on excepte Napoléon, dix à douze généraux, quelques orateurs de la
révolution, quelques rois conquérants, la bourgeoisie actuelle ne
sait pas une syllabe de l'histoire de la patrie; et si l'histoire ne
consistait que dans une sèche nomenclature de noms et de dates, le
mal de l'ignorer ne serait pas grand. Mais la connaissance véritable
de l'histoire a une influence incalculable sur la moralité des
peuples; elle élève la pensée, elle vous fait assister aux drames de
l'humanité, elle inspire le respect du passé. En voyant toujours les
mêmes passions, les mêmes catastrophes se reproduire de siècle en
siècle, on se pénètre de cette idée, que, malgré la perfectibilité de
l'esprit humain, il y a en lui quelque chose d'éternel, quelque chose
d'inaltérable, que rien ne saurait modifier. Ignorer ce qui s'est
passé avant nous, vivre tout entier sur les six pieds de terre que
nous foulons, c'est de la bestialité, c'est le propre du vulgaire, qui
puise dans cette ignorance un aliment à ses passions désordonnées.
Aussi, moins un peuple connaît l'histoire, plus il est cruel dans ses
révolutions.
Ce que la bourgeoisie actuelle comprend encore moins que l'histoire,
ce sont les arts. Depuis quinze ans, on a fait des efforts incroyables
pour remuer cette masse de lourds épiciers et pour lui donner un
peu de mouvement social. La gravure a multiplié les chefs-d'œuvre,
la librairie s'est épuisée en éditions à bon marché, le nombre des
théâtres s'est accru; eh bien! ces efforts sont restés presque
impuissants. La classe moyenne est persuadée que les arts ne sont
bons qu'à amuser l'oisive opulence, qu'à réchauffer une vie blasée
par les plaisirs, ou bien qu'à corrompre la jeunesse et à servir de
coupable aliment à ses désordres. En ceci, elle se trompe comme en
bien d'autres choses. Les arts, dont le but est la peinture de nos
passions et la reproduction des merveilles de la nature, apportent à
ceux qui les cultivent et les aiment, à l'homme isolé, au boutiquier,
à l'homme spécial, des idées plus larges, des sentiments plus nobles.
Ils injectent dans son âme engourdie un sang plus pur et plus
généreux; ils vont le trouver dans sa mansarde, dans son trou, dans
son fumier; ils le secouent, ils l'arrachent à la vie locale, à son
égoïsme; ils agrandissent son esprit, ils échauffent son cœur. Alors
l'existence prend un tout autre aspect. Nos sensations s'épurent, nos
besoins s'ennoblissent, l'homme comprend mieux l'homme, ses joies et
ses douleurs; sa sensibilité s'aiguise, ses mœurs se simplifient et
s'améliorent. Au lieu d'aller au cabaret manger son argent et perdre
la santé, il se plaît dans sa famille. Là, on se distrait à lire
quelques pages d'un bon livre, à chanter une romance, et on se nourrit
d'émotions douces, l'âme s'épanouit aux idées d'ordre et de liberté.
En apprenant à analyser le mécanisme des sociétés, on comprend combien
il est difficile de gouverner les hommes. Alors nous sommes plus
justes pour ceux qui se vouent à ce pénible ministère; nous devenons
moins exigeants et plus soumis aux lois de tout corps politique. Dans
l'étude de l'histoire, nous acquérons l'idée consolante du progrès
de l'humanité, et dans l'étude des arts et de la nature, celle de
l'ineffable grandeur de Dieu.
Voilà ce qui manque à la classe moyenne de nos jours. Son intelligence
est toute positive, ses jouissances grossières, ses besoins tout
matériels: elle mène une existence lourde et monotone; pour elle, la
vie est sans poésie et sans élégance. Quoique riche, elle aime peu la
société; une ou deux fois par an, elle donnera un dîner, un bal; alors,
on ouvre toutes les portes, on balaie toutes les chambres, on frotte,
on nettoie, on fourbit tout, on étale la vaisselle, son linge, ses
hardes; on fait une folle profusion de viandes, de vins et de liqueurs;
puis, la journée finie et l'amour-propre satisfait, on remet tout à
sa place; on ferme les portes, les jalousies, et durant le reste de
l'année, on reste clos chez soi, comme l'escargot dans sa coquille.
