par un de ses oncles qui était curé, et avait lui-même embrassé
l'état ecclésiastique. Devenu curé de la paroisse des Acoules de
Marseille, il paraît qu'il sut inspirer de l'amour à un grand nombre
de ses paroissiennes. Le fond de son caractère était l'enjouement
et l'amabilité: véritable épicurien, il aimait la bonne chère, et
animait tous les repas où il se trouvait par ses plaisanteries et
ses bons mots. Voilà probablement les principaux talismans qu'il
employait pour charmer ses pénitentes.
Une des filles du sieur de la Palue, gentilhomme, fut principalement
l'objet de ses soins, et il sut lui inspirer une passion violente.
Leur liaison dura jusqu'au moment où la grâce, agissant fortement
sur le cœur de la pécheresse, elle s'alla jeter dans un couvent
d'ursulines. Alors, tourmentée sans doute par des affections
hystériques, elle eut des visions, et débita les choses les plus
étranges sur ses relations avec le curé Gaufridy.
Suivant elle, il avait acquis du diable le pouvoir de se faire aimer
de toutes les femmes sur lesquelles il soufflait. Elle disait avoir
éprouvé la puissance de ce souffle à un tel point, que long-temps
elle n'avait pu vivre éloignée de Gaufridy; qu'elle avait été initiée
par lui dans tous les mystères sabbatiques; et que depuis qu'elle
était dans le couvent, il y avait envoyé une légion de diables qui
l'obsédaient jour et nuit.
Ces révélations prirent bientôt créance dans la multitude. Il était
si facile et si doux alors de croire au merveilleux. Gaufridy fut
publiquement regardé comme sorcier. Peut-être que quelques propos
imprudemment plaisans de ce pauvre prêtre contribuèrent aussi à
confirmer cette opinion. Quoiqu'il en soit, les suites de cette
affaire ne furent que trop sérieuses. La justice fit arrêter
Gaufridy; il fut exorcisé, jugé et condamné à faire amende honorable
et à être brûlé vif. Cet arrêt fut rendu par le parlement de
Provence, en 1611.
Rien de plus ridicule, de plus absurde, de plus grossièrement
monstrueux que les procès-verbaux d'exorcismes, et que les
attestations données à ce sujet par des médecins et des chirurgiens.
La stupidité burlesque de ces pièces, que l'on prendrait aujourd'hui
pour des contes de vieilles, ne peut être égalée que par celle des
juges qui ne craignirent pas d'y ajouter foi.
Gaufridy nia tout ce qu'on lui imputait; il subit la question
ordinaire et extraordinaire, fut dégradé par son évêque, et périt
dans les flammes.
Plusieurs années après sa mort, Madeleine de la Palue reparut sur
la scène, et se fit passer aussi pour sorcière. Il est probable que
la magie de cette malheureuse n'était que de la folie. On l'arrêta
le 6 février 1653, prévenue d'avoir ensorcelé une nommée Madeleine
Hodoul, qui la chargea de ce prétendu crime. Le parlement chercha à
s'entourer de toutes les lumières possibles pour prononcer sur cette
affaire, et, quand il se crut suffisamment éclairé, il rendit un
arrêt définitif qui condamna la fille la Palue à être enfermée le
reste de sa vie entre quatre murailles.
L'ignorance des juges, celle des médecins et chirurgiens nommés pour
examiner quelques taches que les accusés avaient sur le corps, est
une chose bien surprenante; ils prenaient pour des effets d'une
puissance surnaturelle des affections nerveuses et quelques marques
produites par des coups d'épingle, ou avec de l'eau forte. Plaignons
le siècle où l'on n'eut pas la force de combattre l'opinion de la
magie; opinion dangereuse, en ce qu'elle fournissait aux fourbes des
moyens de séduire les simples, et aux méchans des prétextes pour
persécuter ceux dont ils enviaient les talens et les richesses.
