L'abbé ayant cru s'apercevoir que son frère, le chevalier, était

accueilli plus favorablement, dévora son dépit, et recourut à la

ruse: «Nous aimons tous les deux la femme de notre frère, dit-il un

jour au chevalier: ne nous traversons pas; je suis le maître de ma

passion, et je veux vous la sacrifier; mais si, après avoir essayé

de vous rendre heureux, vous n'y pouvez réussir, retirez-vous, et

j'essaierai à mon tour; mais ne nous brouillons pas pour une femme.»

Là-dessus ils s'embrassèrent, et leur pacte infernal fut conclu.

Le chevalier redoubla alors d'attentions et de soins auprès de sa

belle-sœur, mais il échoua aussi complètement que l'abbé, et son

amour ne tarda pas à se changer en haine. Suivant leurs infâmes

conventions, l'abbé reprit son projet, mais en adoptant un autre

plan. N'ayant pu se faire aimer de la marquise en la réconciliant

avec son mari, il essaya d'y parvenir par une marche toute contraire.

Il ralluma la jalousie dans le cœur du marquis, et l'excita avec

acharnement contre sa femme.

Puis il se vanta auprès de sa belle-sœur de ses nouvelles

manœuvres, lui déclarant audacieusement qu'il tenait son sort entre

les mains, si elle ne consentait à céder à ses désirs. Pour toute

réponse, madame de Gange lui tourna le dos, et, dès ce moment,

l'abbé, irrité de ses dédains, jura sa perte.

Peu de jours après, on servit à la marquise, par l'ordre de l'abbé,

une crème qui contenait de l'arsenic; soit que le poison fût en trop

faible dose, soit que madame de Gange n'eût pris que très-peu de

crème, la vie de cette malheureuse femme ne fut point en danger, mais

elle fut fort incommodée, et encore plus affectée, en se rappelant

qu'on lui avait prédit qu'elle périrait de mort violente, et de la

main de ses proches.

A cette époque, un incident vint suspendre un moment la vengeance

des deux frères pour la rendre encore plus terrible, en lui donnant

un motif de plus. M. de Nochères, aïeul paternel de la marquise,

mourut; il lui laissa, comme il l'avait promis, tous ses biens, avec

la faculté d'en disposer à son gré. Cette riche succession changea

aussitôt les dispositions de son mari et de ses beaux-frères à son

égard. Les attentions les plus délicates, les prévenances les

plus minutieuses furent employées par eux, dans le but de capter

la marquise, et de s'assurer de son immense fortune; mais ce fut

inutilement. Madame de Gange ne se laissa pas prendre au leurre. Elle

fit même un testament par lequel elle institua sa mère son héritière,

à la charge de remettre sa succession à l'un de ses enfans; elle

protesta ensuite devant le vice-légat d'Avignon contre tout autre

testament qu'elle pourrait faire ultérieurement.

Tel était l'état des choses, lorsque, deux ans après, la marquise

entreprit, à la suggestion de son mari, le voyage de la terre de

Gange. Avant de quitter Avignon, elle fit à ses amis des adieux

si touchans, qu'elle donna lieu de croire, après la catastrophe,

qu'elle emportait avec elle un funeste pressentiment. Son mari

l'avait précédée; ses beaux-frères se trouvaient aussi à Gange:

tous lui prodiguèrent encore, dans ce nouveau séjour, les soins les

plus empressés. Mais le marquis se sépara bientôt de sa femme pour

retourner à Avignon, où quelques affaires réelles ou imaginaires

l'appelaient; et elle resta alors seule avec ses beaux-frères.

L'abbé employa d'abord toute son adresse pour amener sa belle-sœur

à révoquer le testament d'Avignon, et à tester en faveur de son

mari. Vaincue par ses instances, par ses persécutions déguisées, la

marquise consentit à tout. Ce premier point gagné, il ne restait plus

qu'à assurer au marquis la jouissance prompte et certaine des biens

de sa femme. Il fallait couronner l'œuvre de la captation par un

horrible forfait.

