discernement; elle était même coupable, mais avec d'excellentes
intentions. On ne pouvait donc regarder le bon abbé Risch comme un
criminel.
Long-temps ce bon homme sut retenir l'interdit qui menaçait
son vicaire. Mais, soit sur la demande de plusieurs autres
ecclésiastiques, soit d'après la rumeur publique, une procédure fut
commencée. On trouva sans peine les preuves des faits articulés. On
apprit même que Barbe Marchand, qui l'accusait de séduction, n'avait
pas été le seul objet de la passion de l'abbé Louys, et que plusieurs
autres femmes s'étaient partagé son cœur et ses hommages.
Cependant, par suite de sollicitations, la procédure criminelle fut
suspendue. Le sieur Risch lui-même fit encore un dernier effort
pour être utile à son jeune vicaire, qui, du reste, avait pris
l'engagement de se retirer dans un lieu régulier, pour y reprendre
l'esprit de son état.
Après l'exposé rapide de ces principaux faits, personne ne pourra
croire qu'ils aient pu retomber à la charge du vénérable curé; que
le sieur Louys ait pu traîner ce vieillard de cachots en cachots,
de tribunaux en tribunaux; que, victime d'une longue captivité, cet
homme se soit vu dépouillé de son patrimoine et de ses bénéfices,
condamné à des peines infamantes, et paralysé de tous ses membres par
suite de l'humidité des prisons où il avait langui long-temps.
Le sieur Risch, avant d'avoir été curé, avait été chargé, par
l'évêque de Metz, de veiller, dans la ville, au strict maintien de
la discipline ecclésiastique. Ses soins réussirent, mais ils lui
attirèrent beaucoup d'ennemis. Les sages précautions de l'évêque
révoltèrent tous ceux dont elles découvraient les désordres. Ils
en voulurent au sieur Risch de s'être prêté à faire exécuter un
règlement favorable aux mœurs et à la religion. Tous les ennemis de
l'évêque devinrent les siens; ils formèrent une cabale puissante, qui
ne manqua pas d'embrasser secrètement comme sienne la cause du jeune
vicaire. Louys, assuré de cette protection, osa concevoir le dessein
de faire de la justification même du curé le sujet d'une accusation
en diffamation calomnieuse. Tout-à-coup le sieur Risch reçoit un
décret d'ajournement personnel. Il était loin d'imaginer que le sieur
Louys pût porter aussi loin l'impudence et la témérité. Fort de
son innocence, il se présente aux juges; mais à la manière dont il
est interrogé, il s'aperçoit que sa perte est jurée. Bientôt on le
décrète de prise de corps. Pour se soustraire à cet acte tyrannique,
il se retire à l'abbaye de Vadgave dans le comté de Nassau, et par
conséquent hors du royaume; ses ennemis découvrent sa retraite, le
font enlever violemment au mépris du droit des gens, et transférer
dans les prisons de Metz, où il est mis au secret et traité avec une
dureté barbare, tandis que son coupable accusateur jouissait de la
plus grande liberté. Il se passa deux mois sans que le sieur Risch
fût interrogé.
Enfin, après différentes formalités judiciaires, l'official, obligé
de prononcer sur l'accusation du sieur Risch, d'après une procédure
faite uniquement à sa charge, rendit, le 29 avril 1749, un jugement
qui le déclara atteint et convaincu d'avoir occasioné, par ses
discours inconsidérés et téméraires et ses démarches imprudentes,
les bruits diffamans et scandaleux causés par l'accusation de Barbe
Marchand contre le sieur Louys; pour raison de quoi il le condamna
à se retirer dans un séminaire, où pendant trois mois il serait
suspendu des fonctions de son ministère.
Après ce jugement, le sieur Risch fut transféré des prisons de
l'officialité dans celle de la Conciergerie, où son père même ne put
avoir la liberté de le consoler. Ce vieillard respectable, à l'âge
de quatre-vingts ans, ne pouvait cependant que mêler ses larmes avec
celles de son malheureux fils.
