M. ROBERT MOORE lui succède.

* * * * *

Les deux grandes questions sur lesquelles se portent les efforts

opposés des _free-traders_ et des prohibitionnistes, savoir: la

loi-céréale et la loi des sucres, approchent enfin, sinon de leur

dénoûment définitif, du moins de la solution provisoire qu'elles

doivent recevoir cette année par un vote du Parlement. Nous

terminerons donc, du moins pour cette campagne, l'oeuvre que nous

avons entreprise, par l'analyse succincte des débats et des péripéties

parlementaires auxquels auront donné lieu ces votes mémorables.

Commençons par la loi des sucres.

Il semble que cette question n'a qu'un médiocre intérêt pour le public

français; cependant elle a fait ressortir d'une manière si remarquable

les aberrations de l'esprit de parti, et le soin minutieux qu'ont pris

les membres de la Ligue de se défaire de cette rouille, qui semblait

inhérente aux gouvernements constitutionnels, que l'on ne lira pas

sans intérêt, nous le croyons, les phases de cette grande lutte, qui,

on se le rappelle, compromit un instant l'existence du ministère.

Établissons d'abord l'état de la question.

La législation ancienne, et encore en vigueur au moment du vote,

frappait le sucre colonial d'un droit de 24 sh., et le sucre étranger

d'une taxe de 63 sh.--La différence, ou 39 sh., était donc la part

faite à la _protection_.

Sous le ministère de lord John Russell, le gouvernement proposa de

modifier ainsi ces taxes:

Sucre colonial, 24 sh.--Sucre étranger, 36 sh. Ainsi, la protection

était réduite à 12 sh. au lieu de 39, et l'abandon de ce système

colonial, auquel on croit l'Angleterre si attachée, consommé dans

cette mesure. C'est à l'occasion de cette proposition que, par

l'influence combinée des monopoleurs, le cabinet whig fut renversé.

Les torys arrivés au pouvoir avec la mission expresse de maintenir la

protection, forcés eux-mêmes de céder aux exigences de l'opinion

publique éclairée par les travaux de la Ligue, proposèrent, en 1844,

par l'organe de M. Peel, la modification suivante:

Sucre colonial, 24 sh.--Sucre étranger, 34 sh.

La protection est ainsi réduite à 10 sh.

Il semble d'abord que cette mesure, présentée par les torys, soit plus

libérale que celle qui les mit à même de renverser les whigs.

Mais il faut prendre garde que la réduction de 63 à 34 sh. n'est

accordée par sir R. Peel qu'au sucre étranger produit par le _travail

libre_ (_free-grown sugar_). Ainsi, le monopole se trouve affranchi de

la concurrence de Cuba et du Brésil, qui était pour lui la plus

redoutable.

Les monopoleurs, qui, à leur grand regret, ne peuvent marcher qu'avec

l'opinion publique, se sont emparés ici, avec une habileté

incontestable, du sentiment d'horreur que l'esclavage inspire à toutes

les classes du peuple anglais. Ce sentiment fomenté, exalté pendant

les quarante années de l'_agitation abolitionniste_, a servi, dans son

aveuglement, à la perpétration d'une fraude grossière dans le

Parlement.

On a vu dans le compte rendu des meetings de la Ligue, l'opinion de

cette association relativement à cette distinction entre le

sucre-libre et le sucre-esclave.

Il est bon de dire ici, qu'en présentant cette loi, sir Robert Peel a

déclaré que, si l'état du revenu public le permettait, il se proposait

de pousser beaucoup plus loin la réforme en 1845, mais qu'il tenait à

faire prévaloir en principe, et dès cette année, la distinction entre

les deux sucres, afin de la faire reparaître lorsqu'il s'agirait d'un

nouvel abaissement des droits. Il est permis de croire que son

_arrière-pensée_ était de se ménager un moyen de conclure un traité de

commerce avec le Brésil, et nous savons en effet que des commissaires

anglais sont en ce moment chargés de cette mission.

Ainsi, la mesure soumise au Parlement était celle-ci:

Sucre colonial, 24 sh.--Sucre-libre étranger, 34 sh.--Sucre-esclave

étranger, 63 sh.

Le premier amendement fut proposé par lord John Russell. Il tendait à

faire disparaître la distinction entre le sucre-libre et le

sucre-esclave; en d'autres termes, il proposait 24 sh. pour le sucre

colonial, et 34 pour le sucre étranger, de toutes provenances.

Cet amendement fut repoussé par 197 voix contre 128.

Un second amendement fut présenté par M. Ewart, membre de la Ligue. En

harmonie avec les doctrines de cette puissante association, il

n'allait à rien moins qu'à la suppression de tous droits

différentiels, non point entre le sucre-libre et le sucre-esclave,

mais entre le sucre colonial et le sucre étranger. En un mot, M. Ewart

proposait le droit de 24 sh. pour tous les sucres, sans distinction

d'aucune espèce.

Les Ligueurs ne pouvaient espérer de faire triompher leurs vues, mais

ils voulaient une discussion de principes; et en effet, dans cette

séance mémorable, les principes de la liberté absolue, les vices du

système colonial furent exposés avec une grande force par MM. Ewart,

Bright, Cobden, Roebuck et Warburton.

Cependant l'amendement fut repoussé par 259 voix contre 36.

Enfin est venu le captieux amendement de M. Philips Miles, député de

Bristol, qui a un moment ébranlé le cabinet tory. Voici cet

amendement:

Sucre colonial, 20 sh.--Sucre-libre étranger, d'une certaine qualité,

30 sh. (_brown, muscovado or clayed_).--Sucre-libre étranger, d'une

autre qualité, 34 sh. (_white clayed or equivalent_).

