GRAND MEETING À MANCHESTER

Jeudi soir, 25 janvier 1848, un grand meeting de ligueurs a été tenu à

Manchester pour célébrer l'entrée au Parlement des principaux apôtres

de la liberté commerciale.

Trois mille personnes s'étaient rendues à la réunion. Au nombre des

assistants on comptait une trentaine de membres du Parlement, et parmi

eux MM. Cobden, Milner Gibson, Bright, Bowring, le colonel Thompson,

G. Thompson, Ewart, W. Brown, Ricardo, le maire de Manchester et celui

d'Ashton.

Le meeting était présidé par M. George Wilson, président de la Ligue.

M. GEORGE WILSON, dans une brève allocution, signale d'abord le

progrès qui s'est accompli dans les élections depuis le

_Reform-bill_; les électeurs, dit-il, s'occupent aujourd'hui

beaucoup moins de la naissance que du mérite réel des candidats.

On nous reproche, je le sais, ajoute-t-il, de nommer des gens

dont les ancêtres n'ont jamais fait parler d'eux, mais

qu'importe, s'ils ont la confiance du peuple? Nous les avons

choisis à cause de leur mérite et non pas à cause de leurs

titres. (Applaudissements.) L'orateur expose ensuite les progrès

de la liberté commerciale. Le succès du tarif libre-échangiste de

sir Robert Peel, dit-il, est maintenant reconnu par tout le

monde, excepté par les protectionnistes exagérés, qui envoient

encore de loin en loin de petites notes aux journaux. Le succès

du tarif libre-échangiste des États-Unis n'a pas été moindre que

celui du nôtre. On peut se faire une idée aussi de l'influence

rapide que l'opinion publique de l'Angleterre exerce sur les

classes intelligentes et éclairées du continent, par la réception

qui a été faite à M. Cobden dans tous les pays qu'il a visités.

(Applaudissements.) Il nous paraît certain aujourd'hui que nos

vieux amis les protectionnistes ont quitté le champ de bataille,

et que la salle du nº 17, Old-Bond-street, sera mise incessamment

à louer. Depuis les dernières élections aucun d'eux n'a proposé,

devant la plus petite assemblée de fermiers, le rétablissement

des _lois-céréales_ qui doivent mourir en 1849. (Mouvement

d'attention.) Je ne pense pas non plus qu'ils blâmeraient

beaucoup lord John Russell s'il faisait ce que je pense qu'il

devrait faire, s'il suspendait les lois-céréales jusqu'à ce

qu'elles soient définitivement abolies en 1849. (Vifs

applaudissements.) Mais ils veulent combattre en faveur des lois

de navigation. Eh bien! nous les suivrons sur ce terrain-là, et

avec un vigoureux effort nous leur enlèverons les lois de

navigation comme nous leur avons enlevé les lois-céréales. Ils

nous attaqueront ensuite sur les intérêts des Indes occidentales;

nous ne demandons pas mieux, et de nouveau nous les battrons sur

cette question comme sur toutes les autres. (Applaudissements.)

M. WILSON porte un toast à la reine; après lui, M. ARMITAGE,

maire de Manchester, propose le toast suivant:

Aux membres libres-échangistes des deux Chambres du Parlement; au

succès de leurs efforts pour compléter la chute de tous les

monopoles!

M. F. M. GIBSON, membre du Parlement de Manchester, et

vice-président du _Board of trade_, répond à ce toast. L'orateur

remercie d'abord l'auteur du toast au nom de ses collègues

absents; puis il s'excuse sur son émotion: Je devrais être,

direz-vous peut-être, rassuré comme le chasseur qui entend le son

du cor; car ce n'est pas la première fois que je prends la parole

dans cette enceinte; mais je vous affirme que lorsque je pense à

quel public éclairé et au courant de la question j'ai affaire,

il m'est impossible de maîtriser mon embarras. J'ai cru

toutefois, qu'il était de mon devoir de me trouver au milieu de

mes commettants dans cette occasion importante.

(Applaudissements.) J'ai cru que toute autre considération devait

céder à ce devoir; car, ancien membre de la Ligue, je m'honore,

par-dessus tout, d'avoir fait partie de cette association qui, en

éclairant l'opinion publique, a permis au gouvernement d'abolir

l'odieux monopole du blé. (Applaudissements.) Je regrette

toutefois de paraître devant vous dans un moment de dépression

commerciale, dans un moment de grande anxiété pour tous ceux qui

se trouvent engagés dans les affaires, dans un moment où s'est

manifestée une crise grave, à laquelle nous n'avons pas encore

entièrement échappé. Mais je pense, messieurs, que la politique

de la liberté commerciale n'est pour rien dans les causes qui ont

amené cette dépression (vifs applaudissements); je pense, au

contraire, que la crise aurait été bien plus intense si les

réformes commerciales n'avaient pas eu lieu. (Nouveaux

applaudissements.)

Quoique, actuellement, la confiance soit bien altérée dans le

monde commercial, il y a certains éléments sur lesquels il est

permis de compter pour le rétablissement de la prospérité future.

L'approvisionnement des articles manufacturés est modéré; les

prix des matières premières sont bas, et nous avons en

perspective un prix modéré des subsistances. (Une voix: Non pas

si les lois-céréales sont remises en vigueur.) Nous avons devant

nous toutes ces choses (mouvement d'attention), et je crois que

l'on peut, sans se faire illusion, croire que le retour de la

confiance amènera le retour de la prospérité. (Applaudissements.)

Mais permettez-moi, messieurs, de demander à ceux qui accusent

par leurs vagues déclamations la liberté commerciale d'avoir

causé la détresse actuelle, permettez-moi de leur demander d'être

intelligibles une fois et de désigner les droits qui auraient

prévenu cette détresse, s'ils n'avaient point été abolis.

Était-ce le droit sur le coton? Était-ce le droit sur la laine ou

le droit sur le verre? (Applaudissements et rires.) Est-ce que,

pendant une période de famine, il aurait été sage de maintenir

les droits sur les articles de subsistance? Quels sont donc les

droits qui auraient empêché la crise de se produire?

(Applaudissements.)

