(_Libre-Échange_ du 6 février 1848.)
Quand nous avons entrepris d'appeler l'attention de nos concitoyens
sur la question de la liberté commerciale, nous n'avons pas pensé ni
pu penser que nous nous faisions les organes d'une opinion en majorité
dans le pays, et qu'il ne s'agît pour nous que d'enfoncer une porte
ouverte.
D'après les délibérations bien connues de nombreuses chambres de
commerce, nous pouvions espérer, il est vrai, d'être soutenus par une
forte minorité, qui, ayant pour elle le bon sens et le bien général,
n'aurait que quelques efforts à faire pour devenir majorité.
Mais cela ne nous empêchait pas de prévoir que notre association
provoquerait la résistance désespérée de quelques privilégiés, appuyée
sur les alarmes sincères du grand nombre.
Nous ne mettions pas en doute qu'on saisirait toutes les occasions de
grossir ces alarmes. L'expérience du passé nous disait que les
protectionnistes exploiteraient surtout le _sentiment national_, si
facile à égarer dans tous les pays. Nous prévoyions que la politique
fournirait de nombreux aliments à cette tactique; que, sur ce
terrain, il serait facile aux monopoleurs de faire alliance avec les
partis mécontents; qu'ils nous créeraient tous les obstacles d'une
impopularité factice et qu'ils iraient au besoin jusqu'à élever contre
nous ce cri: Vous êtes les agents de Pitt et de Cobourg. Il faudrait
que nous n'eussions jamais ouvert un livre d'histoire, si nous ne
savions que le privilége ne succombe jamais sans avoir épuisé tous les
moyens de vivre.
Mais nous avions foi dans la vérité. Nous étions convaincus, comme
nous le sommes encore, qu'il n'y a pas une Angleterre, mais deux
Angleterre. Il y a l'Angleterre oligarchique et monopoliste, celle qui
a infligé tant de maux au monde, exercé et étendu partout une injuste
domination, celle qui a fait l'acte de navigation, celle qui a fait la
loi-céréale, celle qui a fait de l'Église établie une institution
politique, celle qui a fait la guerre à l'indépendance des États-Unis,
celle qui a d'abord exaspéré et ensuite combattu à outrance la
révolution française, et accumulé, en définitive, des maux sans
nombre, non-seulement sur tous les peuples, mais sur le peuple anglais
lui-même.--Et nous disons que, s'il y a des Français qui manquent de
patriotisme, ce sont ceux qui sympathisent avec cette Angleterre.
Il y a ensuite l'Angleterre démocratique et laborieuse, celle qui a
besoin d'ordre, de paix et de liberté, celle qui a besoin pour
prospérer que tous les peuples prospèrent, celle qui a renversé la
loi-céréale, celle qui s'apprête à renverser la loi de navigation,
celle qui sape le système colonial, cause de tant de guerres, celle
qui a obtenu le bill de la réforme, celle qui a obtenu l'émancipation
catholique, celle qui demande l'abolition des substitutions, cette
clef de voûte de l'édifice oligarchique, celle qui applaudit, en 1787,
à l'acte par lequel l'Amérique proclama son indépendance, celle qu'il
fallut sabrer dans les rues de Londres avant de faire la guerre de
1792, celle qui, en 1830, renversa les torys prêts à former contre la
France une nouvelle coalition.--Et nous disons que c'est abuser
étrangement de la crédulité publique que de représenter comme manquant
de patriotisme ceux qui sympathisent avec cette Angleterre.
Après tout, le meilleur moyen de les juger, c'est de les voir agir; et
certes ce serait le devoir de la presse de faire assister le public à
cette grande lutte, à laquelle se rattachent l'indépendance du monde
et la sécurité de l'avenir.
Absorbée par d'autres soins, influencée par des motifs qu'il ne nous
est pas donné de comprendre, elle répudie cette mission. On sait que
la plus puissante manifestation de l'esprit du siècle, agissant par la
Ligue contre la loi-céréale, a agité pendant sept ans les trois
royaumes, sans que nos journaux aient daigné s'en occuper.
Après les réformes de 1846, après l'abrogation du privilége foncier,
au moment où la lutte va s'engager en Angleterre sur un terrain plus
brûlant encore, l'_acte de navigation_, qui a été le principe, le
symbole, l'instrument et l'incarnation du régime restrictif, on aurait
pu croire que la presse française, renonçant enfin à son silence
systématique, ne pourrait s'empêcher de donner quelque attention à une
expérience qui nous touche de si près, à une révolution économique
qui, de quelque manière qu'on la juge, est destinée à exercer une si
grande influence sur le monde commercial et politique.
Mais puisqu'elle continue à la tenir dans l'ombre, c'est à nous de la
mettre en lumière. C'est pourquoi nous publions le compte rendu de la
séance par laquelle les chefs de la Ligue viennent pour ainsi dire de
réorganiser à Manchester cette puissante association.
Nous appelons l'attention de nos lecteurs sur les discours qui ont été
prononcés dans cette assemblée, et nous leur demanderons de dire, la
main sur la conscience, de quel côté est le vrai _patriotisme_; s'il
est en nous, qui sympathisons de tout notre coeur avec l'infaillible
et prochain triomphe de la Ligue, ou s'il est dans nos adversaires,
qui réservent toute leur admiration pour la cause du privilége, du
monopole, du régime colonial, des grands armements, des haines
nationales et de l'oligarchie britannique.
Après avoir lu le discours, si nourri de faits, de M. Gibson,
vice-président du _Board of trade_, l'éloquente et chaleureuse
allocution de M. Bright, et ces nobles paroles par lesquelles M.
Cobden a prouvé qu'il était prêt à tout sacrifier, même l'avenir qui
s'ouvre devant lui, même sa popularité, pour accomplir sa belle mais
rude mission, nous demandons à nos lecteurs de dire, la main sur la
conscience, si ces orateurs ne défendent pas ces vrais intérêts
britanniques qui coïncident et se confondent avec les vrais intérêts
de l'humanité?
Le _Moniteur industriel_ et le _Journal d'Elbeuf_ ne manqueront pas de
dire: «Tout cela est du machiavélisme; depuis dix ans M. Cobden, M.
Bright, sir R. Peel, jouent la comédie. Les discours qu'ils
prononcent, comédie; l'enthousiasme des auditeurs, comédie; les faits
accomplis, comédie; le rappel de la loi-céréale, comédie; l'abolition
des droits sur tous les aliments et sur toutes les matières premières,
comédie; le renversement de l'acte de navigation, comédie;
l'affranchissement commercial des colonies, comédie; et, comme disait
il y a quelques jours un journal protectionniste, l'Angleterre se
coupe la gorge devant l'Europe sur le simple espoir que l'Europe
l'imitera.
Et nous, nous disons que s'il y a une ridicule comédie au monde, c'est
ce langage des protectionnistes. Certes, il faut prendre en
considération les longues, et nous ajouterons les justes préventions
de notre pays; mais ne faudrait-il pas rougir enfin de sa crédulité,
si cette comédie pouvait être plus longtemps représentée devant lui au
bruit de ses applaudissements?