Cet amendement était parfaitement calculé pour jeter le trouble dans

toutes les dispositions de la Chambre des communes. Il laissait à la

protection une marge de 10 sh. dans un cas, et de 14 dans l'autre. Il

pouvait plaire aux _free-traders_, car il paraissait abaisser le

niveau général des droits de tous les sucres, même coloniaux. Il

devait convenir aux monopoleurs qui le mettaient en avant, sachant

bien que dans la pratique il leur donnerait une prime de 14 sh.,

presque tout le sucre qui s'importe en Angleterre étant de cette

qualité spéciale soumise au droit de 34 sh.

Aussi cet amendement passa-t-il à la première épreuve.

Mais la confusion fut bien plus grande encore lorsque le ministère

vint déclarer qu'il se retirerait si la Chambre persistait dans sa

résolution.

On comprend facilement que l'_esprit de parti_ vint s'attacher

beaucoup plus à la question de cabinet qu'à la question des sucres.

Par le fait, l'une et l'autre étaient à la disposition de la Ligue.

Disposant de plus de cent voix, elle pouvait à son gré faire pencher

la balance en faveur des whigs ou des torys. Chacun avait les yeux

fixés sur les Ligueurs.

Quelle fut pourtant leur conduite? Quoique naturellement plus portés

pour Russell que pour Peel, ils se mirent à étudier la question,

abstraction faite de tout esprit de parti, de toute combinaison

parlementaire et ministérielle, et au seul point de vue de la _liberté

commerciale_. Ils crurent que la proposition du gouvernement était

plus _libérale_ que celle de M. Miles. Ils repoussèrent l'amendement,

et le ministère Peel fut maintenu.

On a beaucoup reproché aux ligueurs cette conduite. On a dit qu'ils

avaient sacrifié à une simple question d'argent une grande révolution

ministérielle, qui aurait plus tard profité au principe de la liberté

commerciale.

Le remarquable discours prononcé par M. Cobden au meeting de la Ligue

du 19 juin, fera connaître les motifs de l'Association, et initiera le

lecteur à cet esprit nouveau qui surgit en Angleterre, et qui

étouffera jusqu'aux derniers restes du fléau destructeur qu'on nomme:

Esprit de parti.

Séance du 19 juin 1844.

M. Cobden est reçu avec enthousiasme par une assemblée des plus

nombreuses et des plus distinguées qui ait jamais assisté aux meetings

de Covent-Garden. Quand le silence est rétabli, il s'exprime en ces

termes:

Monsieur le président, ladies et gentlemen, je viens d'apprendre

que le docteur Bowring, que vous espériez entendre ce soir, avait

été inévitablement forcé de s'absenter. Je me présente donc pour

remplir la place qu'il a malheureusement laissée vide. Des sujets

nouveaux sur notre grande cause me feraient défaut peut-être, si,

devenue prédominante dans tout le pays, elle ne présentait chaque

semaine quelque phase nouvelle pour servir de texte à nos

entretiens. Gentlemen, la semaine dernière, nous avons eu deux

discussions à la Chambre des communes, et si l'esprit de parti

n'avait pas mis de côté la pauvre économie politique, cette

assemblée serait devenue une grande école bien propre à instruire

le public sur une matière qui, je crois, n'est pas suffisamment

comprise. Je veux parler de ce qu'on nomme _Droits

différentiels_. (Écoutez! écoutez!) Malheureusement aux deux

côtés de la Chambre, plusieurs personnages, au lieu de ne voir

dans le débat que 4 sh. de plus ou de moins à accorder à la

protection du sucre, se sont persuadés qu'il s'agissait de

places, de pouvoir, d'influence à conquérir pour eux-mêmes.

(Écoutez! écoutez!) La vraie question a été ainsi absorbée dans

des récriminations, des invectives, des reproches rétrospectifs,

à l'occasion d'actes qui remontent à 1835. En un mot, ceux qui

sont en dehors comme ceux qui sont au dedans du pouvoir,

paraissaient sous l'influence d'une seule cause d'anxiété,

savoir, si les uns chasseraient les autres et se mettraient à

leur place. (Applaudissements.) Ladies et gentlemen, cette

enceinte est aussi une école d'économie politique, et si vous le

permettez, je vous donnerai une leçon sur le sujet qui était le

vrai texte du débat à la Chambre des communes, et qui a été

étouffé, au grand détriment de l'intérêt public, par d'autres

matières, selon moi, beaucoup moins importantes. Je voudrais que

le pays comprît bien la signification de ces expressions: _Droits

différentiels_; et je crois pouvoir en donner une explication si

simple, qu'après l'avoir entendue, un enfant sera en mesure de

faire à son tour la leçon à son vieux grand-père auprès du

foyer.--Vous savez que le marché de Covent-Garden, où se vendent

les légumes pour la consommation de la métropole, appartient au

duc de Bedfort.--Je supposerai qu'un certain nombre de

jardiniers, propriétaires d'une étendue limitée de terrain dans

le voisinage, par exemple, la paroisse de Hammersmith, décident

le duc de Bedfort à établir un droit de 10 sh. par charge sur

tous les choux qui viendront des environs, comme Battersea et

autres paroisses, en exceptant celle de Hammersmith. Quelle

serait la conséquence? Comme la paroisse à laquelle serait

conféré le privilége ne produit pas assez de choux pour la

consommation de la métropole, les jardiniers de Hammersmith

s'abstiendraient de vendre jusqu'à ce qu'ils pussent obtenir le

même prix que ceux de Battersea, lesquels, ayant à payer 10 sh.

au duc de Bedfort, ajouteraient naturellement le montant de ce

droit au prix naturel de leurs légumes. Que résulterait-il donc

de là? Le voici: le noble duc de Bedfort recevrait 10 sh. par

charge pour tous les choux venus de Battersea ou d'ailleurs.--Les

jardiniers de Hammersmith vendraient aussi à 10 sh. plus cher

qu'autrefois, et n'ayant pas à payer le droit, ils

l'empocheraient; quant au public, _il paierait 10 sh. d'extra,

sur les choux de toutes les provenances_.

