L'idée n'a cours en Europe qu'après avoir été frappée au coin de la

moralité française, et en avoir reçu sa valeur commerciale. Lorsque

Luther s'insurgea contre la monarchie catholique, c'est la France qui

fut le théâtre de cet immortel combat. La papauté savait bien que

si la France acceptait la réforme, c'en était fait de son existence:

aussi l'étreignit-elle de toutes ses forces. Philippe II et Élisabeth

d'Angleterre, ces deux représentants du passé et de l'avenir, se

disputèrent la France comme le gage certain de la conquête du monde; et

si la papauté existe encore, c'est que la France est restée catholique.

L'Angleterre, qui depuis tant de siècles bouillonne dans son île

comme dans une immense chaudière, qui depuis deux cents ans est en

possession de sa trinité constitutionnelle, l'Angleterre n'a rien fait

pour l'humanité. Close dans son moi solitaire, elle absorbe tout ce

qu'elle répand et s'engraisse de sa propre substance. Elle a fait dix

révolutions, tué un roi, créé une république; eh bien! l'Europe n'en

a pas même sourcillé, parce que l'Europe comprenait que l'Angleterre

n'avait rien de sympathique, et que, renfermée dans son égoïsme

national, elle ne possédait rien de ce qui fait palpiter le cœur des

peuples, rien de social. Mais que la France s'avise de l'imiter, et

vous verrez tous les rois de l'Europe la cerner comme une bête féroce.

C'est que la pensée française a la puissance de généraliser; c'est

que le plus petit grain qui tombe dans son sein grandit, devient

chêne immense, et couvre le monde de son ombrage; c'est que la France

est humaine, sociale et veut la propagande. Oui, la France veut la

propagande! Tous les grands pouvoirs qui l'ont gouvernée ont fait de la

propagande; sans la propagande, le Français est le dernier peuple de

l'Europe. Sans physionomie, sans originalité, sans profondeur, il n'est

fort que par son caractère représentatif. Croyez-vous que c'est pour

avoir ergoté sur quelques articles de la Charte que les Manuel, les

Foy, les Benjamin Constant sont admirés de l'Europe? C'est parce qu'ils

défendaient la liberté de l'esprit humain.

Voyez la langue où s'empreint le caractère national! de Ville-Harduin

à Châteaubriand elle ne s'est pas écartée d'un degré de sa forme

primitive. Les mots ont roulé avec les siècles, et ont subi leurs

modifications, mais l'esprit en est resté toujours le même; claire,

transparente, la pensée coule sous la phrase comme le poisson sous

une onde limpide; tout le monde l'y voit circuler; sans détours,

sans mystère, comme la pensée française, elle croit en sa puissance,

elle affirme toujours. Point de proposition possible sans conclusion,

sans un fait, sans une réalisation: le verbe, tout à côté du nom,

comme l'action de la conception, comme l'art de l'abstraction.

Humaine, sociale, tout le monde la sait, tout le monde la parle;

langue éminemment populaire, le substantif y précède l'adjectif, comme

la substance précède la modification, comme le peuple préexiste à

l'aristocratie; vive causeuse, c'est la langue des affaires et de la

vie. Fille de presque tous les dialectes de l'Europe, elle a vu le

jour en même temps que la société moderne: elle a grandi avec elle.

Au douzième siècle, elle est naïve comme les croisades; au seizième,

moqueuse et mordante comme la réforme; au dix-septième, forte et

majestueuse comme la monarchie de Louis XIV; et au dix-huitième,

audacieuse, agressive comme la révolution de 89. C'est surtout sa

prose qui est admirable, rien ne lui est comparable; et la prose,

c'est l'esprit, la force d'une langue, le signe infaillible auquel on

reconnaît les progrès d'un peuple. Enfin, la langue française est

une langue démocratique et de propagande, telle qu'il la fallait à un

peuple social et généralisateur, qui de nos jours est à la tête du

monde civilisé.

III.

DU PARTI ROYALISTE.

