(_Libre-Échange_, nº du 7 novembre 1847.)
Le Parlement anglais est convoqué pour le 18 de ce mois.
C'est la situation critique des affaires qui a déterminé le cabinet à
hâter cette année la réunion des Communes.
Tout en déplorant la crise qui pèse sur le commerce et l'industrie
britanniques, nous ne pouvons nous empêcher d'espérer qu'il en sortira
de grandes réformes pour l'Angleterre et pour le monde. Ce ne sera pas
la première fois, ni la dernière sans doute, que le progrès aura été
enfanté dans la douleur. Le libre arbitre, noble apanage de l'homme,
ou la _liberté de choisir_, implique la possibilité de faire un
mauvais choix. L'erreur entraîne des conséquences funestes, et
celles-ci sont le plus dur mais le plus efficace des enseignements.
Ainsi nous arrivons toujours, à la longue, dans la bonne voie. Si la
Prévoyance ne nous y a mis, l'Expérience est là pour nous y ramener.
Nous ne doutons pas que des voix se feront entendre dans le Parlement
pour signaler à l'Angleterre la fausse direction de sa politique trop
vantée.
«_Rendre à toutes les colonies, l'Inde comprise, la liberté
d'échanger avec le monde entier, sans privilége pour la métropole._
«_Proclamer le principe de non-intervention dans les affaires
intérieures des autres nations; mettre fin à toutes les intrigues
diplomatiques; renoncer aux vaines illusions de ce qu'on nomme
influence, prépondérance, prépotence, suprématie._
«_Abolir les lois de navigation._
«_Réduire les forces de terre et de mer à ce qui est indispensable
pour la sécurité du pays._»
Tel devra être certainement le programme recommandé et énergiquement
soutenu par le parti libéral, par tous les membres de la _Ligue_,
parce qu'il se déduit rigoureusement du libre-échange, parce qu'il est
le libre-échange même.
En effet, quand on pénètre les causes qui soumettent à tant de
fluctuations et de crises le commerce de la Grande-Bretagne, à tant de
souffrances sa laborieuse population, on reste convaincu qu'elles se
rattachent à une Erreur d'économie sociale, laquelle, par un
enchaînement fatal, entraîne à une fausse politique, à une fausse
diplomatie; en sorte que cette imposante mais vaine apparence qu'on
nomme la _puissance anglaise_ repose sur une base fragile comme tout
ce qui est artificiel et contre nature.
L'Angleterre a partagé cette erreur commune, que l'habileté
commerciale consiste à PEU ACHETER ET BEAUCOUP VENDRE, _afin de
recevoir la différence en or_.
Cette idée implique nécessairement celle de _suprématie_, et par suite
celle de _violence_.
Pour _acheter peu_, la violence est nécessaire à l'égard des citoyens.
Il faut les soumettre à des restrictions législatives.
Pour _vendre beaucoup_ (alors surtout que les autres nations, sous
l'influence de la même idée, voulant _acheter peu_, se ferment chez
elles et défendent leur or), la violence est nécessaire à l'égard des
étrangers. Il faut étendre ses conquêtes; assujettir des
consommateurs, accaparer des colonies, en chasser les marchands du
dehors, et accroître sans cesse le cercle des envahissements.
Dès lors on est entraîné à s'environner de forces considérables,
c'est-à-dire à détourner une portion notable du travail national de sa
destination naturelle, qui est de satisfaire les besoins des
travailleurs.
Ce n'est pas seulement pour étendre indéfiniment ses conquêtes qu'une
telle nation a besoin de grandes forces militaires et navales. Le but
qu'elle poursuit lui crée partout des jalousies, des inimitiés, des
haines contre lesquelles elle a à se prémunir ou à se défendre.
Et comme les inimitiés communes tendent toujours à se coaliser, il ne
lui suffit pas d'avoir des forces supérieures à celles de chacun des
autres peuples, pris isolément, mais de tous les peuples réunis. Quand
un peuple entre dans cette voie, il est condamné à être, coûte que
coûte, le plus fort partout et toujours.
