C'est surtout dans l'histoire que cette ignorance est incroyable. Si

on excepte Napoléon, dix à douze généraux, quelques orateurs de la

révolution, quelques rois conquérants, la bourgeoisie actuelle ne

sait pas une syllabe de l'histoire de la patrie; et si l'histoire ne

consistait que dans une sèche nomenclature de noms et de dates, le

mal de l'ignorer ne serait pas grand. Mais la connaissance véritable

de l'histoire a une influence incalculable sur la moralité des

peuples; elle élève la pensée, elle vous fait assister aux drames de

l'humanité, elle inspire le respect du passé. En voyant toujours les

mêmes passions, les mêmes catastrophes se reproduire de siècle en

siècle, on se pénètre de cette idée, que, malgré la perfectibilité de

l'esprit humain, il y a en lui quelque chose d'éternel, quelque chose

d'inaltérable, que rien ne saurait modifier. Ignorer ce qui s'est

passé avant nous, vivre tout entier sur les six pieds de terre que

nous foulons, c'est de la bestialité, c'est le propre du vulgaire, qui

puise dans cette ignorance un aliment à ses passions désordonnées.

Aussi, moins un peuple connaît l'histoire, plus il est cruel dans ses

révolutions.

Ce que la bourgeoisie actuelle comprend encore moins que l'histoire,

ce sont les arts. Depuis quinze ans, on a fait des efforts incroyables

pour remuer cette masse de lourds épiciers et pour lui donner un

peu de mouvement social. La gravure a multiplié les chefs-d'œuvre,

la librairie s'est épuisée en éditions à bon marché, le nombre des

théâtres s'est accru; eh bien! ces efforts sont restés presque

impuissants. La classe moyenne est persuadée que les arts ne sont

bons qu'à amuser l'oisive opulence, qu'à réchauffer une vie blasée

par les plaisirs, ou bien qu'à corrompre la jeunesse et à servir de

coupable aliment à ses désordres. En ceci, elle se trompe comme en

bien d'autres choses. Les arts, dont le but est la peinture de nos

passions et la reproduction des merveilles de la nature, apportent à

ceux qui les cultivent et les aiment, à l'homme isolé, au boutiquier,

à l'homme spécial, des idées plus larges, des sentiments plus nobles.

Ils injectent dans son âme engourdie un sang plus pur et plus

généreux; ils vont le trouver dans sa mansarde, dans son trou, dans

son fumier; ils le secouent, ils l'arrachent à la vie locale, à son

égoïsme; ils agrandissent son esprit, ils échauffent son cœur. Alors

l'existence prend un tout autre aspect. Nos sensations s'épurent, nos

besoins s'ennoblissent, l'homme comprend mieux l'homme, ses joies et

ses douleurs; sa sensibilité s'aiguise, ses mœurs se simplifient et

s'améliorent. Au lieu d'aller au cabaret manger son argent et perdre

la santé, il se plaît dans sa famille. Là, on se distrait à lire

quelques pages d'un bon livre, à chanter une romance, et on se nourrit

d'émotions douces, l'âme s'épanouit aux idées d'ordre et de liberté.

En apprenant à analyser le mécanisme des sociétés, on comprend combien

il est difficile de gouverner les hommes. Alors nous sommes plus

justes pour ceux qui se vouent à ce pénible ministère; nous devenons

moins exigeants et plus soumis aux lois de tout corps politique. Dans

l'étude de l'histoire, nous acquérons l'idée consolante du progrès

de l'humanité, et dans l'étude des arts et de la nature, celle de

l'ineffable grandeur de Dieu.

Voilà ce qui manque à la classe moyenne de nos jours. Son intelligence

est toute positive, ses jouissances grossières, ses besoins tout

matériels: elle mène une existence lourde et monotone; pour elle, la

vie est sans poésie et sans élégance. Quoique riche, elle aime peu la

société; une ou deux fois par an, elle donnera un dîner, un bal; alors,

on ouvre toutes les portes, on balaie toutes les chambres, on frotte,

on nettoie, on fourbit tout, on étale la vaisselle, son linge, ses

hardes; on fait une folle profusion de viandes, de vins et de liqueurs;

puis, la journée finie et l'amour-propre satisfait, on remet tout à

sa place; on ferme les portes, les jalousies, et durant le reste de

l'année, on reste clos chez soi, comme l'escargot dans sa coquille.