Qu'on ne dise pas que ce sont les défauts de la bourgeoisie de tous les
temps et de tous les pays, on serait dans l'erreur: en Allemagne, en
Italie, en Angleterre, la classe active, laborieuse, est aussi celle
qui a le plus d'instruction. Dans ces pays, on n'est pas autorisé
à être un ignare et un balourd parce qu'on vend de la toile. Le
patriotisme, les sentiments élevés ne sont pas exclus de la boutique:
allez à Vienne, à Berlin, à Dublin, à Londres, et vous trouverez des
tailleurs, des cordonniers, des boulangers qui connaîtront l'histoire
de leur pays, qui auront un esprit cultivé, qui sauront la musique et
qui vous présenteront un mémoire écrit correctement.
Du moins, si avec ce manque d'éducation, si avec cette absence de
bonnes manières et de sociabilité, la bourgeoisie française avait de
la bonhomie et de la simplicité; si elle usait avec modération de son
autorité, si elle était facile, indulgente; mais loin de là! Il n'y a
pas de noblesse au monde plus orgueilleuse, plus insolente que cette
aristocratie du comptoir! Avec ses mains calleuses, elle repousse
impitoyablement tout ce qui cherche à s'égaler à elle. Humble, servile,
lâchement complaisante avec les forts et les puissants, elle est
hautaine, fière, cruelle même avec les faibles. Le peuple, et surtout
le paysan français, est plein de respect et de soumission pour les
intelligences supérieures à la sienne; le bourgeois, au contraire,
méprise toutes les puissances morales; il n'admire que la force et la
richesse; il sourit niaisement à la vue d'un poète, d'un peintre, d'un
musicien; il les traite de fous, et il ne peut comprendre comment un
état occupe et récompense ces hommes inutiles. Il faut vivre dans les
provinces pour se faire une idée de la torpeur de la classe moyenne!
tout ce qu'il y a de vie, de poésie et d'élans généreux lui est
complètement étranger. Aussi, les hommes d'intelligence, les médecins,
les avocats, les artistes en tout genre lui sont-ils tout-à-fait
hostiles; car ils mourraient de faim s'ils n'avaient pour les soutenir
et les comprendre le peuple et le parti royaliste.
Cependant, dans cette lourde intelligence de la bourgeoisie, dans ce
cœur sans amour, au milieu de ces passions haineuses, de ces sentiments
égoïstes et sans dignité, sous cette enveloppe grossière, sous ces
formes communes, vit un élément de liberté d'une incroyable puissance:
c'est la haine du catholicisme. Sans nous perdre dans d'interminables
questions théologiques, sans discuter ici les principes sur lesquels
repose la hiérarchie romaine, sans vouloir nier le bien qu'elle a pu
faire dans un autre temps, disons-le hautement, la réforme de Luther
est une grande époque pour la liberté des peuples; sa parole fit
une large brèche au dogmatisme du moyen-âge, par où s'introduisit
enfin la lumière de la raison. Mais c'est surtout aux philosophes du
dix-huitième siècle qu'appartient la gloire impérissable d'avoir achevé
cette œuvre d'émancipation. Ni l'ingrat Bonaparte, ni Châteaubriand,
ni la restauration, ni trente ans d'une guerre furibonde, n'ont pu
affaiblir l'influence du dix-huitième siècle. Voltaire, qu'on a tant
maudit, Voltaire qu'on a pris corps à corps, Voltaire vit toujours au
milieu des populations; il les anime toujours de sa mordante satire,
il leur communique son rire irrésistible. C'est l'esprit de Voltaire
qui a fait l'opposition de nos quinze dernières années; c'est lui qui
poursuivait la restauration jusque sous la mître de l'évêque, et c'est
l'esprit de Voltaire qui rendra impossible le retour de la domination
cléricale. Cette bourgeoisie, si souple, si humble sous la main du
pouvoir, est pleine de passions aussitôt qu'on lui parle de tentatives
faites en faveur des prêtres. On pourrait peut-être suspendre la charte
et proclamer la dictature, qu'elle laisserait faire momentanément;
mais jamais elle ne consentira à courber la tête sous la hiérarchie
romaine. La haine qu'elle porte au clergé catholique est profonde;
c'est un élément suprême qui contient toute la grande révolution de 89.
Nous le redisons, la bourgeoisie n'a pas fait un pas hors du
dix-huitième siècle; elle en a toutes les haines et tous les préjugés.
