Notre-Dame, faire l'amende honorable; et puis on l'a remise dans le
même tombereau, où je l'ai vue, jetée à reculons sur de la paille,
avec une cornette basse, et sa chemise, un docteur auprès d'elle,
le bourreau de l'autre côté. En vérité, cela m'a fait frémir: ceux
qui ont vu l'exécution disent qu'elle a monté avec bien du courage.
Pour moi, j'étais sur le pont Notre-Dame avec la bonne d'Escars.
Jamais il ne s'est vu tant de monde, ni Paris si ému et si attentif;
demandez-moi ce qu'on a vu. Pour moi, je n'ai vu qu'une cornette: ce
jour était consacré à une tragédie; j'en saurai demain davantage,
et cela vous reviendra.» Dans une autre lettre, elle écrit: «Encore
un petit mot de la Brinvilliers; elle est morte comme elle a vécu,
c'est-à-dire résolument: elle entra dans le lieu où on lui devait
donner la question; et voyant trois seaux d'eau: «C'est assurément
pour me noyer, dit-elle; car, de la taille dont je suis, on ne
prétend pas que je boive tout cela.» Elle écouta son arrêt dès le
matin, sans frayeur et sans faiblesse, et, sur la fin, elle fit
recommencer, disant: _Ce tombereau m'a d'abord frappée, j'en ai perdu
l'attention pour le reste_. Elle dit à son confesseur en chemin de
faire mettre le bourreau devant, _afin de ne point voir_, dit-elle,
_ce coquin de Desgrais qui m'a prise_. Il était à cheval devant le
tombereau. Son confesseur la reprit de ce sentiment: elle dit: «Ah!
mon Dieu, je vous en demande pardon: qu'on me laisse donc cette
étrange vue.» Elle monta seule et nu-pieds sur l'échafaud, et fut
en un quart-d'heure, _mirodée_, rasée, dressée et redressée par le
bourreau. Ce fut un grand murmure et une grande cruauté.»
Madame de Sévigné dit ailleurs: «Il n'est pas possible que cette
horrible femme soit en paradis: sa vilaine âme doit être séparée
des autres. Assassiner, c'est une bagatelle en comparaison d'être
huit mois à tuer son père, à recevoir toutes ses caresses et ses
douceurs, à quoi elle ne répondait qu'en doublant toujours la dose.»
L'indignation exprimée dans ce dernier fragment est peut-être bien
peu charitable, chrétiennement parlant: mais combien néanmoins il
serait à désirer qu'elle fût partagée et sentie par tout ce qui porte
un cœur d'homme!
JEAN MAILLARD, OU LA FEMME AUX DEUX MARIS.
La vie de Jean Maillard, notre héros, est des plus variées et des
plus bizarres. Il était né à Toul en 1600, et tout jeune encore il
avait été conduit par son père à Dourlac en Allemagne. Il y entra
au service des trois messieurs de Bade, fils du marquis de Dourlac.
Après huit années de service, ses maîtres lui firent apprendre
le métier de tailleur. Étant venu à Paris en 1621 avec les trois
princes, il s'enrôla dans les soldats aux gardes, et suivit son
régiment. Revenu dans la capitale, après la prise de Montauban, il
se mit à vendre du vin en détail; et enfin, le 14 août 1625, étant
âgé de vingt-cinq ans, il épousa, à Saint-Eustache, Marie de La Tour,
fille d'un archer du guet. Cette fille était très-belle, mais d'une
conduite très-déréglée; car elle avait eu précédemment avec un abbé
une liaison, de laquelle il était résulté trois enfans.
Jean Maillard et Marie de La Tour ne se convinrent pas long-temps:
leurs caractères ne sympathisaient nullement. Marie de La Tour
forma sans succès une demande en séparation d'habitation; mais Jean
Maillard lui aplanit toutes les difficultés à cet égard; ennuyé
d'avoir toujours l'enfer dans son ménage, il quitta sa femme, et
entra, en qualité de valet de chambre chez le baron de Pletemberg,
qu'il servit jusqu'en 1638, travaillant toujours de son métier de
tailleur.
