demanda, conjointement avec leur tuteur la réhabilitation, de la
mémoire de son mari, avec restitution des effets qu'on lui avait
enlevés, et confirmation des legs qui les concernaient dans le
testament de madame Mazel. Elle réclama de plus, de la part de
monsieur de Savonière, leur accusateur, cinquante mille livres de
dommages-intérêts pour ses enfans, vingt mille pour elle-même, et
le paiement de tous les dépens. L'arrêt du parlement, du 30 mars
1694, fit droit à cette requête, excepté pour ce qui concernait les
dommages-intérêts.
MADAME TIQUET, SES DÉSORDRES, SES CRIMES.
L'adultère ouvre la porte à une foule d'autres crimes. Chose étrange!
un sentiment aussi tendre que celui de l'amour finit quelquefois par
des atrocités. C'est que ce n'est jamais impunément que l'on foule
aux pieds les lois de la société, que l'on viole la foi jurée. Ces
réflexions rappellent naturellement l'exemple de la marquise de
Brinvilliers, qui, comme madame Tiquet, préluda aux crimes les plus
horribles par les désordres du libertinage.
Madame Tiquet, fille d'un riche libraire de Metz, nommé Carlier,
était douée d'une grande beauté et d'un esprit cultivé. Restée
orpheline à l'âge de quinze ans, elle se vit en possession d'un
demi-million, part qu'elle eut dans la riche succession de son père.
La fortune et la beauté de mademoiselle Carlier attirèrent un grand
nombre de prétendans à sa main. Ce fut M. Tiquet, conseiller au
parlement, qui l'emporta. La demoiselle se détermina en sa faveur, à
cause du rang qu'elle occuperait et de la richesse qu'elle supposait
à son futur. Les commencemens de ce mariage furent rians: un fils
et une fille, qui en furent les fruits, semblaient devoir resserrer
encore les liens qui unissaient les deux époux. Mais bientôt les
dépenses excessives de madame Tiquet obligèrent son mari, qui n'était
pas riche, à lui faire connaître le véritable état de sa fortune.
Dans le même temps, le sieur de Montgeorge, capitaine aux gardes, se
présenta chez madame Tiquet, et fit agréer très-aisément ses hommages
empressés. M. Tiquet devint jaloux et se fit haïr de sa femme. Un
époux jaloux et haï, un amant aimable et aimé, ont bientôt fait du
chemin en sens inverse dans le cœur d'une femme. Au reste, madame
Tiquet, par un effet de sa complexion, se livrait à des désordres
secrets dans lesquels elle admettait souvent pour complices les
sujets du plus bas étage. Elle gardait néanmoins de certains dehors,
et savait si bien se composer, qu'elle était admise dans les
meilleures sociétés, dont elle faisait l'agrément.
Cependant la fortune de M. Tiquet était très-dérangée. Ses créanciers
le poursuivaient; sa femme obtint sa séparation de biens au Châtelet.
Elle avait deux griefs contre son mari: le premier, d'avoir été
trompée sur sa fortune; le second, d'être contrainte dans ses
plaisirs, et tourmentée par la jalousie de son argus, qui épiait
toutes ses démarches.
De telles dispositions la conduisirent bientôt au désir de se
défaire de ce mari importun; elle s'adresse à un scélérat, Auguste
Cattelain, qui servait les étrangers arrivant à Paris; lui donne une
grosse somme, et lui en promet davantage s'il parvient à assassiner
M. Tiquet. Elle gagne aussi son portier par les mêmes moyens,
et l'associe à cet horrible complot: heureusement les assassins
manquèrent leur coup.
Cette entreprise ayant échoué, madame Tiquet témoigna qu'elle avait
changé de dessein, et recommanda le secret à ses deux complices.
M. Tiquet, qui soupçonnait le portier de favoriser le sieur de
Montgeorge, chassa ce domestique, et garda lui-même la clef de sa
maison. Quand il sortait sur le soir, pour rentrer fort tard, il
emportait la clef, et, quand il se couchait, il la mettait sous son
chevet. Les deux époux avaient chacun leur appartement, et ils ne se
voyaient qu'à table. Ils vécurent ainsi trois ans, dans une mutuelle
froideur et dans un morne silence.
