La justice se transporta aussitôt sur les lieux, bien convaincue

d'avance que le vol n'avait pu être fait que par des personnes de la

maison. On fit donc perquisition dans tous les appartemens; le sieur

et la dame d'Anglade demandent qu'on commence par leur local.

Le lieutenant-criminel est conduit par eux dans tous les lieux qu'ils

occupent; coffres, cabinets, tiroirs, lits, paillasses, matelas, tout

est fouillé avec le plus grand soin; on ne trouve rien.

On monte au grenier. Madame d'Anglade témoigne qu'elle a une

défaillance qui l'empêche d'y monter. On trouve, dans un vieux coffre

plein de hardes et de linge, un rouleau de soixante-dix louis au

cordon, enveloppé dans un papier imprimé, contenant une généalogie

que le comte dit être la sienne. Cette découverte fixe les soupçons

sur le sieur d'Anglade et sa femme. On descend ensuite dans la salle

où couchaient l'aumônier, le page, et le valet de chambre; et les

préventions défavorables aux deux époux s'accrurent encore, en ce

que la dame d'Anglade fit remarquer au lieutenant-criminel qu'on

avait trouvé la porte de cette salle tirée et non fermée; qu'il

fallait s'attacher au valet de chambre, et qu'on pourrait trouver là

quelque chose. Ces préventions se changèrent en indices certains,

après qu'on eut trouvé dans un coin de cette salle cinq sacs de

mille livres chacun, et un où il manquait à cette somme deux cent

dix-neuf livres dix-neuf sous. On ne visita pas les autres pièces

de l'appartement du comte; et pourtant on devait naturellement

soupçonner les domestiques, quoique le comte répondît de ses gens.

Alors le juge, prévenu, s'adressant au sieur d'Anglade, lui dit: «Ou

vous, ou moi, avons commis ce vol.» Il ordonna, à la réquisition du

comte, qu'il serait informé contre les deux époux, et qu'ils seraient

constitués prisonniers. Le mari est conduit au Châtelet, la femme au

Fort-l'Évêque; ils y sont écroués et enfermés dans des cachots, au

secret, et le scellé est apposé sur leurs effets.

Le sieur et la dame d'Anglade sont accusés de vol avec effraction.

Lors de l'enquête, les indices furent fortifiés par une foule

d'étranges dépositions. Un témoin dit que l'accusé était un joueur;

un autre, qu'il avait demeuré dans une maison où on avait volé de la

vaisselle d'argent. D'autres déposaient qu'ils avaient ouï dire que

d'Anglade avait volé une pièce de ruban; on confondit, dans ce qu'on

avait dit contre lui, la raillerie avec le sérieux. Le 25 octobre

1687, le jugement de compétence rendu par le lieutenant-criminel, et

portant que le vol avait été fait avec effraction, fut cassé par le

grand conseil. D'Anglade interjeta appel de la procédure, et prit

le lieutenant-criminel à partie; mais par arrêt du parlement, du 13

décembre, le procès fut renvoyé devant ce magistrat, qui, ayant été

pris à partie par l'accusé, s'en vengea cruellement, en se livrant

sans réserve à d'injustes préventions. D'Anglade fut condamné, le

19 janvier 1688, à la question ordinaire et extraordinaire, et,

quoiqu'il n'eût rien avoué, le 16 février suivant il fut condamné à

neuf années de galères, et sa femme bannie de Paris, pendant le même

espace de temps, avec restitutions, dommages et dépens.

Il faut remarquer que le sieur d'Anglade et sa femme ne sont pas

déclarés atteints et convaincus d'avoir fait le vol; ce qui eût

entraîné une peine capitale à cette époque; mais ils étaient victimes

d'apparences trompeuses, de conjectures hasardées, de préventions

passionnées.

Le sieur d'Anglade, d'une complexion extrêmement faible, tomba malade

dans son cachot, et était encore bien souffrant lors du départ de

la chaîne. On reproche au comte de Montgommery d'avoir sollicité

vivement le départ de d'Anglade, quoiqu'il fût encore loin d'être

guéri, et de l'avoir attendu sur le chemin pour se repaître du

cruel spectacle de l'état de souffrance du malheureux condamné.

Arrivé à Marseille, d'Anglade fut transporté sans retard à l'hôpital

des forçats. Sa santé paraissait irrémédiable; ses chagrins, les

souffrances de la route avaient épuisé toutes ses forces. Il mourut

le 4 mars 1689, à Marseille, quatre mois après son arrivée.