On nous accuse encore, nous autres libres-échangistes, d'avoir

préconisé une politique qui a diminué le revenu. Diminué le

revenu! Est-ce que ceux qui émettent de semblables assertions ont

bien comparé le revenu tel qu'il était, avant les réformes

commencées en 1842, et tel qu'il a été depuis? Quels sont les

faits? Le revenu, au 5 janvier 1842, s'élevait à environ

47,500,000 liv. st.; au 5 janvier 1848, il n'était plus que de

44,300,000 liv. st. Mais quelles ont été, dans l'intervalle, les

réductions opérées dans les taxes? Il est vrai qu'on a établi, en

1842, un _income-tax_ s'élevant à environ 5,500,000 liv. st. par

an. Mais, d'un autre côté, on a retranché à la fois de la douane

et de l'excise des droits qui rapportaient environ 8,000,000 liv.

st., ce qui donne en faveur des réductions une balance de

3,000,000 liv. st. Il ne saurait y avoir rien de bien mauvais

dans une politique qui a augmenté le revenu par une réduction des

droits sur les articles de consommation. Souvenez-vous aussi que

cette politique a été adoptée en 1842, après que l'on eut essayé

de la politique opposée, après que l'on eut essayé d'augmenter le

revenu en élevant les droits de la douane et de l'excise. On

ajouta 5% aux droits de douane; mais les douanes ne donnèrent

pas, avec cette augmentation, la moitié de ce qu'on avait estimé

qu'elles rendraient. L'augmentation échoua complétement, et ce

fut après la chute de cette expérience que l'on avait faite

d'accroître le revenu du pays en augmentant les droits de

l'excise et de la douane, que l'on adopta heureusement l'impôt

direct, et qu'on affranchit de leurs entraves l'industrie et le

commerce de ce pays, en réduisant les taxes indirectes. Si nous

considérons isolément les chiffres du revenu des douanes et de

l'excise, nous verrons qu'ils présentent une justification

remarquable de la politique adoptée par sir Robert Peel. Après la

réduction de 8,000,000 liv. st., dont 7,000,000 liv. st. environ

pour la douane, la totalité de cette somme, à l'exception de 7 à

8,000 liv. st., a été remplacée par le pays; c'est à peine s'il y

a eu une baisse dans le revenu de la douane. On élève une autre

accusation contre la liberté du commerce, à propos des

exportations et des importations. On nous dit que nous avons

importé plus que nous n'avons exporté, et que nos importations

ont plus de valeur que nos exportations. Je réponds: S'il en est

ainsi, tant mieux! (Applaudissements.)

Ce serait une chose singulière que des marchands exportassent

leurs marchandises pour recevoir en retour des produits qui

auraient précisément la même valeur: espérons qu'il y a quelque

gain dans l'échange des denrées; et, si nos importations ont

excédé nos exportations, c'est nous qui avons gagné. Mais,

ajoute-t-on, une quantité d'or est sortie du pays, notre

numéraire a été exporté et nos intérêts commerciaux en ont

souffert. À cela je puis répondre que si la balance, comme on la

nomme, a été soldée en numéraire, c'est parce que le numéraire

était à cette époque la marchandise la plus convenable et la

moins chère que l'on pût exporter, et qu'il y avait plus de

bénéfice à l'exporter qu'à exporter les autres marchandises.

Voilà tout! À la vérité, on fait revivre aujourd'hui la vieille

doctrine de la balance du commerce. Avant d'avoir lu les articles

du _Blackwood's Magazine_ et de la _Quarterly Review_, j'espérais

qu'elle était morte et enterrée, et qu'elle ne ressusciterait

plus; mais nos adversaires y tiennent! Je ne vous ferais pas

l'injure de défendre davantage devant vous la politique de la

liberté commerciale,--laquelle certes n'a pas besoin d'être

défendue,--si depuis quelque temps les organes du parti

protectionniste ne s'étaient plus que jamais efforcés de donner

le change au pays, s'ils n'avaient prétendu que nous nous étions

montrés de mauvais prophètes et qu'un grand nombre de nos

prévisions n'avaient abouti qu'à des déceptions; mais il m'est

impossible de laisser passer de semblables accusations sans y

répondre. Voyons d'abord les prophéties. Avons-nous oublié celles

des protectionnistes? Avons-nous oublié qu'ils prédisaient que

les bonnes terres de l'Angleterre seraient laissées sans culture

si les _lois-céréales_ étaient révoquées (rires)? que les

meilleurs terrains deviendraient des garennes de lapins et des

repaires de bêtes fauves? (Rires.) Avez-vous oublié cela?

Avez-vous oublié les menaces alarmantes que proférait un noble

duc (le duc de Richmond) en 1839, lorsque j'eus l'honneur de

paraître pour la première fois devant vous? Souvenez-vous de la

menace qu'il nous faisait de quitter le pays si les corn-laws

étaient révoquées. Souvenez-nous qu'il affirmait qu'alors

l'Angleterre ne serait plus digne d'être habitée par des

_gentlemen_. (Rires.) Mais félicitons-nous de posséder encore

parmi nous le noble duc, félicitons-nous de ce qu'il n'a point

abandonné sa patrie (rires); et espérons qu'il demeurera

longtemps parmi nous, afin de rendre à ses concitoyens de

meilleurs services que ceux qu'il leur a rendus jusqu'ici.

(Tonnerre d'applaudissements.) Je me souviens de beaucoup

d'autres prédictions qui ont été faites à la Chambre des

communes, au sujet du rappel des lois-céréales. Je me rappelle

que M. Hudson, l'honorable représentant de Sunderland, disait, en

février 1839, que si les lois-céréales étaient abolies, les

fermiers anglais ne pourraient plus cultiver le sol, même si la

rente se trouvait entièrement supprimée, et que la terre devrait

être laissée en friche, parce qu'on ne pourrait plus trouver un

prix rémunérateur pour ses produits. Je suis charmé que M. Hudson

ait montré un plus mauvais jugement en cette matière qu'il ne l'a

fait dans la direction des entreprises de chemins de fer. Dans le

monde des chemins de fer, il s'est montré un homme habile et

entreprenant; mais, en fait de prophéties, nous opposerions

volontiers le plus mauvais prophète que la Ligue ait jamais

produit, à l'honorable représentant de Sunderland.

(Applaudissements et rires.)

