monarchie de juillet confondent avec le parti républicain. Cette
opinion est puissante dans les provinces; elle se recrute dans tous
les partis, elle compte dans ses rangs presque toutes les capacités de
la nation: nous croyons qu'elle est l'expression sincère de l'avenir
de la France. Elle n'a point de passé qui la fasse rougir; elle n'a ni
fautes, ni crimes à se reprocher. Elle accepte toutes les conquêtes de
la civilisation, ne repousse aucun développement de l'esprit humain.
Elle n'attaque ni la propriété, ni la famille, ni la religion, ni les
mœurs; elle aime les arts, la politesse, les bonnes manières; et elle
ne croit pas du tout qu'il soit nécessaire d'avoir les mains sales pour
être un bon citoyen. Elle n'a point de répugnance contre la nouvelle
monarchie; au contraire, elle approuve tout ce qu'elle a fait pour
le maintien de l'ordre, mais elle se méfie de ses intérêts purement
dynastiques.
Il est incontestable aux yeux du sens commun que, d'après le principe
de la majorité, le pouvoir fondé en 1830 est le gouvernement le plus
légal que nous ayons depuis 89. Il est impossible à cet égard de
nier l'authenticité du vœu national. Les royalistes, qui placent la
source de la souveraineté au-dessus de la volonté des masses, ont
pu, sans inconséquence et sans manquer à la logique des factions,
faire la guerre à la nouvelle dynastie. Mais, en prenant les armes
contre la Charte de 1830, le parti républicain a non-seulement commis
un crime, mais il a fait une démarche irrationnelle qui l'a perdu
sans retour. A peine éclos, le nouveau gouvernement fut attaqué
par tous les dissidents qui voulaient sa chute et ses dépouilles.
Comme individualité politique, la monarchie s'est défendue, ainsi
le veut la loi de tous les êtres; comme symbole social, elle a fait
un appel à ses partisans qui sont venus protéger l'œuvre de leurs
mains. La nation a fait preuve d'une haute moralité en s'attachant
à la monarchie constitutionnelle, qui depuis quinze ans était le
plus vif de ses désirs. En cédant aux factions, elle aurait abdiqué
son indépendance et serait devenue la risée de l'Europe. Traqué par
ses nombreux ennemis, le gouvernement a été obligé de rompre les
factions, et d'opposer à leurs principes dissolvants des éléments
d'ordre et de travail. Sa conduite dans l'intérieur de la France a été
énergique, sage et digne des plus grands éloges. Mais ce que l'opinion
nationale ne peut pardonner à la royauté nouvelle, c'est la manière
dont elle s'est posée vis-à-vis de l'Europe. Pour se faire pardonner
son origine révolutionnaire et se faire admettre dans le cercle des
gouvernements de bonne compagnie, elle a sacrifié les sympathies de la
nation. Quelques jours après 1830, elle ploya le genou devant l'Europe
monarchique, qui lui donna le coup d'épée du chevalier pour la purger
de sa roture, et lui permit ensuite de s'asseoir aux banquets des rois.
Lorsque Casimir Périer criait de toute la force de ses poumons: _Vous
n'aurez pas la guerre!_ il savait bien ce qu'il disait.
La France est la première nation du monde, moins par la grandeur de
son territoire, sa richesse et son industrie, que par ses mœurs et les
qualités sociales de son esprit. Sa pensée multiple réfléchit toutes
les pensées européennes, tous les peuples ont les yeux sur elle; elle
ne peut jeter un cri qu'ils n'accourent à son appel, tous les cœurs
souffrent de ses maux, tous les visages rayonnent de son bonheur. Sa
force est dans la sympathie qu'elle inspire. Tromper cette sympathie,
manquer à ce mandat reçu de la conscience des peuples, c'est se
dégrader, c'est abdiquer sa propre grandeur. Sans vouloir une folle
propagande et se faire le redresseur de tous les torts, l'opinion
nationale eut bien vite compris que le gouvernement de juillet avait
failli à sa mission, qu'il avait déserté une cause sociale pour des
arrangements politiques, et qu'il avait abaissé la révolution de
1830 à la taille de la bourgeoisie, dont il s'était fait l'égoïste
représentant. Voilà les griefs de l'opinion nationale contre le
gouvernement de juillet; voilà le côté faible de la monarchie nouvelle.
