Il y avait environ neuf mois que Henri IV s'était rendu maît

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

CHRONIQUE

DU CRIME

ET

DE L'INNOCENCE.

IMPRIMERIE DE MARCHAND DU BREUIL,

rue de la Harpe, n. 90.

CHRONIQUE

DU CRIME

ET

DE L'INNOCENCE;

Recueil des Événemens les plus tragiques; Empoisonnemens,

Assassinats, Massacres, Parricides, et autres forfaits, commis en

France, depuis le commencement de la monarchie jusqu'à nos jours,

disposés dans l'ordre chronologique, et extraits des anciennes

Chroniques de l'Histoire générale de France, de l'Histoire

particulière de chaque province, des différentes Collections des

Causes célèbres, de la Gazette des Tribunaux, et autres feuilles

judiciaires.

PAR J.-B. J. CHAMPAGNAC.

Tout ce qui me fait peur m'amuse au dernier point.

C. DELAVIGNE, _École des Vieillards_.

Tome Deuxième.

Paris.

CHEZ MÉNARD, LIBRAIRE,

PLACE SORBONNE, No 3.

1833.

CHRONIQUE

DU CRIME

ET

DE L'INNOCENCE.

LA FEMME ADULTÈRE ET COMPLICE DES ASSASSINS DE SON MARI.

Cette histoire tragique, qui occupa le parlement de Toulouse au

commencement du dix-septième siècle, n'intéresse pas moins par la

qualité des principaux coupables que par les circonstances qui

l'accompagnèrent.

Il s'agit d'un religieux, le père Pierre-Arias Burdeus, augustin

espagnol, docteur en théologie en l'université de Toulouse,

long-temps renommé pour ses prédications et pour sa piété, et

de Guillaume de Gayraud, conseiller et magistrat présidial en la

sénéchaussée de cette ville, vieillard sexagénaire, recommandable

par une conduite intègre dans l'exercice de son ministère et par une

probité exempte de reproche dans toutes les autres actions de sa

vie. Tous deux jouissaient de la considération générale; et personne

n'aurait jamais pensé qu'il pût un jour en être autrement. Mais,

comme le dit avec raison un ancien philosophe, nul, avant sa mort,

ne peut être réputé heureux. Une femme vint détruire le bonheur

et l'honneur de ces deux hommes jusque là si estimables; elle les

détourna du sentier de la vertu et les conduisit en peu de temps au

crime et à l'échafaud.

Cette femme était portugaise; elle se nommait Violante du Château.

Elle était venue se fixer à Toulouse avec toute sa famille. Belle,

séduisante, artificieuse, elle fit l'épreuve de ses charmes sur le

religieux et le magistrat, qui tous deux s'enflammèrent bientôt pour

elle d'une passion violente. Une circonstance assez extraordinaire

dans cette aventure, c'est que les deux amans savaient qu'ils étaient

rivaux, et que, loin d'en concevoir de la jalousie, ils semblaient

vivre dans le meilleur accord, et ne manquaient pas de se concerter

pour assurer la fortune et le bonheur de la personne qu'ils aimaient.

Dans cette vue, et sans doute aussi pour mieux cacher cette double

intrigue galante, le conseiller Gayraud négocia le mariage de la

belle Portugaise avec un avocat de sa connaissance, nommé Romain,

habitant de la petite ville de Gimont, située à dix lieues de

Toulouse. Le mariage étant stipulé, les deux amans contribuèrent à

former la dot de la demoiselle; les noces furent célébrées, et le

mari se disposa à emmener sa femme dans sa ville natale. On aurait

bien voulu le retenir à Toulouse, en lui faisant espérer, en lui

promettant de l'emploi comme avocat dans cette ville; mais, soit

qu'il ne se sentît pas capable de briller sur un aussi grand théâtre,

soit qu'il eût déjà quelque soupçon de la conduite de sa femme, il

persista dans son dessein de retourner à Gimont, où il jouissait

d'ailleurs de toutes les commodités, et comptait parmi les premiers

de sa profession.

Cet arrangement était loin de faire le compte de nos amoureux.

En faisant ce mariage, qui devait, pour ainsi dire, leur servir

de manteau, ils s'étaient imaginé qu'ils décideraient facilement

l'avocat Romain à se fixer à Toulouse. Le refus obstiné de celui-ci

renversa toutes leurs espérances de plaisir. On employa mille

expédiens pour retarder le départ des deux époux; mais, après bien

des délais, ils partirent. Le conseiller Gayraud, comme ami du mari,

les accompagna jusqu'à Gimont, et demeura avec eux environ un mois.

La lune de miel, on n'aura pas de peine à le croire, ne fut pas

de longue durée. La légèreté de Violante et son humeur altière ne

tardèrent pas à blesser son mari; elle ne parlait qu'avec mépris

du séjour de Gimont, des parens et des propriétés de Romain; en un

mot, elle ne formait d'autre désir que de revenir à Toulouse. Le

mari en conçut de la jalousie et du dépit; il déclara formellement

que son ménage ne quitterait pas Gimont, que la loi lui en donnait

le droit, et qu'il entendait être le maître d'en jouir. Dès lors

la mésintelligence éclata entre les deux époux sans espoir de

raccommodement.

Le conseiller, qui avait été témoin de ces scènes conjugales,

retourna à Toulouse, le cœur tout navré d'avoir si mal réussi en

faisant un tel mariage. Il alla trouver le religieux, l'entretint

des ennuis, de la langueur de leur chère Violante, et surtout de

la rudesse et de la sévérité du mari. Dès lors ces deux hommes,

également passionnés, ne sont plus occupés que des moyens de délivrer

cette femme de la servitude où elle languit. Le conseiller, malgré

les glaces de l'âge, manifeste encore plus d'impatience, plus de

chaleur que son rival; il a vu ce que souffre leur bien-aimée; il

fait à chaque instant une peinture vive, animée de sa malheureuse

situation; il retrace, avec véhémence, les emportemens, la tyrannie

de son mari. Ces entretiens exaltent leur imagination; l'adultère,

si fécond en crimes, leur inspire l'idée d'un meurtre: ils formèrent

l'horrible projet de faire mourir Romain, comptant bien d'ailleurs

sur l'assentiment de sa femme, qui avait dit au conseiller, avant son

départ de Gimont, qu'elle avait la ferme volonté de secouer le joug à

tout prix.

