La femme de Lebrun, restée veuve avec cinq enfans mineurs,

demanda, conjointement avec leur tuteur la réhabilitation, de la

mémoire de son mari, avec restitution des effets qu'on lui avait

enlevés, et confirmation des legs qui les concernaient dans le

testament de madame Mazel. Elle réclama de plus, de la part de

monsieur de Savonière, leur accusateur, cinquante mille livres de

dommages-intérêts pour ses enfans, vingt mille pour elle-même, et

le paiement de tous les dépens. L'arrêt du parlement, du 30 mars

1694, fit droit à cette requête, excepté pour ce qui concernait les

dommages-intérêts.

MADAME TIQUET, SES DÉSORDRES, SES CRIMES.

L'adultère ouvre la porte à une foule d'autres crimes. Chose étrange!

un sentiment aussi tendre que celui de l'amour finit quelquefois par

des atrocités. C'est que ce n'est jamais impunément que l'on foule

aux pieds les lois de la société, que l'on viole la foi jurée. Ces

réflexions rappellent naturellement l'exemple de la marquise de

Brinvilliers, qui, comme madame Tiquet, préluda aux crimes les plus

horribles par les désordres du libertinage.

Madame Tiquet, fille d'un riche libraire de Metz, nommé Carlier,

était douée d'une grande beauté et d'un esprit cultivé. Restée

orpheline à l'âge de quinze ans, elle se vit en possession d'un

demi-million, part qu'elle eut dans la riche succession de son père.

La fortune et la beauté de mademoiselle Carlier attirèrent un grand

nombre de prétendans à sa main. Ce fut M. Tiquet, conseiller au

parlement, qui l'emporta. La demoiselle se détermina en sa faveur, à

cause du rang qu'elle occuperait et de la richesse qu'elle supposait

à son futur. Les commencemens de ce mariage furent rians: un fils

et une fille, qui en furent les fruits, semblaient devoir resserrer

encore les liens qui unissaient les deux époux. Mais bientôt les

dépenses excessives de madame Tiquet obligèrent son mari, qui n'était

pas riche, à lui faire connaître le véritable état de sa fortune.

Dans le même temps, le sieur de Montgeorge, capitaine aux gardes, se

présenta chez madame Tiquet, et fit agréer très-aisément ses hommages

empressés. M. Tiquet devint jaloux et se fit haïr de sa femme. Un

époux jaloux et haï, un amant aimable et aimé, ont bientôt fait du

chemin en sens inverse dans le cœur d'une femme. Au reste, madame

Tiquet, par un effet de sa complexion, se livrait à des désordres

secrets dans lesquels elle admettait souvent pour complices les

sujets du plus bas étage. Elle gardait néanmoins de certains dehors,

et savait si bien se composer, qu'elle était admise dans les

meilleures sociétés, dont elle faisait l'agrément.

Cependant la fortune de M. Tiquet était très-dérangée. Ses créanciers

le poursuivaient; sa femme obtint sa séparation de biens au Châtelet.

Elle avait deux griefs contre son mari: le premier, d'avoir été

trompée sur sa fortune; le second, d'être contrainte dans ses

plaisirs, et tourmentée par la jalousie de son argus, qui épiait

toutes ses démarches.

De telles dispositions la conduisirent bientôt au désir de se

défaire de ce mari importun; elle s'adresse à un scélérat, Auguste

Cattelain, qui servait les étrangers arrivant à Paris; lui donne une

grosse somme, et lui en promet davantage s'il parvient à assassiner

M. Tiquet. Elle gagne aussi son portier par les mêmes moyens,

et l'associe à cet horrible complot: heureusement les assassins

manquèrent leur coup.

Cette entreprise ayant échoué, madame Tiquet témoigna qu'elle avait

changé de dessein, et recommanda le secret à ses deux complices.

M. Tiquet, qui soupçonnait le portier de favoriser le sieur de

Montgeorge, chassa ce domestique, et garda lui-même la clef de sa

maison. Quand il sortait sur le soir, pour rentrer fort tard, il

emportait la clef, et, quand il se couchait, il la mettait sous son

chevet. Les deux époux avaient chacun leur appartement, et ils ne se

voyaient qu'à table. Ils vécurent ainsi trois ans, dans une mutuelle

froideur et dans un morne silence.

