étranglés, après avoir été préalablement appliqués à la question
ordinaire et extraordinaire. Ils appelèrent de cette sentence, et
furent en conséquence transférés dans les prisons de la conciergerie
du Palais, à Paris.
Le parlement examina leur procès avec la plus scrupuleuse attention.
Ils furent interrogés séparément, mais sans qu'il fût possible d'en
tirer aucun aveu. Les tortures de la question ne produisirent pas
davantage, et cette fermeté arracha à une mort certaine et bien
méritée les deux coupables. Un arrêt du 8 avril 1631 les renvoya
devant le bailli de Cormery en état de plus ample informé, et ordonna
qu'ils seraient élargis des prisons, à la charge de se représenter
à toutes les requêtes de la justice. Le parlement enjoignit en même
temps à tous les officiers des maréchaussées, d'arrêter Montigny et
de le constituer prisonnier.
Dagault et Jucqueau revinrent donc à Cormery auprès de leurs femmes.
Mais la Providence ne permit pas que ces deux scélérats jouissent
long-temps avec impunité des fruits de leur crime; car peu de temps
après leur retour, l'assassin Montigny condamné par contumace, étant
tombé entre les mains de la justice, aussitôt Dagault et Jucqueau
disparurent, et avec ce dernier Jeanne Morineau, sa femme.
La fuite de ces trois personnes confirma pleinement les premiers
soupçons; on reprit l'instruction du procès, en ajoutant
Jeanne Morineau au nombre des complices. D'ailleurs, dans ses
interrogatoires, Montigny avait désigné cette femme comme la plus
ardente instigatrice du meurtre de son père. Le 10 juillet 1631,
les juges de Cormery rendirent leur sentence par contumace contre
Dagault, Jucqueau et Jeanne Morineau, mais définitive contre
Montigny. Les trois hommes étaient condamnés à être roués et ensuite
brûlés vifs; et la parricide Jeanne Morineau à être tenaillée aux
mamelles avant d'être rouée et brûlée vive comme ses complices.
Montigny subit son arrêt, sans vouloir en appeler, et déclarant qu'il
se regardait comme bien jugé.
Jeanne Morineau et Jucqueau son mari menèrent une vie errante, tantôt
en France, tantôt dans les pays étrangers. Mais ce qu'on croira
difficilement, c'est que Jeanne Morineau, après plus de trente années
révolues depuis l'homicide de son père, reparut tout-à-coup dans
Cormery.
Forte de la prescription qui lui était favorable, elle savait bien
qu'aux termes des lois, on ne pouvait plus la rechercher pour son
parricide. Mais ce qui la faisait revenir sur le théâtre de son
crime, qui aurait dû être aussi celui de son supplice, c'était cette
même cupidité qui déjà l'avait rendue si criminelle. Elle croyait
que la prescription lui donnait aussi le droit de recueillir la
succession de son père et de sa mère, et d'évincer les différens
particuliers qui en jouissaient.
Elle eut l'audace d'entamer une procédure à ce sujet. Les débats
furent longs; l'indignité de Jeanne Morineau fut mise dans tout son
jour, et les juges la déclarèrent non recevable en sa demande.
URBAIN GRANDIER, CURÉ DE LOUDUN, BRULÉ VIF COMME MAGICIEN.
Vers la fin de l'année 1632, le bruit se répandit dans Loudun,
en Poitou, que les religieuses ursulines de cette ville étaient
possédées du diable. A cette nouvelle, grande rumeur parmi le
peuple, toujours si crédule, surtout à l'égard des choses les plus
extraordinaires et les plus absurdes. On cria au sortilége, à la
magie, et plusieurs prêtres usèrent de toute leur influence pour
propager cette opinion. L'un d'eux, Jean Mignon, directeur de la
communauté des Ursulines, attribua cette possession, prétendue
diabolique, à Urbain Grandier, curé et chanoine de Loudun,
et l'accusa hautement de sorcellerie. Mignon trouva de zélés
co-accusateurs dans le clergé du pays et parmi les plus notables
habitans de Loudun. Les capucins de cette ville, ennemis secrets de
Grandier, trouvèrent à propos, pour faire réussir l'accusation, de
s'appuyer de l'autorité toute puissante du cardinal de Richelieu.
