Le personnage mystérieux que l'histoire désigne sous le nom de

_Masque de fer_, à défaut de certitude sur son véritable nom, est un

intéressant exemple de la barbarie de cette politique égoïste. La

curiosité du public a été d'autant plus excitée à son sujet, qu'on a

été borné à des conjectures, et qu'il est douteux qu'elle soit jamais

satisfaite.

Vers 1662, un prisonnier inconnu fut envoyé dans le plus grand secret

au château de Pignerol, et de là transféré à l'île Sainte-Marguerite,

dans la mer de Provence. C'était un homme d'une taille au-dessus

de l'ordinaire et très-bien fait. Sa peau était un peu brune, mais

fort douce, et il prenait autant de soin de la conserver en cet état

que la femme la plus coquette. Son plus grand goût était pour le

linge fin, pour les dentelles, pour les colifichets. Il jouait de

la guitare, et paraissait avoir reçu une excellente éducation. Il

intéressait vivement par le seul son de sa voix, ne se plaignait

jamais de son état, et ne proférait aucune parole qui pût faire

entrevoir ce qu'il était. Dans les maladies où il avait besoin du

médecin ou du chirurgien, et dans les voyages que ses différentes

translations occasionnèrent, il portait un masque de velours dont

la mentonnière avait des ressorts d'acier qui lui laissaient la

liberté de manger et de boire. On avait l'ordre de le tuer s'il se

découvrait; mais lorsqu'il était seul il pouvait se démasquer.

Il resta enfermé à Pignerol jusqu'à ce que Saint-Mars, officier de

confiance, commandant de ce château, obtint la lieutenance de roi des

îles de Lérins. Il le mena avec lui dans cette solitude maritime, et

lorsqu'il fut fait gouverneur de la Bastille son captif le suivit,

toujours masqué.

Ce prisonnier fut logé à la Bastille aussi bien qu'on pouvait

l'être. On ne lui refusait rien de ce qu'il demandait; on lui

donnait les plus riches habits, on lui faisait la plus grande

chère, et le gouverneur, qui lui parlait toujours chapeau bas, ne

s'asseyait jamais devant lui. Le marquis de Louvois, s'étant rendu à

Sainte-Marguerite pour le voir, avant sa translation à Paris, lui

parla avec une considération toute respectueuse.

Ce qui redoubla l'étonnement, c'est que lorsqu'il fut envoyé à

l'île Sainte-Marguerite, il ne disparut dans l'Europe aucun homme

considérable. Nul doute pourtant que ce prisonnier, traité avec de

si grands égards, enveloppé d'un voile si mystérieux, ne fût un

personnage de la plus haute importance.

Pendant son séjour à l'île Sainte-Marguerite, le gouverneur mettait

lui-même les plats sur la table du captif, et ensuite se retirait

après l'avoir enfermé. Un jour, l'homme mystérieux écrivit avec la

pointe du couteau sur une assiette d'argent, jeta cette assiette par

la fenêtre vers un bateau qui était au rivage presque au pied de la

tour. Un pêcheur ramassa l'assiette, et la rapporta au gouverneur.

Celui-ci, étonné, dit au pêcheur: «Avez-vous lu ce qui est sur cette

assiette? et quelqu'un l'a-t-il vue entre vos mains?--Je ne sais pas

lire, répondit le pêcheur, je viens de la trouver, et personne ne

l'a vue.» Cet homme fut retenu jusqu'à ce que le gouverneur fût bien

informé qu'il n'avait jamais lu, et que l'assiette n'avait été vue de

personne. «Allez, lui dit-il, vous êtes bien heureux de ne savoir

pas lire.»

Un historien de la Provence raconte un fait qui peut servir de

confirmation à celui qui vient d'être rapporté. Il n'y avait que

peu de personnes attachées au service du prisonnier qui eussent la

liberté de lui parler. Un jour que Saint-Mars s'entretenait avec

lui, en se tenant hors de la chambre dans une espèce de corridor

pour voir de loin ceux qui viendraient, le fils d'un de ses amis

arrive, et s'avance vers l'endroit où il entend du bruit. Le

gouverneur, qui l'aperçoit, ferme aussitôt la porte de sa chambre,

court précipitamment au devant du jeune homme, et, d'un air troublé,

lui demande s'il a vu, s'il a entendu quelque chose. Dès qu'il se

fut bien assuré du contraire, il le fit repartir le jour même,

mandant à son ami, _que peu s'en était fallu que cette aventure n'eût

coûté cher à son fils; qu'il le lui renvoyait de peur de quelque

imprudence_.