Ce fut dans cet intervalle de temps qu'elle donna ordre au valet de

chambre de son mari de lui porter un bouillon qui était empoisonné;

et, comme ce valet de chambre avait découvert le crime, il affecta

de faire un faux pas et de laisser tomber le bouillon, et demanda

incontinent son congé; mais quand il fut sorti, il révéla ce mystère

d'iniquité.

Ce second essai n'ayant pas mieux réussi que le premier, madame

Tiquet revint à son ancien projet d'assassinat. Elle ne s'en ouvrit

qu'à son portier, qui se chargea de trouver des gens d'exécution. Un

jour, elle entra tout émue chez madame la comtesse d'Aunay, où se

réunissait une société brillante. On lui demanda ce qu'elle avait:

«Je viens, dit-elle, de passer deux heures avec le diable.--Vous avez

eu là une vilaine compagnie, répondit la comtesse d'Aunay.--Quand je

dis, répliqua madame Tiquet, que j'ai vu le diable, je veux dire

une devineresse fameuse qui prédit l'avenir.--Que vous a-t-elle donc

prédit? demanda la comtesse d'Aunay.--Rien que de flatteur, dit

madame Tiquet. Elle m'a assuré que dans deux mois je serais au-dessus

de mes ennemis et hors d'état de craindre leur malice, et que je

serais parfaitement heureuse. Vous voyez bien, madame, que je ne dois

pas compter là-dessus, puisque je ne serai jamais tranquille pendant

la vie de M. Tiquet, qui se porte trop bien pour que je compte sur un

si prompt dénoûment.»

Ce jour-là même, M. Tiquet rentra fort tard chez lui; on entendit

tirer plusieurs coups de pistolet; les domestiques accoururent et

trouvèrent leur maître baigné dans son sang. Toutefois ses blessures

n'étaient ni mortelles ni graves; il ne voulut pas qu'on le fît

entrer chez lui, et, par son ordre, on le conduisit chez une personne

du voisinage. Quelques instans après, madame Tiquet s'y étant

présentée, son mari refusa de la voir. Le commissaire du quartier

étant venu pour recevoir la plainte de M. Tiquet, et lui demandant

quels étaient ses ennemis, le blessé lui répondit qu'il n'en avait

point d'autres que sa femme. Cette réponse confirma les soupçons qui

dès l'abord avaient plané sur elle. Cependant madame Tiquet montrait

toujours la même force d'esprit, au milieu des accusations dont

elle était l'objet; elle ne se déconcertait point, et conservait

tous les dehors imposans de l'innocence. On lui conseilla de fuir,

mais elle ne voulut jamais y consentir, croyant qu'elle saurait

bien fasciner la justice. Mais Auguste Cattelain vint déclarer de

lui-même en justice que, trois ans auparavant, madame Tiquet lui

avait donné de l'argent pour assassiner son mari, et que le portier

était du complot. Il n'y eut point assez de preuves pour convaincre

madame Tiquet du dernier assassinat; mais on en trouva assez pour la

déclarer coupable de la machination du premier, et la condamner à une

peine capitale.

C'est sur ce fondement que les juges du Châtelet condamnèrent le 3

juin 1699 madame Tiquet à avoir la tête tranchée. Le portier fut

condamné à être pendu.

Auguste Cattelain fut dans la suite condamné aux galères

perpétuelles.

M. Tiquet, guéri de ses blessures, alla à Versailles, accompagné de

ses deux enfans, se jeter aux pieds du roi pour demander la grâce

de sa femme; mais le monarque fut inflexible. Le frère de madame

Tiquet, capitaine aux gardes, et le sieur de Montgeorge, firent

jouer tous les ressorts à la cour pour toucher la clémence royale.

Le roi aurait pu sans doute céder à toutes ces instances; mais

l'archevêque de Paris s'y opposa, alléguant que la sûreté de la vie

des maris dépendait de la punition de madame Tiquet; que le grand

pénitencier avait les oreilles rebattues des confessions de femmes

qui s'accusaient d'avoir attenté à la vie de leurs maris. Cette

remontrance détermina le roi à laisser faire un grand exemple à la

justice.

Madame Tiquet était dans la force de l'âge: elle avait quarante-deux

ans. Le lendemain de la Fête-Dieu, on la conduisit à la chambre de

la question; on lui lut son arrêt, qu'elle entendit sans sourciller.

