mort offrait tous les signes de l'empoisonnement. Dans ses derniers
momens, il témoigna un vif désir de demander pardon au comte et à la
comtesse d'un grand préjudice qu'il leur avait causé. Mais ceux-ci,
craignant d'avancer sa mort, évitèrent de se rendre à sa demande.
Cependant la tendresse du comte et de la comtesse pour l'enfant,
prenait toujours de nouvelles forces. Ils lui procurèrent une
éducation digne de leur propre fils, et travaillèrent à lui former
l'esprit et le cœur. Dès qu'il eut atteint l'âge de sept ans, ils
lui donnèrent un habit de page de leur livrée, et il les servit en
cette qualité jusqu'à ce que le mystère de sa naissance fût connu.
Des rumeurs d'abord sourdes et vagues, mais ensuite plus positives,
parlaient depuis quelque temps d'un complot qui avait été tramé
pour supprimer l'enfant du comte et de la comtesse de Saint-Géran.
Ces bruits vinrent jusqu'aux oreilles du père et de la mère, qui
résolurent de remonter à la source, et de faire tout au monde pour
découvrir la vérité. La sage-femme fut arrêtée, et quoique ses
interrogatoires fussent pleins de contradictions et de dénégations,
on y puisa une foule de renseignemens qui répandaient un grand jour
sur l'affaire. Mais comme la marquise de Bouillé aurait pu être
décrétée par suite de ces révélations, le comte voulut ménager sa
sœur, dont le déshonneur aurait rejailli sur lui, et il détourna les
poursuites.
Dès que le comte et la comtesse de Saint-Géran soupçonnèrent que leur
page était leur enfant, ils écoutèrent sans contrainte la voix de la
nature qui leur parlait depuis si long-temps, firent jouir leur fils
de son état, et l'appelèrent le comte de la Palice.
La sage-femme fut condamnée par le juge de Moulins à être pendue,
après avoir été appliquée à la question, comme atteinte et convaincue
d'avoir supprimé l'enfant provenant de l'accouchement de la comtesse.
Elle interjeta appel de cette sentence, et fut transférée ensuite
à la conciergerie du Palais. Elle mourut en prison avant l'issue de
toute cette affaire.
Voici quelques détails sur les auteurs de cette criminelle intrigue,
tels qu'on put les recueillir dans les dépositions et débats
judiciaires. La marquise de Bouillé, sœur du comte, et le marquis
de Saint-Maixant, avaient ourdi toute cette trame. Le marquis de
Saint-Maixant, accusé de fausse monnaie, de magie et d'inceste,
prévenu aussi d'avoir fait étrangler sa femme pour en épouser une
autre, dont il avait projeté de tuer le mari, s'était échappé des
mains du prevôt de la maréchaussée d'Auvergne, et s'était réfugié
dans le château de Saint-Géran, où il avait été très-bien accueilli.
Il y vit la marquise de Bouillé, qui s'était séparée de son mari
septuagénaire, dont elle se plaignait beaucoup, mais qui n'avait
peut-être pas d'autres torts que son âge avancé. Le marquis avait
une figure aimable, la marquise n'était pas sans agrémens; ils
étaient jeunes l'un et l'autre, ils s'aimèrent, comme peuvent s'aimer
toutefois des cœurs aussi pervers.
Héritière présomptive du comte son frère, la marquise voyait
s'évanouir toutes ses espérances de fortune par la grossesse de
sa belle-sœur. Le marquis amoureux forma le dessein d'unir sa
destinée à celle de la marquise, qui y consentit, comptant que
le mari septuagénaire était au bout de sa carrière. Le marquis
comptait encore davantage sur le secret qu'il avait d'avancer la
mort. Ils corrompirent à force d'argent Beaulieu, le maître d'hôtel,
la sage-femme, les filles, nommées Quinet, femmes de chambre de
la marquise, et, à l'aide de ces subalternes, consommèrent la
soustraction de l'enfant de la comtesse de Saint-Géran; de là les
précautions que l'on avait prises pour tenir éloignées toutes les
personnes étrangères au complot.