Il n'y avait plus qu'à opter entre le fer et le poison. Le conseiller

fit observer que l'éloignement pouvait rendre difficile et dangereux

l'usage du poison; qu'il valait beaucoup mieux trouver un prétexte

pour attirer Romain à Toulouse, et là le faire assassiner. Le

religieux applaudit à cet infâme dessein, et remit sur-le-champ cent

écus au conseiller pour payer les assassins.

Le conseiller Gayraud n'hésite pas dans l'exécution du projet. Il

met dans sa confidence un jeune écolier de Toulouse, nommé Candolas,

appartenant à une honnête famille, et un praticien nommé Esbaldit;

il les charge de trouver des gens de main pour commettre le crime,

et leur délivre une partie de l'argent qu'il a reçu; puis il écrit

à Romain pour le presser de venir à Toulouse pour se charger d'une

affaire qu'il disait devoir s'y juger.

Romain ajoute entièrement foi à la missive du conseiller; il arrive à

Toulouse, y reçoit les caresses empressées de tous les parens de sa

femme, du religieux Burdeus, et principalement du conseiller Gayraud,

qui le reçoit dans sa maison avec cérémonie, et fait préparer un

festin splendide à l'occasion de son arrivée. Le religieux, Candolas,

Esbaldit sont au nombre des convives. Après le souper, le père

Burdeus se retire, les autres feignent d'aller faire un tour de

promenade. Romain et le conseiller restent seuls. Ce dernier, pour

faire passer la soirée et pour que les meurtriers eussent le temps

de se réunir au lieu désigné pour le crime, se charge d'entretenir

la conversation; et quand il croit l'heure arrivée, il emmène

Romain, sous le prétexte de faire un peu d'exercice, et le fait

sortir par la porte de derrière de sa maison, qui était voisine de

l'enclos du couvent des cordeliers, lieu très peu fréquenté. Les

meurtriers apostés attendaient leur proie; ils s'élancent sur Romain

et l'assassinent de dix-sept coups de poignard. Le conseiller feint

que Romain et lui ont été attaqués par des voleurs, que ces voleurs

lui ont enlevé sa bourse, et ont tué l'avocat, qui voulait faire

résistance.

Sur cette annonce du conseiller, la nouvelle de cet assassinat

parcourt aussitôt toute la ville. Les capitouls, accompagnés du guet,

se rendent sur le lieu du crime. Mais en chemin ils rencontrent,

courant de toutes ses forces, tout hors d'haleine, le praticien

Esbaldit, qui fuyait après le coup. Cette fuite précipitée, à

pareille heure, semble un indice suffisant; on l'arrête prisonnier,

et l'on fait transporter le corps de Romain à l'hôtel-de-ville.

Cependant le religieux, craignant que la détention d'Esbaldit ne fît

découvrir ses complices, s'enfuit quelques jours après avec le jeune

Candolas, et se retira d'abord à Tonmins, ville protestante, puis à

Millhaud, de là à Nîmes.

Éclairé par la fuite du religieux, le parlement de Toulouse décréta

de prise de corps le fugitif, et des prevôts furent envoyés à sa

recherche. Le père Burdeus fut arrêté à Nîmes; mais les magistrats

de la ville le réclamèrent, disant qu'il était de leur religion, que

la connaissance du crime qu'on lui imputait appartenait à la chambre

de l'édit à Castres, et non au parlement de Toulouse. On dépêcha un

courrier au roi, avec la procédure, pour prononcer sur ce conflit,

et par arrêt du conseil d'état la cause fut renvoyée au parlement de

Toulouse. Les ministres protestans de Nîmes murmuraient contre cette

décision, et disaient que c'était en haine de ce que le religieux

s'était converti à leur religion qu'on voulait le faire mourir à

Toulouse; mais le président de la chambre de l'édit imposa silence

à ces murmures, et, au nom de l'obéissance due aux ordres du roi, il

fit remettre Burdeus et Candolas entre les mains des prevôts envoyés

de Toulouse.

Ramené dans cette ville, le religieux subit les interrogatoires

d'usage, et l'on instruisit son procès: mais les voix furent

partagées lors du jugement. Les uns le condamnaient à mort; les

autres voulaient surseoir le jugement jusqu'à ce que le jeune

écolier Candolas eût été appliqué à la question. Après quelques

contestations, le premier avis fut adopté et l'arrêt de mort

prononcé. Alors le religieux confessa son crime, désigna le

conseiller Gayraud comme en ayant été le principal instigateur et

en ayant dirigé l'exécution: puis, après avoir manifesté un grand

repentir de la part qu'il avait prise à cette action abominable, il

accusa Candolas et Esbaldit de complicité. Quant aux assassins dont

on s'était servi, ils s'étaient tous enfuis en Espagne.

Après ces révélations, Burdeus fut conduit au supplice; en passant

devant la porte du couvent de son ordre, il s'arrêta, les yeux

pleins de larmes, pour exhorter ses confrères à une bonne et

chrétienne vie, et il leur demanda pardon du scandale qu'il leur

donnait. Lorsqu'il fut arrivé au lieu du supplice, il adressa à Dieu

une longue et fervente prière. Après quoi, il fut décapité, et ses

quatre membres coupés en quartiers.

Après cette exécution, qui eut lieu le 5 février 1609, le conseiller

Gayraud, persévérant à se renfermer dans une dénégation absolue,

fut appliqué à la question ordinaire et extraordinaire. Il subit la

torture avec une constance inébranlable, sans que l'on pût arracher

la vérité de sa bouche, jusqu'à ce que, le premier président l'ayant

menacé de faire mettre aussi à la question son jeune fils âgé de

dix-huit ou vingt ans, il s'écria alors que son fils n'était pas

coupable, qu'il n'avait jamais rien su de ses affaires. La tendresse

paternelle fut plus forte que la rigueur des tourmens; le malheureux

conseiller s'accusa pour excuser son fils, qui était innocent,

et avoua la vérité, conformément aux révélations de son complice

Burdeus. En conséquence, il fut condamné au même supplice, ainsi que

Candolas et Esbaldit. Le conseiller Gayraud subit son arrêt le 12

février, Candolas le 13, et Esbaldit le 14 du même mois.

Quant à la femme, auteur de tous ces malheurs, condamnée à la peine

capitale, elle fut conduite à la mort le 16. Avant de subir son

arrêt, elle adressa aux assistans une allocution si touchante, si

empreinte d'un vrai repentir, que tout le monde fondait en larmes, en

priant pour elle.

EXTRAIT DES FASTES DU GIBET DE MONTFAUCON.

