En 1647, les religieuses d'un monastère situé à Louviers, en

Normandie, voulurent, dit-on, se procurer la même réputation que les

Ursulines de Loudun, en faisant, comme elles, les possédées. Le bruit

s'en répandit aux environs, et le parlement de Rouen trouva l'affaire

si grave, qu'il s'en attribua la connaissance, à l'exclusion des

juges subalternes. Il reconnut la fourberie de ces religieuses, mais

il en reconnut aussi les impiétés; et les informations ayant été

faites, on s'occupa de cette étrange procédure.

La supérieure, que l'on nommait la mère Louise, se trouvait

principalement chargée; et parce qu'elle avait gagné l'affection de

la reine par les apparences trompeuses que cette misérable affectait,

jusqu'à faire l'inspirée, et par des prédictions qu'elle lui avait

faites et qui avaient reçu leur accomplissement, le parlement députa

à cette princesse pour l'informer de l'état du procès. Les magistrats

n'eurent pas de peine à obtenir la permission d'instruire l'affaire à

fond et de punir les coupables.

Ces religieuses de Louviers devaient la fondation de leur couvent à

la veuve d'un procureur de la chambre des comptes de Rouen, dont le

mari, convaincu d'une friponnerie, avait été condamné à la peine de

mort. Sa veuve, ne pouvant demeurer dans une ville où il lui semblait

voir à tous momens son mari à la potence, se retira à Louviers, et

s'adressa à un prêtre qui lui conseilla, pour mettre son esprit en

repos, de fonder un couvent dont elle serait la supérieure. Elle fit

en effet bâtir la maison où elle se cloîtra avec les religieuses qui

voulurent bien s'y renfermer avec elle. Bientôt la fondatrice mourut;

une jeune religieuse qu'elle s'était associée lui succéda dans la

charge de supérieure. C'est elle qui s'est fait connaître sous le

nom de mère Louise. On l'appelait auparavant la petite bergère,

parce qu'elle était fille d'un berger; et le prêtre qui était son

protecteur auprès de la fondatrice l'avait trouvée si à son gré,

qu'il vivait, disait-on, plus familièrement avec elle que ne le

permettait leur condition respective. Ce prêtre mourut peu de jours

après l'installation de sa petite bergère ou de sa jeune religieuse

dans la dignité de supérieure, et se désigna, en mourant, le curé de

Louviers pour successeur.

Le curé de Louviers, nommé pour prendre soin des religieuses,

introduisit dans le couvent une fille de sa connaissance pour en être

tourière. C'était afin d'y pouvoir entrer lui-même plus commodément

toutes les fois qu'il le souhaiterait. Le commerce qu'il entretint

avec la tourière passait, à ce qu'on dit, les horreurs les plus

détestables et les plus diaboliques. On sait aussi qu'après avoir

nommé un successeur qui lui ressemblait, il ordonna, en mourant,

que son corps fût enterré entre l'autel et la grille par où les

religieuses entendent la messe; mais il n'y eut pas été plus tôt mis,

que toutes, sans en excepter une seule, devinrent comme enragées ou

possédées du diable, prononçant incessamment des blasphèmes contre

Dieu et contre ce qu'il y a de plus saint en la religion.

L'évêque d'Évreux, ayant pris connaissance de ces désordres, ordonna

que le corps fût exhumé, et le fit jeter dans une marnière. Les

parens intentèrent procès à l'évêque, et ce fut ce qui donna lieu

au parlement de Rouen de connaître non seulement de cet accident,

qui n'était qu'un accessoire, mais encore de ce qui concernait la

conduite de ce curé, de son prédécesseur et de tout le couvent,

et d'examiner d'où pouvaient venir tant d'impuretés et tant de

sacriléges qui s'y étaient commis.

Dans le premier moment, la reine avait manifesté le désir que la

mère Louise ne fût pas comprise dans la procédure, ne pouvant croire

qu'une religieuse qui jouissait d'une aussi haute réputation de

sainteté fût coupable de crimes tels que ceux que l'on articulait;

mais, ayant été détrompée, elle laissa liberté entière au parlement.

