On conçoit que des soupçons jaloux puissent amener un père à une

semblable démarche: mais au moins devait-il éprouver quelques

obstacles de la part de la mère, qui ne pouvait avoir les mêmes

craintes. Point du tout, la femme de Cognot, qui préférait son fils

Claude à sa fille Marie, n'eut point à se faire violence pour adhérer

au projet de son mari; cependant, soit curiosité, soit retour de

tendresse, elle voulut la revoir presque au bout d'une année; et,

sans se faire connaître, elle se présenta chez la serrurière, et

revit son enfant; mais, comme elle se sentit trop attendrie, elle n'y

retourna plus. Touchant exemple de sensibilité maternelle!

La jeune Marie, en grandissant, devint très-raisonnable, et ne

donnait que de la satisfaction à la serrurière; mais celle-ci ne

sachant plus à qui s'adresser pour le paiement de sa pension, et

manquant de ressources pour elle-même, plaça Marie à l'hôpital de la

Trinité.

Peu d'années après, les mauvais parens de cette malheureuse fille

furent punis de leur injustice dénaturée par la mort de Claude,

leur fils chéri; toutefois cette perte ne les disposa pas plus

favorablement pour Marie; au contraire, car ils se firent une

donation mutuelle de tous leurs biens.

Cependant le vieux Cognot s'était fait une brillante renommée comme

médecin. La reine Margueritte, fille de Henri II, se l'attacha, et il

acquit en peu d'années une fortune considérable.

Quatorze années s'étaient déjà écoulées depuis que la serrurière

n'avait revu Cognot, lorsqu'un jour, étant allée au faubourg

Saint-Germain voir la femme d'un vannier qu'elle connaissait, pendant

qu'elle causait sur le pas de la porte, elle vit passer un homme

qui lui parut être le même qui lui avait amené la pauvre Marie. La

physionomie de Cognot était assez remarquable pour que la serrurière

ne pût pas s'y méprendre, quoiqu'elle ne l'eût vu qu'une seule fois.

«Connaissez-vous cet homme qui passe? dit-elle à sa commère.--Si je

le connais! répondit l'autre, c'est le sieur Cognot, médecin de la

Charité, qui demeure tout auprès.» Sur ce, la serrurière raconta

l'histoire de Marie, et dit qu'elle l'avait retirée depuis peu de

l'hôpital de la Trinité, pour la placer chez un maître écrivain.

Retournée au faubourg Saint-Marceau, la serrurière alla au couvent

des cordelières, où elle trouva le moyen d'envoyer chercher le

médecin Cognot pour une religieuse qui était malade. Cognot vint; sa

serrurière l'attendait à sa sortie; dès qu'elle le vit: «Monsieur,

lui dit-elle, vous m'avez donné une fille à nourrir, il y a treize

à quatorze ans, ne voulez-vous pas la reprendre et me payer sa

nourriture?» Cognot, étonné d'abord de cette apostrophe inattendue,

reprit bientôt son aplomb, et lui dit que celui qui portait la hotte

était le père de l'enfant. Ayant ensuite appris de la serrurière que

Marie était malade chez l'écrivain où elle était placée, il alla la

voir deux fois.

Cognot raconta cette aventure à sa femme; et la serrurière étant

venue quelques jours après à leur maison pour réclamer son paiement,

le médecin lui dit d'amener Marie avec elle; ce qu'elle ne manqua pas

de faire. Alors la mère ayant demandé à la serrurière ce que _cette

fille_ (comme si ce n'était pas la sienne) pouvait gagner par an, la

femme lui répondit qu'elle n'était pas venue pour louer cette jeune

personne, mais bien pour la rendre à ceux qui la lui avaient donnée à

nourrir.

Enfin la serrurière, voyant qu'elle ne pouvait parvenir à se faire

payer, assigna le médecin par-devant le bailli de Saint-Germain.

Étourdi de cette assignation, et redoutant une esclandre qui aurait

pu nuire à sa réputation, Cognot passa sur-le-champ avec cette femme

une transaction dans laquelle il énonçait que, quoiqu'il ne fût

point père de la nommée Marie, comme le sieur Boulet, serrurier, et

sa femme ne connaissaient que lui pour avoir accompagné (ce qui se

fit par hasard) celui qui la leur avait apportée dans une hotte,

lui demandaient à cet effet la nourriture et l'entretien de cet

enfant pendant environ quatorze ans, il voulait bien consentir, _par

charité_ et sans en être tenu, à prendre cette fille à son service;

et que, pour éviter un procès à cette occasion, il consentait à payer

quatre cents livres.