Elle refusa d'abord d'avouer son crime, et fut soumise à la question;

mais après le premier pot d'eau, faisant réflexion que sa fermeté

ne lui servirait de rien, elle avoua tout; et sur ce qu'il lui fut

demandé si M. de Montgeorge n'avait point eu part à son crime, elle

s'écria: «_Ah! je n'ai eu garde de lui en faire confidence, j'aurais

perdu son estime sans ressource!_»

Son interrogatoire achevé, le curé de Saint-Sulpice s'approcha d'elle

et la disposa à mourir. Elle fut mise dans la charrette, ainsi que

son portier: là ils se demandèrent pardon l'un à l'autre. Le portier

fut exécuté le premier; son tour arrivé, quand elle fut montée sur

l'échafaud, elle baisa le billot, accommoda elle-même ses cheveux,

et présenta son cou au bourreau. Celui-ci était si troublé, qu'il ne

put lui abattre la tête qu'au troisième coup. On laissa quelque temps

cette tête sur l'échafaud, pour que ce spectacle imprimât dans les

esprits une terreur salutaire.

JUGES DE MANTES PUNIS COMME PRÉVARICATEURS.

Il n'est peut-être pas de crime plus préjudiciable à la société que

celui de la prévarication des juges. On se défie d'un voleur, d'un

assassin; mais on se confie aveuglément au magistrat armé du glaive

de la loi pour la défense des citoyens. S'il vient à prévariquer,

c'est un attentat pire même que celui d'une sentinelle qui égorgerait

ceux qu'elle est chargée de garder et de protéger. Aussi le roi

Cambyse fit-il écorcher tout vif un juge prévaricateur, et couvrir de

sa peau le siége de son fils, qui lui succédait dans sa charge, afin

qu'ayant toujours présent le supplice de son père, il ne fût jamais

tenté d'imiter son exemple.

Charles Goubert des Ferrières, gentilhomme d'ancienne noblesse,

avait exercé pendant plusieurs années la charge de garde de la

manche du roi. Il était seigneur des Ferrières, de la paroisse de

Saint-Chéron, et d'une partie de celle de Villeneuve. Ce gentilhomme

avait été souvent l'arbitre des différends du point d'honneur parmi

ses égaux. Du reste, sa conduite, ou du moins sa réputation, n'était

pas sans reproche.

Il avait un fils, Claude de Saint-Chéron, et deux filles, Geneviève

et Catherine. Ce fils et Geneviève, sa fille aînée, furent accusés

d'un commerce incestueux. Geneviève se déroba aux recherches de la

justice, mais Saint-Chéron fut arrêté. Le sieur Bourret, procureur du

roi de la maréchaussée de Mantes, l'accusa en outre d'avoir enlevé

sa cousine germaine, d'en avoir eu des enfans qu'il avait fait

disparaître, et d'avoir commis plusieurs vols faits dans le pays. Le

père fut aussi accusé de vol; mais, en sa qualité de gentilhomme,

il déclina la juridiction de la maréchaussée, et obtint sa liberté,

moyennant un plus ample informé, pendant trois mois.

Quant au fils, ayant été condamné aux galères perpétuelles, il

sollicita une commutation de peine, et obtint le bannissement à

perpétuité. Il prit alors du service; mais étant revenu chez son

père pendant la paix, il y fut arrêté pour avoir violé son ban, et

il fut pendu le 10 septembre 1698, ensuite exposé à la porte de la

maison paternelle, attaché à un arbre.

La justice s'empara aussi de la terre de Saint-Chéron pour le

paiement d'une amende de mille livres qui faisait partie de sa

sentence de condamnation. Le père, n'étant point tenu d'acquitter les

dettes de son fils, appela de cette saisie arbitraire au parlement.

Cet appel irrita les juges de Mantes; ils reprirent, sur de nouvelles

charges, le procès intenté précédemment contre ce gentilhomme.

Goubert des Ferrières se rendit de nouveau appelant, et prit à partie

le procureur du roi, le greffier, le prevôt et l'assesseur.

Ses accusateurs, qui étaient en même temps juges et parties, n'eurent

aucun égard à cet appel. Ils firent décréter des Ferrières; on vint

l'arrêter dans son château, et, sans pitié pour l'âge de cet homme

plus qu'octogénaire, on le traîna dans un cachot avec la dernière

barbarie.

