qui avaient disparu, revint à la maison maternelle. Son retour
inespéré causa une vive joie à sa mère, et vint éclaircir toute cette
affaire mystérieuse. Il raconta que Jacques et lui, étant sortis
de Paris, ils s'étaient rendus à Vernon, et de là dans la paroisse
de Saint-Vast, où ils demandèrent l'aumône. Un gentilhomme nommé
Montaut, les jugeant des enfans de famille, les avait hébergés chez
lui pendant quinze jours; Jacques, le cadet, tomba malade et mourut.
Pierre produisit les preuves du décès de son frère; puis il ajouta
que, s'étant évadé de la maison du sieur de Montaut, il avait mené
une vie errante et misérable, et que c'était ce qui lui avait donné
la hardiesse de revenir.
Cette déclaration, appuyée sur des pièces authentiques, mit fin à
toute la procédure. La mère avait retrouvé l'un de ses deux enfans;
il était bien constant que l'autre n'existait plus. Le mendiant
n'avait pas le moindre rôle à jouer dans cette affaire; il fut mis
hors de prison, et on lui rendit son enfant.
Qui peut savoir quelle aurait été l'issue de ce singulier procès,
sans le retour de Pierre? Que d'embarras, que de perplexité pour les
juges! Que d'inquiétudes, que d'angoisses pour les deux parties,
toutes deux également innocentes! Nouvel exemple de la sagacité du
peuple, que l'on n'a vantée que trop souvent. Qu'on se rappelle
que la première enquête pour ainsi dire de cette procédure avait
été faite par la populace furieuse de Vernon. La justice court
presque toujours risque de se tromper, en prêtant trop l'oreille aux
préventions populaires.
IMPOSTEUR BIGAME.
Guy de Verré, seigneur de Chauvigny en Poitou, eut, de son mariage
avec Marie Petit, deux enfans, Claude et Jacques de Verré. Claude,
l'aîné, ayant obtenu, à l'âge de quatorze ans, le grade d'enseigne
dans un régiment, quitta la maison paternelle, en 1638, pour se
rendre où l'appelait son service, et depuis ce moment ses parens
n'eurent plus de ses nouvelles.
Dans cet intervalle, Guy de Verré mourut, et sa veuve se retira dans
sa terre de Chauvigny, avec Jacques, son second fils. Le décès de son
mari l'avait profondément affligée, et le chagrin que lui causait
l'absence de son fils aîné, dont elle ignorait le sort, semblait
encore plus cuisant depuis ce funeste événement.
Les troubles de la Fronde déchiraient alors la France. Le commandant
du château de Saumur était dans le parti du prince de Condé, et
voulait y attirer la ville. La cour envoya le régiment d'Harcourt
pour faire le siége de ce château, qui se rendit. Pendant cette
expédition, un des officiers de ce régiment profita d'un jour de
loisir pour aller à Chauvigny, qui se trouve dans le voisinage
de Saumur, et prendre quelques momens de délassement dans cette
habitation.
Il fut reçu par Jacques de Verré, qui trouva en lui une ressemblance
parfaite avec son frère aîné, que sa mère pleurait depuis si
long-temps. Jacques de Verré, en présentant cet officier à sa mère,
lui communiqua les idées que lui suggérait cette ressemblance. Le
désir de retrouver son fils fit adopter à cette femme comme étant
réel ce qu'on ne lui présentait que comme une conjecture. «Vous êtes
mon fils, s'écria-t-elle en se jetant dans les bras de l'officier;
vous êtes ce fils dont l'absence m'a tant fait verser de larmes et
causé tant d'inquiétude.» L'officier répondit d'abord faiblement
qu'il ne l'était pas. L'équivoque qu'il mit dans le ton de sa réponse
excita l'impatience de cette tendre mère, qui reprocha amèrement à
ce jeune homme la dureté qu'il avait de ne pas convenir qu'il était
son fils. «Enfin, lui dit-il, le trouble où me jette la scène qui
vient de se passer ne me permet pas de vous faire actuellement bien
des ouvertures; accordez-moi jusqu'à demain le temps de reprendre mes
sens.»
Le lendemain, l'officier ne manqua pas de se trouver au rendez-vous.