Cette déplorable affaire était devenue le sujet de toutes les
conversations. Tous ceux qui en parlaient la jugeaient selon leur
cœur. Le bruit courut que, l'inceste spirituel devant être puni par
le feu, le sieur Risch en éprouverait le supplice, les lois ayant
déterminé contre le calomniateur la peine du talion. Sa famille en
fut alarmée; elle en porta ses plaintes au roi et au chancelier,
qui, après s'être fait rendre compte de cette affaire, écrivit qu'on
ne prononçât aucune peine afflictive contre l'accusé sans l'en
avoir prévenu. Quelques jours après, le procureur-général donna ses
conclusions définitives; elles tendaient à faire condamner le sieur
Risch, comme calomniateur, à faire amende honorable aux principales
portes du palais, de l'église cathédrale et de sa paroisse, conduit
par l'exécuteur de la haute justice, et aux galères perpétuelles.
Ces mêmes conclusions vouaient Barbe Marchand à être pendue comme
calomniatrice.
Cependant le sieur Risch avait demandé d'être admis à la preuve
de ses faits justificatifs. Il obtint cette grâce; mais il fut
ordonné que la preuve serait faite à ses dépens; et, par une suite
de manœuvres inconcevables, quand vint le moment d'entendre les
témoins, ceux sur le témoignage desquels le sieur Risch fondait
l'espoir de sa justification disparurent; on n'entendit que ceux
dont on avait acheté la discrétion. Pour comble de suggestion, des
huissiers, que leur office tenait aux portes de la chambre où les
témoins devaient être entendus, les exhortaient, à mesure qu'ils
entraient, à déclarer qu'ils n'avaient rien vu ni entendu. On y
ajouta la menace de faire punir comme faux témoins ceux qui, ayant
déjà été entendus dans les informations faites par le sieur Louys,
varieraient dans leurs dépositions.
L'arrêt définitif fut rendu le 23 décembre 1749. Barbe Marchand
fut condamnée à être fouettée, marquée et bannie du royaume à
perpétuité. Le sieur Risch fut, comme elle, condamné au bannissement
perpétuel; leurs biens furent acquis et confisqués au profit de qui
il appartiendrait, avec amende de six mille livres au profit du sieur
Louys.
Cet arrêt fut exécuté contre Barbe Marchand; mais le sieur Risch
fut laissé dans les prisons, parce que le sieur Louys devait l'y
faire écrouer le surlendemain des fêtes de Noël, faute du paiement
des six mille livres. On savait bien que ce n'était pas lui qui
était débiteur de cette somme, et qu'elle devait être prise sur
la confiscation; mais on voulait empêcher le sieur Risch d'aller
réclamer l'autorité du roi, et demander à sa justice la vengeance de
tant de persécutions.
On exécuta la confiscation par la vente de tous ses biens et effets.
On poussa l'inhumanité jusqu'à le dépouiller dans les prisons des
vêtemens les plus nécessaires; on le priva des meubles de la moindre
valeur; on lui retira jusqu'à sa calotte et son bonnet de nuit. On
le dépouilla de sa cure, et, après l'avoir réduit ainsi à la plus
affreuse misère, on le retint encore prisonnier. Les temps qui
suivirent ne furent pas moins cruels que ceux qui avaient précédé sa
condamnation; l'obscurité, l'infection, l'humidité des cachots où
il était enfermé, tout contribua à lui enlever le seul bien qui lui
restât encore, la santé.
Heureusement il survécut à tant d'opprobre et de cruautés pour
voir son innocence reconnue, et son calomniateur justement puni de
son ingrate scélératesse; le sieur Risch se pourvut en cassation.
Par un premier arrêt du conseil, les premières procédures furent
rapportées, et par un second, le procès fut renvoyé au grand conseil.
La sortie du sieur Risch des prisons fut un nouvel outrage qu'il
reçut de ses ennemis; on eut soin de ne l'en tirer qu'à l'issue des
audiences; le jour et l'heure étaient indiqués; le peuple était
rassemblé en foule. Le prisonnier fut transféré à Paris.