Voilà donc la fille de la maison devenue servante. Il est juste,

toutefois, de dire qu'elle était la première commensale du logis

paternel, qu'elle avait l'honneur de manger à la table des maîtres.

Marie vécut ainsi pendant huit années. Son père mourut en 1625, à

l'âge de quatre vingt-six ans, léguant à Marie Croissant (c'est le

nom qu'on lui avait donné comme servante) une somme de six cents

livres. La mère soutint toujours son rôle, et maria Marie, comme sa

filleule, à un homme d'une honnête condition.

Un jour, Marie Cognot feuilletant avec sa mère les papiers de son

père, il lui tomba sous la main une lettre qui fixa son attention.

Cette lettre était de sa mère même; elle finissait par ces mots:

«_Ayez soin de notre petite Marie; je lui fais des mouchoirs et des

tabliers._» Marie voulut cacher cette lettre dans sa poche; mais la

mère, s'en étant aperçue, usa d'autorité pour se faire rendre cette

lettre. «Je vois bien à présent, lui dit Marie, que je suis votre

fille.» Puis se jetant toute en pleurs aux genoux de sa mère: «Je

vous en conjure, lui dit-elle en sanglottant, avouez-moi que je suis

votre fille, que je puisse vous donner le doux nom de mère; je vous

promets que je ne le dirai à personne.» Cette scène avait remué un

instant les entrailles de la mère; mais, reprenant bientôt le dessus,

elle dit tranquillement à Marie, en lui reprenant la lettre, qu'ayant

été si long-temps sans la reconnaître, elle était obligée, pour son

honneur, de la désavouer, et que c'était d'ailleurs l'avis de son

confesseur!

La veuve Cognot se remaria bientôt après avec un ci-devant élu à

Reims, qui n'avait pas de fortune et beaucoup d'enfans. Marie profita

de cette circonstance, et renouvela ses instantes sollicitations pour

se faire reconnaître, mais ce fut inutilement; sa mère n'avait pas un

cœur ordinaire.

Enfin Marie fut obligée de plaider pour se faire réintégrer dans ses

droits. Le bailli de Saint-Germain, devant qui l'affaire fut portée,

condamna la dame Cognot à reconnaître Marie pour sa fille, et à lui

faire partage des biens de son mari décédé. Cet arrêt fut confirmé

par le parlement, et s'il ne rendit pas à Marie l'affection bien

peu regrettable d'une mère qui avait été si égoïste, si dénaturée à

son égard, du moins il lui fit restituer son nom et ses biens, qui

étaient menacés de devenir la proie d'enfans étrangers.

MEURTRE DU MARÉCHAL D'ANCRE, ET PROCÈS INIQUE DE SA FEMME.

Il est peu d'exemples de l'instabilité des choses humaines et des

étranges caprices de la fortune qui soient plus frappans que celui

que nous offre l'histoire du maréchal d'Ancre et de sa femme. Tous

deux étaient venus en France en 1600 avec la reine Marie de Médicis.

Concini, d'abord gentilhomme ordinaire de cette princesse, parvint

assez rapidement à la plus haute faveur, par l'immense crédit de sa

femme, Léonore Galigaï, fille de la nourrice de la reine. Il devint

successivement marquis d'Ancre, premier gentilhomme de la chambre,

gouverneur de Normandie. Il obtint la dignité de maréchal de France,

sans avoir tiré l'épée, et devint ministre, sans connaître les lois

du royaume; ses richesses, sa puissance, son ton fier et superbe

excitèrent la jalousie et les ressentimens des plus grands seigneurs

de la cour. Concini leva sept mille hommes pour maintenir, contre les

mécontens, l'autorité royale, ou plutôt celle qu'il exerçait au nom

du roi.

Dans ces circonstances, un jeune gentilhomme du comtat d'Avignon

est introduit à la cour: il plaît à Louis XIII, alors âgé de seize

ans et demi, se rend nécessaire à ce prince en s'occupant de ses

amusemens, et parvient à lui persuader qu'il est seul capable de

gouverner son royaume, que sa mère le hait, que Concini le trahit. Ce

jeune gentilhomme, connu sous le nom de Luynes, empoisonna toutes les

actions du maréchal, et fit consentir le roi à le faire assassiner.

