S'il est impossible de concevoir une nation sans supériorités sociales;

si, malgré la plus ombrageuse égalité, il se forme toujours une indigne

oligarchie qui usurpe la récompense du courage et de la vertu; il faut

l'avouer, il n'y a que deux sortes de noblesse tolérables dans un état

bien ordonné: celle que donne le mérite personnel, et celle qui résulte

de l'illustration de la famille. L'homme capable, l'homme supérieur a

bientôt compris la vie; fût-il le fils d'un chiffonnier, il a bientôt

franchi l'existence animale pour s'élever à la vie de l'intelligence,

à ce dévorant appétit des nobles choses. Au contraire, quelles que

soient là fortune et l'instruction de l'homme médiocre, jamais il ne

pourra assouplir son esprit et prendre goût aux mille détails d'une

existence élevée, s'il ne l'a reçu au sein de la famille, s'il ne l'a

sucé dans les baisers de sa mère. Rien ne peut suppléer aux divines

inspirations de la maison paternelle, si ce n'est l'esprit. L'homme

d'un mérite ordinaire, qu'on a élevé dans la bonne compagnie, et à

qui on a inspiré le sentiment des choses honnêtes, se fait aisément

pardonner sa médiocrité, qu'il sait cacher sous des formes polies. Il

a contracté l'habitude de comprimer ses passions devant le monde; il

devient l'homme agréable qu'on voit avec plaisir, et avec qui on aime à

passer une heure de la journée.

Sans être poète, musicien, peintre, il aime assez les arts pour

comprendre leurs chefs-d'œuvre et s'élever aux sentiments qu'ils

expriment. Enfin, il a puisé dans sa première éducation cet amour de

la famille, ce culte des aïeux, ce respect pour leur mémoire, ce goût

délicat, qui se répandent sur toute sa personne, et qui s'y gravent

comme un tatouage ineffaçable. Telles sont les qualités qui distinguent

les légitimistes, du reste de la population française.

Malgré la révolution, le parti royaliste est encore très riche,

et sa richesse est presque toute territoriale. Comme toutes les

aristocraties, il aime le sol; soit parce qu'il est la source de

sa puissance, soit parce que de tout temps il a été le signe de la

capacité sociale, soit parce qu'il lui donne les moyens d'exercer

un noble patronage. Le royaliste ne se livre pas aux chances de

l'industrie; il vit de ses revenus et passe les trois quarts de l'année

à la campagne. Depuis les événements de juillet, il s'occupe surtout

d'agriculture. Pendant la restauration, les royalistes s'étaient

rangés autour de l'autorité et lui servaient de rempart contre les

libéraux. Dans les petites villes de province, dans les chefs-lieux

de préfecture, il y avait des fêtes, des bals, des réunions, beaucoup

de plaisirs. Depuis la dernière révolution, il n'y a plus de société

en province. Si vous en exceptez le préfet, le général, le receveur

général et quelques autres fonctionnaires qui, une ou deux fois par

mois, ouvrent leur salon et reçoivent leurs subordonnés, vous ne

trouverez en province d'autre société que celle du parti légitimiste.

Ce n'est pas que les fortunes manquent dans le reste de la population;

dans les villes de fabrique et de commerce, dans les ports de mer, il

y a beaucoup d'aisance, de grandes richesses, contre lesquelles il

serait impossible aux royalistes de lutter; cependant, il y a peu de

réunions. Tel royaliste vit plus honorablement avec dix mille livres

de rente que tel commerçant avec cinquante mille! Pourquoi donc? c'est

qu'il est presque aussi difficile de savoir bien dépenser sa fortune

que de l'acquérir; c'est que la vie a ses principes qui proviennent

de certaines idées, de certaines habitudes, qui sont étrangères à la

bourgeoisie. Lorsque le sentiment de l'individualité aristocratique

n'est pas poussé jusqu'au mépris des autres hommes, il élève l'âme,

il la vivifie, il lui inspire une noble fierté qui lui fait faire de

grandes choses. Le long usage d'une fortune héréditaire accoutume

l'esprit à une position élevée et aux devoirs qu'elle impose. On y

contracte des besoins d'un ordre supérieur; on s'accoutume à des

jouissances d'élite, à des plaisirs choisis; et l'habitude de se voir

au-dessus des autres vous en ôte la surprise et l'insolence. On connaît

le proverbe!