Vers ce temps, trois fondeurs de cloches, très-habiles, ayant eu à
travailler chez le baron, Jean Maillard se lia avec eux, apprit leur
métier, y devint très-habile, et suivit cette profession ambulante
pendant quelque temps, au bout duquel, se sentant sur le retour, il
songea à se retirer. Pour exécuter son dessein, il entra comme frère
lai dans le couvent des Bernardins de l'abbaye de Reinfelstein, au
pays de Hesse.
Cependant sa femme, voulant se remarier à Paris, comme veuve, mais
n'en ayant aucune preuve, trouva moyen de tirer un certificat du
comte de Lignon, capitaine d'une compagnie de chevau-légers, portant
que le nommé Jean Maillard était mort du flux de sang en Italie, dans
le quartier de Saluces, le 10 mars 1630. Marie de La Tour vivait
alors avec un sieur de Boessière, dont elle avait déjà deux enfans,
et qu'elle épousa le 28 avril 1646. Outre les deux enfans nés avant
le mariage, elle en eut encore deux autres; mais tous moururent,
excepté l'aîné de tous, qui avait été baptisé sous le nom de Pierre
Forain.
M. de Boessière mourut au bout de vingt années de ce mariage; et son
fils, qui, depuis le mariage, se nommait Pierre Thibaut, seigneur de
Villiers, lui succéda dans tous ses biens.
Cependant il circulait un bruit sourd que Jean Maillard n'était
point mort: ses collatéraux ne demeurèrent pas oisifs. On fit des
recherches: on trouva Jean Maillard dans son couvent; on l'engagea,
par l'espoir d'une grande succession à partager, et par l'annonce
fausse de la mort de sa femme, à revenir en France.
Lorsqu'il fut arrivé à Paris, il découvrit la vérité, et, déterminé
par les avis des collatéraux, il rendit plainte contre sa femme en
crime d'adultère. Marie de La Tour fut décrétée de prise de corps
et conduite en prison. Elle refusa de reconnaître son mari lors de
la confrontation. Cette affaire donna lieu à plusieurs procédures,
pendant lesquelles Maillard tomba malade, et mourut âgé de
soixante-dix ans, après avoir déclaré qu'il était le véritable Jean
Maillard.
L'instance fut reprise par Jacqueline Maillard, sœur du défunt, et
la cause fut recommencée le 27 avril 1672.
Après plus de quarante audiences, où il fut discuté sur les moyens
qui tendaient à prouver que Jean Maillard avait été le mari
véritable, les juges rendirent un arrêt définitif qui déclarait
abusif le second mariage de Marie de La Tour, et mit la sœur de Jean
Maillard en possession des biens de son frère. Cet arrêt fut rendu le
15 mars 1675.
LA VOISIN ET LA VIGOUREUX, EMPOISONNEUSES.
On s'aperçut, à Paris, en 1680, que les empoisonnemens devenaient
extrêmement fréquens. La terreur s'empara des esprits avec d'autant
plus de rapidité, qu'à cette époque les idées d'empoisonnement et
de sortilége étaient presque inséparables. Le roi donna, le 11
janvier de cette année, une déclaration concernant les empoisonnemens
et les sorciers, dans laquelle on lisait: «Voulant pourvoir aux
impiétés, sacriléges, empoisonnemens et autres crimes énormes que
commettent certaines personnes qui faisaient profession de magie,
qui passaient pour devins, et qui, sous ce prétexte, surprenaient la
crédulité de beaucoup de gens, par la fausseté de leurs impostures
et de leurs enchantemens, Sa Majesté ordonne, que tous les devins
et devineresses sortiront incessamment de son royaume, à peine de
punition corporelle, et que tous ceux qui auront employé des termes
de l'Écriture sainte ou des prières, en faisant des choses qui n'ont
aucun rapport aux causes naturelles, seront punis exemplairement.»
