quitte l'Angleterre, accompagné d'un domestique français. Il débarque
en France, passe par Rouen, où il fait quelque séjour, et prend la
route de Paris. Étant sur une montagne près d'Argenteuil, un orage
éclate, nos voyageurs s'arrêtent. Le domestique profite du moment
où la route est solitaire, il assassine son maître, s'empare de ses
papiers et de ses effets, et jette son corps tout palpitant encore
dans les vignes voisines. Un aveugle, conduit par son chien, passe en
cet endroit, entend une voix plaintive, demande ce qui est arrivé.
Le valet lui répond tranquillement que c'est un homme malade qui va
à ses affaires. L'aveugle ne fait pas d'autres questions et poursuit
son chemin. Le valet, de son côté, se rend à Paris, muni des papiers
de son maître, et se fait payer des billets et des lettres de change
tirées sur cette ville.
Cependant les parens de l'homme assassiné, étonnés de ne pas le voir
arriver, inquiets de ne pas recevoir de ses nouvelles, envoient un
homme de confiance à sa recherche. Celui-ci se rend à Londres, où il
apprend que celui qu'il cherche est allé à Rouen. Dans cette dernière
ville, on lui dit qu'il est parti pour Paris. Enfin, après bien des
démarches infructueuses, l'envoyé porte sa plainte au parlement de
Normandie.
Sur cette plainte, on fait les perquisitions les plus minutieuses
dans la ville de Rouen et dans les lieux circonvoisins. On s'informe
avec soin de tous les étrangers nouvellement arrivés à Rouen. Au bout
de quelques jours, on découvre le nom et la demeure d'un marchand
établi tout récemment. Le lieutenant criminel, pour s'assurer de
la personne de ce nouveau venu, et se procurer un prétexte de le
constituer prisonnier, fait supposer une obligation par laquelle ce
marchand s'engageait par corps à payer une somme de deux cents écus
dans un temps fixé. Le temps expire, on fait au marchand sommation
de payer; il répond que l'obligation est fausse et refuse de
l'acquitter; il est arrêté.
Le marchand ne se voit pas plus tôt en prison, que l'inquiétude
s'empare de lui; il demande avec anxiété si cette prétendue
obligation est l'unique motif de son arrestation. Le lieutenant
criminel, instruit de cette particularité, se fait amener le
prisonnier, et l'interroge avec douceur, après avoir invité le
greffier à se retirer; il lui avoue que l'obligation qui a servi de
prétexte à sa détention était supposée, mais qu'il savait qu'il était
l'assassin du marchand lucquois, et qu'il tient les preuves du crime
entre ses mains; qu'au surplus, comme ce marchand était étranger,
cette affaire pouvait s'arranger avec de l'argent.
Le prisonnier, qui n'était pas préparé à cet interrogatoire, répondit
que, puisqu'il ne s'agissait que de donner de l'argent, il avouait le
crime qu'on lui imputait.
Le lieutenant criminel appelle incontinent le greffier, somme le
prisonnier de répéter l'aveu de son crime, et lui fait lever la main
pour prêter serment. Mais celui-ci, revenu de son premier trouble,
proteste que l'accusation portée contre lui est l'œuvre de la plus
insigne calomnie.
Rentré dans sa prison, il prend l'avis des autres prisonniers,
et, sur leur conseil, il interjette appel de son emprisonnement,
prend à partie le lieutenant criminel, et s'inscrit en faux contre
l'obligation. Par suite de cette démarche, le parlement suspendit la
procédure.
Néanmoins, l'avocat-général avait fait prendre des informations le
long de la route de Rouen à Paris. Le juge d'Argenteuil lui apprit
que depuis plusieurs mois on avait trouvé dans les vignes les
restes d'un cadavre, ce dont il avait fait dresser procès-verbal.
L'avocat-général en demanda copie, et pendant qu'on la faisait
l'aveugle dont on a parlé plus haut vint dans l'hôtellerie demander
l'aumône. Il raconta ce qu'il avait entendu sur la montagne, et
assura qu'il reconnaîtrait la voix qui lui avait parlé.
