L'empire ne change rien à la question des principes. Pouvoir

Au lecteur:

Voir les Note de Transcription et Table des Matières en fin de livre.

LES

PARTIS POLITIQUES

EN PROVINCE.

IMP. E. DÉZAIRS, A BLOIS.

LES

PARTIS POLITIQUES

EN PROVINCE,

Par P. Scudo.

[Illustration]

PARIS,

LEQUIEN, LIBRAIRE, QUAI DES AUGUSTINS, 47.

MDCCCXXXVIII.

A LA SOCIÉTÉ ACADÉMIQUE

DE NANTES.

En témoignage

_D'une vive reconnaissance._

Scudo.

I.

INTRODUCTION.

Expirant sous les débris de la société antique, le dix-huitième siècle

légua à son successeur l'impérieux devoir de trouver aux nations

délaissées une nouvelle moralité. La révolution de 89 brillera dans

l'avenir, comme une vaste épopée de l'esprit humain. Ce fut le cri

lugubre d'un monde corrompu succombant sous les coups d'une génération

nouvelle, qui s'emparait de la vie avec une impitoyable fureur; ce

fut l'acclamation spontanée et magnifique d'un peuple malheureux, qui

s'échappait des bastilles de la féodalité; ce fut l'horrible immolation

d'une caste sociale qui avait absorbé en elle seule la puissance et

la richesse de la nation; enfin, ce fut l'apparition du principe

de l'égalité, déposé par Jésus dans la conscience du genre humain,

qui, perçant l'enveloppe de la foi, se constituait une vérité de

l'intelligence.

Dans le petit nombre de lois fondamentales de l'esprit humain, il y

en a une qui les domine toutes: c'est le dogmatisme de la volonté.

La volonté de l'homme est une puissance primitive, qui ne se soumet

qu'à un principe supérieur; jamais elle n'accorde à une simple volonté

comme elle, le droit de la commander, si cette dernière ne puise ce

droit dans une source impersonnelle. Deux volontés individuelles sont

deux unités d'une même nature, qui ne peuvent faire nombre, parce que

l'une ne saurait se subordonner à l'autre. Si dans les coups dont on

l'accable, le soldat autrichien croyait voir l'effet de la volonté du

caporal qui les lui administre, il l'égorgerait à l'instant même; mais

sachant que le caporal n'est qu'un misérable instrument, il remonte

le fleuve de la hiérarchie sociale, et va chercher la cause de son

supplice jusque sur le trône de l'empire, où sa raison trébuche et

s'anéantit: l'histoire de l'humanité confirme ce principe.

Cependant la société serait-elle possible avec ce tourbillon de

volontés individuelles, si un lien ne les réunissait pour en former un

tout harmonieux? évidemment non. Quel sera donc ce verbe mystérieux qui

établira l'ordre dans le chaos? Ici se partagent les philosophes, et se

multiplient les systèmes.

Pour qu'une volonté surgisse du sein de ses égales et vienne leur

imposer sa loi, il faut de toute nécessité qu'elle soit appuyée de

l'une des deux puissances qui seules, en ce monde, dominent les

volontés individuelles: de Dieu ou de l'humanité. Dieu et l'humanité,

sources sacrées d'où s'épandent les principes des sociétés; fleuves

immenses aux cours desquels doit se retremper la volonté qui prétend

régir les nations. Lorsque cette volonté émane de Dieu, c'est un

tuteur vigilant qui ne livre la liberté aux peuples qu'à mesure qu'ils

avancent dans le progrès; mais si elle s'échappe de l'acclamation des

masses, alors elle est le vœu intelligent des hommes émancipés. Dans

le premier cas, elle s'appelle royauté, dans le second, souveraineté

nationale.

Il est de l'essence de tout véritable principe d'être impersonnel, et

d'appartenir aux lois générales de la raison; et comme tel, il trouve

toujours une respectueuse obéissance. Mais aussitôt que ce principe

quitte les régions élevées où il a été conçu, et qu'il tombe dans la

personnalité, en perdant sa pureté originelle, il perd aussi sa force

sociale; il s'incarne alors, il s'individualise, il s'abâtardit sous

la volonté mesquine d'un homme ou d'une caste, et il périt comme un

fait isolé. Or, la volonté individuelle qui a reçu le baptême de Dieu

ou de l'humanité, se dépouille de son caractère humain, elle quitte la

terre et monte, comme le Christ, au séjour des principes; c'est à ce

titre qu'il lui est possible de gouverner les hommes. Que si, par la

succession des temps, elle manquait à sa haute destinée, alors elle

devra s'attendre à la résistance des autres volontés, qui ne verront

plus en elle qu'une force individuelle, sans mission et sans droit.

Ici il faut prévoir une question qu'on ne manquera pas de nous faire.

Comment Dieu manifeste-t-il son approbation? Comment transmet-il son

pouvoir à la volonté particulière? Admettriez-vous la révélation? Nous

répondrons à ces objections en exposant nos idées sur la royauté.

En remontant aussi loin que possible le cours des affections de

l'homme, on trouve au fond de son intime nature un sentiment primitif

si vivace, qu'il survit à toutes les catastrophes de l'âme, et

qu'aucune forme politique ne saurait l'anéantir: c'est le sentiment

paternel. Le sentiment paternel est un délicieux amour de soi-même,

reversé sur l'image qui doit nous transmettre à l'avenir, et qui

circule dans nos veines avec la vie. Rien ne lui est antérieur, si ce

n'est la cause suprême à qui nous devons tout. En effet, la famille

est une monade sociale, placée sur la terre comme un point dans

l'espace, une note fondamentale de l'harmonie du monde. Monarchie,

république, tyrannie, tout passe et repasse au-dessus de cette unité

indestructible, qui survit aux orages de l'humanité comme le dernier

mot d'une mystérieuse Providence. C'est là, c'est au sein de la famille

que naquit et se développa la magistrature paternelle, premier germe de

l'autorité morale. Je dis premier germe de l'autorité morale, car ce

n'est ni à la force, ni à la richesse, ni à l'assentiment de ses égaux

que le père doit son pouvoir dans la famille; il le doit à un sentiment

qu'il n'a pas créé, à une cause qui lui est supérieure. Mais quel est

donc l'être fort qui donna à l'homme cette douce affection pour sa

progéniture, origine première de toute autorité? La nature, dit le

philosophe; Dieu, lui répond le chrétien: qu'importe! vous convenez au

moins que l'homme a puisé l'autorité morale hors de sa volonté, je n'en

demande pas davantage.