Alors l'affaire prit bientôt une autre face. Le grand conseil ordonna
de nouvelles informations, de nouveaux monitoires; plus de quatre
cents témoins furent entendus. D'après les charges que renfermaient
leurs dépositions, le sieur Louys, qui avait suivi son prisonnier,
et qui s'était présenté à ses juges avec cette audace que le crime
donne et qui ne devrait appartenir qu'à l'innocence, fut décrété de
prise de corps et renfermé dans les mêmes prisons que sa malheureuse
victime.
Cette fois la lumière jaillit des informations, des dépositions des
témoins; il fut avéré, reconnu que Louys avait violé de la manière la
plus scandaleuse la principale vertu de son ministère, la chasteté;
qu'il avait abusé des sacremens pour séduire et plonger dans la
débauche une jeune personne; que, par la plus noire calomnie, il
avait fait perdre à son curé ses biens et sa santé; qu'enfin il
l'avait accablé de vexations de tous genres.
Ces différens motifs déterminèrent le grand conseil; et, par arrêt du
20 mars 1753, le sieur Risch fut déchargé de l'accusation; le sieur
Louys condamné à un bannissement perpétuel hors du royaume, à la
confiscation de tous ses biens, après avoir prélevé sur eux une somme
de dix mille livres de dommages-intérêts en faveur du sieur Risch.
CARTOUCHE ET MANDRIN.
C'est uniquement pour mémoire que nous indiquons ici ces deux fameux
patrons du brigandage érigé en profession. Il y a peu d'intérêt à
lire les méfaits quotidiens de ces hommes et de leurs semblables,
qui, en hostilité permanente avec la société, et violant par état
toutes ses conventions, toutes ses lois, se sont fait un métier du
crime, et, incapables de repentir, n'ont jamais envisagé la peine qui
les attend tôt ou tard que comme un châtiment de leur maladresse.
En conséquence, nous nous étions proposé d'abord de passer sous
silence les tristes exploits de ces dégoûtans héros de gibet; mais
les noms de Cartouche et de Mandrin sont entourés d'une renommée si
ignominieusement proverbiale, que la crainte du reproche de les avoir
oubliés dans la _Chronique du crime_ nous oblige d'accorder quelques
lignes à ces scélérats.
Louis-Dominique Cartouche, né à Paris vers la fin du dix-septième
siècle, manifesta dès l'enfance son funeste penchant pour le vol.
Ses larcins le firent chasser du collége, et ensuite de la maison
paternelle. Il fit son apprentissage avec une troupe de voleurs qui
infestait la Normandie, et revint bientôt à Paris, où il se mit à la
tête d'une troupe de bandits, sur lesquels il eut l'art de se ménager
un pouvoir sans bornes. Dès lors on n'entendit plus parler dans Paris
que de vols et d'assassinats.
Cartouche avait tant d'adresse, qu'il échappait toujours aux
poursuites de la justice; de sorte qu'une récompense fut promise à
ceux qui pourraient le livrer aux magistrats.
Enfin il fut arrêté dans un cabaret de la Courtille, le 14 octobre
1721. On le renferma dans un profond cachot du Châtelet, d'où il
parvint encore à s'échapper; mais heureusement qu'il fut repris
sur-le-champ. Son procès dura quelque temps: la justice tenait
beaucoup à connaître les affidés de ce chef redoutable. Cartouche
fut condamné à être rompu vif, et exécuté en place de Grève, le 28
novembre 1721.
Dans les angoisses de la question, il avait refusé constamment de
nommer ses complices; mais en arrivant à l'Hôtel-de-Ville, voyant que
ses gens n'étaient pas là pour le secourir, il fit l'aveu de tous ses
brigandages, et nomma ses suppôts, qui furent presque tous arrêtés.
Louis Mandrin, né à Saint-Étienne de Saint-Geoire, village près la
côte Saint-André en Dauphiné, était fils d'un maréchal-ferrant.