Le sort de la dame d'Anglade n'était pas moins affreux. Renfermée

avec sa fille, âgée de cinq ans, dans un cachot obscur, humide,

infect; manquant des choses les plus nécessaires à la vie, ce fut

comme par miracle qu'elle put survivre à ses peines physiques et

morales. L'espoir de justifier un jour la mémoire de son mari, et

de se justifier elle-même, ranimait chaque jour son courage prêt à

faillir.

Cependant, pour l'honneur de l'innocence, le ciel ménageait la

découverte, bien tardive sans doute, des véritables auteurs du crime.

Il courut dans le monde des lettres anonymes, où celui qui les avait

écrites disait qu'allant s'enfermer dans un cloître, il se croyait

obligé, pour la décharge de sa conscience, d'apprendre que le sieur

d'Anglade était innocent du vol dont il avait été accusé; que les

auteurs du crime étaient Vincent, dit Belestre, fils d'un tanneur du

Mans, et un prêtre appelé Gagnard, aussi du Mans, aumônier du comte

de Montgommery; et qu'une femme, nommée de la Comble, donnerait

là-dessus des renseignemens positifs.

Ces lettres anonymes provoquèrent des informations sur la vie et

les mœurs de Belestre et de Gagnard, qui avait quitté la maison

du comte. On sut que Belestre, complice d'un assassinat dans sa

jeunesse, s'était fait soldat; qu'il avait déserté pour avoir tué un

sergent; qu'étant de retour dans son pays, il avait toujours mené

une vie errante et vagabonde; qu'il avait des liaisons très-intimes

avec Gagnard; qu'enfin il avait changé tout-à-coup de fortune et

avait acheté une terre de neuf à dix mille livres, auprès du Mans.

Quant à Gagnard, on apprit qu'il était né dans le sein de la misère;

qu'il était fils d'un geôlier de la prison du Mans; que, depuis

qu'il n'était plus chez le comte de Montgommery, il vivait dans

l'abondance, faisant une dépense excessive, et entretenait une fille.

Bientôt ces deux hommes furent arrêtés, Gagnard pour avoir été

présent au meurtre d'un homme, et Belestre pour un vol fait à un

marchand. Parmi les témoins qui furent entendus, la femme de la

Comble déposa, entre autres choses, des circonstances précises du

vol commis par Belestre et Gagnard chez le comte de Montgommery. Les

preuves que l'on réunit rendirent la culpabilité de ces scélérats

évidente, pleine et entière. Pendant l'instruction de leur procès,

la demoiselle d'Anglade, sous l'autorité d'un tuteur, intervint, et

demanda que les deux accusés fussent déclarés coupables du vol fait

chez le comte de Montgommery, et que la mémoire de son père et de

sa mère fût justifiée. La procédure apprit que Belestre était voleur

de grands chemins, et que c'était lui qui avait fabriqué les fausses

clefs qui avaient servi à faire le vol du comte de Montgommery.

Les faits étaient positifs et précis, les témoins nombreux et dignes

de foi par leur accord, les dépositions accablantes. La potence

termina le sort de ces deux scélérats. Belestre souffrit la question

sans rien avouer; Gagnard ne fut pas si ferme, il confessa le crime,

et Belestre l'avoua avant d'être exécuté.

Comme on ne pouvait plus douter de l'innocence des deux époux

d'Anglade, le conseil du roi donna des lettres de révision que

le parlement retint. La dame d'Anglade forma une demande de

dommages-intérêts contre le sieur de Montgommery. Il y eut de longues

plaidoiries de part et d'autre. Le comte taxait d'injuste et de

non-recevable la demande de l'infortunée: c'est ce qui excitait

l'indignation du public, qui avait pris parti pour les innocens

condamnés.

Enfin, le 17 juin 1693, le parlement rendit un arrêt qui

réhabilitait pleinement la mémoire des deux époux, et qui satisfit

aussi pleinement que possible à ce que voulaient la justice et

l'humanité.

ASSASSINAT DE M. DE RIANCOURT.

Le 5 octobre 1697, entre sept et huit heures du soir, le sieur de

Riancourt, retiré depuis quelques jours dans sa maison de campagne,

étant à table avec sa femme dans sa cuisine, fut atteint d'un coup

d'arme à feu chargé de trois balles, qui avait été tiré par une

fenêtre dont quatre vitres cassées étaient couvertes d'un morceau de

tapisserie fendu de manière à donner passage au canon de l'arme.