Cet indice éveille l'attention. L'aveugle est conduit à Rouen;
on amène devant lui le prisonnier; mais, pour s'assurer que la
prévention n'aurait aucune part dans la déposition de l'aveugle, on
ne les fait point parler en présence l'un de l'autre. On éloigne
l'aveugle après que le prisonnier eut eu le temps de le considérer
suffisamment; puis on demande à celui-ci s'il avait quelque chose
à dire au sujet de l'aveugle. Le prisonnier se plaignit qu'on ne
procédât contre lui que par artifice, alléguant qu'il était contraire
à toutes les règles de la justice d'employer le témoignage d'un
aveugle pour acquérir la conviction d'un fait qui ne pouvait être
constaté que par des témoins oculaires.
Cependant on fait parler, devant l'aveugle, une vingtaine de
personnes successivement. Il ne reconnaît point la voix qu'il a
entendue sur la montagne d'Argenteuil. Enfin on fait parler le
prévenu, et l'aveugle le reconnaît aussitôt. La même épreuve,
renouvelée trois fois, produit toujours le même résultat.
Ces indices parurent suffisans aux juges, qui condamnèrent le
domestique, assassin de son maître, au supplice de la roue.
Le condamné, avant d'expirer, confessa publiquement son crime.
VANINI, BRULÉ VIF, A TOULOUSE, COMME ATHÉE.
Il serait difficile d'établir exactement le nombre des victimes de
la sottise et de la superstition. Le plus souvent ces deux fléaux,
agissant contre des masses, ont poursuivi par le fer et par le feu
l'extermination des sectes qui leur étaient contraires; d'autres fois
elles se sont attachées à des opinions individuelles, et les ont
persécutées avec autant de zèle et de furie, en les revêtant des noms
de magie, de sorcellerie et d'athéisme. Pauvre humanité!
Vanini, né dans le pays d'Otrante, en 1585, s'appliqua avec ardeur à
la philosophie, à la médecine, et à l'astrologie judiciaire. Après
avoir achevé ses études à Padoue, il fut ordonné prêtre et se livra
à la prédication, puis le désir de s'instruire lui fit entreprendre
plusieurs voyages. Il alla successivement en Hollande, à Genève,
à Lyon, à Londres, et se fit partout des ennemis, en argumentant
violemment contre les docteurs de ces divers pays. Il subit même à
Londres une détention de quarante-neuf jours, et on le relâcha comme
un homme dont le cerveau était malade. La publication d'un de ses
ouvrages sur les merveilleux secrets de la nature, publication qu'il
fit à Paris en 1616, lui attira de la part de la Sorbonne une censure
si sévère, qu'il crut prudent de quitter la capitale. Après avoir
promené son inconstance de ville en ville, il s'arrêta à Toulouse,
où il prit des écoliers pour la médecine, la philosophie et la
théologie; il sut même s'introduire chez le président Mazuyer, qui le
chargea de donner des leçons de philosophie à ses enfans.
Le professeur profita de la confiance qu'on avait en lui pour
propager ses idées. Ayant séduit plusieurs jeunes gens qui venaient
l'entendre, on cria aussitôt à l'impiété, à l'athéisme! On l'arrêta
et il fut procédé contre lui. Les opinions sont très-diverses au
sujet de cette étrange et cruelle procédure. On prétend qu'au premier
interrogatoire qu'il subit, un juge lui ayant demandé s'il croyait à
l'existence d'un Dieu, il se baissa, et, levant de terre un brin de
paille, il répondit: «Je n'ai besoin que de ce fétu pour me prouver
l'existence d'un être créateur.» Le président Gramond, qui était
à Toulouse, lors de ce jugement, ose dire qu'il fit cette réponse
plutôt par crainte que par persuasion. «Je le vis dans le tombereau,
ajoute cet historien, lorsqu'on le menait au supplice, se moquant du
cordelier qu'on lui avait donné pour l'exhorter à la repentance, et
insultant à notre Sauveur par ces paroles impies: _Il sua de crainte
et de faiblesse, et moi je meurs intrépide_.»
Ce malheureux insensé fut condamné à être brûlé vif par le parlement
de Toulouse. Il fut jeté dans les flammes le 19 février 1619, après
avoir eu la langue coupée; «ce qu'il souffrit avec une _feinte_
constance,» dit le bénédictin Vaissette, comme si dans les flammes
d'un bûcher, la constance d'un patient pouvait être feinte. Cette
exécution de Vanini eut lieu presque en même temps que les fêtes
brillantes que la ville de Toulouse donna pour célébrer l'arrivée
dans ses murs de la duchesse de Montmorency.