La même déclaration défendait l'usage des poisons à tous autres qu'à
ceux qui sont d'un art ou d'une profession qui les autorise à les
employer dans leurs remèdes et leurs antidotes.
Il y avait déjà quelques années que la marquise de Brinvilliers avait
donné le spectacle de son juste châtiment. Son supplice n'empêcha pas
plusieurs scélérats de renouveler ses crimes. La veuve d'un sieur de
Montvoisin, plus connue sous le nom de la Voisin, s'était unie, vers
1677, avec une autre femme nommée la Vigoureux, pour trafiquer des
poisons de l'Italien Exili, qui avait fait de tristes découvertes en
ce genre. Elles cachaient leur infâme commerce par des prédictions et
de prétendues apparitions d'esprits, dont elles amusaient les âmes
crédules et faibles.
Plusieurs morts subites et extraordinaires ayant fait soupçonner
des crimes secrets, une chambre ardente fut établie à l'Arsenal. La
Voisin et la Vigoureux, arrêtées et traduites devant ce tribunal,
furent convaincues de plusieurs empoisonnemens, et brûlées vives le
22 juillet.
Ces misérables, dans leurs interrogatoires, nommèrent comme leurs
complices des personnages d'un grand nom et faisant figure à la cour,
entre autres la duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons et le
duc de Luxembourg. La duchesse de Bouillon brava les juges dans son
interrogatoire, et ne fut pas mise en prison; mais on l'obligea de
s'absenter pendant quelque temps. La comtesse de Soissons, décrétée
de prise de corps, aima mieux sortir de France que de s'exposer aux
efforts de la haine des ennemis qu'elle avait à la cour. Quant au duc
de Luxembourg, accusé de commerce avec le démon et les magiciens,
il fut envoyé à la Bastille, mais élargi bientôt après, et déclaré
absous. On dit qu'il s'était attiré cette disgrâce pour s'être
brouillé avec le ministre Louvois.
Remarquons en finissant que c'était l'envie de faire une grande
dépense qui avait porté la Voisin à tous ces attentats. Un beau
carrosse, un suisse à sa porte, et un appartement superbe qu'elle
occupa pendant quelque temps, exigeaient beaucoup d'argent; elle s'en
procura en disant la bonne aventure, en promettant de faire voir le
diable, enfin en vendant chèrement des poisons.
HISTOIRE DE LA PIVARDIÈRE, OU LE VRAI REVENANT.
Les préventions des juges n'ont que trop souvent égaré le glaive de
la justice. Combien d'innocens ont été frappés au lieu des coupables!
Mais ces funestes erreurs pouvaient du moins être justifiées, jusqu'à
un certain point, par des apparences imposantes, par des preuves
spécieuses.
Le récit que l'on va lire semblera beaucoup plus extraordinaire, en
ce que la justice, lorsqu'il n'y avait pas de corps de délit, voulut
absolument trouver des coupables. Il n'y avait pas crime, comment
pouvait-il y avoir des criminels?
Louis de la Pivardière, sieur du Bouchet, était de ces gentilshommes
dont la noblesse, comme on dit en plaisantant, était si ancienne, que
ses biens en étaient usés. Il épousa en 1687 la dame de Chauvelin,
veuve du sieur Menou de Billy, qui avait cinq enfans de son premier
lit, et pour toute fortune la terre de Nerbonne d'environ 1000 livres
de revenu.
Cette union ne fut pas heureuse. M. de la Pivardière était un homme
de plaisir. Sa femme avait beaucoup de goût pour la société. Ils se
déplurent bientôt mutuellement. L'arrière-ban ayant été convoqué en
1689, le sieur de la Pivardière, comme seigneur de Nerbonne, fut
obligé de prendre du service, et obtint en 1692 une lieutenance dans
le régiment de dragons Sainte-Hermine.