L'orateur, après avoir réfuté d'autres critiques qui se rattachent à

la situation des colonies anglaises, dans les Indes occidentales,

poursuit en ces termes:

Nous avons eu, dans ces derniers temps, des preuves si nombreuses

des bons résultats de la réduction des droits et des avantages de

la suppression des entraves apportées au commerce, non-seulement

dans ce pays, mais encore à l'étranger, que je crois inutile de

m'étendre plus longuement sur cet objet. Il y a cependant, dans

nos relations extérieures, un fait sur lequel je veux appeler un

instant votre attention: il s'agit de notre commerce avec la

France. (Mouvement d'attention.) Considéré d'une manière

absolue, ce commerce peut être regardé comme faible encore, mais

il n'y en a pas qui se soit développé plus rapidement. La valeur

déclarée de nos exportations pour la France s'est élevée, il y a

peu de temps, à 3,000,000 de liv. st., et maintenant elle est de

2,700,000 liv. st. Or, en 1815, elle était à peine de 300,000

liv. st. La plus grande partie de cet accroissement a eu lieu, il

faut bien le remarquer, à une époque récente, et le progrès s'est

accompli à la suite des réductions opérées dans notre tarif, sans

qu'il y ait eu la moindre réciprocité de la part de la France. Je

mentionne ce fait, parce qu'il renferme un très-fort argument

contre ce que l'on a nommé le système de réciprocité. Vous avez

augmenté matériellement votre commerce avec la France, en

réduisant vos droits sur les importations de ce pays, quoiqu'il

n'ait point, de son côté, réduit ses droits sur les importations

anglaises. (Applaudissements.) Je cite aussi le commerce avec la

France, pour vous prouver que nous faisons autant d'affaires avec

ce pays qu'avec les Indes occidentales. Ainsi donc, ces terribles

Français, que l'on nous apprend à considérer comme nos ennemis

naturels, sont pour nous d'aussi bonnes pratiques que nos

propriétaires aimés et privilégiés des Indes occidentales.

(Applaudissements.) Les Français nous prennent pour 2,700,000

liv. st. de marchandises, et les propriétaires des Indes

occidentales pour 2 millions 300,000 liv. st. seulement. Et, de

plus, les colons demandent pour leurs sucres une protection égale

en valeur au montant de toutes nos exportations pour les Indes

occidentales. Je n'exagère rien (applaudissements); je mentionne

simplement les faits, avec les documents parlementaires sous les

yeux.

Maintenant, je vous le demande, quand on jette un coup d'oeil sur

l'augmentation de notre commerce avec la France, ne s'aperçoit-on

pas en même temps que ce commerce a établi entre les deux pays

des liens d'amitié et d'intérêt, des liens qu'il serait plus

difficile de briser que si leurs transactions en étaient encore

au chiffre de 300,000 liv. st. comme en 1815? (Applaudissements.)

Pour moi, messieurs, j'ai la conviction entière, et je l'exprime

sans hésiter devant cette assemblée publique, que, nonobstant les

services que les diplomates peuvent avoir rendus au monde, rien

n'a autant de pouvoir pour prévenir la guerre et pour maintenir

la paix que le développement du commerce international.

(Applaudissements prolongés.) On nous avertit cependant dans le

sud,--et de plus on nous rappelle qu'une lettre émanée d'un homme

célèbre dans ce district (rires) nous a donné le même avis,--on

nous avertit, dis-je, que, malgré cet accroissement de notre

commerce avec la France, nous devons nous attendre à une invasion

de la part des Français (explosion de rires), et que nous nous

endormirions dans une sécurité trompeuse si nous ne préparions

des forces considérables pour repousser cette invasion longuement

méditée. (Rires.) Eh bien! je ne saurais dire que je pense que

vous puissiez vous dispenser de toute espèce de force militaire.

Je ne saurais dire et je ne crois pas que mon excellent ami M.

Cobden ait jamais dit qu'il faille détruire toutes nos défenses

militaires, de terre et de mer. Il y a, je le sais, des personnes

qui seraient charmées que M. Cobden eût proposé cela, mais je ne

crois pas qu'il l'ait fait. Mais voici ce que nous avons à dire

sur cette question. Nous sommes d'accord à penser, la grande

majorité des hommes s'accorde à penser comme nous, que si les

armées pouvaient être supprimées par le fait du développement des

communications internationales, ce serait un immense progrès, le

plus grand progrès qui eût jamais été accompli dans le monde, et

le meilleur auxiliaire qui ait été donné à la civilisation, à la

moralité et au bon vouloir mutuel des peuples.

(Applaudissements.) Nous sommes tous d'accord là-dessus. Aucun

homme, aucun homme doué de sentiments d'humanité, pourvu qu'il

n'ait pas intérêt au maintien des choses (rires), ne saurait

penser autrement. Néanmoins, je crois,--et je donne ici mon

opinion personnelle,--que nous ne sommes pas dans une situation

qui nous permette de nous dispenser de moyens de défense. Nous

avons dépensé chaque année, depuis 1815, 16,000,000 de liv. st.

pour la défense de notre pays, et je crois que nous avons

toujours eu des moyens de défense suffisants. Je nie qu'aucun

fait se soit produit qui puisse nous faire redouter aujourd'hui

cette soudaine invasion des Français dont on nous menace. C'est,

au reste, une vieille histoire que cette invasion. Je me

souviens que M. Thomas Atwood, l'un des représentants de

Birmingham, se leva, un jour, à la Chambre des communes, et dans

un discours de quatre heures, que beaucoup de gens considérèrent

comme un excellent discours d'invasion, prouva que l'on devait

s'attendre à ce que les Russes feraient un beau matin leur

apparition au pont de Londres, sans en donner le moindre avis et

sans que personne se fût douté le moins du monde de leur

intention de nous envahir. (Rires.) Mais aujourd'hui nous

laissons la Russie de côté; c'est de la France que nous avons

peur. (Rires et mouvements.)

Le budget français nous annonce une réduction dans l'effectif

militaire pour l'année prochaine. Je ne vois donc dans ce budget

aucune raison de craindre; je n'y vois rien qui me porte à

craindre que la France se prépare à envahir l'Angleterre.

Pourquoi réduit-on le budget de la marine, de telle sorte que

l'on demandera en France, l'année prochaine, 13 navires et 2,000

hommes de moins que les années précédentes? (Mouvement.) Mais les

gentlemen de l'invasion nous disent: «Il ne faut pas vous fier au

budget; on ne le réduit que pour vous aveugler et vous plonger

dans une fausse sécurité.» (Rires.) D'après cet argument, plus

les Français réduiront leurs armements, plus nous devrons

augmenter les nôtres. Probablement, la France a des méthodes de

recueillir de l'argent que nous ne connaissons point; elle a des

moyens de lever des hommes, d'armer des vaisseaux, dont personne

ne sait rien; si bien qu'elle réduit son budget uniquement pour

jeter de la poudre dans les yeux du pauvre John Bull! (Mouvements

et rires.) Je sais peu de chose sur ces matières; mais je crois,

en vérité, que tous ces rapports alarmistes ne méritent guère de

crédit. Chaque fois que l'on construit en France un bassin pour

l'amélioration d'un port, chaque fois que l'on y creuse un fossé,

c'est, aux yeux des trembleurs de l'invasion, pour y lancer des

steamers de guerre. Selon ces gens-là, ces travaux ne sont

nullement entrepris dans l'intention d'accroître et de

perfectionner l'industrie et le commerce de la France. Toutes les

mesures adoptées pour améliorer la situation du peuple français

ou pour augmenter son commerce, telles, par exemple, que

l'agrandissement des ports, le creusement de nouveaux bassins au

Havre et à Cherbourg, sont regardées par eux comme des moyens de

préparer et de faciliter l'envahissement de la Grande-Bretagne.

