Le sieur de S***, indigné d'une pareille audace, appelle son

Turc, et lui ordonne de seller son cheval à l'instant, parce que,

dit-il, il veut aller à Marseille porter plainte contre ses enfans,

Jean-Baptiste témoignant qu'il voulait aussi soutenir son frère.

Alors la mère, pâle de fureur, se tournant vers ses fils, leur dit

en élevant la voix: «Si vous le laissez aller faire sa plainte, vous

êtes perdus!» Puis passant derrière son mari, et le tirant par les

cheveux de toute sa force, elle le terrassa, et le saisit aussitôt

par les parties naturelles. A ce signal, Jean-Baptiste, transformé

tout-à-coup en une bête féroce, s'élança sur son père, manifestant

l'horrible intention de le mutiler. La victime, en proie aux plus

vives douleurs, lui dit d'une voix mourante entrecoupée de sanglots:

«Que t'ai-je fait, mon fils, pour me traiter de la sorte? Comment

regardes-tu ton père comme le plus grand de tous tes ennemis? Si je

ne suis plus ton père, je suis au moins un homme comme toi... Je

n'ai recours qu'à ton humanité... Ma vieillesse seule ne doit-elle

pas désarmer ta colère? Faut-il que ma femme et mes enfans unissent

toute leur fureur contre moi?...»

Ces paroles touchantes semblaient irriter ces monstres encore

davantage. Jean-Baptiste prit son père par la gorge pour l'étouffer,

tandis que François-Guillaume, lui portant un coup d'épée à la

tempe, lui fit une blessure dont le sang jaillit aussitôt. Alors

Jean-Baptiste et sa mère, appliquant leurs genoux sur la poitrine du

vieillard, l'étouffèrent. Pendant cette scène exécrable, Louis-César,

le plus jeune des enfans, âgé seulement de treize ans, fondait en

larmes dans un coin de la chambre, et le Turc, interdit, épouvanté,

ne savait quel parti prendre.

Le crime ne fut pas plus tôt consommé qu'il fallut songer à le

cacher. La mère donna un écu à François-Guillaume pour qu'il allât

s'amuser à la fête. Jean-Baptiste et le Turc portèrent le corps à

la chambre la plus haute de la bastide. Puis madame de S*** envoya

le jeune Louis-César chercher le curé de la paroisse; elle jugea

qu'elle ne devait rien redouter de ce prêtre à cause de l'alliance

qu'il avait contractée avec Jean-Baptiste en lui donnant la main de

sa nièce.

Quand le curé fut arrivé, la mère se hâta de lui dire que

Jean-Baptiste et François-Guillaume venaient de tuer leur père, et

lui demanda conseil. Frappé d'étonnement, le curé se récria sur

l'énormité du crime: toutefois il conseilla de mettre le corps dans

le lit, et de dire qu'il était mort subitement. «On ne réussira

point, reprit la mère, à cacher le crime ainsi, parce que le corps

a les parties naturelles froissées et rompues.--Eh bien! répliqua

soudainement le curé, il faut que vous jetiez le corps par la

fenêtre, et que vous fassiez croire que M. de S*** est tombé tout

seul, parce que la tête lui aura tourné en voulant accrocher une

cage en dehors: ayez le soin aussi de lui passer la cage dans le

doigt.» On résolut de suivre ce conseil: Jean-Baptiste alla jeter le

corps par la fenêtre; la mère saigna une poule dans l'endroit où il

tomba: puis elle se mit à s'arracher les cheveux, à jeter les hauts

cris; les voisins accoururent; on leur apprit, avec des torrens de

larmes, la chute de M. de S*** et sa mort. Bientôt, sur l'ordre du

lieutenant-criminel, arrivent des chirurgiens pour faire leur rapport

sur l'état du cadavre. Prévenus que M. de S*** était mort d'une

chute, ils examinèrent si légèrement, qu'ils ne remarquèrent aucune

trace de la vérité. Ainsi ce crime horrible demeura caché.

Cependant la veuve, qui n'avait eu jusque là que les appointemens de

son mari pour subsister, s'en trouva privée par sa mort, et ne tarda

pas à sentir les horreurs de la misère. On fut obligé d'avoir recours

au comte de S***, frère du défunt, qui obtint, par son crédit, une

pension de six cents livres au profit de la mère et des enfans.

