Huit jours après ce dernier arrêt, Pierre, l'aîné des deux enfans

qui avaient disparu, revint à la maison maternelle. Son retour

inespéré causa une vive joie à sa mère, et vint éclaircir toute cette

affaire mystérieuse. Il raconta que Jacques et lui, étant sortis

de Paris, ils s'étaient rendus à Vernon, et de là dans la paroisse

de Saint-Vast, où ils demandèrent l'aumône. Un gentilhomme nommé

Montaut, les jugeant des enfans de famille, les avait hébergés chez

lui pendant quinze jours; Jacques, le cadet, tomba malade et mourut.

Pierre produisit les preuves du décès de son frère; puis il ajouta

que, s'étant évadé de la maison du sieur de Montaut, il avait mené

une vie errante et misérable, et que c'était ce qui lui avait donné

la hardiesse de revenir.

Cette déclaration, appuyée sur des pièces authentiques, mit fin à

toute la procédure. La mère avait retrouvé l'un de ses deux enfans;

il était bien constant que l'autre n'existait plus. Le mendiant

n'avait pas le moindre rôle à jouer dans cette affaire; il fut mis

hors de prison, et on lui rendit son enfant.

Qui peut savoir quelle aurait été l'issue de ce singulier procès,

sans le retour de Pierre? Que d'embarras, que de perplexité pour les

juges! Que d'inquiétudes, que d'angoisses pour les deux parties,

toutes deux également innocentes! Nouvel exemple de la sagacité du

peuple, que l'on n'a vantée que trop souvent. Qu'on se rappelle

que la première enquête pour ainsi dire de cette procédure avait

été faite par la populace furieuse de Vernon. La justice court

presque toujours risque de se tromper, en prêtant trop l'oreille aux

préventions populaires.

IMPOSTEUR BIGAME.

Guy de Verré, seigneur de Chauvigny en Poitou, eut, de son mariage

avec Marie Petit, deux enfans, Claude et Jacques de Verré. Claude,

l'aîné, ayant obtenu, à l'âge de quatorze ans, le grade d'enseigne

dans un régiment, quitta la maison paternelle, en 1638, pour se

rendre où l'appelait son service, et depuis ce moment ses parens

n'eurent plus de ses nouvelles.

Dans cet intervalle, Guy de Verré mourut, et sa veuve se retira dans

sa terre de Chauvigny, avec Jacques, son second fils. Le décès de son

mari l'avait profondément affligée, et le chagrin que lui causait

l'absence de son fils aîné, dont elle ignorait le sort, semblait

encore plus cuisant depuis ce funeste événement.

Les troubles de la Fronde déchiraient alors la France. Le commandant

du château de Saumur était dans le parti du prince de Condé, et

voulait y attirer la ville. La cour envoya le régiment d'Harcourt

pour faire le siége de ce château, qui se rendit. Pendant cette

expédition, un des officiers de ce régiment profita d'un jour de

loisir pour aller à Chauvigny, qui se trouve dans le voisinage

de Saumur, et prendre quelques momens de délassement dans cette

habitation.

Il fut reçu par Jacques de Verré, qui trouva en lui une ressemblance

parfaite avec son frère aîné, que sa mère pleurait depuis si

long-temps. Jacques de Verré, en présentant cet officier à sa mère,

lui communiqua les idées que lui suggérait cette ressemblance. Le

désir de retrouver son fils fit adopter à cette femme comme étant

réel ce qu'on ne lui présentait que comme une conjecture. «Vous êtes

mon fils, s'écria-t-elle en se jetant dans les bras de l'officier;

vous êtes ce fils dont l'absence m'a tant fait verser de larmes et

causé tant d'inquiétude.» L'officier répondit d'abord faiblement

qu'il ne l'était pas. L'équivoque qu'il mit dans le ton de sa réponse

excita l'impatience de cette tendre mère, qui reprocha amèrement à

ce jeune homme la dureté qu'il avait de ne pas convenir qu'il était

son fils. «Enfin, lui dit-il, le trouble où me jette la scène qui

vient de se passer ne me permet pas de vous faire actuellement bien

des ouvertures; accordez-moi jusqu'à demain le temps de reprendre mes

sens.»

Le lendemain, l'officier ne manqua pas de se trouver au rendez-vous.