Ici commence une suite de scènes dont les détails font frémir et

déchirent l'âme. Ici commence, à proprement parler, la longue et

douloureuse agonie de madame de Gange. Le 17 mai 1667, la marquise

étant retenue au lit par une indisposition, demande une potion

purgative. On lui présente une médecine préparée, disait-on, suivant

l'ordonnance d'un médecin du lieu; mais ce breuvage lui sembla si

noir et si épais, qu'elle refusa de le prendre, et s'en tint à des

pilules dont elle faisait usage habituellement. Quelques dames du

voisinage viennent visiter la malade: leur visite terminée, l'abbé

les reconduit, laissant le chevalier seul avec la marquise. Mais il

reparaît bientôt, tenant d'une main un pistolet, et de l'autre un

verre de poison; ses yeux étincellent de fureur; ses traits altérés

donnent à sa physionomie une couleur sinistre. Il s'approche du

lit de sa belle-sœur, en lançant sur elle des regards terribles.

Le chevalier suit son frère, l'épée nue à la main. La marquise

croit qu'il veut la défendre. Infortunée! elle ne tarde pas à être

désabusée. «_Madame_, lui dit l'abbé, _il faut mourir; choisissez

le feu, le fer ou le poison. Moi mourir!_ s'écrie la marquise; _de

quel grand crime suis-je donc coupable? Ayez pitié de moi, je vous

en conjure. C'en est fait, madame_, réplique le chevalier, _prenez

votre parti; si vous ne le prenez pas, nous le prenons sur-le-champ

pour vous_.» Alors, voyant qu'il n'y a aucune pitié à attendre de ces

monstres, la marquise lève les yeux au ciel, comme pour le prendre à

témoin, et tend la main au verre de poison que l'abbé lui présente.

Tandis que la victime avale cette liqueur, le chevalier lui offre la

pointe de son épée, et l'abbé lui tient le pistolet sur la gorge.

Cependant le chevalier s'aperçoit qu'elle laisse au fond du verre

le plus épais du breuvage; il ramasse avec soin ce résidu, le place

au bord du verre, et le présente à la marquise, qui le prend, mais

le retient dans sa bouche, et, se laissant aller sur son chevet, le

rejette dans ses draps. Elle conjure ensuite ses assassins de lui

accorder le secours d'un confesseur pour mourir en paix avec Dieu.

Les scélérats sortent, ferment la porte à la clef, et vont donner

ordre au vicaire du lieu, qui leur est dévoué, de se rendre auprès de

la marquise, et d'assister à ses derniers momens.

Cependant madame de Gange avait, au milieu de ses angoisses et de

ses souffrances, conservé toute sa présence d'esprit; elle se couvre

à la hâte d'une jupe de taffetas, et monte sur une fenêtre élevée

d'environ vingt-deux pieds au-dessus du sol, et qui donnait sur

la cour du château; elle allait se précipiter, lorsque Perrette,

le vicaire du lieu, arriva. Il s'élance vivement sur elle et la

saisit par sa robe; il ne lui reste qu'un lambeau dans la main; la

marquise tombe; mais l'effort du prêtre pour la retenir, en changeant

la direction du corps, la fait tomber sur ses pieds, et prolonge

momentanément son existence. L'infâme Perrette, digne agent des

deux beaux-frères, la voyant sur le point de s'échapper, lance sur

elle une grosse cruche pleine d'eau; mais il ne l'atteint pas, et

la marquise a le temps d'introduire dans son gosier le bout de la

tresse de ses cheveux et de provoquer un vomissement qui lui procure

un moment de soulagement; elle cherche ensuite à s'évader. Toutes les

issues sont fermées; un palefrenier, touché de sa situation, la fait

sortir par les écuries, et la remet entre les mains des premières

femmes qu'il trouve sur son passage.

Avertis par Perrette de la fuite de leur victime, l'abbé et le

chevalier la poursuivent en criant qu'elle est folle; le chevalier

l'atteint près de la maison d'un habitant, l'entraîne dans cette

maison, et s'y enferme avec elle, tandis que l'abbé, en sentinelle

sur le seuil de la porte, présente le pistolet à tous ceux qui osent

en approcher. L'hypocrite ne veut pas, dit-il, que sa belle-sœur,

dans sa folie, se donne en spectacle à tout le monde. Cependant des

femmes qui se trouvaient dans l'intérieur de la maison se disposent

à lui administrer des secours; on lui donne un verre d'eau; le

chevalier frémit de rage, il casse d'un coup de poing le verre

entre les dents de sa belle-sœur, protestant toujours qu'elle était

folle, et insistant pour qu'on se retirât. Madame de Gange elle-même,

espérant encore fléchir ce forcené, demande à rester seule avec lui.