Au moment où l'enfant avait vu le jour, la sage-femme se disposait à
lui ôter la vie, et déjà elle lui enfonçait le crâne, lorsqu'on le
lui arracha des mains. Depuis cet enfant porta toujours la marque de
la main meurtrière de la sage-femme; ce qui ne contribua pas peu à
le faire reconnaître plus tard pour ce qu'il était. On a pensé que
le marquis de Saint-Maixant s'était opposé à la mort du nouveau-né,
parce que, se défiant de la promesse que la marquise lui avait
faite de l'épouser, il voulait conserver ce gage pour la forcer de
tenir sa parole, en menaçant de faire connaître l'état de l'enfant.
C'est pourquoi l'enfant avait été confié à Beaulieu, qui l'avait
mis en nourrice, l'avait ensuite fait disparaître du village de la
nourrice, et conduire à Paris, chez Marie Pigoreau, sa belle-sœur,
fille d'un comédien. L'enfant fut baptisé sous le nom de Bernard; et
la Pigoreau, qui en prit les plus grands soins, lui donna des langes
très-riches et le mit en nourrice au village de Torcy en Brie, le
faisant passer pour un enfant de qualité. Plus tard, elle lui donna
le nom et l'état d'un de ses enfans qui était mort, et mit ainsi le
dernier sceau à la suppression de l'enfant du comte de Saint-Géran.
Elle changea de quartier pour mieux réussir dans ce dessein, et vint
habiter une paroisse où elle était inconnue. C'était à l'âge de deux
ans et demi que l'enfant avait été repris par Beaulieu, qui l'avait
introduit, comme nous l'avons vu, à l'hôtel de Saint-Géran.
Le marquis de Saint-Maixant et la marquise de Bouillé tremblèrent
en voyant le fils si près du père et de la mère; et pour se défaire
d'un complice et d'un témoin importun, on empoisonna Beaulieu.
Le marquis de Saint-Maixant et la marquise de Bouillé ne jouirent pas
du fruit de leurs crimes. La marquise mourut, emportant le poids de
son secret. Le marquis mourut à la conciergerie, où il était détenu
pour les crimes atroces qu'il avait commis antérieurement.
Ainsi les deux principaux personnages avaient quitté la scène
avant le dénoûment, et dans le temps que les regards de la justice
cherchaient les auteurs du crime qu'ils avaient commis. Mais la dame
veuve du duc de Ventadour, fille du second lit de la maréchale de
Saint-Géran et sœur consanguine du comte, et la comtesse du Lude,
fille de la marquise de Bouillé, résolurent d'entrer en lice pour
disputer au jeune comte son état, qui leur ôtait l'espérance de
recueillir la succession du comte de Saint-Géran.
A l'instigation de ces dames, et poussée par l'espoir d'une
récompense, la Pigoreau se présenta comme étant la véritable mère de
l'enfant. Mais son imposture ne tarda pas à être évidente. Confondue,
inquiète des suites de cette procédure, elle prit la fuite; et
le parlement rendit, le cinq juin 1666, un arrêt définitif, qui
déclarait l'enfant fils du comte et de la comtesse de Saint-Géran, et
condamnait la Pigoreau à être pendue par contumace.
Jamais procès ne fut soutenu avec une opiniâtreté égale à celle des
dames de Ventadour et de Lude. Mais la tendresse de la comtesse
était incapable de se rebuter. Comme elle était devenue veuve depuis
quelque temps, elle disait à ses juges, en sollicitant son procès,
que, s'ils ne reconnaissaient pas son fils, elle l'épouserait et lui
assurerait tout son bien. Aussi sa constance maternelle fut-elle
couronnée du plus entier succès.
LE SURINTENDANT FOUQUET.
Le procès du surintendant Fouquet est un des événemens les plus
curieux et les plus intéressans du règne de Louis XIV. Sa perte fut
tramée avec une perfidie si odieuse, et la conduite de ses ennemis,
dont plusieurs siégèrent parmi ses juges, fut si passionnée, qu'on
s'intéresserait à l'infortune de Fouquet, quand même il eût été plus
coupable qu'il ne l'était réellement.
L'origine de sa catastrophe remonte au temps où Colbert commença à
travailler secrètement avec le roi; sa perte était déjà résolue,
lorsque le roi accepta la fête magnifique que ce ministre lui donna
dans sa superbe maison de Vaux. Cette fête ne servit qu'à irriter
davantage encore le monarque contre lui. Les ennemis du surintendant
firent remarquer au prince tout ce qu'il y avait d'ambitieux dans
la devise de Fouquet. C'était un écureuil avec ces mots: _Quò non
ascendam? Où ne monterai-je point?_ Les courtisans ne manquèrent pas
non plus de faire observer que l'écureuil était représenté partout
poursuivi par une couleuvre, qui était les armes de Colbert. Ces
réflexions pleines de malignité, ces mots latins, que Louis XIV se
fit expliquer, décidèrent du sort de Fouquet.