«Êtes-vous mon fils? s'écria madame de Chauvigny aussitôt qu'elle

l'aperçut. Suis-je assez heureuse pour le retrouver?--Je suis votre

fils aîné, répondit affectueusement l'officier; je suis ce malheureux

qui pendant dix-huit ans vous a tant causé d'inquiétude. Je n'osai

hier vous l'avouer; et je n'ai renoncé à la résolution que j'avais

prise de vous le laisser ignorer, que quand je n'ai plus eu lieu de

douter que j'obtiendrais le pardon que je vous demande à genoux.

J'appréhendais d'ailleurs qu'en me déclarant d'abord, le changement

qu'une si longue absence a dû apporter dans mes traits et dans toute

ma personne ne vous empêchât de me reconnaître, et ne me fît passer

à vos yeux pour un imposteur.»

Plus madame de Chauvigny le considérait, plus elle trouvait de

raisons pour le reconnaître. «C'est lui, s'écria-t-elle, c'est mon

fils.» Elle le présenta, en cette qualité, à sa famille, à ses

voisins; elle les invita tous à prendre part à sa joie et à la fête

qu'elle donna pour célébrer le retour de son nouvel enfant prodigue.

Tout le monde reconnut le nouveau venu pour l'enfant de la maison;

chacun s'empressa de féliciter madame de Chauvigny; et personne n'osa

douter que l'officier ne fût véritablement Claude de Verré. Le sieur

de Piedfélon, frère de madame de Chauvigny, s'opposa seul à cette

reconnaissance générale, et soutint fermement à sa sœur que le

nouveau venu n'était autre qu'un imposteur. Mais tout le monde prit

cette résistance pour une singularité de caractère.

Ainsi Claude de Verré, ou l'officier se disant tel, demeura en

possession de la qualité de fils aîné de la maison, et fut regardé

en conséquence par tous les parens, les amis et les voisins de la

famille.

Il jouissait agréablement des douceurs que lui avait procurées cette

reconnaissance, lorsque le régiment d'Harcourt reçut l'ordre de se

rendre en Normandie. Il s'arracha donc des bras de sa famille pour

suivre son régiment; mais il emmena avec lui Jacques, son frère, qui

l'avait fait reconnaître avec tant de désintéressement.

Arrivé dans sa nouvelle garnison, Claude de Verré, épris des charmes

de la demoiselle d'un sieur de Dauplé, la demanda en mariage à son

père, l'obtint, et l'épousa après une publication de bans et la

dispense des deux autres.

Pour éviter les longueurs, Claude de Verré avait fait passer sa mère

pour morte; le contrat n'était que sous seing-privé. Mais, clause

assez singulière, le futur s'engageait, en cas de séparation, à payer

à la demoiselle Dauplé une somme assez considérable.

Les deux époux ne jouirent pas long-temps des douceurs de leur union;

le sieur de Verré fut obligé de suivre le régiment d'Harcourt, qui

était commandé pour aller en Flandre.

A la fin de la campagne, il ne songea pas à aller passer l'hiver

auprès de sa femme. Il se rendit à Chauvigny, où il ramena son

frère. Nouveaux transports de joie de la part de madame de Chauvigny,

nouveaux soins, nouvelles attentions de la part de son prétendu fils.

Cependant, dans les fréquens voyages qu'il faisait à Saumur, il

devint amoureux d'une jeune personne nommée Anne Allard, qui était

belle, riche, et bien née. Elle aima ce jeune homme, et eut pour lui

des bontés dont les suites devinrent embarrassantes. Il n'y avait

qu'un moyen de les couvrir d'un voile, c'était le mariage; mais

Claude de Verré était déjà marié. Comment sortir de ce mauvais pas?

Cet embarras fut levé par un bruit qui circula tout d'un coup dans

Saumur, et parvint jusqu'à Chauvigny, que le sieur de Verré avait été

marié, et que sa femme venait de mourir. Il confirma ce bruit, en

montrant une lettre qui lui en apprenait la nouvelle, en prenant le

grand deuil, et en faisant paraître, à l'extérieur, tous les signes

d'une douleur sincère.

Néanmoins il continuait toujours de voir secrètement la demoiselle

Allard; et dès que les règles de la bienséance le permirent, il

confia tout à madame de Chauvigny, se fit pardonner son premier

mariage conclu secrètement, obtint la permission d'en contracter un

second, et épousa, le 16 mars 1653, la demoiselle Allard; son contrat

fut signé par madame de Chauvigny, et par Jacques de Verré.