Tout le monde se retire; mais, ni ses larmes, ni ses prières, ni ses

promesses, ne peuvent la sauver de la fureur du monstre; il tire de

nouveau son épée, et deux fois lui perce la poitrine; elle appelle

au secours en fuyant; il la poursuit, lui plonge encore cinq fois

l'épée dans le corps, et lui en laisse le tronçon dans l'épaule.

Croyant alors son crime consommé, il va rejoindre son complice, en

lui disant: _Retirons-nous_, abbé, _l'affaire est faite_.

Aux cris de la marquise, les femmes qui s'étaient éloignées

accourent: on appelle un chirurgien par la fenêtre. Qui pourrait

le croire, même après tout ce qu'on vient de lire? l'abbé, qui se

retirait avec son frère, revient sur ses pas en entendant appeler

un homme de l'art, rentre dans la chambre, traverse la foule, le

pistolet à la main, et va l'appuyer sur le sein de la marquise. Une

femme, saisissant l'assassin par le bras, change la direction du

coup. Le furieux lui assène un violent coup de poing sur la tête: il

veut ensuite se servir de son arme comme d'une massue pour assommer

sa belle-sœur; mais on se précipite sur lui avec violence, et on

le pousse jusqu'à la porte de la rue avec une grêle de coups. Le

scélérat s'évade avec son frère, à la faveur des ténèbres.

Cependant la marquise de Gange survivait encore à tant de traitemens

atroces. Tout ce qu'il y avait de plus considérable dans les environs

vint la visiter. La justice se mit à la poursuite des assassins.

Le marquis de Gange, qui avait appris à Avignon l'assassinat de sa

femme, revint enfin auprès d'elle. Il en fut reçu avec toutes les

démonstrations de tendresse qu'eût méritées le meilleur des époux;

et cependant toute sa conduite ne fit que corroborer les soupçons

de complicité qui planaient sur lui. D'abord, après avoir reçu la

nouvelle de la catastrophe de madame de Gange, il était resté à

Avignon jusqu'au lendemain, sans même en ouvrir la bouche à ses amis;

il avait aussi éclaté en imprécations contre ses frères, et il ne fit

ensuite contre eux aucune poursuite. Puis, à peine arrivé auprès de

sa femme, la première demande qu'il lui fit, fut celle de rétracter

la protestation qui avait suivi son testament d'Avignon, lui faisant

observer que le vice-légat avait, à cause de cette protestation,

refusé d'enregistrer son testament fait récemment à Gange. Ces

preuves morales ne sont-elles pas accablantes?

Après dix-neuf jours d'horribles souffrances, madame de Gange expira,

priant encore pour ses assassins, et après avoir recommandé à son

fils de n'exercer contre eux aucune vengeance. Madame de Roussans, sa

mère, se porta sur-le-champ accusatrice des meurtriers de sa fille,

et le 21 août 1667, le parlement de Toulouse condamna l'abbé et le

chevalier de Gange à être rompus vifs, le prêtre Perrette aux galères

perpétuelles, et le marquis de Gange au bannissement perpétuel. Les

deux principaux complices parvinrent à se soustraire à l'exécution

de cet arrêt. Le chevalier, entré au service de la république de

Venise, fut tué au siége de Candie; l'abbé passa en Hollande, où

il eut de nouvelles aventures. Le prêtre Perrette ne survécut pas

long-temps à son crime; il fut attaché à la chaîne, et mourut en

chemin. Quant au marquis de Gange, pour qui la sentence avait été

moins sévère, parce que la preuve de sa culpabilité n'était pas

trouvée assez complète, il fut rappelé en France par la piété de son

fils, et rentra au château de Gange: mais, ayant cherché à séduire

sa belle-fille, le jeune marquis, autant pour le repos de sa femme

que pour le sien, demanda de nouveau l'éloignement de son misérable

père, qui se réfugia dans une petite ville du comtat Venaissin, où il

mourut à l'âge de cent ans: punition bien longue pour une conscience

qui devait être bourrelée de remords.

SUPPLICE DU MARQUIS DE LA DOUZE, ACCUSÉ D'AVOIR EMPOISONNÉ SA FEMME.