Ils disent que le peuple français ne se soucie pas du commerce,

et que les bassins creusés par les Français ne sont pas destinés

aux vaisseaux marchands, mais bien aux steamers de guerre. Eh

bien! je ne suis pas de cet avis, et je crois que nous tous, en

Angleterre, nous avons intérêt à l'amélioration des ports de

France. (Écoutez! écoutez!) Comme Anglais, je n'éprouve aucun

sentiment de jalousie à l'aspect de semblables travaux

(applaudissements); au contraire, je ressens de la satisfaction

et de la joie lorsque j'apprends que des améliorations ont lieu

dans n'importe quelle partie du globe, dans n'importe quel pays!

(Applaudissements prolongés.) Et si l'on me dit que nous devons

voir avec jalousie les travaux qui s'opèrent en France pour

l'amélioration des ports et pour la construction de la digue de

Cherbourg, laquelle est une oeuvre dont tout le monde profitera

(applaudissements); si l'on me dit que nous devons regarder ces

travaux avec des pensées d'animosité et de haine, je répondrai

que je ne saurais partager de semblables pensées

(applaudissements), et qu'elles ne m'inspirent aucune sympathie.

(Nouveaux applaudissements.) Je suis charmé de tous ces progrès,

et je crois en outre que vous n'avez pas le droit d'imputer à une

grande nation la pensée d'une invasion digne tout au plus d'une

horde de sauvages. (Vifs applaudissements.) Descendre en

Angleterre sans aucun autre dessein que celui d'humilier le

peuple de ce pays, de le priver du produit de son travail et

d'insulter toutes les classes de la population, en vérité cela ne

serait pas digne d'une grande nation. Vous n'avez pas le droit de

jeter à la face d'un peuple de semblables imputations.

(Applaudissements.) Il y a une chose que nous pouvons dire, c'est

que nous voulons conserver l'appareil militaire qui sera jugé le

plus convenable, parce que le monde ne nous paraît pas encore en

état de se passer de moyens de défense, et que nous voulons avoir

les moyens de protéger le pays; mais autre chose est d'imputer à

une nation voisine et amie des desseins qui ne peuvent manquer de

soulever l'indignation de tout honnête homme en France! Quoi!

après une si longue paix, après tant de relations amicales nouées

entre les deux pays, la France serait jugée capable de si

détestables desseins! En vérité, messieurs, je ne saurais

m'arrêter patiemment à cette idée que des hostilités soient

encore nécessaires entre la France et l'Angleterre!

(Applaudissements prolongés.) Je ne pense pas qu'il soit

possible, dans l'état actuel du monde, que ces nations voisines

et maintenant en paix, l'une et l'autre avancées en civilisation,

soient maintenues par n'importe quelle ruse dans un état de

mutuelle haine! (Adhésions.)

J'espère, messieurs, dans tout ce que j'ai dit, n'avoir pas

employé un mot qui puisse faire mal interpréter ma pensée. Je

sais que les hommes de Manchester n'aiment pas les titres; je

sais qu'ils sont naturellement portés à suspecter les membres du

gouvernement (rires), et aujourd'hui même j'ai entendu dire à un

honorable gentleman qu'il s'attendait à ce que je serais atteint

soudainement d'un accès de grippe (rires) et hors d'état de me

trouver au milieu de vous. Je sais que l'on croit généralement

que les hommes n'aiment pas à dire leur pensée lorsqu'ils sont

aux affaires (rires); mais je n'ai jamais trouvé que la franchise

fût une mauvaise politique. (Applaudissements.)

Je vous ai dit sincèrement que je n'ai aucune sympathie pour ce

que l'on appelle l'esprit militaire (applaudissements); je vous

l'ai dit, mais je ne veux pas m'engager devant cette assemblée à

agir de telle ou telle façon particulière dans cette question;

j'ignore encore ce que veut faire le gouvernement; peut-être

a-t-il la même opinion que moi sur l'invasion et sur la folie de

la panique; mais tout ce que je puis dire, c'est ceci: attendez,

attendez, et avant de prononcer sur ses actes sachez ce qu'il

proposera. Donnez votre opinion sur la lettre du comté de

Lancastre; donnez votre opinion sur M. Pigon[64] et sur la lettre

du duc de Wellington; mais ne vous prononcez pas sur les

intentions du gouvernement avant de les connaître.

(Applaudissements.) Laissez-moi aussi toute ma liberté d'opinion;

et si mon vote ou ma conduite dans cette question ou dans toute

autre vous déplaît, vous aurez certainement l'occasion de régler

mon compte d'une manière que je ne veux point nommer devant cette

assemblée.

[Note 64: M. Pigon, grand fabricant de poudre et l'un des

principaux instigateurs de la panique.]

L'orateur s'occupe ensuite de l'acte qui a récemment affranchi

les juifs de leurs incapacités légales, et il prononce quelques

paroles, chaudement applaudies, en faveur de la liberté de

conscience. J'espère, dit-il en terminant, aider dans le

Parlement à l'abolition de tous les monopoles qui subsistent

encore aujourd'hui, et j'ai la confiance que, sur n'importe quel

point où se porte la lutte des grands principes de la liberté

civile, commerciale ou religieuse, vous ne me trouverez pas en

défaut, non plus qu'aucun de mes amis les partisans de la liberté

des échanges. (Tonnerre d'applaudissements.)

M. KERSHAW, m. P., propose le toast suivant: Aux électeurs du sud

et du nord Lancastre; aux électeurs du West-Riding de

l'Yorkshire, et à tous ceux qui ont envoyé des _free-traders_ au

Parlement.

M. COBDEN se lève et est accueilli par de nombreuses salves

d'applaudissements. Après avoir remercié l'auteur du toast, il

continue ainsi: On m'a demandé, messieurs, au moins une douzaine

de fois, quel est l'objet de ce meeting. J'avoue que je ne désire

pas qu'il soit regardé comme un meeting destiné à célébrer des

triomphes passés, et encore moins à nous glorifier nous-mêmes ou

les uns les autres. Je désire plutôt qu'on le considère comme

ayant eu lieu pour témoigner que nous sommes encore en vie pour

l'avenir (applaudissements); qu'ayant obtenu une garantie sur le

_statute-book_ pour la liberté du commerce des grains, nous

entendons en obtenir une autre pour la liberté de la navigation;

que nous entendons bien empêcher les propriétaires des Indes

occidentales de taxer à leur profit les membres de la communauté;

et, en résumé, que nous entendons appliquer à tous les articles

du commerce les principes que nous avons appliqués au blé.