«Êtes-vous mon fils? s'écria madame de Chauvigny aussitôt qu'elle
l'aperçut. Suis-je assez heureuse pour le retrouver?--Je suis votre
fils aîné, répondit affectueusement l'officier; je suis ce malheureux
qui pendant dix-huit ans vous a tant causé d'inquiétude. Je n'osai
hier vous l'avouer; et je n'ai renoncé à la résolution que j'avais
prise de vous le laisser ignorer, que quand je n'ai plus eu lieu de
douter que j'obtiendrais le pardon que je vous demande à genoux.
J'appréhendais d'ailleurs qu'en me déclarant d'abord, le changement
qu'une si longue absence a dû apporter dans mes traits et dans toute
ma personne ne vous empêchât de me reconnaître, et ne me fît passer
à vos yeux pour un imposteur.»
Plus madame de Chauvigny le considérait, plus elle trouvait de
raisons pour le reconnaître. «C'est lui, s'écria-t-elle, c'est mon
fils.» Elle le présenta, en cette qualité, à sa famille, à ses
voisins; elle les invita tous à prendre part à sa joie et à la fête
qu'elle donna pour célébrer le retour de son nouvel enfant prodigue.
Tout le monde reconnut le nouveau venu pour l'enfant de la maison;
chacun s'empressa de féliciter madame de Chauvigny; et personne n'osa
douter que l'officier ne fût véritablement Claude de Verré. Le sieur
de Piedfélon, frère de madame de Chauvigny, s'opposa seul à cette
reconnaissance générale, et soutint fermement à sa sœur que le
nouveau venu n'était autre qu'un imposteur. Mais tout le monde prit
cette résistance pour une singularité de caractère.
Ainsi Claude de Verré, ou l'officier se disant tel, demeura en
possession de la qualité de fils aîné de la maison, et fut regardé
en conséquence par tous les parens, les amis et les voisins de la
famille.
Il jouissait agréablement des douceurs que lui avait procurées cette
reconnaissance, lorsque le régiment d'Harcourt reçut l'ordre de se
rendre en Normandie. Il s'arracha donc des bras de sa famille pour
suivre son régiment; mais il emmena avec lui Jacques, son frère, qui
l'avait fait reconnaître avec tant de désintéressement.
Arrivé dans sa nouvelle garnison, Claude de Verré, épris des charmes
de la demoiselle d'un sieur de Dauplé, la demanda en mariage à son
père, l'obtint, et l'épousa après une publication de bans et la
dispense des deux autres.
Pour éviter les longueurs, Claude de Verré avait fait passer sa mère
pour morte; le contrat n'était que sous seing-privé. Mais, clause
assez singulière, le futur s'engageait, en cas de séparation, à payer
à la demoiselle Dauplé une somme assez considérable.
Les deux époux ne jouirent pas long-temps des douceurs de leur union;
le sieur de Verré fut obligé de suivre le régiment d'Harcourt, qui
était commandé pour aller en Flandre.
A la fin de la campagne, il ne songea pas à aller passer l'hiver
auprès de sa femme. Il se rendit à Chauvigny, où il ramena son
frère. Nouveaux transports de joie de la part de madame de Chauvigny,
nouveaux soins, nouvelles attentions de la part de son prétendu fils.
Cependant, dans les fréquens voyages qu'il faisait à Saumur, il
devint amoureux d'une jeune personne nommée Anne Allard, qui était
belle, riche, et bien née. Elle aima ce jeune homme, et eut pour lui
des bontés dont les suites devinrent embarrassantes. Il n'y avait
qu'un moyen de les couvrir d'un voile, c'était le mariage; mais
Claude de Verré était déjà marié. Comment sortir de ce mauvais pas?
Cet embarras fut levé par un bruit qui circula tout d'un coup dans
Saumur, et parvint jusqu'à Chauvigny, que le sieur de Verré avait été
marié, et que sa femme venait de mourir. Il confirma ce bruit, en
montrant une lettre qui lui en apprenait la nouvelle, en prenant le
grand deuil, et en faisant paraître, à l'extérieur, tous les signes
d'une douleur sincère.
Néanmoins il continuait toujours de voir secrètement la demoiselle
Allard; et dès que les règles de la bienséance le permirent, il
confia tout à madame de Chauvigny, se fit pardonner son premier
mariage conclu secrètement, obtint la permission d'en contracter un
second, et épousa, le 16 mars 1653, la demoiselle Allard; son contrat
fut signé par madame de Chauvigny, et par Jacques de Verré.