La magistrature paternelle était nécessaire. Il fallait aux enfants

jeunes, faibles et inexpérimentés, une autorité forte et bienveillante,

qui les guidât à travers les phénomènes du monde, et les initiât avec

prudence aux mystères de la vie. Tant que le père usa de son pouvoir

dans l'intérêt de ses enfants et pour le bonheur de la communauté, il

était juste, puisqu'il était indispensable; aussi sa volonté était-elle

religieusement exécutée, car elle avait la sainteté d'un principe. Mais

lorsqu'oubliant sa mission tutélaire, le père voulut étouffer sous

sa tyrannique personnalité l'indépendance; de ses enfants, le fils

aîné, émancipé par l'âge et la raison, se posa en face de son père et

lui dit: «Ton autorité absolue expire devant ma liberté; et je suis

libre puisque je me suffis à moi-même. Je t'ai obéi comme père, comme

magistrat chargé de soutenir ma faiblesse; mais homme et ton égal, je

te résiste.» Et assis autour de l'âtre paternel, le fils prit part au

conseil de la famille. Voilà l'origine de l'aristocratie, qui fut le

premier accent de la liberté.

La royauté antique, dans sa vénérable majesté, a tous les caractères

de la magistrature paternelle; elle en est incontestablement le

développement régulier et naturel. Vous la voyez avec son sceptre

pastoral, le front ceint d'une couronne mystique, couverte d'un manteau

sacré, se retirer dans un tabernacle, comme une parole divine. Elle est

simple et absolue, et jamais elle ne s'inquiète de l'assentiment des

peuples, qu'elle dirige de sa puissante main. Elle les gouverne sans

contrôle, car elle souffre et prévoit pour eux; elle est l'expression

des mœurs naïves de cet âge reculé; c'est la science des vieux jours,

c'est le temps et son expérience guidant les pas incertains des

nations. D'ailleurs la royauté était la seule forme sociale que pût

concevoir alors l'intelligence des peuples; elle était la réalisation

extérieure d'un besoin de l'esprit, elle était l'expression de l'unité.

Or, l'unité est le but éternel auquel tend l'esprit humain. Il la veut

en toutes choses et à toutes les époques de la vie; seulement chez

l'homme simple elle n'est qu'une idée, chez le philosophe elle forme

un système. Les progrès des peuples ainsi que ceux de l'individu

peuvent se mesurer à la grandeur de l'unité qu'ils se sont faite. Dans

la haute antiquité l'homme voyait les bornes du monde là où s'arrêtait

l'horizon; et Dieu circonscrivait la personnalité humaine, comme

la vigne enlace de ses flexibles rameaux l'orme de nos campagnes.

Plus tard, en brisant l'égoïsme de son intelligence, il y laissa

pénétrer des phénomènes ignorés; avec les connaissances de l'homme,

s'agrandit aussi l'idée de la nature et de son auteur; et Dieu, adoré

jusqu'alors sous la forme d'une nymphe ou d'un roseau, fut replacé par

le progrès sur le trône de l'univers. D'abord il confond tout dans

une vaste unité; puis il la fractionne en mille autres par l'abus de

l'analyse; et enfin il reconstruit le tout par la puissance de sa

raison. Ignorant, il est superstitieux; l'analyse le rend athée; par

la science, il devient religieux comme Newton. C'est ainsi que sous

les symboles d'or de la nature se cachent les mystères de la destinée

humaine; mystères qui ne se dévoilent à l'humanité qu'à mesure qu'elle

avance dans l'avenir.

Si l'art, si la religion, si toutes les créations spontanées ou

réfléchies de l'esprit humain témoignent de ce besoin d'unité, ce

témoignage éclate plus encore dans l'organisation politique. La société

primitive, telle que nous la voyons s'épanouir en Orient, est une

extension de la famille et rien de plus; et la royauté est fille de

l'autorité paternelle. Les subtiles combinaisons sont indignes du sens

commun de l'histoire.

Les révolutions sociales qui, au sein de la famille, avaient arrêté

l'empiétement égoïste de l'autorité paternelle, se renouvelèrent

plus tard autour de la royauté, quand celle-ci oublia sa mission

providentielle. Héritière du pouvoir du père de famille, la royauté

était le résultat de l'accroissement de l'humanité, et de la

transformation de la famille en la tribu. Tant qu'elle resta dans les

limites de son autorité légitime, et qu'elle présida avec amour à

l'émancipation des peuples, sa volonté ne rencontra jamais un obstacle;

mais lorsqu'elle voulut résister au progrès, et refuser la liberté à

ceux qui la réclamaient et qui la méritaient, ceux-ci lui tinrent

le même langage que le fils avait tenu à son père, et s'opposèrent à

l'extension de son autorité. La royauté fit alors ce qu'avait fait le

père de famille, ce que font tous les pouvoirs quand ils voient expirer

le jour de la domination: elle employa la force. A la force on opposa

la force; et, vaincue dans ce conflit de volontés individuelles, la

royauté fut obligée d'admettre au partage de la souveraineté ceux-là

mêmes qu'elle venait de combattre. Cette seconde aristocratie fut un

nouveau progrès de la liberté.

C'est un fait incontestable: l'aristocratie a été la mère de la liberté

sociale. Les droits que l'aristocratie exigea de la puissance royale

furent ceux que plus tard les peuples réclamèrent de l'aristocratie

elle-même; partout où l'aristocratie n'a pu éclore et restreindre la

volonté égoïste de la royauté, là règne un profond despotisme. Voyez

l'Orient.

Mais cette nouvelle aristocratie, qui partage actuellement avec

la royauté les droits de la souveraineté politique, comment se

conduira-t-elle à son tour avec ceux qui plus tard viendront

aussi frapper à la porte de l'état, et demander leur émancipation?