L'opinion sur l'existence des sorciers était si généralement établie,
même parmi les personnes instruites, qu'elle donna lieu à un fait qui
mérite d'être rapporté. Le procès de Gaufridy contenait beaucoup de
dépositions sur le pouvoir des démons; plusieurs témoins assuraient
qu'après s'être frotté d'une huile magique il se transportait au
sabbat, et qu'il revenait ensuite dans sa chambre par le tuyau de la
cheminée. Un jour qu'on lisait cette procédure au parlement d'Aix,
et que l'imagination des juges était affectée par le long récit de
ces événemens surnaturels, on entend tout-à-coup dans la cheminée
un bruit extraordinaire qui se termine par l'apparition d'un grand
homme noir qui secoue la tête. Les juges croient que c'était le
diable qui venait délivrer Gaufridy, son élève; ils s'enfuient tous
à l'exception du conseiller Thoron, rapporteur, qui, se trouvant
embarrassé dans le bureau, ne peut les suivre. Effrayé de ce qu'il
voyait, tremblant de tout son corps, les yeux égarés et faisant
beaucoup de signes de croix, il porte à son tour l'effroi dans l'âme
du prétendu démon, qui ne savait d'où venait le trouble du magistrat.
Revenu de son embarras, il se fit connaître; c'était un ramoneur qui
s'était trompé de tuyau de cheminée.
LE MARÉCHAL DE MARILLAC, LE DUC DE MONTMORENCY, L'ÉCUYER CINQ-MARS,
ET FRANÇOIS-AUGUSTE DE THOU, OU LES VICTIMES DE LA VENGEANCE DU
CARDINAL DE RICHELIEU.
Le ministère du cardinal de Richelieu, sous le faible Louis XIII,
présente le tableau le plus frappant des saturnales du despotisme.
Tout ce qui gênait l'ambition du ministre, tout ce qui portait
ombrage à son autorité jalouse, subissait les coups de sa vengeance.
Il s'immola ainsi plus d'une illustre victime.
Le maréchal de Marillac, ennemi déclaré du cardinal, venait de
recevoir du roi plein pouvoir de faire la guerre et la paix dans le
Piémont. Louis XIII, fatigué intérieurement de l'ascendant de son
ministre, avait promis sa disgrâce aux sollicitations et aux larmes
de sa femme. La nouvelle s'en répandait déjà; le cardinal lui-même
le savait, et, se croyant perdu, il pressait son départ pour le
Hâvre-de-Grâce. Cependant, voulant tenter un dernier effort, il va
trouver le roi. Ce monarque l'avait sacrifié par faiblesse; il se
remet par faiblesse entre ses mains, et lui abandonne ses ennemis.
Ce jour fut appelé la _journée des dupes_; et dès lors le pouvoir du
cardinal fut consolidé.
Le jour même, Richelieu dépêche un huissier du cabinet, de la part du
roi, aux maréchaux de La Force et Schomberg, pour faire arrêter le
maréchal au milieu de l'armée dont il avait le commandement suprême.
L'huissier arrive une heure après que le maréchal avait reçu la
nouvelle de la disgrâce du ministre. Le maréchal est fait prisonnier
par l'ordre de ce même ministre.
Richelieu résolut de faire mourir ce général ignominieusement par
la main du bourreau. Ne pouvant lui imputer le crime de trahison,
il l'accusa de concussion. Pour rendre sa vengeance plus sûre et
plus facile, il priva le maréchal du droit d'être jugé par les deux
chambres du parlement assemblé, et nomma des commissaires pour ce
procès. Ces premiers juges ayant eu le courage de conclure que
l'accusé serait reçu à se justifier, le ministre fit casser l'arrêt,
et choisit d'autres juges parmi les plus ardens ennemis de Marillac.
Les formes de la justice et les bienséances furent indignement
foulées aux pieds. Le cardinal osa même faire transférer l'accusé à
Ruel dans sa propre maison de campagne, où l'on continua le procès.
Il fallut rechercher toutes les actions du maréchal. «On déterra,
dit Voltaire, quelques abus dans l'exercice de sa charge, quelques
anciens profits illicites faits autrefois par lui, ou par ses
domestiques, dans la construction de la citadelle de Verdun: «Chose
étrange, disait-il à ses juges, qu'un homme de mon rang soit
persécuté avec tant de rigueur et d'injustice! Il ne s'agit, dans mon
procès, que de foin, de paille, de pierres et de chaux.» Cependant ce
général, chargé de blessures et de quarante années de services, fut
condamné à la mort sous le même roi qui avait donné des récompenses à
trente sujets rebelles.»