Voltaire, Rousseau, Diderot sont aussi jeunes en province qu'ils
l'étaient il y a cinquante ans. En cela, nous croyons que l'instinct
de la classe moyenne la sert merveilleusement. La lutte est finie dans
la haute sphère de l'intelligence, mais non pas dans les mœurs; malgré
les coups que lui a portés la révolution et le texte de la charte,
le clergé catholique ne se tient pas pour battu; c'est un ennemi
irréconciliable de la liberté de conscience qu'il faut constamment
surveiller. Dans les départements, il est tout aussi intolérant qu'il
lui est permis de l'être; il mine ce qu'il n'ose attaquer de front;
servile adulateur des adversaires des idées nouvelles, il écarte, il
calomnie tous ceux qui s'opposent à ses tentatives d'envahissement.
Aussi, la bourgeoisie ne s'y trompe pas! elle laisse faire et dire
le gouvernement et quelques hommes avancés qui travaillent à une
réconciliation; quant à elle, elle se tient sous les armes.
Tel est le tableau rigoureux, mais fidèle, de la bourgeoisie française
de nos jours. Toutefois le progrès a pénétré dans cette classe, comme
dans le reste de la société. Le fils de ce marchand enrichi a reçu
une bonne éducation, il a été nourri dans des idées d'indépendance
et de liberté. Il a l'expérience de nos malheurs; sa tête s'est
fortifiée à nos orages, le siècle l'a porté dans ses entrailles. La
jeunesse de la classe moyenne a des sentiments plus nobles, des besoins
plus élevés que la famille qui lui donna le jour; elle sait allier
la dignité au travail, l'élévation des idées aux tracasseries des
affaires domestiques; elle comprend mieux la vie, surtout la vie d'un
grand peuple. Que la dynastie de juillet y prenne garde, cette jeune
bourgeoisie ne sera pas facile à intimider! elle n'a pas d'enthousiasme
pour la monarchie; elle la défendra tant qu'elle la trouvera fidèle
au principe de la souveraineté nationale, mais pas au-delà. Cette
jeunesse est un élément de succès pour un gouvernement qui saura la
comprendre, et une pierre d'attente d'un meilleur avenir.
V
DU PARTI RÉPUBLICAIN.
Le principe fondamental de toute société c'est l'harmonie, c'est la
fusion des individualités en un tout homogène, d'où résulte l'ordre
et le repos. L'unité sociale est un besoin si impérieux de la raison,
que les législateurs de tous les peuples ont cherché à l'obtenir,
même aux dépens de la liberté de l'homme. On abusa de ce principe
comme dans ce monde on abuse de tout, et l'unité se changea en un
despotisme intolérable. Ce n'est qu'après des siècles d'une expérience
bien douloureuse, que l'humanité comprit enfin qu'on pouvait avoir
l'ordre sans l'esclavage, et que le repos de la société n'exigeait pas
le sacrifice absolu de l'indépendance des citoyens. Mais si l'unité
est l'élément fondamental des sociétés humaines, la liberté est une
flamme que Dieu alluma dans notre cœur, comme sur un autel sacré. La
combinaison de ces deux éléments forme le grand art du législateur.
Quand l'unité se transforme en despotisme, la liberté s'échappe par les
fissures du corps politique, et en dévore les fondements.
Nous l'avons déjà dit, la volonté de l'homme est une puissance
souveraine, qui n'a de supérieurs que Dieu et l'humanité. Aucun autre
pouvoir ne saurait lui faire courber la tête, s'il n'a été sanctifié
à ces sources éternelles de tout droit. Elle est si orgueilleuse,
si peu obéissante, que tous les législateurs ne se sont occupés
qu'à la fléchir, qu'à l'humilier, qu'à la soumettre au joug de la
sociabilité. Lorsque Jésus apparut au monde, l'homme avait cruellement
abusé de sa volonté. Il s'était immensément grandi, sa tête touchait
au ciel, il avait tout foulé sous ses pas, et les nations n'étaient
qu'un troupeau de victimes, servant de pâture à cinq ou six mille
monstres. Le christianisme se pencha vers la terre; il pleura sur
tant de misères, il se couvrit de cendres, il se frappa la poitrine,
il prêcha l'humilité, l'abnégation, le sacrifice de la personnalité
au devoir, de la domination à l'amour. Il expliqua l'origine de
l'homme, et il trouva dans son orgueil la cause de sa chute et de son
incroyable avilissement. Il montra le roi du monde, naissant dans une
crèche, vivant pauvre, persécuté et subissant la mort ignominieuse des
esclaves. Au bruit de ces étonnantes paroles, la volonté trébuche sur
son piédestal; l'empire romain tombe avec un fracas épouvantable, et le
genre humain est régénéré par quelques pêcheurs en guenilles.