Qu'on ne dise pas que ce sont les défauts de la bourgeoisie de tous les

temps et de tous les pays, on serait dans l'erreur: en Allemagne, en

Italie, en Angleterre, la classe active, laborieuse, est aussi celle

qui a le plus d'instruction. Dans ces pays, on n'est pas autorisé

à être un ignare et un balourd parce qu'on vend de la toile. Le

patriotisme, les sentiments élevés ne sont pas exclus de la boutique:

allez à Vienne, à Berlin, à Dublin, à Londres, et vous trouverez des

tailleurs, des cordonniers, des boulangers qui connaîtront l'histoire

de leur pays, qui auront un esprit cultivé, qui sauront la musique et

qui vous présenteront un mémoire écrit correctement.

Du moins, si avec ce manque d'éducation, si avec cette absence de

bonnes manières et de sociabilité, la bourgeoisie française avait de

la bonhomie et de la simplicité; si elle usait avec modération de son

autorité, si elle était facile, indulgente; mais loin de là! Il n'y a

pas de noblesse au monde plus orgueilleuse, plus insolente que cette

aristocratie du comptoir! Avec ses mains calleuses, elle repousse

impitoyablement tout ce qui cherche à s'égaler à elle. Humble, servile,

lâchement complaisante avec les forts et les puissants, elle est

hautaine, fière, cruelle même avec les faibles. Le peuple, et surtout

le paysan français, est plein de respect et de soumission pour les

intelligences supérieures à la sienne; le bourgeois, au contraire,

méprise toutes les puissances morales; il n'admire que la force et la

richesse; il sourit niaisement à la vue d'un poète, d'un peintre, d'un

musicien; il les traite de fous, et il ne peut comprendre comment un

état occupe et récompense ces hommes inutiles. Il faut vivre dans les

provinces pour se faire une idée de la torpeur de la classe moyenne!

tout ce qu'il y a de vie, de poésie et d'élans généreux lui est

complètement étranger. Aussi, les hommes d'intelligence, les médecins,

les avocats, les artistes en tout genre lui sont-ils tout-à-fait

hostiles; car ils mourraient de faim s'ils n'avaient pour les soutenir

et les comprendre le peuple et le parti royaliste.

Cependant, dans cette lourde intelligence de la bourgeoisie, dans ce

cœur sans amour, au milieu de ces passions haineuses, de ces sentiments

égoïstes et sans dignité, sous cette enveloppe grossière, sous ces

formes communes, vit un élément de liberté d'une incroyable puissance:

c'est la haine du catholicisme. Sans nous perdre dans d'interminables

questions théologiques, sans discuter ici les principes sur lesquels

repose la hiérarchie romaine, sans vouloir nier le bien qu'elle a pu

faire dans un autre temps, disons-le hautement, la réforme de Luther

est une grande époque pour la liberté des peuples; sa parole fit

une large brèche au dogmatisme du moyen-âge, par où s'introduisit

enfin la lumière de la raison. Mais c'est surtout aux philosophes du

dix-huitième siècle qu'appartient la gloire impérissable d'avoir achevé

cette œuvre d'émancipation. Ni l'ingrat Bonaparte, ni Châteaubriand,

ni la restauration, ni trente ans d'une guerre furibonde, n'ont pu

affaiblir l'influence du dix-huitième siècle. Voltaire, qu'on a tant

maudit, Voltaire qu'on a pris corps à corps, Voltaire vit toujours au

milieu des populations; il les anime toujours de sa mordante satire,

il leur communique son rire irrésistible. C'est l'esprit de Voltaire

qui a fait l'opposition de nos quinze dernières années; c'est lui qui

poursuivait la restauration jusque sous la mître de l'évêque, et c'est

l'esprit de Voltaire qui rendra impossible le retour de la domination

cléricale. Cette bourgeoisie, si souple, si humble sous la main du

pouvoir, est pleine de passions aussitôt qu'on lui parle de tentatives

faites en faveur des prêtres. On pourrait peut-être suspendre la charte

et proclamer la dictature, qu'elle laisserait faire momentanément;

mais jamais elle ne consentira à courber la tête sous la hiérarchie

romaine. La haine qu'elle porte au clergé catholique est profonde;

c'est un élément suprême qui contient toute la grande révolution de 89.

Nous le redisons, la bourgeoisie n'a pas fait un pas hors du

dix-huitième siècle; elle en a toutes les haines et tous les préjugés.