Pendant que les juges examinaient cette affaire dans ce qu'elle avait

de criminel, les médecins l'approfondissaient dans ses rapports avec

la physique, comme un de ces phénomènes avec lesquels la nature

se plaît à tourmenter la curiosité humaine; et d'un autre côté,

les exorcistes voulaient savoir si le mal n'avait pas un principe

surnaturel, et si les religieuses n'étaient pas possédées. Ainsi la

jurisprudence, la médecine et la théologie travaillaient à découvrir

ou le crime, ou la maladie, ou la malice et la fourberie de ces

religieuses. Les exorcismes ne servirent qu'à faire connaître qu'il

n'y avait que de la malice dans la plupart des prétendus possédées,

et de la faiblesse d'imagination dans les autres. Les médecins furent

partagés dans leur opinion; quelques-uns croyant les religieuses

obsédées, tant il y avait de merveilleux et de surnaturel dans ce

qu'elles faisaient; et les autres, que ce n'était qu'une maladie de

femme.

Le parlement ne fut pas embarrassé sur les preuves des impiétés et

des sacriléges; elles n'étaient que trop nombreuses; mais il crut

devoir faire une distinction entre les religieuses hypocondriaques

dont l'imagination était malade, et celles qui étaient véritablement

et sciemment coupables. Il regarda comme de pures rêveries tout

ce que déposaient les religieuses, qui s'accusaient l'une l'autre

d'avoir été au sabbat, et d'avoir souffert la compagnie du diable;

mais il considéra comme des abominations et des saletés impies,

dignes du dernier supplice, les infâmes prostitutions de la

tourière et de la mère Louise, et ce que les prêtres qui avaient

eu la direction du couvent avaient persuadé aux religieuses dont

ils avaient séduit la simplicité, en leur ordonnant de communier

toutes nues, étant eux-mêmes tout nus avec elles, pour se mettre,

disaient-ils, en l'état d'innocence de nos premiers parens.

Le parlement, après avoir mûrement tout examiné, tout pesé, rendit un

arrêt par lequel les deux prêtres Boulai et Picard furent condamnés,

le premier à être brûlé vif, le second à être étranglé et son corps

réduit en cendres; ce qui fut exécuté. La tourière subit le même

supplice; mais celui de la mère Louise fut différé jusqu'après de

plus amples informations, et elle mourut en prison.

Par le même arrêt, le parlement ordonna que toutes les pièces du

procès seraient brûlées, afin d'anéantir toutes les traces de tant

d'horreurs.

MEURTRE DE MONALDESCHI.

La bizarre, l'inconcevable Christine, fille du célèbre

Gustave-Adolphe, après avoir abdiqué solennellement la couronne de

Suède, vint en France, où elle reçut l'accueil dû à son nom et à sa

naissance. Ce fut pendant son séjour dans notre patrie qu'elle se

souilla d'un crime horrible, l'assassinat de son grand-écuyer, le

marquis Monaldeschi. Cet Italien avait, dit-on, été son amant; du

moins il avait joui de toute sa confiance, et elle lui avait révélé

ses pensées les plus secrètes. Il paraît qu'il composa secrètement

contre cette princesse un libelle où il dévoilait toutes ses

intrigues, et où il la traitait avec un profond mépris. Christine en

fut informée par des ennemis du grand-écuyer, qui remirent entre ses

mains la preuve de leur accusation.

Charmée d'avoir trouvé cette occasion de se défaire d'un homme

qu'elle n'aimait plus, Christine fit traîner Monaldeschi à ses

pieds, l'interrogea, le confondit. Après les reproches les plus

violens, elle le condamna à mourir, et donna l'ordre à son capitaine

des gardes, et à deux nouveaux favoris, d'égorger le coupable.

Le père Lebel, religieux de l'ordre de la Trinité, du couvent de

Fontainebleau, fut mandé au château de cette ville, qu'habitait en ce

moment l'ex-reine de Suède. Il fut chargé d'assister le malheureux

Monaldeschi pendant ses derniers momens. Le vénérable religieux,

digne de son ministère de paix et de miséricorde, se jeta aux

genoux de Christine, implora le pardon du grand-écuyer; mais ce fut

vainement; elle demeura inflexible, et donna l'ordre de l'exécution.