On lit dans une lettre de Lagrange-Chancel à l'auteur de l'_Année

littéraire_, que lorsque Saint-Mars alla prendre son prisonnier pour

le conduire à la Bastille, celui-ci dit à son conducteur: «Est ce

que le roi en veut à ma vie?--Non, mon prince, répondit Saint-Mars,

votre vie est en sûreté; vous n'avez qu'à vous laissez conduire.»

J'ai su, ajoute Lagrange-Chancel, du nommé Dubuisson, caissier du

fameux Samuel Bernard (qui, après avoir été quelques années à la

Bastille, fut conduit aux îles Sainte-Marguerite), qu'il était dans

une chambre avec quelques autres prisonniers, précisément au dessus

de celle qui était occupée par cet inconnu: que par le tuyau de la

cheminée ils pouvaient s'entretenir et se communiquer leurs pensées;

mais que ceux-ci lui ayant demandé pourquoi il s'obstinait à leur

taire son nom et ses aventures, il leur avait répondu que cet aveu

lui coûterait la vie ainsi qu'à ceux auxquels il aurait révélé son

secret.»

Le 19 novembre 1703, le prisonnier masqué, après une maladie qui ne

dura que quelques heures, mourut et fut enterré dans le cimetière

de la paroisse Saint-Paul, à Paris. On prit à sa mort autant et

peut-être plus de précautions qu'on n'en avait pris de son vivant,

pour qu'il ne restât aucun indice sur son état. Dans la crainte que

des curieux ne vinssent le déterrer pour examiner les traits de

son visage, on le déforma, on le mutila, ou, suivant Saint-Foix, on

lui coupa la tête et l'on mit une pierre à sa place. On dépava sa

chambre, on en regratta et blanchit les murailles et le plafond; on

en visita soigneusement tous les coins et recoins; on brûla tous ses

linges et vêtemens, et on fondit toute l'argenterie et les bijoux

dont il s'était servi.

Quel pouvait être ce prisonnier entouré de soins, d'égards et de

respects, et pourtant si étroitement gardé à vue? La raison d'état,

qui a fait tous ses efforts pour dérober son existence au monde,

n'a pas voulu qu'il fût connu davantage après sa mort. On enleva le

feuillet du registre de la Bastille qui constatait son entrée dans

cette forteresse, quoique ce feuillet fût bien loin de donner le

mot de l'énigme. Les historiens se sont épuisés en conjectures à

ce sujet; le Masque de fer a même donné lieu à des polémiques. Les

uns ont voulu que ce fût le duc de Beaufort, d'autres le comte de

Vermandois. On a voulu aussi que ce prisonnier fût le surintendant

Fouquet. Saint-Foix a prétendu qu'il était le duc de Montmouth, fils

naturel de Charles II, roi d'Angleterre, décapité en plein jour,

à Londres, en 1685. Les deux opinions les plus vraisemblables, et

fondées aussi sur des conjectures, c'est que cet illustre inconnu

était un frère jumeau de Louis XIV, ou son frère aîné, mais non

avoué, parce qu'il aurait été le fruit de la faiblesse de la reine

Anne d'Autriche.

Quoiqu'il en soit, disons que cet infortuné paya bien cher son

illustre naissance, et que la politique ne saurait justifier aux

yeux de l'humanité le séquestre atroce auquel elle condamna ses

jours: mieux eût valu cent fois qu'on le privât de la vie au moment

de sa naissance, que de lui faire passer son existence sous les plus

inflexibles verroux. Ne pouvait-on d'ailleurs le faire élever en

pays étranger, sous un nom emprunté, et faire disparaître tous les

vestiges de sa véritable origine? La raison d'état eût alors été

satisfaite, la justice et l'humanité n'auraient pas eu à se plaindre.

Que l'on se représente cette intéressante victime, n'ayant d'autre

société que son geôlier, privé des douces consolations de l'amitié,

des tendres affections de famille, ne pouvant respirer qu'à travers

des barreaux, qu'à travers un masque impénétrable à l'œil d'autrui;

dépouillé du bien le plus cher à l'homme, la liberté, et forcé de

subir encore la dérision poignante du cérémonial usité pour les

princes; et alors on pourra se former quelque idée de la cruelle

situation de cet illustre malheureux, et de l'insensibilité de ceux

qui avaient pu condamner son innocence à un semblable supplice.