Une autre cause secrète du ressentiment du roi, et peut-être la plus
redoutable, c'est que mademoiselle de La Vallière, qu'il aimait déjà
éperdument, avait été pendant quelque temps l'objet des poursuites
amoureuses du surintendant, qui n'avait rien négligé pour en faire
la conquête. Il avait même fait l'offre de deux cent mille livres
à mademoiselle de La Vallière, qui l'avait repoussé avec toute
l'indignation de la vertu. Plus tard, le surintendant s'étant aperçu
que le roi était son rival préféré, avait voulu être le confident de
celle dont il ne pouvait être l'amant. Le roi, instruit de toutes
ces particularités, avait fini par concevoir une haine mortelle pour
Fouquet.
Louis XIV, dans un premier mouvement de colère et d'indignation,
avait été tenté de faire arrêter le surintendant, au milieu même
de la fête splendide dont on vient de parler; mais, au lieu de
faire un éclat, il aima mieux recourir à la dissimulation. Fouquet
était procureur-général du parlement; et cette charge lui donnait
le privilége d'être jugé par les chambres assemblées. Colbert, par
une adresse peu honorable, l'amena à la vendre. Le surintendant y
consentit, et eut la générosité de faire porter à l'épargne les
quatorze cent mille francs que cette vente lui procura. Cette belle
action ne le sauva pas.
Toutefois, et sans doute pour mieux assurer l'exécution de son
dessein, le roi le combla de caresses avant sa disgrâce. Charles
IX en avait agi de même à l'égard de Coligny, et son successeur
à l'égard du duc de Guise. «Je ne sais, dit Voltaire, pourquoi la
plupart des princes affectent d'ordinaire de tromper par de fausses
bontés ceux de leurs sujets qu'ils veulent perdre. La dissimulation
est alors l'opposé de la grandeur; elle n'est jamais une vertu, et
ne peut devenir un talent estimable, que quand elle est absolument
nécessaire. Louis XIV parut sortir de son caractère; mais on lui
avait fait entendre que Fouquet faisait de grandes fortifications à
Belle-Isle, et qu'il pouvait avoir trop de liaisons au dehors et au
dedans du royaume.»
La cour prit donc des mesures pour arrêter Fouquet d'une manière
sûre, au moment même où il s'y attendrait le moins. Les états que
l'on tenait en Bretagne favorisèrent ce projet; le roi s'y rendit
sur la fin du mois d'août 1661, prétendant que sa présence y était
nécessaire; et toute la cour le suivit. Le surintendant fut aussi
de ce voyage, comme étant un des premiers ministres du conseil, et
ayant le plus à voir dans les délibérations de cette assemblée.
Le roi s'était fait accompagner du vicomte de Turenne, comme s'il
eût eu besoin de ses conseils contre quelque soulèvement. Cette
mesure inaccoutumée aurait dû faire ouvrir les yeux au surintendant;
mais soit fatalité, soit conviction de son innocence, il ne parut
point s'en inquiéter. Il se rendit donc en Bretagne; il fut arrêté
sans bruit à Nantes, le 5 septembre; on s'assura de lui comme d'un
criminel d'état; il fut conduit à Paris, où des ordres furent donnés
pour son procès, qui lui fut fait par commissaires.
Une particularité assez singulière du procès de Fouquet, c'est qu'il
se méprit tellement sur les dispositions de ses juges à son égard,
que quand il fallut nommer les rapporteurs, madame Fouquet, sa
mère, pria le premier président de Lamoignon de donner l'exclusion
à d'Ormesson, qui se fit tant d'honneur dans cette affaire par sa
courageuse indulgence envers Fouquet. Elle demanda aussi l'exclusion
pour Sainte-Hélène, conseiller au parlement de Rouen; en ce point
elle rencontra mieux, car Sainte-Hélène fut un de ceux qui conclurent
à la mort de l'accusé. On sut sans doute à la cour que madame Fouquet
avait demandé l'exclusion de ces deux juges, et ce fut pour les
ministres un motif de plus pour les maintenir.