Quant au vieux parti républicain, il est mort sans retour. En province,
il n'a plus que quelques hommes sans portée et sans consistance. Il a
fait son temps; il a noblement accompli sa mission; il a détruit la
féodalité; il a fait table rase et préparé le terrain pour l'avenir.
Là finit son œuvre. Non-seulement il est mort comme parti politique,
mais encore comme fraction morale de la société française. Il ne laisse
après lui ni mœurs, ni traditions.
VI.
DU CLERGÉ CATHOLIQUE.
L'homme chemine dans la vie entre son cœur et son esprit qui se
disputent la possession de sa volonté. Tiraillé par ces deux
puissances, tantôt il cède aux suggestions de l'une, tantôt aux
lumières de l'autre; souvent il marche indécis, escorté par ces deux
guides, jusqu'à ce qu'il succombe de lassitude sous la verge du plus
vigoureux. L'esprit est progressif, et jusqu'à la consommation des
siècles, il ajoutera à la somme de ses connaissances; le cœur ne pourra
jamais sortir de la sphère qu'une main toute-puissante lui a tracée.
Le christianisme forme une époque unique dans l'histoire du progrès.
Avant lui, le monde était déjà vieux! L'esprit humain n'en pouvait
plus; il s'était épuisé à l'analyse de toutes les questions; la raison
succombait sous le poids accablant des systèmes divers; mille sectes
se disputaient la croyance des peuples; la société romaine était sans
foi, le ciel sans unité et sans idéal; partout l'anarchie, partout la
dissolution.--Alors parut Jésus! Il promena ses regards autour de lui,
il consulta tous les siècles, il écouta toutes les nations, il examina
toutes les doctrines. Puis, se repliant sur lui-même, et fondant toutes
les vérités connues dans le creuset de sa divine pensée, il donna au
monde sa parole d'amour!
Comme toutes les religions possibles, le christianisme se compose
de deux éléments: de théologie et de morale. La théologie, c'est
la charpente d'une religion, c'est la machine du drame, c'est
l'explication qu'un siècle se donne du monde et de son auteur; la
morale, c'est la substance, c'est le fonds commun de toute croyance.
Aussi les religions ne diffèrent-elles que par leur théologie; et cela
se conçoit aisément, puisque la forme d'une religion change selon
les peuples, les temps et les lumières. L'organisation extérieure
du catholicisme, son gouvernement, sa discipline, sont l'œuvre des
successeurs de Jésus qui, en hommes habiles, se sont conformés aux
besoins des peuples qu'ils voulaient régénérer; sa morale appartient à
l'humanité. Il est évident que la théologie du christianisme est finie
pour jamais, et qu'elle ne pourra se relever du coup que lui a porté le
dix-huitième siècle; mais sa morale sera éternelle, et l'Évangile est
le testament du cœur humain.
Le clergé catholique a laissé passer une belle occasion, une occasion
unique de récupérer sa puissance morale et de se réhabiliter aux
yeux des peuples prévenus: c'est la restauration. Nous l'avons dit
plusieurs fois dans cet ouvrage, il était impossible d'arriver à une
réforme sociale sans attaquer le catholicisme, qui, par sa hiérarchie
et sa discipline, était toute la force de l'autorité politique. Aussi,
les philosophes du dix-huitième siècle ne s'y sont pas trompés, et
ils ont frappé là où était l'obstacle. Je conçois à merveille que le
parti royaliste, qui regarde la révolution de 89 comme une déplorable
catastrophe, se soit déchaîné contre les grands écrivains du siècle
dernier; c'est parfaitement logique. Mais du moment qu'on veut la
révolution et ses résultats, il est absurde de condamner les moyens qui
seuls ont pu la faire éclore. Sans doute, le dix-huitième siècle n'a
pas examiné la question d'un point de vue assez élevé et il n'a pas eu
l'impartialité historique de notre époque; mais quand on fait la guerre
on veut la victoire, et l'on ne s'amuse pas à demander à son ennemi la
permission de le tuer. Nous qui sommes vainqueurs, nous pouvons être
justes et généreux envers le catholicisme abattu; mais le dix-huitième
siècle a dû agir comme il l'a fait pour la liberté du monde.