Voltaire, Rousseau, Diderot sont aussi jeunes en province qu'ils

l'étaient il y a cinquante ans. En cela, nous croyons que l'instinct

de la classe moyenne la sert merveilleusement. La lutte est finie dans

la haute sphère de l'intelligence, mais non pas dans les mœurs; malgré

les coups que lui a portés la révolution et le texte de la charte,

le clergé catholique ne se tient pas pour battu; c'est un ennemi

irréconciliable de la liberté de conscience qu'il faut constamment

surveiller. Dans les départements, il est tout aussi intolérant qu'il

lui est permis de l'être; il mine ce qu'il n'ose attaquer de front;

servile adulateur des adversaires des idées nouvelles, il écarte, il

calomnie tous ceux qui s'opposent à ses tentatives d'envahissement.

Aussi, la bourgeoisie ne s'y trompe pas! elle laisse faire et dire

le gouvernement et quelques hommes avancés qui travaillent à une

réconciliation; quant à elle, elle se tient sous les armes.

Tel est le tableau rigoureux, mais fidèle, de la bourgeoisie française

de nos jours. Toutefois le progrès a pénétré dans cette classe, comme

dans le reste de la société. Le fils de ce marchand enrichi a reçu

une bonne éducation, il a été nourri dans des idées d'indépendance

et de liberté. Il a l'expérience de nos malheurs; sa tête s'est

fortifiée à nos orages, le siècle l'a porté dans ses entrailles. La

jeunesse de la classe moyenne a des sentiments plus nobles, des besoins

plus élevés que la famille qui lui donna le jour; elle sait allier

la dignité au travail, l'élévation des idées aux tracasseries des

affaires domestiques; elle comprend mieux la vie, surtout la vie d'un

grand peuple. Que la dynastie de juillet y prenne garde, cette jeune

bourgeoisie ne sera pas facile à intimider! elle n'a pas d'enthousiasme

pour la monarchie; elle la défendra tant qu'elle la trouvera fidèle

au principe de la souveraineté nationale, mais pas au-delà. Cette

jeunesse est un élément de succès pour un gouvernement qui saura la

comprendre, et une pierre d'attente d'un meilleur avenir.

V

DU PARTI RÉPUBLICAIN.

Le principe fondamental de toute société c'est l'harmonie, c'est la

fusion des individualités en un tout homogène, d'où résulte l'ordre

et le repos. L'unité sociale est un besoin si impérieux de la raison,

que les législateurs de tous les peuples ont cherché à l'obtenir,

même aux dépens de la liberté de l'homme. On abusa de ce principe

comme dans ce monde on abuse de tout, et l'unité se changea en un

despotisme intolérable. Ce n'est qu'après des siècles d'une expérience

bien douloureuse, que l'humanité comprit enfin qu'on pouvait avoir

l'ordre sans l'esclavage, et que le repos de la société n'exigeait pas

le sacrifice absolu de l'indépendance des citoyens. Mais si l'unité

est l'élément fondamental des sociétés humaines, la liberté est une

flamme que Dieu alluma dans notre cœur, comme sur un autel sacré. La

combinaison de ces deux éléments forme le grand art du législateur.

Quand l'unité se transforme en despotisme, la liberté s'échappe par les

fissures du corps politique, et en dévore les fondements.

Nous l'avons déjà dit, la volonté de l'homme est une puissance

souveraine, qui n'a de supérieurs que Dieu et l'humanité. Aucun autre

pouvoir ne saurait lui faire courber la tête, s'il n'a été sanctifié

à ces sources éternelles de tout droit. Elle est si orgueilleuse,

si peu obéissante, que tous les législateurs ne se sont occupés

qu'à la fléchir, qu'à l'humilier, qu'à la soumettre au joug de la

sociabilité. Lorsque Jésus apparut au monde, l'homme avait cruellement

abusé de sa volonté. Il s'était immensément grandi, sa tête touchait

au ciel, il avait tout foulé sous ses pas, et les nations n'étaient

qu'un troupeau de victimes, servant de pâture à cinq ou six mille

monstres. Le christianisme se pencha vers la terre; il pleura sur

tant de misères, il se couvrit de cendres, il se frappa la poitrine,

il prêcha l'humilité, l'abnégation, le sacrifice de la personnalité

au devoir, de la domination à l'amour. Il expliqua l'origine de

l'homme, et il trouva dans son orgueil la cause de sa chute et de son

incroyable avilissement. Il montra le roi du monde, naissant dans une

crèche, vivant pauvre, persécuté et subissant la mort ignominieuse des

esclaves. Au bruit de ces étonnantes paroles, la volonté trébuche sur

son piédestal; l'empire romain tombe avec un fracas épouvantable, et le

genre humain est régénéré par quelques pêcheurs en guenilles.