Sera-t-elle assez juste pour leur tendre une main fraternelle, et pour

les introduire sans résistance dans la légalité? Non; elle voudra

également se perpétuer au pouvoir, et elle ne renoncera à la jouissance

de ses priviléges qu'après avoir été vaincue par la majorité. C'est

par une suite de semblables révolutions, c'est en élargissant

successivement le cercle du progrès, c'est en passant de la royauté

pure à une petite aristocratie, de celle-ci à une plus grande, que

l'humanité chemine dans l'histoire, jusqu'à ce que la résistance de

ceux qui dominent devenant trop forte, il arrive une de ces grandes

catastrophes sociales, qui bouleversent et renouvellent tout.

Le dix-huitième siècle a été un grand tribun, dont la magnifique

parole retentira loin dans l'avenir; mais il fut trop passionné pour

avoir été impartial. Saisi d'une haine profonde contre une société

avilie qu'il voulait reconstituer, il étudia l'histoire avec un cœur

courroucé et un esprit aveuglé par de mesquines préoccupations. Pour

lui, tout ce qui s'était accompli depuis la chute du paganisme n'avait

été que le pillage du monde civilisé par la barbarie; il ne voyait dans

la féodalité que le règne de la force et la négation de la moralité

humaine; aussi traversa-t-il le moyen-âge l'âme remplie d'un sentiment

de terreur et de dégoût, et il courut bien vite se jeter dans les bras

de la radieuse antiquité. Épris d'un amour ardent pour ses turbulentes

démocraties, il se plaisait à la lecture de leurs annales comme à

celles d'un poëme héroïque. Plutarque et ses grands hommes fut le livre

chéri du dix-huitième siècle. Il parcourut ces pages vénérables de la

belle humanité avec un plaisir indicible; puis, il tira imprudemment

ces larges physionomies du cadre social qui les contenait et les

expliquait, et il se les offrit comme des symboles dignes de son

adoration. La Grèce et ses vives populations, Rome, ses conquêtes et

ses sanglants orages, lui parurent contenir l'expression la plus élevée

de la liberté humaine. Il ne s'aperçut pas, tant il était fasciné par

les beautés de l'art antique, que, dans cette Athènes, si glorieuse et

si belle, la volonté sociale émanait exclusivement de l'aristocratie de

la cité! il ne vit pas, dis-je, que, sous cette population souveraine

et absolue, qui jugeait en dernier ressort toutes les grandes questions

de la patrie, gémissait un monde d'infortunés esclaves, livrés comme de

vils animaux aux caprices du citoyen! Oui, il ignorait que ce superbe

Athénien, qui allait sur la place publique applaudir Démosthènes,

avait, dans sa maison, dans ses terres, comme un seigneur féodal, cent

malheureux occupés à labourer ses champs, et à préparer son dîner.

Enfin le dix-huitième siècle méconnut cette profonde vérité: que la

civilisation antique ne touchait que la superficie de la société; que

l'homme y était toujours immolé au citoyen; qu'il n'y était libre

qu'autant qu'il partageait la souveraineté, et que cette souveraineté

était tout entière dans les mains d'une faible minorité.

De cette fausse appréciation de la marche de l'humanité, il résulte

deux faits qui caractérisent le dix-huitième siècle, et qui ont eu

sur la révolution de 89 une influence remarquable. Du moment où les

philosophes furent convaincus que la liberté avait atteint, il y a deux

mille ans, sa plus large portée; et que le progrès, épouvanté de la

chute de la société antique, s'était arrêté sur les lèvres éloquentes

de l'art grec et romain, ils durent être forcément persuadés que pour

raviver le corps social, il n'y avait que deux moyens possibles:

déblayer le sol de l'Europe de tout ce qu'y avait apporté le tourbillon

des peuples du Nord, ramener ensuite les nations modernes aux formes

sévères de l'antique démocratie. L'influence d'un point de vue

historique sur les affaires de la vie est si grande, qu'en laissant

échapper le sens de l'esprit social de l'antiquité, le dix-huitième

siècle fut contraint de méconnaître la grande loi progressive du

genre humain. La question ainsi posée, il dut tout entreprendre

pour dépouiller nos vieilles nations chrétiennes de leur enveloppe

séculaire, et croire qu'une fois mise à nu, il serait facile de les

couvrir d'un pallion grec ou d'une toge romaine. Il ne pouvait douter

un seul instant de la maturité des masses à recevoir la souveraineté

politique, puisqu'il était malheureusement convaincu qu'Athènes, Sparte

et Rome avaient été, il y a deux mille ans, de pures démocraties. Voilà

la grande erreur de la philosophie du dernier siècle, erreur dont nous

verrons les résultats dans la suite.

La révolution de 89, fidèle en tout point aux doctrines philosophiques

du dix-huitième siècle, déplaça la source de la souveraineté, et la fit

surgir de la volonté des masses. _Les hommes sont égaux devant la loi

de Dieu_, avait dit le Christ; _les hommes doivent être égaux devant

la loi des hommes_, lui répond Mirabeau dix-huit cents ans après; et

au bruit de cette ineffable parole, l'aristocratie française s'enfuit

pour jamais dans les entrailles de la nation. C'est ainsi qu'à travers

les siècles, qui passent comme des ombres légères, se complètent les

pensées civilisatrices. Chaque peuple paraît à son tour sur la scène du

monde, où, par la bouche de ses sages et de ses artistes, il formule le

progrès.

D'abord, l'assemblée constituante porte sa main vigoureuse sur toutes

les parties de la vieille société, et débarrasse le sol de cette foule

de droits féodaux que réprouvait la raison. Puis avec une admirable

intelligence, elle se saisit de toutes les branches de l'administration

publique, et jette sur la France un réseau de lois qui portent en tout

lieu la vie et l'unité. Cette restauration des lois organiques; cette

simplification des rouages administratifs; cet esprit d'unité, répandu

sur toute la surface du pays; cette réhabilitation de l'homme et de

ses droits civils; cette justice distributive, égale pour tous et pour

chacun: voilà l'œuvre immortelle de la Constituante, œuvre depuis

long-temps préparée par les progrès de l'esprit humain.

