_Masque de fer_, à défaut de certitude sur son véritable nom, est un
intéressant exemple de la barbarie de cette politique égoïste. La
curiosité du public a été d'autant plus excitée à son sujet, qu'on a
été borné à des conjectures, et qu'il est douteux qu'elle soit jamais
satisfaite.
Vers 1662, un prisonnier inconnu fut envoyé dans le plus grand secret
au château de Pignerol, et de là transféré à l'île Sainte-Marguerite,
dans la mer de Provence. C'était un homme d'une taille au-dessus
de l'ordinaire et très-bien fait. Sa peau était un peu brune, mais
fort douce, et il prenait autant de soin de la conserver en cet état
que la femme la plus coquette. Son plus grand goût était pour le
linge fin, pour les dentelles, pour les colifichets. Il jouait de
la guitare, et paraissait avoir reçu une excellente éducation. Il
intéressait vivement par le seul son de sa voix, ne se plaignait
jamais de son état, et ne proférait aucune parole qui pût faire
entrevoir ce qu'il était. Dans les maladies où il avait besoin du
médecin ou du chirurgien, et dans les voyages que ses différentes
translations occasionnèrent, il portait un masque de velours dont
la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la
liberté de manger et de boire. On avait l'ordre de le tuer s'il se
découvrait; mais lorsqu'il était seul il pouvait se démasquer.
Il resta enfermé à Pignerol jusqu'à ce que Saint-Mars, officier de
confiance, commandant de ce château, obtint la lieutenance de roi des
îles de Lérins. Il le mena avec lui dans cette solitude maritime, et
lorsqu'il fut fait gouverneur de la Bastille son captif le suivit,
toujours masqué.
Ce prisonnier fut logé à la Bastille aussi bien qu'on pouvait
l'être. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait; on lui
donnait les plus riches habits, on lui faisait la plus grande
chère, et le gouverneur, qui lui parlait toujours chapeau bas, ne
s'asseyait jamais devant lui. Le marquis de Louvois, s'étant rendu à
Sainte-Marguerite pour le voir, avant sa translation à Paris, lui
parla avec une considération toute respectueuse.
Ce qui redoubla l'étonnement, c'est que lorsqu'il fut envoyé à
l'île Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme
considérable. Nul doute pourtant que ce prisonnier, traité avec de
si grands égards, enveloppé d'un voile si mystérieux, ne fût un
personnage de la plus haute importance.
Pendant son séjour à l'île Sainte-Marguerite, le gouverneur mettait
lui-même les plats sur la table du captif, et ensuite se retirait
après l'avoir enfermé. Un jour, l'homme mystérieux écrivit avec la
pointe du couteau sur une assiette d'argent, jeta cette assiette par
la fenêtre vers un bateau qui était au rivage presque au pied de la
tour. Un pêcheur ramassa l'assiette, et la rapporta au gouverneur.
Celui-ci, étonné, dit au pêcheur: «Avez-vous lu ce qui est sur cette
assiette? et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains?--Je ne sais pas
lire, répondit le pêcheur, je viens de la trouver, et personne ne
l'a vue.» Cet homme fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien
informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait été vue de
personne. «Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir
pas lire.»
Un historien de la Provence raconte un fait qui peut servir de
confirmation à celui qui vient d'être rapporté. Il n'y avait que
peu de personnes attachées au service du prisonnier qui eussent la
liberté de lui parler. Un jour que Saint-Mars s'entretenait avec
lui, en se tenant hors de la chambre dans une espèce de corridor
pour voir de loin ceux qui viendraient, le fils d'un de ses amis
arrive, et s'avance vers l'endroit où il entend du bruit. Le
gouverneur, qui l'aperçoit, ferme aussitôt la porte de sa chambre,
court précipitamment au devant du jeune homme, et, d'un air troublé,
lui demande s'il a vu, s'il a entendu quelque chose. Dès qu'il se
fut bien assuré du contraire, il le fit repartir le jour même,
mandant à son ami, _que peu s'en était fallu que cette aventure n'eût
coûté cher à son fils; qu'il le lui renvoyait de peur de quelque
imprudence_.
