Jacques Tardieu, lieutenant-criminel de Paris, était d'une

bonne famille de la robe. Il était neveu de Jacques Gillot,

conseiller-clerc au parlement de Paris, chanoine de la sainte-Chapelle,

et l'un des principaux auteurs de la fameuse _satire Ménippée_.

Jacques Tardieu avait de l'esprit et de l'instruction; mais il était

enclin à un vice hideux, l'avarice. Avec une semblable faiblesse, le

mariage fut pour lui plutôt une affaire de bourse qu'une spéculation

de sentiment; il tint beaucoup moins de compte des yeux de sa

prétendue que de ceux de sa cassette. Il épousa Marie Ferrier, fille

de Jérémie Ferrier, qui avait été ministre protestant à Nîmes, et qui

abjura ensuite le calvinisme. Marie Ferrier était extrêmement laide et

mal faite. On dit pourtant qu'elle avait été belle dans sa jeunesse,

mais la petite vérole en avait fait un monstre de laideur.

Du reste, une merveilleuse sympathie unit dès l'abord ces deux époux

dignes l'un de l'autre. A la grande satisfaction de Tardieu, sa femme

se trouva être encore plus avare que lui. Qu'on juge de sa joie

lorsqu'elle lui reprocha la trop grande prodigalité qui régnait dans

sa maison! Aussi ne balança-t-il pas à remettre le gouvernail de ses

affaires domestiques entre les mains d'une aussi bonne ménagère.

Celle-ci fit sur-le-champ une réforme complète. Plus de valets, plus

de servantes; les plaideurs qui venaient solliciter étaient obligés

de panser les chevaux de la maison, et de les mener à l'abreuvoir.

Mais cela ne dura pas long-temps. Elle vendit premièrement les

chevaux, et puis la mule; et quand le lieutenant-criminel était

obligé de suivre quelque condamné au supplice, il empruntait une

monture. Il ne resta chez eux qu'un vieux valet, nommé Desbordes, qui

portait ordinairement une méchante casaque rouge.

L'avarice marche rarement seule: quand on n'a jamais assez pour soi,

on se fait peu de scrupule de retrancher aux autres. La dame Tardieu

n'entrait jamais dans une maison qu'elle n'y escroquât quelque chose,

et quand elle n'y pouvait rien prendre, elle empruntait et ne rendait

jamais. C'est d'elle que Racine dit dans ses _Plaideurs_:

Elle eût du buvetier emporté les serviettes,

Plutôt que de rentrer au logis les mains nettes.

Elle avait effectivement pris quelques serviettes chez le buvetier du

palais. Dans une maison voisine de la sienne, il y avait un lieu de

débauche où elle allait tous les jours pour y attraper son dîner; et

elle ne manquait jamais d'envoyer à son mari une partie de ce qu'il

y avait sur la table. En échange, le lieutenant-criminel accordait

sa protection à ce lieu d'honneur; mais le chef de la justice le fit

déguerpir de son voisinage. Dans le même quartier, il y avait un

pâtissier où la femme du lieutenant-criminel allait souvent prendre

des biscuits sans les payer. Le pâtissier, las de cette pratique

ruineuse, fit des biscuits purgatifs et les lui donna.

Boileau, qui connaissait particulièrement ce couple rapace, en donne

une peinture vraie dans sa dixième satire. Quoique l'auteur du

_Lutrin_ soit, dit-on, en très-grande défaveur aujourd'hui sous le

rapport de l'art, nos lecteurs nous pardonneront sans doute de leur

rappeler cette tirade satirique dont les vers peuvent ne plus être

bons, si l'on veut, mais qui n'en offre pas moins un curieux portrait

de mœurs. Voici Jacques Tardieu et sa femme peints d'après nature:

Dans la robe on vantait son illustre maison:

Il était plein d'esprit, de sens et de raison;

Seulement pour l'argent un peu trop de faiblesse

De ces vertus en lui ravalait la noblesse,

Sa table, toutefois, sans superfluité,

N'avait rien que d'honnête en sa frugalité.

Chez lui deux bons chevaux de pareille encolure

Trouvaient dans l'écurie une pleine pâture;

Et du foin que leur bouche au râtelier laissait,

De surcroît une mule encor se nourrissait.

Mais cette soif de l'or qui le brûlait dans l'âme

Le fit enfin songer à choisir une femme,

Et l'honneur dans ce choix ne fut point regardé.