On raconte que, lorsque l'on ordonna à Vanini de demander pardon à
Dieu, au roi et à la justice, il répondit: «Qu'il ne croyait point
en Dieu; qu'il n'avait jamais offensé le roi, et qu'il donnait
la justice au diable.» Si cette réponse est bien de Vanini, elle
semblerait prouver qu'il y avait beaucoup plus de folie dans son fait
que d'athéisme; et, dans ce cas, mieux eût valu, pour l'humanité
comme pour la religion, l'enfermer et le traiter que de le brûler.
Il paraît d'ailleurs que la procédure de Vanini fut dirigée avec
acharnement et partialité par le parlement de Toulouse, dont beaucoup
de membres étaient des fanatiques. Le prétendu athée fut condamné
sur la déposition d'un seul témoin, nommé Francon. Ce qui montre
qu'il n'y avait rien de positif contre lui, c'est que plusieurs des
juges balancèrent, pensant n'avoir pas de preuves suffisantes; que le
prévenu fut condamné à la pluralité des voix, et que l'instruction du
procès ne fit pas mention de ses livres.
En vertu de quel article de loi des juges pouvaient-ils condamner
un homme, leur semblable, pour crime d'athéisme? O honte de notre
espèce! ces crimes juridiques se faisaient toujours par le droit
du plus fort, comme pour les accusations de magie, de sortilége,
d'hérésie, etc.
INFANTICIDE ÉCHAPPÉE AU SUPPLICE.
Long-temps avant que la tendre charité de saint Vincent de Paule
n'eût fondé l'hospice des Enfans-Trouvés, on avait déjà travaillé,
mais avec moins de bonheur que cet homme évangélique, à prévenir le
crime monstrueux qu'on nomme infanticide, crime que toute bonne mère
doit regarder comme incroyable, et dont les exemples ne sont que trop
nombreux, même encore aujourd'hui.
Un édit de Henri II ordonnait que toutes femmes qui se trouveraient
dûment atteintes et convaincues d'avoir célé et caché tant leur
grossesse que leur enfantement, sans avoir déclaré ni l'un ni
l'autre, et sans avoir pris de l'un ou de l'autre témoignage
suffisant, même de la mort lors de l'issue de leur ventre, et
qu'après se trouve l'enfant avoir été privé, tant du sacrement de
baptême, que de la sépulture accoutumée, «_soient telles femmes
tenues pour avoir homicidé leurs enfans; et pour réparation publique,
punies de mort et du dernier supplice, de telle rigueur que la
qualité particulière le méritera_.»
Cet édit punissait le crime, mais ne le prévenait pas. Ce n'est pas
le bourreau qui peut réformer les mœurs des hommes. Le remède est
ailleurs.
En octobre 1624, Hélène Gillet, âgée de vingt-deux ans, fille du
châtelain de Bourg-en-Bresse, fut soupçonnée d'être enceinte, mais
tout-à-coup les symptômes qui avaient donné lieu à ce soupçon ayant
disparu, il était conséquent d'en concevoir un autre. Bientôt cet
événement devint le sujet de toutes les conversations de la ville.
Enfin le lieutenant particulier, prenant les bruits publics pour
une dénonciation, ordonna qu'Hélène Gillet serait visitée par des
matrones.
Le résultat du procès-verbal de visite fut qu'elle avait été
délivrée d'un enfant depuis quinze jours. L'accusée fut décrétée et
constituée prisonnière. Elle convint, lors de son interrogatoire,
qu'un jeune homme qui demeurait dans le voisinage de Bourg, et qui
venait enseigner à lire et à écrire à ses frères, était devenu
amoureux d'elle; qu'elle avait toujours résisté à ses sollicitations
pressantes; mais qu'enfin, ayant sû gagner une des servantes de sa
mère, celle-ci l'avait renfermée dans une chambre où elle avait été
violée par le jeune homme, et que le trouble où cet attentat l'avait
plongée ne lui avait laissé ni la force ni la liberté d'appeler à son
secours.
Quant à l'enfantement, Hélène Gillet le nia positivement; et ce qui
vraisemblement l'obligeait à se tenir sur la négative, c'est qu'elle
ne pouvait rendre compte de l'enfant qu'elle avait mis au monde.
Hélène Gillet était donc sous le poids d'une présomption grave; mais
une présomption ne suffisait pas pour opérer une condamnation au
dernier supplice.