(Applaudissements.) Messieurs, notre honorable représentant a

traité d'une manière si habile et si complète quelques points

dont j'avais l'intention de m'occuper, relativement à la question

des sucres et à la justification de nos principes de liberté

commerciale, que je me trouve dégagé de la nécessité d'y revenir,

et je le remercie de tout mon coeur de son discours, l'un des

meilleurs que j'aie entendus dans cette enceinte.

(Applaudissements.) Je crois que la question de la liberté du

commerce,--la question de la liberté du commerce dans tous ses

détails,--est connue de cette assemblée; je crois que toutes les

réformes dont je vous ai fait l'énumération comme devant être

poursuivies par nous ont l'assentiment de cette assemblée, et que

tous les honorables membres qui m'écoutent sur cette plate-forme

se joindront à nous pour obtenir la complète application de nos

principes dans le Parlement. (Écoutez! écoutez!) Maintenant,

messieurs, je vais m'occuper d'un autre sujet, et quoique ce

sujet soit intimement lié à la question de la liberté

commerciale, je désire cependant qu'on ne pense pas que je

veuille exprimer les sentiments d'aucun de mes collègues dans le

Parlement; je parle seulement en mon nom, et je ne veux

compromettre personne. Je touche, comme vous l'avez probablement

deviné, à l'intention que l'on a manifestée d'augmenter nos

armements. (Applaudissements.) Personne ne me démentira si je dis

que les hommes qui, pendant la longue agitation du _free-trade_,

ont coopéré le plus énergiquement à cette oeuvre sont ceux qui

prêchaient la liberté des échanges, non pas seulement pour les

avantages matériels qu'elle devait amener, mais aussi pour le

motif beaucoup plus élevé d'assurer la paix entre les nations.

(Applaudissements.)

Je crois que c'est ce motif qui a amené dans nos rangs la grande

armée des ministres de la religion, laquelle a donné une

impulsion si puissante à nos progrès dans les commencements de la

Ligue. J'ai connu un grand nombre des chefs de notre armée, j'ai

eu l'occasion de savoir à quels mobiles ils obéissaient, et je

crois que les plus ardents, les plus persévérants et les plus

dévoués d'entre nos collègues, ont été des hommes qui se

trouvaient stimulés par le motif purement moral et religieux dont

j'ai parlé, par le désir de la paix. (Applaudissements.) Et je

suis certain que chacun de ces hommes a partagé l'étonnement que

j'ai éprouvé, lorsqu'à peine douze mois après que notre nation

s'est proclamée libre-échangiste à la face du monde, on est venu

nous annoncer qu'il fallait augmenter nos armements.

(Applaudissements.) Quelle est, je le demande, la cause de cette

panique? Probablement nous pourrons la trouver dans la lettre du

duc de Wellington, dans les démarches particulières qu'il annonce

avoir faites auprès du gouvernement, et dans sa correspondance

avec lord John Russell. Nous pouvons l'attribuer au duc de

Wellington, à sa lettre et à ses démarches particulières. Je ne

professe pas, je l'avoue, l'admiration que quelques hommes

éprouvent pour les guerriers heureux; mais y a-t-il, je le

demande, parmi les plus fervents admirateurs du duc, un homme

doué des sentiments ordinaires d'humanité qui ne souhaitât que

cette lettre n'eût jamais été écrite ni publiée? (Mouvements

d'attention et applaudissements.) Le duc a passé déjà presque les

limites de l'existence humaine, et nous pouvons dire sans figure

oratoire qu'il est penché sur le bord de la tombe. N'est-il pas

lamentable (applaudissements), n'est-ce pas un spectacle

lamentable que cette main, qui n'est plus capable de soutenir le

poids d'une épée, emploie le peu qui lui reste de forces à écrire

une lettre,--probablement la dernière que ce vieillard adressera

à ses concitoyens,--une lettre destinée à susciter de mauvaises

passions et des animosités dans les coeurs des deux grandes

nations voisines? (Applaudissements.) N'aurait-il pas mieux fait

de prêcher le pardon et l'oubli du passé, que de raviver les

souvenirs de Toulon, de Paris et de Waterloo, et de faire tout ce

qu'il faut pour engager une nation courageuse à user enfin de

représailles, et à se venger de ses désastres passés? (Écoutez!

écoutez!) N'aurait-il pas accompli une oeuvre plus glorieuse en

mettant de l'huile sur ces blessures, maintenant à peu près

guéries, au lieu de les rouvrir, en laissant à une autre

génération le soin de réparer les maux accomplis par lui? En

lisant la lettre du duc, je laisse de côté l'objet de cette

lettre, et j'arrive à la fin, lorsqu'il dit: «Je suis dans ma 77e

année.» Et moi j'ajoute: Cela explique et cela excuse tout!

(Applaudissements.) Nous n'avons pas, au reste, à nous occuper du

duc de Wellington; nous avons à nous occuper de ces hommes plus

jeunes qui se servent de son autorité pour faire réussir leurs

desseins particuliers. (Écoutez! écoutez!) Ce dont j'ai besoin

d'abord de vous faire convenir, vous et le peuple anglais, c'est

que la question qui nous occupe n'est ni une question militaire

ni une question navale, mais que c'est une question qu'il

appartient aux citoyens de décider. (Mouvements d'attention et

applaudissements.) Lorsque nous sommes en guerre, les hommes qui

portent l'habit rouge et l'épée au côté peuvent prendre le pas

sur nous pour aller à leur besogne,--une besogne peu enviable et

qu'un excellent militaire, sir Harry Smith, a très-heureusement

caractérisée en disant «que c'était un damnable commerce.» Mais

nous sommes maintenant dans une situation différente, et nous

voulons recueillir les fruits du passé. Il faut donc que nous

calculions nous-mêmes les probabilités d'une guerre. Je disais

tout à l'heure que c'était une question du ressort des citoyens.

C'est une question du ressort des contribuables, qui ont à

soutenir de leurs deniers l'armée et la flotte.

(Applaudissements.) C'est une question du ressort des marchands,

des manufacturiers, des boutiquiers, des ouvriers et des fermiers

de ce pays. Et j'en demande pardon à lord Ellesmere, mais c'est

une question du ressort des imprimeurs de calicots aussi.