Montfaucon, éminence patibulaire très-renommée, est situé au-delà des

faubourgs du Temple et Saint-Martin. Cette petite colline avait été

choisie pour les exécutions, parce que autrefois l'usage était de les

consommer sur des lieux élevés, pour que l'exemple fût vu de loin,

et que la terreur du supplice détournât du crime ceux qui avaient

du penchant à le commettre. De l'empressement que montre la populace

à voir exécuter des criminels, beaucoup de personnes concluent

qu'elle prend plaisir à voir répandre le sang. Peut-être est-ce

calomnier l'espèce humaine. Saint-Foix donne une autre raison de cet

empressement. «La populace, dit-il, est curieuse de voir comment

sont faits ces hommes dont la sentence et les crimes deviennent pour

elle la nouvelle du jour et le sujet de sa conversation. Il n'y en

a peut-être pas quatre, parmi les spectateurs, qui ne détournent la

vue, et dont l'âme ne se sente attristée au moment où le supplice

commence.» Cela est si vrai, que souvent on a vu la même multitude,

après avoir demandé à grands cris la mort d'un malheureux, fondre en

larmes pendant toute la durée de son supplice.

Montfaucon, suivant toutes les apparences, a pris le nom qu'il porte

encore aujourd'hui d'un seigneur nommé Falco ou Faucon, qui en était

propriétaire, ainsi que des terres des environs. L'opinion commune

est que ce fut Pierre de La Brosse, favori de Philippe-le-Hardi, qui

fit élever ce gibet; d'autres l'attribuent à Enguerraud de Marigny

ou à Pierre Remy. Quoi qu'il en soit, on y voyait encore du temps

de la ligue une masse de pierres, accompagnée de seize piliers, où

conduisait une rampe aussi de pierres, assez large, et qui se fermait

avec une bonne porte. Cette masse était un parallélogramme haut de

deux à trois toises, long de six à sept, large de cinq ou six, et

composé de dix ou douze assises de gros quartiers de pierre, bien

liés et bien cimentés. Les piliers étaient gros, carrés et chacun de

trente-deux ou trente-trois pieds de hauteur. Pour joindre ensemble

ces piliers, et pour y attacher les corps des suppliciés, on avait

enclavé dans leur chaperon deux gros liens de bois qui traversaient

de l'un à l'autre et avaient des chaînes de fer d'espace en espace.

Au milieu était une cave pour recevoir les corps des suppliciés,

lorsqu'ils tombaient en pièces ou que toutes les chaînes et les

places étaient remplies.

Des noms célèbres ou fameux figurent parmi les victimes nombreuses

qui vinrent finir leur existence à ce gibet.

Pierre de La Brosse, barbier et chirurgien de Saint-Louis, fut pendu

à ce gibet en 1227. Il était accusé d'avoir empoisonné Louis de

France, fils aîné du roi et d'Isabelle d'Aragon.

On a vu à l'article de _Marie de Brabant_ tous les détails relatifs

à cette affaire. Le chroniqueur parisien pense que La Brosse était

innocent, et qu'il mourut victime de la haine des princes qui ne

pouvaient supporter à la cour un _riche vilain_ comme l'était ce

favori. Les ducs de Bourgogne et de Brabant, et Robert, comte

d'Artois, assistèrent à son supplice.

Enguerrand de Marigny, dont nous avons raconté l'histoire, périt

victime des intrigues du comte de Valois. Jean d'Asnières, fameux

avocat de ce temps-là, proposa contre lui quarante-un chefs

d'accusation. L'accusé demanda du temps et quelqu'un pour le

défendre; mais on lui en refusa tous les moyens, et, sans formalité

ni justice, il fut condamné à être pendu; et l'exécution eut lieu

en 1315. On dit qu'il avait été un des restaurateurs du gibet de

Montfaucon, où il fut attaché.

Henri Taperet, prevôt de Paris, fut pendu au même lieu en 1320, comme

nous l'avons vu, pour avoir fait mourir un innocent qu'il substitua

à un riche coupable, qui, pour ses crimes, avait été condamné au

dernier supplice.

Gérard Guecte, Auvergnat de basse naissance, avait été employé

dans les finances sous le règne de Philippe-le-Long; mais dès que

Charles-le-Bel fut parvenu à la couronne, ce prince le fit enfermer

dans la tour du Louvre, comme ayant détourné les finances du trésor

royal. Il n'aurait pu éviter le dernier supplice, mais on lui donna

si violemment la question qu'il expira au milieu des tortures. Son

corps fut traîné par les rues, et ensuite pendu à Montfaucon en 1322.

Jourdain de Lisle, l'un des plus grands seigneurs de Gascogne, et, de

son propre aveu, l'un des plus grands scélérats, vint y prendre place

en 1323. On a vu plus haut son histoire.

Pierre Remi, seigneur de Montigny, fut accusé de malversations

après la mort de Charles-le-Bel, dont il avait été le principal

trésorier. Son procès lui fut fait, et il fut condamné à être pendu

par arrêt du parlement du 25 avril 1328; ce qui fut exécuté au gibet

de Montfaucon, qu'il avait fait réparer peu de temps auparavant.

Ainsi fut réalisée la prédiction qu'on avait, dit-on, gravée sur le

principal pilier, et contenue en ces deux vers:

En ce gibet ici emmi

Sera pendu Pierre Remi.

Macé de Maches, trésorier changeur du trésor du roi, y fut aussi

pendu en 1331, ainsi que Réné de Siran, maître des monnaies, en 1333.

Alain de Hourderie, chevalier, conseiller au parlement, fut pendu et

étranglé au gibet de Montfaucon, en 1348, pour avoir enregistré une

fausse déposition qu'il n'avait jamais ouïe, et avoir falsifié et

corrompu celles des témoins que véritablement il avait entendus, pour

favoriser l'une des parties.

Jean de Montagu, déclaré coupable de lèse-majesté en 1409, fut

condamné à être décapité dans les halles de Paris. Son corps fut

porté à Montfaucon, et sa tête mise au bout d'une lance sous les

piliers des halles.

Pierre des Essarts, prevôt de Paris sous le même règne, avait été

auparavant grand-bouteiller en France, et avait eu la souveraine

administration des finances. Personne, plus que lui, n'avait eu

part aux bonnes grâces du duc de Bourgogne; mais il les perdit

tout-à-coup, et devint même l'objet de sa fureur. On l'accusa de tous

les malheurs de ce temps-là, et il fut condamné à perdre la tête; ce

qui fut exécuté aux halles le 1er juillet 1413. Son corps fut porté

à Montfaucon, où quatre ans auparavant il avait fait mettre celui de

Montagu. Ainsi se réalisa la prédiction du duc de Brabant, qui deux

ans auparavant, lui avait dit: «Prevôt de Paris, Jehan de Montagu a

mis vingt-deux ans à soy faire couper la tête, mais vrayement vous

n'y en mettrez pas trois.»