Supposons maintenant que le noble duc a besoin de tirer de ces

choux un peu plus de revenu, et que voulant néanmoins continuer à

favoriser les jardiniers de Hammersmith, il propose de prélever

sur leurs choux une taxe de 10 sh., mais en même temps de porter

à 20 sh., le droit sur les choux de Battersea et d'ailleurs.

Voyons l'effet de cette mesure. Comme dans le cas précédent, les

hommes de Hammersmith tiendront la main haute, jusqu'à ce que le

prix des choux soit fixé par les jardiniers de Battersea qui ont

à payer un droit de 20 sh., tandis que leurs concurrents ne

paient que 10 sh. De quelle manière ces combinaisons

affecteront-elles le public?--Il paiera 20 sh. au delà de la

valeur naturelle sur tous les choux qu'il achètera. Le duc de

Bedfort recouvrera la totalité du droit de 20 sh. sur les choux

de Battersea, il recouvrera aussi 10 sh. sur ceux de Hammersmith,

et les jardiniers de Hammersmith empocheront les 10 autres

shillings. Mais quant au public il paiera dans tous les cas une

taxe de 20 sh.

Quelque temps après, les jardiniers de Hammersmith désirent avoir

un peu plus de monopole. En ayant goûté les douceurs, ils veulent

y revenir, cela est bien naturel (rires); et, en conséquence, ils

s'assemblent et mettent toutes leurs ruses en commun. Ils ne

jugent pas à propos de réclamer du duc de Bedfort une nouvelle

aggravation de droits sur les choux de Battersea, parce que la

mesure serait extrêmement impopulaire. Ils imaginent d'élever ce

cri: _Les choux à bon marché!_ et disent au noble propriétaire de

Covent-Garden: «Réduisez le droit sur les choux de Hammersmith de

10 à 6 sh., laissant la taxe sur ceux de Battersea telle qu'elle

est maintenant à 20 sh.»

Revêtus du manteau du patriotisme, ils s'adressent à lord John

Russell et le prient d'intervenir auprès de son frère, le duc de

Bedfort, afin qu'il adopte cette admirable combinaison. Le noble

duc, que je suppose un homme avisé, réplique: Votre devise: _les

choux à bon marché!_ n'est qu'un prétexte pour cacher votre

égoïsme.--Si je réduis votre taxe de 4 sh., laissant celle de

Battersea à 20 sh. comme à présent, vous continuerez à vendre vos

choux au même prix que vos concurrents, et le seul résultat,

c'est que je perdrai 4 sh. que vous empocherez, et le public

paiera précisément le même prix qu'auparavant.

(Applaudissements.) Mettez le mot «sucre» à la place du mot

«chou», et vous aurez une complète intelligence de la motion

récemment proposée par nos anciens adversaires, les planteurs des

Indes occidentales. (Écoutez! écoutez!) Le gouvernement avait

proposé de fixer le droit sur le sucre étranger à 34 sh. et le

sucre colonial à 24 sh., c'était donner au producteur de ce

dernier un _extra-prix_ de 10 sh., parce que, comme dans

l'hypothèse des choux de Hammersmith, les fournitures des colons

sont insuffisantes pour notre marché, et ils ne vendront pas une

once de leur sucre jusqu'à ce qu'ils retirent le même prix que

les planteurs de Java, lesquels, sur ce prix, ont à payer un

droit de 10 sh. plus élevé que nos colons. Voyons à combien monte

ce droit _protecteur_? Nos colonies fournissent, en nombre rond,

à ce pays, environ 4,000,000 quintaux de sucre; 10 sh. par

quintal, sur cette quantité, cela fait bien, si je sais compter,

2 millions sterling. Cette somme immense, c'est la prime, ou,

comme on l'appelle, la _protection_ que le gouvernement propose

d'accorder aux planteurs des Indes occidentales. Gentlemen,

quelle a été la conduite des _free-traders_ par rapport à ce

monopole? Nous avons mis en avant une motion pour l'égalisation

des droits sur tous les sucres, afin que tous les producteurs de

sucre payassent une taxe égale, sous forme de droit, à la reine

Victoria, et qu'il ne fût permis à aucun de mettre une portion de

cette taxe dans sa poche. (Bruyants applaudissements.) Nous avons

soutenu cette proposition à la Chambre des communes, et bien que,

à ce que je crois, nous les ayons indubitablement battus par les

arguments, ils nous ont battus par les votes. Est venu alors

l'amendement de M. Miles, qui proposait un droit de 20 sh. sur le

sucre colonial, et 30 sh. sur le sucre étranger. Mais en même

temps, introduisant dans sa mesure une distinction omise dans le

projet du gouvernement, il voulait que tout sucre étranger, d'une

espèce particulière appelée _white-clayed_, payât 34 sh.--Je suis

informé qu'un grand nombre de personnes, même dans cette capitale

éclairée, pensent que les _free-traders_ ont eu tort de résister

à l'amendement de M. Miles. (Écoutez!) D'abord, un fort soupçon,

pour ne rien dire de plus, s'attachait à l'origine de cette

proposition; cependant, je ne la juge pas d'après cette

circonstance. Les planteurs des Antilles se plaignaient de ce que

la motion de sir Robert Peel causait leur ruine, et c'est

pourquoi ils lui opposaient l'amendement de M. Miles. Il y a

pourtant des gens assez bénévoles pour croire que cette dernière

mesure est moins protectrice que la première. Mais ne jugeons pas

sur l'apparence; n'apprécions pas la mesure par le caractère de

ceux qui la proposent, mais examinons-en la portée et la tendance

réelle. La réduction de 4 sh. sur le sucre colonial embrasse tout

le sucre colonial, quelle qu'en soit la qualité. La réduction de

4 sh. sur le sucre étranger, c'est seulement la réduction sur une

certaine qualité de sucre étranger. Recherchons donc quelle est

la nature du sucre étranger que l'on excepte de cette réduction

et sur lequel le droit de 34 sh. continuera à être prélevé, car

c'est là qu'est toute la question. Les hommes qui ne sont pas

versés dans le commerce du sucre, ne sont que des juges fort

incompétents du mérite et des effets de l'exception proposée.