Telles sont aussi les qualités des légitimistes. Ils sont riches, ils

sont accoutumés à l'être, et ils usent noblement de leur fortune. Ils

ont des loisirs qu'ils consacrent aux plaisirs de la société; ils

aiment l'étude, ils aiment les arts. Ils sont très unis, ils vivent

beaucoup en famille, et, dans les relations particulières, ils ont

ces sentiments chaleureux, ce dévouement, ces affections vives et

constantes qui les distinguent comme parti politique. Fiers, arrogants

même envers ceux qu'ils soupçonnent leur être contraires, ils sont

bons, faciles, affables, humains pour leurs domestiques, leurs

fermiers, et pour tous ceux qui se groupent autour de leur existence

et qui acceptent leur patronage. Allez aux environs d'une grande

propriété, causez avec les habitants de la campagne, et vous saurez

de suite si c'est un royaliste ou un homme de l'empire qui habite

le château! Nous avons recueilli à cet égard des faits étonnants!

Les enfants sont élevés dans un respect religieux pour l'autorité

paternelle et pour tous les degrés de la parenté. On leur apprend de

bonne heure à aimer la vieillesse et à lui rendre les hommages qui lui

sont dus, comme à une image de la légitimité sociale. L'instruction

qu'on leur donne est sévère et variée; on les force à l'étude des

langues vivantes, parce que les malheurs de la révolution leur ont

appris quelle en était l'utilité. Ils aiment surtout l'étude de

l'histoire, parce que l'histoire est le culte du passé, base de leur

religion politique. En général, en province, il n'y a point de vie,

point d'élan, point d'idéal hors de la société des royalistes. Le

peintre, le musicien, l'artiste en tout genre, ne peut espérer réussir

qu'auprès d'eux; seuls ils comprennent la vie élégante et la vie de

l'intelligence, et seuls ils savent apprécier les œuvres qui servent à

l'embellir.

Que veut aujourd'hui le parti légitimiste? Le retour de la branche

aînée des Bourbons et la reconnaissance de son droit au gouvernement

du pays, avec toutes les libertés, toutes les concessions que rendent

nécessaires les progrès du siècle et de la nation. Ces vœux sont-ils

sincères? En masse, les partis sont toujours vrais. On le voit, ce

parti a singulièrement modifié ses doctrines depuis 1830! La légitimité

n'est plus un droit divin; n'est plus une famille choisie par la main

de Dieu pour gouverner un peuple jusqu'à la consommation des siècles;

c'est un principe d'ordre et de conservation proclamé et reconnu de

tous pour la prospérité générale et le bonheur de chacun. Ce n'est

plus un principe invariable, éternel, fatal dans sa volonté: loin de

là, il se prête aux circonstances, il se prête aux mœurs, il marche

avec le temps, il progresse avec l'humanité. Au fond, ce n'est autre

chose que le principe de la souveraineté nationale. C'est ainsi que

les individus, les partis et les nations tirent de leurs blessures le

baume qui les guérit et les régénère; c'est ainsi que l'esprit humain,

comme le phénix, trouve la vie dans la mort.

En résumant en peu de mots les idées émises dans ce chapitre, en

prenant un à un tous les partis qui depuis 89 divisent la France, en

examinant les actes dont ils se glorifient, nous ne craignons pas

d'assurer que les royalistes, considérés comme individus, sont souvent

dignes de l'admiration du philosophe. Fermes dans leur foi, au milieu

de l'incrédulité générale; fidèles à leurs serments, à une époque de

mensonges et de roués; généreux, humains, charitables, dans un siècle

d'égoïsme et de financiers; polis, élégants, honnêtes, en face d'une

démocratie tranchante et sauvage; instruits, aimant les arts, sous la

prépondérance d'une bourgeoisie lourde et grossière, les royalistes

forment la classe la plus éclairée, la plus sociable et la plus avancée

de la société française.

Pourquoi donc ce parti ne parviendrait-il à conquérir la France au

profit de ses idées? A notre avis, deux éléments de sa moralité

s'y opposent. Par son caractère aristocratique, il s'isole trop de

la nation et contrarie la tendance de notre époque vers l'égalité

politique; par son élément catholique, il est contraire à la marche de

l'esprit humain, qui voulant la légalité de toutes les croyances, a

renoncé pour toujours à la tutelle du prêtre.