Cependant le parlement rendit un arrêt par lequel il mandait à sa

barre les juges avec les informations du procès. Mais, au lieu

d'obéir à cette injonction, le procureur du roi de la maréchaussée

de Mantes changea de tribunal et passa au grand conseil, où, sur une

simple requête, il obtint un arrêt qui l'autorisait à poursuivre

le procès, sauf à l'accusé à se pourvoir par les voies de droit.

On déroba la connaissance de cet arrêt à l'accusé, et la procédure

fut continuée. Quand l'instruction fut terminée, le procureur du

roi, qui était le plus acharné des accusateurs de des Ferrières,

signifia ledit arrêt au procureur au parlement. Celui-ci présenta

une requête au grand conseil, qui renvoya l'affaire à l'audience

à Mantes. Le sieur Petit fut nommé rapporteur. On n'appela pas le

lieutenant-général, dont on redoutait les lumières et la droiture. On

se hâta pour le jugement, de peur que l'ordre de surseoir n'arriva

de Paris avant que l'affaire ne fût consommée. Des Ferrières fut

donc jugé sur-le-champ à être pendu à la place du marché, pour vols

et autres cas mentionnés dans l'arrêt. Cette sentence inique fut

exécutée en toute diligence et avec des circonstances révoltantes.

Or, voici sommairement l'origine de toutes ces procédures, tant

contre le fils que contre le père. La cupidité des juges fut

l'unique mobile de leur acharnement et la cause de leur crime.

Les terres du malheureux des Ferrières étaient à la bienséance de

plusieurs officiers de la maréchaussée qui espéraient s'en rendre

adjudicataires.

Après l'horrible supplice de son père, Catherine Goubert des

Ferrières, demoiselle vertueuse et d'une conduite irréprochable,

se fit un devoir de laver et de venger la mémoire de l'auteur de

ses jours. Elle se pourvut au conseil d'état, demanda des juges, et

attaqua ceux du tribunal de Mantes, suppliant le roi de statuer selon

sa volonté, pour la peine due à la prévarication de ces magistrats,

qui était évidente. Le roi, frappé de la teneur de la requête, et

indigné que de semblables griefs pussent être articulés contre des

organes de la justice, chargea le chancelier Boucherat de l'examen de

cette affaire. Le chancelier seconda avec zèle les vues équitables du

monarque. Des conseillers d'état distingués par leurs connaissances

et leur probité eurent mission d'instruire; et sur leur rapport, tous

les juges de Mantes, qui avaient condamné des Ferrières, furent

arrêtés et conduits à Versailles. Une heure après leur arrivée, le

chancelier les fit amener en sa présence, et les traita avec rudesse

et indignation, surtout le procureur du roi, qu'il appela fripon et

prévaricateur. Le chancelier donna ensuite l'ordre de conduire cet

indigne magistrat au cachot, dans la conciergerie du palais.

Le roi renvoya l'examen de l'affaire aux requêtes de l'hôtel, fit

expédier des lettres de révision, et donna l'ordre de juger en

dernier ressort. Le procureur-général de la chambre et le rapporteur

s'étant transportés à Mantes, pour les informations nécessaires, et

l'instruction étant aussi complète que possible, intervint l'arrêt

définitif du 1er septembre 1699, qui déclarait les juges de Mantes

atteints et convaincus de prévarication; et condamnait en conséquence

le procureur du roi, le prevôt, et l'assesseur, à être bannis pour

cinq ans de la ville, bailliage et ressort de Mantes. Le même arrêt

bannissait à perpétuité du royaume le greffier de la maréchaussée,

et prononçait d'autres condamnations contre des subalternes. En

outre, les condamnés devaient remettre incessamment à Saint-Chéron

les meubles enlevés par eux; et ils étaient solidairement tenus à

vingt mille livres de réparation civile, en tous dépens, et à fonder

à perpétuité, pour le jour anniversaire de l'exécution du sieur des

Ferrières, un service solennel, avec une messe haute, à diacre et

sous-diacre, dans l'église de Notre-Dame de Mantes, pour le repos de

l'âme du défunt. Cette fondation et sa cause devaient être gravées

sur un marbre blanc placé sur un des piliers de la même église.

La fondation et le marbre ne furent point exécutés; les officiers

condamnés donnèrent une somme au chapitre et à la succession.

