Normandie, voulurent, dit-on, se procurer la même réputation que les
Ursulines de Loudun, en faisant, comme elles, les possédées. Le bruit
s'en répandit aux environs, et le parlement de Rouen trouva l'affaire
si grave, qu'il s'en attribua la connaissance, à l'exclusion des
juges subalternes. Il reconnut la fourberie de ces religieuses, mais
il en reconnut aussi les impiétés; et les informations ayant été
faites, on s'occupa de cette étrange procédure.
La supérieure, que l'on nommait la mère Louise, se trouvait
principalement chargée; et parce qu'elle avait gagné l'affection de
la reine par les apparences trompeuses que cette misérable affectait,
jusqu'à faire l'inspirée, et par des prédictions qu'elle lui avait
faites et qui avaient reçu leur accomplissement, le parlement députa
à cette princesse pour l'informer de l'état du procès. Les magistrats
n'eurent pas de peine à obtenir la permission d'instruire l'affaire à
fond et de punir les coupables.
Ces religieuses de Louviers devaient la fondation de leur couvent à
la veuve d'un procureur de la chambre des comptes de Rouen, dont le
mari, convaincu d'une friponnerie, avait été condamné à la peine de
mort. Sa veuve, ne pouvant demeurer dans une ville où il lui semblait
voir à tous momens son mari à la potence, se retira à Louviers, et
s'adressa à un prêtre qui lui conseilla, pour mettre son esprit en
repos, de fonder un couvent dont elle serait la supérieure. Elle fit
en effet bâtir la maison où elle se cloîtra avec les religieuses qui
voulurent bien s'y renfermer avec elle. Bientôt la fondatrice mourut;
une jeune religieuse qu'elle s'était associée lui succéda dans la
charge de supérieure. C'est elle qui s'est fait connaître sous le
nom de mère Louise. On l'appelait auparavant la petite bergère,
parce qu'elle était fille d'un berger; et le prêtre qui était son
protecteur auprès de la fondatrice l'avait trouvée si à son gré,
qu'il vivait, disait-on, plus familièrement avec elle que ne le
permettait leur condition respective. Ce prêtre mourut peu de jours
après l'installation de sa petite bergère ou de sa jeune religieuse
dans la dignité de supérieure, et se désigna, en mourant, le curé de
Louviers pour successeur.
Le curé de Louviers, nommé pour prendre soin des religieuses,
introduisit dans le couvent une fille de sa connaissance pour en être
tourière. C'était afin d'y pouvoir entrer lui-même plus commodément
toutes les fois qu'il le souhaiterait. Le commerce qu'il entretint
avec la tourière passait, à ce qu'on dit, les horreurs les plus
détestables et les plus diaboliques. On sait aussi qu'après avoir
nommé un successeur qui lui ressemblait, il ordonna, en mourant,
que son corps fût enterré entre l'autel et la grille par où les
religieuses entendent la messe; mais il n'y eut pas été plus tôt mis,
que toutes, sans en excepter une seule, devinrent comme enragées ou
possédées du diable, prononçant incessamment des blasphèmes contre
Dieu et contre ce qu'il y a de plus saint en la religion.
L'évêque d'Évreux, ayant pris connaissance de ces désordres, ordonna
que le corps fût exhumé, et le fit jeter dans une marnière. Les
parens intentèrent procès à l'évêque, et ce fut ce qui donna lieu
au parlement de Rouen de connaître non seulement de cet accident,
qui n'était qu'un accessoire, mais encore de ce qui concernait la
conduite de ce curé, de son prédécesseur et de tout le couvent,
et d'examiner d'où pouvaient venir tant d'impuretés et tant de
sacriléges qui s'y étaient commis.
Dans le premier moment, la reine avait manifesté le désir que la
mère Louise ne fût pas comprise dans la procédure, ne pouvant croire
qu'une religieuse qui jouissait d'une aussi haute réputation de
sainteté fût coupable de crimes tels que ceux que l'on articulait;
mais, ayant été détrompée, elle laissa liberté entière au parlement.