Vers son triste penchant son naturel guidé

Le fit, dans une avare et sordide famille,

Chercher un monstre affreux sous l'habit d'une fille;

Et, sans trop s'enquérir d'où la laide venait,

Il sut, ce fut assez, l'argent qu'on lui donnait.

Rien ne le rebuta, ni sa vue éraillée,

Ni sa masse de chair bizarrement taillée;

Et trois cent mille francs avec elle obtenus,

La firent à ses yeux plus belle que Vénus;

Il l'épouse, et bientôt son hôtesse nouvelle,

Le prêchant, lui fit voir qu'il était, auprès d'elle,

Un vrai dissipateur, un parfait débauché.

Lui-même le sentit, reconnut son péché,

Se confessa prodigue, et plein de repentance,

Offrit, sur ses avis, de régler la dépense.

Aussitôt de chez eux tout rôti disparut;

Le pain bis, renfermé, d'une moitié décrut:

Les deux chevaux, la mule au marché s'envolèrent;

Deux grands laquais, à jeûn, sur le soir s'en allèrent;

De ces coquins déjà l'on se trouvait lassé,

Et pour n'en plus revoir, le reste fut chassé.

Deux servantes, déjà, largement souffletées,

Avaient, à coups de pied, descendu les montées;

Et, se voyant enfin hors de ce triste lieu,

Dans la rue en avaient rendu grâces à Dieu.

Un vieux valet restait, seul chéri de son maître,

Que toujours il servit et qu'il avait vu naître,

Et qui, de quelque somme amassée au bon temps,

Vivait encor chez eux partie à ses dépens.

Sa vue embarrassait, il fallut s'en défaire;

Il fut de la maison chassé comme un corsaire.

Voilà nos deux époux, sans valets, sans enfans,

Tout seuls dans leur logis, libres et triomphans;

Alors on ne mit plus de borne à la lésine:

On condamna la cave, on ferma la cuisine;

Pour ne s'en point servir aux plus rigoureux mois,

Dans le fond d'un grenier on séquestra le bois.

L'un et l'autre, dès lors, vécut, à l'aventure,

Des présens qu'à l'abri de la magistrature

Le mari quelquefois des plaideurs extorquait,

Ou de ce que la femme aux voisins escroquait.

Mais, pour bien mettre ici leur crasse en tout son lustre,

Il faut voir du logis sortir ce couple illustre;

Il faut voir le mari tout poudreux, tout souillé,

Couvert d'un vieux chapeau de cordon dépouillé,

Et de sa robe, en vain de pièces rajeunie,

A pied dans les ruisseaux traînant l'ignominie.

Mais qui pourrait compter le nombre de haillons,

De pièces, de lambeaux, de sales guenillons,

De chiffons ramassés dans la plus noire ordure,

Dont la femme, aux beaux jours, composait sa parure?

Décrirai-je ses bas en trente endroits percés,

Ses souliers grimaçant, vingt fois rapetassés,

Ses coiffes d'où pendait, au bout d'une ficelle,

Un vieux masque pelé presque aussi hideux qu'elle?

Peindrai-je son jupon bigarré de latin,

Qu'ensemble composaient trois thèses de satin,

Présent qu'en un procès sur certain privilége,

Firent à son mari les régens d'un collége,

Et qui sur cette jupe à maint rieur encor

Derrière elle faisait lire: _Argumentabor?_

Mais peut-être j'invente une fable frivole.

Déments donc tout Paris, qui, prenant la parole,

Sur ce sujet encor, de bons témoins pourvu,

Tout prêt à le prouver, te dira: Je l'ai vu;

Vingt ans j'ai vu ce couple, uni d'un même vice,

A tous mes habitans montrer que l'avarice

Peut faire dans les biens trouver la pauvreté,

Et nous réduire à pis que la mendicité.

Des voleurs, qui chez eux pleins d'espérance entrèrent,

De cette triste vie enfin les délivrèrent:

Digne et funeste fruit du nœud le plus affreux

Dont l'hymen ait jamais uni deux malheureux!