Ce coup de feu jeta l'effroi dans la maison. Deux domestiques,

épouvantés, s'enfuirent. La servante se mit en devoir d'assister sa

maîtresse pour donner du secours à M. de Riancourt, pensant qu'il

n'était tombé qu'en faiblesse. Cependant le sang qui sortait en

abondance de sa bouche et de ses blessures était d'un sinistre

présage. En effet, il ne prononça que ces mots: «_Ah! mon Dieu,

qu'est ceci? Nous sommes perdus!_» et il rendit le dernier soupir.

Le lendemain du crime, le bailli de Jouars se transporta sur les

lieux, dressa procès-verbal, apposa le scellé, interrogea les

domestiques et d'autres témoins, et quelques jours après reçut la

plainte de la veuve, sur laquelle il décréta de prise de corps deux

quidams dont on désignait le visage, la taille et les habits.

Le 20 novembre, le sieur de Riancourt-Duplessis, frère du défunt,

prévenu qu'il était soupçonné d'être l'auteur de l'assassinat,

se pourvut devant le parlement de Paris, et rejeta l'accusation

dirigée contre lui sur la veuve de son frère et sur le chevalier

de Mouchy, qui furent décrétés de prise de corps. La veuve se

constitua prisonnière, et, après diverses procédures devant plusieurs

tribunaux, elle fut déclarée accusatrice et mise en liberté. En

sa qualité d'accusatrice, elle continua l'instruction contre son

beau-frère et les autres accusés. Mais au bout de quelque temps,

plusieurs officiers de la ville de Montmédy ayant présenté au roi

un placet dans lequel ils attestaient que le 5 octobre, jour de

l'assassinat, le sieur de Riancourt-Duplessis n'était point sorti de

la ville, et qu'ainsi il était injustement accusé d'avoir commis un

crime à cinquante lieues de Montmédy, le grand conseil renvoya absous

le sieur de Riancourt-Duplessis, et ordonna un plus ample informé

contre Mouchy.

Depuis cet arrêt, rendu le 25 septembre 1700, la veuve Riancourt, qui

était restée accusatrice, ne fit aucune diligence.

Justement offensé du long silence de la veuve, le sieur de Riancourt

se porta accusateur contre Mouchy et ses complices, et se fit

autoriser à informer contre eux.

Quel pouvait être l'auteur du meurtre de M. de Riancourt? Ce

ne pouvait être son frère, le fait était bien constaté. On ne

connaissait à M. de Riancourt qu'un seul ennemi personnel, et cet

ennemi était l'intime ami, l'amant de sa femme; enfin c'était ce

Mouchy qui avait été décrété de prise de corps avec la veuve, mais

qui avait pris la fuite. M. de Riancourt, offensé de la liaison trop

familière qui s'était établie entre sa femme et lui, lui avait

interdit la porte de sa maison. Des témoins ont attesté la conduite

scandaleuse de la dame de Riancourt avec ce Mouchy, et l'autorité

dont celui-ci s'était emparé dans la maison. D'autres circonstances

venaient encore accuser cet homme. On avait vu Mouchy rôder, quelques

jours avant l'assassinat, aux environs de la maison de M. de

Riancourt; une gâche avait été enlevée dans l'intérieur de la maison;

une porte laissée ouverte ou mal fermée pour faciliter l'entrée ou la

sortie de l'assassin.

Ce qui donnait aussi quelque force aux soupçons de complicité qui

planaient sur la veuve, c'était le lieu de la cuisine, où le défunt

n'avait jamais mangé depuis trois ans; c'était aussi un souper

de cérémonie qui devait avoir lieu ce soir-là, et qui avait été

contremandé. C'était encore son silence à l'égard de Mouchy, depuis

qu'elle était restée accusatrice.

On pouvait encore puiser dans la vie antérieure de Mouchy de bien

fortes preuves contre lui. Il avait déjà été condamné à être rompu

vif pour vols et pour assassinat. Tel était l'homme que madame de

Riancourt avait choisi pour son favori.

Après plusieurs plaidoiries contradictoires, le grand conseil ordonna

que la dame de Riancourt, qui venait de se marier en secondes noces,

serait tenue de faire de nouvelles poursuites contre Mouchy, et d'en

rendre compte au procureur-général. Du reste, le beau-frère et la

belle-sœur furent mis hors de cour.