Lebel, qui a publié une relation de ce meurtre, rapporte que

Christine, qui pourtant se disait philosophe, s'éloigna d'une

vingtaine de pas pour mieux jouir de ce spectacle. Les bourreaux

fondirent sur la victime de tous côtés. Monaldeschi, après une vaine

défense, tombe tout sanglant sous le fer de ses assassins. La reine,

qui n'entend plus ses gémissemens, s'approche, le contemple avec

une joie féroce, et lui insulte. Monaldeschi, à sa voix, semble

s'éveiller, s'agite, se débat; il élève vers Christine une main

suppliante pour lui demander grâce. «Quoi! s'écrie-t-elle avec un

accent furieux, tu respires encore, et je suis reine!» Les assassins

écrasent aussitôt la tête de ce malheureux, et traînent aux pieds de

Christine sa victime expirante. «Non, ajouta-t-elle, non, ma fureur

n'est pas satisfaite! Apprends, traître, que cette main, qui versa

tant de bienfaits sur toi te frappe le dernier coup.»

Cet attentat contre l'humanité fut commis à Fontainebleau, le 10

octobre 1657, dans la galerie des Cerfs. Le père Lebel prit soin de

faire inhumer le malheureux Monaldeschi.

Croirait-on que cette action abominable trouva des apologistes, et

que des jurisconsultes firent des dissertations pour la justifier?

C'est avec regret que l'on voit figurer le nom d'un Leibnitz parmi

ces avocats officieux d'un meurtre sans excuse. «La postérité, dit

d'Alembert, trouvera bien étrange qu'au centre de l'Europe, dans un

siècle éclairé, on ait agité sérieusement si une reine qui a quitté

le trône n'a pas le droit de faire égorger ses domestiques sans

autre forme. Il aurait fallu demander plutôt si Christine, sur le

trône même de Suède, aurait eu ce droit barbare; question qui eût

été bientôt décidée au tribunal de la loi naturelle et des nations.

L'état, dont la constitution doit être sacrée pour les monarques,

parce qu'il subsiste toujours, tandis que les sujets et les rois

disparaissent, a intérêt que tout homme soit jugé suivant les lois.

C'est l'intérêt des princes mêmes, dont les lois font la force et la

sûreté. L'humanité leur permet quelquefois d'en adoucir la rigueur en

pardonnant, mais jamais de s'en dispenser pour être cruels. Ce serait

faire injure aux rois que d'imaginer que ces principes puissent les

offenser, ou qu'il fallût même du courage pour les réclamer au sein

d'une monarchie. Ils sont le cri de la nature.»

La cruelle Christine, élevée dans les principes du despotisme, et

despote par nature, n'était pas de cette opinion, si on en juge par

une lettre imprimée parmi celles qui ont paru sous son nom. Elle

est adressée au cardinal Mazarin, qui avait désapprouvé le meurtre

de Monaldeschi. «Apprenez tous, valets et maîtres, dit-elle, qu'il

m'a plu d'agir ainsi: je veux que vous sachiez que Christine se

soucie peu de votre cour, encore moins de vous. Ma volonté est une

loi qu'il faut respecter; vous taire est votre devoir: sachez que

Christine est reine partout où elle est.»

«De quelque faute que Monaldeschi fût coupable envers elle, dit

Voltaire, ayant renoncé à la royauté, elle devait demander justice,

et non se la faire. Ce n'était pas une reine qui punissait un sujet;

c'était une femme qui terminait une galanterie par un meurtre;

c'était un Italien qui en faisait assassiner un autre par l'ordre

d'une Suédoise dans le palais d'un roi de France. Nul ne doit être

mis à mort que par les lois. Christine, en Suède, n'aurait eu le

droit de faire assassiner personne; et certes, ce qui eût été un

crime à Stockholm n'était pas permis à Fontainebleau. Ceux qui ont

justifié cette action méritent de servir de pareils maîtres. Cette

honte et cette cruauté ternirent la philosophie de Christine qui lui

avait fait quitter un trône. Elle eût été punie en Angleterre et dans

tous les pays où les lois règnent; mais la France ferma les yeux à

cet attentat contre l'autorité du roi, contre le droit des nations et

contre l'humanité.»

Christine mourut à Rome le 19 avril 1689.

HISTOIRE DU JEUNE AUBRIOT.

Le libertinage et la cupidité deviennent le plus souvent les sources

de la plupart des crimes qui désolent la société. Ce sont deux

mobiles dont la funeste puissance ne connaît aucun obstacle et fait

braver toutes les considérations, toutes les lois, même celles de la

nature, qui devraient être indélébilement gravées dans le cœur de

tous les hommes.

Le sieur Guillaume de Aubriot, écuyer, seigneur de Courfrault, avait

épousé, au commencement du XVIIe siècle, Edmée de Longueau, fille

d'une famille noble. Cette femme était d'une beauté remarquable:

on eût dit que la nature l'avait parée à plaisir de tous ses dons.