Le roi manda le premier président, et lui dit de nommer pour
rapporteurs MM. d'Ormesson et Sainte-Hélène. Le premier président
allégua la prière de la mère de l'accusé: «Ce sont, dit-il, les deux
seuls qu'elle ait exclus.--Elle craint, répliqua le roi, l'intégrité
connue de ces deux magistrats, et cette crainte est une raison
de plus pour les nommer.» Le premier président convint de leur
intégrité; mais il représenta que, comme il s'était fait une loi de
ne jamais donner aux parties les rapporteurs qu'elles demandaient,
il s'en était aussi fait une de ne leur jamais donner ceux qu'elles
excluaient. «Que l'accusé, dit d'abord le roi, fort bien instruit
par ses ministres, propose ses moyens de récusation, la chambre en
jugera;» et il finit par ordonner qu'on conservât les deux exclus.
Le premier président pria le roi de prendre du temps pour faire ses
réflexions avant de lui donner ses derniers ordres. Le roi assura que
ses réflexions étaient faites, et que sa volonté, sur cet article,
serait immuable. Le premier président fit des reproches sur cette
violence à Colbert et à Letellier, dont Turenne disait, au sujet de
ce procès: «M. Colbert a plus d'envie que M. Fouquet soit pendu, et
M. Letellier plus de peur qu'il ne le soit pas.»
Colbert et Letellier se montrèrent, dans tout ce procès, ennemis
implacables de Fouquet. Le chancelier Séguier, président de la
commission, fut celui des juges de Fouquet qui poursuivit sa mort
avec le plus d'acharnement, et qui le traita avec le plus de dureté.
Dans les nombreux interrogatoires qu'il eut à subir, Fouquet montra
autant de noblesse et de fermeté dans sa contenance que de justesse
et de force dans ses réponses. Plusieurs fois il embarrassa et
confondit ses juges. Le point où il était le plus vulnérable était
l'article des finances; mais sur cet article même on avait bien moins
de reproches à lui faire qu'au cardinal Mazarin. Faire le procès
au surintendant, c'était accuser la mémoire de son prédécesseur,
qui s'était approprié en souverain plusieurs branches du revenu de
l'état, et qui s'était permis les plus grandes dilapidations. Les
juges se retranchèrent sur un projet vague de résistance et de
fuite dans les pays étrangers, projet que Fouquet avait jeté sur le
papier quinze ans auparavant, lorsque la Fronde divisait la France,
et qu'il croyait avoir à se plaindre de l'ingratitude de Mazarin.
Cet écrit, qu'il avait entièrement oublié, s'était trouvé dans ses
papiers parmi ceux qu'il destinait au feu. «Vous ne pouvez nier,
lui dit le chancelier, que ce projet ne soit un crime d'état.--Je
confesse, répondit Fouquet, que c'est une folie et une extravagance,
mais non pas un crime d'état. Je supplie ces messieurs, dit-il en se
tournant vers les juges, de trouver bon que j'explique ce que c'est
qu'un crime d'état: ce n'est pas qu'ils ne soient plus habiles que
nous, mais j'ai eu plus de loisir pour l'examiner. Un crime d'état,
c'est quand on est dans une charge principale, qu'on a le secret du
prince, et que tout d'un coup on se met du côté de ses ennemis, qu'on
engage toute sa famille dans les mêmes intérêts, qu'on fait ouvrir
les portes des villes dont on est gouverneur à l'armée des ennemis,
et qu'on les ferme à son véritable maître; qu'on porte dans le parti
tous les secrets de l'état. Voilà, messieurs, ce qui s'appelle un
crime d'état.» Réponse d'autant plus spirituelle et d'autant plus
piquante, qu'elle était l'histoire même du chancelier et de sa
conduite pendant les troubles de la Fronde.
Ce procès ne fut jugé qu'au bout de trois ans, en 1664.
L'irrégularité des procédures dirigées contre l'accusé, la longueur
du procès, l'acharnement odieux du chancelier, enfin le temps,
qui éteint l'envie publique, et qui inspire la compassion pour le
malheur, tout cela fut favorable à Fouquet, ou du moins lui sauva la
vie. Des vingt-deux juges qui opinèrent, il n'y en eut que neuf qui
votèrent la mort, et les treize autres, parmi lesquels il y en avait
à qui Gourville, ami de l'accusé, avait fait accepter des présens,
opinèrent à un bannissement perpétuel, que le roi commua en une peine
plus dure, la prison à perpétuité.