Cette pension fut entre eux une pomme de discorde qui produisit

la révélation du crime et sa punition. La mère voulait disposer

seule de cette pension; mais ayant rencontré quelque obstacle de

la part de ses enfans, elle les quitta, et alla se fixer à Aix.

François-Guillaume et Étienne Gayetan s'établirent dans la bastide;

Jean-Baptiste et Louis-César allèrent loger à Marseille.

Alors Étienne Gayetan projeta de se rendre maître de la pension, pour

pouvoir la distribuer avec économie; mais Jean-Baptiste ne voulut

point y consentir. Gayetan le menaça de révéler le crime. Dès lors la

mauvaise intelligence éclata entre les deux frères. Pour parvenir à

son but, Étienne Gayetan imagina un stratagème: il écrivit au marquis

de Montolieu, ancien ami de son père, et lui fit dans sa lettre

l'affreuse relation du parricide. Louis-César l'étant venu voir, il

lui fit lire cette lettre, et même la lui laissa emporter pour qu'il

la montrât à Jean-Baptiste, qu'il espérait par ce moyen amener à

l'arrangement qu'il avait projeté. Jean-Baptiste, pour le combattre

avec les mêmes armes, le prévint, en adressant une semblable lettre

au marquis de Montolieu, dans laquelle il accusait sa mère et

François-Guillaume d'être les seuls auteurs du meurtre. La mère,

instruite de la division qui régnait entre ses enfans, écrivit de son

côté au comte de S*** son beau-frère, chargeant Jean-Baptiste seul

de l'atroce parricide, mais le comte lui renvoya sa lettre, en lui

mandant de la brûler.

La lettre de Jean-Baptiste au marquis de Montolieu eut une destinée

bien différente. Le marquis, révolté du crime qu'on lui révélait,

conçut le dessein d'obtenir, sous quelque prétexte, une lettre de

cachet pour faire sortir du royaume tous ces infâmes. Il en écrivit

au marquis de Cavoye; mais le comte de S***, oncle des coupables,

avec qui on en conféra, sentant que le roi voudrait connaître les

motifs de la lettre de cachet sollicitée, écrivit au marquis de

Montolieu pour le détourner de son projet, et persuada au comte de

Cavoye qu'il fallait brûler la lettre du marquis de Montolieu.

Mais cette fatale lettre, qui contenait toutes les circonstances

de l'assassinat, se mêla, par inadvertance, parmi d'autres papiers

d'affaires que M. de Cavoye remit au chancelier Pontchartrain.

Celui-ci, accablé d'affaires, en différa la lecture jusqu'au

lendemain. Cependant, en les parcourant, la lettre accusatrice lui

tomba dans les mains. L'horreur qu'elle lui inspira fut telle qu'il

la porta sur-le-champ au roi. M. de Cavoye, qui s'était aperçu trop

tard de sa méprise, voulut le lendemain réclamer cette lettre au

chancelier; il n'était plus temps.

Le parlement de Provence reçut, de la part du roi, l'ordre de faire

arrêter tous les coupables, et de rendre bonne et briève justice.

Tous furent conduits dans la prison de Marseille.

L'instruction commença. Le Turc fut d'abord entendu comme témoin. Sa

première déposition fut que son maître était mort de sa chute par la

fenêtre. On l'arrêta comme faux témoin, et pour le forcer d'avouer

la vérité on le mit dans un étroit cachot. Enfin il accusa la mère,

François-Guillaume, et faiblement Jean-Baptiste. Cinq mois après,

ayant demandé à parler, il déchargea la mère et François-Guillaume,

et chargea Jean-Baptiste seul.

Plusieurs témoins vinrent révéler que la dame de S*** avait voulu

empoisonner son mari avec quelque poison lent qui le réduisît au lit,

et qui l'empêchât de troubler son ménage. Jean-Baptiste, interrogé

sur le fait du poison, avoua que sa mère l'avait envoyé plusieurs

fois chez le chirurgien de la maison pour acheter des drogues

vénéneuses. Le chirurgien assigné avoua le fait, mais il affirma

qu'il avait été sourd à toutes les demandes de ce genre.