Olivier Ledain et Jean Doyac, qui avaient été favoris de Louis XI,

furent, après la mort de ce prince, immolés à la vengeance publique.

Olivier fut pendu à Montfaucon, Doyac fut fustigé par tous les

carrefours de Paris, eut une oreille coupée, la langue percée avec un

fer chaud aux halles, et fut conduit à Montferrand en Auvergne, où il

eut le fouet et l'autre oreille coupée.

Jacques de Beaune, seigneur de Samblançay, surintendant des finances

sous François Ier, fut pendu à Montfaucon le 14 août 1527; nos

lecteurs connaissent son procès.

Le corps de l'illustre amiral de Coligny fut attaché au même gibet,

après son assassinat, lors du massacre de la Saint-Barthélemy.

En 1476, Laurent Garnier de Provins, après avoir demeuré un an

et demi attaché à Montfaucon, où, nonobstant sa grâce, il avait

été pendu par arrêt du parlement, pour avoir tué un collecteur de

tailles, fut dépendu à la sollicitation de son frère, mis dans un

cercueil, et porté, avec tout l'appareil des pompes funèbres, par

la rue Saint-Denis, jusqu'à la porte Saint-Antoine. De chaque côté

marchaient douze hommes vêtus de deuil, les uns une torche à la main,

les autres un cierge. Devant étaient quatre crieurs, faisant sonner

leurs clochettes, portant toutes les armoiries du défunt: celui qui

marchait à la tête du cortége criait à haute voix: «Bonnes gens,

dites vos patenôtres pour l'âme de feu Laurent Garnier, en son vivant

demeurant à Provins, qu'on a trouvé mort nouvellement sous un chêne:

dites-en vos patenôtres: que Dieu bonne merci lui fasse.»

LES TROIS GUILLERIS.

Ce triumvirat de brigands fameux était composé de trois frères qui

sortaient d'une maison noble de Bretagne. Après s'être signalés dans

les guerres de la ligue, ils se firent voleurs de grands chemins,

lorsque le calme fut rétabli en France. La terreur qu'ils inspiraient

était si grande, qu'on n'osait approcher de leur repaire, à trente

lieues à la ronde.

Ce qui les rendait si redoutables, c'est qu'ils avaient sous leurs

ordres une troupe d'environ quatre cents hommes déterminés. Ils

firent bâtir une forteresse sur le chemin de Bretagne en Poitou, pour

leur servir de retraite. Ils faisaient des courses jusqu'en Normandie

et à Lyon, affichant sur les arbres, le long de leur route, ces mots

en gros caractères: _Paix aux gentilshommes, la mort aux prevôts et

aux archers et la bourse aux marchands!_

Henri IV, instruit des brigandages qu'ils exerçaient et des forces

qu'ils avaient à leur disposition, envoya Parabère avec cinq mille

hommes pour assiéger leur forteresse et les exterminer. Ces bandits

firent une résistance opiniâtre; on foudroya leur fort à coups de

canon, et ils furent bientôt réduits aux abois. Le plus jeune des

trois Guilleris, ayant voulu se faire jour à travers les assiégeans

avec quatre-vingts hommes résolus, fut pris, livré au prevôt de

Saintes et rompu vif.

Ses frères et leurs complices, ayant été dispersés, errèrent pendant

quelque temps, cherchant à échapper aux poursuites dirigées contre

eux. Enfin ils furent pris et exécutés en divers endroits. Cet

événement, important pour la tranquillité de plusieurs provinces, et

surtout pour la sécurité des voyageurs, eut lieu en l'année 1608.

Il serait facile de donner des pages entières de détails sur les

expéditions des Guilleris. Mais de quel intérêt peut être le récit

de brigandages faits de sang-froid, et regardés, par leurs auteurs,

comme des spéculations de commerce? Si nous mentionnons dans notre

recueil ces grands voleurs et quelques autres célèbres chefs de

bandes, c'est seulement pour faire voir que nous ne les avons point

omis, et que c'est avec intention que nous nous abstenons de narrer

leurs faits et gestes.

HENRI IV ET SES ASSASSINS.

Si le meurtre de l'un de nos semblables nous inspire une juste

horreur, quelque vulgaire que soit la victime, quelle ne doit pas

être l'indignation des cœurs vertueux et des esprits éclairés, alors

que le poignard de l'assassin attaque les jours d'un souverain dont

l'existence est presque toujours si précieuse, puisque c'est sur elle

que se fonde la tranquillité de tant de familles et la stabilité de

tant d'intérêts divers? Et quand le souverain immolé se trouve être

un prince ami de son peuple et doué des plus heureuses qualités pour

faire le bonheur de ses sujets; quand ce prince est un Henri IV,

est-il possible de rencontrer des expressions qui ne restent pas

au-dessous de cet abominable parricide?

Chose étrangement bizarre! les rois les plus despotes, les plus

cruels, meurent paisiblement dans leur lit, et le monarque qui jouit

parmi nous de la mémoire la plus populaire fut continuellement

menacé du poignard des assassins! Il faut sans doute attribuer cette

anomalie aux guerres de religion, qui enfantent le fanatisme, monstre

capable des plus grands forfaits. Quoi qu'il en soit, Henri IV

échappa seize fois au couteau de ses ennemis; il ne succomba qu'à la

dix-septième.

«Ce serait, dit M. Dulaure, une histoire assez curieuse que celle de

tous les projets d'assassinat tentés contre Henri IV: on y verrait

figurer des moines, des prêtres, des cardinaux, des légats du pape,

comme instigateurs et complices de ces crimes; il ne faudrait point

omettre la tentative de Charles Ridicanne dit d'Avesne, moine

jacobin, qui fut instigué à tuer Henri IV par Nicolas Malvesie, nonce

du pape en Flandre.»

Nous ne parlerons ici que des deux fanatiques qui réussirent le plus

dans leur exécrable entreprise, Jean Chastel et Ravaillac.

Il y avait environ neuf mois que Henri IV s'était rendu maître de

Paris; les habitans de cette ville, après les horreurs d'un long

siége, commençaient à goûter les douceurs de la paix. Chaque jour

apportait au roi de nouvelles soumissions de la part de différens

chefs de la ligue. Tout présageait un avenir prospère, lorsque, le

27 décembre 1594, ce prince, revenant victorieux de Picardie, vint,

tout botté, rendre visite à sa maîtresse, Gabrielle d'Estrées,

qui demeurait à l'hôtel du Bouchage, situé près du Louvre, sur

l'emplacement occupé actuellement par les bâtimens de l'Oratoire.