Pendant que les juges examinaient cette affaire dans ce qu'elle avait
de criminel, les médecins l'approfondissaient dans ses rapports avec
la physique, comme un de ces phénomènes avec lesquels la nature
se plaît à tourmenter la curiosité humaine; et d'un autre côté,
les exorcistes voulaient savoir si le mal n'avait pas un principe
surnaturel, et si les religieuses n'étaient pas possédées. Ainsi la
jurisprudence, la médecine et la théologie travaillaient à découvrir
ou le crime, ou la maladie, ou la malice et la fourberie de ces
religieuses. Les exorcismes ne servirent qu'à faire connaître qu'il
n'y avait que de la malice dans la plupart des prétendus possédées,
et de la faiblesse d'imagination dans les autres. Les médecins furent
partagés dans leur opinion; quelques-uns croyant les religieuses
obsédées, tant il y avait de merveilleux et de surnaturel dans ce
qu'elles faisaient; et les autres, que ce n'était qu'une maladie de
femme.
Le parlement ne fut pas embarrassé sur les preuves des impiétés et
des sacriléges; elles n'étaient que trop nombreuses; mais il crut
devoir faire une distinction entre les religieuses hypocondriaques
dont l'imagination était malade, et celles qui étaient véritablement
et sciemment coupables. Il regarda comme de pures rêveries tout
ce que déposaient les religieuses, qui s'accusaient l'une l'autre
d'avoir été au sabbat, et d'avoir souffert la compagnie du diable;
mais il considéra comme des abominations et des saletés impies,
dignes du dernier supplice, les infâmes prostitutions de la
tourière et de la mère Louise, et ce que les prêtres qui avaient
eu la direction du couvent avaient persuadé aux religieuses dont
ils avaient séduit la simplicité, en leur ordonnant de communier
toutes nues, étant eux-mêmes tout nus avec elles, pour se mettre,
disaient-ils, en l'état d'innocence de nos premiers parens.
Le parlement, après avoir mûrement tout examiné, tout pesé, rendit un
arrêt par lequel les deux prêtres Boulai et Picard furent condamnés,
le premier à être brûlé vif, le second à être étranglé et son corps
réduit en cendres; ce qui fut exécuté. La tourière subit le même
supplice; mais celui de la mère Louise fut différé jusqu'après de
plus amples informations, et elle mourut en prison.
Par le même arrêt, le parlement ordonna que toutes les pièces du
procès seraient brûlées, afin d'anéantir toutes les traces de tant
d'horreurs.
MEURTRE DE MONALDESCHI.
La bizarre, l'inconcevable Christine, fille du célèbre
Gustave-Adolphe, après avoir abdiqué solennellement la couronne de
Suède, vint en France, où elle reçut l'accueil dû à son nom et à sa
naissance. Ce fut pendant son séjour dans notre patrie qu'elle se
souilla d'un crime horrible, l'assassinat de son grand-écuyer, le
marquis Monaldeschi. Cet Italien avait, dit-on, été son amant; du
moins il avait joui de toute sa confiance, et elle lui avait révélé
ses pensées les plus secrètes. Il paraît qu'il composa secrètement
contre cette princesse un libelle où il dévoilait toutes ses
intrigues, et où il la traitait avec un profond mépris. Christine en
fut informée par des ennemis du grand-écuyer, qui remirent entre ses
mains la preuve de leur accusation.
Charmée d'avoir trouvé cette occasion de se défaire d'un homme
qu'elle n'aimait plus, Christine fit traîner Monaldeschi à ses
pieds, l'interrogea, le confondit. Après les reproches les plus
violens, elle le condamna à mourir, et donna l'ordre à son capitaine
des gardes, et à deux nouveaux favoris, d'égorger le coupable.
Le père Lebel, religieux de l'ordre de la Trinité, du couvent de
Fontainebleau, fut mandé au château de cette ville, qu'habitait en ce
moment l'ex-reine de Suède. Il fut chargé d'assister le malheureux
Monaldeschi pendant ses derniers momens. Le vénérable religieux,
digne de son ministère de paix et de miséricorde, se jeta aux
genoux de Christine, implora le pardon du grand-écuyer; mais ce fut
vainement; elle demeura inflexible, et donna l'ordre de l'exécution.