Plus de quinze ans après cet arrêt, il ne s'était présenté aucun

incident, soit que Mouchy fût mort, soit qu'il fût resté dans les

pays étrangers. Il est probable qu'alors on abandonna l'accusation.

On a lieu d'être surpris que le grand-conseil eût confié la poursuite

à la veuve. Dès que le meurtrier indiqué était accusé d'être son

amant, pouvait-on croire qu'elle poursuivrait le coupable avec toute

la vigueur d'une femme vertueuse?

Cette affaire criminelle, extrêmement singulière, fut aussi

singulièrement jugée. Elle est propre néanmoins à donner une grande

leçon. Sans ses liaisons adultères avec Mouchy, madame de Riancourt

n'aurait pas été accusée de complicité avec l'assassin, et peut-être

le meurtre n'eût-il pas eu lieu. La conclusion morale est facile à

tirer.

ASSASSINAT DE LA DAME MAZEL. SUPPLICE D'UN INNOCENT PRIS POUR LE

MEURTRIER; SA RÉHABILITATION; JUGEMENT ET AVEUX DU VRAI COUPABLE.

Quand on se représente un malheureux, accusé d'un grand crime, et

condamné à une peine horrible, sur des indices sinon légers, mais qui

semblent ne pas équivaloir à des preuves claires et irrésistibles,

on éprouve un sentiment de compassion pénible; on blâme secrètement

la sévérité des magistrats; on déplore, au nom de l'humanité, la

rigoureuse nécessité qui leur a confié le glaive de la justice

pour le repos de l'ordre social. Mais si cet homme, mort dans les

tortures, vient à être reconnu innocent; si son innocence est

proclamée par les aveux de l'auteur même du crime, et si l'on songe

que semblable destinée peut atteindre l'homme le plus vertueux; alors

le cœur se brise de douleur, et l'on s'indigne contre la rigueur des

lois et contre la précipitation funeste des juges. Le fait suivant,

qui nous suggère ces réflexions, les confirmera pleinement.

La dame Mazel occupait un hôtel rue des Maçons-Sorbonne. Cette maison

avait quatre étages, qui étaient occupés par les domestiques, à

l'exception du premier, qui formait un appartement de réserve destiné

aux visiteurs et aux joueurs, et du second où couchait la dame Mazel.

Son valet de chambre, Lebrun, avait son lit dans une salle qui

servait d'office, près du grand escalier.

La chambre à coucher de la dame Mazel donnait sur la cour; pour y

arriver, il fallait passer deux anti-chambres; la première, sortant

sur un grand escalier, restait toujours ouverte; on fermait la

seconde après le coucher de la maîtresse, et l'on mettait la clef sur

la cheminée de la première; la clef de sa chambre se mettait alors

sur un siége en dedans, près de la porte, qu'on tirait en sortant.

Dans cette chambre à coucher, il y avait deux autres portes, l'une

qui ouvrait sur un escalier dérobé, l'autre dans une garde-robe qui

donnait sur le même escalier.

Du reste, la maison, rendez-vous bruyant de joueurs, de joueuses et

de laquais était ouverte jour et nuit.

Le 27 novembre 1689, madame Mazel, ayant soupé, se coucha à onze

heures du soir, les clefs étant posées comme de coutume, et le valet

de chambre Lebrun ayant tiré la porte de la chambre.

Le lendemain matin, à huit heures, madame Mazel n'étant pas encore

levée, contre son habitude, qui était de se lever à sept heures,

l'inquiétude commença à se répandre parmi ses domestiques. Après

avoir attendu quelque temps, on frappa à sa porte; comme elle ne

répondait pas, on courut en avertir M. de Savonière, son fils,

conseiller au parlement, qui se trouvait en ce moment-là au palais.

Il arrive, envoie chercher un serrurier; on ouvre sans peine. Avant

l'ouverture de la porte, chacun émettait ses conjectures; les uns

disaient que madame Mazel était tombée en apoplexie; les autres,

qu'il lui avait pris sans doute un saignement de nez qui lui était

ordinaire. Lebrun dit: «Il faut que ce soit quelque chose de pis: je

suis fort inquiet d'avoir vu, la nuit, la porte ouverte.»

Quelqu'un ayant dit qu'il fallait un chirurgien, Lebrun dit: _Il

n'est pas question de cela, c'est bien pis_.