Cette mère tendre semblait être au comble de ses souhaits. Son fils

aîné, en se mariant, avait quitté le service, et elle le voyait

fixé auprès d'elle avec une épouse agréable, et qui, par ses bonnes

qualités et son commerce aimable, faisait la félicité de sa famille.

La mère et les enfans coulaient des jours heureux; l'union et la

concorde régnaient au milieu d'eux; la sage économie de Claude les

entretenait dans une honnête aisance; il améliorait, il augmentait

les biens; il embellissait le château de Chauvigny, il jouissait,

sans partage, du cœur d'une femme belle et vertueuse qu'il aimait,

il voyait croître sous ses yeux deux enfans, fruits de son hymen.

Cette famille fortunée goûta ainsi toutes les douceurs de la vie

privée pendant cinq ans. Il parut alors dans le canton un soldat

aux gardes, dont la présence porta le trouble et la discorde dans

cette maison. Ce soldat disait hautement que celui qui se disait

Claude de Verré était un imposteur, que ce nom et cette place lui

appartenaient. Il racontait qu'ayant quitté la maison paternelle en

1638 pour aller joindre le régiment où son père lui avait procuré le

grade d'enseigne, différentes aventures, que son goût pour les femmes

et pour la dissipation lui avaient occasionées, s'étaient opposées

à son avancement, et il s'était vu réduit, par sa faute, à se faire

simple soldat dans le régiment des gardes françaises. Il avait été

fait prisonnier au siége de Valenciennes en 1656; et, depuis, après

une aussi longue absence, il n'avait osé reparaître dans sa famille,

craignant de n'y recevoir que de trop justes reproches sur son

inconduite.

Mais il apprit qu'un imposteur avait usurpé sa place, et s'était fait

reconnaître pour le fils de la maison. Il s'enhardit enfin à paraître

devant madame de Chauvigny; il la conjure de se rappeler ses traits,

le son de sa voix, sa démarche, ses attitudes; il lui fait observer

que, dans sa jeunesse, il avait eu une brûlure au front, et que la

cicatrice lui en était toujours demeurée. Il lui rappelle mille

circonstances de son enfance dont il était impossible à l'usurpateur

de parler. Mais tout était inutile. «Je n'ai jamais eu que deux

enfans, lui dit-elle; ils sont tous deux ici; ainsi vous êtes un

imposteur.» Celui qui était en possession de l'état réclamé par le

soldat ne manqua pas de se joindre à madame de Chauvigny, accabla

le soldat d'injures, et le menaça de le faire punir de la peine des

imposteurs.

Le soldat, cependant, ne se rebuta pas de ce mauvais succès. Il

rendit plainte devant le lieutenant-criminel de Saumur, et prit

des conclusions directes contre l'usurpateur. L'instruction fut

entamée. Le lieutenant-criminel, après les premiers interrogatoires

et diverses confrontations, ne savait plus comment parvenir à la

découverte de la vérité. Il sut que le sieur de Piedfélon, frère de

la dame de Chauvigny, avait constamment refusé de reconnaître le mari

d'Anne Allard pour son neveu, et l'avait toujours traité d'imposteur.

Il pensa que cette persévérance, qui avait résisté au témoignage de

sa famille entière, devait être de quelque poids. En conséquence,

il confronta cet oncle avec le soldat. Il était certain qu'ils ne

s'étaient pas encore vus. Le soldat n'eut pas plus tôt aperçu le

sieur de Piedfélon, qu'il se précipita dans ses bras, où il fut

reçu avec tous les transports de la joie la plus vive. Leurs larmes

se confondirent; des mots entrecoupés et les expressions les plus

tendres formaient tout leur dialogue.

Le juge, témoin de cette scène, commença à voir la lumière; et il

n'eut plus le moindre doute, quand il eu vu tous les parens se ranger

du côté du soldat, et embrasser l'opinion de Piedfélon. Il ne balança

plus à informer contre l'époux d'Anne Allard, et à le poursuivre

comme imposteur.

On entendit en témoignage une grande partie des officiers du régiment

d'Harcourt, qui attestèrent unanimement que l'accusé était le sieur

Michel Feydy, sieur de la Lerauderie. D'un autre côté, une foule

d'autres témoins, qui avaient connu le soldat dans différentes

circonstances, déposèrent qu'ils l'avaient toujours connu sous le nom

de Verré.