Le moral n'avait pas été aussi heureusement partagé. Madame de

Courfrault, nullement retenue par la pudeur, ce bel ornement de

son sexe, montrait un penchant irrésistible pour la galanterie.

Elle entretenait une liaison criminelle avec un sieur Dumourier. Ce

commerce avait été long-temps favorisé par une absence du mari. Mais

celui-ci étant revenu, sa présence devint gênante et odieuse, et l'on

songea aux moyens de s'en affranchir.

Il en coûte peu au crime pour se satisfaire: il n'hésite pas à

embrasser les partis les plus violens. Il fut décidé entre les deux

amans que M. de Courfrault serait empoisonné. Dumourier se chargea

de préparer le poison, et l'épouse adultère le présenta à son mari,

comme breuvage salutaire et cordial. M. de Courfrault mourut au mois

de septembre 1623.

Il laissait après lui deux enfans, une fille nommée Françoise, et un

fils nommé Christophe, qui était né estropié. La dame de Courfrault

se fit élire tutrice de ses enfans.

Un frère utérin de M. de Courfrault, nommé Jean de Bonneval, homme

sans mœurs et sans probité, qui se connaissait en crimes, ne se

trompa pas sur la cause et les véritables auteurs de la mort de son

frère. Néanmoins, au lieu de songer à en tirer vengeance, il crut

plus convenable de s'occuper des moyens de rendre ce crime profitable

à sa propre famille et d'en assurer les fruits à un fils mineur qu'il

avait.

Il s'agissait de faire entrer dans un couvent le jeune Christophe de

Courfrault, et de faire donner tous les biens de ce jeune homme à sa

sœur Françoise, que l'on marierait ensuite avec le fils unique de

Bonneval.

En effet, par suite des habiles manœuvres du sieur de Bonneval,

le mariage qu'il convoitait fut célébré. Mais les fêtes de la noce

étaient à peine oubliées que le procureur du roi à Provins vint

troubler le coupable repos de la dame de Courfrault. Il lança contre

elle et son amant une accusation portant que celui-ci avait préparé

le poison qui avait abrégé les jours de M. de Courfrault, et que

sa femme le lui avait administré. Des témoins furent entendus; le

crime fut prouvé, et les deux coupables entendirent l'arrêt qui les

condamnait à être brûlés vifs.

La femme adultère et empoisonneuse échappa à l'horreur de son

supplice. Son beau-frère, sa fille et son gendre, lui ménagèrent des

moyens d'évasion; mais son complice subit son jugement dont appel,

n'avait été interjeté ni par lui ni par son infâme maîtresse.

Toutefois cette femme se trouva bientôt dans une position à regretter

d'avoir survécu à Dumourier. Le sieur de Bonneval l'avait à dessein

réfugiée dans sa maison; et lorsqu'il l'eut en son pouvoir, il

en devint tout à la fois le geôlier et le bourreau. Il l'avait

séquestrée dans une étable, où cette misérable, qui avait évité la

main de l'exécuteur de la justice, périt de misère et de faim sous la

garde de son cruel beau-frère.

Par cette mort, Bonneval tenait dans sa main la moitié des biens de

son frère, dont il avait tant désiré laisser la propriété à son fils.

De plus, il était administrateur de l'autre moitié, puisqu'il s'était

fait nommer tuteur de son neveu dès que sa mère avait été condamnée.

Cependant, par les soins, par les suggestions du cupide Bonneval, le

jeune Christophe avait pris l'habit de novice des chanoines réguliers

de l'abbaye de Saint-Jacques à Provins; et l'on n'attendait plus

que la profession de ses vœux pour que la moitié des biens qui lui

appartenaient passât sans retour au fils de Bonneval.

Celui-ci néanmoins n'était pas sans inquiétude sur le résultat de

ses manœuvres. Le jeune Christophe avait une répugnance marquée

pour l'habit religieux; et quoique Bonneval eût employé tous les

moyens, même la menace, pour le gagner; quoiqu'il eût placé près de

lui, en qualité de précepteur, un homme adroit et patelin, nommé

Foudreau, qui profitait de toutes les occasions pour persuader le

jeune Christophe sur sa vocation à l'état religieux, tous ces moyens

paraissaient produire peu d'effet.