Aussitôt que la porte fut ouverte, Lebrun entra le premier, et,

courant au lit de la dame Mazel, il l'appela plusieurs fois, puis

s'écria: _Ah! Madame est assassinée!_ Il passa ensuite dans la

garderobe, ôta une des barres de la fenêtre pour donner du jour,

souleva le coffre-fort, qui était bien fermé, et dit: _Elle n'est

point volée, qu'est-ce que cela?_

Des médecins furent appelés pour visiter le corps, et le

lieutenant-criminel pour constater le crime.

Les hommes de l'art lui trouvèrent cinquante coups de couteau: il

y en avait un grand nombre aux mains et aux bras, quelques-uns au

visage, à l'omoplate et à la jugulaire; ce qui avait été suivi d'une

grande effusion de sang qui avait causé la mort, car aucune des

blessures par elle-même n'était mortelle. On trouva dans le lit tout

ensanglanté un morceau de cravate de dentelle teint de sang, et une

serviette tournée en forme de bonnet de nuit. Cette serviette, aussi

ensanglantée, était marquée comme celles de la maison. On présuma que

la dame Mazel, en se défendant, avait arraché à l'assassin ce morceau

de cravate et cette espèce de bonnet. La victime avait tous les

doigts coupés; on trouva quelques cheveux dans une de ses mains. Les

cordons des sonnettes se trouvèrent tournés à la tringle de la housse

du lit et serrés à deux nœuds. Enfin on trouva dans les cendres un

couteau à secret; la clef de la chambre n'était point à sa place

accoutumée. Les deux portes du petit escalier et de la garderobe

étaient fermées en dedans avec un crochet. A la première visite que

l'on fit du coffre-fort, on jugea que la dame Mazel n'avait point été

volée.

Lebrun fut interrogé sur-le-champ sur ce qu'il avait fait la veille

au soir; puis, le lieutenant-criminel l'ayant fait fouiller, on

trouva sur lui la clef de l'office et un passe-partout à ouvertures

fort larges qui ouvrait la porte de la chambre à demi-tour. Ce

passe-partout fit naître de violens soupçons. Lebrun fut gardé à

vue: on lui mit à la tête la serviette tournée en forme de bonnet de

nuit; après quoi, il fut conduit en prison, et sa femme arrêtée.

Le lendemain, le magistrat vint interroger les autres domestiques. Ce

jour-là, on trouva au bas du petit escalier une longue corde neuve

tenant à un croc de fer à trois branches, et ayant, d'espace en

espace, différens nœuds pour servir d'échelle.

Lorsque Lebrun fut visité, il ne se trouva ni sur lui, ni sur ses

habits, aucune égratignure, et pas la moindre tache de sang. Le

même jour, en faisant perquisition dans les greniers, on trouva

sous de la paille une chemise dont le devant et les manches étaient

ensanglantés, et un col de cravate taché de sang aux deux bouts. Les

visites, faites chez la femme de Lebrun, ne fournirent aucun indice

contre son mari.

Pour plus ample information, on fit venir serruriers, couteliers,

lingères et cordiers. Les serruriers trouvèrent que le passe-partout

de Lebrun ouvrait les doubles tours de la grande porte, ainsi que

ceux de la chambre et des anti-chambres. Les couteliers ne virent

aucun rapport entre le couteau de Lebrun et celui trouvé dans les

cendres. Les cordiers trouvèrent que la corde nouée ne ressemblait

nullement aux vieilles cordes trouvées dans l'office. Les lingères

établirent une grande différence entre la chemise ensanglantée et

celle de Lebrun. Des femmes de chambre de la maison crurent l'avoir

blanchie à un laquais nommé Berry, qui avait été chassé de la maison

pour vol.

Il était bien constant que l'assassinat avait été commis par

quelqu'un qui connaissait parfaitement les êtres de la maison. Tout

semblait aussi prouver que Lebrun n'était pas l'assassin, mais il

était fortement soupçonné d'avoir introduit le meurtrier dans la

chambre à coucher de sa maîtresse. Telle fut la conviction des

juges à cet égard, qu'ils le condamnèrent à la peine capitale. La

sentence portée contre lui le condamna à faire amende honorable, et

à être rompu vif, après avoir été appliqué à la question ordinaire

et extraordinaire. Après un examen attentif et consciencieux, le

parlement confirma la condamnation à la question, et le malheureux

Lebrun fut mis à la torture. Il nia constamment le crime dont on

l'accusait, ce qui occasiona un second arrêt du 27 février 1690, qui

infirme l'arrêt du Châtelet, et renvoie l'affaire à un plus ample

informé, pendant lequel Lebrun devait rester en prison.