IV.

DE LA BOURGEOISIE.

Dans les siècles primitifs de l'humanité, la terre était le partage

de quelques êtres qui les premiers en avaient pris possession. Guidés

par l'égoïsme, ces patriarches, ces héros constituèrent la société au

profit de leur famille, et tracèrent autour de la propriété un cercle

fatal qu'il n'était pas permis de franchir. Cependant les hommes se

multiplièrent, et à mesure qu'ils arrivaient à la vie, ils frappaient

aux portes de la société qu'ils trouvaient closes. Repoussés par

la force, ces hommes s'agglomérèrent en dehors de la propriété, et

devinrent les instruments de la puissance, les jouets de ses caprices.

Puis quelques esclaves, émancipés par la reconnaissance de leur maître,

s'assirent à côté du château seigneurial, et à l'aide d'un pécul

qu'avait amassé leur sévère économie, ils posèrent les fondements d'une

société nouvelle, qui, s'agrandissant de siècle en siècle, finit par

envelopper le donjon des patriciens.

La bourgeoisie française est la plus jeune de l'Europe. Au douzième

siècle, s'épanouirent au milieu des municipes romains ces belles

républiques italiennes qui contenaient une population active, d'une

rare aptitude aux affaires positives de la vie. Rien n'est comparable

à la bourgeoisie italienne du moyen-âge! elle possédait deux faces de

la pensée humaine, qu'on voit rarement réunies ensemble: la finesse

égoïste du marchand et l'instinct de l'idéal. Malgré les nombreux

systèmes qui se sont exercés à nous expliquer la naissance des communes

françaises, et le développement de la classe moyenne sous la tutelle

de nos rois, il est incontestable que la bourgeoisie de nos jours

ne date que du dix-huitième siècle. Un des plus beaux caractères

des temps modernes, Mme Rolland, nous a laissé, dans ses immortels

Mémoires, écrits en attendant la guillotine, une peinture simple et

vraie des mœurs et des besoins de la bourgeoisie avant la révolution.

Au dix-huitième siècle, la classe moyenne était arrivée à cet état de

maturité sociale qui la rend importune à la minorité satisfaite. Elle

avait de l'aisance, des lumières; toutes les illustrations étaient dans

ses rangs. Laborieuse, économe, modeste, sans luxe et sans dettes,

elle n'était rien dans la société légale. La monarchie française était

fille du catholicisme; on ne pouvait toucher à l'une sans toucher à

l'autre; l'impeccabilité des pontifes avait consacré l'irresponsabilité

des rois. Pour borner la volonté royale, il fallait d'abord ébranler

l'infaillibilité papale; on ne pouvait proclamer la souveraineté des

nations sans proclamer celle des consciences. La bourgeoisie avait des

chefs trop habiles pour s'y tromper; elle attaqua l'Église.

Pour qu'une révolution politique soit utile, il faut qu'elle ne

dépasse pas les lumières de ceux qui la sollicitent. La liberté ne

doit satisfaire que des besoins impérieux et légitimes, et non pas

exciter de coupables désirs. Qu'importe au barbare la liberté de la

presse? qu'importe à l'ouvrier pauvre et ignorant le droit d'être

envoyé à la chambre des députés? Tant que la révolution fut guidée par

la main de la classe moyenne, elle resta pure et sainte. Mais après la

chute des girondins, ces illustres représentants de la bourgeoisie du

dix-huitième siècle, la France devint le vaste charnier des bourreaux

de la Montagne.

Ce qui de nos jours fait le fond de la classe moyenne, c'est la

génération révolutionnaire de 89. Élevée au milieu des émeutes, dans le

tumulte des camps, privée de l'inappréciable éducation de la famille,

ayant traversé une des époques les plus orageuses de l'histoire,

fatiguée de sa longue course, saturée de doctrines sociales, elle

veut le repos. Vainement vous lui criez de prendre haleine et de se

remettre en route; elle veut jouir enfin du bien-être si chèrement

acquis. Elle a vu tant de changements, tant d'innovations; on lui a

donné tant de constitutions, tant de préfaces sociales, que la tête

lui en tourne. Elle veut s'arrêter, poser la main sur quelque chose de

solide qui résiste à l'orage. D'ailleurs, la classe moyenne fait comme

l'aristocratie, elle condamne les moyens dont elle s'est servie pour

arriver à l'émancipation politique; elle proclame l'ordre, c'est-à-dire

le respect de ses priviléges. Dans l'immense atelier social de la

révolution de 89, la classe moyenne n'a pris que deux éléments: la

monarchie et la souveraineté nationale.