Ils écrivirent à cet effet au père Joseph, leur confrère, qui, comme
confesseur du cardinal-ministre, jouissait de toute sa confiance, que
le curé Grandier était l'auteur d'un libelle intitulé _la Cordonnière
de Loudun_, très-injurieux pour la personne du cardinal de Richelieu.
Bientôt, par suite des conseils du père Joseph, le ministre manda
au conseiller d'état Laubardemont, sa créature, occupé alors de la
démolition des fortifications de Loudun, de faire une information
soigneuse et détaillée de l'affaire des religieuses ursulines, et il
lui donna assez à entendre qu'il souhaitait de perdre Urbain Grandier.
Cependant le prêtre Mignon et ses adhérens poursuivaient avec
activité l'œuvre qu'ils avaient entreprise, disaient-ils, pour
la plus grande gloire de Dieu. Des exorcismes avaient lieu
fréquemment en particulier comme en public. Interrogés en latin,
les démons possesseurs des religieuses, répondaient dans la même
langue; seulement il leur échappait souvent des barbarismes et
autres fautes grossières qui auraient pu faire mettre en doute la
science universelle des puissances de l'enfer. Mais dans tous ces
interrogatoires, le curé Urbain Grandier était désigné comme le
magicien qui avait donné à ces démons l'ordre d'entrer dans les corps
des Ursulines possédées.
Fidèle à ses instructions, et surtout docile aux volontés de son
maître, Laubardemont fit arrêter Grandier au mois de décembre 1633,
et, après avoir fait une ample information, dans laquelle les
rapports de Mignon et de ses amis jouaient le principal rôle, il
retourna à Paris pour se concerter avec le cardinal. Ce ne fut que le
7 juillet 1634 que des lettres patentes furent expédiées, à l'effet
de procéder au jugement de Grandier. Ces lettres étaient adressées
à Laubardemont et à douze juges des siéges voisins de Loudun, tous
gens de bien, il est vrai, mais tous d'une crédulité extrême, et
pour cette raison choisis par les ennemis de Grandier. Le choix de
cette commission ne laissa plus douter du sort que l'on réservait à
l'accusé. Cette forme de jugement a toujours été féconde en arrêts de
mort.
Le 18 d'août 1634, sur la déposition d'Astaroth, diable de l'ordre
des séraphins et chef des démons possédans, d'Éasas, de Celsus,
d'Acaos, de Cédon, d'Asmodée, de l'ordre des trônes, et d'Alex, de
Zabulon, de Nephtalim, de Cham, d'Uriel et d'Achas, de l'ordre des
principautés; c'est-à-dire sur la déposition des religieuses qui
se disaient possédées par ces démons, les commissaires rendirent
leur jugement, par lequel maître Urbain Grandier, prêtre, curé de
l'église Saint-Pierre du marché de Loudun, fut déclaré dûment atteint
et convaincu des crimes de magie, maléfice et possession; pour la
réparation desquels crimes il fut condamné à faire amende honorable
et à être brûlé vif avec les pactes et caractères magiques, et ses
cendres jetées au vent.
A peine l'arrêt fut-il rendu, qu'on envoya un chirurgien dans la
prison avec l'ordre de le raser et de lui enlever tout le poil qu'il
avait à la tête, au visage et sur toutes les parties du corps,
même de lui arracher les sourcils et les ongles. Cette opération
avait pour but, disait-on, de découvrir quelques marques du diable.
L'infortuné, plein d'une noble résignation, se livra docilement aux
mains du chirurgien; toutefois celui-ci, plus humain que les juges,
ne voulut jamais lui arracher les ongles. Cette cruauté lui faisait
horreur.
On n'essayera pas de prouver qu'Urbain Grandier était innocent des
crimes pour lesquels on le condamnait; ce serait faire injure aux
lecteurs de ce siècle. A l'époque dont nous parlons, la magie, comme
le remarque le savant Ménage, était le crime ordinaire de ceux qui
n'en avaient point, et que l'on voulait perdre. Mais avant de passer
outre, il est bon, dans l'intérêt du malheureux Grandier, de faire
connaître les motifs réels de l'acharnement de ses accusateurs.