Louis XIII, déjà surnommé _le Juste_, approuva l'idée de ce meurtre,

et l'on désigna les assassins. L'un d'eux, l'Hôpital-Vitry, lui

demanda son épée de la part du roi, et, sur son refus, le fit tuer

à coups de pistolet sur le pont-levis du château, le 24 avril 1617.

La reine partagea la disgrâce de son favori; elle fut emprisonnée

dans ses appartemens, dont on mura les portes du côté du jardin, et

bientôt on l'envoya prisonnière à Blois.

Le cadavre du maréchal, enterré sans cérémonie, fut exhumé par le

peuple ameuté, et traîné dans les rues jusqu'au bout du Pont-Neuf. On

le pendit par les pieds à l'une des potences qu'il avait fait dresser

pour ceux qui parleraient mal de lui. Après l'avoir traîné à la

Grève et en plusieurs autres endroits, on le coupa en pièces. Chacun

voulait avoir quelque chose du _juif excommunié_. C'était le nom que

lui donnait cette troupe de bêtes féroces. Ses oreilles, surtout,

furent achetées chèrement, ses entrailles jetées dans la rivière, et

ses restes sanglans brûlés sur le Pont-Neuf, en face de la statue

de Henri IV. Le lendemain on vendit ses cendres à raison d'un quart

d'écu l'once. La rage de ces cannibales était telle que, pour en

donner une juste idée, on rapporte qu'un homme arracha le cœur de la

victime, le fit cuire sur des charbons, et le mangea publiquement.

Mais ce meurtre épouvantable ne comblait pas tous les vœux du

nouveau favori. Luynes résolut aussi la perte de la maréchale.

Dévorant déjà en espérance les grands biens du mari et de la femme,

il fit saisir Éléonore Galigaï, qui fut conduite à la Bastille, et

de là transférée à la Conciergerie. Luynes fit aussi donner ordre

au parlement d'instruire le procès du maréchal assassiné et de sa

malheureuse veuve. Pour le maréchal, son corps ne pouvait pas se

retrouver. Il n'était pas non plus facile de trouver de quoi juger à

mort la maréchale; elle avait été à la vérité comblée des bienfaits

de la reine; elle était insolente dans sa fortune et bizarre dans son

humeur, mais, suivant la remarque de Voltaire, «pour ces défauts on

n'a jamais fait couper la tête à personne.»

On fut obligé de lui faire un crime d'avoir écrit quelques lettres

de compliment à Madrid et à Bruxelles; mais cette imputation ne

suffisant pas encore, on l'accusa de magie. On croyait alors à ces

sortes d'accusations autant qu'aux articles de foi.

Ses juges lui demandant comment elle avait ensorcelé la reine, elle

leur fit cette belle réponse: _Par le pouvoir qu'ont les âmes fortes

sur les âmes faibles_.

La maréchale avait fait venir d'Italie un médecin juif, nommé

Montalto: elle avait même eu la scrupuleuse attention d'en demander

la permission au pape. Les médecins de Paris n'étaient pas alors en

grande réputation d'habilété. On prétendit que le juif Montalto était

magicien, et qu'il avait sacrifié un coq blanc chez la maréchale.

Cependant il ne put la guérir de ses vapeurs, qui devinrent si fortes

qu'au lieu de se croire sorcière elle se crut ensorcelée. Marie de

Médicis lui ayant dit que le dernier cardinal de Lorraine, atteint de

la même maladie, s'était fait exorciser par des moines de Milan, elle

avait eu la faiblesse de faire venir deux de ces exorcistes milanais,

qui disaient des messes aux Augustins, pour la vaporeuse maréchale,

et qui l'assurèrent qu'elle était guérie.

Les juges la questionnèrent sur la mort de Henri IV; on lui demanda

si elle n'en avait point eu connaissance; pourquoi elle avait dit

auparavant qu'il arriverait incessamment de grands changemens dans le

royaume; et pourquoi elle avait empêché de rechercher les auteurs de

l'assassinat. Elle satisfit à toutes ces questions, en niant certains

faits, en expliquant les autres; de manière qu'il ne put rester aucun

soupçon à cet égard, ni contre elle, ni contre la reine, que l'on

voulait inculper de ce crime.