Cette information, soutenue de la reconnaissance uniforme et

constante de toute la famille, décida du sort des prétendans. Le

lieutenant-criminel de Saumur, par sentence du 21 mai 1657, déclara

le soldat aux gardes être véritablement Claude de Verré, le remit en

possession de tous ses biens, et condamna Michel Feydy à être pendu,

comme atteint et convaincu du crime d'imposture et de supposition.

Michel Feydy se déroba par la fuite à l'exécution de ce jugement.

Pour rendre son évasion plus sûre et plus facile, il mit sa femme

dans son secret, l'assurant bien toujours qu'il était le véritable

Claude de Verré. Il lui remit sa procuration; elle lui promit d'en

faire usage avec tout le zèle dont elle était capable; elle l'aida à

enlever tous les effets propres à soulager la rigueur de son exil.

Puis il s'arracha de ses bras et disparut, sans que depuis on ait

jamais entendu parler de lui.

La sentence du 21 mai 1657 donna matière, comme on le pense bien, à

une série de contestations que la justice seule pouvait terminer.

En vertu de cette sentence, le soldat, le véritable Claude de Verré,

se mit en possession de la terre de Chauvigny et de tous les biens

qui avaient appartenu à son père.

Anne Allard, munie de la procuration de son mari, interjeta appel au

parlement de la sentence qui l'avait condamné; mais en même temps

elle attaqua directement, et en son nom, la dame de Chauvigny et

Jacques de Verré. Il est peu d'exemples d'une situation pareille à

celle où se trouvait la dame de Chauvigny. Cette tendre mère passe

dix-huit années de sa vie à pleurer la perte d'un de ses enfans. Au

moment où elle s'y attend le moins, son second fils lui présente un

homme qu'il prend pour ce frère si désiré. Elle se laisse surprendre

par la tendresse, et l'adopte. Ce nouveau venu devient l'objet de

toutes ses affections. Tout conspire à la confirmer et à l'entretenir

dans cette douce erreur; et il se trouve que cet homme n'est qu'un

imposteur.

Mais ce qui acheva de dessiller les yeux de plusieurs personnes

encore prévenues, ce fut l'apparition soudaine de la demoiselle

Dauplé, première femme de Michel Feydy, et dont, comme on l'a vu,

il avait porté le deuil. Elle demanda à être partie intervenante au

procès, et interjeta appel de la sentence qui condamnait son mari à

mort. Elle réclamait aussi à la dame de Chauvigny et à Jacques de

Verré une pension de cinq cents livres et les arrérages depuis que

son mari l'avait abandonnée.

Les débats de cette cause furent vifs, animés, intéressans. Le

parlement, par arrêt du 21 juin 1659, mit toutes les parties hors

de cour. Le soldat aux gardes fut affermi dans sa possession du nom

de Verré et de tous les droits qui y étaient attachés. Les enfans

provenus du mariage d'Anne Allard, attendu la bonne foi de leur mère,

furent déclarés légitimes. La dame de Chauvigny paya des dommages et

intérêts à Anne Allard.

Quant à la sentence de mort qui avait été rendue par contumace,

le parlement garda le silence, l'accusé ne se présentant pas en

personne. Ainsi Michel Feydy mourut dans les liens de la mort civile.

SIMON MORIN, OU LE FOU BRULÉ COMME SORCIER.

Ce fut à l'époque la plus brillante du règne de Louis XIV, au moment

où les chefs-d'œuvre dans tous les genres, naissaient à la voix

du grand roi, au milieu des fêtes magiques de Versailles, dans un

temps où la galanterie et le désir de plaire inspiraient les plus

belles actions; où la politesse s'infiltrait de toutes parts dans nos

mœurs; où la guerre elle-même perdait son ancienne rudesse, qu'eut

lieu la catastrophe tragique de ce malheureux insensé. Simon Morin

s'imaginait avoir eu des visions, et poussait la démence jusqu'à se

croire envoyé de Dieu, et à se dire incorporé à Jésus-Christ. De

semblables propos ne devaient laisser aucun doute sur la situation de

son esprit. Le parlement de Paris, persuadé de la folie de cet homme,

le fit renfermer aux Petites-Maisons, seule punition que la justice

eut dû lui infliger, même par humanité.