Plusieurs seigneurs s'y rendirent pour le saluer. Dans le moment où

Henri IV se baissait pour relever un seigneur agenouillé devant lui,

un jeune homme, qui s'était glissé dans la foule jusqu'auprès du

prince, lui porta un coup de couteau; mais, par suite du mouvement

que fit le roi en se baissant, le coup ne put l'atteindre qu'à la

mâchoire supérieure, lui fendit la lèvre et lui brisa une dent.

Le roi crut d'abord que le coup partait de Mathurine, sa folle, qui

se trouvait près de lui, et dit avec colère: _Au diable soit la

folle; elle m'a blessé!_ Mathurine se défendit et courut fermer la

porte de la salle, afin de prévenir l'évasion de l'assassin. Alors

le sieur de Montigny saisit le jeune homme, en lui disant: C'est par

vous ou par moi que le roi a été blessé.

Ce jeune homme fut fouillé sur-le-champ, et l'on trouva sur lui le

couteau dont il venait de frapper le roi. Il avoua son crime sans

hésiter. Il se nommait Jean Chastel, et était fils d'un bourgeois

de Paris. Le roi, naturellement porté à la clémence, voulait lui

pardonner; mais, instruit que l'assassin était élève des jésuites,

auxquels il venait de rendre un grand service, en suspendant l'arrêt

du parlement qui avait pour but leur expulsion du royaume, il dit:

«_Fallait-il donc que les jésuites fussent convaincus par ma bouche?_»

Jean Chastel fut conduit aussitôt au Fort-l'Évêque; sa famille, tous

les jésuites de Paris, le curé de Saint-Pierre-des-Arcis furent

également arrêtés. Les scellés furent apposés sur leurs papiers. On

trouva chez le jésuite Guignard des écrits séditieux.

Jean Chastel, dans ses interrogatoires, ne chargea personne. Il

déclara qu'il avait agi de son propre mouvement; qu'il n'avait été

poussé à cet assassinat que par son zèle pour la religion, parce

qu'il était convaincu qu'il était permis de tuer les rois qui

n'étaient pas approuvés par le pape.

Jean Chastel fut condamné au plus affreux supplice. Il fut tiré à

quatre chevaux, après avoir été tenaillé. Au milieu de ses horribles

tourmens, il ne lui échappa pas la moindre plainte, persuadé qu'il

était que son supplice effacerait son crime et le conduirait au

ciel. Les ligueurs en firent un martyr, et obtinrent que l'arrêt du

parlement qui avait prononcé sa condamnation serait mis à l'_index_

à Rome. Jean Boucher, curé de Saint-Benoît à Paris, composa un gros

livre où il soutint que l'assassinat commis par Jean Chastel était

une action héroïque.

Le parlement, afin de prouver son zèle pour la personne du roi,

poussa la rigueur jusqu'à l'iniquité. Il condamna le jésuite Guignard

à mourir sur la potence, son corps à être brûlé, et ses cendres à

être jetées au vent; rien pourtant ne prouvait sa complicité avec

Chastel. On ne pouvait alléguer que ses écrits pleins d'injures

contre la plupart des rois de l'Europe; mais ces écrits, restés

manuscrits, devaient être regardés comme n'existant pas.

Le père de Jean Chastel, contre lequel ne s'élevait aucune charge, si

ce n'est d'avoir été ligueur, fut condamné à être banni pendant neuf

ans du royaume, à payer une forte amende et à voir sa maison démolie.

Par arrêt du 19 décembre 1594, les jésuites furent condamnés à sortir

dans trois jours de Paris et dans quinze jours du royaume, _comme

corrupteurs de la jeunesse, perturbateurs du repos public, ennemis du

roi et de l'état_. Sur l'emplacement de la maison démolie du père de

Jean Chastel, on érigea une pyramide commémorative du crime de Jean

Chastel et de ceux des jésuites. Elle était située en face du Palais

de Justice, vers la partie méridionale de la place semi-circulaire

qui précède l'entrée de ce palais. Cette pyramide fut détruite après

la rentrée des jésuites en France, qui eut lieu en 1603. Le P.

Cotton, religieux de cet ordre, et confesseur du roi, en sollicita et

en obtint la démolition, malgré la résistance du parlement.

Henri IV semblait avoir un secret pressentiment de la fin qui

lui était réservée. Il reçut même plusieurs avertissemens à ce

sujet. Les historiens contemporains rapportent que, six mois avant

l'attentat de Ravaillac, le roi étant chez Zamet, après avoir dîné,

se retira dans une chambre, disant qu'il voulait reposer. Il envoya

chercher Thomassin, un des plus célèbres astrologues de ce temps,

et l'interrogea sur plusieurs choses concernant sa personne et son

état. Thomassin lui dit qu'il avait à se garder du mois de mai 1610,

et alla même, dit-on, jusqu'à lui désigner l'heure et le jour qu'il

devait être tué; mais le roi s'en moqua.

On voit dans les notes du _Journal_ de l'Estoile, que la reine, peu

de jours avant son couronnement, étant couchée dans son lit, auprès

du roi, songea qu'on donnait un coup de couteau à son époux, et,

s'étant éveillée en sursaut avec frayeur et trémoussement de tous les

membres, le roi lui demanda qu'est-ce qu'elle avait; elle dissimula

pendant quelque temps un songe si horrible; mais pressée par le roi

de le lui déclarer, elle le fit; mais le roi n'en fit aucun cas.

Suivant Mezeray, un mois ou deux avant la mort du roi, coururent par

toutes les chambres du Louvre les quatre vers suivans, qu'on disait

être de Nostradamus:

Cinq décades et sept n'auront borné la course

Du grand lyon Cethe, qu'un jeune léonceau

Avec sa lyonne, ayant recours à l'ourse,

Fuitif de son rival, tranchera le fuseau.