On passa légèrement sur ce qui aurait dû faire l'objet principal du

procès, c'est-à-dire que l'on s'occupa à peine des grands biens dont

elle jouissait, et des concussions de son mari. On en vint enfin à

l'accusation de magie. D'abord les imputations qu'on lui faisait à

ce sujet lui parurent si puériles, qu'elle ne put s'empêcher de rire

au nez des juges. Mais lorsqu'elle vit qu'on y attachait la plus

grande importance, elle reconnut que sa perte était jurée, et pleura

amèrement.

Des deux rapporteurs qui instruisaient le procès, l'un était Courtin,

vendu au nouveau favori, et qui sollicitait des grâces; l'autre était

Deslandes Payen, homme intègre, qui ne voulut jamais conclure à la

mort, ni même consentir à ne pas se trouver au jugement. Cinq juges

s'absentèrent; quelques-uns opinaient pour le seul bannissement; mais

Luynes intrigua, sollicita avec tant d'ardeur, que la majorité lui

fut acquise, et que l'arrêt de mort de la maréchale fut prononcé. Ce

jugement, digne du dixième siècle, tant il montre de barbarie, fut

rendu, le 8 juillet 1617, devant des gens de tout état qui étaient

venus pour examiner sa contenance. Elle voulut s'envelopper de ses

coiffes; mais on la força d'écouter à visage découvert la lecture

de son arrêt de condamnation. Elle y était déclarée coupable de

lèse-majesté divine et humaine; il y était dit, qu'en réparation

de ses crimes, sa tête serait séparée de son corps sur un échafaud

dressé en place de Grève; que l'un et l'autre seraient brûlés, et les

cendres jetées au vent.

Elle fut traînée au supplice, dans un tombereau, comme une femme de

la lie du peuple, à travers une populace nombreuse qui gardait le

silence, et semblait avoir oublié sa haine. Peu occupée de cette

foule, la maréchale ne parut pas déconcertée de ses regards, ni de la

vue des flammes du bûcher où son corps allait être bientôt consumé.

Intrépide, mais modeste, elle mourut courageusement, sans bravade et

sans frayeur, au milieu des larmes du peuple, dont son malheur et

l'avide cruauté de ses ennemis avaient changé les sentimens.

Concini et sa femme avaient un fils et une fille; celle-ci mourut peu

de temps après le meurtre de son père. Le fils, enveloppé dans la

sentence rendue contre sa mère, et dégradé de sa noblesse, se retira

à Florence, où il jouit, loin des orages des cours, de cent quarante

mille écus de rente que son père avait placés dans cette ville.

La catastrophe qui précipita les Concini du faîte des grandeurs

où ils s'étaient élevés de si bas, prouve la coupable et servile

complaisance que des juges peuvent avoir pour l'autorité souveraine

qui distribue les faveurs et les grâces, et les honteux sacrifices

qu'ils font quelquefois à un vil intérêt. Certes, le maréchal, par

son ambition, par son insolence avec les grands, avait mérité une

disgrâce, et sa femme avait sans doute partagé ses torts; mais on

voulait leur place et leurs biens. On assassina le mari et l'on brûla

la femme comme sorcière; quelle justice!

LE PARRICIDE DE CHATEAU-RENARD.

Jamais les droits de la puissance paternelle ne furent si bien

reconnus que dans l'ancienne Rome. Aussi le parricide y fut-il

long-temps inconnu et toujours fort rare. Par une loi de Romulus, le

père avait sur ses enfans légitimes le droit de vie et de mort, et

pouvait les vendre comme esclaves quand il le jugeait à propos. Cette

loi, qui d'ailleurs avait de graves inconvéniens, fut adoptée par

les décemvirs, qui l'insérèrent dans la loi des douze tables. Ainsi

le fondateur de Rome ne mit point de bornes à l'empire des pères

sur leurs enfans: quelque âge qu'ils eussent, et à quelque dignité

qu'ils fussent élevés, ils étaient toujours soumis aux châtimens que

leurs pères voulaient leur infliger. Ceux-ci pouvaient les frapper,

les enchaîner, les envoyer en cet état à la charrue, les déshériter,

les vendre comme esclaves et même les faire mourir. Cette puissance

fut un peu tempérée par Numa Pompilius. On croit néanmoins que le

droit de vie et de mort fut conservé aux pères jusque sous l'empire

d'Adrien et même jusqu'à Dioclétien. Mais l'empereur Constantin, sous

lequel ce pouvoir n'existait plus, plaça le père meurtrier de son

fils au nombre des parricides.