Nous l'avons déjà dit; deux seuls principes peuvent légitimement

gouverner le monde: le principe primordial de la tutelle gravée dans

le cœur de l'homme, qui du père de famille passa à la royauté, de

celle-ci à une aristocratie, et ainsi de suite, comme le filet d'eau

qui, du sommet des hautes montagnes, tombe de cascade en cascade et va

se perdre à l'océan; et celui de la souveraineté nationale. Ces deux

principes sont exclusifs, et ils arrivent à des époques différentes.

Quel que soit celui de ces deux principes qui constitue la société,

elle se compose toujours de deux parties: la partie morale où réside

le gouvernement et la conscience du corps politique, et la partie

inférieure et végétative où se débattent les individualités. On peut

améliorer la seconde, simplifier ses relations avec l'état, la mettre

en harmonie avec les nouveaux besoins sans toucher à la partie morale,

sans déplacer la souveraineté: ces mouvements arrivent très fréquemment

dans la société matérielle, et portent dans l'histoire le nom de

révolution politique. L'assemblée constituante venait d'accomplir la

plus grande révolution politique des temps modernes, et de réorganiser

en toutes ses parties la société matérielle. Il s'agissait de savoir

maintenant si la raison des masses était arrivée à ce point de maturité

indispensable, pour présider à ses propres destinées; s'il était

temps de remettre au peuple sa robe virile? Cela n'était pas douteux

pour l'assemblée constituante, et d'une voix qui troubla le monde,

elle proclama la souveraineté des peuples. Il restait à réaliser ce

principe, à l'affermir dans la société. En face d'une monarchie aussi

vieille que la nation, pleine de respect pour un roi simple et honnête

homme, la main de l'assemblée hésita à l'achèvement de son œuvre; elle

eut l'incroyable simplicité de confier à une royauté de dix siècles la

garde de la souveraineté du peuple, rapprochant ainsi deux principes

inconciliables, dont l'un ne doit la vie qu'à la mort de l'autre. Ici

est la faute, ici se voit la fatale influence de la préoccupation

historique du dix-huitième siècle. A trois cents ans d'intervalle,

l'assemblée constituante commet la même erreur que le concile de

Constance, qui, après avoir réformé l'église en son chef et dans ses

membres, s'avise de réserver au pape le droit de convoquer le concile!

défaisant d'une main ce qu'il avait fait de l'autre.

L'infortuné Louis XVI, trompé par la dignité mensongère que lui avait

conservée la constitution de 91, cherche de toutes parts l'autorité

qui est inséparable de la royauté, et il ne trouve que résistance

et mépris. Abandonné de tous les siens, assis sur un trône solitaire

comme une victime expiatoire, il entend gronder la voix formidable des

factions qui lui imputent les crimes qui sont le résultat inévitable

du pacte social qu'on lui a imposé, et il paie de sa tête l'erreur de

l'assemblée constituante. A sa mort, la confusion s'empare des choses.

Il se fait un horrible mélange de toutes les vérités sociales. Les

peuples se précipitent dans un gouffre de fange et s'égorgent sur le

cadavre de la royauté. L'esprit humain, privé tout-à-coup de sa foi

antique, court comme un démon déchaîné à toutes les aberrations; il

renverse tout ce qui s'oppose à ses fureurs, et, la torche du fanatisme

à la main, il salit les pages de l'histoire de l'humanité des plus

dégoûtantes bacchanales. Deux partis surgissent de ce chaos mémorable,

qui, comme les génies du bien et du mal, se disputent l'empire du monde.

L'un, composé des plus nobles intelligences, fils des progrès du

temps, nourri de l'histoire et de la philosophie des nations; fort par

son éloquente parole qu'anime un profond amour de la patrie; mélange

de grâce et d'élévation, de force et d'atticisme, il résume dans

son bataillon sacré toute la civilisation française. Les Girondins,

généreux vainqueurs d'une aristocratie séculaire, prêtent une oreille

attentive aux cris des vaincus, et ne veulent pas qu'on les abandonne à

la rage de la basse démocratie. Ils savent bien que le sang versé par

les factions enfante des martyrs, et qu'on n'efface pas une vieille

société d'un coup d'éponge. Âmes naïves et sincères, ils veulent que

toutes les voix de la patrie se groupent autour de la souveraineté

nationale, et que la révolution se rattache à la chaîne du passé. Point

de hache, point de proscription, paix, miséricorde, égalité et justice

pour toutes les classes, pour tous les individus! Mais, illustres et à

jamais déplorables victimes de leur propre faiblesse, ils succombent

faute d'énergie et de prévoyance sous les coups d'une faction

sanguinaire qui, s'élançant du bas-fond de la société, vient plonger

ses griffes de fer dans le sein de la France.

La Montagne, terrible expression de l'égoïsme démocratique, sanglante

révélation de nos misères, mémorable enseignement qui doit nous

apprendre que d'horreurs on peut commettre au nom des plus saintes

vérités! ramas d'ignobles écoliers, misérables phraseurs nés de la

poussière scolastique du dix-huitième siècle, ils n'auraient pas su

administrer un village en respectant l'humanité. Sans connaissance du

passé, sans intelligence des besoins de l'avenir, ils prennent pour

symbole d'un siècle d'industrie, les sales guenilles des misérables;

et ils voudraient étouffer trente millions d'hommes sous des formules

lacédémoniennes. Écoutez-les, dans leur langage ordurier et bouffon;

ils n'ont que des insultes pour leurs victimes, et que des abstractions

de collége pour ceux qui leur demandent la paix et le bonheur! Oh! les

sublimes législateurs! qui répondent à coup de guillotine à la moindre

objection qu'on leur fait! Oui, la Montagne sera toujours l'exécration

des nobles cœurs et des esprits élevés; elle est à l'immortel principe

de la souveraineté nationale ce que la Saint-Barthélemy fut au

christianisme, la profanation d'une vérité de l'esprit humain. Née des

erreurs du dix-huitième siècle sur l'antiquité, la Montagne immola

des milliers de victimes avec des phrases de rhéteur; elle égorgea la

liberté, et la livra à la volonté d'un soldat heureux.