Urbain Grandier, fils d'un notaire royal de Sablé, avait fait
d'excellentes études à Bordeaux, chez les jésuites, qui, après son
ordination, lui avaient fait donner la cure de Saint-Pierre de Loudun
et une prébende dans celle de Sainte-Croix. La jouissance de ces
deux bénéfices lui suscita dès l'abord un grand nombre d'envieux. Il
réunissait aux agrémens de toute sa personne beaucoup de politesse
dans les manières et un grand charme dans la conversation. La nature
l'avait doué d'une éloquence vive et naturelle, dont on trouve la
preuve dans l'oraison funèbre de Scévole de Sainte-Marthe, qu'il
a composée. Ses succès dans la prédication excitèrent la jalousie
de quelques moines de Loudun; et cette jalousie se tourna bientôt
en haine, lorsqu'il eut prêché sur l'obligation de se confesser
à son curé au temps pascal. Ses ennemis, dont la rage épiait,
empoisonnait toutes ses actions, profitèrent de cette circonstance
pour l'accuser d'être aimé des femmes et de les aimer. Il est vrai de
dire qu'il ne serait pas, à beaucoup près, aussi facile de le laver
de cette accusation que de celle de magie. Urbain Grandier, avec une
imagination vive, ardente, un extérieur agréable, devait porter un
cœur sensible; et l'on sait que ces avantages sont des hôtes bien
peu compatibles avec la chasteté imposée aux prêtres. Il demeure bien
prouvé qu'il avait formé plus d'une liaison au moins fort suspecte
sous ce point de vue. Mais, quelque blâmable que fût la conduite
de Grandier, quel est celui d'entre les autres prêtres qui, sans
passion, aurait osé lui jeter la première pierre?
Vers le même temps, Grandier, ayant sollicité l'emploi de directeur
des Ursulines, les calomnies redoublèrent; on insinua qu'il ne
briguait ce poste que pour faire de cet asile de la pudeur le théâtre
de ses plaisirs. On l'accusa même d'avoir séduit des femmes dans
l'église dont il était curé, circonstance qui jeta la terreur parmi
bon nombre de maris.
Grandier était fier et hautain, caractère peu propre à désarmer
ses ennemis. On l'avait vu triompher sans aucune mesure du gain
de plusieurs procès, qu'il avait eus avec des prêtres et des
particuliers du pays. En 1629, l'officialité de Poitiers, informée
de ses galanteries, l'avait condamné à jeûner au pain et à l'eau
pendant trois mois, et prononcé son interdiction pour cinq ans dans
le diocèse, et dans la ville de Loudun pour toujours. Grandier ayant
appelé de cette sentence comme d'abus, fut déclaré innocent par le
présidial de Poitiers. Alors, triomphant, il insulta ses ennemis avec
beaucoup de hauteur. Mais des adversaires que l'on méprise et que
l'on brave n'en sont bien souvent que plus redoutables. La vengeance
de ceux de Grandier couva quelque temps pour éclater ensuite avec
plus de violence.
Alors se prépara cette comédie des possédés, qui devait avoir un
résultat si tragique pour le malheureux curé de Loudun. Le prêtre
Mignon, secondé par d'autres personnes, exerça les religieuses
Ursulines à jouer le rôle de possédées, avec les contorsions,
grimaces et convulsions les plus propres à représenter les opérations
des démons. On leur apprit les réponses qu'elles auraient à faire aux
questions qui leur seraient adressées en latin pendant la cérémonie
de l'exorcisme; on voulait imposer, non seulement aux gens simples
et crédules, mais encore, s'il était possible, aux esprits forts.
Pour déterminer les religieuses à se prêter à l'exécution de cette
farce infernale, on allégua la gloire de Dieu, qui exigeait qu'on
purgeât l'église d'un débauché, d'un scélérat tel que Grandier. On
leur persuada que cette action leur donnerait en France une grande
réputation, attirerait à leur couvent une grande abondance d'aumônes,
et les ferait passer de l'indigence où elles gémissaient dans une
heureuse situation, dont elles goûteraient les douceurs. Ainsi
la superstition d'un côté, et l'intérêt de l'autre, concoururent
à favoriser les projets de vengeance de la cabale ameutée contre
Grandier. Toute cette intrigue fut révélée au public, après la mort
de ce malheureux, par plusieurs religieuses, qui, cédant aux remords
de leurs consciences, déclarèrent que tout ce qu'elles avaient dit
n'était que calomnie; qu'elles avaient accusé un innocent, et que
cette accusation leur avait été suggérée par Mignon et par d'autres
ecclésiastiques.