Cette condamnation n'était sans doute pas proportionnée au crime;

même dans notre siècle si ennemi des peines de sang, on trouvera

que la justice fut trop indulgente à l'égard de ses dépositaires

infidèles; mais la loi du talion eût-elle réparé ce qui était

irréparable? Le sang des juges prévaricateurs eût-il rendu la vie à

leur victime? Au lieu que le jugement qui les flétrissait, qui les

tuait, pour ainsi dire, civilement, dut faire une grande sensation,

et donner un enseignement salutaire.

LES DRAGONNADES.

La révocation de l'édit de Nantes, qui priva la France d'une partie

notable de son industrie, de sa richesse, et de ses bons citoyens,

fut non seulement une grande faute politique du règne de Louis XIV,

mais encore une exécrable violation de tous les droits; enfin, s'il

est permis de parler ainsi, ce fut une hydre de crimes par toutes les

horreurs qui en sortirent.

Cette révocation, arrachée à la vieillesse du grand roi, semble un

honteux anachronisme dans ce règne si resplendissant de toutes les

gloires; on croirait rétrograder jusqu'au moyen âge.

Le ministre Louvois, le jésuite Letellier, et madame de Maintenon,

furent les principaux artisans de cette déloyale mesure, et de

tout ce qui suivit. Comme le roi avait alors de fréquens accès

de dévotion, on tâchait, pour lui complaire, de convertir, par

argent, des protestans réformés. Il y avait à cet effet une caisse,

administrée par Pélisson, célèbre converti lui-même, qui apportait

le plus grand zèle à la conversion de ses anciens coreligionnaires.

Rien de plus ridicule que ces listes de convertis, présentées au roi,

avec le prix des conversions en marge; rien de plus illusoire aussi

que ces actes, arrachés par l'intérêt du moment ou par la crainte, et

rétractés presque aussitôt par ceux qui les avaient souscrits.

De cette caisse, comparée par les protestans à la boîte de Pandore,

sortirent presque tous les maux dont ils eurent à se plaindre. Il

est aisé de sentir que l'achat de ces prétendues conversions dans

la lie des calvinistes, les surprises, les fraudes pieuses qui

s'y mêlèrent, et tous les comptes exagérés rendus par des commis

infidèles, persuadèrent faussement au roi que les réformés n'étaient

plus attachés à leur religion, et que le moindre intérêt suffirait

pour les engager à en faire le sacrifice. Ce préjugé dicta presque

seul les lois atroces qui furent rendues contre ceux qui, après avoir

abjuré, retourneraient à leur ancien culte. De là aussi l'emploi des

soldats dans une entreprise qui n'aurait dû être que l'œuvre de la

persuasion, et non celle du sabre. Cette mission d'un nouveau genre

fut appelée la _mission bottée_, et comme on y employait plus de

dragons que d'autres troupes, ces expéditions avaient reçu le surnom

de _dragonnades_.

Les troubles des Cévennes furent un des résultats immédiats de toutes

ces mesures iniques. Les pasteurs protestans, forcés de fuir par la

rigueur des édits, et par la terreur des supplices, avaient dit à

leur troupeau: «L'esprit du Seigneur sera avec vous; il parlera par

la bouche des enfans et des femmes, plutôt que de vous abandonner.»

Du reste, il n'est pas étonnant que ces malheureux montagnards

fussent en proie à une exaspération frénétique. On abattait

leurs temples, on livrait leur pays à la licence des soldats, on

enlevait leurs enfans, on rasait les maisons de ceux qu'on appelait

opiniâtres; on faisait expirer sur la roue les plus zélés de

leurs pasteurs. Les montagnards forcèrent la maison d'un de leurs

persécuteurs, arrachèrent de ses mains quelques-uns de leurs enfans,

et l'égorgèrent. Poursuivis pour ce crime, ils se défendirent. Les

assassinats et les incendies remplirent d'épouvante tous les pays

qui environnent les montagnes. On fut obligé d'envoyer une armée et

des maréchaux de France pour soumettre ces rebelles.