Pendant son absence, madame de la Pivardière eut une liaison de
société avec le prieur de l'abbaye de Miseray, voisin et chapelain du
château de Nerbonne. La médisance n'épargna pas les visites assidues
du prieur. La calomnie vint y mêler son venin. Bientôt le bruit de
ce prétendu commerce de galanterie parvint aux oreilles du sieur de
la Pivardière. Mais, soit philosophie, soit indifférence, au lieu de
revenir dans sa maison, il prit le parti de voyager de ville en ville.
Arrivant à Auxerre, sur le soir d'un beau jour d'été, et se promenant
sur le rempart de la ville, il fut frappé de la beauté d'une jeune
fille qui folâtrait avec un grand nombre de compagnes. Bientôt épris
de l'amour le plus vif, il attaqua le cœur de la jeune fille, qui
ne fut pas insensible. Mais, quoique née dans une classe obscure,
quoiqu'elle eût perdu tout récemment son père, qui était huissier
cabaretier, l'amante de la Pivardière avait été bien élevée et sa
réputation de sagesse n'avait souffert aucune atteinte. Elle ne
consentit à prêter l'oreille aux propos galans du gentilhomme qu'à la
condition qu'il l'épouserait. Celui-ci cachait avec beaucoup de soin
qu'il fût marié; il résista quelque temps à la proposition de celle
qu'il aimait; mais, sa passion l'emportant, non seulement il épousa
sa maîtresse, mais encore il prit la charge d'huissier que son
beau-père avait laissée vacante. Afin de se mieux cacher, il avait
quitté le nom de la Pivardière, et n'était connu à Auxerre que sous
celui du Bouchet.
Quelque temps après son mariage, sous le prétexte d'aller faire une
récolte d'argent chez ses fermiers, la Pivardière se rendit auprès
de sa première femme, qui ne lui fit pas un accueil très-gracieux.
Il y rencontra le prieur de Miseray, son prétendu rival, sans lui
manifester le moindre mécontentement. Comme il disait qu'il devait
retourner à son régiment, sa femme songea beaucoup plus à lui donner
de l'argent pour en être débarrassée qu'à lui faire des caresses pour
le retenir. La Pivardière, de son côté, n'avait garde de rester.
Il retourna à Auxerre, la bourse bien garnie; ce qui fit juger à
sa nouvelle femme qu'elle avait fait, en l'épousant, une meilleure
affaire qu'elle ne pensait. Pendant quatre années, cette union
n'éprouva aucun trouble. La Pivardière faisait annuellement un voyage
pour aller lever chez sa première femme des contributions qu'il
rapportait à la seconde. Il avait eu quatre enfans de ce mariage
criminel.
Cependant la première femme apprend vaguement le second mariage
de son mari. Sa vanité se trouve blessée beaucoup plus que ses
affections. Elle jure de s'en venger. La Pivardière arrive à Nerbonne
pour son voyage annuel. Il y avait grande réunion au château. C'était
un jour de fête. Il est très-bien accueilli par tout le monde,
excepté par la dame du lieu. Chacun des convives était étonné de
cette froideur. «Est-ce ainsi qu'on reçoit un mari qu'on n'a vu
depuis long-temps? s'écria une dame de la compagnie.--Je suis son
mari, répliqua la Pivardière, mais je ne suis pas son ami.»
Quand la société fut partie, la dame de la Pivardière éclata contre
son mari, lui reprocha son second mariage, et le menaça de s'en
venger. Il eut beau nier le fait, protester de sa sincérité, il
ne fut point écouté, et l'on se sépara avec colère. Quand le mari
fut dans sa chambre, une des servantes de la maison vint l'avertir
secrètement qu'il courait risque d'être arrêté s'il passait la nuit
au château. Par suite de la colère où il avait vu sa femme, cet avis
lui parut si vraisemblable, qu'il partit avant le jour, laissant
à l'écurie son cheval, qui était boiteux. Il n'emporta ni ses
pistolets ni son manteau, qui l'auraient embarrassé pour voyager à
pied, et retourna à Auxerre.