Les détails circonstanciés de cette histoire ne nous ont pas été

conservés. Ce qu'on en sait se trouve dans des lettres adressées,

vers la fin de 1669, au comte de Bussy-Rabutin. Des indices violens

s'élevaient contre le marquis de la Douze: toutefois on ne peut lire

les particularités de sa mort sans éprouver le besoin de croire à son

innocence. On a vu déjà les indices les plus véhémens causer de si

funestes erreurs! Il est permis de penser que le marquis de la Douze

eût été absous, n'eût peut-être pas même été accusé, si les désordres

de sa conduite n'étaient pas venus appuyer, corroborer les preuves

alléguées contre lui. Du moins il sortira de cette conjecture une

réflexion utile; c'est qu'une vie irréprochable est un bouclier qui

repousse les traits mêmes de la calomnie.

Le marquis de la Douze était d'une humeur très-galante, et d'une

conduite fort dissipée. Ayant perdu sa première femme, il épousa

quelque temps après la fille du président Pichon, de Bordeaux.

Bientôt on l'accusa d'avoir empoisonné celle qu'il venait de

remplacer avec tant d'empressement. Il fut arrêté et mis en prison.

Sa seconde femme, à cette nouvelle se déguise en homme et s'introduit

dans son cachot pour lui donner des conseils, et concerter avec lui

des moyens de défense. Mais accusée elle-même d'avoir aidé le marquis

à empoisonner sa première femme, et ses démarches auprès de son mari

fortifiant ce soupçon, elle ne tarda pas à être arrêtée comme sa

complice.

Le marquis avait eu aussi le malheur de tuer en duel le frère de sa

première femme. Ce duel fut transformé en assassinat, et fournit

un chef de plus à l'accusation. Le marquis fut condamné à la peine

capitale. C'était un homme de trente-cinq ans, beau, et d'un air

fort noble. Tout ce qu'il fit et dit, depuis la lecture de son

arrêt jusqu'au moment de l'exécution, fut héroïque, sans jactance

et sans affectation. Aussitôt qu'il eut entendu sa sentence, il

s'approcha, sans s'émouvoir, de l'autel, et levant les mains au

ciel: «Vous le voulez, Seigneur, dit-il; je le veux bien aussi.»

Puis se retournant vers le commissaire. «Je vous remercie, monsieur,

lui dit-il, d'avoir opiné pour moi; je sais de quel avis vous avez

été; et Dieu m'est témoin que, si je pouvais, je vous donnerais

des marques de ma reconnaissance: cependant j'atteste ce même Dieu

que je meurs innocent.» Il écrivit ensuite les mots suivans à sa

femme: «Ma très-chère et très-aimable enfant, je m'en vais mourir

très-satisfait, puisque Dieu le veut. Le seul déplaisir qui me reste

est de n'avoir point vu mon fils. Je vous le recommande, et je vous

prie de le faire élever dans la crainte de Dieu. Je suis un bel

exemple.»

Un de ses amis, présent à ces derniers instans, pleurait; le marquis

de la Douze, se promenant sans pleurer, se tourna tout-à-coup, et

lui dit: «Ah! monsieur, je vous demande pardon si je me promène sans

vous entretenir: l'état où je suis est un peu violent, et l'action me

soulage.»

Vers le soir, on le mit dans un tombereau avec deux cordeliers et le

bourreau. Il fut conduit par la ville pour être mené à l'échafaud.

Ayant vu à une fenêtre une dame qu'il avait beaucoup aimée, il la

salua deux fois avec un profond respect. Il était tête nue et les

pieds liés, et par grâce on lui avait laissé son pourpoint. Au pied

de l'échafaud, on lui dit: «Monsieur, prenez la peine d'instruire la

cour de l'assassinat commis en la personne de votre beau-frère.--Moi,

dit-il, d'un ton assuré, un assassinat! cela est faux; c'est le plus

beau combat qui ait jamais été fait en Guienne.» Il monta hardiment

avec le confesseur; on le dépouilla; il noua lui-même son mouchoir,

s'assit sur le poteau, puis se releva pour dire encore un mot à son

confesseur. Le bourreau lui dit: «Monsieur, j'ai un grand déplaisir

d'avoir à commencer le métier par vous.--Hélas! lui répondit le

marquis, je te remercie: tu es ici le seul qui me regrette: je te

prie de me laisser dire quelque prière quand j'aurai le cou sur le

poteau.» Il cria trois fois _Jésus_, et dit ensuite: _Frappe quand tu

voudras_. Le coup l'empêcha d'en dire davantage.