Depuis cinquante ans, nous sommes gouvernés par les partis extrêmes

de la société. D'abord la basse démocratie s'empare de la révolution

de 89 et jette la France déguenillée aux pieds de Napoléon; l'empire

exalte les passions guerrières et courbe la nation sous le despotisme

du sabre; puis la restauration nous amène ses capucins et ses talons

rouges. Mais cette grande masse de citoyens laborieux, cette masse

active, intelligente, la force des peuples; cette classe moyenne,

honnête, économe, paisible, centre de l'humanité où tout aboutit,

d'où tout dérive; cette bourgeoisie, fille de la liberté, composée de

tous les talents, de toutes les capacités, de toutes les industries,

qui aime l'ordre et la paix; cette bourgeoisie française qui donna

le jour à la philosophie du dix-huitième siècle, quand aura-t-elle

un gouvernement digne d'elle? N'est-il pas temps de se dépouiller

de la vanité des conquêtes, de refouler ses passions haineuses et

dominatrices, pour rentrer dans la véritable nationalité? N'est-il

pas temps qu'un pouvoir véritablement national et modérateur plante

son étendard au cœur de la patrie, et nous délivre une bonne fois de

l'aristocratie féodale et des rêveries d'une poignée de factieux de

vingt ans? Telle a été la pensée des hommes de 1830, de ceux qui se

sont groupés autour de la royauté nouvelle, et qui l'ont escortée dans

sa pénible mission.

Cette pensée est grande, juste, et l'histoire honorera le nom de

ceux qui l'ont aperçue, et qui ont eu le courage de la défendre. La

bourgeoisie avait été opprimée par tous les pouvoirs qui ont pesé sur

la France. Elle avait en horreur 93, dont elle avait été la victime;

elle avait abandonné l'empire, qui l'avait ruinée par ses guerres;

elle venait de renverser la restauration, qui voulait la ramener à la

féodalité. Il était donc éminemment politique, éminemment sage que le

gouvernement de 1830 cherchât l'appui de la bourgeoisie, et se fit

l'expression de ses besoins. D'ailleurs la nation était divisée en

plusieurs partis, tous animés de passions véhémentes et exclusives,

dont aucune n'avait la majorité. La bourgeoisie était la base commune

de ces individualités sociales. Elle partageait leurs nobles désirs,

qu'elle tempérait par son bon sens et son amour de la paix. Avec

les républicains, elle voulait la liberté; avec les bonapartistes,

la gloire de la France; et avec les royalistes, une magistrature

héréditaire. En la prenant pour l'élément fondamental du nouvel ordre

de choses, on pouvait espérer de calmer tous les partis, de les dominer

par une force imposante, et de mettre un terme aux révolutions du

monde.

Il n'y a de durable que ce qui est vrai. Tout fait moral, dont on

exagère les proportions, grandit un moment pour périr aussitôt. Si vous

vous étiez servi de la bourgeoisie pour faire la police de l'intérieur,

pour disperser les émeutes et punir les factions; si vous en aviez

fait une garde conservatrice de la propriété, et des vérités sociales

reconnues de tous, vous en auriez fait une phalange invincible. Mais

vous avez remué ses passions, vous avez excité ses cupides désirs; vous

lui avez donné de l'ambition, vous l'avez soulevée contre le peuple;

vous lui avez fait peur en lui faisant accroire qu'on en voulait à sa

fortune; vous avez armé sa poltronnerie d'un fusil, et l'avez lancée

sur la place publique. Puis vous l'avez chamarrée de cordons, et vous

avez souffert qu'elle humiliât la nation par sa couardise et son

ignorance. Voilà la faute, faute immense! Quelles que soient les amères

déceptions qu'ait fait éprouver aux cœurs généreux la révolution de

1830, il est facile de défendre la royauté de juillet dans son action

intérieure. On peut louer la justesse de son coup d'œil dans l'étude

des besoins de la nation, sa vigueur dans la répression des désordres,

sa modération après ses nombreuses victoires sur les factions armées

pour sa ruine, la constance de ses principes au milieu des hurlements

des partis et du sang des émeutes.