Ce fut dans cet intervalle de temps qu'elle donna ordre au valet de
chambre de son mari de lui porter un bouillon qui était empoisonné;
et, comme ce valet de chambre avait découvert le crime, il affecta
de faire un faux pas et de laisser tomber le bouillon, et demanda
incontinent son congé; mais quand il fut sorti, il révéla ce mystère
d'iniquité.
Ce second essai n'ayant pas mieux réussi que le premier, madame
Tiquet revint à son ancien projet d'assassinat. Elle ne s'en ouvrit
qu'à son portier, qui se chargea de trouver des gens d'exécution. Un
jour, elle entra tout émue chez madame la comtesse d'Aunay, où se
réunissait une société brillante. On lui demanda ce qu'elle avait:
«Je viens, dit-elle, de passer deux heures avec le diable.--Vous avez
eu là une vilaine compagnie, répondit la comtesse d'Aunay.--Quand je
dis, répliqua madame Tiquet, que j'ai vu le diable, je veux dire
une devineresse fameuse qui prédit l'avenir.--Que vous a-t-elle donc
prédit? demanda la comtesse d'Aunay.--Rien que de flatteur, dit
madame Tiquet. Elle m'a assuré que dans deux mois je serais au-dessus
de mes ennemis et hors d'état de craindre leur malice, et que je
serais parfaitement heureuse. Vous voyez bien, madame, que je ne dois
pas compter là-dessus, puisque je ne serai jamais tranquille pendant
la vie de M. Tiquet, qui se porte trop bien pour que je compte sur un
si prompt dénoûment.»
Ce jour-là même, M. Tiquet rentra fort tard chez lui; on entendit
tirer plusieurs coups de pistolet; les domestiques accoururent et
trouvèrent leur maître baigné dans son sang. Toutefois ses blessures
n'étaient ni mortelles ni graves; il ne voulut pas qu'on le fît
entrer chez lui, et, par son ordre, on le conduisit chez une personne
du voisinage. Quelques instans après, madame Tiquet s'y étant
présentée, son mari refusa de la voir. Le commissaire du quartier
étant venu pour recevoir la plainte de M. Tiquet, et lui demandant
quels étaient ses ennemis, le blessé lui répondit qu'il n'en avait
point d'autres que sa femme. Cette réponse confirma les soupçons qui
dès l'abord avaient plané sur elle. Cependant madame Tiquet montrait
toujours la même force d'esprit, au milieu des accusations dont
elle était l'objet; elle ne se déconcertait point, et conservait
tous les dehors imposans de l'innocence. On lui conseilla de fuir,
mais elle ne voulut jamais y consentir, croyant qu'elle saurait
bien fasciner la justice. Mais Auguste Cattelain vint déclarer de
lui-même en justice que, trois ans auparavant, madame Tiquet lui
avait donné de l'argent pour assassiner son mari, et que le portier
était du complot. Il n'y eut point assez de preuves pour convaincre
madame Tiquet du dernier assassinat; mais on en trouva assez pour la
déclarer coupable de la machination du premier, et la condamner à une
peine capitale.
C'est sur ce fondement que les juges du Châtelet condamnèrent le 3
juin 1699 madame Tiquet à avoir la tête tranchée. Le portier fut
condamné à être pendu.
Auguste Cattelain fut dans la suite condamné aux galères
perpétuelles.
M. Tiquet, guéri de ses blessures, alla à Versailles, accompagné de
ses deux enfans, se jeter aux pieds du roi pour demander la grâce
de sa femme; mais le monarque fut inflexible. Le frère de madame
Tiquet, capitaine aux gardes, et le sieur de Montgeorge, firent
jouer tous les ressorts à la cour pour toucher la clémence royale.
Le roi aurait pu sans doute céder à toutes ces instances; mais
l'archevêque de Paris s'y opposa, alléguant que la sûreté de la vie
des maris dépendait de la punition de madame Tiquet; que le grand
pénitencier avait les oreilles rebattues des confessions de femmes
qui s'accusaient d'avoir attenté à la vie de leurs maris. Cette
remontrance détermina le roi à laisser faire un grand exemple à la
justice.
Madame Tiquet était dans la force de l'âge: elle avait quarante-deux
ans. Le lendemain de la Fête-Dieu, on la conduisit à la chambre de
la question; on lui lut son arrêt, qu'elle entendit sans sourciller.