Il se trouva dans le même hôpital un autre fou qui se disait le

Père éternel, de qui même la folie a passé en proverbe. La démence

de ce maniaque fit tant d'impression sur Simon Morin, qu'il sembla

reconnaître la sienne. Il parut pour quelque temps recouvrer sa

raison. Interrogé par les magistrats, il leur témoigna tout le

repentir qu'il éprouvait; et ceux-ci, pour son malheur, le firent

remettre en liberté.

Il ne tarda pas à retomber dans ses premiers accès. Il chercha à

propager les idées de son imagination délirante, qu'il appelait sa

doctrine. S'étant lié avec Saint-Sorlin Desmarets, autre visionnaire,

celui-ci lui prodigua d'abord toutes les démonstrations de la plus

vive amitié, mais il devint bientôt, par jalousie de métier, le plus

ardent persécuteur de Simon Morin.

Ce Desmarets avait commencé par être auteur; mais ses productions

attestaient le dérangement de son cerveau. Tantôt c'étaient des

tragi-comédies imprimées avec une traduction des psaumes, tantôt

un roman d'_Ariane_, et un poème de _Clovis_, à côté de l'office

de la Vierge mis en vers. Plût à Dieu, cependant, que ses folies

eussent toujours été innocentes! Mais d'abord il déclara la guerre

à Port-Royal, et eut l'honneur d'être réfuté par l'illustre Racine;

puis il se mit en tête d'être prophète, prétendant que Dieu lui

avait donné de sa main la clef du trésor de l'Apocalypse; qu'avec

cette clef, il ferait la réforme du genre humain, et qu'il allait

commander une armée de cent quarante mille hommes contre les

jansénistes.

De semblables assertions, débitées avec toute l'assurance de la

vérité, auraient dû, sans difficulté, faire ouvrir les portes des

Petites-Maisons pour Desmarets; mais point du tout, il se fit au

contraire des partisans et des protecteurs parmi des hommes que

l'on aurait dû supposer sages et éclairés. Il trouva beaucoup de

crédit auprès du jésuite Annat, confesseur du roi, qui l'appuya

en haine des jansénistes. Il lui persuada que ce pauvre Simon

Morin voulait établir une secte presque aussi dangereuse que le

jansénisme même. Enfin (et sa folie peut seule l'excuser de ce

crime), il porta l'infamie jusqu'à se faire délateur, et obtint

du lieutenant-criminel, un décret de prise de corps contre son

malheureux rival.

Simon Morin fut condamné à être brûlé vif. Au moment de le conduire

au supplice, on trouva dans un de ses bas un papier dans lequel il

demandait pardon à Dieu de toutes ses erreurs. Cette circonstance

pouvait lui faire obtenir sa grâce; mais la sentence était confirmée.

Il fut exécuté sans miséricorde, en 1663. Cette date seule pourrait

faire révoquer en doute la véracité de ce récit, si malheureusement

la même époque ne fournissait pas d'autres faits qui, comme celui-ci,

font dresser les cheveux d'horreur.

L'ENFANT RÉCLAMÉ PAR DEUX MÈRES.

La fameuse cause si admirablement jugée par le roi Salomon se

représente aussitôt à la mémoire, au simple titre de ce récit. Mais

notre histoire n'offre que ce seul point de ressemblance avec celle

de la Bible. A part le jugement rendu par le sage monarque des

Hébreux, le récit qu'on va lire paraîtra bien plus merveilleux, et

rappellera des circonstances qui, bien que très-vraies, pourraient

passer pour romanesques. Faisons d'abord connaître quelques-uns des

principaux personnages.

Le maréchal de Saint-Géran, de la maison de la Guiche, avait eu, de

son premier mariage avec Anne de Tournon, deux enfans, Claude de la

Guiche, et une fille qui épousa le marquis de Bouillé. Après la mort

de sa première femme, il avait contracté un nouveau mariage avec la

veuve du comte de Longaunay, qui avait elle-même une fille, Suzanne

de Longaunay.

Pour sceller davantage leur union, et pour régulariser des

arrangemens de fortune, Claude de la Guiche, fils du maréchal, fut

marié, le 17 février 1619, avec Suzanne de Longaunay, fille de la

maréchale. La jeune mariée n'avait que treize ans, son mari dix-huit

ans seulement. A cause de cette extrême jeunesse, ce dernier fit un

voyage de deux années en Italie.