Sa femme avait été renvoyée de l'accusation: circonstance qui donne

encore une nouvelle force à l'opinion que nous avons émise en

commençant ce récit.

LE JUIF DE METZ.

La femme d'un charron du village de Glatigny, dans le pays Messin,

allant, le 15 septembre 1669, laver son linge à une fontaine

voisine, son enfant, âgé de trois ans, qui la suivait à quelque

distance, se laissa tomber; elle voulut aller le relever; il lui dit,

dans son petit langage, qu'il se relèverait bien tout seul. Alors

elle continua son chemin vers la fontaine. Un quart d'heure après,

ne voyant pas reparaître son enfant, l'inquiétude s'empare de cette

bonne mère; elle retourne sur ses pas, va jusqu'à sa maison, revient

à la fontaine, mais en vain; pas un seul vestige de son enfant. Elle

va tout éplorée demander à ses parens, à ses voisins, s'ils n'ont pas

vu son enfant; personne ne l'a vu; toutes les informations, toutes

les recherches sont infructueuses.

Enfin la mère s'étant avisée d'aller sur le grand chemin de Metz,

y trouva l'empreinte des petits pieds de son enfant. Voyant venir

de son côté un homme à cheval, elle l'attendit, et lui demanda s'il

n'avait pas vu un enfant dont elle lui donna le signalement. Le

cavalier répondit qu'il avait rencontré un Juif monté sur un cheval

blanc, portant devant lui un enfant d'environ trois ans.

Sur cet indice, le charron, qui avait accompagné sa femme sur la

route, part, et arrive tout courant à la porte de Metz. Il s'informe,

auprès d'un tourneur établi près de la porte, s'il n'a pas vu entrer

dans la ville un enfant de trois ans; le tourneur lui fait une

réponse toute semblable à celle du cavalier. Un paysan précise encore

mieux le fait, en ajoutant que ce Juif était Raphaël Lévi, de Boulay,

et que, lorsqu'il venait à Metz, il logeait chez son parent, nommé

Garçon.

Le charron se rend aussitôt à l'adresse indiquée; il y réclame son

enfant; on lui répond qu'on ne sait ce qu'il veut dire. Ce malheureux

père se désespérait à quelques pas de là, interrogeant toutes les

personnes qu'il rencontrait, lorsqu'une jeune fille juive s'approche

de lui, et lui dit en allemand qu'il ne fallait rien dire. Le

charron, qui comprenait l'allemand, fut comme atterré par ces mots;

il ne douta plus que son fils ne fût perdu sans ressource, et résolut

d'en tirer vengeance.

Il alla aussitôt rendre sa plainte de l'enlèvement de son fils, au

lieutenant-criminel du bailliage, le 3 octobre 1669.

Les Juifs de Metz, avertis qu'on poursuivait leur frère Raphaël, lui

écrivirent de venir de Boulay à Metz, pour se justifier. Il se rendit

à cette invitation; les Juifs le conduisirent chez le commandant de

la ville, qui lui dit que, s'il était innocent, il ne lui arriverait

rien. Le lieutenant-criminel avait déjà décrété contre lui, et

fait défense de laisser sortir aucun Juif de la ville. Raphaël se

constitua de lui-même prisonnier. Une enquête eut lieu; dix-huit

témoins furent entendus; et, après la confrontation, il fut reconnu

que Raphaël Lévi avait enlevé l'enfant.

Les Juifs, qui s'intéressaient à leur coreligionnaire, le défendirent

au moyen de l'alibi qu'ils essayèrent de prouver; mais ils ne purent

y parvenir, et le procureur du roi du bailliage conclut à ce que

Raphaël Lévi fût brûlé vif, et appliqué préalablement à la question

ordinaire et extraordinaire. Le procureur-général évoqua sur-le-champ

cette affaire au parlement.

Le geôlier vint déposer que le Juif avait jeté un billet à la

servante de la maison, et qu'il en avait trouvé plusieurs autres dans

sa poche: ces billets étaient écrits en hébreu et en allemand; on les

traduisit. Dans le billet no 1, le Juif, écrivant à ses frères de

Metz, leur faisait part des inquiétudes que lui causait son affaire.