On lit dans une lettre de Lagrange-Chancel à l'auteur de l'_Année
littéraire_, que lorsque Saint-Mars alla prendre son prisonnier pour
le conduire à la Bastille, celui-ci dit à son conducteur: «Est ce
que le roi en veut à ma vie?--Non, mon prince, répondit Saint-Mars,
votre vie est en sûreté; vous n'avez qu'à vous laissez conduire.»
J'ai su, ajoute Lagrange-Chancel, du nommé Dubuisson, caissier du
fameux Samuel Bernard (qui, après avoir été quelques années à la
Bastille, fut conduit aux îles Sainte-Marguerite), qu'il était dans
une chambre avec quelques autres prisonniers, précisément au dessus
de celle qui était occupée par cet inconnu: que par le tuyau de la
cheminée ils pouvaient s'entretenir et se communiquer leurs pensées;
mais que ceux-ci lui ayant demandé pourquoi il s'obstinait à leur
taire son nom et ses aventures, il leur avait répondu que cet aveu
lui coûterait la vie ainsi qu'à ceux auxquels il aurait révélé son
secret.»
Le 19 novembre 1703, le prisonnier masqué, après une maladie qui ne
dura que quelques heures, mourut et fut enterré dans le cimetière
de la paroisse Saint-Paul, à Paris. On prit à sa mort autant et
peut-être plus de précautions qu'on n'en avait pris de son vivant,
pour qu'il ne restât aucun indice sur son état. Dans la crainte que
des curieux ne vinssent le déterrer pour examiner les traits de
son visage, on le déforma, on le mutila, ou, suivant Saint-Foix, on
lui coupa la tête et l'on mit une pierre à sa place. On dépava sa
chambre, on en regratta et blanchit les murailles et le plafond; on
en visita soigneusement tous les coins et recoins; on brûla tous ses
linges et vêtemens, et on fondit toute l'argenterie et les bijoux
dont il s'était servi.
Quel pouvait être ce prisonnier entouré de soins, d'égards et de
respects, et pourtant si étroitement gardé à vue? La raison d'état,
qui a fait tous ses efforts pour dérober son existence au monde,
n'a pas voulu qu'il fût connu davantage après sa mort. On enleva le
feuillet du registre de la Bastille qui constatait son entrée dans
cette forteresse, quoique ce feuillet fût bien loin de donner le
mot de l'énigme. Les historiens se sont épuisés en conjectures à
ce sujet; le Masque de fer a même donné lieu à des polémiques. Les
uns ont voulu que ce fût le duc de Beaufort, d'autres le comte de
Vermandois. On a voulu aussi que ce prisonnier fût le surintendant
Fouquet. Saint-Foix a prétendu qu'il était le duc de Montmouth, fils
naturel de Charles II, roi d'Angleterre, décapité en plein jour,
à Londres, en 1685. Les deux opinions les plus vraisemblables, et
fondées aussi sur des conjectures, c'est que cet illustre inconnu
était un frère jumeau de Louis XIV, ou son frère aîné, mais non
avoué, parce qu'il aurait été le fruit de la faiblesse de la reine
Anne d'Autriche.
Quoiqu'il en soit, disons que cet infortuné paya bien cher son
illustre naissance, et que la politique ne saurait justifier aux
yeux de l'humanité le séquestre atroce auquel elle condamna ses
jours: mieux eût valu cent fois qu'on le privât de la vie au moment
de sa naissance, que de lui faire passer son existence sous les plus
inflexibles verroux. Ne pouvait-on d'ailleurs le faire élever en
pays étranger, sous un nom emprunté, et faire disparaître tous les
vestiges de sa véritable origine? La raison d'état eût alors été
satisfaite, la justice et l'humanité n'auraient pas eu à se plaindre.
Que l'on se représente cette intéressante victime, n'ayant d'autre
société que son geôlier, privé des douces consolations de l'amitié,
des tendres affections de famille, ne pouvant respirer qu'à travers
des barreaux, qu'à travers un masque impénétrable à l'œil d'autrui;
dépouillé du bien le plus cher à l'homme, la liberté, et forcé de
subir encore la dérision poignante du cérémonial usité pour les
princes; et alors on pourra se former quelque idée de la cruelle
situation de cet illustre malheureux, et de l'insensibilité de ceux
qui avaient pu condamner son innocence à un semblable supplice.
ACCUSATION D'INFANTICIDE.