Nous ne rapporterons pas tous les présages et avertissemens

prophétiques qui précédèrent l'assassinat de Henri IV. L'astrologie,

qui était encore fort à la mode, devait multiplier ces sortes

d'horoscopes, et ne rien négliger pour les accréditer. Les esprits

étaient d'ailleurs bien préparés à digérer semblable pâture, et s'en

repaissaient avec délices. Ces détails appartiennent à l'histoire

des mœurs, et ne sont pas déplacés ici. Voici ce que dit dans le

même sens le journaliste l'Estoile: «Le vendredi 14 du mois de mai

(1610), jour triste et fatal pour la France, le roi, sur les dix

heures du matin, fut entendre la messe aux Feuillans. Au retour, il

se retira dans son cabinet, où le duc de Vendôme, son fils naturel,

qu'il aimait fort, vint lui dire qu'un nommé La Brosse, qui faisait

profession d'astrologie, lui avait dit que la constellation sous

laquelle sa majesté était née la menaçait d'un grand danger ce

jour-là; ainsi qu'il l'avertit de se bien garder: à quoi le roi

répondit en riant au duc de Vendôme: _La Brosse est un vieil matois

qui a envie d'avoir de votre argent; et vous un jeune fol de le

croire: nos jours sont comptés devant Dieu_; et, sur ce, le duc de

Vendôme fut avertir la reine, qui pria le roi de ne pas sortir du

Louvre le reste du jour: à quoi il fit la même réponse.

«Après le dîner, le roi s'est mis sur son lit pour dormir; mais,

ne pouvant recevoir de sommeil, il s'est levé triste, inquiet et

rêveur, et a promené dans sa chambre quelque temps, et s'est jeté

derechef sur le lit; mais, ne pouvant dormir encore, il s'est levé et

a demandé à l'exempt des gardes quelle heure il était. L'exempt lui

a répondu qu'il était quatre heures, et a dit: Sire, je vois votre

majesté triste et toute pensive; il vaudrait mieux prendre un peu

l'air, cela la réjouirait.--C'est bien dit: eh bien! faites apprêter

mon carrosse, j'irai à l'Arsenal voir le duc de Sully, qui est

indisposé, et qui se baigne aujourd'hui.

«Le carrosse étant prêt, il est sorti du Louvre accompagné du duc de

Montbazon, du duc d'Espernon, du maréchal de Lavardin, Roquelaure,

La Force, Mirebeau et Liancourt, premier écuyer..... Le carrosse

était malheureusement ouvert de chaque portière, parce qu'il faisait

beau temps, et que le roi voulait voir en passant les préparatifs

qu'on faisait dans la ville (pour le couronnement de la reine). Son

carrosse entrant de la rue Saint-Honoré dans celle de la Ferronnerie,

trouva d'un côté un chariot chargé de vin, et de l'autre côté un

autre chargé de foin, lesquels faisant embarras, il fut contraint de

s'arrêter, à cause que la rue est fort étroite par les boutiques qui

sont bâties contre la muraille du cimetière des Innocens.

«Dans cet embarras, une grande partie des valets de pied passa dans

le cimetière pour courir plus à l'aise, et devancer le carrosse du

roi au bout de ladite rue. Des deux seuls valets de pied qui avaient

suivi le carrosse, l'un s'avança pour détourner cet embarras, et

l'autre se baissa pour renouer sa jarretière, lorsqu'un scélérat

sorti des enfers, appelé François Ravaillac, natif d'Angoulême, qui

avait eu le temps pendant cet embarras de remarquer le côté où était

le roi, monte sur la roue dudit carrosse, et, d'un couteau tranchant

des deux côtés, lui porte un coup entre la seconde et la troisième

côte, un peu au-dessus du cœur, qui a fait que le roi s'est écrié:

_Je suis blessé_. Mais le scélérat, sans s'effrayer, a redoublé, et

l'a frappé d'un second coup dans le cœur, dont le roi est mort,

sans avoir pu jeter qu'un grand soupir: ce second a été suivi d'un

troisième, tant le parricide était animé contre le roi, mais qui n'a

porté que dans la manche du duc de Montbazon.

«Chose surprenante, nul des seigneurs qui étaient dans le carrosse

n'a vu frapper le roi; et si ce monstre d'enfer eût jeté son couteau,

on n'eût su à qui s'en prendre; mais il s'est tenu là comme pour se

faire voir et pour se glorifier du plus grand des assassinats. Les

seigneurs ont été bien empêchés, les uns pour assister le roi, et les

autres pour se saisir du parricide. Icelui pris et mis en sûreté, ils

ont tâché d'apaiser le grand tumulte causé parmi le peuple par la

croyance que le roi était mort.....»

Saint-Michel, l'un des gentilhommes du roi, poussé par un juste

ressentiment, avait déjà mis l'épée à la main pour tuer le

meurtrier; mais le duc d'Espernon, se ressouvenant du déplaisir qu'il

avait eu et du blâme qu'on avait donné avec raison à ceux qui tuèrent

Jacques Clément après la mort de Henri III, cria à Saint-Michel et au

valet de pied qui avait la même pensée, qu'il y allait de leur vie

s'ils touchaient à ce malheureux. On remit donc Ravaillac entre les

mains de la justice; on le conduisit d'abord à l'hôtel de Retz, et

ensuite à la conciergerie.

Ce Ravaillac descendait, par les femmes, de Poltrot de Méré, assassin

du duc François de Guise, si l'on en croit Estienne Pasquier; il

était fils d'un praticien d'Angoulême, dont il avait suivi quelque

temps la profession. Puis, ayant pris l'habit religieux chez les

Feuillans, il s'était fait chasser du cloître peu après, par ses

visions et ses extravagances; accusé d'un meurtre, sans pouvoir

en être convaincu, il échappa au châtiment. Sa misère le réduisit

à faire le métier de maître d'école à Angoulême. Les excès, les

libelles et les sermons des ligueurs, avaient depuis long-temps

dérangé son imagination, et lui avaient inspiré une grande aversion

pour Henri IV. Quelques prédicateurs, trompettes du fanatisme,

enseignaient alors publiquement qu'il était permis de tuer ceux qui

mettent la religion catholique en danger, ou qui font la guerre au

pape. Ravaillac, né avec un caractère sombre et atrabilaire, s'imbut

avidement de ces principes abominables. Au seul nom de huguenot il

entrait en fureur. Il prit la résolution exécrable d'assassiner le

roi, que son imagination exaltée lui montrait comme un fauteur de

l'hérésie. Il partit d'Angoulême six mois avant son crime, «dans

l'intention, disait-il, de parler au roi, et de ne le tuer qu'autant

qu'il ne pourrait pas réussir à le convertir.» Il se présenta au

Louvre sur le passage du roi à plusieurs reprises, fut toujours

repoussé, et s'en retourna; il vécut quelque temps moins tourmenté

par les visions qui l'agitaient. Mais vers Pâques, il fut tenté

avec plus de violence que jamais d'exécuter son dessein. Il revint

à Paris, vola dans une auberge un couteau qu'il jugea propre à son

exécrable projet, et s'en retourna encore. Étant près d'Étampes, il

cassa entre deux pierres la pointe de son couteau, dans un moment de

repentir, la refit presque aussitôt, regagna Paris, suivit le roi

pendant deux jours; enfin, toujours plus affermi dans son dessein,

il l'exécuta le 14 mai 1610.