Jean-Baptiste, confronté avec sa mère, ne lui adressa d'abord

aucun reproche; mais quand il eut entendu la déposition qu'elle

avait faite contre lui: «Quoi! ma mère, lui dit-il, pouvez-vous en

conscience m'inculper de la sorte, et me faire le seul auteur d'un

crime dont je suis le moins coupable? N'est-ce pas mon frère François

qui a mis l'épée à la main contre mon père? N'est-ce pas vous qui,

sortie du cabinet, au bruit de la querelle, l'avez pris par les

cheveux, et lui avez porté la main dans un endroit que vous deviez

respecter? N'est-ce pas vous qui l'avez traîné violemment jusqu'à

l'étouffer?...»

Enfin la suite des interrogatoires et des confrontations dissipa tous

les nuages qui enveloppaient la vérité. L'aveu même de l'attentat

sortit de la bouche des coupables.

La sentence fut prononcée le 10 février 1714, par le tribunal de

Marseille.

Ce premier arrêt condamnait Jean-Baptiste à être tenaillé, à avoir

les deux poings coupés, à être rompu vif et brûlé; François-Guillaume

à avoir le poing coupé, et, du reste, comme son frère Jean-Baptiste;

Louis-César à être témoin des exécutions, et banni à perpétuité; la

mère à avoir la tête tranchée, et le Turc à être fouetté.

Les condamnés, en ayant appelé au parlement d'Aix, furent transférés

dans cette ville. Le 18 avril, l'arrêt du parlement confirma, à peu

de chose près, la sentence des premiers juges, excepté à l'égard

de Louis-César, qui fut mis hors de cour. Quant au Turc, il fut

condamné à assister aux exécutions, et à être pendu deux heures par

les aisselles; quoiqu'il n'eût point trempé dans le meurtre, on jugea

qu'il fallait punir un domestique qui était resté spectateur immobile

de l'assassinat de son maître.

Les condamnés donnèrent des marques touchantes d'un profond repentir,

et subirent leur arrêt avec une résignation toute chrétienne.

M. de Pontchartrain obtint du roi, en faveur des enfans innocens, une

pension de cent cinquante livres, et deux cents livres pour Antoine,

qui, malgré son mérite personnel, fut cependant obligé de quitter

le corps de la marine, par suite de cette inique solidarité que le

public fait peser sur tous les membres d'une famille, et qui est

encore un de nos plus funestes préjugés.

LE NOUVEAU LÉGATAIRE UNIVERSEL.

Le célèbre Regnard avait calqué l'un de ses chefs-d'œuvre de comique

gaîté sur un fait d'insigne friponnerie avec lequel celui que nous

allons raconter peut soutenir la comparaison.

Françoise Fontaine, veuve d'André Forest, marchand à Bordeaux, était

une femme d'un esprit faible et facile à gouverner; aussi était-elle

toujours circonvenue par une foule d'intrigans qui captaient sa

confiance, et finissaient par lui faire faire tout ce qu'ils

voulaient. On pense bien que cette femme était la dupe de tous ces

fripons qui s'entendaient entre eux pour la dépouiller.

Lancelain, solliciteur de procès, commença la scène, en lui

extorquant des donations; après lui, vinrent Brac et la Gouache, qui

lui surprirent plusieurs promesses; puis parut le nommé Quiersac,

qui, après l'avoir engagée à venir demeurer dans une maison voisine

de la sienne, l'amena à faire une donation en faveur de San Pierre

d'Arena, Génois. La dame Françoise Fontaine était alors âgée de

quatre-vingt-deux ans. Ces deux escrocs avaient stipulé ensemble

que le Génois céderait à Quiersac le tiers des biens donnés. Cette

donation enveloppait tous les biens de la donatrice, à la charge par

le donataire de lui payer une pension viagère de mille deux cents

livres. Cette pension devait ensuite retourner à Quiersac. Celui-ci,

cependant, ne fut pas satisfait de cet arrangement; il préféra un

testament comme chose plus sûre. En conséquence, il décida la dame

Fontaine à prendre des lettres de rescision contre la donation faite

au sieur d'Arena. Les lettres furent entérinées, et la donation

annulée par sentence du Châtelet.

San Pierre d'Arena se rendit appelant de cette sentence; mais ensuite

il jugea moins chanceux de transiger avec Quiersac, et de lui assurer

par un billet le tiers des biens et la pension de mille deux cents

livres, après le décès de la veuve.