Il y avait à peine quelques jours qu'il était parti, lorsqu'une
rumeur sourde se répandit que le sieur de la Pivardière avait
été assassiné à Nerbonne, et que sa femme était l'auteur du
crime: le cheval et les hardes laissés au château servaient de
fondement à l'accusation. Sur ces indices, le procureur du roi de
Châtillon-sur-Indre, ennemi particulier du prieur de Miseray, rendit
plainte de l'assassinat. Des témoins furent entendus: il y eut des
voisins qui déposèrent avoir entendu un coup de fusil pendant la
nuit du crime; deux servantes de la dame de la Pivardière firent une
histoire précise et circonstanciée de l'assassinat: l'une accusa sa
maîtresse, qui était sa marraine et sa bienfaitrice, d'avoir éloigné
tous ceux qui pouvaient lui être suspects, et introduit deux valets
du prieur de Miseray dans la chambre de son mari, et que ces valets
avaient commis le meurtre la nuit; l'autre servante dit qu'on l'avait
éloignée, et qu'elle était arrivée lorsqu'on achevait de tuer son
maître; la fille du sieur de la Pivardière, âgée de neuf ans, déposa
qu'elle avait entendu, au milieu de la nuit, la voix de son père, qui
criait: «Ah! mon Dieu! ayez pitié de moi!»
Sur ces dépositions, madame de la Pivardière fut décrétée de prise
de corps; mais, prévoyant l'orage qui la menaçait, elle avait caché
ses meubles et effets les plus précieux, et s'était mise à l'abri des
poursuites de la justice, non qu'elle ne fût forte de son innocence,
mais parce que, ignorant le lieu de la retraite de son mari, il lui
était impossible de le représenter pour sa justification.
Cependant le lieutenant particulier et le procureur du roi
poursuivaient le procès. Madame de la Pivardière se rendit à Paris
pour solliciter son renvoi devant un autre juge que celui de
Châtillon. On fit droit à sa requête, et le 18 septembre 1697 la
chambre des vacations rendit un arrêt qui la renvoyait au tribunal de
Romorantin.
Pendant ce temps, madame de la Pivardière faisait toujours chercher
son mari. Ces recherches furent d'abord infructueuses; enfin on
s'adresse à Auxerre: là on apprend le mystère de toute sa conduite.
Il apprend lui-même que c'est de la part de sa femme que l'on est
à sa recherche: il prend la fuite; on le poursuit, et on l'arrête
à Flavigny, où on lui annonce que sa femme est accusée de l'avoir
assassiné. Cette nouvelle le pétrifie; le malheur qui pèse sur sa
femme l'accable comme un remords; il se reproche intérieurement
d'avoir, par ses égaremens, causé ce fatal incident. Ce n'est plus
pour lui qu'il craint, c'est pour elle. Une des circonstances les
plus touchantes de cette affaire, c'est que la seconde femme de ce
bigame, si indignement trompée, vient généreusement au secours de la
première, et excite son mari à secourir sa femme légitime.
La Pivardière ne perd pas un instant; il fait dresser devant notaire
un acte de son existence, qu'il revêt de sa signature. Il se
présente devant le juge de Romorantin, pour qu'il soit procédé à sa
reconnaissance. Le juge se transporte avec lui dans tous les endroits
voisins de Nerbonne; partout on reconnaît la Pivardière; ceux qui
le croyaient mort demeuraient, à sa vue, saisis d'étonnement et de
frayeur. Lors de sa confrontation avec les deux servantes qui étaient
dans la prison de Châtillon, celles-ci, qui avaient dit d'abord
que celui qui prenait le nom de leur maître était un imposteur, se
rétractèrent, et le reconnurent positivement.