Une femme nommée Chanas avait épousé le nommé Loreau: une fille était
née de ce mariage. Peu de temps après, cette femme eut le malheur de
perdre son mari, et demeura quelques années dans le même village avec
sa fille. Elle y vivait tranquillement, sans songer à se remarier,
lorsqu'un jeune homme vint lui demander sa main. L'idée d'un second
mariage la révolta d'abord; mais bientôt ennuyée de son isolement,
et séduite par les soins et les prévenances du jeune homme qui lui
faisait la cour, elle se familiarisa peu à peu avec cette idée.
Leur liaison devint plus intime, et elle eut pour la veuve Loreau des
conséquences funestes, par suite de la trop grande confiance de cette
malheureuse femme. Devenue enceinte, elle ouvrit, mais trop tard,
les yeux sur le péril de sa situation. Elle communiqua ses alarmes à
son amant. Celui-ci réitéra ses promesses, et prétexta seulement des
arrangemens de famille pour différer le moment de les accomplir.
Assez crédule pour ajouter foi aux nouveaux sermens du jeune homme,
et partagée entre la crainte d'éloigner un homme devenu le maître
de son existence, ou de publier sa propre honte; partagée également
entre l'espoir d'une union légitime qui devait jeter un voile sur
ses égaremens, et le danger d'y apporter elle-même un obstacle par
l'éclat d'une déclaration publique, la veuve Loreau s'abstint de
remplir cette dernière formalité prescrite par l'édit de 1556.
Cependant, ayant eu lieu de reconnaître la perfidie de son amant,
elle prit la résolution de se conformer à la loi, et de se
transporter chez un officier public pour y faire la déclaration de
sa grossesse; mais il lui fut impossible de remplir ses intentions;
les symptômes d'un accouchement prochain l'en empêchèrent, et elle
se vit exposée aux peines prononcées contre les femmes convaincues
d'avoir enfreint l'édit de 1556. Seule, au milieu de la nuit, pendant
que sa fille reposait auprès d'elle, elle ressentit les vives
douleurs de l'enfantement. N'ayant ni la force de se soutenir, ni
celle d'appeler du secours, elle donna le jour au malheureux fruit de
sa faiblesse. Elle venait de l'ondoyer et de le mettre dans son lit,
lorsqu'elle l'entendit pousser un soupir. Aussitôt elle s'approcha de
lui en tremblant, et s'aperçut qu'il était mort.
Au milieu de son trouble, de son désespoir, elle reste anéantie. Que
résoudre, que faire dans ce moment affreux? Elle voit à l'instant
le malheur qui la menace; elle entend déjà la voix terrible de
la prévention s'élever contre elle et l'accuser d'infanticide.
La terreur s'empare d'elle; la honte de sa position, la crainte
du châtiment de la justice la déterminent à cacher, à dérober
la connaissance de son malheur; elle garde le silence sur son
accouchement; elle attend la nuit suivante, et lorsque l'obscurité la
plus profonde règne autour d'elle, elle entoure le petit cadavre de
son enfant d'un linceul, et le dépose dans son grenier. Elle avait
formé le projet de le transporter secrètement, aussitôt qu'elle
pourrait sortir, dans le cimetière du lieu, et de l'y enterrer de ses
mains.
Mais on prévint l'exécution de ce projet. La nouvelle de son
accouchement ne tarda pas à se répandre. Un tribunal composé de
quelques femmes, ayant à leur tête le procureur de la juridiction,
se présente chez elle; on lui parle de son accouchement, elle le
nie; elle est livrée à l'examen des matrones, dont le résultat
dépose violemment contre elle; on monte au grenier, et l'on en
rapporte, sous les yeux de la mère éplorée, le cadavre enveloppé d'un
linge. Alors elle confesse sa faute; elle raconte avec ingénuité
les circonstances de son malheur. Le juge se transporte chez elle,
accompagné du procureur et d'un chirurgien dont les lumières et la
probité lui sont connues. Le chirurgien fait son rapport; il examine
la mère et le cadavre; il certifie que l'accouchement est récent,
et que l'époque indiquée par la mère est certaine. Il atteste que
le cadavre n'a reçu aucunes contusions qui aient pu lui donner la
mort; qu'il ne porte aucun signe, aucune empreinte de violences; que
sa mort ne peut être attribuée qu'au défaut de ligature du cordon
ombilical, qui se trouve d'environ un pied de longueur, et d'où le
sang qui donnait la vie à l'enfant s'est échappé; que cette mort
enfin est un de ces événemens que le défaut de ligature du cordon
ombilical ne cause que trop fréquemment.