Des débris de l'empire romain, il s'éleva un ordre social,

complètement étranger à la civilisation antique, et dont la vigoureuse

constitution a duré jusqu'à nos jours. Du haut de la chaire

apostolique, le catholicisme harangua ces bandes innombrables de

barbares qui s'étaient partagé les dépouilles de la ville éternelle: il

se les attacha par sa puissante parole, et les fit asseoir sur le sol

de l'Europe dévastée. Peu à peu la force brutale des peuplades du Nord

s'assouplit sous la main rationnelle du clergé; un rayon de lumière

pénétra ces esprits sauvages, qui finirent par s'agenouiller devant le

symbole du Christ. Alors une étonnante hiérarchie organisa l'humanité;

l'homme s'attacha à l'homme, le serf au seigneur, le seigneur au

suzerain; les nations se soumirent au lien féodal, et la volonté

individuelle disparut derrière l'autorité de l'Église.

Le dix-huitième siècle, qui ne voulait rien devoir au catholicisme,

traversa le moyen-âge sans y jeter un regard, et courut jusqu'à

l'antiquité pour y chercher le type de la nouvelle société qu'il

voulait fonder. Dans l'introduction de cet ouvrage, nous avons déjà

démontré dans quelles erreurs tombèrent ces grands philosophes; et

comment, par une fatale préoccupation, ils laissèrent échapper le mot

de l'antique sagesse. Ils considérèrent l'homme à travers une menteuse

abstraction; ils le dépouillèrent de tous les éléments nouveaux

qu'il avait reçus de quinze siècles d'histoire; et, l'élevant à une

hauteur démesurée, ils le firent parler comme l'auteur du _Traité des

Sensations_ anime sa statue. Séduits par leurs propres fictions, ils

supposèrent l'existence d'une société absolument de la même manière

que Condillac suppose la raison. La génération libérale de 1789 se

divisait en deux branches bien distinctes: l'une qui se rattachait

à l'histoire de la patrie, et qui acceptait en partie l'héritage du

christianisme; l'autre qui, croyant l'humanité pervertie par les

institutions féodales, voulait lui enlever son enveloppe séculaire, et

croyait pouvoir la ramener à un état d'innocence primitive, qui n'a

jamais existé que dans les fictions des poètes. La première voulait

greffer le progrès sur le vieil édifice de la monarchie; la seconde

prétendait passer la charrue sur le sol légal. Ces deux branches de la

génération du dix-huitième siècle se partagèrent la révolution sous le

nom de _Girondins_ et de _Montagnards_.

Tout progrès de l'esprit humain est provoqué par un besoin, par

une douleur sociale; aucune amélioration n'a dû son origine à une

pure philanthropie. C'est la faiblesse de la royauté, qui aida à

l'émancipation des communes françaises; c'est l'intérêt bien entendu du

propriétaire qui fit disparaître l'esclavage. Quand le mal est extirpé,

alors on sanctifie le médecin, et on lui attribue une intention morale

qui était loin de sa pensée. La révolution de 89 voulait surtout abolir

les priviléges de l'aristocratie, et restreindre l'autorité royale qui

protégeait ces abus. Pour arriver à cette fin, il fallait soulever

la masse d'idées qui sanctionnaient ces usurpations, réveiller la

volonté endormie par l'Église, et faire un appel à l'individualité.

L'individualité est une force redoutable, excellente pour l'attaque

et la conquête, mais qu'il est bien difficile d'arrêter, une fois

lancée dans la carrière. Ce n'est qu'aux deux extrémités de l'échelle

du monde, qu'elle peut jouir pleinement de l'exercice de son

indépendance. Dans l'enfance des sociétés, et à leur plus haut point

de perfection, toute l'époque intermédiaire est remplie d'une série

d'événements, qui lui ont été plus ou moins favorables.