Le billet no 2 marquait qu'on lui enverrait un petit brin de paille

pour mettre sous sa langue, lors de l'interrogatoire: On lisait dans

un autre: «Si (Dieu t'en garde) on te veut donner la question, tu

diras trois fois: _Moi Juif; Juif moi; vive Juif, Juif vive; mort

Juif, Juif mort_.» Les autres billets avaient été écrits à Raphaël

par quelques-uns de ses amis, qui lui donnaient des instructions sur

ce qu'il devrait opposer aux témoins, lors de la confrontation.

Cependant les Juifs répandirent le bruit que l'enfant du charron

avait été dévoré par des bêtes féroces; et, pour le prouver, ils

exposèrent sa tête, et partie du col et des côtés, et ses habits,

dans un bois, à un quart de lieue de Glatigny; la chemise de cet

enfant fut mise sur un buisson. En même temps plusieurs personnes,

envoyées par eux, vinrent faire des recherches dans le bois. Des

porchers trouvèrent peu après les restes du petit cadavre, plus

deux petites robes l'une dans l'autre, un bas et un bonnet rouge.

Un conseiller se transporta sur les lieux avec le charron, qui

n'eut pas de peine à reconnaître que le tout appartenait bien à son

malheureux enfant. Tout ce qu'on avait trouvé dans le bois fut

déposé au greffe; mais le Juif, interrogé, s'inscrivit en faux contre

l'enlèvement de l'enfant.

Comme l'enquête suivait son cours, un autre Juif, nommé Gédéon Lévi,

demeurant à une lieue de Glatigny, fut accusé d'avoir porté dans

une hotte quelque chose au bois dont on vient de parler. Arrêté et

interrogé, il nia le fait; mais il convint que les autres Juifs

l'avaient sollicité pour engager du monde à chercher dans le bois.

Cependant les témoins déposaient toujours contre les ruses et les

menées de l'Israélite Raphaël. Celui-ci, d'un autre côté, variait

dans tous ses interrogatoires. Enfin le parlement rendit son arrêt

définitif du 16 janvier 1670, qui confirmait la sentence du premier

juge, et, de plus, condamnait Raphaël à quinze cents livres de

dommages-intérêts envers le père de l'enfant. L'arrêt portait en

outre que Gédéon Lévi serait appliqué à la question ordinaire et

extraordinaire, pour découvrir ceux qui avaient exposé l'enfant

dans le bois; que Maïeur Schuaube, Juif, serait arrêté, et sa femme

ajournée, et qu'il serait plus amplement informé du lieu où l'enfant

avait été mis.

Ce Maïeur Schuaube était un des principaux directeurs des Juifs

de Metz, et en cette qualité, on présumait qu'il devait avoir eu

connaissance de l'enlèvement de l'enfant, qui sans doute avait été

destiné à être sacrifié, crime dont les Juifs étaient hautement

accusés. Il avait été accusé formellement dans le procès, par les

témoins à charge, d'avoir autrefois, de concert avec d'autres gens

de sa religion, flagellé un crucifix, autre crime que les Juifs

sont véhémentement soupçonnés de commettre, selon les rites de leur

communion.

Raphaël Lévi, n'ayant fait aucun aveu à la question, fut mis entre

les mains de deux confesseurs, un curé et un capucin; mais celui-ci,

malgré toute leur adresse, malgré les ambages de leurs questions,

persista dans une dénégation complète. Il fut Juif jusqu'à la mort,

qu'il subit avec une grande fermeté. Gédéon Lévi, qui avait souffert

la torture sans avoir rien avoué, fut condamné à un bannissement

perpétuel, et ses biens confisqués; Maïeur Schuaube dut payer une

amende de trois mille livres, et il fut défendu aux Juifs, sous peine

de la vie, d'attenter dorénavant dans leur synagogue, à la religion

chrétienne; de s'assembler ailleurs que dans ces synagogues, les

portes ouvertes, à peine de cinq cents livres d'amende; et de sortir

de leur quartier depuis le mercredi saint jusqu'au mercredi suivant.

De plus, la cour ordonna que l'arrêt serait gravé sur une plaque de

cuivre, et attaché à un poteau dans la rue des Juifs.

Quant à l'horrible forfait qui donna lieu à cet arrêt, il demeura

toujours enveloppé d'un affreux mystère. On avait la certitude du

crime, la connaissance de ses auteurs, mais on ne put que former des

présomptions sur les circonstances abominables qui avaient accompagné

son exécution.

LE LIEUTENANT-CRIMINEL TARDIEU ET MARIE FERRIER, SA FEMME. LEUR

ASSASSINAT.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 9 / 17 段