Le juge, d'après l'assertion assermentée de la mère, qu'elle avait
ondoyé son enfant, ordonna qu'il serait inhumé dans le cimetière
de la paroisse. Mais en même temps on crut pouvoir considérer la
veuve Loreau comme infanticide; on la mit donc entre les mains de la
justice, quoiqu'il fût bien constaté que l'imprudence était tout son
crime. On entendit des témoins sur le recèlement de sa grossesse; et
les juges du bailliage de Saint-Marcellin, considérant son imprudence
comme un crime capital, la déclarèrent convaincue de recèlement de
grossesse sans déclaration préalable; d'avoir accouché d'un enfant
que l'on avait trouvé dans un grenier, et qu'elle y avait caché;
pour la réparation de quoi, ils la condamnèrent à être pendue.
La veuve Loreau appela de cette sentence au parlement de Grenoble.
Elle espérait que les magistrats qui devaient prononcer sur son sort
reconnaîtraient une différence immense entre une faute et un crime,
et qu'ils mettraient au néant la rigoureuse sentence prononcée contre
elle par les premiers juges. Elle conjurait la cour de réformer un
jugement qui offensait la nature qu'elle n'avait point offensée, de
briser les fers qui l'enchaînaient, et de la rendre à sa jeune fille,
qui avait besoin de ses secours pour subsister.
Le parlement de Grenoble ne rendit point un arrêt tout-à-fait
conforme aux vœux de la pauvre veuve; tout en la considérant comme
moins coupable qu'elle ne l'avait paru aux yeux des premiers juges,
ils ne la trouvèrent point exempte de crime. En effet, s'il n'était
pas prouvé qu'elle eût commis un infanticide, il était bien constant
qu'elle avait voulu dérober la mort de son enfant à la connaissance
du public. Sa conduite offrait des indices et des présomptions
qui ternissaient son innocence. Elle ne s'était point d'ailleurs
conformée à l'édit de 1556. Le parlement de Grenoble la condamna à
une amende de dix livres envers le roi, et au bannissement pendant
dix ans hors de son ressort.
MADAME DE SASSY ACCUSÉE DU MEURTRE DE SON MARI.
La dame Gaudon, veuve du marquis de Ris, connut et aima le marquis de
Sassy, colonel d'un régiment d'infanterie. Celui-ci, quoique beaucoup
plus jeune qu'elle, répondit à sa passion, et demanda sa main. Mais
la sœur de M. de Sassy, qui avait épousé M. de Villiers, conseiller
au parlement, mit opposition à ce mariage. Après deux années de
procédure, le marquis eut gain de cause, et le mariage fut conclu.
Cette union, on le croira facilement, rendit les deux belles-sœurs
ennemies jurées.
Madame de Sassy élevait depuis plusieurs années un enfant qu'on
appelait _Mignon_, et pour qui elle avait tous les soins de la
tendresse maternelle. Étant dans la paroisse de Saint-Irmond en
Bourbonnais, et ayant trouvé cet enfant qui était allaité par une
chèvre d'emprunt, parce que la mère malade ne pouvait le nourrir,
et que la pauvreté de son père ne lui permettait pas d'avoir
de nourrice, elle avait été touchée de ce spectacle, et, avec
l'assentiment des parens, avait emmené cette petite créature. C'était
un très-bel enfant.
Le marquis avait vendu son régiment; mais la vie casanière n'était
pas de son goût; il s'en repentit, et chercha l'occasion de reprendre
du service. Il accompagna le roi d'Espagne à Naples. Il fit ensuite
plusieurs autres voyages, et passa à l'armée d'Italie comme
aide-de-camp du maréchal de Marsin. Il se trouvait, en 1702, à la
bataille de Luzara, où madame de Sassy perdit le fils unique qu'elle
avait eu du marquis de Ris.
La campagne terminée, il se rendit à Venise, où il prit à son service
un Grec nommé Alexandre, et n'ayant pu entrer au service de la
république, il revint à Paris avec son Grec.