Imbus des erreurs du dix-huitième siècle sur la marche de l'esprit

humain, les républicains de 93 ont reculé le progrès social, au point

où l'avait laissé l'antiquité. Quand le républicain arrache son

idée du sanctuaire pour l'offrir à l'adoration des hommes, il ne se

demande pas si elle peut les contenir tous; il la pose à terre, et

s'avance hardiment à l'accomplissement de son œuvre. Épris d'une sèche

abstraction, il n'écoute pas les cris des malheureux qu'il broie sous

sa massue; les yeux toujours fixés vers son étoile polaire, il ne prend

garde ni à l'orage qui se prépare, ni aux écueils dont il est menacé;

il jette à la mer ce qui gêne son esquif, et il file à travers l'Océan

à la recherche du nouveau monde. Si on lui résiste, il dresse des

échafauds; il étoufferait des nations entières dans son affreuse unité,

qu'il se croirait un bienfaiteur de l'humanité. Pour lui, la société

est une conception _faite à priori_, une vaste machine dont il combine

les forces, dont il engraine les roues. Cela fait, il y met le citoyen,

il le force à se tenir dans la position qui convient à la symétrie de

son œuvre, coupant, tranchant tout ce qui fait saillie, tout ce qui

dépasse les limites qu'il lui a plu de tracer. Il prend l'homme, il le

pétrit d'une main rude, il le berce au bruit des tempêtes populaires;

il l'exalte, il gonfle ses narines de l'amour de lui-même, puis il le

promène à travers la foule sans crier, gare! Rempli de sa haute dignité

d'homme, tout entier à son culte, il se croit obligé de repousser loin

de lui les affections douces, les sentiments bienveillants qui font le

charme de la vie. Avant tout, il est citoyen; ensuite il est père et

fils. Aussi Saint-Just disait-il logiquement: La république doit être

assise sur l'insensibilité.

Sous la monarchie catholique, il y avait un principe de subordination,

qui ne peut exister ni dans la monarchie constitutionnelle, ni dans

aucune république moderne. Le roi était consacré par la religion; son

autorité émanait de la volonté de Dieu; elle était appuyée par le

culte de l'église, et par les croyances des citoyens. Il y avait un

sentiment honnête, humble, qui subordonnait les idées aux affections.

Au contraire, le républicain qui se repose sur sa raison et ses droits,

part de sa propre estime pour arriver à celle de la société, de son

propre amour, pour aboutir à l'amour de ses concitoyens; car il est

le premier anneau de la chaîne politique. L'égalité étant la base de

sa morale, il doit se considérer comme la mesure parfaite de tout ce

qui est du bien et du mal, il doit se croire le type de l'humanité.

La soif de l'égalité absolue, qui au premier abord charme même les

esprits réfléchis, dessèche l'âme de tout principe d'amour, et jette la

perturbation dans nos sentiments les plus doux et les plus charitables.

Au fond de cette égalité, il y a la haine de tout ce qui nous domine,

de tout ce qui nous est supérieur, de tout ce qui nous dépasse. Nous

désirons moins l'élévation des classes qui sont au-dessous de nous

que l'abaissement de celles qui sont au-dessus, vertus, talents,

beauté, gloire, tout nous alarme, tout nous irrite; l'égalité n'est

que l'exaltation de nous-même, l'adoration de notre personnalité, la

négation de la vie et du progrès; car la vie individuelle, comme la vie

collective, n'est qu'une incessante aspiration à l'idéal.

Est-il rien de comparable à l'inquisition des démocraties? Aujourd'hui

elles emprisonnent le sage qui les civilise, demain elles cassent le

bras qui les a sauvées de l'ennemi, après-demain elles coulent du plomb

dans la bouche d'un grand orateur! Vous n'ajouterez pas une corde aux

sept cordes de la lyre nationale; vous porterez des guenilles, vous

chasserez le poète qui chantera l'harmonie des sphères et la gloire

des grands hommes: voilà le catéchisme des républiques. Saint-Just

signalait comme ennemis de la république française les nobles, les

prêtres, les médecins, les avocats, etc. La république n'a pas besoin

de savants, disait-on, en envoyant _Lavoisier_ à la guillotine! C'est

que les démocraties sont stationnaires, ennemies de tout progrès,

de toute innovation, parce qu'elles craignent l'aristocratie de

l'intelligence. La passion de l'égalité absolue pousse les esprits à

une affreuse insubordination contre les sens communs; et l'obéissance,

la modestie, l'amour sont étouffés par le mensonge du bien public.