Une plaisante aventure arriva au lieutenant particulier de
Châtillon, qui poursuivait encore le procès, quoiqu'on le lui eût
défendu. Il s'était transporté aux étangs de Nerbonne pour y faire
la perquisition du corps, qu'on lui avait dit avoir été jeté dans
ces pièces d'eau. La Pivardière, averti de cette circonstance, se
présenta à lui, en disant: _Monsieur, ne cherchez pas au fond de
l'étang ce que vous trouvez sur le bord_. Cette apparition subite,
ces paroles, cette voix, que le juge reconnut très-bien pour être
celle du mort, lui causèrent une telle terreur, qu'il courut à son
cheval, et prit la fuite au grand galop.
Cette frayeur ne diminua cependant pas l'acharnement qu'il avait mis
dans la poursuite de cette affaire. La rage d'avoir été récusé pour
juge, et la haine qu'il portait au prieur de Miseray, l'engagèrent à
diriger ses coups contre ce dernier. Il eut recours à l'autorité du
procureur-général, qui, secondant ses projets de vengeance, obtint un
arrêt qui défendait au juge de Romorantin de passer outre. Par cet
arrêt, le parlement évoquait à lui cette cause singulière. Le prieur
de Miseray fut arrêté et jeté en prison, les fers aux pieds.
Le sieur de la Pivardière intervint, prenant la défense de sa femme,
et attaqua les juges de Châtillon. Il faisait plaider par ses
avocats; mais il ne comparaissait point: son crime de bigamie, qui
aurait pu devenir le sujet d'une accusation périlleuse pour lui,
l'avait empêché de se constituer prisonnier. La cause se plaida
de la part de la Pivardière, du prieur de Miseray et des juges de
Châtillon. Enfin, après quinze audiences, un arrêt du 23 juillet
1698, décréta de prise de corps le sieur de la Pivardière, et renvoya
l'instruction du procès devant le lieutenant-criminel de Chartres.
En paraissant en personne, la Pivardière eût mis fin sur-le-champ
à cette première affaire, mais son état de bigame, et la crainte
des peines qu'il pouvait encourir comme tel, le retenaient dans sa
retraite. Touchée de cette affreuse position, sa seconde femme,
toujours généreuse, alla se jeter aux pieds de Louis XIV, et
solliciter de sa clémence un sauf-conduit pour la Pivardière. Le
roi, étonné de cette générosité, lui dit en la faisant relever: «Une
fille faite comme vous méritait un meilleur sort;» et fit expédier
le sauf-conduit pour trois mois. Alors la Pivardière se constitua
volontairement prisonnier au Fort-l'Évêque, et prit des lettres en
requête civile contre le dernier arrêt. Vers ce temps, le prieur
de Miseray fut remis en liberté; et la requête civile ayant été
entérinée par arrêt du 22 juillet 1699, la Pivardière obtint aussi
son élargissement.
Enfin le parlement rendit un arrêt définitif, du 14 juin 1701, qui
condamna l'une des deux servantes, comme faux témoin, à faire amende
honorable, à la marque et au bannissement perpétuel du ressort du
parlement. Cet arrêt annula aussi toutes les procédures, et mit hors
de cour tous les accusés. La seconde servante était morte en prison
pendant le cours de l'instruction.
Après ses égaremens, disons même après son crime, la Pivardière
avait peu de bonheur à attendre de la vie conjugale. Pouvait-il
retourner auprès de sa première femme, qu'il avait trahie pour
en épouser une autre? Devait-il aller consacrer ses jours à celle
dont la merveilleuse générosité lui avait sauvé la vie? l'option
était embarrassante. La Pivardière trancha le nœud gordien: il
s'éloigna de ses deux femmes, et fut tué peu de temps après par des
contrebandiers, à la tête d'une brigade que le duc de La Feuillade
lui avait fait obtenir. Sa première femme, presque en même temps,
fut trouvée morte un matin dans son lit. A l'égard de la seconde, si
intéressante par le noble caractère qu'elle déploya, elle eut deux
maris, et survécut long-temps à ces étranges événemens.