Après avoir subi le supplice de la question, Lebrun s'était trouvé si

faible, que, ne pouvant marcher, il fut porté dans l'infirmerie de la

prison. Il y languit environ un mois, et mourut, à l'âge de 45 ans,

le 1er mars. Il y eut un grand concours de peuple à son enterrement.

Chacun était convaincu de son innocence, chacun déplorait sa triste

destinée et l'infortune de sa famille.

Le coupable fut enfin découvert. Le 27 mars il fut arrêté par le

prevôt de Sens. Il faisait trafic de chevaux dans cette ville depuis

quelque temps. Il s'appelait Jean Gerlat, dit Berry; c'était le

laquais de la dame Mazel dont nous avons parlé plus haut. Il offrit

à ceux qui l'arrêtèrent une bourse pleine d'or, afin qu'ils le

laissassent évader. On trouva sur lui une montre qu'on avait vue

à la dame Mazel la veille de son assassinat. Amené à Paris, à la

requête de MM. de Savonière et de la veuve Lebrun, plusieurs dirent

l'y avoir vu dans le temps du meurtre de la dame Mazel; ce qu'il

niait fortement. Une femme le reconnut pour l'avoir vu sortir de la

maison Mazel pendant la nuit du meurtre. La chemise et la cravate

ensanglantées furent reconnues pour lui appartenir.

Appliqué à la question, il dit que c'était par les ordres de madame

de Savonière que Lebrun et lui avaient fait le complot de voler et

tuer madame Mazel; que Lebrun, qui s'était chargé de l'exécution,

était entré seul dans la chambre de sa maîtresse, et l'avait

poignardée pendant que lui, Berry, faisait le guet.

Ce scélérat croyait en imposer encore à la justice; pourtant il

était démenti par toutes les preuves rapportées au procès. Mais il

changea de langage lorsqu'il eut été conduit en place de Grève pour

l'exécution. Il rendit pleinement hommage à la vérité. D'abord il

désavoua tout ce qu'il avait dit contre madame de Savonière et contre

Lebrun. Il fit ensuite l'histoire de son crime, qu'il avait commis

tout seul. Il dit, entre autres choses, qu'étant venu à Paris pour

voler madame Mazel, il entra deux jours après dans sa maison, ayant

trouvé la porte de la rue ouverte. Il monta, sans être vu, dans

le grenier, où il resta, vivant de pommes et de pain, pendant deux

jours. Le second était un dimanche. A onze heures du matin, heure

de la messe pour madame Mazel, il descendit dans sa chambre et se

cacha sous son lit. Plus tard, madame Mazel étant allée à vêpres, il

sortit de dessous le lit; son chapeau l'incommodant, il l'y laissa,

et se fit un bonnet d'une serviette qu'il trouva; il noua les cordons

des sonnettes, et resta à se chauffer jusqu'au soir, qu'entendant

le carosse rentrer, il se remit sous le lit et y attendit minuit.

Croyant alors madame Mazel endormie, il sortit de sa cachette; mais,

l'ayant trouvée éveillée, il lui demanda de l'argent. Elle se mit à

crier. «Madame, si vous criez, je vous tue,» lui dit le scélérat;

et, comme elle cherchait les cordons de ses sonnettes, il lui porta

plusieurs coups de couteau, jusqu'à ce qu'il la crût tuée. Puis il

alluma de la chandelle, prit à côté du lit la clef de l'armoire, dans

laquelle il trouva les clefs du coffre-fort; y prit environ cinq à

six cents louis, une montre d'or, et remit les clefs où il les avait

prises. Il jeta son couteau dans le feu, laissa la serviette dont il

s'était fait un bonnet, remonta dans son grenier, après avoir fermé

toutes les portes derrière lui, quitta sa chemise ensanglantée, se

lava les mains avec son urine, remit son habit, descendit à la porte

de la rue, et sortit. Il avoua aussi qu'il s'était muni d'une échelle

de corde, afin de descendre d'une fenêtre du premier étage, si la

grande porte avait été fermée.

Après cette déclaration, qui lavait complétement la mémoire de

Lebrun, Berry fut exécuté.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 12 / 17 段