Elle refusa d'abord d'avouer son crime, et fut soumise à la question;
mais après le premier pot d'eau, faisant réflexion que sa fermeté
ne lui servirait de rien, elle avoua tout; et sur ce qu'il lui fut
demandé si M. de Montgeorge n'avait point eu part à son crime, elle
s'écria: «_Ah! je n'ai eu garde de lui en faire confidence, j'aurais
perdu son estime sans ressource!_»
Son interrogatoire achevé, le curé de Saint-Sulpice s'approcha d'elle
et la disposa à mourir. Elle fut mise dans la charrette, ainsi que
son portier: là ils se demandèrent pardon l'un à l'autre. Le portier
fut exécuté le premier; son tour arrivé, quand elle fut montée sur
l'échafaud, elle baisa le billot, accommoda elle-même ses cheveux,
et présenta son cou au bourreau. Celui-ci était si troublé, qu'il ne
put lui abattre la tête qu'au troisième coup. On laissa quelque temps
cette tête sur l'échafaud, pour que ce spectacle imprimât dans les
esprits une terreur salutaire.
JUGES DE MANTES PUNIS COMME PRÉVARICATEURS.
Il n'est peut-être pas de crime plus préjudiciable à la société que
celui de la prévarication des juges. On se défie d'un voleur, d'un
assassin; mais on se confie aveuglément au magistrat armé du glaive
de la loi pour la défense des citoyens. S'il vient à prévariquer,
c'est un attentat pire même que celui d'une sentinelle qui égorgerait
ceux qu'elle est chargée de garder et de protéger. Aussi le roi
Cambyse fit-il écorcher tout vif un juge prévaricateur, et couvrir de
sa peau le siége de son fils, qui lui succédait dans sa charge, afin
qu'ayant toujours présent le supplice de son père, il ne fût jamais
tenté d'imiter son exemple.
Charles Goubert des Ferrières, gentilhomme d'ancienne noblesse,
avait exercé pendant plusieurs années la charge de garde de la
manche du roi. Il était seigneur des Ferrières, de la paroisse de
Saint-Chéron, et d'une partie de celle de Villeneuve. Ce gentilhomme
avait été souvent l'arbitre des différends du point d'honneur parmi
ses égaux. Du reste, sa conduite, ou du moins sa réputation, n'était
pas sans reproche.
Il avait un fils, Claude de Saint-Chéron, et deux filles, Geneviève
et Catherine. Ce fils et Geneviève, sa fille aînée, furent accusés
d'un commerce incestueux. Geneviève se déroba aux recherches de la
justice, mais Saint-Chéron fut arrêté. Le sieur Bourret, procureur du
roi de la maréchaussée de Mantes, l'accusa en outre d'avoir enlevé
sa cousine germaine, d'en avoir eu des enfans qu'il avait fait
disparaître, et d'avoir commis plusieurs vols faits dans le pays. Le
père fut aussi accusé de vol; mais, en sa qualité de gentilhomme,
il déclina la juridiction de la maréchaussée, et obtint sa liberté,
moyennant un plus ample informé, pendant trois mois.
Quant au fils, ayant été condamné aux galères perpétuelles, il
sollicita une commutation de peine, et obtint le bannissement à
perpétuité. Il prit alors du service; mais étant revenu chez son
père pendant la paix, il y fut arrêté pour avoir violé son ban, et
il fut pendu le 10 septembre 1698, ensuite exposé à la porte de la
maison paternelle, attaché à un arbre.
La justice s'empara aussi de la terre de Saint-Chéron pour le
paiement d'une amende de mille livres qui faisait partie de sa
sentence de condamnation. Le père, n'étant point tenu d'acquitter les
dettes de son fils, appela de cette saisie arbitraire au parlement.
Cet appel irrita les juges de Mantes; ils reprirent, sur de nouvelles
charges, le procès intenté précédemment contre ce gentilhomme.
Goubert des Ferrières se rendit de nouveau appelant, et prit à partie
le procureur du roi, le greffier, le prevôt et l'assesseur.
Ses accusateurs, qui étaient en même temps juges et parties, n'eurent
aucun égard à cet appel. Ils firent décréter des Ferrières; on vint
l'arrêter dans son château, et, sans pitié pour l'âge de cet homme
plus qu'octogénaire, on le traîna dans un cachot avec la dernière
barbarie.