Mais comment approuver le rôle qu'on a fait jouer à la France, à

l'égard de l'Europe! Comment ne pas s'indigner à ce lâche abandon

de l'amitié des peuples! Comment ne pas flétrir des paroles les

plus acerbes l'ignoble poltronnerie du gouvernement d'une nation

grande et libre, qui s'agenouille devant le plus petit pacha de la

sainte-alliance! qui souffre sans mot dire qu'on égorge ses alliés,

qui ferme l'oreille aux cris de ces infortunés implorant son secours,

et qu'il laisse expirer en maudissant le nom de la France! Que dire

d'un gouvernement qui supporte les plus sanglants outrages, à qui on

crache au visage, qui s'essuie sans proférer une plainte, et qui finit

par se faire le délateur de la liberté et le sbire du despotisme!

Non, depuis deux cents ans, aucune dynastie, aucun gouvernement n'est

arrivé au pouvoir dans des circonstances plus favorables. Louis XIV

arracha la France au bourbier de la fronde; Louis XV la reçut épuisée

par les guerres et le faste de son aïeul; et son successeur la trouva

ruinée par Louis XV et ses ruffiants, et grosse d'une révolution qui

lui coûta la vie. Puis Napoléon la ramassa dans la fange où l'avait

laissée tomber le Directoire, et il la lègue aux Bourbons couverte d'un

million de soldats étrangers. Vous seuls, hommes de juillet, avez reçu

la France forte, riche, glorieuse et libre, et toute prête à faire la

loi au monde, si elle avait eu des chefs dignes de son courage. Mais

vous avez refoulé son ardeur sublime; vous avez ridiculisé les nobles

passions; vous avez soufflé dans son âme généreuse votre haleine

empoisonnée, et vous l'avez remplie d'un froid mortel, d'un égoïsme

dégoûtant, d'une lâche sensualité qui soulève le cœur et attriste la

pensée!

Toutefois, prenez-y garde! ce n'est pas impunément qu'on s'écarte des

principes sur lesquels repose l'individualité des peuples. De nos

jours, la France est le verbe de l'esprit humain, et l'organe des

progrès du monde; c'est à ce titre qu'elle est grande et forte. En

écoutant servilement la bourgeoisie, vous avez fait de la révolution

sociale de 1830 une misérable péripétie de ménage; vous avez mutilé un

fait général; vous avez isolé la France de ses alliés naturels, et vous

avez compromis son indépendance. Mais gardez-vous cependant de vous

fier à la bourgeoisie. Dans une guerre malheureuse, elle rentrerait

dans son échoppe et vous abandonnerait à l'ennemi. Rappelez-vous bien

que la bourgeoisie puissante à la Convention, laissa périr la Gironde,

et qu'elle livra la patrie au couteau des Montagnards.

Lorsqu'une pensée apparaît au monde, elle a, comme l'individu, comme

la nation en qui elle se développe, son enfance, sa puberté et sa

vieillesse. Dans l'histoire de l'esprit humain, ces trois époques

de la vie d'une idée correspondent à la poésie, à la prose et à la

science; et dans celle de l'humanité, au peuple, à la bourgeoisie, à

l'aristocratie. La bourgeoisie est l'anneau intermédiaire des deux

points extrêmes de la civilisation. La pensée est une dans sa source,

mais elle subit toutes les modifications de la vie extérieure.

Conséquemment, chaque individu, chaque nation, chaque classe doit

puiser dans les faits qui l'entourent, un genre d'esprit particulier.

Or, qu'est-ce qui caractérise la bourgeoisie? le travail, l'ordre,

l'économie minutieuse, l'amour des détails, et cette grosse finesse

qui ne va ni très haut, ni très bas, qui s'exerce à l'appréciation

des intérêts personnels, et que vulgairement on appelle bon sens.