Un siècle irrévérencieux, un siècle superbe ébranla de son rire

insultant la foi antique des peuples. La France fut bouleversée, ses

vieilles institutions livrées aux caprices de la foule, et une royauté

aussi ancienne que la nation baigna de son sang innocent le billot

des criminels, qui devint l'autel du monde régénéré. Tout disparut

du sol de la patrie. Les passions s'échappèrent avec un épouvantable

fracas du sein des peuples, comme les vents de la caverne d'Eole, et

emportèrent dans leur sublime orage, mœurs, croyances et sécurité.

Une nouvelle génération, délirante de liberté, rompit la chaîne des

temps, renia le passé, plongea sa main audacieuse dans les entrailles

de l'état, effaça toute distinction sociale, dispersa la famille, jeta

aux vents les cendres de ses pères, et, comme le fossoyeur dans un

temps d'épidémie, elle s'assit en riant sur la charrette qui traînait

à la voirie ses innombrables victimes! puis la révolution s'élance

sur l'Europe féodale, et pendant quarante ans l'asservit à ses lois.

Enfin, les peuples, fatigués du despotisme d'un héros républicain, qui

avait chaussé les brodequins d'or de Charlemagne, rompent les rangs,

et laissent tomber ce colosse qui, parce que sa tête touchait au ciel,

avait oublié qu'il était monté sur les épaules des nations.

La maison des Bourbons revint régner sur la France. Tout pour elle

avait changé d'aspect, lois, mœurs, langage, jusqu'au palais de ses

ancêtres. La vieille France n'était plus, on ignorait même qu'il

existât une postérité de Louis XIV. La nation était divisée en deux

camps formidables; l'un nombreux et vaincu, mais après cinquante ans

de victoires; l'autre faible et souffrant, mais appuyé d'un million de

bayonnettes étrangères; c'est entre ces deux partis qu'apparut Louis

XVIII, la charte à la main, les sommant d'oublier tout ce qui s'était

passé, et de fondre dans un harmonieux ensemble la société nouvelle.

Il était de l'intérêt des émigrés d'accepter cette transaction, et de

reconnaître les changements faits si douloureusement par la révolution;

de se mêler dans les rangs de la nation et de réchauffer leurs vieux

os à son souffle puissant. Mais le royaliste inflexible recula

devant cette fusion; étourdi par le bruit discordant de tant de voix

inconnues, il s'enfuit épouvanté et court s'enfermer dans son vieux

castel, où, sous l'âtre seigneurial, il se prosterne devant Dieu et son

roi, les uniques symboles de sa croyance.

Cependant, l'esprit innovateur de 89 marchait en avant; il se faisait

jour par toutes fissures de la monarchie légitime; il frappait de son

fouet tout ce qui s'opposait à son passage: il fallait ou se faire le

compagnon de son voyage, ou périr sous les roues de son char. Mais

le royaliste, plongé dans la contemplation de ses vieilles idées,

n'entendait pas la révolution qui grondait au dehors et qui faisait

résonner son sabre impérial sur le pavé des cités. Inébranlable dans

ses sentiments, il détournait les yeux d'un siècle inconcevable; il

se serrait contre l'autel sacré de la famille, et il abandonnait

Ilion en proie à ses vainqueurs. Mais son fils, ne pouvant résister

aux illusions de son âge et de son époque, se tenait sur le seuil de

la maison paternelle, d'où il contemplait le mouvement du siècle; et

prêt à se mêler à la foule joyeuse qui passe, il s'arrête à la voix

languissante de son père qui lui dit: O mon fils! où vas-tu!...

Lorsque dans le sein de l'humanité éclate une de ces révolutions que

nécessite la marche des idées, la génération contemporaine, celle qui

réalise le progrès, est rarement aussi pure que le principe dont elle

est l'expression. Toujours la pensée générale est torturée dans le cœur

de l'homme, toujours la liqueur se ressent de la corruption du vase. Ce

n'est que bien long-temps après, lorsque la société a étanché le sang

de ses blessures, que se fait sentir le bien de la réforme, et que les

actions s'harmonisent avec les doctrines. La génération révolutionnaire

de 89, animée d'abord d'un sentiment noble et juste, voulut débarrasser

l'état d'abus intolérables, sans porter atteinte aux existences

individuelles, sans toucher aux bases fondamentales de tout corps

politique. Mais irritée par la résistance des vieux intérêts, enflammée

par une prompte victoire, elle dépassa le but qu'elle s'était proposé.