Cependant le parlement rendit un arrêt par lequel il mandait à sa
barre les juges avec les informations du procès. Mais, au lieu
d'obéir à cette injonction, le procureur du roi de la maréchaussée
de Mantes changea de tribunal et passa au grand conseil, où, sur une
simple requête, il obtint un arrêt qui l'autorisait à poursuivre
le procès, sauf à l'accusé à se pourvoir par les voies de droit.
On déroba la connaissance de cet arrêt à l'accusé, et la procédure
fut continuée. Quand l'instruction fut terminée, le procureur du
roi, qui était le plus acharné des accusateurs de des Ferrières,
signifia ledit arrêt au procureur au parlement. Celui-ci présenta
une requête au grand conseil, qui renvoya l'affaire à l'audience
à Mantes. Le sieur Petit fut nommé rapporteur. On n'appela pas le
lieutenant-général, dont on redoutait les lumières et la droiture. On
se hâta pour le jugement, de peur que l'ordre de surseoir n'arriva
de Paris avant que l'affaire ne fût consommée. Des Ferrières fut
donc jugé sur-le-champ à être pendu à la place du marché, pour vols
et autres cas mentionnés dans l'arrêt. Cette sentence inique fut
exécutée en toute diligence et avec des circonstances révoltantes.
Or, voici sommairement l'origine de toutes ces procédures, tant
contre le fils que contre le père. La cupidité des juges fut
l'unique mobile de leur acharnement et la cause de leur crime.
Les terres du malheureux des Ferrières étaient à la bienséance de
plusieurs officiers de la maréchaussée qui espéraient s'en rendre
adjudicataires.
Après l'horrible supplice de son père, Catherine Goubert des
Ferrières, demoiselle vertueuse et d'une conduite irréprochable,
se fit un devoir de laver et de venger la mémoire de l'auteur de
ses jours. Elle se pourvut au conseil d'état, demanda des juges, et
attaqua ceux du tribunal de Mantes, suppliant le roi de statuer selon
sa volonté, pour la peine due à la prévarication de ces magistrats,
qui était évidente. Le roi, frappé de la teneur de la requête, et
indigné que de semblables griefs pussent être articulés contre des
organes de la justice, chargea le chancelier Boucherat de l'examen de
cette affaire. Le chancelier seconda avec zèle les vues équitables du
monarque. Des conseillers d'état distingués par leurs connaissances
et leur probité eurent mission d'instruire; et sur leur rapport, tous
les juges de Mantes, qui avaient condamné des Ferrières, furent
arrêtés et conduits à Versailles. Une heure après leur arrivée, le
chancelier les fit amener en sa présence, et les traita avec rudesse
et indignation, surtout le procureur du roi, qu'il appela fripon et
prévaricateur. Le chancelier donna ensuite l'ordre de conduire cet
indigne magistrat au cachot, dans la conciergerie du palais.
Le roi renvoya l'examen de l'affaire aux requêtes de l'hôtel, fit
expédier des lettres de révision, et donna l'ordre de juger en
dernier ressort. Le procureur-général de la chambre et le rapporteur
s'étant transportés à Mantes, pour les informations nécessaires, et
l'instruction étant aussi complète que possible, intervint l'arrêt
définitif du 1er septembre 1699, qui déclarait les juges de Mantes
atteints et convaincus de prévarication; et condamnait en conséquence
le procureur du roi, le prevôt, et l'assesseur, à être bannis pour
cinq ans de la ville, bailliage et ressort de Mantes. Le même arrêt
bannissait à perpétuité du royaume le greffier de la maréchaussée,
et prononçait d'autres condamnations contre des subalternes. En
outre, les condamnés devaient remettre incessamment à Saint-Chéron
les meubles enlevés par eux; et ils étaient solidairement tenus à
vingt mille livres de réparation civile, en tous dépens, et à fonder
à perpétuité, pour le jour anniversaire de l'exécution du sieur des
Ferrières, un service solennel, avec une messe haute, à diacre et
sous-diacre, dans l'église de Notre-Dame de Mantes, pour le repos de
l'âme du défunt. Cette fondation et sa cause devaient être gravées
sur un marbre blanc placé sur un des piliers de la même église.
La fondation et le marbre ne furent point exécutés; les officiers
condamnés donnèrent une somme au chapitre et à la succession.