Son procès ayant été instruit, il fut condamné à être écartelé sur la

place de Grève. Il soutint constamment dans tous ses interrogatoires

qu'il n'avait point de complices. Les deux docteurs de Sorbonne qui

l'assistaient à la mort ne purent rien arracher de lui. Ayant demandé

l'absolution à l'un d'eux avant d'expirer, le docteur la lui refusa,

à moins qu'il ne voulût déclarer ses complices et ses fauteurs.

Ravaillac lui répondit qu'il n'en avait point; et le confesseur ayant

répliqué qu'il ne pouvait l'absoudre, Ravaillac demanda l'absolution

sous condition, c'est-à-dire au cas qu'il dît la vérité. «Je le veux

bien, dit le prêtre, mais, si vous mentez, au lieu d'absolution, je

vous prononce votre damnation.»

Le peuple, au commencement de l'exécution, lui avait refusé le _Salve

regina_, en criant: «Il ne lui en faut point..... Il est damné.....»

Pendant l'exécution, un des chevaux qui le démembraient ayant été

recru, un homme qui était près de l'échafaud descendit de celui

qu'il montait pour le mettre à la place, afin de le mieux déchirer.

«Aussitôt qu'il fut mort, dit l'Estoile, le bourreau, l'ayant

démembré, voulut en jeter les quartiers au feu; mais le peuple se

ruant impétueusement dessus, il n'y eut fils de si bonne mère qui ne

voulût avoir sa pièce, jusqu'aux enfans, qui en firent du feu au coin

des rues. Quelques villageois même ayant trouvé le moyen d'en avoir

quelques lopins, les brûlèrent dans leur village.»

Ravaillac était âgé d'environ trente-deux ans lors de son exécution,

qui eut lieu le 27 mai 1610.

Les historiens, pour trouver des complices à Ravaillac, se sont

lancés dans le vaste champ des conjectures. Plusieurs seigneurs de

la cour furent nommément calomniés. La société des jésuites ne fut

pas non plus épargnée. Il faut se défier de ces accusations dénuées

de preuves. Voici de sages réflexions de Voltaire qui s'adaptent

très-bien à notre sujet. «Il n'est que trop vrai, dit-il, qu'il

suffit d'un fanatique pour commettre un parricide, sans aucun

complice. Damiens n'en avait point; il a répété quatre fois, dans

son interrogatoire, qu'il n'a commis son crime que par principe de

religion. Je puis dire qu'ayant été autrefois à portée de connaître

les convulsionnaires, j'en ai vu plus de vingt capables d'une

pareille horreur, tant leur démence était atroce! La religion mal

entendue est une fièvre que la moindre occasion fait tourner en rage.

«Le propre du fanatisme est d'échauffer les têtes. Quand le feu qui

fait bouillir les cervelles superstitieuses a fait tomber quelques

flammèches dans une âme insensée et atroce; quand un ignorant furieux

croit imiter saintement Phinée, Aod, Judith et leurs semblables, cet

ignorant a plus de complices qu'il ne pense. Bien des gens l'ont

excité au parricide sans le savoir. Quelques personnes profèrent

des paroles indiscrètes et violentes; un domestique les répète, il

les amplifie, il les _enfuneste_ encore, comme disent les Italiens;

un Chastel, un Ravaillac, un Damiens les recueillent: ceux qui les

ont prononcées ne se doutent pas du mal qu'ils ont fait; ils sont

complices involontaires; mais il n'y a eu ni complot ni instigation.

En un mot, on connaît bien mal l'esprit humain, si l'on ignore que le

fanatisme rend la populace capable de tout.»

M. de Chateaubriand, à l'occasion du crime de Ravaillac, appelle

les régicides _ces envoyés secrets de la mort qui mettent la main

sur les rois_. «Ces hommes, dit-il, surgissent soudainement, et

s'abîment aussitôt dans les supplices: rien ne les précède, rien ne

les suit; isolés de tout, ils ne sont suspendus dans ce monde que

par leur poignard; ils ont l'existence même et la propriété d'un

glaive; on ne les entrevoit un moment qu'à la lueur du coup qu'ils

frappent. Ravaillac était bien près de Jacques Clément: c'est un fait

unique dans l'histoire, que le dernier roi d'une race et le premier

roi d'une autre aient été assassinés de la même façon, chacun d'eux

par un seul homme, au milieu de leurs gardes et de leur cour, dans

l'espace de vingt-un ans. Le même fanatisme anima les deux assassins;

mais l'un immola un prince catholique, l'autre un prince qu'il

croyait protestant.»

DIABLERIE ET MAGIE.

On publia à Paris, en 1615, un livret intitulé: _Histoire

épouvantable de deux magiciens étranglés par le diable, à Paris,

pendant la semaine sainte_. Ce qu'il y avait de certain dans ces

histoires, c'est qu'au mois de mars 1615, deux hommes, nommés César

et Ruggieri, qui se donnaient pour magiciens à Paris, moururent de

mort violente à quelques jours l'un de l'autre. Il est à présumer

que les auteurs de ces meurtres avaient quelque intérêt à les

commettre, et peut-être furent-ils les premiers à faire circuler le

bruit que ces deux malheureux avaient péri victimes du diable. Cette

merveilleuse aventure n'eut pas de peine à s'emparer de la crédulité

des esprits ignorans, capables de croire à la magie.

Le magicien César faisait, disait-on, tomber à sa volonté la grêle

et le tonnerre, avait un esprit familier, et un chien qui portait

ses lettres et lui en rapportait les réponses; il fit une image de

cire, ou _volt_, pour faire mourir en langueur un gentilhomme dont

il croyait avoir à se plaindre; il composait des philtres pour que

les jeunes gens pussent se faire aimer des jeunes filles; il allait,

disait-il, au sabbat, et se vantait d'y avoir obtenu les faveurs

d'une grande dame de la cour. Ses vanteries et ses promesses magiques

le firent renfermer à la Bastille, où, suivant la croyance d'alors,

le diable vint avec un grand bruit l'étrangler dans son lit, le 11

mars 1615.