Lebel, qui a publié une relation de ce meurtre, rapporte que
Christine, qui pourtant se disait philosophe, s'éloigna d'une
vingtaine de pas pour mieux jouir de ce spectacle. Les bourreaux
fondirent sur la victime de tous côtés. Monaldeschi, après une vaine
défense, tombe tout sanglant sous le fer de ses assassins. La reine,
qui n'entend plus ses gémissemens, s'approche, le contemple avec
une joie féroce, et lui insulte. Monaldeschi, à sa voix, semble
s'éveiller, s'agite, se débat; il élève vers Christine une main
suppliante pour lui demander grâce. «Quoi! s'écrie-t-elle avec un
accent furieux, tu respires encore, et je suis reine!» Les assassins
écrasent aussitôt la tête de ce malheureux, et traînent aux pieds de
Christine sa victime expirante. «Non, ajouta-t-elle, non, ma fureur
n'est pas satisfaite! Apprends, traître, que cette main, qui versa
tant de bienfaits sur toi te frappe le dernier coup.»
Cet attentat contre l'humanité fut commis à Fontainebleau, le 10
octobre 1657, dans la galerie des Cerfs. Le père Lebel prit soin de
faire inhumer le malheureux Monaldeschi.
Croirait-on que cette action abominable trouva des apologistes, et
que des jurisconsultes firent des dissertations pour la justifier?
C'est avec regret que l'on voit figurer le nom d'un Leibnitz parmi
ces avocats officieux d'un meurtre sans excuse. «La postérité, dit
d'Alembert, trouvera bien étrange qu'au centre de l'Europe, dans un
siècle éclairé, on ait agité sérieusement si une reine qui a quitté
le trône n'a pas le droit de faire égorger ses domestiques sans
autre forme. Il aurait fallu demander plutôt si Christine, sur le
trône même de Suède, aurait eu ce droit barbare; question qui eût
été bientôt décidée au tribunal de la loi naturelle et des nations.
L'état, dont la constitution doit être sacrée pour les monarques,
parce qu'il subsiste toujours, tandis que les sujets et les rois
disparaissent, a intérêt que tout homme soit jugé suivant les lois.
C'est l'intérêt des princes mêmes, dont les lois font la force et la
sûreté. L'humanité leur permet quelquefois d'en adoucir la rigueur en
pardonnant, mais jamais de s'en dispenser pour être cruels. Ce serait
faire injure aux rois que d'imaginer que ces principes puissent les
offenser, ou qu'il fallût même du courage pour les réclamer au sein
d'une monarchie. Ils sont le cri de la nature.»
La cruelle Christine, élevée dans les principes du despotisme, et
despote par nature, n'était pas de cette opinion, si on en juge par
une lettre imprimée parmi celles qui ont paru sous son nom. Elle
est adressée au cardinal Mazarin, qui avait désapprouvé le meurtre
de Monaldeschi. «Apprenez tous, valets et maîtres, dit-elle, qu'il
m'a plu d'agir ainsi: je veux que vous sachiez que Christine se
soucie peu de votre cour, encore moins de vous. Ma volonté est une
loi qu'il faut respecter; vous taire est votre devoir: sachez que
Christine est reine partout où elle est.»
«De quelque faute que Monaldeschi fût coupable envers elle, dit
Voltaire, ayant renoncé à la royauté, elle devait demander justice,
et non se la faire. Ce n'était pas une reine qui punissait un sujet;
c'était une femme qui terminait une galanterie par un meurtre;
c'était un Italien qui en faisait assassiner un autre par l'ordre
d'une Suédoise dans le palais d'un roi de France. Nul ne doit être
mis à mort que par les lois. Christine, en Suède, n'aurait eu le
droit de faire assassiner personne; et certes, ce qui eût été un
crime à Stockholm n'était pas permis à Fontainebleau. Ceux qui ont
justifié cette action méritent de servir de pareils maîtres. Cette
honte et cette cruauté ternirent la philosophie de Christine qui lui
avait fait quitter un trône. Elle eût été punie en Angleterre et dans
tous les pays où les lois règnent; mais la France ferma les yeux à
cet attentat contre l'autorité du roi, contre le droit des nations et
contre l'humanité.»
Christine mourut à Rome le 19 avril 1689.
HISTOIRE DU JEUNE AUBRIOT.
Le libertinage et la cupidité deviennent le plus souvent les sources
de la plupart des crimes qui désolent la société. Ce sont deux
mobiles dont la funeste puissance ne connaît aucun obstacle et fait
braver toutes les considérations, toutes les lois, même celles de la
nature, qui devraient être indélébilement gravées dans le cœur de
tous les hommes.
Le sieur Guillaume de Aubriot, écuyer, seigneur de Courfrault, avait
épousé, au commencement du XVIIe siècle, Edmée de Longueau, fille
d'une famille noble. Cette femme était d'une beauté remarquable:
on eût dit que la nature l'avait parée à plaisir de tous ses dons.