La difficulté de soutenir le poids d'un tel établissement militaire le
poussera à chercher un auxiliaire dans la ruse. Il entretiendra des
agents auprès de toutes les cours; il fomentera et réchauffera partout
les germes de dissensions; il affaiblira ses rivaux les uns par les
autres; il leur créera des embarras et des obstacles; il suscitera les
rois contre les peuples, et les peuples contre les rois; il opposera
le Nord au Midi; il se servira des peuples au sein desquels l'esprit
de liberté a réveillé quelque énergie pour tenir en échec la puissance
des despotes, et en même temps il fera alliance avec les despotes pour
comprimer la force que donne ailleurs l'esprit de liberté. Sa
diplomatie sera toute ruse et duplicité; elle invoquera selon les
temps et les lieux les principes les plus opposés; elle sera démocrate
ici, aristocrate là; autocrate plus loin, constitutionnelle,
révolutionnaire, philanthrope, déloyale, loyale même au besoin; elle
aura tous les caractères, excepté celui de la sincérité. Enfin, on
verra ce peuple, dans la terrible nécessité où il s'est placé, aller
jusqu'à contracter des dettes accablantes pour soudoyer les rois, les
peuples, les nations qu'il aura mis aux prises.
Mais l'intelligence humaine ne perd jamais ses droits. Bientôt les
nations comprendront le but de ces menées. La défiance, l'irritation
et la haine ne feront que s'amasser dans leur coeur; et le peuple dont
nous retraçons la triste histoire sera condamné à ne voir dans ses
gigantesques efforts que les pierres d'attente, pour ainsi parler,
d'efforts plus gigantesques encore.
Or, ces efforts coûtent du travail à ce peuple.--Cela peut paraître
extraordinaire, mais il est cependant certain, quoique les hommes n'en
soient pas encore bien convaincus, que ce _qui est produit une fois ne
peut pas être dépensé deux_, et que cette portion de travail qui est
destinée à atteindre un but ne peut être en même temps consacrée à en
obtenir un autre. Si la moitié de l'activité nationale est détournée
vers des conquêtes ou la défense d'une sécurité qu'on a
systématiquement compromise, il ne peut rester que l'autre moitié de
l'activité des travailleurs pour satisfaire les besoins réels
(physiques, intellectuels ou moraux) des travailleurs eux-mêmes. On a
beau subtiliser et théoriser, les arsenaux ne se font pas d'eux-mêmes,
ni les vaisseaux de guerre non plus; ils ne sont pas pourvus d'armes,
de munitions, de canons et de vivres par une opération cabalistique.
Les soldats mangent et se vêtissent comme les autres hommes, et les
diplomates plus encore. Il faut pourtant bien que quelqu'un produise
ce que ces classes consomment; et si ce dernier genre de consommation
va sans cesse croissant comme le système l'exige, un moment arrive de
toute nécessité où les vrais travailleurs n'y peuvent suffire.
Remarquez que toutes ces conséquences sont contenues très-logiquement
dans cette idée: _Pour progresser, un peuple doit vendre plus qu'il
n'achète_.--Et si cette idée est fausse, même au point de vue
économique, à quelle immense déception ne conduit-elle pas un peuple,
puisqu'elle exige de lui tant d'efforts, tant de sacrifices et tant
d'iniquités pour ne lui offrir en toute compensation qu'une chimère,
une ombre?
Admettons la vérité de cette autre doctrine: LES EXPORTATIONS D'UN
PEUPLE NE SONT QUE LE PAIEMENT DE SES IMPORTATIONS.
Puisque le principe est diamétralement opposé, toutes les conséquences
économiques, politiques, diplomatiques, doivent être aussi
diamétralement opposées.
Si, dans ses relations commerciales, un peuple n'a à se préoccuper que
d'acheter au meilleur marché, laissant, comme disent les
_free-traders_, les exportations prendre soin d'elles-mêmes,--comme
acheter à bon marché est la tendance universelle des hommes, ils n'ont
besoin à cet égard que de liberté. Il n'y a donc pas ici de violence à
exercer au dedans.--Il n'y a pas non plus de violences à exercer au
dehors; car il n'est pas besoin de contrainte pour déterminer les
autres peuples à _vendre_.
Dès lors, les colonies, les possessions lointaines sont considérées
non-seulement comme des inutilités, mais comme des fardeaux; dès lors
leur acquisition et leur conservation ne peuvent plus servir de
prétexte à un grand développement de forces navales; dès lors on
n'excite plus la jalousie et la haine des autres peuples; dès lors la
sécurité ne s'achète pas au prix d'immenses sacrifices; dès lors
enfin, le travail national n'est pas détourné de sa vraie destination,
qui est de satisfaire les besoins des travailleurs.--Et quant aux
étrangers, le seul voeu qu'on forme à leur égard, c'est de les voir
prospérer, progresser par une production de plus en plus abondante,
de moins en moins dispendieuse, parlant toujours de ce point, que tout
progrès qui se traduit en abondance et en bon marché profite à tous et
surtout au peuple acheteur.