Ce César faisait métier de montrer le diable aux dupes qui payaient

pour le voir. Nos lecteurs apprendront sans doute avec plaisir

comment cet imposteur s'y prenait pour faire voir le diable et sa

cour aux gens crédules. Nous empruntons ces détails à M. Dulaure,

qui les a tirés d'un auteur contemporain. Cet auteur fait parler

ainsi César, auquel il donne le nom de _Perditor_: «Vous ne croiriez

pas combien il y a de jeunes courtisans et de jeunes _Sérapiens_

(Parisiens) qui m'importunent de leur faire voir le diable. Voyant

cela, je me suis avisé de la plus plaisante invention du monde

pour gagner de l'argent: à un quart de lieue de cette ville (vers

Gentilly, je pense), j'ai trouvé une carrière fort profonde, qui a

de longues fosses à droite et à gauche. Quand quelqu'un vient voir le

diable, je l'amène là-dedans; mais avant d'y entrer il faut qu'il me

paie pour le moins quarante-cinq ou cinquante pistoles; qu'il me jure

de n'en parler jamais; qu'il me promette de n'avoir point de peur; de

n'invoquer ni les dieux, ni les demi-dieux, ni de prononcer aucune

sainte parole.

«Après cela, j'entre le premier dans la caverne; puis, avant de

passer outre, je fais des cercles, des fulminations, des invocations,

et récite quelques discours composés de mots barbares, lesquels je

n'ai pas plus tôt prononcés, que le sot curieux et moi entendons

remuer de grosses chaînes de fer et gronder de gros mâtins. Alors je

lui demande s'il n'a point de peur. S'il me dit qu'oui, comme il y en

a quelques-uns qui n'osent passer outre, je le ramène dehors; et, lui

ayant fait passer ainsi son importune curiosité, je retiens pour moi

l'argent qu'il m'a donné.

«S'il n'a point de peur, je m'avance plus avant en marmottant

quelques effroyables paroles. Étant arrivé à un endroit que je

connais, je redouble mes invocations, et fais des cris comme si

j'étais entré en fureur. Incontinent, six hommes, que je fais tenir

dans cette caverne, jettent des flammes de poix-résine devant, à

droite et à gauche de nous. A travers les flammes, je fais voir à

mon curieux un grand bouc chargé de grosses chaînes de fer peintes

de vermillon, comme si elles étaient enflammées; à droite et à

gauche, il y a deux gros mâtins à qui on a mis la tête dans de longs

instrumens de bois, larges par le haut, fort étroits par le bout; à

mesure que ces hommes les piquent, ils hurlent tant qu'ils peuvent,

et ce hurlement retentit de telle sorte dans les instrumens où ils

ont la tête, qu'il en sort un bruit si épouvantable dans cette

caverne, que certes les cheveux m'en dressent à moi-même d'horreur,

quoique je sache bien ce que c'est. Le bouc, que j'ai dressé comme

il convient, fait de son côté, en remuant ses chaînes, en branlant

ses cornes, et joue si bien son personnage, qu'il n'y a personne qui

ne crût que ce fût un diable. Mes six hommes, que j'ai fort bien

instruits, sont aussi chargés de chaînes rouges et vêtus comme des

furies. Il n'y a point là-dedans d'autre lumière que celle qu'ils

font par intervalle avec la poix-résine.

«Deux d'entre eux, après avoir fait extrêmement les diables, viennent

tourmenter mon misérable curieux avec de longs sacs de toile remplis

de sable, dont ils le battent tant par tout le corps, que je suis

peu après contraint de le traîner dehors de la caverne à demi mort.

Alors, comme il a un peu repris ses esprits, je lui dis que c'est une

dangereuse et inutile curiosité de vouloir voir le diable, et je le

prie de n'avoir plus ce désir, comme je vous assure qu'il n'y en a

point qui l'aient, après avoir été battus en diable et demi.»

L'autre magicien, nommé Ruggieri, Florentin de nation, était abbé de

Saint-Mahé, et avait la réputation d'empoisonneur. Il demeurait chez

un maréchal de France. Quatre jours après la mort de César, il fut,

dit-on, assailli par le diable, avec un tintamarre effroyable, et

étranglé pendant la nuit.

Toutes ces absurdités étaient reçues chez les courtisans et chez les

bourgeois de Paris comme des vérités incontestables.

MARIE COGNOT, OU LA MÈRE INDIGNE DE L'ÊTRE.

La plupart des mères regarderont comme incroyable l'histoire de Marie

Cognot; elles ne sauraient trouver dans leur cœur de raisons, même

spécieuses, pour s'expliquer la conduite de celle qui donna le jour à

cette intéressante délaissée. Comment une mère peut-elle repousser de

son sein l'être qui lui doit l'existence, qui réclame, à juste titre,

le doux nom de son enfant? Nous leur répondrons avec Boileau, et dans

l'intérêt de ce récit:

Le vrai peut quelquefois n'être pas vraisemblable.

Joachim Cognot, médecin, épousa, en 1589, à Bar-sur-Seine, Marie

Nassier. Il était déjà avancé en âge, et sa femme n'avait que

vingt-neuf ans. Plusieurs enfans naquirent de ce mariage; mais tous

moururent, excepté le dernier, qui se nommait Claude.

Le médecin Cognot alla, en 1597, à Fontenai-le-Comte, en Poitou;

deux ans après sa femme vint l'y joindre, et y donna le jour, après

une grossesse de sept mois, à une fille qui fut nommée Marie.

Marie fut baptisée sous les noms du père et de la mère. Mais le vieux

mari s'étant imaginé que cet enfant n'était pas de lui, la pauvre

petite reçut la malédiction paternelle presque en naissant. Cognot

médita le projet de se débarrasser le plus tôt qu'il le pourrait de

la présence importune de cette petite fille, qui lui rappelait un

souvenir pénible.

Étant donc venu à Paris en 1601, avec sa femme et Marie, Cognot jugea

que l'immensité de cette ville serait favorable à son dessein. En

effet, à peine arrivé, il fit mettre Marie dans une hotte, et la

conduisit au faubourg Saint-Marceau, chez la femme d'un serrurier.

Cognot ayant fait marché pour la pension de l'enfant, paya le premier

mois d'avance, et dit à la femme à qui il la confiait qu'elle avait

trois ans, qu'elle se nommait Marie; mais il ne parla pas de son nom

de famille.

Chronique du crime et de l'innocence, tome 2/8 Recueil des événements les plus tragiques;... · 第 1 / 17 段