Le juge était dans cette perplexité, quand un soldat, en se
promenant, aperçut un corbeau qui faisait des efforts pour arracher
un linge d'un creux pratiqué au pied d'un mur voisin du jardin du
père de l'accusée. Il approche, et trouve dans ce linge le cadavre
d'un petit enfant. Il va sur-le-champ faire sa déclaration en
justice. On fit la levée du cadavre et du linge qui l'enveloppait.
On reconnut que ce linge était une chemise qui, par sa grandeur et
par la qualité de la toile, était pareille à celle de l'accusée, et
marquée, comme elle, des deux lettres H G, Hélène Gillet.
Le juge crut trouver dans la réunion de ces circonstances un motif
suffisant pour le déterminer, et prit sur lui de la condamner, par
sentence du 6 février 1625, à avoir la tête tranchée. La sentence fut
confirmée le 12 mai suivant par le parlement de Dijon, qui ordonna
que l'exécution aurait lieu dans cette ville.
Le bourreau fut averti de se préparer pour le lendemain. Suivant
l'usage de ce temps, il se confessa et communia. Arrivé au lieu du
supplice avec la malheureuse qu'il devait exécuter, il donna en
public toutes les marques de la plus vive inquiétude; il chancela, se
tordit les bras, les leva vers le ciel, se mit à genoux, se releva,
se rejeta à terre, demanda pardon à la patiente, et aux prêtres qui
l'assistaient leur bénédiction.
Tous les assistans étaient frappés d'étonnement. Enfin le bourreau,
après avoir dit qu'il préférerait mourir à la place de la patiente,
plutôt que de remplir les fonctions de son ministère, paraît se
décider à frapper, lève le coutelas, et atteint la jeune fille à
l'épaule gauche. Hélène Gillet tombe sur le côté droit. Le bourreau
repousse son fer, se présente au peuple, et demande la mort.
Le peuple se soulève et fait voler une grêle de pierres sur ce
malheureux.
La femme du bourreau qui avait été témoin de la répugnance manifestée
par son mari, lorsqu'on l'avait chargé de cette exécution, était
présente et cherchait à le stimuler par ses paroles. Elle relève la
patiente qui s'avança d'elle-même vers le poteau, se remit à genoux
et présenta sa tête. Le bourreau reprend le glaive des mains de
sa femme, en décharge un second coup sur la victime et la manque
encore. La fureur du peuple redouble: le bourreau se sauve dans une
chapelle qui était au pied de l'échafaud. Sa femme reste seule avec
la patiente tombée sous le coutelas, prend la corde qui avait servi
à lier la malheureuse Hélène Gillet, et la lui passe au cou. Cette
fille se défend; l'autre lui donne des coups sur l'estomac et sur
les mains, la secoue cinq à six fois pour l'étrangler. Se sentant
frappée de coups de pierres, elle tire par la tête cette infortunée à
demi-morte, vers les marches de l'échafaud, prend des ciseaux longs
d'un demi-pied, veut lui couper la gorge, et lui fait ainsi jusqu'à
dix plaies, tant au visage qu'au cou ou à l'estomac. Enfin le peuple,
ne pouvant plus supporter un spectacle aussi horrible, arrache le
corps de la patiente des mains de cette forcenée, et par un de ces
retours de barbarie qui ne se voient que trop fréquemment dans les
masses ignorantes, il massacre sans pitié le bourreau et sa femme.
On emporte la malheureuse Hélène Gillet chez un chirurgien dont les
secours la rappellent à la vie. Elle s'écrie alors: _Je savais bien
que Dieu m'assisterait_. Le parlement la mit sous la garde d'un
huissier, jusqu'à ce qu'il en fut autrement ordonné.
On n'a pu savoir quel était le motif du trouble dont le bourreau
était agité, de la répugnance qu'il témoigna pour cette exécution et
de l'acharnement féroce de sa femme contre la malheureuse victime
qu'elle voulait immoler. Peut-être cet homme n'exerçait-il que
malgré lui cet infâme métier, que des circonstances l'avait obligé
d'embrasser, et que sa femme qui y était habituée dès sa naissance,
et qui voulait le forcer à l'exercer, ne l'y excitait si vivement, ne
s'offrait même à lui servir de substitut, que pour ne pas perdre la
rétribution attachée à cette horrible fonction.