Des débris de l'empire romain, il s'éleva un ordre social,
complètement étranger à la civilisation antique, et dont la vigoureuse
constitution a duré jusqu'à nos jours. Du haut de la chaire
apostolique, le catholicisme harangua ces bandes innombrables de
barbares qui s'étaient partagé les dépouilles de la ville éternelle: il
se les attacha par sa puissante parole, et les fit asseoir sur le sol
de l'Europe dévastée. Peu à peu la force brutale des peuplades du Nord
s'assouplit sous la main rationnelle du clergé; un rayon de lumière
pénétra ces esprits sauvages, qui finirent par s'agenouiller devant le
symbole du Christ. Alors une étonnante hiérarchie organisa l'humanité;
l'homme s'attacha à l'homme, le serf au seigneur, le seigneur au
suzerain; les nations se soumirent au lien féodal, et la volonté
individuelle disparut derrière l'autorité de l'Église.
Le dix-huitième siècle, qui ne voulait rien devoir au catholicisme,
traversa le moyen-âge sans y jeter un regard, et courut jusqu'à
l'antiquité pour y chercher le type de la nouvelle société qu'il
voulait fonder. Dans l'introduction de cet ouvrage, nous avons déjà
démontré dans quelles erreurs tombèrent ces grands philosophes; et
comment, par une fatale préoccupation, ils laissèrent échapper le mot
de l'antique sagesse. Ils considérèrent l'homme à travers une menteuse
abstraction; ils le dépouillèrent de tous les éléments nouveaux
qu'il avait reçus de quinze siècles d'histoire; et, l'élevant à une
hauteur démesurée, ils le firent parler comme l'auteur du _Traité des
Sensations_ anime sa statue. Séduits par leurs propres fictions, ils
supposèrent l'existence d'une société absolument de la même manière
que Condillac suppose la raison. La génération libérale de 1789 se
divisait en deux branches bien distinctes: l'une qui se rattachait
à l'histoire de la patrie, et qui acceptait en partie l'héritage du
christianisme; l'autre qui, croyant l'humanité pervertie par les
institutions féodales, voulait lui enlever son enveloppe séculaire, et
croyait pouvoir la ramener à un état d'innocence primitive, qui n'a
jamais existé que dans les fictions des poètes. La première voulait
greffer le progrès sur le vieil édifice de la monarchie; la seconde
prétendait passer la charrue sur le sol légal. Ces deux branches de la
génération du dix-huitième siècle se partagèrent la révolution sous le
nom de _Girondins_ et de _Montagnards_.
Tout progrès de l'esprit humain est provoqué par un besoin, par
une douleur sociale; aucune amélioration n'a dû son origine à une
pure philanthropie. C'est la faiblesse de la royauté, qui aida à
l'émancipation des communes françaises; c'est l'intérêt bien entendu du
propriétaire qui fit disparaître l'esclavage. Quand le mal est extirpé,
alors on sanctifie le médecin, et on lui attribue une intention morale
qui était loin de sa pensée. La révolution de 89 voulait surtout abolir
les priviléges de l'aristocratie, et restreindre l'autorité royale qui
protégeait ces abus. Pour arriver à cette fin, il fallait soulever
la masse d'idées qui sanctionnaient ces usurpations, réveiller la
volonté endormie par l'Église, et faire un appel à l'individualité.
L'individualité est une force redoutable, excellente pour l'attaque
et la conquête, mais qu'il est bien difficile d'arrêter, une fois
lancée dans la carrière. Ce n'est qu'aux deux extrémités de l'échelle
du monde, qu'elle peut jouir pleinement de l'exercice de son
indépendance. Dans l'enfance des sociétés, et à leur plus haut point
de perfection, toute l'époque intermédiaire est remplie d'une série
d'événements, qui lui ont été plus ou moins favorables.