L'égoïsme social de la Montagne, incarné dans la personne de Napoléon,
succomba sous le poids de l'Europe indignée. Le passé et l'avenir
étaient en présence, remplis l'un pour l'autre d'une haine furibonde.
C'était là un beau moment pour le catholicisme tant calomnié! Il
pouvait alors, en s'interposant entre les deux principes, jouer le
rôle d'un sublime pacificateur; élever sa voix séculaire au-dessus
des passions contemporaines, réprimer le désir de vengeance de
l'aristocratie triomphante, détruire la répugnance du peuple pour
une dynastie qu'il ne connaissait que par sa résistance aux grands
faits de la révolution, persuader à la royauté de baser son pouvoir
sur les progrès accomplis, convaincre la nation que le dépôt de
la magistrature suprême entre les mains d'une illustre et antique
famille était la plus sûre garantie de la liberté, et devenir ainsi
le ciment de la société nouvelle. Au lieu de cela, qu'a-t-il fait? Il
s'est fait l'instrument d'un parti politique; il s'est fait l'apôtre
d'une réaction sanguinaire et liberticide; du haut de la chaire
apostolique, il a prêché la haine d'un siècle grand et glorieux; il
a souillé son sacré caractère en se faisant l'organe des passions
avides et désorganisatrices; il a fait un pamphlet de l'Évangile; et,
pour satisfaire son intolérance et son ambition, il a précipité la
branche aînée des Bourbons dans un abîme de misères. Les ordonnances de
Charles X sont sorties du confessionnal du clergé: il est un obstacle
invincible à une troisième restauration.
La révolution de 1830 brisa pour la seconde fois la puissance politique
du clergé, et mit un terme à ses folles espérances. La nouvelle Charte
proclama un fait: _Que la religion catholique était la religion de la
majorité des Français_. C'était sagement agir, que de ne pas entrer
dans la discussion des dogmes, et de respecter les croyances de tous
les citoyens. Un code politique ne doit s'élever ni à la métaphysique,
ni descendre au catéchisme. Et c'est une justice qu'on doit rendre à
la Charte actuelle, qu'elle n'a fait que reconnaître et légitimer les
forces sociales qu'elle trouva existantes. Le gouvernement de juillet,
pénétré de l'esprit modéré de notre loi fondamentale, résista avec
vigueur à l'intolérance de l'anarchie, et il protégea les prêtres et
les temples catholiques, contre les passions de la basse et ignorante
démocratie. S'il avait été assez faible pour céder à l'impulsion qu'on
voulait lui donner, il aurait soulevé contre lui les fanatiques, blessé
les croyances sincères des âmes pieuses, et relevé l'importance du
clergé. Au contraire, par la sagesse de ses mesures, il a maintenu
l'ordre, il a refoulé les prêtres dans l'intérieur de leurs églises, et
l'indifférence générale est venue les punir de leur funeste ambition.
Depuis quelques années, il se joue une petite comédie à l'usage des
simples, qui n'est pas sans intérêt. C'est ce qu'on appelle _la
recrudescence de la foi_, ou _la renaissance du culte catholique_.
Les journaux légitimistes embouchent tous les matins la trompette
épique, pour nous annoncer l'approche d'un siècle monarchique et
religieux; on court en foule aux sermons de l'abbé Lacordaire et
autres grands convertisseurs; on badigeonne les églises, on bâtit des
saintes chapelles, des couvents; on publie des revues catholiques,
on fait des poëmes catholiques, des opéras catholiques, des romances
catholiques; seulement on ne fait pas de miracles, et le plus grand
de tous serait de nous faire accroire que tout ceci n'est pas une
comédie. Les provinces suivent l'impulsion. Les couvents se relèvent
sous un prétexte ou sous un autre; de nombreuses maisons d'éducation
s'établissent sous la direction des prêtres ou de leurs adhérents;
de tous côtés on entend dire: _On revient aux bons principes, on
revient aux bonnes mœurs!_ Le gouvernement n'est pas étranger à ce
mouvement, qu'il croit provenir du fond de la société. Nous croyons
qu'il se trompe, et que tout ceci n'est qu'une petite réaction de bonne
compagnie, comme il y en a si fréquemment en France. Il faut n'être pas
sorti de Paris pour prendre au sérieux ce bourdonnement de quelques
coteries.