Quelques-uns d'entre nous, _free-traders_, nous avons pensé qu'il

valait la peine d'aller aux informations dans la Cité, pour

savoir enfin ce que c'était que ce _clayed sugar_, qui nous vient

de pays étrangers. Nous avons cru que nous n'avions rien de mieux

à faire, et, en conséquence, nous avons consulté une vingtaine de

raffineurs et de marchands parmi lesquels, etc...

M. Cobden cite ici l'opinion d'un grand nombre d'hommes spéciaux qui

s'accordent à dire que cette qualité de sucre étranger (_white

clayed_), qui est exceptée par l'amendement de M. Miles du bénéfice de

la réduction de 4 sh., forme en ce moment et formera en toutes

circonstances les trois quarts de l'importation étrangère.

D'après cela, messieurs, je n'hésite pas à déclarer que

l'amendement de M. Miles n'était autre chose qu'un piége tendu

aux _free-traders_ inattentifs. (Écoutez! écoutez!) Je n'accuse

pas M. Miles d'être l'inventeur ou le complice de cette déception

calculée. Mais je crois que ce plan artificieux a été combiné à

Minenglane par des hommes qui savaient très-bien ce qu'ils

faisaient, et qui espéraient enlacer les _free-traders_ de la

Chambre des communes dans leurs spécieux artifices. Quel eût été

l'effet de l'amendement s'il eût été adopté? Le droit sur le

sucre colonial eût été abaissé de 24 à 20 sh. La grande masse de

sucre étranger eût payé 34 sh. Ainsi, la prime de protection en

faveur des intérêts coloniaux eût été de 14 sh. au lieu de 10 que

leur accorde la proposition ministérielle. (Écoutez! écoutez!)

Cependant il y a des hommes simples qui nous disent: «Pourvu que

l'amendement Miles nous fasse obtenir le sucre à meilleur marché,

quel mal y a-t-il à ce que les planteurs y trouvent aussi quelque

avantage?» Mais le fait est qu'il ne nous fera pas avoir le sucre

à meilleur marché. Une réduction de 4 sh. sur le sucre colonial

se bornerait à faire passer une certaine somme du revenu public

dans la poche des monopoleurs. 4 sh. sur 4,000,000 quintaux qui

viennent annuellement de nos colonies, équivalent à 800,000 1.

st. qui seraient enlevées à l'Échiquier national et que vous vous

verriez contraints d'y restituer par quelque autre impôt. Prenez

bien garde à ceci: le revenu public et le revenu national

naviguent dans la même barque; les monopoleurs sont dans une

autre, et si vous ôtez au revenu public pour donner au monopole,

il faut vous soumettre à des taxes nouvelles. Qu'est-ce que le

plan de M. Miles? Rien autre chose que l'absorption par les

monopoleurs d'un revenu destiné à la reine Victoria, c'est le

renouvellement de mesures qui nous ont déjà conduits à

l'_income-tax_. (Approbation.) Il y en a qui disent que la somme

ainsi distraite de l'Échiquier est insignifiante. Mais il faut se

rappeler qu'il s'agit de 800,000 liv. st. par an, et que cette

somme à 4 pour 0/0 répond à un capital de 20 millions de liv. st.

Ainsi la proposition de M. Miles revient à ceci, ni plus ni

moins: Prendre, pour la seconde fois, 20 millions dans les poches

du public pour les livrer aux intérêts coloniaux. J'ai dit à mes

amis et je répète ici,--car je reconnais à certains signes qu'il

y en a parmi vous qui ont été dupes de cette proposition

insidieuse,--je répète qu'une réduction de droit sur le sucre

colonial ne fera pas baisser le sucre d'un farthing tant que le

droit sur le sucre étranger restera le même.--Et puisqu'on nous

a annoncé qu'à une époque très-prochaine, probablement dans un

an, il y aurait un changement profond dans les droits sur le

sucre, profitons du temps pour bien apprendre d'ici là notre

leçon et savoir ce que c'est que les _droits différentiels_; et

si nous parvenons à en bien faire comprendre au public la vraie

nature, soyez certains qu'en février prochain, il n'est pas de

ministère qui ose les proposer. (Applaudissements.) Je vous

répète encore que, si le gouvernement venait à effacer

radicalement le droit sur le sucre colonial, laissant subsister

le droit actuel sur le sucre étranger, vous n'en payeriez pas

votre sucre un farthing de moins. Vous ne pouvez obtenir cet

article à meilleur marché qu'en augmentant la quantité importée.

Il n'y a pas d'autre moyen d'abaisser le prix des choses que d'en

accroître l'offre, la demande restant la même. Ainsi, le seul

résultat de l'abolition totale du droit sur le sucre colonial

serait de transférer quatre ou cinq millions par an du trésor

public aux monopoleurs, somme que vous auriez à restituer à

l'Échiquier par un autre _income-tax_. Que ces questions soient

enfin bien comprises, que le public y voie ce qu'elles

renferment; et nous en aurons bientôt fini avec toutes ces

impositions infligées au peuple dans des intérêts privés, sous

forme de droits différentiels. Quand les colons viennent au

Parlement et proposent «la protection» comme le remède à tous

leurs maux, enquérons-nous du moins si ce système de protection

profite même à ceux qui le réclament. Eh quoi! j'ai vu les

honorables gentlemen, propriétaires aux Indes occidentales, se

lever à la Chambre des communes, pleurer sur leur détresse et

celle de leurs familles. «Nous sommes ruinés, disaient-ils; notre

propriété est sans valeur; au lieu de tirer du revenu de nos

domaines, nous sommes forcés d'envoyer d'ici de l'argent pour

leur entretien.» Et dans quelles circonstances les frappe cette

détresse? Dans un moment où ils jouissent d'une protection

illimitée; où ils sont affranchis de toute concurrence étrangère:

car vous ne pouvez acheter du sucre à nul autre qu'à eux qu'en

vous soumettant au droit de 64 sh. qui équivaut à une

prohibition. Si ce système de monopole ne les a pas mis en état

de soutenir avantageusement leur industrie; s'ils déclinent et

tombent sous une telle protection, cela ne prouve-t-il pas qu'ils

sont dans une mauvaise voie, et que ce système, si onéreux pour

les consommateurs, n'a pas eu les résultats qu'en attendaient

ceux-là mêmes en faveur de qui il nous fut imposé? Il faut voir

les choses sous leur vrai jour. Mon honorable ami, M. Milner

Gibson, dans sa manière ingénieuse, disait une chose bien juste.