L'empire ne change rien à la question des principes. Pouvoir

révolutionnaire et sans légalité, il réunit, d'une main vigoureuse et

habile, les éléments fécondants de la révolution de 89. Il organise

la société matérielle jusqu'alors si maltraitée, arme la cité d'une

force nécessaire pour la garantir des intérêts individuels, et il va

sur les champs de bataille défendre la France nouvelle contre l'Europe

monarchique.

En 1814, la maison de Bourbon remonte sur le trône de ses ancêtres, et

avec elle le principe primordial de la tutelle. Elle se ressaisit de

la souveraineté inhérente à la véritable royauté; et, si elle juge à

propos d'accorder aux besoins des temps quelques libertés, c'est comme

une concession de sa toute-puissance quelle pourra absorber, quand elle

le jugera bon. Cette absorption qu'elle essaya l'étouffa en 1830.

La révolution de juillet, en renversant la restauration, a voulu

reprendre à la royauté le principe de la souveraineté et le replacer

dans la nation. Les hommes qui depuis quinze ans avaient manœuvré

dans le cercle de la Charte royale de 1814, et qui avaient fait à la

monarchie légitime cette facile, cette grammaticale opposition; ces

hommes, dis-je, furent bien effrayés à la vue de la victoire populaire

qu'ils étaient loin d'avoir prévue; et, satisfaits de la proscription

de la branche aînée, ils s'empressèrent de ramasser pièce à pièce les

mille fragments du gouvernement détruit, et, soufflant de leurs petits

poumons sur ce tas de brisures, ils s'en firent un ordre social tout

juste assez grand pour les héberger, laissant le peuple vainqueur

aboyer à la porte.

Ce livre n'est point un pamphlet. Philosophe, nous cherchons dans

l'étude de l'histoire à découvrir ces grands principes qui sont la base

des sociétés. Nous n'ignorons pas qu'entre ces époques mémorables, où

l'homme, dépouillé de ses vieilles croyances, cherche à reconstruire le

monde à sa nouvelle image, il y a des moments terribles d'hésitation

et de souffrance, de force et de faiblesse, pendant lesquels

l'humanité, désertant les temples d'une voix qui expire, s'avance

lentement dans l'avenir; et que souvent elle revient se pencher

douloureusement sur les débris du passé qu'elle inonde de ses larmes.

Les gouvernements, qui alors s'emparent de la société matérielle pour

donner le temps à la pensée de préparer sa nouvelle demeure, sont très

utiles; mais leur existence est attachée à la durée des besoins qui

les avaient appelés. La Charte de 1830 n'a aucun de ces caractères de

grandeur et d'unité qui décèlent une institution forte: c'est une halte

de la société matérielle qui, dans l'incertitude du chemin qu'elle doit

suivre, attend le retour de ses éclaireurs pour continuer son voyage.

On comprend le but de ce livre. C'est l'étude d'un homme indépendant

qui, sans aucune préoccupation politique, cherche à pénétrer dans la

vie intime de ces fractions sociales qui composent une nation, à y

saisir le trait qui les caractérise, et à prendre acte des éléments

qu'elles déposent dans la moralité d'un peuple. L'auteur a voulu tracer

un page de l'histoire de son temps: La critique lui apprendra s'il a

réussi dans ses efforts.

II.

DE LA FRANCE.

Au sein de la famille européenne, parmi ces nations qui naquirent

des dépouilles de l'empire romain, et que la voix du christianisme

arracha à la barbarie, il est un peuple fort et puissant, indomptable

à la guerre, actif, laborieux dans la paix, gai, spirituel, à la

physionomie douce, vive et légère, aux formes sveltes, élégantes, à

l'abord facile et communicatif, au parler bref et sentencieux: c'est le

peuple français.

La nature, qui semble ne livrer à l'humanité ses innombrables arcanes

qu'à mesure que celle-ci se rend digne de les comprendre, tient encore

caché à nos yeux avides le mystère de l'individualité des peuples.

Grande est la préoccupation du sage, lorsqu'en jetant les yeux sur

cette terre, il voit ces milliers de nations, filles d'un même dieu,

toutes marquées au front du sceau de la même famille, et chacune

distinguée par un trait particulier; toutes soumises aux mêmes peines,

aux mêmes besoins, naissant dans la douleur, mourant dans la douleur,

et chacune parcourant un sentier unique dans la vie, et chacune

laissant un passé qui lui est propre! Ce n'est pas seulement un peuple

qui diffère d'un peuple, c'est la caste qui se dessine dans un peuple,

c'est la famille dans la caste, c'est l'individu dans la famille, c'est

l'individu qui diffère de l'individu. Quelle est donc la cause suprême

qui tira de l'unité primitive de la création, cette éclatante variété?

Quel est celui qui du type éternel de la race humaine, fit surgir ces

insaisissables physionomies qui frappent et vous étonnent? Comment

sur cette face d'homme si simple a-t-on su écrire tant d'incroyables

choses, _cosi dolci accenti, cosi orribili favelle_!

Les phénomènes du monde qui enveloppent et pénètrent l'homme de toutes

parts, ont dû modifier sa flexible nature; mais leur influence a été

plutôt physique que morale. Ce n'est pas dans la langue de Monton

de Montesquieu que nous trouverons le principe qui constitue la

nationalité; c'est par les idées qu'un homme diffère d'un homme, et

c'est par les idées qu'une société se distingue d'une autre société.