Sans doute, quelques esprits élevés, indignés du misérable rôle qu'on
fait jouer à la religion, dans le vaste mouvement de notre époque,
voudraient élargir l'Église, et en faire le centre des progrès de
l'avenir. Autour de ces hommes d'élite, se groupent beaucoup de jeunes
artistes enthousiastes des grands monuments que nous a laissés le
moyen-âge; et un plus grand nombre encore d'intelligences timorées,
qui redoutent les changements, qui pensent que l'on a trop calomnié le
clergé, et qui espèrent par la patience et la modération, le ramener
à de meilleurs sentiments pour nos libertés. Ces vœux sont nobles, et
nous serions les premiers à y souscrire, s'il nous était permis de
croire qu'une société peut vivre par le mensonge. Mais pour se faire
une idée de ce que nous pouvons attendre de ce clergé, il n'y a qu'à
examiner sa conduite dans les pays de l'Europe où il est encore en
possession de l'autorité. Voyez-le en Espagne; va-t-il au-devant d'une
révolution inévitable pour en modérer les développements, et s'en faire
le tuteur éclairé? Non, il alimente la guerre civile. En Portugal,
il se fait le protecteur d'un misérable, d'un assassin. Voyez-le en
Italie, où il brille de toute sa gloire! Couvert de tous les vices et
de toutes les ignominies, paresseux, ignorant, luxurieux, abominable
corrupteur du peuple le plus intelligent de l'Europe, il ne vit que de
la misère publique, il n'existe que par l'oppression de sa patrie. Et
la papauté, qu'a-t-elle dit du massacre des Grecs, de l'immolation de
la Pologne? Elle a vu répandre à grands flots le sang de Jésus-Christ
par un peuple barbare; elle a vu des villes en cendres, des prêtres
massacrés, toute une grande nation chrétienne décimée par un cruel
conquérant, sans sourciller, sans proférer une parole consolatrice,
sans élever sa voix paternelle pour condamner tant d'assassinats
politiques, tant d'abominations! Assise sur son trône apostolique,
silencieuse sous sa triple couronne, elle a laissé se dérouler ce drame
mémorable, se réjouissant de la chute de la liberté et du triomphe du
despotisme!
Si le clergé français avait le moindre sentiment de sa position,
s'il s'était laissé pénétrer par la plus petite idée de progrès,
il le ferait voir dans la partie vitale de son ministère, dans la
prédication. C'est par la prédication que le christianisme est arrivé
à la conquête du monde; c'est par la prédication qu'il s'est mis
en contact avec tous les peuples de la terre. Eh bien! écoutez un
peu les prédicateurs français; que disent-ils à une grande nation,
intelligente, industrieuse? ils lui parlent du diable et de ses
tentations; que disent-ils à cette jeunesse ardente, généreuse, avide
de tout connaître? ils l'entretiennent de la malice du serpent et de la
vanité de la science; comment se posent-ils en face de ce prodigieux
mouvement de l'esprit humain, de cet amour des arts qui pénètre dans
toutes les classes, qui les rapproche et les purge des tendances
haineuses et coupables? ils défendent aux filles de danser, de chanter,
de dessiner! Comment voulez-vous qu'avec un pareil langage et de tels
principes le clergé puisse acquérir de l'influence; il languit sous
le poids du ridicule et de l'indifférence. Pourquoi ne descend-il des
sublimes niaiseries de la théologie, pour pénétrer dans le cœur de
la société, dans la famille? Pourquoi s'obstine-t-il à se clore dans
l'étroite prison du péché catholique? Qu'il se plonge donc dans les
mille douleurs de la vie du siècle, qu'il en étanche le sang qui coule
de toutes parts, qu'il en glorifie les vertus; qu'il se fasse homme
de chair et d'os comme nous, qu'il boive à la coupe de nos malheurs,
qu'il devienne citoyen, qu'il s'arme d'une noble indignation contre
les oppresseurs des peuples, soit qu'on les trouve dans les salons
de l'aristocratie ou dans le tourbillon sanglant des émeutes; qu'il
embrasse enfin la liberté, la liberté sainte qui l'éclairera de son
flambeau et le protégera de son bras invincible: c'est l'unique moyen
de salut qui lui reste.