ACCUSATION D'INFANTICIDE.

Une femme nommée Chanas avait épousé le nommé Loreau: une fille était

née de ce mariage. Peu de temps après, cette femme eut le malheur de

perdre son mari, et demeura quelques années dans le même village avec

sa fille. Elle y vivait tranquillement, sans songer à se remarier,

lorsqu'un jeune homme vint lui demander sa main. L'idée d'un second

mariage la révolta d'abord; mais bientôt ennuyée de son isolement,

et séduite par les soins et les prévenances du jeune homme qui lui

faisait la cour, elle se familiarisa peu à peu avec cette idée.

Leur liaison devint plus intime, et elle eut pour la veuve Loreau des

conséquences funestes, par suite de la trop grande confiance de cette

malheureuse femme. Devenue enceinte, elle ouvrit, mais trop tard,

les yeux sur le péril de sa situation. Elle communiqua ses alarmes à

son amant. Celui-ci réitéra ses promesses, et prétexta seulement des

arrangemens de famille pour différer le moment de les accomplir.

Assez crédule pour ajouter foi aux nouveaux sermens du jeune homme,

et partagée entre la crainte d'éloigner un homme devenu le maître

de son existence, ou de publier sa propre honte; partagée également

entre l'espoir d'une union légitime qui devait jeter un voile sur

ses égaremens, et le danger d'y apporter elle-même un obstacle par

l'éclat d'une déclaration publique, la veuve Loreau s'abstint de

remplir cette dernière formalité prescrite par l'édit de 1556.

Cependant, ayant eu lieu de reconnaître la perfidie de son amant,

elle prit la résolution de se conformer à la loi, et de se

transporter chez un officier public pour y faire la déclaration de

sa grossesse; mais il lui fut impossible de remplir ses intentions;

les symptômes d'un accouchement prochain l'en empêchèrent, et elle

se vit exposée aux peines prononcées contre les femmes convaincues

d'avoir enfreint l'édit de 1556. Seule, au milieu de la nuit, pendant

que sa fille reposait auprès d'elle, elle ressentit les vives

douleurs de l'enfantement. N'ayant ni la force de se soutenir, ni

celle d'appeler du secours, elle donna le jour au malheureux fruit de

sa faiblesse. Elle venait de l'ondoyer et de le mettre dans son lit,

lorsqu'elle l'entendit pousser un soupir. Aussitôt elle s'approcha de

lui en tremblant, et s'aperçut qu'il était mort.

Au milieu de son trouble, de son désespoir, elle reste anéantie. Que

résoudre, que faire dans ce moment affreux? Elle voit à l'instant

le malheur qui la menace; elle entend déjà la voix terrible de

la prévention s'élever contre elle et l'accuser d'infanticide.

La terreur s'empare d'elle; la honte de sa position, la crainte

du châtiment de la justice la déterminent à cacher, à dérober

la connaissance de son malheur; elle garde le silence sur son

accouchement; elle attend la nuit suivante, et lorsque l'obscurité la

plus profonde règne autour d'elle, elle entoure le petit cadavre de

son enfant d'un linceul, et le dépose dans son grenier. Elle avait

formé le projet de le transporter secrètement, aussitôt qu'elle

pourrait sortir, dans le cimetière du lieu, et de l'y enterrer de ses

mains.

Mais on prévint l'exécution de ce projet. La nouvelle de son

accouchement ne tarda pas à se répandre. Un tribunal composé de

quelques femmes, ayant à leur tête le procureur de la juridiction,

se présente chez elle; on lui parle de son accouchement, elle le

nie; elle est livrée à l'examen des matrones, dont le résultat

dépose violemment contre elle; on monte au grenier, et l'on en

rapporte, sous les yeux de la mère éplorée, le cadavre enveloppé d'un

linge. Alors elle confesse sa faute; elle raconte avec ingénuité

les circonstances de son malheur. Le juge se transporte chez elle,

accompagné du procureur et d'un chirurgien dont les lumières et la

probité lui sont connues. Le chirurgien fait son rapport; il examine

la mère et le cadavre; il certifie que l'accouchement est récent,

et que l'époque indiquée par la mère est certaine. Il atteste que

le cadavre n'a reçu aucunes contusions qui aient pu lui donner la

mort; qu'il ne porte aucun signe, aucune empreinte de violences; que

sa mort ne peut être attribuée qu'au défaut de ligature du cordon

ombilical, qui se trouve d'environ un pied de longueur, et d'où le

sang qui donnait la vie à l'enfant s'est échappé; que cette mort

enfin est un de ces événemens que le défaut de ligature du cordon

ombilical ne cause que trop fréquemment.