Entraînée par son élan, enorgueillie de sa nouvelle puissance, elle

voulut tout refaire, tout changer. Dépouillée de tout principe, sans

rien de fixe dans la conscience pour résister au torrent, la génération

de 89 fut l'écolière imbécille de tous les sophistes, l'esclave de tous

les fourbes qui voulurent la commander. Elle se laissa égorger par la

Montagne, avilir par le directoire, caserner par Napoléon. Elle avait

proclamé la liberté, juré de maintenir dix ou douze constitutions,

détruit la noblesse, tué la royauté, proscrit les prêtres catholiques;

on déchira ses constitutions, on l'empêcha d'écrire et de penser, on

lui imposa un nouveau roi, une nouvelle noblesse, de nouveaux prêtres;

on la fit aller à la messe. Flétrie par tous les gouvernements, elle

tomba de chute en chute dans la plus vile abjection; on en fit de

la chair à guillotine, de la chair à canon; elle se vautra dans les

antichambres de tous les gueux enrichis, de tous les fripons échappés

au gibet; et de nos jours encore ses restes impurs salissent le palais

de la royauté nouvelle!

Dans ce mémorable naufrage de la société française, dans cette immense

déroute où chaque soldat, ayant perdu son drapeau, errait au hasard

et expirait isolé, il est beau de voir le royaliste ferme dans ses

sentiments politiques, inébranlable dans ses croyances religieuses,

ne se laisser abattre ni par l'exil, ni par la spoliation, ni par la

misère; croire à la royauté malgré les succès de la république, croire

au catholicisme malgré les philosophes et les jacobins, croire à

la légitimité malgré sa chute de tous les trônes de l'Europe; ne se

laisser décourager ni par les victoires de la Convention, ni par les

conquêtes de l'empire; regarder sans fléchir les antiques dynasties

se prosterner aux pieds d'un plébéien, et se disputer l'honneur de

lui baiser ses bottes impériales; résister aux appas du génie et de

la gloire; et, malgré tant de revers, s'attacher pour jamais au culte

du malheur, au culte d'une famille infortunée! Cela est beau, cela

est admirable, et le sera éternellement! Eh! qui le nie? Le parti

royaliste n'a jamais compris son époque; il s'est heurté en insensé

contre d'insurmontables obstacles; avec plus de clairvoyance et moins

d'entêtement, il aurait tout concilié: ses croyances et ses intérêts,

le bonheur du pays et la consolidation de la légitimité. Cela est

incontestable, en le considérant comme parti politique; mais comme

homme, que la pose du royaliste est noble, que son regard est doux

et ferme, au milieu de ce débordement, dans cette orgie des passions

populaires, dans ce pêle-mêle, dans cet avortement de tant de systèmes,

de tant de religions, de tant de réformes! L'esprit du philosophe

s'arrête avec bonheur sur cette physionomie du royaliste, si calme,

si souffrante, si dévouée, si pleine de foi et d'amour, qui refuse un

mensonge quand un mensonge peut la sauver; qui résiste à l'éclat des

faux dieux, aux paroles captieuses des faux prophètes, aux séductions

de la victoire et de la prospérité; et qui souffre et meurt pour Jésus

et pour ses rois!

Comparez le royaliste à ces hommes de l'empire, à ces soldats

républicains qui immolèrent la république; et qui, après s'être gorgés

des dépouilles du monde, trahirent le héros qui les tira de la boue,

et qui couvrit leur nudité d'un manteau ducal! il y en eut jusqu'à

trois qui s'immortalisèrent à le suivre sur son île solitaire; tout le

reste se coucha à plat-ventre devant la légitimité. L'un s'en fit le

suisse, un autre le bedeau, un autre le gendarme; tous renièrent la

révolution et ses principes. Puis ils abandonnèrent la restauration; et

aujourd'hui ils font de l'aristocratie en mauvais français, au bruit

des éclats de rire et des sifflets de l'Europe! Comparez et jugez!