Au lieu d'envelopper subrepticement des primes aux monopoleurs,

dans un acte du Parlement qui a pour but ostensible d'allouer des

subsides à la couronne, votons séparément ces subsides, et si les

colons ont de justes droits sur nous à faire valoir, qu'ils les

établissent clairement, et accordons-leur aussi séparément ce qui

leur est légitimement dû. Mais dès qu'ils se présenteront devant

nous dans cette nouvelle attitude, nous aurons à pousser notre

enquête au delà du fait matériel de leur détresse. Il faudra

savoir s'ils ont convenablement géré leurs propriétés. Quand un

homme réunit ses créanciers, et leur déclare qu'il ne peut faire

honneur à ses engagements, ils s'enquièrent naturellement des

habitudes de cet homme, et ils examinent s'il a conduit ses

affaires avec prudence et habileté. Nous poserons quelques

questions semblables aux planteurs des Antilles, si vous le

voulez bien. Je dis qu'ils sont au-dessous de leurs affaires

parce qu'ils les ont dirigées sans habileté et sans économie. Je

me rappelle avoir traversé l'Atlantique, il y a sept ans, avec un

voyageur très-éclairé et qui avait parcouru toutes les régions du

globe où croît la canne à sucre; il me disait: «Il y a entre la

culture et la fabrication du sucre, dans nos colonies

occidentales, et celles des pays qui ne jouissent pas du même

monopole, autant de différence qu'il peut y en avoir entre vos

filatures actuelles et celles dont vous faisiez usage en 1815.»

Donc, s'il en est ainsi, je dis: Arrière cette tutelle de la

protection qui rend paresseux et impotents ceux qui s'endorment

sous son influence. Mettez ces colons sur le pied d'une loyale et

parfaite égalité avec leurs concurrents, et qu'ils luttent pour

eux-mêmes, sans faveurs et à armes égales, comme nous sommes

obligés de le faire nous-mêmes. Gentlemen, j'ai exposé devant

vous les motifs qui m'ont déterminé à voter contre l'amendement

de M. Miles. Je vous avouerai franchement que je ne me suis pas

douté du piége qu'on nous tendait jusqu'à vendredi matin,

c'est-à-dire jusqu'au jour même du vote. Le jeudi encore, j'étais

décidé à l'adopter, m'imaginant, simple que j'étais, que quelque

chose de bon pouvait venir de l'honorable représentant de

Bristol. (Rires.) Je veux croire, je ne doute même pas que

plusieurs _free-traders_, et des plus ardents, ont voté pour

l'amendement, sous l'influence du même malentendu qui me l'aurait

fait accueillir moi-même, si le débat eût eu lieu la veille du

jour où les informations me sont parvenues. Mais, messieurs, si

les _free-traders_ ont été égarés de bonne foi, nous ne devons

pas nous dissimuler que d'autres personnages, dans la Chambre des

communes, n'ont vu en tout ceci qu'une question de parti.

(Écoutez! écoutez!) Je vois bien que les journaux, organes de ces

partis, sont très-mécontents de ce que nous, qui avons en vue des

principes et non des combinaisons de partis et des desseins

factieux, nous avons refusé d'accueillir un amendement pire que

la mesure, déjà assez mauvaise, de sir Robert Peel, alors que,

par ce moyen, nous pouvions contribuer à arrêter le char

politique. (Approbation.) Je ne vois pas, dans les opérations du

Parlement, une occasion de lutte pour les partis. Je n'ai jamais

émis au Parlement un vote factieux, et j'espère que je ne le

ferai jamais. (Acclamations.) Je cherche à obtenir le mieux

possible. Je ne proposerai jamais une mesure mauvaise, je

n'appuierai jamais le pire quand le mieux se présentera. Mais

alors même que je serais un homme de parti; quand je serais

disposé à ne voir cette question que dans ses rapports avec la

tactique des partis, et à travers le prisme de l'opposition, que

devrais-je encore penser de la sagesse de cette tactique en cette

occasion? Voici une coalition.--Et quelle coalition?--J'ai

entendu dire à des hommes raisonnables que nous verrions bientôt

une coalition dans la Chambre des communes; qu'il y a 250 membres

des plus modérés sur les bancs des Torys, et 100 membres des plus

conservateurs du côté des Whigs, dont les vues politiques sont

maintenant si près d'être homogènes, qu'ils pourraient siéger

côte à côte sous la conduite du même chef, si ce n'était la

difficulté de concilier les prétentions personnelles. Il est des

gens qui pensent qu'il y a du bon sens et de la politique dans

une coalition de cette nature. Mais quelle sorte de coalition

était celle de lundi dernier, entre les libéraux d'un côté et les

ultra-monopoleurs de l'autre, entre lord John Russell avec ses

Whigs et lord John Manners avec sa «jeune Angleterre»? Si

l'esprit de faction n'aveuglait pas les hommes; s'il ne les

empêchait pas de voir plus loin que leur nez, ne se

demanderaient-ils pas à quoi cela peut mener? En admettant que

cette combinaison réussît à renverser leur rival, où les

conduirait-elle eux-mêmes? Au premier vote, on verrait une

majorité, composée de tels ingrédients, se dissoudre et se

transformer en une impuissante minorité. Et qu'en résulterait-il

pour sir Robert Peel? Supposez que la reine envoie chercher lord

John Russell et lui demande de former un cabinet, quel conseil

donnerait lord John à Sa Majesté? Probablement d'envoyer querir

sir Robert de nouveau.