Imbus des erreurs du dix-huitième siècle sur la marche de l'esprit
humain, les républicains de 93 ont reculé le progrès social, au point
où l'avait laissé l'antiquité. Quand le républicain arrache son
idée du sanctuaire pour l'offrir à l'adoration des hommes, il ne se
demande pas si elle peut les contenir tous; il la pose à terre, et
s'avance hardiment à l'accomplissement de son œuvre. Épris d'une sèche
abstraction, il n'écoute pas les cris des malheureux qu'il broie sous
sa massue; les yeux toujours fixés vers son étoile polaire, il ne prend
garde ni à l'orage qui se prépare, ni aux écueils dont il est menacé;
il jette à la mer ce qui gêne son esquif, et il file à travers l'Océan
à la recherche du nouveau monde. Si on lui résiste, il dresse des
échafauds; il étoufferait des nations entières dans son affreuse unité,
qu'il se croirait un bienfaiteur de l'humanité. Pour lui, la société
est une conception _faite à priori_, une vaste machine dont il combine
les forces, dont il engraine les roues. Cela fait, il y met le citoyen,
il le force à se tenir dans la position qui convient à la symétrie de
son œuvre, coupant, tranchant tout ce qui fait saillie, tout ce qui
dépasse les limites qu'il lui a plu de tracer. Il prend l'homme, il le
pétrit d'une main rude, il le berce au bruit des tempêtes populaires;
il l'exalte, il gonfle ses narines de l'amour de lui-même, puis il le
promène à travers la foule sans crier, gare! Rempli de sa haute dignité
d'homme, tout entier à son culte, il se croit obligé de repousser loin
de lui les affections douces, les sentiments bienveillants qui font le
charme de la vie. Avant tout, il est citoyen; ensuite il est père et
fils. Aussi Saint-Just disait-il logiquement: La république doit être
assise sur l'insensibilité.
Sous la monarchie catholique, il y avait un principe de subordination,
qui ne peut exister ni dans la monarchie constitutionnelle, ni dans
aucune république moderne. Le roi était consacré par la religion; son
autorité émanait de la volonté de Dieu; elle était appuyée par le
culte de l'église, et par les croyances des citoyens. Il y avait un
sentiment honnête, humble, qui subordonnait les idées aux affections.
Au contraire, le républicain qui se repose sur sa raison et ses droits,
part de sa propre estime pour arriver à celle de la société, de son
propre amour, pour aboutir à l'amour de ses concitoyens; car il est
le premier anneau de la chaîne politique. L'égalité étant la base de
sa morale, il doit se considérer comme la mesure parfaite de tout ce
qui est du bien et du mal, il doit se croire le type de l'humanité.
La soif de l'égalité absolue, qui au premier abord charme même les
esprits réfléchis, dessèche l'âme de tout principe d'amour, et jette la
perturbation dans nos sentiments les plus doux et les plus charitables.
Au fond de cette égalité, il y a la haine de tout ce qui nous domine,
de tout ce qui nous est supérieur, de tout ce qui nous dépasse. Nous
désirons moins l'élévation des classes qui sont au-dessous de nous
que l'abaissement de celles qui sont au-dessus, vertus, talents,
beauté, gloire, tout nous alarme, tout nous irrite; l'égalité n'est
que l'exaltation de nous-même, l'adoration de notre personnalité, la
négation de la vie et du progrès; car la vie individuelle, comme la vie
collective, n'est qu'une incessante aspiration à l'idéal.
Est-il rien de comparable à l'inquisition des démocraties? Aujourd'hui
elles emprisonnent le sage qui les civilise, demain elles cassent le
bras qui les a sauvées de l'ennemi, après-demain elles coulent du plomb
dans la bouche d'un grand orateur! Vous n'ajouterez pas une corde aux
sept cordes de la lyre nationale; vous porterez des guenilles, vous
chasserez le poète qui chantera l'harmonie des sphères et la gloire
des grands hommes: voilà le catéchisme des républiques. Saint-Just
signalait comme ennemis de la république française les nobles, les
prêtres, les médecins, les avocats, etc. La république n'a pas besoin
de savants, disait-on, en envoyant _Lavoisier_ à la guillotine! C'est
que les démocraties sont stationnaires, ennemies de tout progrès,
de toute innovation, parce qu'elles craignent l'aristocratie de
l'intelligence. La passion de l'égalité absolue pousse les esprits à
une affreuse insubordination contre les sens communs; et l'obéissance,
la modestie, l'amour sont étouffés par le mensonge du bien public.