Chez tous les peuples du monde, il a toujours existé une classe

d'individus qui, par leurs richesses, leur gloire ou celle de leurs

ancêtres, se distinguaient de la masse nationale, et constituaient

quelquefois un corps nombreux et puissant. Les sociétés ne se fondent

et ne se consolident que par la bravoure et le génie de quelques

hommes, dont le nom et les travaux passent à la postérité. Rien ne se

fait de grand sans le peuple; mais il faut une main qui le guide et qui

économise sa puissance. Or, pour que la société trouve des hommes qui

se vouent à son salut, de ces hommes qui s'enfoncent dans la mêlée des

combats et se brûlent le poing au brasier de Porcenna, il faut qu'elle

les honore, qu'elle les salue, qu'elle les désigne du doigt et leur

dise: «Votre gloire rejaillira sur vos proches; après vous, vos enfants

seront illustres et honorés.» Il n'y aurait pas de société possible

sans ce sentiment de conservation qui est au fond de notre cœur.

L'homme, ce fragile et passager symbole d'une pensée éternelle, veut

rester sur la terre le plus long-temps possible; il veut y laisser au

moins la trace de ses pas. L'espoir de l'immortalité de l'âme, l'amour

de la paternité ne sont qu'un développement de ce sentiment social. On

ne creuse pas un fossé, on ne plante pas un arbre, que ce ne soit en

vue du bonheur de sa postérité. Otez à l'homme ce sentiment, et vous

paralysez ses forces, vous anéantissez ses facultés, vous n'en faites

qu'un égoïste qui broute et digère, jusqu'à ce qu'il rende à la boue,

ce que la boue lui a prêté. Qui dit société, dit conservation, dit

héritage, dans tous les siècles et dans tous les pays.

Il est donc naturel que le général, que le magistrat intègre, que le

grand capitaine désire laisser à sa postérité son nom, son illustration

et les avantages qui en dérivent. Que dis-je? il le voudrait, qu'il ne

pourrait pas leur ravir ce précieux héritage. L'esprit humain repousse

un pareil infanticide. Les individus, comme les peuples, répondent

des actions de leurs ancêtres. Le passé pèse sur chacun de nous, il

nous élève ou nous écrase. Quoi que vous en disiez, vous ne pouvez

regarder sans frémir le fils innocent d'un assassin; et malgré notre

égalité, présentez à la France les enfants du maréchal Ney et ceux

d'un goujat, et vous verrez devant qui s'inclinera la foule. Dans la

vie tout s'enchaîne, tout se succède; chaque jour, chaque heure influe

même sur notre courte existence individuelle. Que d'hommes succombent

sous une page de leur propre histoire! Que de nobles caractères ne

peuvent soulever le poids accablant de trois lignes de leur passé, et

s'enfoncent sur la terre qui les porte. Que serait la société sans

cette solidarité? un chaos épouvantable, une émeute d'individualités,

sans affection, sans amour. Aussi les témoignages de l'histoire

sont-ils nombreux et irrécusables. En Grèce, à Rome, au moyen-âge,

partout il a existé une classe noble, placée haut dans l'estime du

pays, composée des hommes les plus riches, les plus illustres et les

plus capables. Là, venaient se grouper tous les souvenirs de la patrie,

toutes les gloires; c'est de là que sortaient les grands capitaines,

les grands hommes d'état. Les barbares eux-mêmes avaient des familles

d'élite, d'où ils tiraient les chefs, qui les conduisirent à la

conquête du monde. La science gouvernementale des temps modernes doit

consister à bien réorganiser cette phalange, à la poser d'une main

ferme au centre de la société; à prendre garde surtout que, comme un

corps opaque, elle n'intercepte au peuple les rayons de l'état, et

à l'état la force du peuple. Composez-la de nobles cœurs, de fortes

têtes, rendez son approche facile au mérite quel qu'il soit, de tous

les rangs, de toutes les fortunes. L'église catholique elle-même ne

fut-elle pas obligée de diviniser ses chefs et d'en faire des saints?

Organisez donc, organisez, où vous serez débordés par une oligarchie de

brouillons et de financiers, qui prendront la place de la vertu et du

talent. Ne vous laissez pas effrayer par les aboyeurs ignorants, par

l'envieuse médiocrité, par la guenille littéraire qui hait tout ce qui

n'est pas couvert de sa fange, tout ce qui n'a pas sa fureur et ses

vices.