Lorsque deux intelligences s'abreuvent à la même source, que deux cœurs

vibrent à l'unisson, que deux âmes versent dans la même coupe et leurs

joies et leurs douleurs; alors il y a paix, il y a harmonie, il y a

société. Un peuple est une réunion d'individus qui pendant des siècles

ont vécu de la même idée, respiré sous le même ciel, pleuré sur la même

terre, prié le même dieu. Otez à ces peuples la pensée commune qui les

sustente et le temps pendant lequel ils s'en sont nourris, et il n'y

a pas de raison pour qu'un Turc ne soit un Anglais, qu'un Français ne

soit un Chinois. Les nations sont filles du temps et de la communauté

de souvenirs. C'est par les souvenirs que vivent les peuples, et qu'ils

nourrissent l'amour de leur indépendance. C'est contre les souvenirs

que se brisent les conquérants et les despotes; c'est à rompre cette

chaîne de la pensée nationale que tendent leurs efforts, et c'est à sa

résistance que nous devons la gloire de l'humanité. _On n'emporte pas

la patrie sous la semelle de ses souliers_, a dit Danton: ce mot est

admirable de vérité. Non, on n'emporte pas la patrie! La patrie n'est

ni dans la richesse, ni dans la puissance, ni dans les abstractions

des philosophes. Elle est dans les lieux qui vous ont vu naître, dans

la chaumière où vous avez été bercé, dans le ruisseau qui serpente

au bas de la colline, dans le chant maternel. Elle est dans ces

ineffables souvenirs des premiers jours de la vie qui se gravent en

vous, s'attachent en vous, se font chair, se font os, grandissent et

meurent avec vous, et vous suivent depuis l'échafaud jusque sur le

trône du monde. L'esprit humain peut s'étendre, parcourir l'immensité

de l'espace, aller s'asseoir à côté même de Dieu; l'individu ne pourra

jamais quitter le coin de terre où il essaya ses premiers pas, où il

versa ses premières larmes, car il y tient par le fil des souvenirs.

Homme! par ta pensée, tu peux être le citoyen du monde; par tes

souvenirs, tu n'es qu'un faible roseau qui ne saurait vivre loin des

bords qui baignent tes racines. O Providence, que tu es belle!

La raison ne se laisse borner ni par une pierre, ni par un poteau; elle

s'indigne de tout ce qui est mal, du knout dont on frappe le Russe,

comme de l'oppression de l'esclave indien, sous la main républicaine de

l'épicier de l'Amérique. Les souvenirs, au contraire, sont arrêtés par

toute chose, par une haie, par un fossé; ils tiennent à une feuille,

à un arbre; ils s'épandent autour de vous, se multiplient en mille

rameaux, s'impriment sur tous les objets. C'est le fauteuil de votre

aïeul, c'est la grande allée du château, c'est la mousse qui croît sur

un vieux mur, c'est un baiser de mon amie d'enfance. L'humanité est

une par la raison, elle est multiple par les souvenirs; la science

est une, parce qu'elle est fille de la raison; mais la poésie est

variée comme la nature, parce qu'elle naît dans le cœur de l'homme

doux, berceau des souvenirs; la poésie est intraduisible, car elle est

l'expression intime de l'individualité; mais une vérité mathématique

est à Paris ce qu'elle est à Philadelphie.

En tout temps et en tout lieu, qu'est-ce que l'aristocratie? des

souvenirs que se transmettent cinq ou six générations de familles;

qu'est-ce qu'une famille? encore des souvenirs. Aussi la puissance

destructive de la révolution fut-elle obligée de s'arrêter devant les

souvenirs; elle a pu enlever à la noblesse sa prépondérance politique,

mais il lui a été impossible d'anéantir l'aristocratie: il aurait

fallu effacer l'histoire de France. Jamais le Portugais ne voudrait

faire partie de la monarchie espagnole; aucune réforme politique ou

religieuse n'éteindra la haine que les Irlandais portent à leurs

conquérants; et le gouvernement autrichien serait aussi libéral qu'il

est cruel et oppresseur, que l'Italie n'en serait pas moins son plus

implacable ennemi. C'est que les souvenirs sont une source intarissable

dans laquelle les peuples retrempent leur individualité; c'est que les

souvenirs sont à l'humanité, ce que l'attraction est au système du

monde.

L'attention de l'homme est faible et circonscrite dans sa puissance;

et toutes les sciences sociales ont proclamé que de la division du

travail, dépendait la perfection dans les arts et la richesse des

nations. Si la pensée humaine se divise en facultés ayant chacune sa

sphère d'action, si dans la société chaque individu se voue à une

industrie particulière, dans l'humanité chaque peuple a sa mission et

sa spécialité dans l'œuvre du progrès. L'intelligence se divise en deux

grandes parties: celle de la conception, et de la réalisation. Passer

du monde de l'abstraction à celui de la réalisation, traverser ces

Thermopyles de la raison, détacher l'idée du vague qui l'enveloppe,

la dépouiller de tout caractère dogmatique, et la réaliser sans

secousses et sans orages, c'est l'œuvre de l'artiste, c'est toute la

civilisation. Certains hommes sont propres à la conception, certains

autres à la réalisation; rarement la même tête réunit ces deux

avantages: il en est de même parmi les peuples.

La Grèce, par exemple, fut dans la haute antiquité la nation

réalisatrice par excellence. C'est dans son sein que naquirent les plus

grandes vérités sociales; elle les couva avec amour et les livra à

l'humanité, belles et puissantes. La Grèce ne créa presque rien; elle

reçut de l'Asie le germe de toutes choses. Mais il fallait à ce germe,

pour fructifier, l'intelligence des peuples helléniques. Ce ne sont pas

les bataillons d'Alexandre qui ont conquis l'Asie, c'est l'esprit de

la Grèce; c'est lui qui brisa la tiare du grand roi. Rome succéda à la

Grèce, dans la propagande sociale. Celle-ci expirait sous le despotisme

des rois macédoniens. Rome prit dans sa main toute la civilisation

antique, et y grava son image. Les républiques de la Grèce étaient

intelligentes, mais leur moralité était partielle et locale. Rome

résuma dans sa puissante synthèse ces fractions de vérités, dont elle

tira ce droit italique qui, mis au bout de son épée, devint la loi du

monde. Enfin, un cri de l'humanité souffrante enfanta le christianisme

qui, déchirant l'enveloppe patricienne du droit romain, appela toutes

les nations à la table d'un seul et vrai Dieu.