Il s'enrôla de très-bonne heure; mais bientôt, fatigué des
assujettissemens continuels du métier de soldat, il déserta, et
se mit à exploiter, à main armée, les voyageurs, sur les grandes
routes. La fausse monnaie et la contrebande furent aussi deux
branches d'industrie pour Mandrin et compagnie. Devenu chef d'une
bande de brigands, il exerçait un grand nombre de violences,
commettait des assassinats, et, tenant souvent tête aux troupes
envoyées à sa poursuite, il était devenu la terreur des pays qu'il
infestait.
On le poursuivit pendant plus d'une année sans pouvoir le prendre.
Enfin on le trouva caché sous un amas de fagots dans un vieux château
dépendant du roi de Sardaigne, d'où on l'arracha, malgré l'immunité
du territoire étranger, sauf à satisfaire au roi Sarde pour cette
espèce d'infraction.
Mandrin fut condamné à mourir sur la roue, le 24 mai 1755, par la
chambre criminelle de Valence; et cet arrêt fut exécuté le lendemain.
Ce scélérat avait une physionomie intéressante, le regard hardi, la
répartie vive et l'élocution facile.
FIN DU DEUXIÈME VOLUME.
TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.
Page
La femme adultère et complice des assassins de son mari. 1
Extrait des fastes du gibet de Montfaucon. 11
Les trois Guilleris. 19
Henri IV et ses assassins. 21
Diablerie et magie. 38
Marie Cognot, ou la mère indigne de l'être. 43
Meurtre du maréchal d'Ancre, et procès inique de sa femme. 51
Le parricide de Château-Renard. 59
Atroce absurdité de la torture. 62
Assassin condamné sur la déposition d'un aveugle. 67
Vanini, brûlé vif à Toulouse comme athée. 72
Infanticide échappée au supplice. 77
Punition de quelques stratagèmes criminels. 84
Parricide inspiré par la cupidité. 88
Urbain Grandier, curé de Loudun, brûlé vif comme magicien. 94
Louis Gaufridy, ou le sorcier de Provence. 112
Le maréchal de Marillac, le duc de Montmorency, l'écuyer
Cinq-Mars et François-Auguste de Thou, ou les victimes de
la vengeance du cardinal de Richelieu. 118
Meurtre de Philippe de Gueydon, à Aix. 131
La mère Louise, ou les religieuses de Louviers. 136
Meurtre de Monaldeschi. 142
Histoire du jeune Aubriot. 147
Le gueux de Vernon. 155
Imposteur bigame. 160
Simon Morin, ou le fou brûlé comme sorcier. 172
L'enfant réclamé par deux mères. 176
Le surintendant Fouquet. 187
Malheurs et fin tragique de la marquise de Gange. 198
Supplice du marquis de la Douze, accusé d'avoir empoisonné
sa femme. 213
Le juif de Metz. 217
Le lieutenant-criminel Tardieu et Marie Ferrier, sa femme.
Leur assassinat. 225
La marquise de Brinvilliers. Empoisonnemens qu'elle commet
dans sa famille, son supplice. 232
Jean Maillard, ou la femme aux deux maris. 247
La Voisin et la Vigoureux, empoisonneuses. 251
Histoire de la Pivardière, ou le vrai revenant. 254
Innocens condamnés, ou la famille d'Anglade. 266
Assassinat de M. de Riancourt. 276
Assassinat de la dame Mazel. Supplice d'un innocent pris pour
le meurtrier; sa réhabilitation; jugement et aveux du vrai
coupable. 281
Madame Tiquet; ses désordres, ses crimes. 292
Juges de Mantes punis comme prévaricateurs. 300
Les dragonnades. 307
Le masque de fer. 313
Accusation d'infanticide. 321
Madame de Sassy accusée du meurtre de son mari. 327
Parricide commis par deux fils, aidés de leur mère. 333
Le nouveau légataire universel. 345
Le spectre, ou la fourberie découverte. 350
Le père Girard, accusé d'enchantement et de sortilége par la
Cadière. 356
Frillet, ou le calomniateur puni. 361
La belle tonnelière. 368
Condamnation d'un innocent, et sa justification tardive. 377
Cartouche et Mandrin. 388
FIN DE LA TABLE DU DEUXIÈME VOLUME.