Le moral n'avait pas été aussi heureusement partagé. Madame de
Courfrault, nullement retenue par la pudeur, ce bel ornement de
son sexe, montrait un penchant irrésistible pour la galanterie.
Elle entretenait une liaison criminelle avec un sieur Dumourier. Ce
commerce avait été long-temps favorisé par une absence du mari. Mais
celui-ci étant revenu, sa présence devint gênante et odieuse, et l'on
songea aux moyens de s'en affranchir.
Il en coûte peu au crime pour se satisfaire: il n'hésite pas à
embrasser les partis les plus violens. Il fut décidé entre les deux
amans que M. de Courfrault serait empoisonné. Dumourier se chargea
de préparer le poison, et l'épouse adultère le présenta à son mari,
comme breuvage salutaire et cordial. M. de Courfrault mourut au mois
de septembre 1623.
Il laissait après lui deux enfans, une fille nommée Françoise, et un
fils nommé Christophe, qui était né estropié. La dame de Courfrault
se fit élire tutrice de ses enfans.
Un frère utérin de M. de Courfrault, nommé Jean de Bonneval, homme
sans mœurs et sans probité, qui se connaissait en crimes, ne se
trompa pas sur la cause et les véritables auteurs de la mort de son
frère. Néanmoins, au lieu de songer à en tirer vengeance, il crut
plus convenable de s'occuper des moyens de rendre ce crime profitable
à sa propre famille et d'en assurer les fruits à un fils mineur qu'il
avait.
Il s'agissait de faire entrer dans un couvent le jeune Christophe de
Courfrault, et de faire donner tous les biens de ce jeune homme à sa
sœur Françoise, que l'on marierait ensuite avec le fils unique de
Bonneval.
En effet, par suite des habiles manœuvres du sieur de Bonneval,
le mariage qu'il convoitait fut célébré. Mais les fêtes de la noce
étaient à peine oubliées que le procureur du roi à Provins vint
troubler le coupable repos de la dame de Courfrault. Il lança contre
elle et son amant une accusation portant que celui-ci avait préparé
le poison qui avait abrégé les jours de M. de Courfrault, et que
sa femme le lui avait administré. Des témoins furent entendus; le
crime fut prouvé, et les deux coupables entendirent l'arrêt qui les
condamnait à être brûlés vifs.
La femme adultère et empoisonneuse échappa à l'horreur de son
supplice. Son beau-frère, sa fille et son gendre, lui ménagèrent des
moyens d'évasion; mais son complice subit son jugement dont appel,
n'avait été interjeté ni par lui ni par son infâme maîtresse.
Toutefois cette femme se trouva bientôt dans une position à regretter
d'avoir survécu à Dumourier. Le sieur de Bonneval l'avait à dessein
réfugiée dans sa maison; et lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il
en devint tout à la fois le geôlier et le bourreau. Il l'avait
séquestrée dans une étable, où cette misérable, qui avait évité la
main de l'exécuteur de la justice, périt de misère et de faim sous la
garde de son cruel beau-frère.
Par cette mort, Bonneval tenait dans sa main la moitié des biens de
son frère, dont il avait tant désiré laisser la propriété à son fils.
De plus, il était administrateur de l'autre moitié, puisqu'il s'était
fait nommer tuteur de son neveu dès que sa mère avait été condamnée.
Cependant, par les soins, par les suggestions du cupide Bonneval, le
jeune Christophe avait pris l'habit de novice des chanoines réguliers
de l'abbaye de Saint-Jacques à Provins; et l'on n'attendait plus
que la profession de ses vœux pour que la moitié des biens qui lui
appartenaient passât sans retour au fils de Bonneval.
Celui-ci néanmoins n'était pas sans inquiétude sur le résultat de
ses manœuvres. Le jeune Christophe avait une répugnance marquée
pour l'habit religieux; et quoique Bonneval eût employé tous les
moyens, même la menace, pour le gagner; quoiqu'il eût placé près de
lui, en qualité de précepteur, un homme adroit et patelin, nommé
Foudreau, qui profitait de toutes les occasions pour persuader le
jeune Christophe sur sa vocation à l'état religieux, tous ces moyens
paraissaient produire peu d'effet.