Le lieutenant-criminel Tardieu et sa femme furent assassinés dans leur

maison, sur le quai des Orfèvres, le jour de la Saint-Barthélemy, 24

août 1665, sur les dix heures du soir, par René et François Touchet,

frères, natifs de Niafle près de Grand en Anjou. Ces deux assassins

n'ayant pu ouvrir la porte pour sortir, parce qu'il y avait un

secret à la serrure, furent pris dans la maison même, et trois jours

après, condamnés à être rompus vifs sur un échafaud, à la pointe de

l'île du Palais, devant le cheval de bronze; ce qui fut exécuté le

27 du même mois. Quelques jours avant cet assassinat, le roi avait

ordonné au premier président de Lamoignon de faire informer contre le

lieutenant-criminel à cause de ses malversations.

Gui-Patin, à l'occasion de ce couple, s'exprimait ainsi dans sa

correspondance sous la date du 25 août 1660. «Le lieutenant-criminel

est ici fort malade; sa femme, qui est mégère, l'a battu et enfermé

dans sa cave: c'est une diablesse pire que la femme de Pilate: elle

est fille de Jérémie Ferrier, jadis ministre de Nîmes, révolté.» Dans

une autre lettre du 16 septembre 1665, il dit sur le même sujet: «On

ne parle ici que du massacre de M. Tardieu, lieutenant-criminel,

et de sa femme: les deux assassins ont été pris incontinent.....

Tout le peuple va comme en procession à l'église Saint-Barthélemy

y prier Dieu pour l'âme de ce malheureux lieutenant-criminel et de

sa misérable femme, laquelle était si énormément avare, qu'elle

n'avait ni valet, ni cocher, ni servante. Elle aimait mieux se servir

elle-même pour épargner son pain..... On a fait un grand service dans

Saint-Barthélemy pour feu M. le lieutenant-criminel et sa femme; mais

si elle n'avait point d'âme, que deviendront ces prières? Car, pour

les cierges, ils sont brûlés et consumés.»

LA MARQUISE DE BRINVILLIERS, EMPOISONNEMENS QU'ELLE COMMET DANS SA

FAMILLE, SON SUPPLICE.

Le nom de la Brinvilliers suffit seul pour rappeler le souvenir

des plus horribles scélératesses, des crimes les plus dénaturés.

L'histoire de cette femme est bien connue; elle a été traduite sur

presque tous les théâtres, mais plus ou moins travestie, suivant les

exigences de la scène. Nous essaierons donc d'en offrir une esquisse

plus conforme à la vérité.

Ce récit prouvera que le premier pas fait dans la voie du crime peut

conduire presque insensiblement aux attentats les plus pervers.

Ainsi que la vertu, le crime a ses degrés,

dit notre illustre Racine; et ces degrés, je parle de ceux du crime,

ne se trouvent souvent que trop rapidement franchis, pour l'honneur

et la paix des familles et pour le repos de la société. Ce qui ne

semble quelquefois qu'une peccadille, une faiblesse, une erreur, aux

yeux du monde, peut finir par l'assassinat et le poison.

Marie-Marguerite d'Aubray fut mariée en 1651 au marquis de

Brinvilliers, fils de M. Gobelin, président de la cour des comptes.

La fortune des deux époux était considérable. Le marquis était

mestre-de-camp du régiment de Normandie. Il s'était lié pendant

ses campagnes avec le sieur Godin, dit de Sainte-Croix, capitaine

de cavalerie, qu'il introduisit dans sa maison quelque temps après

son mariage. Ce Sainte-Croix était né avec la vocation du crime;

mais, doué d'un esprit adroit et facile, il avait l'art de donner

habilement le change sur son caractère. D'ami du mari, il devint

en peu de temps l'ami particulier de la dame, et ensuite son amant

passionné.

La marquise possédait les grâces ordinaires de son sexe; ses traits

se distinguaient par une extrême régularité: le tour de son visage se

faisait admirer par une rondeur remplie de charmes. Sa physionomie,

pleine de sérénité, présentait tous les caractères de la candeur et

de la vertu. Une taille médiocre, mais pourtant élégante, était le

seul désavantage physique que l'on pût signaler en elle.

Sainte-Croix s'empara entièrement de l'esprit de la marquise, et

ne tarda pas à lui faire partager les sentimens qu'elle lui avait

inspirés. La vie dissipée du marquis favorisait ces premiers

désordres; et d'ailleurs, pour s'affranchir davantage encore du joug

conjugal, elle obtint une séparation de biens qui lui donna le moyen

de se soustraire absolument à la dépendance de son mari. Alors elle

se livra sans mesure à toute sa passion. L'éclat que fit ce commerce

scandaleux obligea M. d'Aubray, son père, de solliciter une lettre

de cachet pour faire arrêter Sainte-Croix: la lettre fut accordée,

l'amant fut saisi dans le carrosse de la marquise, et conduit à la

Bastille.