Avant la révolution de 89, la noblesse française était l'aristocratie

la plus illustre de l'Europe. Le nom de chacun de ses membres

rappelait une gloire de la patrie, et son histoire était celle de la

nation. Après avoir été brisée par Richelieu, elle se serra autour

de la royauté comme les lévites autour du tabernacle, et se laissa

ensevelir sous les ruines du temple. On l'a beaucoup calomniée depuis

quarante ans; et cela n'a rien qui nous étonne, c'est le sort de tous

les vaincus. Mais nous croyons que le temps de sa réhabilitation est

enfin arrivé. La noblesse française se distingua toujours par sa rare

élégance, ses bonnes manières et son urbanité. _Et c'est pour cela_,

dit Charles-Quint, _qu'on aime partout le chevalier français_. C'est

la seule aristocratie qui ait su user de la puissance, sans joindre

l'insulte au privilége, et qui ait eu pour principe constant d'être

plus polie, plus aimable, plus empressée envers les inférieurs,

qu'envers les princes et les rois. La porte de ses palais était

toujours ouverte au mérite qui honorait l'esprit humain; ses salons

étaient de véritables républiques, où, sous une noble discipline,

régnait la plus parfaite liberté. C'est dans ces salons dorés, au

milieu d'une société éclatante d'esprit et de beauté, que le philosophe

venait prêcher ses doctrines sociales, et préparer la révolution

qui devait engloutir la monarchie et ses défenseurs. La littérature

française doit à la noblesse sa pureté; la cour de Louis XIV fut une

source intarissable où les grands écrivains allaient puiser la science

de la vie et cette analyse du cœur humain qu'on n'a pas surpassée.

De nos jours, le parti royaliste est formé des débris de la noblesse

française, de tous ceux qui vivaient des abus et de la munificence de

l'ancienne monarchie, et de ce groupe d'ames pieuses et sincères qui

croient à la légitimité d'une race royale au gouvernement d'un pays,

comme à la révélation de Dieu. Deux éléments forment la base de la

moralité de ce parti politique: l'élément aristocratique, et l'élément

religieux. La noblesse française a parfaitement compris qu'une des

principales causes de la chute de la royauté, ce fut la guerre que les

philosophes du dix-huitième siècle firent au catholicisme. Voltaire,

ce grand capitaine, avait bien aperçu le côté faible de la société

féodale, et il sentit qu'on ne pouvait entrer dans le donjon qu'en

enfonçant les portes de l'église. Aussi s'arma-t-il de toutes pièces

pour ce siége mémorable; poésies épiques, tragédies, contes, vers et

prose, tout lui fut bon; et il n'y a que des imbécilles qui puissent

reprocher à cette grande intelligence ses railleries, ses citations

tronquées, ses traits acérés, et tous les stratagèmes d'un habile

général. Le but de la guerre, c'est de vaincre; et il n'y a que les

enfants qui, avant de se battre, se disent: _Tu ne me frapperas ni à la

tête ni au ventre!_

L'idée fondamentale du parti légitimiste, l'idée qui engendre la

cité, c'est la famille. La famille antique avait un gouvernement

despotique, le chef en était le tyran, ses femmes et ses enfants

étaient des esclaves. Le christianisme commença la révolution du monde

en reconstruisant la famille; il en simplifia les lois, en purifia le

sanctuaire en y jetant le parfum de sa sainte morale; il restreignit

l'autorité du chef, donna la liberté à la femme et aux enfants, les

groupa autour de leur père, et lui en fit une couronne, symbole de

son autorité constitutionnelle. Le légitimiste voit dans la famille

chrétienne le type sacré et immuable de toute organisation sociale;

dans la royauté, l'image de l'autorité paternelle; dans les enfants,

celle des peuples.