Soit qu'on remonte à la race gauloise, soit qu'on s'arrête après

l'assimilation des Francs dans le peuple conquis, ce qui toujours

distingue la nation française, c'est une grande bravoure, une fastueuse

intrépidité, l'amour de la guerre et le mépris de ses dangers. Vaine,

bruyante, pour apaiser sa sensibilité nerveuse et occuper son excessive

mobilité, il faut qu'elle piaffe, qu'elle agisse, qu'elle brandisse

sa grande épée, qu'elle soulève sous ses pas des tourbillons de

poussière, et qu'elle se jette tête baissée dans la mêlée des combats.

Ne lui demandez ni trop de discipline ni trop d'obéissance; fière,

raisonneuse, elle remplit les camps du bruit de ses paroles, frémit

sous la main de ses capitaines et s'échappe des rangs. Ce ne sont pas

les dépouilles de l'ennemi qu'elle cherche dans les combats; c'est la

gloire! Ce ne sont pas des conquêtes qu'elle veut, mais des trophées!

Pour elle, tout n'est pas de vaincre, mais de vaincre avec honneur,

avec éclat; elle méprise les ruses de la guerre, la science de la

conservation; elle aime le courage qui s'immole, la force qui brise et

renverse. Aussi affectionne-t-elle les combats singuliers, les luttes

individuelles, les courses vagabondes, les guerres aventureuses. Voyez

ce fier Gaulois nu jusqu'à la ceinture, faisant parade de sa large

poitrine, montrant ses bras nerveux, se balançant comme un palmier sur

ses hanches saillantes, s'avancer, ainsi désarmé, contre une forêt de

piques romaines? Rien n'est changé en lui, et trente siècles après il

dira à la bataille de Fontenoy: _C'est a vous de tirer les premiers,

messieurs les Anglais!_

Les guerres entreprises par la France ont un caractère de générosité

naïve qu'on ne rencontre nulle part. Au moindre mot elle court aux

armes, et ne s'inquiète ni du but de la guerre ni de l'avantage qu'elle

en pourra tirer. Il lui suffit qu'il y ait des coups de lance à donner

et des lauriers à cueillir. Il n'y a pas de rivage qu'elle n'ait

franchi, pas un pouce de terre qu'elle n'ait foulé sous ses pas, et

cependant, jamais elle n'a pu conserver une conquête hors du cercle de

sa nationalité. Vingt fois elle fut maîtresse de l'Italie, et vingt

fois elle en a été chassée par un ennemi moins brave et moins généreux:

c'est qu'elle manque de suite dans ses plans; c'est que ses idées sont

rapides comme la foudre, et que sa tête étant le passage des progrès

de l'humanité, elle n'a pas la constance des peuples retardataires;

c'est que trop préoccupée de l'idée générale, elle néglige le fait

particulier. Mais aussi, c'est dans sa moralité que gît sa véritable

puissance. Que lui importent les conquêtes matérielles, elle qui domine

par la sympathie qu'elle inspire? Elle n'a qu'à dire un mot, et les

nations s'agitent et se groupent autour d'elle comme une armée en

bataille! La riante physionomie du Français, sa pénétrante parole, sa

vivacité, sa lucide intelligence, son courage, son désintéressement,

son amour pour le faste, les femmes et les plaisirs; toute cette allure

de bon compagnon sont des qualités qui lui attachent les peuples et lui

donnent un caractère particulier.

On sait combien les Gaulois aimaient à se vêtir d'étoffes rayées, aux

couleurs vives et tranchantes, à se parer déchaînés, d'anneaux et de

colliers d'or; ce goût s'est perpétué dans la nation. Dès le treizième

siècle, il avait frappé l'empereur Frédéric II; il servit de thême aux

prédicateurs de tout le moyen-âge; il fut raillé par les satiriques et

mis en scène par Molière; cependant il vit encore et vivra toujours.

C'est qu'il est un des éléments fondamentaux de la personnalité

française. Le goût exquis de ce peuple pour l'élégance du costume, sa

rare délicatesse dans le choix et la distribution des ornements, sont

connus de l'Europe, et aujourd'hui les modes parisiennes sont celles du

monde. Le Français est vain; il veut briller, plaire, jouer un rôle;

de là son aimable frivolité et l'attention presque féminine qu'il

met à orner sa personne de cent colifichets. Ce n'est pas la valeur

intrinsèque des objets qui le séduit, c'est leur valeur relative; ce

n'est pas par la richesse des habits qu'il se distingue, mais par leur

élégance; tout est forme en lui, tout est valeur de convention. De là

dérive également son penchant très remarquable, pour la société des

femmes.

La femme émancipée par le christianisme n'a jamais été véritablement

libre qu'en France. Il est vrai qu'en France on l'a déshéritée de tout

droit politique, mais en revanche on lui a donné la royauté de la

famille. La femme est l'élément fondamental et primitif de la société.

Partout où elle est esclave règne le despotisme; partout où les lois

ou les mœurs l'élèvent au rang de l'homme, là existe une certaine

liberté. La femme est toute actuelle, ses peines et ses plaisirs sont

instantanés; le passé lui échappe comme une ombre légère, et elle ne

comprend l'avenir que du jour où Dieu la rend mère. C'est par le cœur

qu'elle juge le monde, et ses regards s'arrêtent presque toujours

à la surface des choses. Aussi aime-t-elle l'éclat et le mouvement

extérieur; aussi veut-elle que pour lui plaire, l'homme se transforme

en valeur sociale, qu'il monétise son intelligence, qu'il descende

de son moi égoïste, et qu'il traduise sa capacité en faits utiles et

palpables. Elle ne comprend rien à l'abstraction et ne s'intéresse

qu'à la réalité; elle aime la puissance, mais la puissance qui se

manifeste; elle recherche la force, mais celle qui sait vaincre. Tout

se coordonne autour de la femme, et le cercle tracé par le bas de sa

robe, est le premier cercle de la légalité.