Sainte-Croix connut dans sa prison un Italien nommé Exili, habile

dans l'art funeste de composer des poisons. Cet étranger lui

apprit les principaux secrets de sa science infernale. Après un an

d'emprisonnement, Sainte-Croix recouvra sa liberté, et en profita

pour renouer son commerce avec la marquise: mais tous deux, devenus

plus circonspects, s'attachèrent à sauver les apparences; et la

Brinvilliers eut l'adresse de recouvrer l'amitié et les bonnes grâces

de son père. Sainte-Croix lui apprit les secrets dangereux qu'il

tenait d'Exili, et en même temps lui inspira le dessein d'en faire

usage pour satisfaire la vengeance et la cupidité qui les animaient

tous deux. Le projet de Sainte-Croix était de mettre son amante à la

tête de tous les biens de sa famille, et de jouir lui-même de toutes

les successions dont elle hériterait.

Alors commença cette épouvantable série d'empoisonnemens dont ces

deux monstres se souillèrent pour parvenir à leurs fins. On ne

peut se faire une idée des raffinemens de cruauté que décèle leur

conduite. La Brinvilliers semble même l'emporter sur son complice par

le rôle actif qu'elle joue dans ce drame lugubre.

Elle se chargeait d'éprouver les poisons que Sainte-Croix composait;

elle empoisonnait des biscuits qu'elle donnait à des pauvres, et

s'informait avec soin de l'effet qu'ils avaient produit. Elle allait

même à l'Hôtel-Dieu distribuer ces biscuits. Elle fit une épreuve

sur Françoise Roussel sa femme de chambre, à qui elle donna des

groseilles et une tranche de jambon empoisonnées. Cette fille en fut

très-incommodée; mais elle n'en mourut pas.

Madame de Sévigné s'en exprime ainsi dans une lettre adressée à sa

fille: «La Brinvilliers empoisonnait des tourtes de pigeonneaux,

dont plusieurs mouraient qu'elle n'avait pas dessein de tuer. Le

chevalier de guet avait été de ces jolis repas, et s'en meurt depuis

deux ou trois ans. Elle demanda, quand elle fut en prison, s'il était

mort: on lui dit que non. Il a la vie bien dure, dit-elle. M. de la

Rochefoucauld dit que cela est vrai.»

Enfin le parricide vint mettre le sceau à tous ses crimes. La

Brinvilliers, étouffant dans son cœur tous les sentimens de la

nature, présenta à son père un bouillon empoisonné. L'effet en fut

si violent, qu'il eut des vomissemens extraordinaires, des douleurs

d'estomac insupportables et d'étranges chaleurs d'entrailles. Bientôt

il succomba aux convulsions causées par le poison. La marquise,

pendant tout le temps que dura l'agonie de son père, conserva un

sang-froid qui devait écarter tous les soupçons. On ne chercha point

alors à pénétrer la cause d'une mort aussi subite; c'est ce qui

enhardit l'empoisonneuse à attenter à la vie de ses deux frères.

Elle employa, pour cette œuvre exécrable, un ancien laquais de

Sainte-Croix, nommé Lachaussée, qui s'était formé dans le crime

auprès d'un pareil maître. On le fit entrer au service des deux

frères, qui demeuraient ensemble, et il se chargea de les empoisonner

moyennant une récompense de cent pistoles. Après plusieurs tentatives

infructueuses, les deux frères furent victimes de leur confiance

en leur scélérat de domestique. Après avoir langui plusieurs mois,

l'aîné mourut le 16 juin 1670. A l'autopsie cadavérique, on trouva

les traces manifestes du poison; mais on ne remonta pas à la source.

L'autre frère fut malade trois mois, et mourut avec les mêmes

accidens. Il avait fait un legs de cent écus en faveur de Lachaussée,

son assassin.

Afin de réunir, pour ainsi dire, toute sa famille dans le même

tombeau, elle chercha aussi à empoisonner mademoiselle d'Aubray, sa

sœur; mais, soit que celle-ci se tînt sur ses gardes, soit que le

hasard la favorisât, elle n'alla pas grossir le nombre des victimes

du poison.