Le juge, d'après l'assertion assermentée de la mère, qu'elle avait

ondoyé son enfant, ordonna qu'il serait inhumé dans le cimetière

de la paroisse. Mais en même temps on crut pouvoir considérer la

veuve Loreau comme infanticide; on la mit donc entre les mains de la

justice, quoiqu'il fût bien constaté que l'imprudence était tout son

crime. On entendit des témoins sur le recèlement de sa grossesse; et

les juges du bailliage de Saint-Marcellin, considérant son imprudence

comme un crime capital, la déclarèrent convaincue de recèlement de

grossesse sans déclaration préalable; d'avoir accouché d'un enfant

que l'on avait trouvé dans un grenier, et qu'elle y avait caché;

pour la réparation de quoi, ils la condamnèrent à être pendue.

La veuve Loreau appela de cette sentence au parlement de Grenoble.

Elle espérait que les magistrats qui devaient prononcer sur son sort

reconnaîtraient une différence immense entre une faute et un crime,

et qu'ils mettraient au néant la rigoureuse sentence prononcée contre

elle par les premiers juges. Elle conjurait la cour de réformer un

jugement qui offensait la nature qu'elle n'avait point offensée, de

briser les fers qui l'enchaînaient, et de la rendre à sa jeune fille,

qui avait besoin de ses secours pour subsister.

Le parlement de Grenoble ne rendit point un arrêt tout-à-fait

conforme aux vœux de la pauvre veuve; tout en la considérant comme

moins coupable qu'elle ne l'avait paru aux yeux des premiers juges,

ils ne la trouvèrent point exempte de crime. En effet, s'il n'était

pas prouvé qu'elle eût commis un infanticide, il était bien constant

qu'elle avait voulu dérober la mort de son enfant à la connaissance

du public. Sa conduite offrait des indices et des présomptions

qui ternissaient son innocence. Elle ne s'était point d'ailleurs

conformée à l'édit de 1556. Le parlement de Grenoble la condamna à

une amende de dix livres envers le roi, et au bannissement pendant

dix ans hors de son ressort.

MADAME DE SASSY ACCUSÉE DU MEURTRE DE SON MARI.

La dame Gaudon, veuve du marquis de Ris, connut et aima le marquis de

Sassy, colonel d'un régiment d'infanterie. Celui-ci, quoique beaucoup

plus jeune qu'elle, répondit à sa passion, et demanda sa main. Mais

la sœur de M. de Sassy, qui avait épousé M. de Villiers, conseiller

au parlement, mit opposition à ce mariage. Après deux années de

procédure, le marquis eut gain de cause, et le mariage fut conclu.

Cette union, on le croira facilement, rendit les deux belles-sœurs

ennemies jurées.

Madame de Sassy élevait depuis plusieurs années un enfant qu'on

appelait _Mignon_, et pour qui elle avait tous les soins de la

tendresse maternelle. Étant dans la paroisse de Saint-Irmond en

Bourbonnais, et ayant trouvé cet enfant qui était allaité par une

chèvre d'emprunt, parce que la mère malade ne pouvait le nourrir,

et que la pauvreté de son père ne lui permettait pas d'avoir

de nourrice, elle avait été touchée de ce spectacle, et, avec

l'assentiment des parens, avait emmené cette petite créature. C'était

un très-bel enfant.

Le marquis avait vendu son régiment; mais la vie casanière n'était

pas de son goût; il s'en repentit, et chercha l'occasion de reprendre

du service. Il accompagna le roi d'Espagne à Naples. Il fit ensuite

plusieurs autres voyages, et passa à l'armée d'Italie comme

aide-de-camp du maréchal de Marsin. Il se trouvait, en 1702, à la

bataille de Luzara, où madame de Sassy perdit le fils unique qu'elle

avait eu du marquis de Ris.

La campagne terminée, il se rendit à Venise, où il prit à son service

un Grec nommé Alexandre, et n'ayant pu entrer au service de la

république, il revint à Paris avec son Grec.