(Applaudissements prolongés.) Quelles sont les chances de guerre?

D'où la guerre doit-elle venir? Vous êtes, je l'affirme, plus

compétents pour en juger que les hommes de guerre, vous êtes plus

impartiaux, car, à tout événement, votre intérêt n'est pas du

côté de la guerre. Et tout homme qui est en état de lire un livre

renfermant une description de la France actuelle, tout homme qui

est en état de lire une traduction d'un journal français, tout

homme qui veut prendre la peine de consulter le tableau des

progrès du commerce, des manufactures et de la richesse des

Français, tout homme, dis-je, qui est en état d'étudier ces

choses, est aussi compétent qu'un soldat pour juger des

probabilités de la guerre. (Applaudissements.) J'ajoute qu'il n'y

a aucune époque dans l'histoire de France où ce pays ait été plus

qu'en ce moment disposé à embrasser une politique pacifique,

particulièrement à l'égard de l'Angleterre. Le peuple français se

trouve maintenant dans une situation qui doit l'éloigner de la

guerre. Il a traversé une révolution sociale qui a tellement

égalisé le partage du sol, que la masse contribue à peu près

d'une manière égale à l'entretien du gouvernement. L'impôt est en

grande partie direct, ce qui rend le peuple très-sensible à

l'endroit des dépenses publiques, et ce qui doit nécessairement

le détourner de la guerre. La propriété n'est pas en France ce

qu'elle est dans ce pays. Il y a en France cinq à six millions de

propriétaires de terres, tandis que nous n'avons pas ici la

dixième partie de ce nombre. Tous sont des hommes laborieux,

économes de leurs pièces de cinq francs, et très-désireux de

laisser quelque chose à leurs enfants. Je puis dire, sans crainte

d'être démenti, qu'il n'y a pas au monde un peuple plus

affectueux et mieux doué des sentiments de famille que le peuple

français. Aussi, ai-je vu avec horreur, honte et indignation, la

manière dont quelques-uns de nos journaux en ont parlé. Ils l'ont

représenté comme étant dans une situation misérable et dégradée,

en proie à une basse ignorance. Je suis bien charmé que

l'occasion se présente à moi de démentir de pareilles fables, et

de montrer sous leur vrai jour la situation et les sentiments

véritables du peuple français. Il y a dans cette ville un journal

qui se servait, la semaine passée, de l'argument suivant; que

nous étions obligés d'avoir une police à Manchester pour nous

protéger contre les voleurs, les filous et les assassins, et,

pour la même raison, qu'il nous fallait une armée pour nous

protéger contre les Français. (Rires.)--Comme si les Français

étaient des voleurs, des filous ou des meurtriers! La nation

française est maintenant aussi bien organisée, elle jouit

d'autant d'ordre que la nôtre; il n'y a pas eu, depuis cinq ou

six ans, plus de désordres en France qu'en Angleterre. Il y a un

autre journal à Londres, un journal hebdomadaire[65], qui à

coutume d'écrire avec beaucoup de gravité, mais à qui la panique

a probablement enlevé son sang-froid (rires); ce journal nous

affirme que le premier engagement avec la France aura lieu sans

déclaration de guerre, et que nous serons obligés de protéger Sa

Majesté, dans Osborne-house, contre ces Français peu scrupuleux

qui voudraient nous l'enlever. (Rires.) Quelle leçon notre

courageuse reine a donnée récemment à ces gens-là! Elle est allée

en France sans la moindre protection, et elle a abordé au rivage

du château d'Eu, littéralement dans une baignoire. (Rires.) Il

faut donc, messieurs, qu'il y ait un bien grand courage d'un

côté, ou une insigne couardise de l'autre! (Rires et

applaudissements.) Mais, à vrai dire, cette panique est une sorte

de maladie périodique. Je la compare quelquefois au choléra, car

je crois qu'elle nous a visités, la dernière fois, en même temps

que le choléra. On nous disait alors que nous aurions une

invasion des Russes, et je m'occupai de l'invasion des Russes. Je

crois que si je n'avais pas été choqué de la folie de quelques

journaux (et il y en a aujourd'hui qui sont presque aussi fous

que ceux-là),--lesquels prétendaient que les Russes allaient

aborder d'un moment à l'autre à Portsmouth,--je crois, dis-je,

que je ne serais jamais devenu ni auteur ni homme public, que je

n'aurais jamais écrit de pamphlets ni prononcé de discours, et

que je serais demeuré jusqu'aujourd'hui un laborieux imprimeur

sur calicots. (Applaudissements prolongés.) Maintenant,

messieurs, il importe que nous connaissions un peu mieux les

étrangers. Vous vous souvenez qu'il y a trois semaines ou un

mois, j'eus l'occasion de prononcer quelques mots au sujet de

l'élection de mon ami, M. Henri, à Newton, et que je m'occupai de

la réduction de nos armements; je démontrai combien il était

nécessaire de réduire nos dépenses, si nous voulions poursuivre

nos réformes fiscales. Dans le moment même où je parlais, un

grand meeting avait lieu à Rouen, le Manchester de la France;

1800 électeurs s'y trouvaient rassemblés pour faire une

manifestation en faveur de la réforme électorale. Dans cette

assemblée, un orateur, M. Visinet, a prononcé un discours dirigé

absolument dans le même sens que le mien. Je vais vous en lire un

morceau, en signalant les marques d'approbation donnée dans

l'auditoire.

[Note 65: Le _Spectator_.]

Après cette lecture, M. Cobden ajoute:

Ces extraits sont un peu longs; mais j'ai pensé qu'ils vous

intéresseraient (applaudissements); j'ai pensé que vous seriez

charmés d'apprendre ce qui s'est passé au sein d'une assemblée

représentant l'opinion d'une immense ville manufacturière de

France: et quand vous voyez que de pareils sentiments sont

applaudis comme ils l'ont été dans une assemblée française,

comment voulez-vous croire, hommes de Manchester, que la France

soit la nation de bandits que certains journaux vous dépeignent?

(Applaudissements.) Je ne veux pas dire qu'il n'y ait des

préjugés à déraciner en France comme il y en a en Angleterre;

mais je dis qu'il ne faut pas chercher querelle à un petit nombre

d'hommes à Paris,--d'hommes sans considération et sans influence

en France;--mais que nous devons tendre la main aux hommes dont

je vous parlais tout à l'heure. (Applaudissements.)