Quant à la peine imposée aux parricides, la loi des douze tables

avait ordonné que le coupable eût la tête voilée, fût cousu dans un

sac de cuir et jeté dans la rivière. Cette peine fut augmentée dans

la suite. On fouettait le coupable jusqu'au sang; puis on le cousait

dans un sac de cuir, dans lequel on renfermait avec lui un chien, un

coq, une vipère et un singe; on les jetait ensuite à la mer. Si l'on

n'était pas à portée de la mer, on le livrait aux bêtes féroces; tant

était grande l'horreur qu'inspirait un enfant osant attenter à la vie

de celui de qui il tenait la sienne.

Au commencement du dix-septième siècle, Château-Renard, petite ville

du Gâtinais, fut témoin d'un forfait de ce genre. Un avocat avait

un fils âgé d'environ dix-huit ans, dont l'éducation avait été fort

négligée, et que l'on avait habitué à ne faire que ses volontés. La

conduite de ce jeune homme était fort déréglée, il ne fréquentait

que des vagabonds ou des désœuvrés; il ne voulait se livrer à aucun

genre d'occupations utiles; ses parens ne pouvaient jamais savoir à

quoi il passait la plus grande partie de son temps. Son père était

désolé; l'avenir de cet enfant l'effrayait; il maudissait la coupable

indulgence qu'il avait eue si long-temps pour lui, et dont maintenant

il recueillait les fruits amers.

Un soir le jeune homme rentre au logis fort tard, selon son habitude.

Son père veut lui adresser quelques remontrances sur son inconduite;

au lieu de l'écouter avec respect, il demande impérieusement à

souper. «Tu peux, lui dit son père, aller chercher à souper à

l'endroit d'où tu reviens si tard.--Je veux à souper, répond le jeune

homme en colère, je souperai ici, et malgré vous.» Le père, irrité de

cette impudence, hors de lui, prend un bâton, et frappe l'insolent;

mais ce fils dénaturé, sans avertissement, sans menaces, se saisit

d'une épée, en porte un coup à son père, et le tue sur la place.

La justice fut bientôt informée de cet horrible attentat, qui

remplit en un instant de stupeur toute la ville de Château-Renard.

Le criminel fut arrêté au moment où il disposait tout pour fuir. Le

maréchal de Châtillon, François de Coligny, après les informations et

procédures nécessaires, fit condamner le parricide à être lacéré tout

vif par la populace, afin d'inspirer la terreur aux enfans capables

d'offenser leurs parens. Cette sentence fut exécutée.

ATROCE ABSURDITÉ DE LA TORTURE.

«La torture, dit Beccaria, est souvent un sûr moyen de condamner

l'innocent faible, et d'absoudre le scélérat robuste. C'est là

ordinairement le résultat terrible de cette barbarie que l'on croit

capable de produire la vérité, de cet usage digne des cannibales, et

que les Romains, malgré la dureté de leurs mœurs, réservaient pour

leurs seuls esclaves, pour ces malheureuses victimes d'un peuple dont

on a trop vanté la féroce vertu.

«Le résultat de la question est une affaire de tempérament et de

calcul, qui varie dans chaque homme, en proportion de sa force et de

sa sensibilité; de sorte que pour prévoir le résultat de la torture

il ne faudrait que résoudre le problème suivant, plus digne d'un

mathématicien que d'un juge: _La force des muscles et la sensibilité

des fibres d'un accusé étant connues, trouver le degré de douleur qui

l'obligera de s'avouer coupable d'un crime donné_.»

La philosophie et l'humanité ont fait triompher cette vérité dans le

siècle dernier, et le règne de Louis XVI vit la torture abolie en

France, et pour jamais.

Des milliers d'innocens ont péri victimes de ce supplice anticipé.

Nous allons citer deux faits qui confirmeront pleinement l'assertion

de Beccaria.

Au commencement du dix-septième siècle, deux jeunes gens d'une ville

du midi de la France étaient liés de la plus étroite amitié. L'un

des deux devient éperdument amoureux d'une jeune personne de la même

ville; il sollicite sa main; les parens lui répondent qu'elle est

promise, et que le mariage de leur fille doit se faire sous peu de

jours. Le jeune homme est atterré de cette réponse qui renverse

tous ses rêves de bonheur; il s'abandonne au désespoir. Sa tête se

perd; son ami fait de vains efforts pour adoucir son chagrin. Aucune

raison, aucun motif de consolation ne peut calmer cette imagination

en délire. La plus sombre mélancolie succède aux transports du

premier moment. Puisque celle qu'il adore ne pourra jamais lui

appartenir, il ne voit plus de bonheur possible pour lui sur la

terre..... il médite sa propre destruction.