Après la mort du maréchal, qui eut lieu le 30 décembre 1632, son fils

lui succéda dans le gouvernement du Bourbonnais. Le comte n'avait

encore obtenu aucun gage de son union; sa femme aspirait après

l'heureux moment qui lui assurerait le nom si doux de mère. Vingt

années se passèrent dans cette espérance toujours déçue. Pèlerinages

pieux, consultations de médecins, tout fut mis en usage, mais

sans succès; enfin, en 1640, elle partit de Moulins, sur la fin de

novembre, pour venir à Paris. A peine y était-elle arrivée, que des

défaillances, des dégoûts, des nausées, des lassitudes, symptômes

ordinaires des grossesses, se déclarèrent, à la grande joie de la

comtesse, et de la maréchale, sa mère.

Au bout du septième mois, la comtesse fit une chute: les hommes

de l'art, qui furent appelés, prirent toutes les précautions pour

prévenir les suites de cet accident, et donnèrent la certitude d'une

prochaine maternité. La maréchale se rendit auprès de sa fille, au

château de Saint-Géran. On retint les nourrices, et l'on attendit

la naissance. D'autres parens se trouvaient au château, à la même

époque, la marquise de Bouillé, sœur du comte, et le marquis de

Saint-Maixant.

Le 16 du mois d'août 1641, la comtesse de Saint-Géran fut surprise

des douleurs de l'enfantement, dans la chapelle du château, pendant

la messe. On la transporte aussitôt dans sa chambre; sa famille et

ses gens lui prodiguent à l'envi leurs soins, mais sur la remarque

de la marquise de Bouillé, que tant de personnes incommodaient la

comtesse, à cause de l'excessive chaleur, tout le monde sortit sans

en excepter la maréchale et le comte; il ne resta que la marquise

de Bouillé, et les deux Quinet; on n'y souffrit pas même les deux

filles de chambre de la comtesse, qui furent éloignées sous divers

prétextes. Sur les sept heures du soir, les douleurs continuant, la

sage-femme assura que la comtesse ne pourrait y résister, si on ne

lui procurait un peu de repos. En conséquence, on lui administra une

potion qui la plongea dans un profond sommeil.

A son réveil, la comtesse se trouvant baignée dans son sang, et

convaincue que l'état où elle se trouvait lui annonçait qu'elle était

accouchée, elle demanda son enfant; on lui dit qu'elle n'était point

accouchée: elle soutint vivement le contraire; et comme elle parut

extrêmement inquiète, la sage-femme s'efforça de la rassurer, en lui

disant que le jour ne se passerait pas qu'elle n'accouchât. Cette

promesse calma le comte et la maréchale, mais ne tranquillisa point

la comtesse, qui voulait absolument avoir été délivrée.

Le lendemain, rien de nouveau: la sage-femme, assaillie de questions

pressantes, se retrancha sur l'influence de la lune, et conseilla

quelque exercice violent à la comtesse. Celle-ci, après un peu de

résistance, monta en carrosse, fut promenée dans des champs labourés,

dans des chemins difficiles, et fut tellement secouée, qu'elle aurait

péri sans la force de sa constitution.

La comtesse n'acouchant pas, on expliqua ce phénomène, en citant des

exemples de femmes qui s'étaient crues grosses sans l'être, et qui

avaient nourri leur erreur pendant plusieurs mois; enfin le temps,

qui remédie aux plus grandes douleurs, adoucit celle de la comtesse,

qui, au bout de plusieurs années, avait fait place à une douce

mélancolie.

Beaulieu, maître d'hôtel du comte et de la comtesse, demanda et

obtint la permission d'élever à l'hôtel de Saint-Géran un jeune

enfant dont il se disait l'oncle et le parrain. Cet enfant avait

de grands yeux bleus; ses cheveux étaient blonds et ses traits

réguliers. Dès que la comtesse le vit, elle se récria sur sa beauté,

et l'emmena à Moulins dans son carrosse. Quoique le comte et la

comtesse fussent persuadés que cet enfant était le neveu de Beaulieu,

ils l'affectionnèrent bientôt comme leur propre fils. La comtesse

ne le caressait jamais sans une émotion extraordinaire: il lui

rappelait celui qu'elle s'était attendue de mettre au jour, et cette

pensée réveillait son ancienne douleur.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 7 / 17 段