D'autres oncles du jeune Christophe essayèrent de l'affranchir des
violences dont on usait à son égard pour le dépouiller de ses biens;
mais la partie adverse, Bonneval, habitué à toutes les roueries de
la chicane et de la friponnerie, n'eut pas de peine à faire échouer
leurs projets.
Enfin le jeune Christophe déclara positivement qu'il ne voulait pas
prononcer ses vœux. A cette nouvelle, l'oncle Bonneval entre en
fureur, fait venir son neveu à sa maison de campagne, située près de
Provins, et l'accueille avec des démonstrations d'amitié. Après le
dîner, ils passent au jardin, et font tranquillement quelques tours
de promenade. Mais tout-à-coup Bonneval, ne se contraignant plus,
arme sa main d'un poignard qu'il avait tenu caché jusqu'alors, et,
les yeux étincelans de rage, le visage enflammé, il lève le bras sur
son neveu, et lui crie, d'une voix tonnante, qu'il va le poignarder,
s'il ne jure à l'instant qu'il prononcera ses vœux dès le lendemain.
Le jeune homme, effrayé, tremblant, tombe aux genoux de son oncle,
et pour le désarmer fait le serment qu'il exige de lui. Bonneval se
calme, loue la résolution de Christophe, l'exhorte à y persévérer,
lui jure, en tout cas, _qu'il ne veut que son bien_, et lui fait
concevoir les plus flatteuses espérances.
Cependant Bonneval prépare tout pour que la profession de son neveu
ait lieu le lendemain. Puis il l'emmène dans un cabaret, l'enivre,
le revêt d'une soutane et d'un surplis, et le traîne en cet état
aux pieds des autels en l'abbaye Saint-Jacques, où le malheureux
Christophe Aubriot prononça tout haut et publiquement des vœux que
son cœur désavouait en secret. L'acte de cette profession ne fut
écrit que sur une feuille volante.
Bonneval ne jouit pas long-temps du fruit de son intrigue criminelle.
Il mourut peu de mois après la profession de son neveu, satisfait
d'avoir assuré à son fils une grande fortune.
Mais bientôt ce fils fut lui-même troublé dans la possession de
biens si mal acquis. Les oncles de Christophe Aubriot, qui avait
fait précédemment un testament à leur profit, se présentèrent,
sa profession religieuse à la main, réclamant l'exécution de ce
testament. Une guerre très-vive s'alluma entre les prétendans et le
possesseur. Christophe entreprit de les mettre d'accord. Le 3 mai
1626, il protesta devant des notaires contre sa profession et contre
les donations qui l'avaient précédée, assurant qu'elles étaient
l'œuvre de la séduction, et qu'on les lui avait extorquées par
violence et par contrainte. Il déserta ensuite l'abbaye, et quitta
l'habit religieux.
Bonneval fils et sa femme, sœur de Christophe, alarmés de la fuite
de leur frère, qu'ils avaient dépouillé, le poursuivirent avec un
acharnement qui offre peu d'exemples. Ils étaient excités par la
crainte d'être obligés de restituer à Christophe la portion de biens
qui lui appartenait.
Christophe, qui s'était retiré à Orléans, épousa une demoiselle
Chevalier, dont la famille était de la province du Berri, et eut un
enfant de ce mariage. Puis il obtint de la cour de Rome un bref pour
la dispense de ses vœux et la légitimation de son enfant.
Nouvelles procédures, nouvelles persécutions plus vives encore de
la part de la sœur et du beau-frère de Christophe Aubriot. On ne
saurait s'imaginer que, pour un sordide intérêt, pour soutenir des
prétentions de toute injustice, une sœur pût se décider à traverser,
à empoisonner ainsi l'existence d'un frère!
Le malheureux Christophe ne put supporter jusqu'au bout tant et de si
violentes persécutions. Il mourut sur la fin de l'année 1647, à l'âge
de trente-neuf ans, victime des crimes de sa mère et de la cupidité
de sa sœur et de son beau-frère.
Sa veuve, élue tutrice de ses enfans, continua à défendre leurs
droits avec la même fermeté que son mari, et obtint enfin pleine
justice en 1658.
La sœur de Christophe, madame Bonneval, fut obligée à restitution à
l'égard des enfans de son frère. Mais elle ne rendit pas à celui-ci
la vie qu'elle lui avait abrégée.
LE GUEUX DE VERNON.