Les parens du maréchal coururent se jeter aux pieds du roi pour
demander sa grâce; mais le cardinal, importuné de leur présence,
les fit retirer. Lorsque le greffier de la commission lut l'arrêt
au condamné, et qu'il en fut à ces mots: _Crime de péculat,
concussions, exactions_. «Cela est faux, dit-il. Un homme de ma
qualité accusé de péculat!» Il était dit dans le même arrêt qu'on
lèverait cent mille écus sur ses biens pour les employer à la
restitution de ce qu'il avait extorqué. «Mon bien ne les vaut pas,
s'écria-t-il, on aura bien de la peine à les trouver.» Le chevalier
du Guet, qui l'accompagnait à l'échafaud, et qui lui voyait les mains
liées derrière le dos, lui dit: «J'ai très-grand regret, monsieur, de
vous voir en cet état.--Ayez-en regret pour le roi et non pour moi,»
répondit le maréchal. Il eut la tête tranchée en place de Grève, à
Paris, le 10 mai 1632. Plusieurs de ses amis lui avaient offert de le
tirer de prison; mais il avait refusé, parce qu'il se reposait sur
son innocence.
Cette exécution fut bientôt suivie d'une autre qui fit encore plus
de sensation, à cause du nom et des brillantes qualités de la
victime. C'était le maréchal duc de Montmorency, l'homme de France
le mieux fait, le plus aimable, le plus brave et le plus magnifique.
Mécontent du cardinal de Richelieu, il se ligua avec Gaston, duc
d'Orléans, frère du roi, et leva des troupes en Languedoc, dont
il était gouverneur, pour faire tête aux armées de la cour. Le roi
envoya contre les rebelles les maréchaux de La Force et de Schomberg.
Lorsque les deux partis furent en présence près de Castelnaudary,
Montmorency, remarquant dans Gaston une contenance mal assurée, lui
dit pour le ranimer: «Allons, monsieur, voici le jour où vous serez
victorieux de vos ennemis; mais, ajouta-t-il en montrant son épée, il
faut la rougir jusqu'à la garde.» Alors Montmorency se précipita sur
les bataillons royalistes. Ayant pénétré dans les rangs ennemis, il y
tomba percé de coups, et fut pris à la vue de Gaston et de sa petite
armée, qui ne fit aucun mouvement pour le secourir.
Toute la France, pénétrée d'admiration pour ses services passés, et
pour ses rares qualités, demanda vainement qu'on adoucît en sa faveur
la rigueur des lois. L'implacable Richelieu voulait faire un exemple
qui épouvantât les grands, et il n'en pouvait pas faire un plus
éclatant que sur Montmorency.
Le cardinal fit instruire son procès par le parlement de Toulouse, et
le poursuivit avec chaleur. Parmi les seigneurs qui sollicitèrent
sa grâce, il y en eut un qui dit au roi: «Vous pouvez juger, sire,
aux yeux et aux visages du public, à quel point on désire que vous
lui pardonniez.--Je crois ce que vous dites, répondit le prince;
mais considérez que je ne serais pas roi si j'avais les sentimens
des particuliers.--_Il faut qu'il meure_,» dit-il au maréchal de
Matignon. On a écrit que, quand Montmorency fut conduit en prison,
on lui trouva un bracelet au bras avec le portrait de la reine
Anne d'Autriche. Cette particularité ne dut pas ramener le roi au
sentiment de la clémence, qui d'ailleurs n'était ni dans son cœur ni
dans celui de son maître, Richelieu.
Montmorency marcha au supplice avec la même fermeté que s'il fût allé
à une mort glorieuse. Il eut la tête tranchée le 30 octobre 1632, à
l'âge de trente-huit ans, dans l'Hôtel-de-Ville de Toulouse. «Son
supplice fut juste, dit l'auteur de l'_Essai sur les mœurs_, si
celui de Marillac ne l'avait pas été: mais la mort d'un homme de si
grande espérance, qui avait gagné des batailles, et que son extrême
valeur, sa générosité, ses grâces, avaient rendu cher à toute la
France, rendit le cardinal plus odieux que n'avait fait la mort de
Marillac.»
Le ministère du cardinal fut une série de haines soulevées et de
vengeances exercées par lui. C'étaient presque tous les jours des
rébellions et des châtimens. Le comte de Soissons n'échappa au
ressentiment sanguinaire du ministre qu'en périssant à la bataille de
la Marfée, où les troupes royales furent battues par les révoltés.
Pour cette même affaire, le duc de Guise fut condamné par contumace
au parlement de Paris. Le duc de Bouillon, qui avait conspiré avec le
comte de Soissons, fit sa paix avec la cour, et dans le même temps
trama une nouvelle conspiration.