Si l'on en croit madame de Sévigné, qui, par ses relations sociales,

était à portée de connaître les particularités de cette épouvantable

affaire, la Brinvilliers aurait aussi tenté plusieurs fois de se

défaire de son mari par les procédés à son usage. «Elle voulait,

dit madame de Sévigné, épouser Sainte-Croix, qui, ne voulant point

avoir une femme aussi méchante que lui, donnait du contre-poison à ce

pauvre mari: de sorte qu'ayant été ballotté de cette sorte, tantôt

empoisonné, tantôt désempoisonné, il est demeuré en vie.»

D'après toutes les circonstances qui avaient accompagné la mort du

père et des deux frères de la marquise de Brinvilliers, il était

bien constant dans le public que ces trois personnes étaient mortes

empoisonnées; mais les auteurs de ces crimes restaient enveloppés

d'un profond mystère. On n'avait que des soupçons vagues, sans la

moindre preuve, et souvent même fort éloignés de la vérité. Comment,

en effet, oser faire la supposition qu'une jeune femme, belle, riche,

bien élevée, sortie d'une famille recommandable, pût devenir capable

de semblables forfaits?

Mais la Providence, qui, pour le repos de la société, laisse rarement

le crime impuni, permit que cette horrible trame fût dévoilée.

Sainte-Croix s'exerçait toujours dans sa science des poisons. Un

jour qu'il faisait une expérience de ce genre, le masque de verre

qu'il avait, pour se garantir de la vapeur de ses drogues vénéneuses,

tomba. Suffoqué par la violence du poison, il mourut à l'instant

même. Cette mort d'un homme dont on ne connaissait pas la famille,

et qui passait même pour n'en point avoir, rendit indispensable

la présence du commissaire, qui vint apposer le scellé dans

l'appartement du défunt. Lors de l'inventaire, on trouva une cassette

qu'on ouvrit; et la première chose qui frappa les regards fut une

feuille de papier écrite, dans laquelle Sainte-Croix suppliait

très-humblement ceux ou celles entre les mains de qui tomberait cette

cassette de vouloir la rendre en main propre à madame la marquise

de Brinvilliers, demeurant rue Neuve-Saint-Paul; «attendu, disait

l'écrit, que tout ce qu'elle contient la regarde et appartient à elle

seule, et que d'ailleurs, il n'y a rien d'aucune utilité à personne

du monde, son intérêt à part; et, en cas que la marquise fût plus tôt

morte que moi, de la brûler et tout ce qu'il y a dedans, sans rien

ouvrir ni innover, etc.» Cet écrit était signé par de Sainte-Croix.

Malgré cette injonction testamentaire, on passa outre à la

vérification de la cassette; elle contenait des poisons de toute

espèce, et l'inventaire qui en fut dressé eût été de nature à jeter

l'épouvante dans des esprits faibles.

La marquise, fort alarmée quand elle apprit qu'on avait mis le scellé

chez Sainte-Croix, prit la fuite, et passa en pays étrangers.

Lachaussée, ce domestique pervers dont on s'était servi pour

empoisonner les deux frères de la marquise, s'alla jeter lui-même

dans les filets de la justice; il eut l'impudence de former

opposition au scellé, et cette démarche appela les soupçons sur lui.

Bientôt instruit des découvertes qu'on avait faites au scellé, le

trouble et les remords de sa conscience le trahirent. Arrêté, traduit

successivement devant le châtelet et le parlement, il fut condamné,

pour le double empoisonnement qu'il avait commis, à être rompu vif

et à expirer sur la roue, après avoir été appliqué à la question

ordinaire et extraordinaire pour la révélation de ses complices. La

marquise fut condamnée par contumace à avoir la tête tranchée.

A la question, Lachaussée avoua tout. Dès lors les crimes de la

Brinvilliers ne furent plus enveloppés d'incertitudes. L'affreuse

vérité parut dans toute sa hideuse laideur. L'idée de cette

empoisonneuse, dès qu'on y pensait, faisait horreur, et l'on ne

prononçait son nom qu'en frémissant.