Cette condamnation n'était sans doute pas proportionnée au crime;
même dans notre siècle si ennemi des peines de sang, on trouvera
que la justice fut trop indulgente à l'égard de ses dépositaires
infidèles; mais la loi du talion eût-elle réparé ce qui était
irréparable? Le sang des juges prévaricateurs eût-il rendu la vie à
leur victime? Au lieu que le jugement qui les flétrissait, qui les
tuait, pour ainsi dire, civilement, dut faire une grande sensation,
et donner un enseignement salutaire.
LES DRAGONNADES.
La révocation de l'édit de Nantes, qui priva la France d'une partie
notable de son industrie, de sa richesse, et de ses bons citoyens,
fut non seulement une grande faute politique du règne de Louis XIV,
mais encore une exécrable violation de tous les droits; enfin, s'il
est permis de parler ainsi, ce fut une hydre de crimes par toutes les
horreurs qui en sortirent.
Cette révocation, arrachée à la vieillesse du grand roi, semble un
honteux anachronisme dans ce règne si resplendissant de toutes les
gloires; on croirait rétrograder jusqu'au moyen âge.
Le ministre Louvois, le jésuite Letellier, et madame de Maintenon,
furent les principaux artisans de cette déloyale mesure, et de
tout ce qui suivit. Comme le roi avait alors de fréquens accès
de dévotion, on tâchait, pour lui complaire, de convertir, par
argent, des protestans réformés. Il y avait à cet effet une caisse,
administrée par Pélisson, célèbre converti lui-même, qui apportait
le plus grand zèle à la conversion de ses anciens coreligionnaires.
Rien de plus ridicule que ces listes de convertis, présentées au roi,
avec le prix des conversions en marge; rien de plus illusoire aussi
que ces actes, arrachés par l'intérêt du moment ou par la crainte, et
rétractés presque aussitôt par ceux qui les avaient souscrits.
De cette caisse, comparée par les protestans à la boîte de Pandore,
sortirent presque tous les maux dont ils eurent à se plaindre. Il
est aisé de sentir que l'achat de ces prétendues conversions dans
la lie des calvinistes, les surprises, les fraudes pieuses qui
s'y mêlèrent, et tous les comptes exagérés rendus par des commis
infidèles, persuadèrent faussement au roi que les réformés n'étaient
plus attachés à leur religion, et que le moindre intérêt suffirait
pour les engager à en faire le sacrifice. Ce préjugé dicta presque
seul les lois atroces qui furent rendues contre ceux qui, après avoir
abjuré, retourneraient à leur ancien culte. De là aussi l'emploi des
soldats dans une entreprise qui n'aurait dû être que l'œuvre de la
persuasion, et non celle du sabre. Cette mission d'un nouveau genre
fut appelée la _mission bottée_, et comme on y employait plus de
dragons que d'autres troupes, ces expéditions avaient reçu le surnom
de _dragonnades_.
Les troubles des Cévennes furent un des résultats immédiats de toutes
ces mesures iniques. Les pasteurs protestans, forcés de fuir par la
rigueur des édits, et par la terreur des supplices, avaient dit à
leur troupeau: «L'esprit du Seigneur sera avec vous; il parlera par
la bouche des enfans et des femmes, plutôt que de vous abandonner.»
Du reste, il n'est pas étonnant que ces malheureux montagnards
fussent en proie à une exaspération frénétique. On abattait
leurs temples, on livrait leur pays à la licence des soldats, on
enlevait leurs enfans, on rasait les maisons de ceux qu'on appelait
opiniâtres; on faisait expirer sur la roue les plus zélés de
leurs pasteurs. Les montagnards forcèrent la maison d'un de leurs
persécuteurs, arrachèrent de ses mains quelques-uns de leurs enfans,
et l'égorgèrent. Poursuivis pour ce crime, ils se défendirent. Les
assassinats et les incendies remplirent d'épouvante tous les pays
qui environnent les montagnes. On fut obligé d'envoyer une armée et
des maréchaux de France pour soumettre ces rebelles.