L'importance des effets opposés, qui découlent des deux axiomes
économiques que nous avons mis en regard l'un de l'autre, serait notre
justification si nous recherchions ici théoriquement de quel côté est
la vérité. Nous nous en abstiendrons, puisque cette recherche est
après tout l'objet de notre publication tout entière.
Mais on nous accordera bien que les _free-traders_ d'Angleterre
professent à cet égard les mêmes opinions que nous-mêmes.
Donc, leur rôle, au prochain Parlement, sera de demander l'entière
réalisation du programme que nous avons placé au commencement de cet
article.
Les événements de 1846 et de 1847 leur faciliteront cette noble tâche.
En 1846, ils ont détrôné cette vieille maxime, que _l'avantage d'un
peuple était d'acheter peu et de vendre beaucoup pour recevoir la
différence en or_. Ils ont fait reconnaître officiellement cette autre
doctrine, que _les exportations d'un peuple ne sont que le paiement de
ses importations_. Ayant fait triompher le principe, ils seront bien
plus forts pour en réclamer les conséquences. Il serait par trop
absurde que l'Angleterre, renonçant à un faux système commercial,
retînt le dispendieux et dangereux appareil militaire et diplomatique
que ce système seul avait exigé.
Les événements de cette année donneront de la puissance et de
l'autorité aux réclamations des _free-traders_. On aura beau vouloir
attribuer la crise actuelle à des causes mystérieuses, il n'y a pas de
mystère là-dessous. Le travail énergique, persévérant, intelligent
d'un peuple actif et laborieux ne suffit pas à son bien-être;
pourquoi? parce qu'une portion immense de ce travail est consacrée à
autre chose qu'à son bien-être, à payer des marins, des soldats, des
diplomates, des gouverneurs de colonies, des vaisseaux de guerre, des
subsides,--le désordre, le trouble et l'oppression.
Certainement, la lutte sera ardente au Parlement, et nous n'avons pas
l'espoir que les FREE-TRADERS emportent la place au premier assaut.
Les abus, les préjugés, les droits acquis sont les maîtres dans cette
citadelle. C'est même là que leurs forces sont concentrées.
L'aristocratie anglaise y défendra énergiquement ses positions. Les
gouvernements à l'extérieur, les hauts emplois, les grades dans
l'armée et la marine, la diplomatie et l'Église, sont à ses yeux son
légitime patrimoine; elle ne le cédera pas sans combat; et nous qui
savons quelle est, dans son aveuglement, la puissance de l'orgueil
national, nous ne pouvons nous empêcher de craindre que l'oligarchie
britannique ne trouve de trop puissants auxiliaires dans les préjugés
populaires, qu'une politique dominatrice a su faire pénétrer au coeur
des travailleurs anglais eux-mêmes. Là, comme ailleurs, on leur dira
que la destinée des peuples n'est pas le bien-être, qu'ils ont une
mission plus noble, et qu'ils doivent repousser toute politique
_égoïste_ et _matérialiste_.--Et tout cela, pour les faire persévérer
dans le matérialisme le plus brutal, dans l'égoïsme sous sa forme la
plus abjecte: l'appel à la violence pour nuire à autrui en se nuisant
à soi-même.
Mais rien ne résiste à la vérité, quand son temps est venu et que les
faits, dans leur impérieux langage, la font éclater de toutes parts.
Si le peuple anglais, dans son intérêt, abolit les lois de navigation,
s'il rend à ses colonies la liberté commerciale, si tout homme, à
quelque nation qu'il appartienne, peut aller échanger dans l'Inde, à
la Jamaïque, au Canada, au même titre qu'un Anglais, quel prétexte
restera-t-il à l'aristocratie britannique pour retenir les forces qui
en ce moment écrasent l'Angleterre?
Dira-t-elle qu'elle veut conserver les possessions acquises?
On lui répondra que nul désormais n'est intéressé à les enlever à
l'Angleterre, puisque chacun peut en user comme elle, et de plus que
l'Angleterre, par le même motif, n'est plus intéressée à les
conserver.
Dira-t-elle qu'elle aspire à de nouvelles conquêtes?
On lui objectera que le moment est singulièrement choisi de courir à
de nouvelles conquêtes quand, sous l'inspiration de l'intérêt,
d'accord cette fois avec la justice, on renonce à des conquêtes déjà
réalisées.
Dira-t-elle qu'il faut s'emparer au moins de positions militaires
telles que Gibraltar, Malte, Héligoland?