Ces malheureux, attachés opiniâtrement à leur communion, formaient

dans les campagnes des assemblées qu'on appelait les _assemblées du

désert_, s'y réunissaient en plein jour dans toutes les provinces,

le plus souvent dans le voisinage des grandes villes. Les riches

négocians, les bourgeois d'une fortune aisée, les gentilshommes

considérés dans leurs provinces, venaient assidument à ces

assemblées, et y donnaient au peuple l'exemple de la ferveur. Des

vieillards accouraient de vingt, de trente lieues, pour jouir d'un

spectacle si consolant pour eux.

Il y avait une ordonnance qui taxait à une amende tous les habitans

d'un district où il y aurait eu des assemblées. On fit revivre en

Languedoc cette ordonnance presque tombée en désuétude; on commença

dans toutes les provinces protestantes à loger arbitrairement des

troupes, à enlever les enfans, à confisquer les biens, à condamner

aux galères, à mettre les ministres à mort. Les troupes furent

envoyées dans les bois pour disperser, par le fer et par le feu,

ces multitudes de femmes, de vieillards et de gens sans armes. Les

prisons de Grenoble, de Brest, de Montpellier, de Valence, de Die,

de Montélimart, de Nîmes, de Ferrières, de la tour de Lourdes,

d'Auch, de Saint-Hippolyte, d'Alais, regorgeaient de prétendus

nouveaux convertis. En Languedoc, dans la seule année 1746, il y

eut vingt-huit personnes de cette province conduites à la chaîne

des forçats. On vit à Toulouse trois frères d'une noble famille, et

dont l'aîné n'avait pas vingt-deux ans, dont la seule faute était

d'avoir brisé les portes de la prison où leur pasteur était enchaîné,

condamnés à mourir avec lui. On les vit monter ensemble sur un

échafaud dressé à côté de son gibet, et leurs têtes tomber tour à

tour sous le fer des bourreaux.

Un prédicant, nommé Marlié, fut pendu avec ses trois enfans,

convaincu d'avoir prêché sa religion et d'avoir fait convoquer

l'assemblée par ses fils. On fit feu sur plusieurs familles qui

allaient au prêche; on en tua dix-huit dans le diocèse d'Uzès: et

trois femmes enceintes étant du nombre des morts, on les éventra

pour tuer leurs enfans dans leurs entrailles. «Ces femmes étaient

dans leur tort, dit Voltaire en citant ce fait atroce, elles avaient

en effet désobéi aux édits; mais encore une fois les premiers

chrétiens ne désobéissaient-ils pas aux édits des empereurs, quand

ils prêchaient? Il faut absolument ou convenir que les juges romains

firent très-bien de pendre les chrétiens, ou dire que les juges

catholiques firent très-mal de pendre les protestans: car, et

protestans et premiers chrétiens étaient absolument dans les mêmes

termes.»

Bientôt on apprit qu'un des plus beaux exemples de la piété filiale,

s'était donné dans cette persécution même. Fabre, vieillard

protestant, avait été surpris dans une assemblée de sa communion; des

soldats le traînaient au tribunal où ses juges, résolus d'effrayer

le peuple, attendaient une victime; son fils qui fuyait de la même

assemblée, et qui déjà se trouvait hors d'atteinte, le voit entre

les mains des soldats; il accourt; ses instances et ses pleurs

réussissent à les émouvoir. Leur commisération lui permet de se

substituer au vieillard; et il est condamné par les juges au lent

et ignominieux supplice des galères. Après douze années, le bruit

de cette action se répand. Ce généreux dévouement est exposé sur

nos théâtres. Le fils Fabre, honoré par sa flétrissure même, vivait

dans une petite ville des Cévennes, délivré de ses chaînes, mais

encore sous le décret de sa condamnation. Il fut réhabilité aux

applaudissemens publics.

Nous sommes heureux de pouvoir terminer ce triste récit des

dragonnades par un trait aussi consolant de piété filiale.

LE MASQUE DE FER.

La raison d'état peut servir d'excuse, mais non de justification

aux crimes qu'elle a fait commettre. Souvent des innocens ont été

privés de leur liberté ou même de la vie, uniquement parce que leur

existence pouvait donner quelque inquiétude au souverain, ou parce

que leur nom pouvait servir de mot de ralliement à la révolte. Ces

victimes, immolées à la politique, semblent mériter le plus puissant

intérêt; et ceux qui les ont sacrifiées à ce qu'ils appellent la

raison d'état, n'en sont pas moins regardés comme des bourreaux.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 13 / 17 段