Quiersac ne perdait cependant pas de vue le testament qu'il avait

dessein de faire signer à la veuve Fontaine; mais la mort de cette

bonne femme vint déranger son projet. Néanmoins il ne se rebuta pas;

car il imagina de cacher sa mort, et de mettre dans son lit une femme

qui contreferait la malade.

Ici commence la scène comique jouée par nos fripons. Quiersac gagna,

par des promesses d'argent, la nommée Rainteau, femme d'un cocher,

et un procureur, nommé Ranquinot. Ayant appris, sur ces entrefaites,

que le sieur Verron de Lisle était créancier de la veuve pour une

somme de deux mille quatre cents livres, dont il n'avait pas de

reconnaissance, nos fourbes allèrent le trouver pour lui dire que la

dame Fontaine avait résolu de faire son testament; qu'ils présumaient

qu'elle y rappellerait sa dette, mais qu'il était cependant à propos

de prévenir sur ce point le notaire.

Le notaire choisi pour présider à la scène importante fut maître

Mahau, chez qui le plan du testament fut dressé, de manière que

la malade supposée n'avait que oui à dire, ce qui était un rôle

très-facile.

Le notaire crédule, procédant de bonne foi, amène un confrère. La

femme Rainteau, affublée en malade, la tête enfoncée dans le lit, le

visage tourné vers la ruelle, répondait _oui_, d'une voix tremblante,

à toutes les questions du notaire; elle confirma ainsi tous les

articles; savoir: les legs pieux, ensuite celui de douze mille livres

au profit de Quiersac. Le procureur Ranquinot, fut fait légataire

universel. Elle se désista des lettres de rescision contre San

Pierre d'Arena; elle ajouta seulement un article où elle se faisait

présent à elle-même, Guillemette Rainteau, d'une somme de trois mille

livres. Un des notaires voulut la voir; mais, s'étant retournée un

moment, elle déclara qu'elle ne pouvait signer, à cause d'un grand

tremblement qu'elle avait dans les mains. Les notaires dressèrent

procès-verbal de cet incident, et se retirèrent peu après.

Le procureur Ranquinot fit son billet à Quiersac, portant promesse de

lui céder la moitié de son legs universel.

La dame Fontaine était morte du 12 au 13 mars 1727. L'exécution du

plan de Quiersac exigea quatre jours, et ce ne fut qu'au bout de ce

temps que le décès de cette femme fut déclaré. Ses obsèques eurent

lieu le 16.

Un sieur de Lurienne, petit-neveu de la défunte, et l'un de ses

héritiers, ne reçut la nouvelle de sa mort que vers le mois de

septembre, tant les héritiers frauduleux avaient pris soin de la

cacher. Mais Lurienne ne pouvant quitter la province de Bretagne,

où ses affaires le retenaient, envoya sa mère à Paris, avec sa

procuration.

A son arrivée, la dame Lurienne découvrit tout le manége, et quand

elle fut bien instruite de tous les détails, elle rendit plainte,

et l'on fit une information sur laquelle Quiersac et sa concubine,

le procureur Ranquinot et la Rainteau, furent décrétés de prise de

corps. De ces quatre individus, la Rainteau seule fut prise: tous les

autres s'évadèrent.

Lors de son interrogatoire, la Rainteau avoua tout; sur quoi le

lieutenant-criminel rendit une sentence qui condamnait les quatre

prévenus, dont trois absens, à faire amende honorable, la Rainteau et

la prétendue femme Quiersac au bannissement de neuf ans, Ranquinot

et Quiersac aux galères pour neuf ans; et tous quatre condamnés

solidairement à deux mille livres envers l'héritier Lurienne.

Le parlement, par arrêt du 11 mai 1728, confirma la sentence du

lieutenant-criminel.

LE SPECTRE, OU LA FOURBERIE DÉCOUVERTE.