Ces malheureux, attachés opiniâtrement à leur communion, formaient
dans les campagnes des assemblées qu'on appelait les _assemblées du
désert_, s'y réunissaient en plein jour dans toutes les provinces,
le plus souvent dans le voisinage des grandes villes. Les riches
négocians, les bourgeois d'une fortune aisée, les gentilshommes
considérés dans leurs provinces, venaient assidument à ces
assemblées, et y donnaient au peuple l'exemple de la ferveur. Des
vieillards accouraient de vingt, de trente lieues, pour jouir d'un
spectacle si consolant pour eux.
Il y avait une ordonnance qui taxait à une amende tous les habitans
d'un district où il y aurait eu des assemblées. On fit revivre en
Languedoc cette ordonnance presque tombée en désuétude; on commença
dans toutes les provinces protestantes à loger arbitrairement des
troupes, à enlever les enfans, à confisquer les biens, à condamner
aux galères, à mettre les ministres à mort. Les troupes furent
envoyées dans les bois pour disperser, par le fer et par le feu,
ces multitudes de femmes, de vieillards et de gens sans armes. Les
prisons de Grenoble, de Brest, de Montpellier, de Valence, de Die,
de Montélimart, de Nîmes, de Ferrières, de la tour de Lourdes,
d'Auch, de Saint-Hippolyte, d'Alais, regorgeaient de prétendus
nouveaux convertis. En Languedoc, dans la seule année 1746, il y
eut vingt-huit personnes de cette province conduites à la chaîne
des forçats. On vit à Toulouse trois frères d'une noble famille, et
dont l'aîné n'avait pas vingt-deux ans, dont la seule faute était
d'avoir brisé les portes de la prison où leur pasteur était enchaîné,
condamnés à mourir avec lui. On les vit monter ensemble sur un
échafaud dressé à côté de son gibet, et leurs têtes tomber tour à
tour sous le fer des bourreaux.
Un prédicant, nommé Marlié, fut pendu avec ses trois enfans,
convaincu d'avoir prêché sa religion et d'avoir fait convoquer
l'assemblée par ses fils. On fit feu sur plusieurs familles qui
allaient au prêche; on en tua dix-huit dans le diocèse d'Uzès: et
trois femmes enceintes étant du nombre des morts, on les éventra
pour tuer leurs enfans dans leurs entrailles. «Ces femmes étaient
dans leur tort, dit Voltaire en citant ce fait atroce, elles avaient
en effet désobéi aux édits; mais encore une fois les premiers
chrétiens ne désobéissaient-ils pas aux édits des empereurs, quand
ils prêchaient? Il faut absolument ou convenir que les juges romains
firent très-bien de pendre les chrétiens, ou dire que les juges
catholiques firent très-mal de pendre les protestans: car, et
protestans et premiers chrétiens étaient absolument dans les mêmes
termes.»
Bientôt on apprit qu'un des plus beaux exemples de la piété filiale,
s'était donné dans cette persécution même. Fabre, vieillard
protestant, avait été surpris dans une assemblée de sa communion; des
soldats le traînaient au tribunal où ses juges, résolus d'effrayer
le peuple, attendaient une victime; son fils qui fuyait de la même
assemblée, et qui déjà se trouvait hors d'atteinte, le voit entre
les mains des soldats; il accourt; ses instances et ses pleurs
réussissent à les émouvoir. Leur commisération lui permet de se
substituer au vieillard; et il est condamné par les juges au lent
et ignominieux supplice des galères. Après douze années, le bruit
de cette action se répand. Ce généreux dévouement est exposé sur
nos théâtres. Le fils Fabre, honoré par sa flétrissure même, vivait
dans une petite ville des Cévennes, délivré de ses chaînes, mais
encore sous le décret de sa condamnation. Il fut réhabilité aux
applaudissemens publics.
Nous sommes heureux de pouvoir terminer ce triste récit des
dragonnades par un trait aussi consolant de piété filiale.
LE MASQUE DE FER.
La raison d'état peut servir d'excuse, mais non de justification
aux crimes qu'elle a fait commettre. Souvent des innocens ont été
privés de leur liberté ou même de la vie, uniquement parce que leur
existence pouvait donner quelque inquiétude au souverain, ou parce
que leur nom pouvait servir de mot de ralliement à la révolte. Ces
victimes, immolées à la politique, semblent mériter le plus puissant
intérêt; et ceux qui les ont sacrifiées à ce qu'ils appellent la
raison d'état, n'en sont pas moins regardés comme des bourreaux.