Cette mère tendre semblait être au comble de ses souhaits. Son fils
aîné, en se mariant, avait quitté le service, et elle le voyait
fixé auprès d'elle avec une épouse agréable, et qui, par ses bonnes
qualités et son commerce aimable, faisait la félicité de sa famille.
La mère et les enfans coulaient des jours heureux; l'union et la
concorde régnaient au milieu d'eux; la sage économie de Claude les
entretenait dans une honnête aisance; il améliorait, il augmentait
les biens; il embellissait le château de Chauvigny, il jouissait,
sans partage, du cœur d'une femme belle et vertueuse qu'il aimait,
il voyait croître sous ses yeux deux enfans, fruits de son hymen.
Cette famille fortunée goûta ainsi toutes les douceurs de la vie
privée pendant cinq ans. Il parut alors dans le canton un soldat
aux gardes, dont la présence porta le trouble et la discorde dans
cette maison. Ce soldat disait hautement que celui qui se disait
Claude de Verré était un imposteur, que ce nom et cette place lui
appartenaient. Il racontait qu'ayant quitté la maison paternelle en
1638 pour aller joindre le régiment où son père lui avait procuré le
grade d'enseigne, différentes aventures, que son goût pour les femmes
et pour la dissipation lui avaient occasionées, s'étaient opposées
à son avancement, et il s'était vu réduit, par sa faute, à se faire
simple soldat dans le régiment des gardes françaises. Il avait été
fait prisonnier au siége de Valenciennes en 1656; et, depuis, après
une aussi longue absence, il n'avait osé reparaître dans sa famille,
craignant de n'y recevoir que de trop justes reproches sur son
inconduite.
Mais il apprit qu'un imposteur avait usurpé sa place, et s'était fait
reconnaître pour le fils de la maison. Il s'enhardit enfin à paraître
devant madame de Chauvigny; il la conjure de se rappeler ses traits,
le son de sa voix, sa démarche, ses attitudes; il lui fait observer
que, dans sa jeunesse, il avait eu une brûlure au front, et que la
cicatrice lui en était toujours demeurée. Il lui rappelle mille
circonstances de son enfance dont il était impossible à l'usurpateur
de parler. Mais tout était inutile. «Je n'ai jamais eu que deux
enfans, lui dit-elle; ils sont tous deux ici; ainsi vous êtes un
imposteur.» Celui qui était en possession de l'état réclamé par le
soldat ne manqua pas de se joindre à madame de Chauvigny, accabla
le soldat d'injures, et le menaça de le faire punir de la peine des
imposteurs.
Le soldat, cependant, ne se rebuta pas de ce mauvais succès. Il
rendit plainte devant le lieutenant-criminel de Saumur, et prit
des conclusions directes contre l'usurpateur. L'instruction fut
entamée. Le lieutenant-criminel, après les premiers interrogatoires
et diverses confrontations, ne savait plus comment parvenir à la
découverte de la vérité. Il sut que le sieur de Piedfélon, frère de
la dame de Chauvigny, avait constamment refusé de reconnaître le mari
d'Anne Allard pour son neveu, et l'avait toujours traité d'imposteur.
Il pensa que cette persévérance, qui avait résisté au témoignage de
sa famille entière, devait être de quelque poids. En conséquence,
il confronta cet oncle avec le soldat. Il était certain qu'ils ne
s'étaient pas encore vus. Le soldat n'eut pas plus tôt aperçu le
sieur de Piedfélon, qu'il se précipita dans ses bras, où il fut
reçu avec tous les transports de la joie la plus vive. Leurs larmes
se confondirent; des mots entrecoupés et les expressions les plus
tendres formaient tout leur dialogue.
Le juge, témoin de cette scène, commença à voir la lumière; et il
n'eut plus le moindre doute, quand il eu vu tous les parens se ranger
du côté du soldat, et embrasser l'opinion de Piedfélon. Il ne balança
plus à informer contre l'époux d'Anne Allard, et à le poursuivre
comme imposteur.
On entendit en témoignage une grande partie des officiers du régiment
d'Harcourt, qui attestèrent unanimement que l'accusé était le sieur
Michel Feydy, sieur de la Lerauderie. D'un autre côté, une foule
d'autres témoins, qui avaient connu le soldat dans différentes
circonstances, déposèrent qu'ils l'avaient toujours connu sous le nom
de Verré.