Mais son imagination inquiète ne lui permit pas de rester long-temps
tranquille habitant de Paris. Il se mit en tête qu'on le soupçonnait
à la cour d'un crime d'état, et qu'il était menacé d'être arrêté;
il se figurait qu'on avait malignement interprété tous ses voyages;
et pour se mettre à l'abri de toutes recherches, il résolut de
s'éloigner de nouveau; et, sur la fin de l'année 1704, il chargea sa
femme d'acheter secrètement, pour lui et pour son Grec, plusieurs
choses nécessaires en voyage. Puis il partit, allant tantôt d'un
côté, tantôt de l'autre, revenant parfois sur ses pas, en un mot,
faisant mille détours pour dépister ceux qui pouvaient être chargés
de le surveiller.
M. de Villiers, son beau-frère et son ennemi, ayant été instruit
de ces marches et contremarches, en donna avis à la cour, et fit
ainsi naître des soupçons qui furent assez forts pour faire arrêter
la marquise de Sassy; on l'enferma à la Bastille, et le scellé fut
apposé sur tous ses papiers. Un autre beau-frère de madame de Sassy,
M. de Ransijac, ancien exempt des gardes-du-corps, obtint que ceux
qui avaient donné des mémoires contre le marquis se déclarassent ses
parties.
Alors le marquis de Villiers rendit une plainte, dans laquelle il
énonça un complot ourdi par la marquise pour se défaire de son mari;
disant que depuis son premier voyage avec le Grec on n'en avait eu
aucune nouvelle; que dans la maison de la marquise il y avait un
enfant de quatre à cinq ans (Mignon), qui passait pour légitime,
quoiqu'il fût bien certain qu'ils n'avaient jamais eu d'enfans.
Sur cette plainte, on décréta de prise de corps la marquise, et
d'ajournement personnel, plusieurs personnes, hommes et femmes,
liées avec elle. On la transféra de la Bastille au Châtelet, dans
un cachot où elle fut interrogée par le lieutenant-criminel. On fit
l'inventaire de ses papiers; on ne trouva aucun coupable dans les
personnes assignées à comparaître; ils furent tous mis hors de cour.
Il paraît que ce procès de complot était fondé sur un équivoque de
mots contenus dans une déposition. La Gasteau, femme de chambre de la
marquise, avait déposé qu'en bassinant le lit de sa maîtresse, elle
l'avait entendue dire à la demoiselle Chamboneau qu'elle se proposait
de se défaire de son mari par l'entremise du Grec. Elle déposa
depuis, à la confrontation, qu'elle ne savait pas si la marquise
voulait se défaire de son mari en le faisant voyager ou par la voie
de l'assassinat.
Ce qui augmentait l'embarras de madame de Sassy, c'est qu'elle
ignorait absolument le point de l'univers où se trouvait son mari.
Cependant le Châtelet rendit une sentence, du 20 mars 1706, par
laquelle le sieur de Villiers était condamné aux dommages intérêts et
aux dépens.
Cette condamnation ne lui donna que plus d'acharnement; il se
proposait d'appeler. Mais ayant entendu dire que le prétendu
assassin de son beau-frère était dans l'île de Jersay, il y envoya
un affidé qui, au lieu de l'assassin, y trouva M. de Sassy lui-même.
Le gouverneur de l'île manda cette circonstance à la marquise, et
lui annonça qu'il retenait l'envoyé de M. de Villiers et son mari,
jusqu'à ce que la cour eût décidé leur rappel. Madame de Sassy était
sortie de prison. A cette nouvelle, elle commença par solliciter le
rappel de son mari; elle l'obtint, et se mit en route pour aller
au-devant de lui; mais en arrivant à Saint-Malo, elle sut que M. de
Villiers, toujours plus animé que jamais, y avait envoyé un exprès,
qui avait requis que M. de Sassy fût soumis à un interrogatoire.
Le lieutenant-général s'était présenté, l'épée au côté, pour
l'interroger au moment de son débarquement. En effet, le marquis
subit un interrogatoire en arrivant; mais cet appareil ébranla son
cerveau déjà fort affaibli, et madame de Sassy eut beaucoup de peine
à le rassurer. Elle interjeta appel de cette nouvelle procédure,
comme entachée d'incompétence, et ramena à Paris le marquis de Sassy:
là, elle fit tous ses efforts pour ramener le calme dans son esprit.