Maintenant, je tâcherai de traiter avec vous d'une manière

pratique et détaillée cette question des armements; car c'est

probablement la dernière fois que j'aurai à vous en parler, avant

qu'elle ne soit portée devant la Chambre. C'est, je le répète,

une question sur laquelle la masse des citoyens doit prononcer;

les hommes spéciaux n'ont rien à y voir. Je n'ai pas le dessein

d'entrer dans les détails du métier; je ne crois pas qu'il soit

utile pour vous d'avoir la moindre connaissance pratique de

l'horrible métier de la guerre. (Applaudissements.) Je veux

seulement vous demander si, dans un état de paix profonde, vous

autres contribuables, vous voulez vous décider à courir les

risques de la guerre en gardant votre argent dans vos poches, ou

bien si vous voulez permettre à un plus grand nombre d'hommes de

vivre dans la paresse, en se couvrant d'une casaque rouge ou

d'une jaquette bleue, sous le prétexte de vous protéger?

(Mouvement.) Pour moi, je crois que nous devons agir en toutes

choses selon la justice et l'honnêteté, et partager la branche de

l'olivier avec le monde entier; et aussi longtemps que nous

agirons ainsi, je veux bien courir les risques de tout ce qui

pourra arriver, sans payer un soldat ou un marin de plus! (Vifs

applaudissements.) Mais ce n'est pas seulement la question de

savoir si nous devons augmenter nos armements qu'il s'agit de

décider. Vous avez déjà dépensé, cette année, 17,000,000 liv. st.

en armements, et vous êtes très-aptes à décider si vous n'auriez

pas pu faire un meilleur emploi de votre argent.

(Applaudissements.) Vous êtes-vous informés si la marine que vous

payez si largement est employée de la meilleure manière possible?

(Écoutez! écoutez! et applaudissements.) Où sont ces grands

vaisseaux qui vous coûtent si cher? Ordinairement ils voyagent en

faisant un grand étalage de puissance; mais ils ne vont ni à

Hambourg ni dans la Baltique, où il y a un si grand commerce.

Non! ils ne vont pas là; la température est rude, et il y a peu

d'agrément à se trouver sur ces rivages. (Rires et

applaudissements.) Vont-ils davantage dans l'Amérique du Nord,

aux États-Unis, avec lesquels nous faisons la cinquième ou la

sixième partie de notre commerce étranger? Non pas! L'arrivée

d'un vaisseau de guerre anglais dans ces parages est signalée par

les journaux comme un événement extraordinaire. Les matelots des

navires de guerre sont fainéants, et c'est pourquoi ils font bien

de n'aller pas souvent dans ce pays-là. En résumé, on n'a besoin

d'eux dans aucune région commerçante. (Applaudissements.) À la

fin de notre petite session, j'ai demandé un rapport sur les

stations occupées par nos navires, et je vous prierai de jeter

les yeux sur ce rapport. J'ai demandé un rapport sur les forces

navales qui se trouvaient dans le Tage et dans les eaux du

Portugal, au commencement de chaque mois, pendant l'année

dernière, avec les noms des navires, le nombre des hommes et des

canons. Lorsqu'il sera sous vos yeux, je ne serai aucunement

surpris si vous lisez que les forces navales que nous avons dans

le Tage et le Douro, et sur les côtes du Portugal, dépassent

l'ensemble des forces navales américaines. Il est vrai que

Lisbonne est une ville agréable, je puis en témoigner, car je

l'ai visitée;--le climat en est délicieux; on voit là des

géraniums en plein air au mois de janvier. (Rires et

applaudissements.) Je ne veux pas disputer sur les goûts des

capitaines et des amiraux qui ne demandent pas mieux que de

passer l'année dans le Tage, si vous voulez bien le leur

permettre. (Applaudissements.) On vous affirme qu'ils y sont pour

servir vos intérêts; mais je puis vous assurer qu'il n'en est

rien; votre flotte a été mise dans le Tage à l'entière

disposition de la reine de Portugal et de ses ministres; et elle

est tenue de leur porter secours dans le cas où ils encourraient

l'indignation du peuple par leur mauvaise administration. Voilà

tout! Sans manquer aux convenances, je puis dire qu'aujourd'hui

le Portugal est le plus petit et le plus misérable des États de

l'Europe; et je me demande ce que l'Angleterre peut gagner à

prendre de semblables pays sous sa protection? Le Portugal compte

environ 3 millions d'habitants; nous sommes sûrs de son commerce,

par la raison fort simple que nous prenons les quatre cinquièmes

du vin de Porto qu'il produit;--et si nous ne le prenions pas,

personne n'en voudrait. (Rires et applaudissements.) J'espère

qu'on ne m'imputera point un sentiment odieux, j'espère que l'on

prendra uniquement au point de vue économique l'argument que je

vais employer; mais je dis que si le tremblement de terre qui a

ruiné Lisbonne se faisait sentir de nouveau et engloutissait le

Portugal sous les eaux de l'Océan, une grande source de

dilapidation serait fermée pour le peuple anglais.

Je n'accuse point les Portugais; ils font ce qu'ils peuvent pour

s'assister eux-mêmes. Dernièrement encore, un de leurs députés a

été renvoyé aux cortez par le cri unanime du peuple, lequel, au

dire de lord Palmerston et Cie, n'exerce aucune influence en

Portugal (applaudissements); mais chaque fois que la nation

essaie de se révolter, les Anglais font usage de leur puissance

pour comprimer ses efforts! Que la reine et ses ministres

administrent convenablement leur pays et le peuple sera leur

meilleur soutien! Je vous engage à suivre cette question du

Portugal; étudiez-la et examinez bien ses rapports avec la

question des armements. Je sais qu'il y a en Angleterre une

grande aversion pour la politique extérieure, et cela vient sans

doute de ce que cette politique ne nous a jamais fait aucun bien.

(Mouvement.) Mais je puis vous garantir que si vous voulez

secouer votre apathie et exercer une surveillance active sur les

faits et gestes du département des affaires étrangères, vous

épargnerez de bonnes sommes d'argent,--ce qui, à tout prendre,

serait un bon résultat par le temps qui court.

(Applaudissements.)--Maintenant, messieurs, je poserai cette

question: si les gens de Brighton,--si les vieilles femmes des

deux sexes de Brighton,--craignent qu'on ne vienne les arracher

de leurs lits (rires), pourquoi ne rappelle-t-on pas la flotte

qui est dans le Tage pour la faire croiser dans la Manche?

(Applaudissements.) Je ne suis pas marin; mais je crois qu'aucun

marin ne me démentira, si je dis qu'il vaudrait mieux pour nos

équipages qu'ils naviguassent dans la Manche, que de croupir à

Lisbonne dans la paresse et la démoralisation.