Jeanne Vacherot, veuve de Lancelot-Lemoine, ancien notaire à Paris,
avait trois jeunes enfans, Pierre, Jacques et Louis, dont elle était
tutrice. En 1654, obligée de faire un voyage à Vernon pour mettre en
ordre une propriété qu'elle avait en ce pays-là, elle emmena avec
elle le plus jeune de ses enfans, et laissa Pierre, âgé de quatorze
ans, et Jacques, âgé de dix ans, sous la surveillance de leur
grand'mère et d'une servante.
Ces deux derniers, d'une humeur aventureuse et vagabonde comme la
plupart des enfans dont l'éducation est négligée, s'évadèrent de la
maison de leur mère, et prirent la fuite avec les enfans d'un de
leurs voisins, nommé Contard. Les enfans de Contard furent ramenés
quelque temps après par un exempt du grand prevôt, mais on n'eut
aucune nouvelle des deux autres.
Rien ne saurait exprimer la douleur de la mère à son retour de
Vernon, quand elle ne retrouva plus ses enfans. Elle les demanda,
elle les chercha de tous côtés; elle usa de tous les moyens pour
faire prendre des informations, mais tous ses soins furent sans
résultat.
Un jour qu'elle passait près de l'Hôtel-Dieu, ayant aperçu sur
l'escalier de cet hôpital un pauvre nommé Montrousseau, ayant près de
lui un enfant, elle crut un moment, à cause de quelque ressemblance,
que cet enfant était son fils Jacques, mais elle fut sur-le-champ
désabusée; elle pria seulement le pauvre de s'informer de ses enfans
dans tous les lieux où il passerait, elle lui donna leur signalement.
Enfin elle rendit sa plainte au commissaire, et fit ordonner une
enquête sur ce malheureux événement.
Au mois de juillet suivant, la dame Vacherot fut ramenée à Vernon par
ses affaires. Le 25 du même mois, le mendiant Montrousseau arriva
aussi dans cette ville avec son enfant. A son arrivée, il entra dans
la principale église pour y demander l'aumône. Quelques personnes,
trompées, comme la mère l'avait été, par la ressemblance du jeune
mendiant avec Jacques Vacherot, qu'ils avaient vu quelquefois dans
la ville, crurent le reconnaître, et éclatèrent en murmures contre
la mère: ces bruits se répandirent bientôt dans toute la ville,
et gagnèrent la populace, qui répétait de tous côtés que la femme
Vacherot était une marâtre, qu'elle avait livré son enfant à ce
mendiant, parce qu'elle ne l'aimait pas.
Cette rumeur prit une telle consistance, que les juges de Vernon
firent arrêter le mendiant; on lui mit les fers aux pieds et aux
mains, et son enfant fut conduit à l'hôpital. La mère Vacherot
fut confrontée avec le gueux, qui soutint toujours qu'il était
bien le père du jeune enfant conduit à l'hôpital; mais l'enfant,
amené devant cette dame, l'appela, sans hésiter, sa mère. Pourtant
elle était sûre que ce n'était pas son fils, aussi ne voulut-elle
jamais le reconnaître pour tel; mais, redoutant les violences d'une
populace prévenue, elle partit de nuit pour revenir à Paris. Elle
agit très-prudemment en prenant ce parti, car la maison de Vernon où
elle avait demeuré, et où on la croyait encore, fut saccagée par la
populace furieuse.
Cependant la procédure était continuée à Vernon: on fit une
information à la requête du procureur du roi. On assigna Claude
Lemoine, subrogé tuteur, pour élire un curateur à l'enfant du
mendiant, à qui on donnait le nom de Jacques Lemoine: le juge, trois
semaines après, rendit une sentence par laquelle il accorda à ce
nouveau Jacques une pension de cent livres.
La dame Vacherot appela au parlement de Paris de toute cette
procédure, et, sur cet appel, le juge de Vernon reçut défense
expresse de passer outre; mais Vernon étant du ressort du parlement
de Rouen, il ne crut pas devoir déférer à l'injonction de celui de
Paris. Il fallut que le conseil privé du roi décidât sur le conflit
des juges, évoquât devant lui toutes les informations, et ordonnât
que le mendiant et l'enfant seraient transférés au Fort-l'Évêque à
Paris, pour y être interrogés par M. de Lamoignon. Enfin un second
arrêt du conseil privé du roi renvoya l'affaire devant le parlement
de Paris.