Cette information, soutenue de la reconnaissance uniforme et
constante de toute la famille, décida du sort des prétendans. Le
lieutenant-criminel de Saumur, par sentence du 21 mai 1657, déclara
le soldat aux gardes être véritablement Claude de Verré, le remit en
possession de tous ses biens, et condamna Michel Feydy à être pendu,
comme atteint et convaincu du crime d'imposture et de supposition.
Michel Feydy se déroba par la fuite à l'exécution de ce jugement.
Pour rendre son évasion plus sûre et plus facile, il mit sa femme
dans son secret, l'assurant bien toujours qu'il était le véritable
Claude de Verré. Il lui remit sa procuration; elle lui promit d'en
faire usage avec tout le zèle dont elle était capable; elle l'aida à
enlever tous les effets propres à soulager la rigueur de son exil.
Puis il s'arracha de ses bras et disparut, sans que depuis on ait
jamais entendu parler de lui.
La sentence du 21 mai 1657 donna matière, comme on le pense bien, à
une série de contestations que la justice seule pouvait terminer.
En vertu de cette sentence, le soldat, le véritable Claude de Verré,
se mit en possession de la terre de Chauvigny et de tous les biens
qui avaient appartenu à son père.
Anne Allard, munie de la procuration de son mari, interjeta appel au
parlement de la sentence qui l'avait condamné; mais en même temps
elle attaqua directement, et en son nom, la dame de Chauvigny et
Jacques de Verré. Il est peu d'exemples d'une situation pareille à
celle où se trouvait la dame de Chauvigny. Cette tendre mère passe
dix-huit années de sa vie à pleurer la perte d'un de ses enfans. Au
moment où elle s'y attend le moins, son second fils lui présente un
homme qu'il prend pour ce frère si désiré. Elle se laisse surprendre
par la tendresse, et l'adopte. Ce nouveau venu devient l'objet de
toutes ses affections. Tout conspire à la confirmer et à l'entretenir
dans cette douce erreur; et il se trouve que cet homme n'est qu'un
imposteur.
Mais ce qui acheva de dessiller les yeux de plusieurs personnes
encore prévenues, ce fut l'apparition soudaine de la demoiselle
Dauplé, première femme de Michel Feydy, et dont, comme on l'a vu,
il avait porté le deuil. Elle demanda à être partie intervenante au
procès, et interjeta appel de la sentence qui condamnait son mari à
mort. Elle réclamait aussi à la dame de Chauvigny et à Jacques de
Verré une pension de cinq cents livres et les arrérages depuis que
son mari l'avait abandonnée.
Les débats de cette cause furent vifs, animés, intéressans. Le
parlement, par arrêt du 21 juin 1659, mit toutes les parties hors
de cour. Le soldat aux gardes fut affermi dans sa possession du nom
de Verré et de tous les droits qui y étaient attachés. Les enfans
provenus du mariage d'Anne Allard, attendu la bonne foi de leur mère,
furent déclarés légitimes. La dame de Chauvigny paya des dommages et
intérêts à Anne Allard.
Quant à la sentence de mort qui avait été rendue par contumace,
le parlement garda le silence, l'accusé ne se présentant pas en
personne. Ainsi Michel Feydy mourut dans les liens de la mort civile.
SIMON MORIN, OU LE FOU BRULÉ COMME SORCIER.
Ce fut à l'époque la plus brillante du règne de Louis XIV, au moment
où les chefs-d'œuvre dans tous les genres, naissaient à la voix
du grand roi, au milieu des fêtes magiques de Versailles, dans un
temps où la galanterie et le désir de plaire inspiraient les plus
belles actions; où la politesse s'infiltrait de toutes parts dans nos
mœurs; où la guerre elle-même perdait son ancienne rudesse, qu'eut
lieu la catastrophe tragique de ce malheureux insensé. Simon Morin
s'imaginait avoir eu des visions, et poussait la démence jusqu'à se
croire envoyé de Dieu, et à se dire incorporé à Jésus-Christ. De
semblables propos ne devaient laisser aucun doute sur la situation de
son esprit. Le parlement de Paris, persuadé de la folie de cet homme,
le fit renfermer aux Petites-Maisons, seule punition que la justice
eut dû lui infliger, même par humanité.