Vivant toujours sur le même point, s'agitant dans une sphère étroite,

épuisant son existence à combiner des faits presque imperceptibles,

les idées du bourgeois ne dépassent pas les objets avec lesquels il

vit. Il entend assez bien l'économie de sa famille, la police de

ses rues, l'administration de sa commune, balayer le devant de sa

boutique et faire la charité sur le palier de sa porte; mais il s'élève

difficilement jusqu'au gouvernement d'un grand empire, jusqu'à la

dignité d'une grande nation; le bourgeois est l'homme de la localité,

de la commune, et rien de plus. Emancipée de hier, la bourgeoisie n'a

plus les sentiments du peuple, sa générosité, son courage, sa foi

naïve, cette noble poésie du cœur qui soulève le monde, et fait des

miracles; et cependant elle n'a pas encore l'élégance, l'élévation, la

culture, le calme et l'unité d'esprit qui distinguent l'aristocratie.

Pressée entre ces deux puissances, la bourgeoisie ne possède ni

l'ignorance soumise et respectueuse de la première, ni les lumières

et l'urbanité de la seconde. Parvenue à la propriété par un travail

opiniâtre et une économie de tous les jours, la classe moyenne actuelle

ne comprend ni le dévouement et la sympathie du peuple, ni la charité

protectrice de l'aristocratie. Timide, soupçonneuse, elle ne voit que

le fait matériel; elle se tient terre à terre, craint le mouvement,

et ne se hasarde à marcher que lorsqu'elle est sûre du terrain sur

lequel elle se pose. Avec le gouvernement de l'aristocratie, vous avez

le culte du passé et un vif sentiment de nationalité; avec celui du

peuple, une incessante aspiration à l'avenir, le mouvement, le progrès,

la vie; mais la bourgeoisie n'est que l'expression stationnaire du

présent.

La bourgeoisie française est née d'hier; elle a encore les pieds

pleins de fange et les mains ensanglantées, que déjà elle trône du

haut de son échoppe délabrée et se demande: qu'est-ce que le peuple?

On pourrait croire qu'ayant été opprimée par la noblesse, la classe

moyenne a dû apprendre dans ses propres malheurs à compatir aux

malheurs des autres; qu'ayant combattu avec le peuple, elle voudra

partager avec lui la liberté conquise; qu'elle sera douce, affable,

sans prétention, sans morgue, et pardonnera facilement des fautes dont

elle a donné l'exemple! Mais telle n'est pas la marche éternelle du

cœur humain. La classe moyenne qui, en attaquant le gouvernement de la

minorité nobiliaire, avait fait un appel énergique à tous les intérêts,

et qui avait pris pour cri de ralliement: _Liberté générale!_ après le

combat, d'une main liberticide, elle repoussa hors de la cité légale

le peuple qui la suivait en chantant victoire! et elle traça autour de

sa personnalité égoïste un cercle imposteur, en disant: _Ici finit la

révolution, ici s'arrête le mouvement!_

Voyez-la, elle s'isole de la nation! elle craint la foule, le hâle

populaire! elle se dandine et se perche sur ses sabots, comme le

courtisan sur ses talons rouges! elle se grime, elle lâche ces phrases

gouvernementales: _Il faut un frein au peuple! Tout le monde ne peut

pas commander! Chacun doit rester à sa place!_ Interrogez le meunier

enrichi, il ne sait plus ce que c'est qu'un moulin; l'épicier ne

connaît plus le prix du sucre; celui-ci ne voit pas son voisin, parce

qu'il doit sa fortune à un sac de blé, et que l'autre doit la sienne à

une fournée de pain.

L'ignorance de la petite bourgeoisie est un fait qui frappe tous les

étrangers. Il est rare de trouver un marchand parlant sa langue,

et encore plus qui l'écrive sans les fautes les plus grossières. A

table d'hôte, en diligence, au spectacle, dans certains salons, vous

rencontrez des hommes couverts d'un bel habit, singeant les bonnes

manières, s'exprimant avec politesse; vous croyez pouvoir échanger

quelques idées; mais vous êtes tiré de votre illusion par un de ces

coups qui accusent une civilisation incomplète, et qui vous jettent

dans un tout autre monde que celui où vous vous croyez.

Les partis politiques en Province · 第 3 / 8 段