Comme il fallait toujours au roi un favori, Richelieu lui avait
donné lui-même le jeune d'Effiat Cinq-Mars, afin d'avoir sa propre
créature auprès du monarque, et de déjouer ainsi plus facilement les
menées des grands. Ce jeune homme, d'un esprit agréable et d'une
figure séduisante, fut fait successivement capitaine aux gardes,
grand-maître de la garde-robe du roi, et grand-écuyer de France.
Il n'avait que dix-neuf ans lorsqu'il fut élevé à cette dernière
charge. Il parvint à la plus haute faveur, mais l'ambition étouffa
bientôt en lui la reconnaissance qu'il devait au ministre. Il
haïssait intérieurement le cardinal, parce que celui-ci prétendait
le maîtriser: il n'aimait guère plus le roi, dont le caractère
sombre gênait son goût pour les plaisirs. «Je suis bien malheureux,
disait-il à ses amis, de vivre avec un homme qui m'ennuie depuis le
matin jusqu'au soir!» Cependant Cinq-Mars dissimulait ses dégoûts
dans l'espérance de supplanter un jour le ministre. Richelieu ne fit
qu'encourager en lui l'exécution de ce projet en lui causant quelques
mortifications auxquelles il fut très-sensible. Cinq-Mars se trouvait
ordinairement en tiers dans les conseils que le roi tenait avec le
cardinal. «Je veux, disait Louis, que mon cher ami s'instruise de
bonne heure des affaires de mon conseil, afin qu'il se rende capable
de me rendre service. «Le cardinal, à qui la présence de Cinq-Mars
était importune, ne trouvant pas bon qu'il lui marchât toujours sur
les talons quand il allait chez le roi, lui reprocha un jour son
ingratitude dans les termes les plus énergiques. Il lui dit qu'il
n'appartenait pas à une tête aussi légère que la sienne de se mêler
des affaires d'état, et qu'il ne faudrait qu'un homme tel que lui
pour décréditer la France près des puissances étrangères. Il lui
défendit de se trouver désormais au conseil, et le traita si durement
que Cinq-Mars en pleura de dépit et de rage. Dès lors il médita une
vengeance éclatante.
Ce qui enhardit le plus Cinq-Mars à conspirer, ce fut le roi
lui-même. Souvent mécontent de son ministre, de son faste, de sa
hauteur, de son mérite même, Louis XIII confiait ses chagrins à son
favori, qu'il appelait _cher ami_, et parlait de Richelieu avec tant
d'aigreur, qu'il enhardit Cinq-Mars à lui proposer plus d'une fois de
l'assassiner.
Cinq-Mars avait eu déjà des intelligences avec le comte de Soissons;
il les continuait avec le duc de Bouillon et avec Gaston, duc
d'Orléans, frère du roi. Les conjurés firent un traité secret avec le
comte-duc Olivarès, pour introduire une armée espagnole en France, et
pour y mettre tout en confusion.
Cinq-Mars alors était auprès du roi à Narbonne, jouissant plus que
jamais de ses bonnes grâces; Richelieu, malade à Tarascon, était en
pleine défaveur, mais il tenait toujours le pouvoir. Heureusement
pour lui, une copie du traité secret lui tomba entre les mains, et
tout le complot fut découvert. Le cardinal en donna sur-le-champ avis
au roi. Il n'en coûta pas beaucoup au monarque pour sacrifier son
favori. La faiblesse de son caractère se prêtait à tout. L'imprudent
Cinq-Mars fut arrêté à Narbonne, et conduit à Lyon. On instruisit son
procès; il fallait de nouvelles preuves; Gaston, dont la destinée
était toujours de traîner ses amis à l'échafaud, révéla tout pour
avoir sa grâce. Le duc de Bouillon fut arrêté au milieu de l'armée
qu'il commandait à Casal; mais il sauva sa vie parce qu'on avait
moins besoin de son sang que de sa principauté de Sédan.
Cinq-Mars eut la tête tranchée, à Lyon, le 12 septembre 1642, n'étant
encore que dans la vingt-deuxième année de son âge.
On rapporte que Louis XIII, qui avait si souvent appelé le
grand-écuyer _cher ami_, tira sa montre à l'heure marquée pour
l'exécution, et dit: «Je crois que _cher ami_ fait à présent une
vilaine grimace.» Ce mot porte avec lui son commentaire.