Jamais elle ne put y parvenir, et l'impitoyable de Villiers obtint de
le faire interdire et enfermer à Charenton.
L'arrêt du parlement, rendu en 1706, pour la conclusion de cette
affaire, confirma la sentence du Châtelet, en infirmant seulement
les dommages et intérêts, attendu que Mignon était regardé comme un
enfant adopté.
M. de Sacy, avocat de la marquise, prouva que la calomnie horrible
dont M. de Villiers avait chargé la dame de Sassy était suggérée
par la haine, préparée par l'imposture, concertée par la malignité,
qu'elle avait été consommée par l'opiniâtreté, et que les suites de
cette calomnie avaient troublé pour la vie le repos de la marquise
et de son époux. «Il y va du repos de tous les gens de bien, dit-il
en terminant son plaidoyer, qu'une si cruelle et si dangereuse
entreprise soit réprimée par un exemple propre à faire trembler ceux
qui pourraient l'imiter.»
PARRICIDE COMMIS PAR DEUX FILS, AIDÉS DE LEUR MÈRE.
Le parricide est un crime si anti-naturel, que les législateurs de
l'antiquité, le regardant comme impossible, n'avaient pas voulu le
comprendre dans les cas prévus par les lois. A Rome, il fut ignoré
pendant six cents ans; mais depuis, trop d'exemples ont prouvé que la
méchanceté de l'homme était capable d'enfanter les attentats les plus
énormes, que rien ne pouvait lui servir de frein. Le fait suivant est
de nature à fortifier cette assertion.
François D*** de S***, d'une noble et ancienne famille du Languedoc,
capitaine de la galère _la Réale_, épousa, à l'âge de quarante ans,
une jeune personne de dix-huit ans, Anne de S***, dont les parens
étaient établis à Marseille. Par suite de la différence d'âge et de
caractère, cette union ne fut pas heureuse. Néanmoins, les deux époux
eurent onze enfans, dont il leur resta cinq garçons et deux filles
qui furent religieuses.
La mère, au lieu d'inspirer à ses enfans du respect pour leur père,
les associait à la haine qu'elle lui portait, et travaillait sans
cesse à effacer de leur cœur les sentimens affectueux de la piété
filiale. Le parricide fut le fruit de ses leçons.
En 1709, le père, qui n'avait que ses appointemens pour subsister,
se retira à une bastide qu'il possédait près de Marseille dans la
paroisse de Saint-Barnabé. Le personnel de sa petite habitation
se composait de sa femme, de trois de ses fils, Jean-Baptiste,
François-Guillaume, Louis-César, d'un Turc qui lui servait de
domestique, et de Suzanne Borelli, servante. Antoine, l'aîné de ses
fils, sujet d'une belle espérance, était enseigne dans la marine,
et Étienne Gayetan, le quatrième, avait une sous-lieutenance
d'infanterie.
Les trois années que ce malheureux père de famille passa dans cette
bastide furent une querelle perpétuelle.
Le 16 octobre 1712, jour de la fête de la paroisse de Saint-Barnabé,
le sieur de S*** dîna avec sa famille dans sa bastide. Le repas se
passa même assez paisiblement. Jean-Baptiste devait dîner ce jour-là
avec le sieur Senclou, curé de Saint-Barnabé, dont il avait épousé la
nièce sans le consentement de son père, qui lui avait pardonné cette
union depuis quelque temps, et qui ce jour-là même se faisait une
joie de le retenir à dîner. Il ne pressentait pas qu'il gardait près
de lui un de ses meurtriers.
Après le dîner, François-Guillaume demanda à son père de l'argent
pour aller se divertir à la fête. Celui-ci n'était pas dans l'usage
de donner de l'argent à ses enfans; la mère s'était réservé ce
soin, comme moyen de les capter davantage. Cependant il présenta à
son fils une pièce de cinq sous. Une somme si modique fit murmurer
François-Guillaume; son père lui en offrit une de dix qui ne le
satisfit pas davantage; même il s'emporta jusqu'aux plus grossières
invectives. La mère, sortant alors d'un cabinet voisin, embrassa la
querelle de son fils, et mêla ses reproches à ceux qu'il adressait
à son père. Le jeune homme, se voyant soutenu, ne connut plus de
mesure, il descendit le degré, se tint sur le seuil de la porte, et
mit l'épée à la main, menaçant son père de le tuer.