Si l'on s'étonnait de voir le nom et l'autorité du cardinal de
Richelieu dominer toute cette affaire aussi barbare que ridicule,
que l'on sache que ce puissant ministre, qui dominait tout en
France, était dominé lui-même par son confesseur, le père Joseph,
capucin; que ce religieux, qu'on surnommait l'éminence grise, à
cause de son grand pouvoir, avait pris très-chaudement le parti de
ses confrères de Loudun, et n'avait rien négligé pour allumer le
ressentiment du cardinal contre Grandier, en lui rappelant qu'avant
qu'il fût ministre, et dans le temps qu'il n'était encore que prieur
de Coussay, ce curé de Loudun lui avait disputé le pas dans une
cérémonie. Richelieu ne pardonnait jamais, pas même le soupçon d'une
injure. Aussi choisit-il Laubardemont pour instruire et juger cette
affaire: c'était assurer sa vengeance. Laubardemont s'était déjà
signalé dans des commissions de ce genre, et plus tard il servit
encore les vengeances du cardinal de Richelieu dans les jugemens qui
firent tomber les têtes de Cinq-Mars et du célèbre de Thou. C'est
ce juge inique et complaisant, c'est cet homme de sang qui disait:
«Donnez-moi une ligne la plus indifférente de la main d'un homme, et
j'y trouverai de quoi le faire pendre.»
Aussi le procès de Grandier fut-il conduit de la manière la plus
révoltante. Outre les prétendues possédées, on entendit des témoins
apostés, entre autres deux femmes qui déposaient avoir eu un
commerce criminel avec lui, et l'une d'elles déclara qu'il lui avait
proposé de la faire _princesse des magiciennes_. Six autres femmes
et soixante témoins déposèrent d'inceste, d'adultère, de sacrilége
commis par le curé; on poussa l'absurdité jusqu'à l'accuser de s'être
introduit de jour et de nuit dans le couvent, et, confronté avec les
religieuses, il ne fut reconnu par aucune d'elles.
Avec des accusateurs et des juges comme les siens, Urbain Grandier
n'avait aucune grâce à espérer; il ne lui restait plus qu'à mourir.
Le 18 août 1634, jour du jugement, fut aussi celui de l'exécution.
Après avoir été cruellement rasé, comme on l'a vu plus haut, on le
revêtit d'un mauvais habit, et on le plaça dans un carrosse qui le
conduisit au palais de Loudun, où étaient tous les juges et une
très-grande affluence de peuple. Le greffier frémit en lui donnant
lecture de son arrêt; mais lui, maître de son âme, l'entendit sans
changer de visage; puis, prenant la parole, il protesta de son
innocence, déclara qu'il n'avait jamais été magicien, et qu'il ne
connaissait point d'autre magie que celle de l'Écriture sainte, qu'il
avait toujours prêchée.
A peine eut-il achevé, que Laubardemont fit retirer tout le monde,
et eut une longue conversation avec Grandier, lui parlant bas à
l'oreille. Il lui dit ensuite, d'un ton haut et fort sévère, que,
s'il voulait engager ses juges à tempérer la rigueur de son jugement,
il devait révéler les noms de ses complices. Grandier répondit
avec fermeté qu'il n'en avait point et, qu'il n'en pouvait avoir,
puisqu'il était innocent.
On se prépara à lui donner la question ordinaire et extraordinaire.
On mit les jambes du patient entre deux planches de bois qu'on laça
étroitement avec des cordes; entre les planches et les jambes on
introduisit d'abord quatre coins pour la question ordinaire, puis
quatre autres pour la question extraordinaire, et les bourreaux les
firent entrer à coups de marteau. Des récollets, peu satisfaits
sans doute du zèle des exécuteurs, prirent eux-mêmes le marteau
pour torturer Grandier. Plusieurs fois il s'évanouit; les tigres le
faisaient revenir en redoublant ses tourmens. On cessa de frapper
les huit coins quand les jambes du patient tombèrent en lambeaux
sanglans, et que l'on vit sortir la moelle de ses os brisés. Grandier
conserva tant d'empire sur lui-même, et s'éleva tellement au-dessus
des douleurs les plus aiguës, qu'il ne lui échappa pas une seule
parole de murmure, ni même de plainte contre ses ennemis.