Cette victime n'était pas assez pour le vindicatif cardinal;
il frappa en même temps un des amis du malheureux Cinq-Mars,
François-Auguste de Thou, fils de l'un de nos meilleurs historiens,
digne héritier des vertus de son père. De Thou, haï du ministre,
s'était attaché à la personne du grand-écuyer. Il fut soupçonné
d'avoir été le confident de tous les secrets des conspirateurs, et
arrêté pour n'en avoir pas fait révélation. Il eut beau dire à ses
juges: «Qu'il eût fallu se rendre délateur d'un crime d'état, contre
Monsieur, frère unique du roi, contre le duc de Bouillon, contre le
grand-écuyer, et d'un crime dont il ne pouvait fournir la moindre
preuve,» il fut condamné à mort.
Cinq-Mars, attendri sur le sort de son ami, et ne se dissimulant
point qu'il était la cause de sa perte, se jeta à ses genoux en
fondant en larmes. De Thou, âme sensible et forte, le releva, et
lui dit en l'embrassant: «Il ne faut plus songer qu'à bien mourir.»
Il fut exécuté avec Cinq-Mars, à l'âge de trente-cinq ans. Tout le
monde pleura un homme qui périssait ainsi pour n'avoir pas voulu
trahir son ami.
«De Thou, dit Voltaire, n'était coupable, ni devant Dieu ni devant
les hommes. Un des agens de Monsieur, frère unique du roi, du duc de
Bouillon, prince souverain de Sedan, et du grand-écuyer Cinq-Mars,
avait communiqué de bouche le plan du complot au conseiller d'état
(de Thou). Celui-ci alla trouver le grand-écuyer Cinq-Mars, et
fit ce qu'il put pour le détourner de cette entreprise; il lui en
remontra les difficultés. S'il eût alors dénoncé les conspirateurs,
il n'avait aucune preuve contre eux; il eût été accablé par la
dénégation de l'héritier présomptif de la couronne, par celle d'un
prince souverain, par celle du favori du roi, enfin par l'exécration
publique. Il s'exposait à être puni comme un calomniateur.
«Le chancelier Séguier même en convint, en confrontant de Thou
avec le grand-écuyer. Ce fut dans cette confrontation que de Thou
dit à Cinq-Mars: «Souvenez-vous, Monsieur, qu'il ne s'est point
passé de journée que je ne vous aie parlé de ce traité pour vous en
dissuader.» Cinq-Mars reconnut cette vérité. De Thou méritait donc
une récompense plutôt que la mort, au tribunal de l'équité humaine.
Il méritait au moins que le cardinal de Richelieu l'épargnât; mais
l'humanité n'était pas sa vertu.....
«Tout ce qu'on peut dire peut-être d'un tel arrêt, c'est qu'il ne fut
pas rendu par justice, mais _par des commissaires_.»
Tous ces faits prouvent que le despotisme n'est jamais plus violent
que sous un roi faible. Il y avait pourtant à cette époque des hommes
d'une âme forte et intègre, incapables de fausser la justice pour se
plier à l'arbitraire. Molé le prouva lors du procès de Marillac, et
Richelieu n'osa pas le punir d'avoir fait son devoir de magistrat.
Lors du procès de Bernard de la Valette, autre objet de la haine de
Richelieu, Louis XIII voulant siéger parmi les juges, le président
de Belièvre eut le courage de lui dire: «Qu'il voyait dans cette
affaire une chose étrange, un prince opiner au procès d'un de ses
sujets; que les rois ne s'étaient réservé que les grâces, et qu'ils
renvoyaient les condamnations vers leurs officiers. Et votre majesté
voudrait bien voir sur la sellette un homme devant elle, qui, par
son jugement, irait dans une heure à la mort.....» Lorsqu'on jugea
le fond, le même président dit dans son avis: «Cela est un jugement
sans exemple, voire contre tous les exemples du passé jusqu'à huy,
qu'un roi de France ait condamné en qualité de juge, par son avis,
un gentilhomme à mort!» Belles et courageuses paroles, dignes d'être
méditées par tous les magistrats!
MEURTRE DE PHILIPPE DE GUEYDON, A AIX.
En 1647, la cour de France voulant abaisser la puissance du parlement
de Provence, et se procurer en même temps les sommes considérables
dont elle avait besoin pour ses entreprises contre la maison
d'Autriche, créa, sous le nom de Semestre, un nouveau parlement qui
devait partager avec l'ancien les fonctions de la justice, de manière
qu'ils seraient alternativement six mois en exercice chacun. Le
ministre n'avait qu'à composer le Semestre de magistrats qui lui
fussent dévoués, et alors il n'y avait rien qu'il ne pût entreprendre
sur les droits du pays.