Elle s'était réfugiée dans un couvent de Liége. Un exempt, nommé

Desgrais, fut envoyé pour l'arrêter. Pour ne pas causer de scandale,

il se déguisa en abbé, se présenta à elle comme compatriote, lui

rendit plusieurs visites; et, lui ayant parlé le langage de l'amour,

qui fut écouté, il l'engagea à sortir de la ville pour faire une

partie de promenade. Alors l'amant se changea tout d'un coup en

exempt, arrêta la marquise, et, la laissant sous la garde de ses

archers, il retourna au couvent, où il entra par un ordre du conseil

des soixante. Il trouva sous le lit de la marquise une cassette à

laquelle elle paraissait attacher beaucoup d'importance. Elle voulait

qu'on lui rendît un papier qui s'y trouvait et qu'elle appelait sa

confession: il formait quinze ou seize feuillets; c'était l'histoire

de toute sa vie. Dès le premier article, elle s'accusait d'avoir fait

mettre le feu à une maison; dans un autre article, elle confessait

qu'elle s'était laissé débaucher dès l'âge de sept ans. Elle

s'accusait non seulement de tous les crimes qu'on lui attribuait,

mais encore de beaucoup d'autres dont on ne la soupçonnait pas.

Elle essaya plusieurs fois de s'évader, mais ses tentatives furent

inutiles. Plus troublée de l'horreur du supplice qui la menaçait

que de l'horreur de ses crimes, elle voulut se donner la mort en

avalant une épingle; mais elle fut détournée de son dessein par un

archer. Transférée à la conciergerie à Paris, elle nia tout dans

son interrogatoire, les lettres qu'elle avait écrites depuis qu'elle

était arrêtée, la cassette de Sainte-Croix qu'on lui représenta, et

la promesse de trente mille livres qu'elle avait faite à ce même

Sainte-Croix.

Le parlement, indépendamment de la confession de La Brinvilliers,

jugea qu'il y avait assez de preuves pour la condamner. Le corps

des délits était bien constaté et conduisait facilement à connaître

les auteurs des crimes, Sainte-Croix et la marquise. L'intérêt, le

mobile de tant de crimes, les avait excités; la marquise voulait

recueillir les successions de son père, de ses frères et de sa sœur:

Sainte-Croix espérait disposer du bien d'une femme qui lui était

livrée par une passion aveugle. Cette fatale cassette, qui contenait

tant de poisons, était une pièce de conviction sans réplique.

Elle fut condamnée, pour tous ses crimes, à avoir la tête tranchée en

place de Grève, à être ensuite brûlée et ses cendres jetées au vent.

La marquise, qui avait nié ses crimes depuis son arrestation, les

avoua après l'arrêt. Lorsqu'elle fut conduite à la mort, elle

rencontra sur son chemin plusieurs dames de distinction que la

curiosité avait attirées; elle les regarda avec beaucoup de fermeté,

en leur disant avec une ironie amère: _voilà un beau spectacle à

Voir!_ Le célèbre peintre Lebrun se plaça sur son passage, dans un

endroit d'où il pût la considérer attentivement, quand on la mena en

Grève, afin de pouvoir saisir l'expression de la physionomie d'une

criminelle pénétrée de l'horreur du dernier supplice qu'elle va subir.

Madame de Sévigné a raconté, à sa manière inimitable, les derniers

momens de La Brinvilliers. Son récit, en terminant le nôtre, lui

prêtera son appui, et le recommandera aux lecteurs. Voici ce qu'elle

écrivait à sa fille, à la date du 17 juillet 1676: «Enfin c'en est

fait, La Brinvilliers est en l'air, son pauvre petit corps a été

jeté, après l'exécution, dans un fort grand feu, et ses cendres au

vent; de sorte que nous la respirerons; et, par la communication des

petits esprits, il nous prendra quelque humeur empoisonnante dont

nous serons tout étonnés. Elle fut jugée dès hier: ce matin on lui a

lu son arrêt, on l'a présentée à la question: elle a dit qu'il n'en

était pas besoin, qu'elle dirait tout: en effet, jusqu'à quatre

heures, elle a conté sa vie plus épouvantable qu'on ne pensait. Elle

a empoisonné dix fois de suite son père, elle n'en pouvait venir à

bout; puis ses frères; et toujours l'amour et les confidences mêlés

partout. Elle a demandé à parler à M. le procureur-général, elle a

été une heure avec lui; on ne sait point encore le sujet de cette

conversation.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 10 / 17 段