Il se trouva dans le même hôpital un autre fou qui se disait le
Père éternel, de qui même la folie a passé en proverbe. La démence
de ce maniaque fit tant d'impression sur Simon Morin, qu'il sembla
reconnaître la sienne. Il parut pour quelque temps recouvrer sa
raison. Interrogé par les magistrats, il leur témoigna tout le
repentir qu'il éprouvait; et ceux-ci, pour son malheur, le firent
remettre en liberté.
Il ne tarda pas à retomber dans ses premiers accès. Il chercha à
propager les idées de son imagination délirante, qu'il appelait sa
doctrine. S'étant lié avec Saint-Sorlin Desmarets, autre visionnaire,
celui-ci lui prodigua d'abord toutes les démonstrations de la plus
vive amitié, mais il devint bientôt, par jalousie de métier, le plus
ardent persécuteur de Simon Morin.
Ce Desmarets avait commencé par être auteur; mais ses productions
attestaient le dérangement de son cerveau. Tantôt c'étaient des
tragi-comédies imprimées avec une traduction des psaumes, tantôt
un roman d'_Ariane_, et un poème de _Clovis_, à côté de l'office
de la Vierge mis en vers. Plût à Dieu, cependant, que ses folies
eussent toujours été innocentes! Mais d'abord il déclara la guerre
à Port-Royal, et eut l'honneur d'être réfuté par l'illustre Racine;
puis il se mit en tête d'être prophète, prétendant que Dieu lui
avait donné de sa main la clef du trésor de l'Apocalypse; qu'avec
cette clef, il ferait la réforme du genre humain, et qu'il allait
commander une armée de cent quarante mille hommes contre les
jansénistes.
De semblables assertions, débitées avec toute l'assurance de la
vérité, auraient dû, sans difficulté, faire ouvrir les portes des
Petites-Maisons pour Desmarets; mais point du tout, il se fit au
contraire des partisans et des protecteurs parmi des hommes que
l'on aurait dû supposer sages et éclairés. Il trouva beaucoup de
crédit auprès du jésuite Annat, confesseur du roi, qui l'appuya
en haine des jansénistes. Il lui persuada que ce pauvre Simon
Morin voulait établir une secte presque aussi dangereuse que le
jansénisme même. Enfin (et sa folie peut seule l'excuser de ce
crime), il porta l'infamie jusqu'à se faire délateur, et obtint
du lieutenant-criminel, un décret de prise de corps contre son
malheureux rival.
Simon Morin fut condamné à être brûlé vif. Au moment de le conduire
au supplice, on trouva dans un de ses bas un papier dans lequel il
demandait pardon à Dieu de toutes ses erreurs. Cette circonstance
pouvait lui faire obtenir sa grâce; mais la sentence était confirmée.
Il fut exécuté sans miséricorde, en 1663. Cette date seule pourrait
faire révoquer en doute la véracité de ce récit, si malheureusement
la même époque ne fournissait pas d'autres faits qui, comme celui-ci,
font dresser les cheveux d'horreur.
L'ENFANT RÉCLAMÉ PAR DEUX MÈRES.
La fameuse cause si admirablement jugée par le roi Salomon se
représente aussitôt à la mémoire, au simple titre de ce récit. Mais
notre histoire n'offre que ce seul point de ressemblance avec celle
de la Bible. A part le jugement rendu par le sage monarque des
Hébreux, le récit qu'on va lire paraîtra bien plus merveilleux, et
rappellera des circonstances qui, bien que très-vraies, pourraient
passer pour romanesques. Faisons d'abord connaître quelques-uns des
principaux personnages.
Le maréchal de Saint-Géran, de la maison de la Guiche, avait eu, de
son premier mariage avec Anne de Tournon, deux enfans, Claude de la
Guiche, et une fille qui épousa le marquis de Bouillé. Après la mort
de sa première femme, il avait contracté un nouveau mariage avec la
veuve du comte de Longaunay, qui avait elle-même une fille, Suzanne
de Longaunay.
Pour sceller davantage leur union, et pour régulariser des
arrangemens de fortune, Claude de la Guiche, fils du maréchal, fut
marié, le 17 février 1619, avec Suzanne de Longaunay, fille de la
maréchale. La jeune mariée n'avait que treize ans, son mari dix-huit
ans seulement. A cause de cette extrême jeunesse, ce dernier fit un
voyage de deux années en Italie.