A l'époque de la révolution française, la fièvre de l'égalité avait
tellement corrompu la raison, qu'on voulut déposséder Homère de son
éternelle royauté, et nous faire accroire peut-être que ses divins
poëmes étaient l'œuvre d'une société de sans-culottes!
L'égalité devant la loi est l'une des plus belles conquêtes de
l'esprit humain; mais l'égalité absolue est une monstrueuse rêverie de
quelques fous, de quelques bourreaux sophistes qui voudraient passer
le niveau sur l'humanité, afin que rien ne pût s'élever au-dessus
d'eux, et partager l'autorité qu'ils auraient usurpée. Sans préjuger
ici de l'avenir de cette théorie, nous affirmons que de nos jours elle
communique à l'homme une fausse grandeur, qu'elle le remplit d'un
insupportable orgueil, qu'elle le dépouille des affections douces,
bienveillantes, sociables, qu'elle le soulève contre les mœurs de son
temps.
Le parti républicain de nos jours est l'héritier direct des doctrines
de la Montagne; 93 est pour lui une ère sociale qu'il ne cesse de
bénir et de glorifier; c'est une faction aussi tenace, aussi entêtée,
aussi décrépite que le vieux parti royaliste; seulement, elle est
moins morale. Pendant la restauration, le parti républicain ainsi
que celui de Napoléon, se cacha dans les rangs épais de l'opposition
constitutionnelle, où il contribua puissamment à la chute de la branche
aînée des Bourbons. Après la révolution de juillet, il essaya ses
forces et prit une attitude très redoutable. Toute la puissance de
ce parti est concentrée dans la capitale; en province il n'a aucune
consistance. Quelques jeunes gens, quelques mauvais avocats, quelques
vieux soldats de l'empire, quelques ouvriers dissipés, voilà les
éléments qui l'alimentent: c'est un employé chassé de son bureau, un
écolier paresseux, c'est un professeur sans place, un breteur, un vil
suppôt de cabaret et de mauvais lieu qui, couverts de mépris et de
dettes, affichent l'opinion républicaine. C'est un ramassis d'ignobles
fanfarons, d'intelligences avortées, sans principes et sans mœurs, qui
ne connaissent que la force, et s'imaginent qu'on réforme un peuple
à coups de gourdins. A les entendre, il fallait passer la brosse sur
toutes les institutions, proscrire les nobles, fermer les salons,
ouvrir les clubs, endosser la carmagnole, et s'agenouiller aux pieds
de _Robespierre_, _Couthon_, _St.-Just_, cette dégoûtante trinité du
sans-culottisme! Mais enfin, on sut écouter l'histoire; on comprit que
93 avait été le tombeau de la liberté, et que les misérables disciples
de la Montagne nous amèneraient ses orgies et ses proscriptions,
moins sa gloire. Honneur donc à l'esprit de la France! honneur au
gouvernement de juillet qui, par sa vigueur a balayé cette boue, qui a
repoussé cette horde dans sa tanière et préservé la civilisation de ses
plus cruels ennemis. En tuant la faction républicaine, la monarchie de
1830 a bien mérité du progrès et de l'humanité.
Depuis un demi-siècle, dix à douze gouvernements ont jonché la France
de leurs débris, et par leur chute successive, ils ont ébranlé les
croyances politiques de la nation. Au milieu de tant d'orages, de tant
d'infortunes et de déceptions, une foule d'esprits sensés, d'hommes
généreux et purs, ne sachant plus à quel nom se confier, sous quelle
forme s'abriter, à quel Dieu se vouer, se sont attachés au sol de la
patrie, à son bonheur, à son indépendance. Désabusés des principes
trop absolus des factions et de leurs fastueux programmes, ne voulant
ni des turpitudes de la république, ni du despotisme de l'empire, ni
des prêtres de la restauration, ils demandent avant tout la liberté,
l'ordre et la prospérité de la France. Ils ne voient dans les chartes,
dans les constitutions dont on abuse la crédulité des peuples, que des
formes politiques plus ou moins bonnes, plus ou moins durables. Ils
n'ont de fanatisme pour aucune dynastie, pour aucun prince, pour aucun
tribun; au contraire, ils voudraient purger la scène politique de ce
groupe de fripons qui, depuis si long-temps, servent tous les régimes,
adorent tous les fétiches et volent dans toutes les bourses.