Un peu rassuré par son calme apparent, son ami s'applaudissait de le

voir revenir à des sentimens plus raisonnables. Mais le jour fatal

fixé pour le mariage de celle qu'il aime arrive; il n'en était pas

prévenu. Les deux amis causaient paisiblement à une fenêtre; le

joyeux cortége de la mariée passe..... L'infortuné! il a vu, il a

reconnu, sous sa robe encore virginale, celle qui va devenir l'épouse

d'un autre, celle qui occupe toutes ses pensées; il jette un cri de

douleur, se précipite sur l'épée de son ami et se perce de plusieurs

coups sans que celui-ci puisse l'en empêcher. Il tombe dans son sang,

et meurt en peu d'instans.

A cet affreux spectacle, le malheureux ami est frappé de terreur;

dans son trouble, il tire son épée toute sanglante des mains

inanimées du cadavre, et, sans réflexion, sort précipitamment de

la maison, tenant cette arme à la main. Son désordre, ses yeux

hagards, cette épée teinte de sang, fixent l'attention. On l'arrête

sur-le-champ; on entre dans la maison d'où on l'a vu sortir; on

trouve le corps du jeune homme percé de plusieurs coups. On en

conclut que celui qui a pris la fuite est l'assassin.

Soit que cet homme fût trop troublé pour pouvoir se justifier, soit

qu'on ne voulût pas l'entendre, on l'entraîne à la prison comme

un criminel. Le juge le fait appliquer à la question; vaincu par

la douleur, il avoue qu'il a assassiné son ami; on ne cherche pas

d'autres preuves; le malheureux, victime de son amitié, meurt sur la

roue.

Cependant son innocence ne tarda pas à être mise au grand jour. En

faisant des recherches dans les papiers du jeune homme que l'on

croyait mort victime d'un assassinat, on trouva une lettre cachetée,

écrite par lui tout récemment et adressée à ses parens, dans laquelle

il leur annonçait que, ne pouvant plus supporter une existence qui

lui était à charge, il était déterminé à la quitter; en terminant, il

leur demandait pardon, et les priait d'accueillir ses derniers adieux

et de le plaindre.

La découverte d'un semblable document aurait dû briser le cœur du

juge qui avait prononcé la sentence de mort, et le faire gémir toute

sa vie sur l'iniquité de la torture.

L'autre fait est tiré du recueil d'arrêts d'Annœus Robert, et n'est

pas moins concluant.

Une femme veuve ayant disparu tout-à-coup du village d'Icci où elle

demeurait, sans être aperçue dès lors dans aucun lieu du voisinage,

le bruit courut qu'elle avait péri par la main de quelque scélérat,

qui avait secrètement enseveli son cadavre pour mieux cacher son

crime. Le juge criminel de la province ordonne des perquisitions. Ses

agens aperçurent par hasard un homme caché dans des broussailles; il

leur parut effrayé et tremblant; ils s'en saisirent, et sur le simple

soupçon qu'il était l'auteur du crime, on le déféra au présidial de

la province. Cet homme parut supporter courageusement la torture;

mais apparemment par pur désespoir, et las de la vie, il finit par

se reconnaître coupable du meurtre. Sur ses aveux, mais sans autres

preuves, il fut condamné et puni de mort.

Deux ans après son supplice, la femme que l'on croyait morte, et

qui n'était qu'absente, revint au village. La voix publique s'éleva

contre les juges. Ils avaient condamné le prévenu comme il n'arrive

que trop souvent, sans avoir auparavant fait constater l'homicide. De

telles horreurs, commises au nom de la justice, font frissonner de

terreur et d'indignation.

ASSASSIN CONDAMNÉ SUR LA DÉPOSITION D'UN AVEUGLE.

Un Italien de la ville de Lucques, ayant fait un commerce assez

considérable en Angleterre, où il avait fixé son séjour depuis

plusieurs années, réalisa la petite fortune qu'il avait amassée, et

prit la résolution de retourner dans sa ville natale. En conséquence,

il écrivit à Lucques qu'on lui préparât une maison, et qu'il

comptait aller l'habiter dans six mois pour le reste de ses jours.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 2 / 17 段