Les anciens magistrats firent tous leurs efforts pour exciter un
soulèvement à cette occasion. Le comte d'Alais, alors gouverneur de
la province, réprima ces mouvemens par sa sagesse et sa fermeté.
La protection ouverte qu'il accordait au Semestre releva le courage
de ceux qui, désirant y prendre un office de conseiller, n'avaient
point encore osé se montrer, de peur de se faire des ennemis puissans.
Philippe de Gueydon, avocat du roi en la sénéchaussée de Marseille,
se mit des premiers sur les rangs. Il éprouva d'abord des difficultés
pour remplir quelques formalités préliminaires dont il ne pouvait
se dispenser. Les esprits, pendant ce temps-là, s'échauffaient de
plus en plus; et comme, dans ces momens de désordre, les esprits les
plus modérés sont souvent emportés hors des limites du devoir, il
se trouva des hommes que leur zèle aveugle pour l'ancien parlement
anima de toute la fureur de la haine. Ils résolurent de se défaire
de Gueydon, afin d'intimider par cet exemple ceux qui seraient tentés
de l'imiter. Ils délibérèrent d'abord s'ils l'attaqueraient en plein
jour, sous prétexte de venger une querelle particulière, ou bien
s'ils afficheraient le motif qui les déterminait à l'immoler à ce
qu'ils appelaient la cause publique. Ce dernier avis l'emporta, parce
qu'il remplissait mieux le dessein qu'ils avaient d'écarter tous ceux
qui aspiraient à remplir une place au Semestre.
Il fut décidé qu'on exécuterait le complot pendant la nuit.
Gueydon logeait dans la même auberge que le commandant de
Castellane-Montmeyan, colonel du régiment de Provence, et plusieurs
autres officiers. Il y avait un corps-de-garde à la porte de cette
maison. Il semble que la présence de tant de militaires aurait dû
intimider des hommes peu accoutumés à des coups aussi hardis; mais
l'esprit de parti l'emporta sur toute autre considération.
Les complices, à l'heure convenue, s'assemblent dans une maison
voisine de l'auberge. Douze d'entre eux se masquent; ils devaient
entrer dans la salle à manger pendant qu'on serait à table; les
autres, armés de pistolets et de mousquetons, devaient se tenir dans
la rue pour donner du secours en cas de besoin. Le souper étant servi
et la place de Gueydon ayant été exactement désignée, les douze
masques entrent dans la salle. L'un d'eux, en s'arrêtant à la porte,
couche en joue les convives, et dit d'une voix ferme: _Le premier qui
bouge est mort_. Dans le même instant, deux autres masques s'avancent
vers Gueydon; l'un le perce de sa baïonnette, l'autre lui tire un
coup de pistolet. Ce malheureux se trouvait entre le commandant de
Montmeyan et un officier nommé Latour; il tombe mourant sous la
table. Un gentilhomme de la compagnie, effrayé de cet attentat,
demande son épée; les autres se lèvent en désordre, toutes les
personnes de l'auberge accourent.
Alors la frayeur s'empare des masques; ils tremblent d'être reconnus;
ils fuient précipitamment, excepté un qui était en sentinelle à la
porte, et qui, dans le trouble dont il était agité, avait perdu
l'usage de ses sens. Ses complices, craignant d'être découverts s'ils
le laissaient là, résolurent de le jeter dans un puits du voisinage.
Les crimes ne coûtent plus rien quand on a commencé à en commettre.
Mais le mouvement qu'ils firent en le portant le rappela à la vie,
et il se trouva en état de les suivre dans une maison voisine.
Les auteurs de cet assassinat, dans le désordre inséparable de ce
tragique événement, laissèrent tomber deux pistolets et une épée:
l'armurier désigna la personne pour qui il avait fait l'un des deux
pistolets, et déclara qu'il avait nettoyé l'autre pour un particulier
qu'il nomma aussi. Cette déposition, dénuée de toute autre preuve,
resta sans effet.
Gueydon, qui n'était pas mort sous les coups de ses meurtriers, ne
porta plainte contre personne; il raconta, sans aucun sentiment
de vengeance, de quelle manière l'assassinat avait été commis, et
déclara qu'il pardonnait à son assassin, qu'il ne connaissait pas. Il
mourut peu de jours après.
LA MÈRE LOUISE, OU LES RELIGIEUSES DE LOUVIERS.