Mais son imagination inquiète ne lui permit pas de rester long-temps

tranquille habitant de Paris. Il se mit en tête qu'on le soupçonnait

à la cour d'un crime d'état, et qu'il était menacé d'être arrêté;

il se figurait qu'on avait malignement interprété tous ses voyages;

et pour se mettre à l'abri de toutes recherches, il résolut de

s'éloigner de nouveau; et, sur la fin de l'année 1704, il chargea sa

femme d'acheter secrètement, pour lui et pour son Grec, plusieurs

choses nécessaires en voyage. Puis il partit, allant tantôt d'un

côté, tantôt de l'autre, revenant parfois sur ses pas, en un mot,

faisant mille détours pour dépister ceux qui pouvaient être chargés

de le surveiller.

M. de Villiers, son beau-frère et son ennemi, ayant été instruit

de ces marches et contremarches, en donna avis à la cour, et fit

ainsi naître des soupçons qui furent assez forts pour faire arrêter

la marquise de Sassy; on l'enferma à la Bastille, et le scellé fut

apposé sur tous ses papiers. Un autre beau-frère de madame de Sassy,

M. de Ransijac, ancien exempt des gardes-du-corps, obtint que ceux

qui avaient donné des mémoires contre le marquis se déclarassent ses

parties.

Alors le marquis de Villiers rendit une plainte, dans laquelle il

énonça un complot ourdi par la marquise pour se défaire de son mari;

disant que depuis son premier voyage avec le Grec on n'en avait eu

aucune nouvelle; que dans la maison de la marquise il y avait un

enfant de quatre à cinq ans (Mignon), qui passait pour légitime,

quoiqu'il fût bien certain qu'ils n'avaient jamais eu d'enfans.

Sur cette plainte, on décréta de prise de corps la marquise, et

d'ajournement personnel, plusieurs personnes, hommes et femmes,

liées avec elle. On la transféra de la Bastille au Châtelet, dans

un cachot où elle fut interrogée par le lieutenant-criminel. On fit

l'inventaire de ses papiers; on ne trouva aucun coupable dans les

personnes assignées à comparaître; ils furent tous mis hors de cour.

Il paraît que ce procès de complot était fondé sur un équivoque de

mots contenus dans une déposition. La Gasteau, femme de chambre de la

marquise, avait déposé qu'en bassinant le lit de sa maîtresse, elle

l'avait entendue dire à la demoiselle Chamboneau qu'elle se proposait

de se défaire de son mari par l'entremise du Grec. Elle déposa

depuis, à la confrontation, qu'elle ne savait pas si la marquise

voulait se défaire de son mari en le faisant voyager ou par la voie

de l'assassinat.

Ce qui augmentait l'embarras de madame de Sassy, c'est qu'elle

ignorait absolument le point de l'univers où se trouvait son mari.

Cependant le Châtelet rendit une sentence, du 20 mars 1706, par

laquelle le sieur de Villiers était condamné aux dommages intérêts et

aux dépens.

Cette condamnation ne lui donna que plus d'acharnement; il se

proposait d'appeler. Mais ayant entendu dire que le prétendu

assassin de son beau-frère était dans l'île de Jersay, il y envoya

un affidé qui, au lieu de l'assassin, y trouva M. de Sassy lui-même.

Le gouverneur de l'île manda cette circonstance à la marquise, et

lui annonça qu'il retenait l'envoyé de M. de Villiers et son mari,

jusqu'à ce que la cour eût décidé leur rappel. Madame de Sassy était

sortie de prison. A cette nouvelle, elle commença par solliciter le

rappel de son mari; elle l'obtint, et se mit en route pour aller

au-devant de lui; mais en arrivant à Saint-Malo, elle sut que M. de

Villiers, toujours plus animé que jamais, y avait envoyé un exprès,

qui avait requis que M. de Sassy fût soumis à un interrogatoire.

Le lieutenant-général s'était présenté, l'épée au côté, pour

l'interroger au moment de son débarquement. En effet, le marquis

subit un interrogatoire en arrivant; mais cet appareil ébranla son

cerveau déjà fort affaibli, et madame de Sassy eut beaucoup de peine

à le rassurer. Elle interjeta appel de cette nouvelle procédure,

comme entachée d'incompétence, et ramena à Paris le marquis de Sassy:

là, elle fit tous ses efforts pour ramener le calme dans son esprit.