Pense-t-on qu'avec une majorité de 90 voix, dans toutes les

questions politiques, sir Robert peut être dépossédé par d'aussi

misérables manoeuvres? Si les partis se balançaient à peu près,

s'ils présentaient les mêmes forces à 10 ou 20 voix près, il y

aurait peut-être ouverture à cette tactique des partis. Mais,

avec une majorité de 90 à 100 voix du côté de sir Robert Peel,

comment de telles intrigues porteraient-elles ses adversaires au

pouvoir? Non, non, le moyen d'arriver au pouvoir, si lord John

Russell et les Whigs le désirent tant, ce n'est pas de

s'associer, au mépris des principes, avec les ultra-monopoleurs;

cette tactique ne réussirait pas, même en France, où les hommes

politiques sont moins scrupuleux qu'en Angleterre, et moins

retenus par le contrôle éclairé de l'opinion publique; mais si ce

noble lord veut arriver au pouvoir, qu'il déploie sa force au

dehors, afin d'accroître son influence dans la Chambre des

communes. (Acclamations.) Et quel est pour lui, comme pour tout

homme politique, le moyen d'acquérir du crédit au dehors? Ce

n'est point de faire obstacle à cette liberté commerciale qu'il

fait profession d'admettre en principe, mais, au contraire,

d'adhérer étroitement à ce principe, prêt à s'élever ou à tomber

avec lui. Je suis fâché de dire que telles sont les idées des

deux grands partis parlementaires,--je veux parler des Whigs et

des Torys,--que le peuple ne se soucie guère de l'un plus que de

l'autre, (écoutez! écoutez!) et je crois vraiment qu'il les

vendrait tous les deux pour une légère réduction de taxes et de

prohibitions. (Rires.) Gentlemen, la Ligue, au moins en ce qui me

concerne, n'appartient à aucune de ces deux factions. Ni les

Whigs ni les Torys ne sont des _free-traders_ pratiques. Nous ne

tenons encore aucun gage du chef des Whigs non plus que du chef

des Torys, duquel nous puissions inférer qu'il est prêt à pousser

à bout le principe de la liberté des échanges. Nous avons bien

entendu de vagues déclarations, mais cela ne peut nous suffire,

et il nous faut des _votes_ à l'appui. On trouve toujours quelque

prétexte pour continuer la protection du sucre et quelque

justification en faveur de la protection du blé. Tant que nous

n'aurons pas amené l'un ou l'autre parti politique à embrasser,

sans arrière-pensée, la cause de la liberté contre celle de la

protection, qui n'est que le pillage organisé, je ne crois pas

que la Ligue, comme Ligue, agirait avec sagesse et politique, si

elle s'identifiait avec l'un des deux. Gentlemen, mon opinion

est, qu'encore que nous soyons isolés comme corps, pourvu que

nous soyons un corps, nous aurons plus de force à la Chambre et

dans le pays, quoique privés de la force numérique, que si nous

nous laissions absorber par les Whigs ou les Torys.

(Acclamations.) Je vois la confusion des partis et le chaos dans

lequel tombent les factions politiques; je ne m'en afflige pas.

Mais je dis: Formons un corps compacte de _free-traders_, et plus

sera grande la confusion et la complication entre les Whigs et

les Torys, plus tôt nous réussirons à faire triompher notre

principe. (Applaudissements enthousiastes.)

Le révérend T. SPENCER: Monsieur le président, ladies et

gentlemen, comme vous tous, j'ai écouté avec le plus grand

intérêt le discours de M. Cobden, et je me réjouis de voir

l'esprit de parti tomber enfin dans le discrédit; je me réjouis

de penser que bientôt disparaîtront les vaines dénominations de

Whigs et de Torys. J'espère,--et il y a longtemps que je nourris

cette espérance,--que sur les ruines de ces partis, il s'en

élèvera un troisième que le peuple appellera le _parti de la

justice_ (bruyants applaudissements), parce qu'il n'aura d'autre

règle que la justice, non justice pour quelques-uns, mais justice

pour tous (acclamations); parce qu'il ne favorisera pas la classe

riche, ou la classe pauvre, ou la classe moyenne, mais qu'il

tiendra la balance égale, faisant ce qui est bien et ce qui est

droit, en tout temps et en toutes circonstances. (Acclamations.)

J'espère voir en même temps changer l'esprit des journaux. Au

lieu d'être calculés et écrits pour égarer le public, ou pour

acquérir de la popularité; au lieu d'en appeler constamment aux

passions; au lieu de ces vieux journaux Whigs et Torys, j'espère

voir les _journaux de la Vérité_, constater les événements sans

chercher à les colorer, enregistrer les faits tels qu'ils sont

(applaudissements), de manière à ce que le peuple puisse croire

ce qu'il lit, ce qu'il ne peut faire maintenant, obligé qu'il

est, pour arriver à la vérité, de lire les journaux de tous les

partis et de juger entre eux. (Acclamations.) Comme prêtre de

l'Église d'Angleterre, je dois me défier de ma propre opinion

quand je vois la grande majorité du clergé penser autrement que

moi en matière politique. Cependant, il n'est pas impossible que

la minorité ait raison. On a vu la vérité soutenue par le petit

nombre, et même un homme rester seul debout; et en tout cas

penser pour soi-même est le droit de chacun. Il s'agit de savoir

de quel côté est la vérité et non de quel côté est le nombre.