Le chancelier fit exiler l'un des juges, nommé Roquesante, qui avait
le plus déterminé la chambre de justice à l'indulgence. Le conseiller
d'état Guénégaud fut aussi poursuivi et dépouillé de la plus grande
partie de sa fortune; Saint-Évremond, ami de Fouquet, fut obligé de
s'expatrier. Pellisson, premier commis et confident de l'infortuné
surintendant, prit sa défense dans plusieurs mémoires, qui sont des
modèles d'éloquence. Il fut enveloppé dans sa disgrâce, fut enfermé
à la Bastille, où il resta quatre ans et demi, pour avoir été fidèle
à son maître. Madame de Sévigné s'associa à cette noble fidélité
pour le malheur: les lettres qu'elle écrivait à M. de Pompone,
relativement à ce procès, attestent la chaleur et la sincérité de
son amitié. «Louez Dieu, monsieur, écrivait-elle à Pompone, et le
remerciez, notre pauvre ami est sauvé: il a passé de treize à l'avis
de M. d'Ormesson, et neuf à celui de Sainte-Hélène. Je suis si aise,
que je suis hors de moi.» L'indolent, le nonchalant La Fontaine
lui-même, se ressouvint qu'il était de ce monde quand il apprit la
chute et la condamnation de son protecteur. La reconnaissance lui fit
méconnaître son intérêt: il pleura les malheurs de Fouquet dans une
élégie noble, belle et touchante, adressée aux nymphes de Vaux, et
dans laquelle il osa demander la grâce de son bienfaiteur au monarque
irrité.
Fouquet, après sa condamnation, fut conduit dans la citadelle de
Pignerol, avec une escorte de cinquante mousquetaires sous les
ordres de d'Artagnan. On eut la dureté de lui ôter deux fidèles
domestiques, Pecquet et Lavalée, qui voulaient partager sa prison. On
ne voulut jamais non plus permettre à sa femme de l'accompagner.
Pendant sa captivité, la religion vint à son secours: il composait
des livres de piété. Il y avait déjà plusieurs années qu'il était
renfermé à Pignerol, lorsque le comte de Lauzun fut envoyé prisonnier
au même lieu, en punition de ses emportemens au sujet de son fameux
mariage avec _Mademoiselle_, dont le roi n'avait pas voulu approuver
la solennité. Jusqu'alors Fouquet, n'ayant eu aucun commerce avec
personne, ignorait absolument ce qui se passait à la cour. Quelle fut
sa surprise quand Lauzun lui apprit l'aventure de son mariage! Il
ne pouvait le croire, et prenait son compagnon d'infortune pour un
visionnaire à qui la tête avait tourné dans sa prison.
Fouquet supporta ses fers avec courage et résignation. Il mourut dans
sa prison le 23 mars 1680, âgé de soixante-cinq ans, ayant expié, par
seize années de captivité, la brillante faveur dont il avait joui.
Quelques auteurs ont prétendu, mais sans preuves, qu'il mourut dans
le sein de sa famille, entièrement oublié. Gourville l'assure dans
ses _Mémoires_, mais son témoignage a été contredit.
MALHEURS ET FIN TRAGIQUE DE LA MARQUISE DE GANGE.
Les fastes du crime offrent peu d'histoires d'un intérêt aussi
puissant que celle de l'infortunée marquise de Gange. Les charmes et
la douceur de la victime, la noire perversité de ses bourreaux, les
divers motifs de leur attentat, les horribles circonstances qui le
précédèrent, l'atroce cruauté avec laquelle il fut consommé, tout
enfin, dans ce drame où le fer et le poison semblent se disputer le
premier rôle, concourt à faire passer à chaque instant d'une vive
émotion à une émotion plus saisissante encore, et à tenir le lecteur
sans cesse en suspens entre la terreur et la pitié. L'amour, si
toutefois on peut donner ce nom à des fureurs de tigre, l'amour, la
vengeance et la cupidité, forment le nœud et le dénoûment de cette
lamentable tragédie.