Quoiqu'il en soit un concours d'heureuses circonstances sauva Hélène
Gillet. Des personnes qui s'intéressaient à cette malheureuse et à sa
famille, sollicitèrent sa grâce auprès du roi qui l'accorda par des
lettres d'abolition, datées de Paris, du mois de mai 1625, lesquelles
furent entérinées purement et simplement par le parlement de Dijon,
le 5 juin suivant.
PUNITION DE QUELQUES STRATAGÈMES CRIMINELS.
Le 14 mai 1585, par arrêt du grand conseil, Montaud, gentilhomme
gascon, l'un de ceux que le roi avait choisis pour gardes de sa
personne, fut décapité en place de Grève. Il avait accusé le duc
d'Elbeuf de lui avoir offert dix mille écus pour tuer le monarque; ne
pouvant fournir des preuves à l'appui de cette dénonciation, il fut
mis à la question et confessa que «mensongèrement il avait avancé ce
propos, pour tirer de la bourse de Sa Majesté quelques bonnes sommes
de deniers, à raison d'un tant important et signalé avertissement.»
Lucian du Cerf, dit La Fortune, soldat et ensuite cordonnier, se
présenta le 2 novembre 1628, au palais de la reine-mère, s'adressa
au lieutenant de ses gardes, désirant parler à Sa Majesté, pour lui
donner avis d'un projet formé contre la vie du roi, contre celle de
la reine-mère et de la reine régnante. Il disait que le sieur de
Beaumont, demeurant à Cerf-Fontaine, à trois lieues de Saint-Quentin,
l'avait excité à venir à Paris pour empoisonner leurs majestés,
et lui avait même donné le poison dans une fiole. Lorsqu'on vint
à la recherche des preuves, on découvrit que ce La Fortune avait
tramé cette fourberie pour se venger du sieur de Beaumont qui lui
avait donné un coup de pied, et pour attraper quelqu'argent. Il fut
condamné à être pendu, et mourut en place de Grève.
Le 11 octobre 1629, le roi sortant de son carrosse pour aller à la
chasse à Fontainebleau, on entendit tout-à-coup un murmure confus de
voix: «Voilà, disait-on, un homme que l'on vient de tuer d'un coup
de pistolet, proche la chambre de madame la princesse de Conti.» Sa
Majesté ordonna à l'instant au prevôt de l'hôtel et au chevalier
du Guet qui était près d'elle, de voir ce que ce bruit signifiait.
Ils trouvèrent un homme tout ensanglanté qui leur dit, qu'un quidam
dont le dessein était d'attenter à la personne du roi, s'étant fait
connaître à lui, et craignant d'être dénoncé, lui avait tiré un
coup de pistolet, lorsqu'il s'efforçait de l'arrêter. Ce fourbe fut
interrogé et convaincu de s'être blessé lui-même, dans l'espérance
de quelque récompense; on le condamna à mourir sur la roue. Il se
disait prince géorgien, et confessa dans les tourmens qu'il était
Calabrois.
Jean Balouseau, dit le Saint-Agnel, né à Saint-Jean-d'Angéli, dont
il empruntait le titre de baron, après plusieurs friponneries, se
procura l'entrée du Louvre, et parvint à parler à Louis XIII. Il
supposa que quarante gentilshommes français, pensionnaires du roi
d'Espagne, révélaient à ce dernier les secrets de l'état; et qu'un
certain Génois, résidant à Bruxelles, avait conspiré contre la vie
du roi de France. Balouseau fut mis à la Bastille, où les lieutenans
civils et criminels instruisirent son procès; la sentence portait
que, pour ses impostures, ses perfidies et l'abus de quatre mariages
reconnus, il serait pendu en place de Grève: ce qui fut exécuté en
1626. Il mourut avec assez de courage, en avouant qu'il avait, par
ses fourberies, tiré de l'argent de plusieurs princes, et sous le nom
sacré du mariage, abusé de quatre femmes qu'il laissait toutes quatre
veuves.