Après la question, on l'étendit sur le carreau, et là il déclara de
nouveau publiquement qu'il n'était pas magicien; il avoua qu'il
n'avait eu qu'un tort, celui d'être trop sensible au pouvoir de
l'amour, et qu'il avait composé son livre _du Célibat des prêtres_
pour vaincre les pieux scrupules d'une fille qu'il aimait depuis sept
ans; mais il refusa constamment de nommer cette personne, quoiqu'on
l'en pressât vivement. Il fut transporté ensuite dans la chambre du
conseil, et on le mit sur de la paille auprès du feu. Ayant demandé
pour confesseur le gardien des cordeliers, on ne fit aucun cas de sa
demande, et on lui présenta un récollet, qu'il refusa, disant que
c'était son ennemi et l'un de ses plus ardens persécuteurs.
Ainsi il ne put faire qu'une confession mentale, circonstance qui,
eu égard aux croyances religieuses du temps, rend encore plus atroce
la barbarie des juges. Laubardemont s'enferma avec lui plus de deux
heures; mais, malgré tous ses efforts, il ne put jamais lui faire
signer un papier qu'il lui présenta. On a lieu de penser que ce
magistrat inique, prévoyant que le public jugerait à son tour le
jugement qu'il venait de rendre, voulait faire signer son apologie
par sa victime.
Sur les cinq heures du soir, l'exécuteur fit enlever Grandier sur
une civière, et dès qu'il fut hors du palais, on lui lut de nouveau
son jugement, puis on le mit dans un tombereau pour le conduire aux
églises où il devait faire amende honorable. Pendant cette cérémonie,
où il eut à supporter les injures et les mauvais traitemens des
moines qui l'entouraient, le père Grillau, qu'il avait demandé pour
confesseur, l'aborda et lui dit: «Souvenez-vous que notre seigneur
Jésus-Christ est monté au ciel par la voie des souffrances; vous
avez de grandes lumières, employez-les au salut de votre âme. Je
vous apporte la bénédiction de votre mère. Nous implorerons pour
vous la miséricorde divine, et nous croyons avec confiance qu'elle
vous recevra dans le ciel.» Ces paroles ranimèrent l'infortuné, et
il remercia le cordelier avec un visage doux et serein. Alors les
archers poussèrent avec violence le père Grillau dans l'église, et
Grandier fut conduit à la place Sainte-Croix, lieu du supplice.
On lui avait promis deux choses qu'on ne lui tint pas: la première,
qu'il aurait la liberté de parler au peuple; la seconde, qu'on
l'étranglerait; mais toutes les fois qu'il voulait ouvrir la bouche
et élever la voix, un exorciste lui jetait une si grande quantité
d'eau bénite sur le visage, qu'il en était suffoqué. L'exécuteur
le plaça sur un cercle de fer qui était attaché à un poteau. Une
troupe de pigeons étant venue voltiger autour du bûcher, sans que
les hallebardes des archers pussent parvenir à les en chasser, ceux
qui croyaient Grandier réellement magicien, disaient que c'étaient
des démons qui venaient le secourir; ceux d'une opinion contraire
répliquaient que ces oiseaux, étant le symbole de l'innocence,
venaient ainsi rendre hommage à celle de Grandier. Enfin il arriva
qu'une grosse mouche, de l'espèce des bourdons, vint voltiger et
bourdonner autour de la tête du patient, ce qui donna lieu à un moine
de dire que cette mouche n'était autre que Belzébuth qui rôdait
autour de Grandier pour emporter son âme aux enfers. Il se fondait
sur ce qu'il avait ouï dire qu'en hébreu Belzébuth signifiait _le
dieu des mouches_.