D'autres oncles du jeune Christophe essayèrent de l'affranchir des

violences dont on usait à son égard pour le dépouiller de ses biens;

mais la partie adverse, Bonneval, habitué à toutes les roueries de

la chicane et de la friponnerie, n'eut pas de peine à faire échouer

leurs projets.

Enfin le jeune Christophe déclara positivement qu'il ne voulait pas

prononcer ses vœux. A cette nouvelle, l'oncle Bonneval entre en

fureur, fait venir son neveu à sa maison de campagne, située près de

Provins, et l'accueille avec des démonstrations d'amitié. Après le

dîner, ils passent au jardin, et font tranquillement quelques tours

de promenade. Mais tout-à-coup Bonneval, ne se contraignant plus,

arme sa main d'un poignard qu'il avait tenu caché jusqu'alors, et,

les yeux étincelans de rage, le visage enflammé, il lève le bras sur

son neveu, et lui crie, d'une voix tonnante, qu'il va le poignarder,

s'il ne jure à l'instant qu'il prononcera ses vœux dès le lendemain.

Le jeune homme, effrayé, tremblant, tombe aux genoux de son oncle,

et pour le désarmer fait le serment qu'il exige de lui. Bonneval se

calme, loue la résolution de Christophe, l'exhorte à y persévérer,

lui jure, en tout cas, _qu'il ne veut que son bien_, et lui fait

concevoir les plus flatteuses espérances.

Cependant Bonneval prépare tout pour que la profession de son neveu

ait lieu le lendemain. Puis il l'emmène dans un cabaret, l'enivre,

le revêt d'une soutane et d'un surplis, et le traîne en cet état

aux pieds des autels en l'abbaye Saint-Jacques, où le malheureux

Christophe Aubriot prononça tout haut et publiquement des vœux que

son cœur désavouait en secret. L'acte de cette profession ne fut

écrit que sur une feuille volante.

Bonneval ne jouit pas long-temps du fruit de son intrigue criminelle.

Il mourut peu de mois après la profession de son neveu, satisfait

d'avoir assuré à son fils une grande fortune.

Mais bientôt ce fils fut lui-même troublé dans la possession de

biens si mal acquis. Les oncles de Christophe Aubriot, qui avait

fait précédemment un testament à leur profit, se présentèrent,

sa profession religieuse à la main, réclamant l'exécution de ce

testament. Une guerre très-vive s'alluma entre les prétendans et le

possesseur. Christophe entreprit de les mettre d'accord. Le 3 mai

1626, il protesta devant des notaires contre sa profession et contre

les donations qui l'avaient précédée, assurant qu'elles étaient

l'œuvre de la séduction, et qu'on les lui avait extorquées par

violence et par contrainte. Il déserta ensuite l'abbaye, et quitta

l'habit religieux.

Bonneval fils et sa femme, sœur de Christophe, alarmés de la fuite

de leur frère, qu'ils avaient dépouillé, le poursuivirent avec un

acharnement qui offre peu d'exemples. Ils étaient excités par la

crainte d'être obligés de restituer à Christophe la portion de biens

qui lui appartenait.

Christophe, qui s'était retiré à Orléans, épousa une demoiselle

Chevalier, dont la famille était de la province du Berri, et eut un

enfant de ce mariage. Puis il obtint de la cour de Rome un bref pour

la dispense de ses vœux et la légitimation de son enfant.

Nouvelles procédures, nouvelles persécutions plus vives encore de

la part de la sœur et du beau-frère de Christophe Aubriot. On ne

saurait s'imaginer que, pour un sordide intérêt, pour soutenir des

prétentions de toute injustice, une sœur pût se décider à traverser,

à empoisonner ainsi l'existence d'un frère!

Le malheureux Christophe ne put supporter jusqu'au bout tant et de si

violentes persécutions. Il mourut sur la fin de l'année 1647, à l'âge

de trente-neuf ans, victime des crimes de sa mère et de la cupidité

de sa sœur et de son beau-frère.

Sa veuve, élue tutrice de ses enfans, continua à défendre leurs

droits avec la même fermeté que son mari, et obtint enfin pleine

justice en 1658.

La sœur de Christophe, madame Bonneval, fut obligée à restitution à

l'égard des enfans de son frère. Mais elle ne rendit pas à celui-ci

la vie qu'elle lui avait abrégée.

LE GUEUX DE VERNON.