L'homme ou le peuple qui vit moralement avec la femme subit

infailliblement son influence, qui est toute favorable au développement

de ses facultés sociales. Il y a long-temps qu'on parle en Europe de

la politesse française; et qu'est-ce que la politesse, si ce n'est la

civilisation. Dans le code de la politesse française au dix-huitième

siècle, il y a toute la révolution de 89; car la politesse n'est autre

chose que la loi de l'égalité humaine réduite aux proportions de la

vie ordinaire; aussi il n'y a rien dans la politesse qui ne soit dans

la morale. Le peuple français, qui a tant de condescendance et de

respect pour la femme, est également celui qui a le mieux compris la

science de la vie; il possédait la liberté bien avant qu'on songeât

aux constitutions politiques et à la pondération des pouvoirs. La

société française est très remarquable dans ses lois intérieures

et dans ses minutieuses prescriptions; c'est l'analyse parfaite de

l'activité humaine. Là, tout est prévu, tout est classé; pas un acte

de la volonté, pas une démarche qui ne soit jugée par un code sévère,

connu et admis de tous. Un salon français est le type d'une société

bien ordonnée; il y règne une grande unité dans les manières et dans

le costume. Pas une chaise qui ne soit sur la ligne tracée par la

maîtresse de la maison, pas un bout de cravate qui fasse saillie, pas

une pose qui ne soit celle de tout le monde, pas une parole qui trouble

l'harmonie générale. Toutefois, cette rigoureuse uniformité dans les

actes extérieurs, est accompagnée de la plus parfaite égalité. Une fois

le seuil de la porte franchi, vous êtes l'égal de tout le monde, du

duc, du prince, traité avec les mêmes égards et la même distinction.

Vous pouvez tout dire alors, exprimer toutes vos idées, parce que la

puissance qui vous écoute et que vous cotoyez s'entoure de la politesse

pour rapprocher les rangs et adoucir les distinctions; car c'est

surtout l'unité qui caractérise la société française. Mœurs, langage,

costume, habitations, etc., tout y est soumis; et vous ne pouvez vous

en écarter sans être frappé par le ridicule, arme toute française,

parce que le ridicule est fils de l'unité sociale. Aussi le Français

est-il avant tout imitateur; il veut faire ce que fait tout le monde;

rarement il ose s'écarter du groupe de la majorité. Il se polit, il

s'efface, il est clair, il est aimable, parce qu'il veut qu'on le

comprenne et qu'on l'aime. En littérature, en peinture, dans les arts,

dans les mœurs, dans la politique, il ne voudra que ce qui est large,

ce qui convient à tous les hommes, ce qui est social.

Cette pétulance, ce besoin d'agir, d'aller, d'occuper le monde de sa

personne et de ses actes; cette absence de tout mystère dans les faits

les plus intimes de la conscience; ce penchant irrésistible à parler

haut, à tout dire, à tout avouer, et à livrer son âme aux regards

de la foule; cet amour pour la parure, les femmes et les plaisirs

qui caractérisent la nation française de tous les siècles, sont la

manifestation éclatante d'une faculté de l'esprit humain, de la faculté

de l'artiste, le réalisateur par excellence.

L'esprit de la France est d'une rare et énergique simplicité. N'entrant

pas très avant dans les mystères de la connaissance absolue,

craignant de s'égarer dans les profondeurs de l'être, il reste sur

les bords du monde positif; toujours jeune, il aime les joies de la

terre, le soleil et la nature. Ses conceptions manquent peut-être de

force; il n'a pas le vol audacieux de la spontanéité, mais il est

clair et industrieux. Il ne se tient pas comme l'esprit germanique

dans des cimes inaccessibles, il n'apparaît pas sous de mystérieuses

incarnations; il est facile et sympathique. A peine l'idée y est-elle

éclose, qu'elle recherche les applaudissements de la foule. Il lui faut

de blanches mains, de doux regards qui l'approuvent et l'encouragent.

Éminemment naïve, elle a foi en sa puissance et en sa destinée; elle

aime à se communiquer, à se faire comprendre, à s'entendre répéter par

l'écho des masses. C'est surtout l'étonnante rapidité avec laquelle il

passe de la conception à la réalisation, de la théorie à la pratique,

qui caractérise l'esprit français.

Aucun peuple de nos jours n'a le bras aussi près de l'intellect. Entre

l'abstraction et la forme, entre la pensée et l'art, c'est-à-dire

entre le ciel et la terre, il n'y a pour lui qu'un court passage

qu'il franchit en un bond! La science, dans son incessante curiosité,

a-t-elle soulevé le voile d'une vérité nouvelle? La France demande

aussitôt: _A quoi bon cela?_ Si la réponse n'est pas claire, si le

résultat qu'on peut en attendre n'est pas prochain, la France sourit et

passe outre. Ce qu'elle conçoit aujourd'hui, elle le formule demain.

On pourrait diviser l'Europe en trois parties: le Nord, y compris

l'Angleterre, serait l'abstraction; le Midi, c'est-à-dire, l'Espagne,

l'Italie et la Grèce, la poésie; et la France formerait le saint-esprit

de cette trinité sociale, le bon sens pratique, organe conciliateur qui

se tient sur la grande route de la civilisation, qui prête une oreille

à Dieu et l'autre à l'humanité.

La pensée française est une perpétuelle affirmation, parce que c'est

la pensée de la vie. Elle aime à causer et à partager sa foi. Ne lui

confiez rien, elle le divulguerait aussitôt; il faut qu'elle dise et

formule tout. Depuis la chute de l'empire romain, pas une vérité ne

s'est assise dans la société sans sa participation, c'est elle qui a

raffermi la papauté, qui a été son bras séculier et le soutien de sa

redoutable hiérarchie. Elle a fait les croisades, créé la chevalerie,

les ordres militaires; c'est en France que la féodalité poussa ses

vigoureuses racines; c'est en France que l'architecture gothique

déploya d'abord sa magnificence, et c'est à la France qu'appartient

toute la poésie du moyen-âge. A toutes les grandes époques de

l'histoire, la France s'est levée comme un seul homme pour propager

le progrès! Au onzième siècle, elle fit de la propagande catholique;

au dix-septième, elle prêcha la monarchie; au dix-huitième, elle

démocratisa le monde. Toujours logique, toujours conséquente, aux

accents de saint Bernard, elle entraîne l'Occident au tombeau du

Christ; du _cogito_ de Descartes, elle tire, _l'état, c'est moi!_ de

Louis XIV; et du contrat social de Rousseau, la révolution de 89.

Les partis politiques en Province · 第 1 / 8 段