La province, avec son bon sens, ne s'est laissé émouvoir ni par les
hurlements de l'anarchie, ni par la religiosité de quelques badauds
de Paris; elle ne veut ni d'un gouvernement de sans-culottes, ni de
celui des capucins; elle marche constamment sur la grande route sociale
de 89, travaillant, s'instruisant, désirant l'ordre et une liberté
progressive; elle regarde d'un œil sévère le clergé catholique dont
elle redoute l'influence; elle le laissera en paix tant qu'il restera
dans les bornes de son ministère moral; mais il peut s'attendre à une
vigoureuse résistance du jour où il voudra dominer. Le gouvernement
de juillet fera bien de persévérer dans son système de modération:
qu'il repousse toujours avec vigueur les tentatives intolérantes de la
démocratie. Si le catholicisme doit se régénérer, ce que nous croyons
désormais impossible, ce devra être l'œuvre des idées et de l'avenir.
Un gouvernement doit protéger les symboles qu'on lui a confiés.
VII.
DE LA LITTÉRATURE.
Ce qui caractérise l'homme primitif et simple, c'est une vive et
tranchante individualité, c'est un grand amour de sa personne, c'est
un dédaigneux mépris pour tout phénomène qui ne part point de lui et
qui n'aboutit pas à lui. Clos dans l'étroite enceinte de son _moi_,
roi solitaire de sa conscience, il ignore tout, il vit dans une naïve
béatitude, il prend les faits qui tourbillonnent autour de lui pour
une modification de sa propre substance, pour un développement de sa
personnalité. Tout respire, tout se meut, tout aime, souffre et pleure,
et la vaste nature n'est pour l'homme primitif que le reflet de son
image. Cependant il faut qu'il sorte de son enchantement, il faut qu'il
s'arrache à sa propre contemplation, il faut qu'il s'éveille, qu'il
marche, qu'il descende du trône de l'absolu, qu'il se range dans la
chaîne des êtres, qu'il reconnaisse sa dépendance et sa misère. Par
quel moyen s'accomplira cette palingénésie? Par la souffrance.--La
souffrance frappe à la porte de l'aveugle personnalité; elle pénètre
dans cet obscur sanctuaire, l'échauffe de son ardeur, l'éclaire de sa
sainte lumière, brise l'égoïsme en mille éclats, et jette l'homme dans
le sein de l'humanité.
Alors un cri immense remplit le monde! cri fatal que poussa l'homme
à son réveil à la vie, et qui s'échappa des lèvres mourantes de
Jésus-Christ! L'homme est chassé du paradis; il n'est plus nourri
par la manne du Seigneur; il n'est plus couvert de son innocence; il
vivra de son labeur dans l'espace et dans le temps. Il faut abandonner
le jardin céleste et ses éternelles béatitudes; il court, il court,
poursuivi par l'ange à la flamboyante épée, et il tombe sur la terre
désolée.
De ce jour naquit l'art, l'art fils de la douleur.
Quel que soit le point de vue sous lequel on envisage l'origine de
l'homme, il y a dû y avoir un moment suprême, un moment de réveil et
d'épanouissement où, secouant les ombres qui enveloppaient son âme
encore pleine de sérénité, il dut comprendre où et qui il était. En
étendant les mains hors de son individualité, il dut se sentir toucher
par des phénomènes dont il ignorait entièrement l'existence. Il fut
sans doute bien étonné, bien surpris, l'homme, dans son aveugle fierté,
de se voir arrêté par un fait extérieur, lui qui croyait le monde une
extension de sa personnalité! Cependant il fallut avancer, il fallut
vaincre l'obstacle, il fallut en prendre acte, et l'inscrire dans
l'esprit humain comme un premier élément de la science. Qu'est-ce donc
que la science? Le réveil du _moi_, et la guerre de l'humanité contre
la nature.