Diane de Joannis, née en 1635, fille unique du marquis de Roussans,
était douée d'une beauté rare qui la fit rechercher de bonne heure
par une foule de grands seigneurs. Elle n'était encore que dans sa
treizième année, lorsque ses parens accordèrent sa main au marquis
de Castellane, jeune gentilhomme d'Avignon. Présentée par son mari à
cette brillante cour de Louis XIV, où tant de beautés se disputaient
la pomme, la jeune marquise, par les grâces de sa personne, produisit
un effet mêlé de surprise et d'admiration. Le monarque ne put se
montrer insensible à tant d'attraits; il voulut que celle qui en
était parée prît rang dans ses ballets, et se ménagea la faveur de
danser avec elle. Dès ce moment, on ne la nomma plus à la cour que
la _belle Provençale_. Le célèbre Mignard fit son portrait; et la
reine Christine de Suède, qui la proclamait elle-même le plus beau
chef-d'œuvre de la nature, lui écrivit des lettres qui sembleraient
être de l'amant le plus passionné.
Il y avait huit années que la marquise de Castellane jouissait
du bonheur que procurent la beauté, la fortune, et un paisible
intérieur, lorsque son époux périt dans un naufrage auprès de Gênes.
Très-affligée de cette perte, la jeune veuve quitta la cour, dont
elle était un des plus beaux ornemens, et vint se fixer à Avignon, où
elle passa trois ans au sein de la retraite la plus profonde.
Plus tard, cédant aux sollicitations pressantes de quelques amis,
elle consentit à former une seconde union avec le jeune Charles de
Latude, qui porta depuis le nom de marquis de Gange. Les premières
années de ce mariage furent heureuses. Deux enfans, un garçon et une
fille, vinrent resserrer encore les doux liens qui unissaient les
deux époux. Les plaisirs de la société n'avaient aucun charme pour
eux; ils ne se plaisaient qu'ensemble, et la plus courte séparation
leur semblait un supplice. Quoique mariés depuis plusieurs années, on
les eût pris pour des amans, tant était vive leur tendresse mutuelle.
Mais, après un certain tems, la monotonie de ce genre de bonheur
lassa le jeune marquis; il avait deux ans de moins que madame de
Gange. Bientôt le bandeau de l'amour commença à le gêner; son charme
était usé pour lui. Insensiblement l'indifférence, la froideur
succédèrent à ses tendres transports, et il rechercha le monde
avec autant d'empressement qu'il l'avait fui jusque là. Ce premier
écart devait être le prélude des malheurs de la marquise. Se voyant
délaissée, elle se crut autorisée à suivre l'exemple de son mari;
on la vit reparaître dans la société. Bientôt elle fut entourée
d'adorateurs avantageux qui lui formaient une petite cour. Sa
conduite n'offrait rien de répréhensible; mais la calomnie, ce ver
qui s'attache aux fruits les plus exquis, répandait sourdement les
rapports les plus mensongers, et flétrissait la réputation de madame
de Gange. L'indiscrète renommée eut soin de porter tous ces propos
méchans à l'oreille du marquis: il feignit d'y ajouter foi, afin
d'être encore plus libre pour son compte, et donna plus d'une fois à
sa femme des scènes de méfiance et de jalousie.
Cependant deux frères du marquis de Gange, l'abbé et le chevalier,
vinrent loger chez lui. L'abbé, sous un extérieur qui annonçait
la candeur et la vertu, cachait une profonde scélératesse; le
chevalier était de ces hommes sans caractère que l'on gouverne à
son gré, qui font le mal ou le bien indifféremment. Il croyait agir
toujours de son propre mouvement, et ne faisait jamais que les
volontés de l'abbé, son frère. Tous deux, en voyant leur belle-sœur,
conçurent pour elle une ardente passion. Pour satisfaire sa flamme
criminelle, l'abbé se servit de tous les moyens en son pouvoir.
D'abord, il s'empara tellement de la confiance du marquis, qu'il
devint réellement plus maître que lui dans sa propre maison. En
possession de l'autorité, il lui restait encore à plaire. Il parla
si avantageusement de la marquise à son mari, qu'il fit rendre
momentanément à cette belle et vertueuse épouse la confiance et la
tendresse qu'elle n'eût jamais dû perdre. Puis il fit connaître à sa
belle-sœur qu'elle ne devait qu'à lui seul cet heureux changement.
En même temps, se jetant à ses genoux, il lui déclara, dans les
termes les plus passionnés, l'amour que ses charmes lui avaient
inspiré. La marquise, alarmée, ne répondit à cette déclaration
qu'avec indifférence.