Le droit au gouvernement d'un pays qu'une dynastie tire des entrailles

du passé, n'est pas une vaine fiction inventée par des rhéteurs. Le

temps, cette source primitive de tout droit, sanctifie tout ce qu'il

touche et pénètre. La volonté individuelle qui ne peut rien par

elle-même, peut tout, dès-lors que le temps l'a marquée au front du

signe de son baptême. Elle se dépouille par là de sa personnalité, elle

s'épure, grandit, s'élève à la dignité de principe, et comme tel, elle

reçoit l'hommage de l'humanité. _Il manque un siècle à ma dynastie_,

disait Napoléon. C'est ainsi que pensent tous les usurpateurs. Dans

les fables de l'antiquité, nous voyons le législateur faire légitimer

ses réformes par un oracle, et retremper sa volonté individuelle

dans celle des dieux. La poésie doit une partie de sa force à ce

qu'elle est le fruit de l'inspiration, et que l'inspiration est un

acte involontaire. Dans la nature, dans les arts, tout ce qui est

grand et beau, a un caractère idéal, c'est-à-dire d'impersonnalité.

Le sentiment qui nous fait résister à la domination de la volonté

individuelle est si fortement enraciné en nous, que dans le langage

des convenances, l'individualité est obligée de se cacher sous le

signe de la pluralité, _nous_; et dans la conversation, on est souvent

obligé d'attribuer à un autre un fait, un mot qui, dit en notre propre

nom, perdrait tout son effet. La naïveté elle-même doit son charme

inexprimable à son indépendance de la volonté. Comme la religion, comme

l'amour, comme la naissance des fleuves et le développement des grands

hommes, la loi sociale aime le mystère et se refuse à l'analyse.

Un seul Dieu régit le monde; un seul homme gouverne la famille; un

seul roi doit commander à la nation: voilà la pensée catholique dans

sa nerveuse simplicité, telle que la conçoit le parti légitimiste. Ce

parti est très conséquent et très logique; il va au fond de son idée,

tout en lui respire l'unité, l'ordre, le privilége, la distinction,

la limite. Dans ses doctrines, le particulier domine le général,

l'individu la famille, la famille la caste, la caste la nation, et la

nation domine l'humanité. Il méprise les théories, il ne connaît que

des affections, mais vives et profondes. C'est l'homme individuel qu'il

étudie, c'est à lui qu'il s'attache, à sa gloire, à ses malheurs; il

le suit pas à pas, il écoute ses soupirs, il note ses palpitations,

il le tourne et le retourne; il trace son image avec tous ses tics

caractéristiques, avec le signe maternel. Vous pouvez compter sur sa

gratitude; servez-le bien, et il vous comblera de ses bontés; il vous

attirera dans sa vie intime; vous y serez choyé, caressé; vous aurez

la meilleure place de son foyer et de sa table. Restez fidèle à ses

principes et malgré les révolutions, il sera constant dans son amitié

pour vous.

Chose remarquable! ce qui distingue le parti légitimiste du parti

républicain, tel qu'il existe depuis 89, c'est une idée plus sociale,

c'est un sentiment plus vrai de l'humanité, c'est une plus juste

appréciation des besoins de l'homme, c'est une charité plus expansive

et plus indulgente! On ne croirait pas que le républicanisme, qui veut

la réhabilitation de l'individualité, considère la société comme une

sèche abstraction, sur laquelle il cloue les citoyens comme sur un lit

de Procuste! Il tranche, il coupe, il rogne tout ce qui en dépasse

sans se soucier des cris que jettent les victimes. Ce n'est pas la

cité qui est faite pour l'homme, c'est l'homme qu'il pétrit pour la

cité. Dans la vie intérieure, le républicain se roidit, il crispe sa

face, il comprime la manifestation des affections douces; il craint

les supériorités, il les jalouse, il les heurte et il les presse

dans sa république, où elles étouffent faute d'air et de liberté.

Aussi, voyez l'étonnant phénomène! tous les hommes remarquables de

la révolution s'échappèrent de la république et vinrent se réfugier

dans la monarchie! Ceux-là mêmes qui devaient leur grandeur aux luttes

des factions s'inclinèrent aux pieds de la royauté. Pourquoi cela?

c'est que le royaliste aime l'individualité, c'est qu'il la caresse

et qu'il se range pour la laisser passer, c'est qu'il la salue de ses

acclamations.

Les partis politiques en Province · 第 2 / 8 段