Le 6 janvier 1761, le sieur Paul-Réné du Truche de Lachau, écuyer,
ci-devant garde-du-roi, étant de service et en habit d'uniforme,
entre neuf et dix heures du soir, mit à exécution, dans le château
de Versailles, le roi soupant à son grand couvert, le détestable
projet par lui formé dès le mois d'octobre précédent, de faire croire
qu'il avait été assassiné par des gens qui en voulaient à la personne
du roi. Il s'était retiré à cet effet dans un escalier, où, après
avoir éteint la lumière qui l'éclairait, et avoir cassé son épée,
il s'était percé lui-même en différentes parties du corps avec un
couteau qu'il avait fait aiguiser par un coutelier de Versailles, et
dont il s'était légèrement blessé, quoique ses habits se trouvassent
coupés en tous les sens. En cet état, il s'était couché par terre,
avait appelé à son secours et faussement dit à deux gardes-du-corps
qu'il avait été assassiné par deux particuliers qu'il supposait être
vêtus, l'un en habit ecclésiastique, l'autre en habit vert, lesquels
après lui avoir demandé de les faire entrer au grand couvert, ou
de les faire trouver sur le passage du roi, lui avaient, sur son
refus, fait connaître leurs mauvais desseins, en disant que leur
motif était de délivrer le peuple de l'oppression, et de donner la
force convenable à une religion anéantie. Enfin, Lachau persista
durant plusieurs jours, tant verbalement que judiciairement, dans son
imposture. Cette affaire causa une grande rumeur. Plusieurs citoyens
furent arrêtés comme soupçonnés d'être les particuliers que le fourbe
avait faussement désignés pour ses assassins; enfin, convaincu de son
insigne fourberie, Lachau fut condamné au dernier supplice.
PARRICIDE INSPIRÉ PAR LA CUPIDITÉ.
Hugues Morineau, bourgeois fort aisé de la petite ville de Cormery
en Touraine, avait d'un premier mariage deux filles, Marie et
Jeanne qui épousèrent, la première François Dagault, la seconde
François Jucqueau. Morineau devenu veuf en 1630, s'ennuya sans doute
de l'isolement où il se trouvait, et manifesta l'intention de se
remarier. Ce projet alarma vivement ses filles et ses gendres: et
la crainte que ce second mariage de leur père ne nuisît à leurs
intérêts, les porta à s'y opposer, même juridiquement. Hugues
Morineau, offensé du procédé de ses gendres, se pourvut contre leur
opposition, et fit mettre au néant leurs injustes prétentions. En
conséquence, il eut la permission de contracter un nouveau mariage.
Mais Dagault et Jucqueau voyant qu'ils avaient eu tort aux yeux de
la justice, résolurent d'arriver à leur but par la voie du crime, et
convinrent de faire assassiner leur beau-père avant la fête des Rois,
époque où il pourrait exécuter son projet de mariage.
Dès lors les deux gendres ne songent plus qu'à réaliser leur projet
infernal; ils cherchent l'homme qui frappera pour eux leur victime.
Ils jettent les yeux sur Pierre Guyette, dit Montigny, l'un des
bâtards du frère de Hugues Morineau, moine bénédictin de l'abbaye
de Cormery, et lui propose de poignarder leur beau-père qui était
son oncle naturel. D'abord Montigny semble effrayé de l'idée même
d'un si grand crime; mais bientôt son effroi se dissipe au doux
son des promesses des deux gendres. Il continue néanmoins à se
faire presser; il fait valoir d'un côté l'importance du service,
de l'autre, les dangers de l'action; enfin il exige beaucoup d'or
pour salaire. Les deux beaux-frères qui n'étaient devenus scélérats
que par cupidité, ne peuvent se résoudre à faire le sacrifice qu'on
leur demande; ils hésitent; ils marchandent; Montigny les décide,
en les menaçant d'avertir Hugues des dangers qu'il court, s'ils ne
consentent à lui donner cent écus d'or pour l'assassinat de leur
beau-père.
L'argument était pressant; Dagault et Jucqueau consentent à tout, et
Montigny va songer aux préparatifs du meurtre; il était pressé de
palper la récompense convenue.
Le 6 décembre 1630, fut le jour qu'il fixa pour consommer le forfait
dont on lui avait donné la commission. Il entra chez Hugues Morineau,
sous prétexte de lui faire une visite; et après avoir échangé
quelques paroles avec lui, profitant d'un moment où il avait le dos
tourné, il le frappa froidement de plusieurs coups de baïonnette et
l'étendit mort à ses pieds. Après ce meurtre abominable, il se retira
aussi tranquillement que s'il venait de faire une bonne action, vint
réclamer ses cent écus d'or, et quitta sur-le-champ le pays.
Cet homicide porta bientôt la terreur dans tout Cormery. Le bailli
fit une enquête et, sur plusieurs indices, informa contre Dagault et
Jucqueau et contre d'autres membres de la famille, dont l'innocence
fut reconnue plus tard.