Long-temps les histoires de revenans ont trouvé des auditeurs

crédules: telle est la faiblesse de l'esprit humain, qu'il se plaît

à croire aux choses merveilleuses et surnaturelles. Heureusement la

philosophie, en répandant les lumières, en invitant l'homme à faire

usage de sa raison, a fait justice de ces erreurs comme de tant

d'autres non moins funestes. On va voir, par le fait suivant, que

même au dix-huitième siècle, époque si fatale à tant de préjugés

honteux, les fripons savaient encore exploiter ces vieilles croyances

d'esprits, de spectres et de fantômes, et duper non seulement

des gens grossiers et dépourvus d'instruction, mais encore des

magistrats, organes de la justice.

Honoré Mirabel, jeune paysan de Pertuye, servait, comme valet, dans

la bastide de Gay, aux environs de Marseille. Il paraissait fatigué

de sa condition laborieuse et pénible, et s'occupait souvent de la

recherche des moyens propres à l'améliorer.

Il vient trouver un jour un magasinier de Marseille, nommé Auquier,

qui, comme lui, était du Pertuye; il veut le consulter, dit-il, sur

une affaire qui l'intéresse beaucoup. Auquier lui prête la plus

grande attention, ne se doutant guère du récit qu'il allait entendre.

Alors Mirabel lui raconte qu'étant couché, dans le mois de mai, à

onze heures du soir, sous un amandier de la bastide de la demoiselle

Gay, il vit, au clair de la lune, un homme à la fenêtre d'une

bastide voisine qui était inhabitée. Mirabel, surpris à la vue de

cet inconnu, dans ce lieu et à cette heure, lui adresse la parole

pour lui demander ce qu'il fait là. Mais point de réponse de la part

de l'homme. Mirabel, piqué, veut approfondir le mystère: la porte

de la bastide est ouverte; il entre, monte l'escalier; mais, après

avoir cherché de tous côtés, il ne trouve personne. Il ne doute

plus alors que l'homme qu'il vient de ne voir soit un revenant;

la frayeur s'empare de lui, il descend précipitamment les degrés,

et fait quelques pas vers un puits voisin pour étancher la soif

que l'émotion lui avait causée. Mais à peine porte-t-il l'eau à

ses lèvres, qu'il entend derrière lui une voix cassée, sombre

et sépulcrale, qui, l'appelant par son nom de pays, lui disait:

«Pertuysan, on a enterré ici un trésor; tu n'as qu'à creuser, il sera

à toi; fais-moi dire des messes.» Puis, un instant après, Mirabel

voit tomber une petite pierre dans un endroit qu'il suppose être le

lieu où il faut creuser.

Étonné, émerveillé de la fortune qui lui arrive et qu'il désirait

si ardemment, Mirabel va faire part de son bonheur inattendu au

nommé Bernard, valet de la fermière de la bastide du Paret. Ils vont

creuser ensemble à l'endroit désigné, en présence de la fermière.

Ils trouvent un paquet de mauvais linge qui tinta très-clair sous

un grand coup de pioche. Personne n'ose d'abord toucher à ce paquet

mystérieux; la crainte de la mort les retient. Mirabel s'avise de

faire un croc avec une branche d'amandier pour retirer le paquet. Il

le prend, le porte dans sa chambre, le trempe, à défaut de vinaigre,

dans un vaisseau plein de vin, l'ouvre, et croit n'avoir pas assez

d'yeux pour contempler l'or qu'il contient. Bernard et la fermière,

revenus de leur premier effroi, et poussés par la curiosité,

accourent; mais Mirabel, déjà défiant comme un propriétaire,

les dépayse par quelques paroles vagues, et se délivre de leurs

importunités.

Telle fut en substance la narration que Mirabel fit à Auquier, en lui

demandant ce qu'il devait faire de son trésor. Celui-ci lui dit de se

défier des voleurs, et l'engagea à lui confier sa nouvelle fortune,

lui montrant, pour lui inspirer plus de confiance, une corbeille où

il avait beaucoup d'espèces d'or et d'argent. Mirabel accepta la

proposition. Il fut convenu qu'il remettrait son trésor à Auquier.

Au jour arrêté, Mirabel vint remettre à son dépositaire deux petits

sacs, l'un noué avec un ruban de fil couleur d'or, l'autre avec un

cordon de fil, et reçut en échange une reconnaissance de la somme de

vingt mille livres, payable à volonté.