Jeanne Vacherot, veuve de Lancelot-Lemoine, ancien notaire à Paris,

avait trois jeunes enfans, Pierre, Jacques et Louis, dont elle était

tutrice. En 1654, obligée de faire un voyage à Vernon pour mettre en

ordre une propriété qu'elle avait en ce pays-là, elle emmena avec

elle le plus jeune de ses enfans, et laissa Pierre, âgé de quatorze

ans, et Jacques, âgé de dix ans, sous la surveillance de leur

grand'mère et d'une servante.

Ces deux derniers, d'une humeur aventureuse et vagabonde comme la

plupart des enfans dont l'éducation est négligée, s'évadèrent de la

maison de leur mère, et prirent la fuite avec les enfans d'un de

leurs voisins, nommé Contard. Les enfans de Contard furent ramenés

quelque temps après par un exempt du grand prevôt, mais on n'eut

aucune nouvelle des deux autres.

Rien ne saurait exprimer la douleur de la mère à son retour de

Vernon, quand elle ne retrouva plus ses enfans. Elle les demanda,

elle les chercha de tous côtés; elle usa de tous les moyens pour

faire prendre des informations, mais tous ses soins furent sans

résultat.

Un jour qu'elle passait près de l'Hôtel-Dieu, ayant aperçu sur

l'escalier de cet hôpital un pauvre nommé Montrousseau, ayant près de

lui un enfant, elle crut un moment, à cause de quelque ressemblance,

que cet enfant était son fils Jacques, mais elle fut sur-le-champ

désabusée; elle pria seulement le pauvre de s'informer de ses enfans

dans tous les lieux où il passerait, elle lui donna leur signalement.

Enfin elle rendit sa plainte au commissaire, et fit ordonner une

enquête sur ce malheureux événement.

Au mois de juillet suivant, la dame Vacherot fut ramenée à Vernon par

ses affaires. Le 25 du même mois, le mendiant Montrousseau arriva

aussi dans cette ville avec son enfant. A son arrivée, il entra dans

la principale église pour y demander l'aumône. Quelques personnes,

trompées, comme la mère l'avait été, par la ressemblance du jeune

mendiant avec Jacques Vacherot, qu'ils avaient vu quelquefois dans

la ville, crurent le reconnaître, et éclatèrent en murmures contre

la mère: ces bruits se répandirent bientôt dans toute la ville,

et gagnèrent la populace, qui répétait de tous côtés que la femme

Vacherot était une marâtre, qu'elle avait livré son enfant à ce

mendiant, parce qu'elle ne l'aimait pas.

Cette rumeur prit une telle consistance, que les juges de Vernon

firent arrêter le mendiant; on lui mit les fers aux pieds et aux

mains, et son enfant fut conduit à l'hôpital. La mère Vacherot

fut confrontée avec le gueux, qui soutint toujours qu'il était

bien le père du jeune enfant conduit à l'hôpital; mais l'enfant,

amené devant cette dame, l'appela, sans hésiter, sa mère. Pourtant

elle était sûre que ce n'était pas son fils, aussi ne voulut-elle

jamais le reconnaître pour tel; mais, redoutant les violences d'une

populace prévenue, elle partit de nuit pour revenir à Paris. Elle

agit très-prudemment en prenant ce parti, car la maison de Vernon où

elle avait demeuré, et où on la croyait encore, fut saccagée par la

populace furieuse.

Cependant la procédure était continuée à Vernon: on fit une

information à la requête du procureur du roi. On assigna Claude

Lemoine, subrogé tuteur, pour élire un curateur à l'enfant du

mendiant, à qui on donnait le nom de Jacques Lemoine: le juge, trois

semaines après, rendit une sentence par laquelle il accorda à ce

nouveau Jacques une pension de cent livres.

La dame Vacherot appela au parlement de Paris de toute cette

procédure, et, sur cet appel, le juge de Vernon reçut défense

expresse de passer outre; mais Vernon étant du ressort du parlement

de Rouen, il ne crut pas devoir déférer à l'injonction de celui de

Paris. Il fallut que le conseil privé du roi décidât sur le conflit

des juges, évoquât devant lui toutes les informations, et ordonnât

que le mendiant et l'enfant seraient transférés au Fort-l'Évêque à

Paris, pour y être interrogés par M. de Lamoignon. Enfin un second

arrêt du conseil privé du roi renvoya l'affaire devant le parlement

de Paris.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 6 / 17 段