Après la mort du maréchal, qui eut lieu le 30 décembre 1632, son fils
lui succéda dans le gouvernement du Bourbonnais. Le comte n'avait
encore obtenu aucun gage de son union; sa femme aspirait après
l'heureux moment qui lui assurerait le nom si doux de mère. Vingt
années se passèrent dans cette espérance toujours déçue. Pèlerinages
pieux, consultations de médecins, tout fut mis en usage, mais
sans succès; enfin, en 1640, elle partit de Moulins, sur la fin de
novembre, pour venir à Paris. A peine y était-elle arrivée, que des
défaillances, des dégoûts, des nausées, des lassitudes, symptômes
ordinaires des grossesses, se déclarèrent, à la grande joie de la
comtesse, et de la maréchale, sa mère.
Au bout du septième mois, la comtesse fit une chute: les hommes
de l'art, qui furent appelés, prirent toutes les précautions pour
prévenir les suites de cet accident, et donnèrent la certitude d'une
prochaine maternité. La maréchale se rendit auprès de sa fille, au
château de Saint-Géran. On retint les nourrices, et l'on attendit
la naissance. D'autres parens se trouvaient au château, à la même
époque, la marquise de Bouillé, sœur du comte, et le marquis de
Saint-Maixant.
Le 16 du mois d'août 1641, la comtesse de Saint-Géran fut surprise
des douleurs de l'enfantement, dans la chapelle du château, pendant
la messe. On la transporte aussitôt dans sa chambre; sa famille et
ses gens lui prodiguent à l'envi leurs soins, mais sur la remarque
de la marquise de Bouillé, que tant de personnes incommodaient la
comtesse, à cause de l'excessive chaleur, tout le monde sortit sans
en excepter la maréchale et le comte; il ne resta que la marquise
de Bouillé, et les deux Quinet; on n'y souffrit pas même les deux
filles de chambre de la comtesse, qui furent éloignées sous divers
prétextes. Sur les sept heures du soir, les douleurs continuant, la
sage-femme assura que la comtesse ne pourrait y résister, si on ne
lui procurait un peu de repos. En conséquence, on lui administra une
potion qui la plongea dans un profond sommeil.
A son réveil, la comtesse se trouvant baignée dans son sang, et
convaincue que l'état où elle se trouvait lui annonçait qu'elle était
accouchée, elle demanda son enfant; on lui dit qu'elle n'était point
accouchée: elle soutint vivement le contraire; et comme elle parut
extrêmement inquiète, la sage-femme s'efforça de la rassurer, en lui
disant que le jour ne se passerait pas qu'elle n'accouchât. Cette
promesse calma le comte et la maréchale, mais ne tranquillisa point
la comtesse, qui voulait absolument avoir été délivrée.
Le lendemain, rien de nouveau: la sage-femme, assaillie de questions
pressantes, se retrancha sur l'influence de la lune, et conseilla
quelque exercice violent à la comtesse. Celle-ci, après un peu de
résistance, monta en carrosse, fut promenée dans des champs labourés,
dans des chemins difficiles, et fut tellement secouée, qu'elle aurait
péri sans la force de sa constitution.
La comtesse n'acouchant pas, on expliqua ce phénomène, en citant des
exemples de femmes qui s'étaient crues grosses sans l'être, et qui
avaient nourri leur erreur pendant plusieurs mois; enfin le temps,
qui remédie aux plus grandes douleurs, adoucit celle de la comtesse,
qui, au bout de plusieurs années, avait fait place à une douce
mélancolie.
Beaulieu, maître d'hôtel du comte et de la comtesse, demanda et
obtint la permission d'élever à l'hôtel de Saint-Géran un jeune
enfant dont il se disait l'oncle et le parrain. Cet enfant avait
de grands yeux bleus; ses cheveux étaient blonds et ses traits
réguliers. Dès que la comtesse le vit, elle se récria sur sa beauté,
et l'emmena à Moulins dans son carrosse. Quoique le comte et la
comtesse fussent persuadés que cet enfant était le neveu de Beaulieu,
ils l'affectionnèrent bientôt comme leur propre fils. La comtesse
ne le caressait jamais sans une émotion extraordinaire: il lui
rappelait celui qu'elle s'était attendue de mettre au jour, et cette
pensée réveillait son ancienne douleur.