A l'époque de la révolution française, la fièvre de l'égalité avait

tellement corrompu la raison, qu'on voulut déposséder Homère de son

éternelle royauté, et nous faire accroire peut-être que ses divins

poëmes étaient l'œuvre d'une société de sans-culottes!

L'égalité devant la loi est l'une des plus belles conquêtes de

l'esprit humain; mais l'égalité absolue est une monstrueuse rêverie de

quelques fous, de quelques bourreaux sophistes qui voudraient passer

le niveau sur l'humanité, afin que rien ne pût s'élever au-dessus

d'eux, et partager l'autorité qu'ils auraient usurpée. Sans préjuger

ici de l'avenir de cette théorie, nous affirmons que de nos jours elle

communique à l'homme une fausse grandeur, qu'elle le remplit d'un

insupportable orgueil, qu'elle le dépouille des affections douces,

bienveillantes, sociables, qu'elle le soulève contre les mœurs de son

temps.

Le parti républicain de nos jours est l'héritier direct des doctrines

de la Montagne; 93 est pour lui une ère sociale qu'il ne cesse de

bénir et de glorifier; c'est une faction aussi tenace, aussi entêtée,

aussi décrépite que le vieux parti royaliste; seulement, elle est

moins morale. Pendant la restauration, le parti républicain ainsi

que celui de Napoléon, se cacha dans les rangs épais de l'opposition

constitutionnelle, où il contribua puissamment à la chute de la branche

aînée des Bourbons. Après la révolution de juillet, il essaya ses

forces et prit une attitude très redoutable. Toute la puissance de

ce parti est concentrée dans la capitale; en province il n'a aucune

consistance. Quelques jeunes gens, quelques mauvais avocats, quelques

vieux soldats de l'empire, quelques ouvriers dissipés, voilà les

éléments qui l'alimentent: c'est un employé chassé de son bureau, un

écolier paresseux, c'est un professeur sans place, un breteur, un vil

suppôt de cabaret et de mauvais lieu qui, couverts de mépris et de

dettes, affichent l'opinion républicaine. C'est un ramassis d'ignobles

fanfarons, d'intelligences avortées, sans principes et sans mœurs, qui

ne connaissent que la force, et s'imaginent qu'on réforme un peuple

à coups de gourdins. A les entendre, il fallait passer la brosse sur

toutes les institutions, proscrire les nobles, fermer les salons,

ouvrir les clubs, endosser la carmagnole, et s'agenouiller aux pieds

de _Robespierre_, _Couthon_, _St.-Just_, cette dégoûtante trinité du

sans-culottisme! Mais enfin, on sut écouter l'histoire; on comprit que

93 avait été le tombeau de la liberté, et que les misérables disciples

de la Montagne nous amèneraient ses orgies et ses proscriptions,

moins sa gloire. Honneur donc à l'esprit de la France! honneur au

gouvernement de juillet qui, par sa vigueur a balayé cette boue, qui a

repoussé cette horde dans sa tanière et préservé la civilisation de ses

plus cruels ennemis. En tuant la faction républicaine, la monarchie de

1830 a bien mérité du progrès et de l'humanité.

Depuis un demi-siècle, dix à douze gouvernements ont jonché la France

de leurs débris, et par leur chute successive, ils ont ébranlé les

croyances politiques de la nation. Au milieu de tant d'orages, de tant

d'infortunes et de déceptions, une foule d'esprits sensés, d'hommes

généreux et purs, ne sachant plus à quel nom se confier, sous quelle

forme s'abriter, à quel Dieu se vouer, se sont attachés au sol de la

patrie, à son bonheur, à son indépendance. Désabusés des principes

trop absolus des factions et de leurs fastueux programmes, ne voulant

ni des turpitudes de la république, ni du despotisme de l'empire, ni

des prêtres de la restauration, ils demandent avant tout la liberté,

l'ordre et la prospérité de la France. Ils ne voient dans les chartes,

dans les constitutions dont on abuse la crédulité des peuples, que des

formes politiques plus ou moins bonnes, plus ou moins durables. Ils

n'ont de fanatisme pour aucune dynastie, pour aucun prince, pour aucun

tribun; au contraire, ils voudraient purger la scène politique de ce

groupe de fripons qui, depuis si long-temps, servent tous les régimes,

adorent tous les fétiches et volent dans toutes les bourses.

Les partis politiques en Province · 第 4 / 8 段