Jamais elle ne put y parvenir, et l'impitoyable de Villiers obtint de

le faire interdire et enfermer à Charenton.

L'arrêt du parlement, rendu en 1706, pour la conclusion de cette

affaire, confirma la sentence du Châtelet, en infirmant seulement

les dommages et intérêts, attendu que Mignon était regardé comme un

enfant adopté.

M. de Sacy, avocat de la marquise, prouva que la calomnie horrible

dont M. de Villiers avait chargé la dame de Sassy était suggérée

par la haine, préparée par l'imposture, concertée par la malignité,

qu'elle avait été consommée par l'opiniâtreté, et que les suites de

cette calomnie avaient troublé pour la vie le repos de la marquise

et de son époux. «Il y va du repos de tous les gens de bien, dit-il

en terminant son plaidoyer, qu'une si cruelle et si dangereuse

entreprise soit réprimée par un exemple propre à faire trembler ceux

qui pourraient l'imiter.»

PARRICIDE COMMIS PAR DEUX FILS, AIDÉS DE LEUR MÈRE.

Le parricide est un crime si anti-naturel, que les législateurs de

l'antiquité, le regardant comme impossible, n'avaient pas voulu le

comprendre dans les cas prévus par les lois. A Rome, il fut ignoré

pendant six cents ans; mais depuis, trop d'exemples ont prouvé que la

méchanceté de l'homme était capable d'enfanter les attentats les plus

énormes, que rien ne pouvait lui servir de frein. Le fait suivant est

de nature à fortifier cette assertion.

François D*** de S***, d'une noble et ancienne famille du Languedoc,

capitaine de la galère _la Réale_, épousa, à l'âge de quarante ans,

une jeune personne de dix-huit ans, Anne de S***, dont les parens

étaient établis à Marseille. Par suite de la différence d'âge et de

caractère, cette union ne fut pas heureuse. Néanmoins, les deux époux

eurent onze enfans, dont il leur resta cinq garçons et deux filles

qui furent religieuses.

La mère, au lieu d'inspirer à ses enfans du respect pour leur père,

les associait à la haine qu'elle lui portait, et travaillait sans

cesse à effacer de leur cœur les sentimens affectueux de la piété

filiale. Le parricide fut le fruit de ses leçons.

En 1709, le père, qui n'avait que ses appointemens pour subsister,

se retira à une bastide qu'il possédait près de Marseille dans la

paroisse de Saint-Barnabé. Le personnel de sa petite habitation

se composait de sa femme, de trois de ses fils, Jean-Baptiste,

François-Guillaume, Louis-César, d'un Turc qui lui servait de

domestique, et de Suzanne Borelli, servante. Antoine, l'aîné de ses

fils, sujet d'une belle espérance, était enseigne dans la marine,

et Étienne Gayetan, le quatrième, avait une sous-lieutenance

d'infanterie.

Les trois années que ce malheureux père de famille passa dans cette

bastide furent une querelle perpétuelle.

Le 16 octobre 1712, jour de la fête de la paroisse de Saint-Barnabé,

le sieur de S*** dîna avec sa famille dans sa bastide. Le repas se

passa même assez paisiblement. Jean-Baptiste devait dîner ce jour-là

avec le sieur Senclou, curé de Saint-Barnabé, dont il avait épousé la

nièce sans le consentement de son père, qui lui avait pardonné cette

union depuis quelque temps, et qui ce jour-là même se faisait une

joie de le retenir à dîner. Il ne pressentait pas qu'il gardait près

de lui un de ses meurtriers.

Après le dîner, François-Guillaume demanda à son père de l'argent

pour aller se divertir à la fête. Celui-ci n'était pas dans l'usage

de donner de l'argent à ses enfans; la mère s'était réservé ce

soin, comme moyen de les capter davantage. Cependant il présenta à

son fils une pièce de cinq sous. Une somme si modique fit murmurer

François-Guillaume; son père lui en offrit une de dix qui ne le

satisfit pas davantage; même il s'emporta jusqu'aux plus grossières

invectives. La mère, sortant alors d'un cabinet voisin, embrassa la

querelle de son fils, et mêla ses reproches à ceux qu'il adressait

à son père. Le jeune homme, se voyant soutenu, ne connut plus de

mesure, il descendit le degré, se tint sur le seuil de la porte, et

mit l'épée à la main, menaçant son père de le tuer.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 14 / 17 段