On lui répondra que c'est un cercle vicieux; que ces positions étaient
sans doute une partie obligée du système de domination universelle;
mais qu'on ne détruit pas l'ensemble pour en conserver précisément la
partie onéreuse.
Fera-t-elle valoir la nécessité de protéger le commerce, dans les
régions lointaines, par la présence de forces imposantes?
On lui dira que le commerce avec des barbares est une déception, s'il
coûte plus indirectement qu'il ne vaut directement.
Exposera-t-elle qu'il faut au moins que l'Angleterre se prémunisse
contre tout danger d'invasion?
On lui accordera que cela est juste et utile. Mais on lui fera
observer qu'il est de la nature d'un tel danger de s'affaiblir, à
mesure que les étrangers auront moins sujet de haïr la politique
britannique et que les Anglais auront plus raison de l'aimer.
On dira sans doute que nous nous faisons une trop haute idée de la
_philanthropie_ anglaise.
Nous ne croyons pas que la philanthropie détermine aucun peuple, pas
plus le peuple anglais que les autres, à agir sciemment contre ses
intérêts permanents.
Mais nous croyons que les intérêts permanents d'un peuple sont
d'accord avec la justice, et nous ne voyons pas pourquoi il
n'arriverait pas, par la diffusion des lumières, et au besoin par
l'expérience, à la connaissance de cette vérité.
En un mot, nous avons foi, une foi entière, dans le principe du
libre-échange.
Nous croyons que, selon qu'un peuple prend ou ne prend pas pour règle
de son économie industrielle la théorie de la _balance du commerce_,
il doit adopter une politique toute différente.
Dans le premier cas, il veut _vendre_ à toute force; et ce besoin le
conduit à aspirer à la domination universelle.
Dans le second, il ne demande qu'à _acheter_, sachant que le vendeur
prendra soin du paiement; et, pour acheter, il ne faut faire violence
à personne.
Or, si la violence est inutile, ce n'est pas se faire une trop haute
idée d'un peuple que de supposer qu'il repoussera les charges et les
risques de la violence.
Et si nous sommes pleins de confiance, c'est parce que, sur ce point,
le vrai intérêt de l'Angleterre et de ses classes laborieuses nous
paraît d'accord avec la cause de la justice et de l'humanité.
Car si nous avions le malheur de croire à l'efficacité du régime
restrictif, sachant quelles idées et quels sentiments il développe,
nous désespérerions de tout ordre, de toute paix, de toute harmonie.
Toutes les déclamations à la mode contre le _vil intérêt_ ne nous
feraient pas admettre que l'Angleterre renoncera à sa politique
envahissante et turbulente, laquelle, dans cette hypothèse, serait
conforme à ses intérêts. Tout au plus, nous pourrions penser
qu'arrivée à l'apogée de la grandeur, elle succomberait sous la
réaction universelle; mais seulement pour céder son rôle à un autre
peuple, qui, après avoir parcouru le même cercle, le céderait à un
troisième, et cela sans fin et sans cesse jusqu'à ce que la dernière
des hordes régnât enfin sur des débris. Telle est la triste destinée
que la _Presse_ annonçait ces jours derniers aux nations; et comme
elle croit au régime prohibitif, sa prédiction était logique.
Au moment où le Parlement va s'ouvrir, nous avons cru devoir signaler
la ligne que suivra, selon nous, le parti libéral. Si le monde est sur
le point d'assister à une grande révolution pacifique, à la solution
d'un problème terrible:--l'écroulement de la puissance anglaise en ce
qu'elle a de pernicieux, et cela non par la force des armes, mais par
l'influence d'un principe,--c'est un spectacle assurément bien digne
d'attirer les regards impartiaux de la presse française. Est-ce trop
exiger d'elle que de l'inviter à ne pas envelopper de silence cette
dernière évolution de la Ligue comme elle a fait de la première? Le
drame n'intéresse-t-il pas assez le monde et la France? Sans doute
nous avons été profondément étonnés et affligés de voir la presse
française, et principalement la presse démocratique, tout en fulminant
tous les jours contre le machiavélisme britannique, faire une
monstrueuse alliance avec les hommes et les idées qui sont en
Angleterre la vie de ce machiavélisme. C'est le résultat de quelque
étrange combinaison d'idées qu'il ne nous est pas donné de pénétrer.
Mais, à moins qu'il n'y ait parti pris, ce que nous ne pouvons croire,
de tromper le pays jusqu'au bout, nous ne pensons pas que cette
combinaison d'idées, quelle qu'elle soit, puisse tenir devant la
lutte qui va s'engager dans quelques jours au Parlement.