Quelque temps après, il arriva que Mirabel allant retirer ses

hardes de la bastide, car il avait quitté le service depuis qu'il

était riche, fut attaqué sur la route par un homme d'une taille

gigantesque qui lui donna brusquement un coup de couteau dont sa

veste et sa chemise furent percées.

Le paysan crut deviner l'auteur de cet assassinat, il ouvrit les yeux

sur le danger qu'il courait; Auquier attentait évidemment à ses jours

pour rester possesseur du trésor qui lui était confié. Pour se mettre

à l'abri de semblables tentatives, il se présenta chez lui, réclamant

ses deux sacs ou le paiement de la reconnaissance.

Mais Auquier nia le dépôt et le billet. Sur ce, le paysan se

pourvut en justice, et rendit plainte. Le juge permit d'informer,

se transporta chez Auquier, fit perquisition, et ne trouva rien,

sinon une petite corbeille d'osier dont Mirabel avait fait mention

dans sa plainte, et un petit ruban de fil couleur d'or. Auquier,

interrogé, dit que Mirabel lui avait confié qu'il avait trouvé un

trésor et promis de le lui remettre, mais il dénia tous les autres

faits énoncés par le plaignant. Sur ces indices, le juge fit faire

l'information, et décréta Auquier d'ajournement personnel. On

entendit quelques témoins favorables à Mirabel. Les experts ayant

examiné la reconnaissance produite par ce dernier, la trouvèrent

contrefaite: mais le ruban du sac qui avait été mis au greffe se

trouva précisément pareil à celui qui était à la jupe de la petite

fille d'Auquier, et que l'on avait trouvé lors de la perquisition.

Le procès suivit son cours, et le lieutenant-criminel condamna

Auquier à la question. Celui-ci appelle de cette sentence au

parlement d'Aix. De nouveaux témoins sont assignés. On entend

Bernard, le valet de ferme, qui avait aidé Mirabel à déterrer le

trésor. Il dépose qu'ils n'avaient rien trouvé, et qu'à quelque temps

de là, Mirabel lui avait montré un papier qu'il disait avoir payé un

écu.

Ce papier se trouva être la prétendue reconnaissance de vingt mille

livres. Cette découverte mit sur la voie de la fourberie.

L'histoire du revenant, du trésor trouvé, de la reconnaissance

d'Auquier, de l'assassinat commis par ce dernier sur la personne de

Mirabel, avait été ourdie par Étienne Barthélemy, ennemi déclaré

d'Auquier, et intime ami de Mirabel, dont il avait égaré l'ignorance

et la simplicité.

Toute cette fourberie fut révélée par Mirabel dans les angoisses

de la question. Auquier fut mis hors de cour, et les galères

perpétuelles furent le partage de son accusateur et de l'intrigant

qui l'avait suscité. Deux faux témoins avaient été condamnés à être

pendus par les aisselles.

Telle fut l'issue de cette cause de spectre, où, par l'incroyable

crédulité du premier juge, l'innocence faillit succomber sous le

poids de la plus grossière calomnie. Le jugement fut rendu en 1729.

LE PÈRE GIRARD, ACCUSÉ D'ENCHANTEMENT ET DE SORTILÉGE PAR LA CADIÈRE.

S'il paraît presque incroyable que des juges, un parlement tout

entier, aient pu, au dix-huitième siècle, prendre au sérieux des

accusations de magie, du moins il semblera consolant pour l'humanité

de voir la majorité d'un tribunal absoudre l'accusé. A l'époque des

Gaufridy et des Grandier, la crédulité universelle ne laissait jamais

une pareille chance de salut.

Le jésuite Girard, né à Dôle, grand prédicateur et fameux directeur,

fut envoyé d'Aix à Toulon, en 1728, pour y exercer les fonctions de

recteur du séminaire de la marine. Il était alors âgé de cinquante

ans.

Précédé d'une grande réputation de talent et de sainteté,

les pénitentes vinrent à lui en grand nombre. L'une d'elles,

Marie-Catherine Cadière, fille de dix-huit ans, d'une famille

honnête, née avec un cœur sensible, entêtée d'ailleurs de se faire

une réputation de vertu, et ayant l'imagination égarée par la lecture

des livres ascétiques les plus remplis d'une fausse spiritualité,

s'est acquis une sorte de célébrité par le procès dont le père Girard

faillit être la victime.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 15 / 17 段