, et en dedans plusieurs excoriations et taches noires, et

le velouté détruit; d'où ils conclurent que Devaux était mort d'un

poison corrosif.

Le corps du délit ainsi constaté, on fit une information pour en

découvrir les auteurs. Mais cette information parut si peu concluante

au ministère public, qu'il se borna, dans ses conclusions, à en

demander la continuation. Cependant la belle tonnelière, sa mère et

un laquais du sieur Devaux, furent arrêtés.

On entendit deux nouveaux témoins. L'un d'eux, nommé André Boisval,

épicier droguiste, déclara que le tonnelier Durand était venu lui

acheter de l'arsenic pour des rats. Mais, dans son récolement, ce

témoin changea plusieurs circonstances notables; il avait dit d'abord

qu'il avait vendu au tonnelier Durand _une once d'arsenic_; et dans

le récolement c'était _une demi-once de sublimé corrosif_.

On a prétendu que ce témoin fut confondu par l'accusée à la

confrontation, et que cette circonstance aurait manifesté son

innocence, si cette confrontation eût été fidèlement rédigée. Mais,

à cette époque, le greffier du Châtelet était ce Marot que ses

infâmes prévarications firent condamner dans la suite aux galères.

A la faveur de la trop grande confiance du juge, il mettait son

ministère à prix. Il ne rougit pas, disait-on, de faire offrir

à la belle tonnelière, moyennant une somme d'argent, ce qu'il

appelait _une bonne tournure_. Mais l'accusée, qui ne voulait

devoir sa justification qu'à son innocence, rejeta avec indignation

cette proposition. Marot, confus d'avoir inutilement découvert sa

scélératesse, devint le plus cruel ennemi de la femme Durand. Aussi

depuis ce temps-là lui fit-il éprouver toutes les humiliations que

lui dictait son ressentiment. Quand on interrogeait cette femme, il

affectait de la confondre avec les scélérats qui devaient, le jour

même, être traînés au dernier supplice. Mais, ces actes de barbarie

ne lui suffisant pas pour assouvir sa vengeance, il fit tout ce

qu'il put pour la faire paraître criminelle, en supprimant, dans la

procédure, ce qui était à sa décharge; et c'est ce qu'il avait fait,

disait-on, dans la rédaction de la confrontation avec Boisval.

On observait encore, relativement à ce dernier, que la crainte d'être

poursuivi comme faux témoin et la conviction intérieure de son crime

lui avaient fait prendre la fuite, sans que l'on sût ce qu'il était

devenu.

Quoi qu'il en soit, ce fut sur le témoignage de ce Boisval que le

tonnelier Durand fut arrêté. Le mari et la femme furent détenus

en prison pendant une année, pour un plus ample informé. L'année

révolue, aucune nouvelle charge n'étant survenue, ils furent

relâchés, à la charge par eux de se représenter quand ils en seraient

requis.

A cette procédure criminelle se joignit une procédure civile qui

fut longue et animée. Les héritiers collatéraux du sieur Devaux

attaquèrent le testament qui constituait la femme Durand légataire

universelle, et la donation qu'elle s'était fait adjuger de la rente

de 1200 livres, et eurent gain de cause. Il y eut des appels de part

et d'autre. Enfin, en 1765, plus de vingt ans après, la femme Durand

ayant invoqué la prescription, pour réclamer l'exécution du testament

de Devaux, fut déclarée non recevable et condamnée aux dépens.

La question d'indignité fut jugée contre elle. Suspecte d'avoir

empoisonné son bienfaiteur, elle était indigne de recueillir ses

bienfaits.

CONDAMNATION D'UN INNOCENT, ET SA JUSTIFICATION TARDIVE.

Quand on parcourt les procès célèbres, on ne peut s'empêcher de

déplorer les malheurs occasionés par la faillibilité de la justice

des hommes. Que d'indices trompeurs, que de faux témoignages,

que d'innocens condamnés à la place des coupables! Les histoires

tragiques de d'Anglade, de Lebrun, de Calas, de Montbailly, et de

tant d'autres infortunés, en nous assurant de cette triste vérité,

sont autant de leçons terribles pour les juges, et leur apprennent

avec quelles précautions ils doivent se servir du glaive de la

justice.

La cause dont nous allons parler réunit des circonstances peut-être

encore plus cruelles. On y voit non seulement l'innocent puni à la

place du coupable, mais c'est le coupable qui, par une impudence sans

exemple, a appelé le châtiment des lois sur la tête de son ennemi,

et a poursuivi lui-même sa condamnation. Les magistrats, trompés,

séduits, entraînés par l'apparente sécurité du criminel, ont cru voir

l'innocence, là où il n'y avait que de l'audace; tandis qu'ils ont

cru devoir imputer le crime, et en faire porter la peine à un homme

qui n'était que modeste et imprudent. Cette cause, déjà intéressante

par ses différentes circonstances, le devient encore davantage par la

qualité des parties. L'innocent et le coupable étaient prêtres, et

présentaient un spectacle déplorable comme l'histoire de l'abbé des

Brosses, que l'on verra plus loin.

Le sieur Risch, homme simple de caractère et de mœurs, et d'une

bonté excessive, était curé de la paroisse de Saint-Simplice de Metz.

Sur la fin de mars 1744, le sieur Louys fut nommé vicaire de la même

paroisse. Une physionomie prévenante, des talens pour la chaire,

prévinrent favorablement le curé, et le firent passer facilement

sur l'inconvénient de sa trop grande jeunesse; ce pasteur eut la

malheureuse imprudence de confier à ce jeune ecclésiastique les

fonctions de vicaire dans sa paroisse. Il expia bien cruellement sa

trop grande confiance.

On ne tarda pas à s'apercevoir du goût du sieur Louys pour la

débauche: on remarqua qu'il avait des relations très-fréquentes

avec une jeune personne appelée Barbe Marchand. Cette fille, alors

âgée de vingt ans, était sa pénitente, et vivait avec sa mère et

sa tante, du travail de ses mains. Lorsqu'il eut conduit cette

liaison à son dernier période, les lieux les plus sacrés, l'église,

le confessionnal, la chambre du sieur Louys, furent tour-à-tour

témoins de leurs entretiens secrets; le cimetière même, qui semble ne

devoir rappeler que des idées lugubres, le cimetière fut souvent le

lieu de leurs rendez-vous amoureux. Le vicaire porta ses indécentes

complaisances jusqu'à conduire sa maîtresse au bal, déguisé comme

elle, avec des habits loués chez les juifs. Cette liaison causait le

plus grand scandale. Barbe Marchand devint plusieurs fois enceinte.

On prévint à diverses reprises le bon curé de tous ces désordres et

des effets fâcheux qu'ils produisaient sur les esprits. Mais le

sieur Risch, que sa candeur empêchait de croire au crime, rejeta

long-temps comme d'infâmes calomnies, les rapports qu'on lui faisait

à cet égard. L'évidence vint enfin l'éclairer; il ne put se refuser

au témoignage de ses yeux. Toutefois la douceur de son caractère,

la bonté de son cœur ne l'abandonnèrent pas non plus dans cette

circonstance. Il parla à son jeune vicaire avec des entrailles de

père, l'engagea à revenir dans la voie de la vertu, et fit tout ce

qu'il put pour couvrir d'un voile les écarts de ce jeune homme, et

le préserver des mesures sévères que pouvait prendre à son égard

l'autorité ecclésiastique.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 16 / 17 段