Par un raffinement de cruautés bien digne des moines de ce temps,
les exorcistes, pour empêcher que Grandier ne fût étranglé comme on
le lui avait promis, avant que le bûcher fût allumé, avaient fait
plusieurs nœuds à la corde. Lorsque l'exécuteur se disposa à mettre
le feu, Grandier rappela la promesse qu'on lui avait faite, et haussa
lui-même la corde, voulant se l'accommoder autour du cou. Le père
Lactance, l'un des plus ardens promoteurs de la persécution dirigée
contre Grandier, prit un brandon de paille allumée, et le porta au
visage de Grandier en lui disant: «Ne veux-tu pas te reconnaître,
malheureux, et renoncer au diable? Il est temps, tu n'as plus qu'un
moment à vivre.--Je ne connais point le diable, répondit Grandier;
j'y renonce et à toutes ses pompes, et j'implore la miséricorde
divine.» Alors, sans attendre l'ordre du lieutenant du prevôt, ce
religieux furibond fit publiquement l'office de l'exécuteur, en
mettant le feu au bûcher. Grandier, sans s'émouvoir de cette nouvelle
barbarie, lui dit tranquillement: «_Ah! où est la charité, père
Lactance? ce n'est pas ce qu'on m'avait promis. Il y a un Dieu qui
sera ton juge et le mien: je t'assigne à comparaître devant lui
dans le mois._» Puis, s'adressant à Dieu, il s'écria: «Mon Dieu!
je m'élève vers vous, ayez pitié de moi!» Ce furent ses dernières
paroles. Alors les exorcistes recommencèrent à lui jeter leur eau
bénite au visage. Le peuple cria à l'exécuteur qu'il étranglât le
patient; mais on n'en put venir à bout, parce que, par suite de la
cruelle précaution des moines, la corde était nouée, et que les
progrès des flammes ne permettaient plus d'approcher du bûcher. Ainsi
Urbain Grandier fut brûlé vif.
Telle fut l'issue de cette œuvre de la méchanceté des hommes.
Toutefois la mort de Grandier ne ferma pas la bouche aux diables;
ils continuèrent à se donner en spectacle, et ce fut pour leur
confusion. Plusieurs personnes considérables de la cour, entre autres
le comte de Lude et la duchesse d'Aiguillon, dévoilèrent ces ignobles
jongleries et leur ôtèrent toute créance. Le père Lactance mourut
juste un mois après Grandier, ainsi que celui-ci le lui avait prédit;
ce qui sembla donner un nouveau lustre à l'innocence de cet homme
infortuné, qui ne tarda pas à être proclamée hautement par plusieurs
des religieuses possédées. D'autres ennemis de Grandier périrent
aussi fort misérablement; effet de la justice de la Providence, qui,
lorsqu'elle permet le mal, se réserve presque toujours le soin de le
punir.
«On sait assez, dit Voltaire, que le procès des diables de Loudun
et du curé Grandier livre à une exécration éternelle la mémoire des
insensés scélérats qui l'accusèrent juridiquement d'avoir ensorcelé
des ursulines, et ces misérables filles qui se dirent possédées, et
cet infâme juge-commissaire Laubardemont qui condamna le prétendu
sorcier à être brûlé vif, et le cardinal de Richelieu qui, après
avoir fait tant de livres de théologie, tant de mauvais vers et tant
d'actions cruelles, délégua son Laubardemont pour faire exorciser des
religieuses, chasser des diables et brûler un prêtre.»
LOUIS GAUFRIDY, OU LE SORCIER DE PROVENCE.
L'accusation de magie dirigée contre le malheureux Urbain Grandier,
curé de Loudun, était évidemment l'œuvre de la jalousie et de
la haine. Tout porte à croire que son confrère Gaufridy ne fut
victime que de la stupide et superstitieuse crédulité de ses juges.
Il y a de quoi frémir quand on songe que tous les tribunaux de
l'Europe chrétienne ont retenti long-temps d'arrêts atroces contre
de prétendus magiciens, qu'ils ont condamné à mort plus de cent
mille victimes, et que les bûchers étaient allumés partout pour
les sorciers comme pour les hérétiques. Grâce aux efforts de la
philosophie, nous sommes à jamais délivrés de ce fléau, opprobre de
la raison humaine. Il est vrai que, si nous n'avons plus de sorciers,
en revanche les saltimbanques ne manquent pas, espèce de magiciens
bien autrement dangereuse pour la société, et d'autant plus
entreprenante qu'elle sait bien que le perfectionnement opéré dans la
raison des peuples les met à l'abri des tortures et des bûchers.