INNOCENS CONDAMNÉS, OU LA FAMILLE D'ANGLADE.
Dans l'examen de nos fastes judiciaires, on n'a que trop souvent
l'occasion de déplorer les effets de l'incertitude et des erreurs de
la justice humaine. Quelquefois le crime, ou plutôt ceux qui l'ont
commis, ont tellement pris leurs précautions, qu'ils restent même à
l'abri de tout soupçon; tandis que des indices accablans viennent
forcer les juges à condamner l'innocence. Le récit qui va suivre doit
en fournir un déplorable exemple.
Le comte de Montgommery et le sieur d'Anglade habitaient la même
maison, rue Royale, à Paris. Le comte occupait le rez-de-chaussée
et le premier étage, et son voisin le second et le troisième. M. de
Montgommery, jouissant d'une honnête fortune, faisait une certaine
figure dans le monde; le train de sa maison était en harmonie avec
son rang et sa naissance; il avait des équipages, et entretenait
même un aumônier à ses gages. Nous mentionnons ce personnage, parce
que son rôle est important dans ce drame.
Le sieur d'Anglade n'avait qu'un revenu médiocre; cependant il vivait
avec tous les dehors d'une grande aisance, s'insinuait chez les gens
de distinction, et savait se faire admettre dans les meilleures
sociétés; du reste, sa probité sortit intacte de l'information sévère
que l'on fit sur sa vie.
Il n'existait entre les deux voisins qu'une simple liaison de
bienséance et de politesse, mais sans intimité. Le comte et sa femme
ayant formé le projet d'aller passer quelques jours à leur terre de
Villebousin, y invitèrent le sieur et la dame d'Anglade. Ceux-ci
acceptèrent d'abord l'invitation; mais plus tard ils s'excusèrent de
ne pouvoir s'y rendre; cette excuse fut d'un grand poids contre les
deux époux.
Le 22 septembre 1687, le comte et la comtesse partent le soir pour
aller à leur terre, d'où ils ne devaient revenir que trois jours
après. Ils y furent suivis de François Gagnard, prêtre manceau,
leur aumônier, et de leurs domestiques. La maison de la ville resta
confiée aux soins d'une demoiselle de la dame de Montgommery, d'un
petit laquais, et de quatre filles qui travaillaient à la broderie.
Le comte et la comtesse revinrent un jour plus tôt qu'ils n'étaient
attendus. Le comte ayant, a-t-il dit, remarqué du sang sur une nappe
et sur une serviette, en avait conçu un funeste pressentiment, et
s'était décidé à partir sur-le-champ. Ses gens n'arrivèrent qu'après
lui; on s'aperçut qu'une petite salle en bas, où couchaient les
domestiques, était ouverte, et que la porte n'en était que tirée,
quoique l'aumônier, qui en avait la clef, eût fermé la chambre à
double tour en partant, et que, pendant l'absence du comte, elle
eût constamment paru fermée. Le même soir, le sieur et la dame
d'Anglade virent le comte et la comtesse dans une salle basse, où ils
achevaient de souper. Des domestiques déposèrent à cette occasion que
ces deux personnes avaient l'air surpris et interdit du retour de
leurs maîtres.
Le lendemain au soir, le comte rend plainte au lieutenant-criminel
du Châtelet d'un vol commis pendant son absence, au moyen de
l'effraction de la serrure d'un coffre de campagne, où on avait pris
treize sacs de mille livres en argent blanc, onze mille cinq cents
livres en or, en pièces de deux pistoles, cent louis d'or neufs et au
cordon, un collier de perles valant quatre mille livres.