Nous avons des navires de guerre qui vont de Portsmouth

directement à Malte, car Malte est le grand hôpital de notre

marine. (Applaudissements prolongés.) Je me trouvais à Malte au

commencement de l'hiver, au mois de novembre. Pendant mon séjour,

un de nos vaisseaux de ligne arriva de Portsmouth; il entra dans

le port de Valette et il y demeura pendant que j'allai de Malte à

Naples, et de là en Grèce et en Égypte; il y était encore quand

je retournai à Malte. Les principaux officiers étaient sur la

côte, où ils vivaient dans les clubs, et le reste de l'équipage

avait toutes les peines du monde à se créer l'apparence d'une

occupation utile, en hissant et en abaissant alternativement les

voiles et en nettoyant le pont. (Éclats de rire.) Je fus

introduit chez le consul américain, qui m'entretint beaucoup de

notre marine. Il me dit: «Nous autres Américains, nous regardons

votre marine comme très-molle.--Qu'entendez-vous par molle?--Oh!

répliqua-t-il, les équipages de vos navires sont trop paresseux;

ils n'ont rien à faire. Vous ne pouvez espérer d'avoir de bons

équipages si vos navires séjournent pendant de longs mois dans le

port. Nous autres Américains, nous n'avons jamais plus de trois

navires dans la Méditerranée, et un seul de ces trois navires est

plus considérable qu'une frégate; mais les instructions de notre

gouvernement sont que les navires américains ne doivent jamais

séjourner dans un port, qu'ils doivent traverser constamment la

Méditerranée dans l'un ou l'autre sens; visiter tantôt un port,

tantôt un autre, et donner la chasse aux pirates quand il s'en

montre. Nos navires sont toujours en mouvement, et il en résulte

que leur discipline est meilleure que celle des navires anglais,

dont les équipages demeurent dans un état de perpétuelle

oisiveté.» (Mouvement.)

L'orateur revient ensuite sur la mauvaise interprétation que l'on

avait donnée de son opinion, relativement à la question du

désarmement. J'ai déclaré franchement à Stockport ce que je

déclare encore aujourd'hui, ce que j'ai déclaré depuis douze ans

dans mes écrits,--à savoir, que nous ne pourrons pas réduire

matériellement nos armements aussi longtemps qu'il ne sera opéré

aucun changement dans les esprits, relativement à la politique

extérieure. Il faut que le peuple anglais se défasse de cette

idée, qu'il lui appartient de régler les affaires du monde

entier. Je ne blâme pas le ministère de maintenir nos armements;

je veux seulement appeler l'attention publique sur la folie que

l'on commet en dirigeant aujourd'hui notre politique extérieure

comme on le faisait autrefois. (Applaudissements.) Lorsque

l'opinion publique,--lorsque la majorité de l'opinion

publique,--se trouvera de mon côté, je serai charmé de voir

appliquer mes vues; mais jusque-là je veux bien être en minorité,

et en minorité je resterai jusqu'à ce que je réussisse à

transformer la minorité en majorité. (Applaudissements.) Mais la

question qui s'agite devant vous n'est pas de savoir si nous

devons démanteler notre flotte; la question est de savoir si vous

voulez ou non augmenter votre armée et votre marine. Tout en

admettant que l'opinion publique n'adopte pas mes vues, à ce

point de consentir à une réduction dans nos armements, je

prétends, néanmoins, au nom du West-Riding de l'Yorkshire

(applaudissements); au nom du comté de Lancastre, au nom de

Londres, d'Édimbourg et de Glascow, que l'opinion publique est

avec moi. (Tonnerre d'applaudissements.--L'assemblée se lève

comme un seul homme en faisant entendre des hourras prolongés.)

Et si l'opinion publique s'exprime partout comme elle vient de le

faire ici, nos armements ne seront pas augmentés.

(Applaudissements.) Mais que cette manifestation ait lieu ou

non,--je parle pour moi-même comme membre indépendant du

Parlement,--on n'ajoutera pas un shilling au budget de notre

armée et de notre flotte, sans qu'auparavant j'aie forcé la

Chambre à une _division_ sur cet objet. (Vifs applaudissements.)

Messieurs, en commençant, je vous ai montré le lien qui unit la

question des armements à celle de la liberté du commerce; en

terminant, je vous dirai que la question de la liberté du

commerce est grandement compromise en Europe par les mesures

proposées au sujet de nos défenses nationales. Je reçois des

journaux de Paris, et je vous dirai qu'à Paris il y a des

libres-échangistes qui se sont associés et qui publient un

journal hebdomadaire pour éclairer les esprits, comme notre Ligue

a publié le sien. Ce journal est dirigé par mon habile et

excellent ami M. Bastiat, et la semaine dernière il s'affligeait

des remarques d'un autre journal, le _Moniteur industriel_, qui

prétendait que l'Angleterre n'était pas sincère dans sa politique

de liberté commerciale, et que, s'apercevant que les principes

proclamés par elle n'étaient pas adoptés en Europe, elle

préparait ses armements pour enlever par la force ce qu'elle

avait cru pouvoir enlever par la ruse. J'exhorte mes concitoyens

à résister à cette tentative, qui est faite pour répandre de

l'odieux sur nos principes. Nous avons commencé à prêcher la

liberté commerciale, avec la conviction qu'elle amènerait la paix

et l'harmonie parmi les nations; mais les _free-traders_ les plus

enthousiastes n'ont jamais dit, comme le prétendent certains

journaux, qu'ils s'attendaient à ce que la liberté commerciale

amènerait l'ère rêvée par les millénaires. Nous ne nous sommes

jamais attendus à rien de semblable. Nous nous sommes attendus à

ce que les autres nations demanderaient du temps, comme la nôtre

l'a fait, pour adopter nos vues; mais ce que nous avons toujours

espéré, le voici: c'est que les peuples de l'Europe ne nous

verraient point douter nous-mêmes les premiers de la tendance de

nos propres principes, et nous armer contre les peuples avec

lesquels nous voulions entretenir seulement des relations

d'amitié. Nous avons entrepris de faire du libre-échange

l'avant-coureur de la paix; voilà tout! Lorsque nous avons planté

l'olivier, nous n'avons jamais pensé que ses fruits mûriraient en

un jour, mais nous avons eu l'espoir de les recueillir dans leur

saison; et avec l'aide du Ciel et la vôtre, il en sera ainsi!

(Applaudissements prolongés.)

Le colonel THOMPSON propose un toast à la Ligue et à ses travaux,

dont l'utilité a été si grande pour le pays et pour le monde.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 93 / 106 题