Le bonheur absolu, le bonheur parfait n'est pas possible sur la terre.
C'est une de ces vastes idées comme celle de Dieu et de la beauté, que
l'esprit conçoit, dont il a conscience, qu'il caresse de ses désirs,
qu'il voit briller au loin dans l'horizon; idée complète, consolante;
doux rêve du cœur vers lequel il aspire sans cesse, dont il implore la
réalisation. Aussi, le bonheur n'a-t-il pas d'expression extérieure;
il est la paisible satisfaction de nos désirs, l'accomplissement
instantané de nos vœux; il se serre, il se résume autour de la
conscience, comme un fleuve harmonieux coule dans un lit égal et
facile. L'âme alors remplit tout son vase, sans déborder, sans que rien
altère la limpidité de sa surface. Mais aussitôt que le moindre souffle
vient troubler cette transparence, alors les eaux s'amoncellent,
l'orage éclate, le cœur humain s'élance de son trône solitaire et
vient déposer dans l'art le cri de sa douleur. C'est parce que je
puis perdre mon amante que je cherche à fixer les traits de son image;
c'est parce qu'elle est infidèle à mon amour que je chante ma peine;
c'est parce qu'on lui a ravi Euridice qu'Orphée verse des pleurs et
fait retentir sa lyre jusqu'au fond des enfers; c'est parce que l'homme
est faible qu'il se met en société; c'est parce que son âme est vide
qu'il se prosterne devant un Dieu tout-puissant. Dans l'immense épopée
de l'art, je ne trouve pas un mot qui ne soit un cri de nos misères,
un témoignage de nos souffrances. Poésie, musique, peinture, histoire,
ordre social, religion, tout est l'expression de notre dépendance et du
besoin que nous avons de remplacer une réalité qui nous manque par les
fictions de l'esprit; car pourquoi écrire, pourquoi peindre, chanter,
quand on est content et qu'on se suffit? Le bonheur ne se dit pas, il
se sent, et les nations heureuses n'ont pas d'histoire. Le rire même
n'est que le masque du bonheur; c'est une ruse de la souffrance, un
mensonge qu'elle invente pour échapper au ridicule, à la persécution
de la société. Les grands comiques des nations, tel qu'Aristophane,
Cervantes, Bocace, Rabelais, Molière, Voltaire, et tant d'autres
génies immortels, ont été d'habiles hommes de guerre qui, assiégeant
la légalité, l'ont endormie par des festins et des farces. Il fallait
s'humilier, faire des gambades, faire des tours pour s'approcher de la
puissance; il fallait armer Arlequin d'une batte de fer pour en frapper
les tyrans; enfin, il fallait rire pour cacher ses larmes.
Si le bonheur parfait pouvait exister, tout serait silence, tout serait
repos; il serait la négation de la vie. La recherche du souverain bien,
qui n'est autre chose que celle du bonheur parfait, a conduit ceux
qui en ont le plus approché, quelques philosophes de la Grèce et les
sages de l'Orient, à la pure contemplation, à l'immobilité. Du moment
que l'homme agit, qu'il marche, qu'il parle, qu'il chante, qu'il rit,
qu'il prie; c'est qu'il est incomplet, c'est qu'il y a du vide dans
son âme, c'est qu'il souffre. La vie est un combat, une aspiration
incessante vers un idéal qui nous échappe à mesure que nous avançons.
L'affirmation même de notre bonheur est un témoignage irrécusable de
notre faiblesse, de notre défaillance; car, si nous étions complètement
heureux, nous n'éprouverions pas le besoin de le dire. Rire, chanter,
danser, joie, plaisirs, tout ce qui éclate, brille et tourbillonne dans
le bouge que nous habitons, n'est qu'un pâle reflet du vrai bonheur,
qui sert à éclairer nos misères. L'humanité est progressive, parce
qu'elle n'est pas heureuse, parce qu'elle est imparfaite: Dieu seul est
heureux, parce qu'il n'aspire à rien, parce qu'il est parfait.