(Approbation.) Je suis fâché d'être, à cet égard, de l'avis de

l'évêque Butler, qui disait: «La plupart des hommes pensent par

les autres;» je ne veux rien dire qui s'écarte du respect que je

dois à mes semblables, mais je crois que le prélat avait raison,

et que beaucoup d'hommes sont moralement, sinon physiquement,

indolents. Ils n'aiment pas à étudier, à travailler, à penser, et

même quand ils lisent, ils font souvent, comme il disait encore:

«acte de paresse.» Nous les voyons dévorer un roman,--cela n'est

pas une étude;--ou parcourir un journal;--il n'y a pas là travail

intellectuel, investigation, recherche de la vérité. C'est ainsi

qu'on se charge la mémoire, qu'on se bourre l'esprit, jusqu'à ce

qu'un accès d'indigestion vide l'un et l'autre; car,

permettez-moi de vous le dire, rien n'affaiblit plus la mémoire

que ces immenses lectures que la méditation ne transforme pas,

par le travail intime de l'assimilation, en la substance même de

notre esprit. J'attribue le premier obstacle que rencontre la

Ligue à ce défaut de _pensée_ de la part du peuple. La Ligue est

obligée de penser pour lui. Il est comme ces hommes qui

abandonnent leur santé au médecin, leurs domaines à l'intendant,

leurs discussions à l'avocat et leur âme au prêtre. (Rires et

applaudissements.) Ils ne suivent pas l'Écriture, car elle dit:

Examinez, et eux disent: «Qu'un autre examine pour moi.» (Rires.)

C'est ainsi qu'ils se déchargent de toute responsabilité et ne

font rien que par procuration. (Nouveaux rires.) Mais aussitôt

que le peuple de ce pays voudra penser par lui-même,--surtout

quand il examinera par lui-même ce que c'est que la vraie

religion, quand il comprendra qu'elle ne consiste pas en de

vaines simagrées, à montrer des figures allongées, à réciter des

prières et à chanter des psaumes, mais à mettre la rectitude et

la justice dans nos paroles et nos actions, alors la Ligue

parcourra le pays, recrutant tant de prosélytes, que ses

triomphes de quelques semaines effaceront ceux qu'elle doit à

plusieurs années de labeurs. (Applaudissements.) La seconde

raison qui empêche la Ligue de faire des progrès plus rapides,

c'est que parmi ceux-là mêmes qui _pensent un peu_ (et penser

mène nécessairement au principe de la liberté commerciale), il en

est beaucoup qui laissent à d'autres le soin d'_agir_. Ils

disent: «Il n'est pas nécessaire que je me donne tant de peine;

voilà M. Cobden (tonnerre d'applaudissements), voilà M. Cobden,

il pourvoira à tout. Voilà notre représentant à la Chambre des

communes; c'est un brave homme, il parlera pour moi. Voici des

hommes qui tiennent des meetings et signent des pétitions. Voici

des agents salariés et d'autres qui ne le sont pas, et voici la

Ligue, et ses journaux, et ses pamphlets; tout cela fait

merveille. À quoi bon dépenser mon temps, mes peines, mon argent,

me faire des ennemis, négliger mes affaires? Je m'en rapporte aux

autres.» (Applaudissements.) Voilà ce qui a perdu plus d'une

noble cause. (Cris: Écoutez!) L'homme véritablement grand se dit:

«_J'agirai_, fussé-je seul. Si les autres négligent leur devoir,

je ferai le mien, et quoique j'aie foi dans la suprême

intervention de la Providence, je travaillerai comme si elle

n'aidait que ceux qui s'aident eux-mêmes.»

L'orateur traite ici la question de la liberté commerciale au point de

vue religieux. Il cherche des autorités dans la Bible, dans le livre

de prières, dans les opinions des sectaires les plus célèbres. Nous

regrettons que le défaut de temps et d'espace ne nous permette pas de

reproduire cette argumentation si étrange pour des oreilles

françaises, et si propre à initier le lecteur dans le génie de la

nation britannique. De la prière pour obtenir la pluie, l'orateur

conclut que l'Église demande l'abondance, ce qui est le but de la

liberté commerciale. La prière en faveur du Parlement lui fournit

l'occasion d'interpeller sir Robert Peel. «Ô Dieu, dit cette prière,

faites que tout s'ordonne et s'arrange par les efforts du Parlement

sur la base la plus solide, afin que la paix et le bonheur, la vérité

et la justice, la religion et la piété règnent parmi nous jusqu'à la

dernière génération.»--Or, sir Robert a reconnu que la plus solide

base du commerce était de laisser «chacun acheter et vendre au marché

le plus avantageux;» d'où l'orateur tire cette conséquence que,

puisque sir Robert Peel ne donne pas la liberté au commerce, il ne

peut honnêtement faire la prière du dimanche.

Il aborde ensuite la question à l'ordre du jour, la distinction entre

les deux sucres. Comme on devait s'y attendre, il déploie un grand

luxe d'érudition biblique pour démontrer que le gouvernement n'a pas

le droit d'imposer au consommateur une telle distinction; et malgré

que tout semble avoir été dit par les précédents orateurs, M. Spencer

ne laisse pas que d'opposer au projet du gouvernement une solide

argumentation.

«Je suis convaincu, dit-il, que le maître que nous servons, notre

Créateur, n'a pas entendu nous assujettir à examiner l'origine

de toutes les choses dont nous nous servons. Ce livre (montrant

le livre de prières) est fait avec du coton produit par le

travail esclave. Dieu n'attend pas de nous que nous tremblions à

chaque pas, et ne nous imputera pas à péché l'usage de tels

objets. C'est pourquoi je pense que le gouvernement a tort de

s'emparer de telles idées, momentanément dominantes dans le

public, pour s'en faire des arguments de circonstance. Je ne

doute pas que chacun des membres qui composent le cabinet a des

idées plus justes; mais ils ne veulent pas froisser les

sentiments de ceux qui pensent différemment. Il est à regretter

que ce sentiment ait prévalu; il est à regretter qu'il existe

dans l'esprit d'un grand nombre d'hommes honnêtes. Quand la pitié

et la charité prennent dans l'esprit la place de la justice, il

en résulte toutes sortes de méprises. Tout ce que je puis dire,

c'est que la Bible ne sanctionne pas cette substitution de la

charité à la justice. Elle dit: «Soyez justes,» et ensuite:

«Aimez la pitié,» fondez toutes choses sur la vérité, sur

l'honnêteté, sur la loyauté, sur l'équité; payez ce que vous

devez; faites ce qui est bien, et ensuite, si vous en avez les

moyens, montrez-vous généreux[52]. Et même encore la charité de

la Bible n'est pas la charité moderne,--cette charité qui

s'exerce aux dépens du public,--qui dit aux hommes: «Soyez bien

vêtus, bien chauffés,» en ajoutant: «Adressez-vous à la

paroisse;» non, la charité de la Bible est volontaire, et chacun

la puise dans son coeur et dans sa bourse. (Applaudissements.) Je

vous raconterai un acte de vraie charité dont j'ai eu hier

connaissance. Un de mes amis me racontait qu'il voyageait dans

une voiture publique, de compagnie avec un lord anglais, par une

terrible nuit d'hiver. Il y avait sur la voiture la femme d'un

soldat et son enfant exposés à une pluie battante et à un vent

glacial. Le noble lord, dès qu'il apprit cette circonstance, et

quoique le voyage fût long, établit la femme du soldat et son

enfant dans sa bonne place de l'intérieur, et supporta pendant de

longues heures les assauts d'une violente tempête.

(Applaudissements.) Ce gentleman est un noble _free-trader_ dont

le nom est _Radnor_. (L'assemblée se lève en masse et applaudit à

outrance.)--Le principe que je voulais établir devant vous est

celui-ci: Quand la détresse règne dans le pays, il ne faut pas se

contenter, selon le système moderne, de replâtrer, de corriger,

de rapiécer, il faut aller à la source du mal et en détruire la

cause.

[Note 52: À l'époque où ce discours fut prononcé, le parti qui

soutenait le monopole des céréales et la cherté du pain proposait une

foule de plans philanthropiques pour le soulagement du peuple.]

Et ailleurs:

Je n'admets pas qu'on puisse revenir sans cesse sur une règle

solidement établie. Si un homme, par exemple, après avoir examiné

la Bible, s'est une fois assuré, par l'évidence intérieure et

extérieure, que ses pages sont pures et authentiques, il ne peut

être reçu à pointiller sur chaque expression particulière, et il

doit adhérer à sa conclusion générale et primitive. (Écoutez!

écoutez!) Chaque science prend pour reçus un certain nombre

d'axiomes et de définitions. Euclide commence par les établir. Si

vous les admettez à l'origine, vous devez les regarder comme

établis pendant tout le cours de la démonstration. De même, sir

Isaac Newton pose des axiomes et des propositions simples à

l'entrée de son livre des _Principes_. Si nous les lui accordons

une fois, il ne faut pas, plus tard, faire porter la discussion

sur ce point. Il en est de même pour la liberté commerciale.

Reconnaissons-nous que la liberté d'échanger est un des droits de

l'homme; que chacun est admis à tirer pour lui-même le meilleur

parti de ses forces dans le marché du monde; vous ne devez point

ensuite dévier de ce principe à chaque occasion particulière.

Vous ne pouvez plus dire au peuple: «Tu n'échangeras pas avec la

Russie, parce que la conduite de son empereur envers les Polonais

n'a pas notre approbation; tu n'échangeras pas avec tel peuple,

parce qu'il est mahométan; avec tel autre, parce qu'il est

idolâtre, et ne rend pas à Dieu le culte qui lui est dû.» Le

peuple anglais n'est pas responsable de ces choses. Ma question

est celle-ci: Sommes-nous tombés d'accord que la liberté des

échanges est fondée sur la justice? Si cela est, adhérez

virilement à ce que vous avez une fois approuvé, soyez

conséquents et ne revenons pas sans cesse sur les fondements de

cette croyance. (Applaudissements.)

Qu'il me soit permis de faire ici une réflexion. La question des

sucres, telle qu'elle est posée en Angleterre, n'a pas pour le lecteur

français un intérêt actuel. Nous n'en sommes pas à savoir si nous

repousserons le sucre des Antilles comme portant la tache de

l'esclavage. J'ai cru pourtant devoir citer quelques-uns des arguments

qui se sont produits dans les meetings de la Ligue à ce sujet, et mon

but a été principalement de faire connaître l'état de l'opinion

publique en Angleterre. Nous autres Français, grâce à l'influence

d'une presse périodique sans conscience, nous sommes imbus de l'idée

que l'horreur de l'esclavage n'est point, chez les Anglais, un

sentiment réel, mais un sentiment hypocrite, un sentiment de pure

parade, mis en avant pour tromper les autres peuples et masquer les

calculs profonds d'une politique machiavélique. Nous oublions que le

peuple anglais est, plus que tout autre peuple, peut-être, sous

l'influence des idées religieuses. Nous oublions que, pendant quarante

ans, _l'agitation abolitionniste_ a travaillé à susciter ce sentiment

dans toutes les classes de la société. Mais comment croire que ce

sentiment n'existe pas, quand nous le voyons mettre obstacle à la

réalisation de la liberté commerciale, admise en principe par tous les

hommes d'État éclairés du Royaume-Uni, quand nous voyons les chefs de

la Ligue occupés, meeting après meeting, à en combattre l'exagération?

À qui s'adressent tous ces discours, tous ces arguments, toutes ces

démonstrations? Est-ce à nos journaux français qui ne s'occupent

jamais de la Ligue et en ont à peine révélé l'existence? À qui

fera-t-on croire que les monopoleurs, dans cette circonstance, se sont

emparés, à leur profit, avec tant d'habileté, d'un sentiment public

qui n'existe pas?

On peut faire la même réflexion sur l'agitation commerciale. Nos

journaux n'en parlent jamais, ou, s'ils sont forcés par quelque

circonstance impérieuse d'en dire un mot, c'est pour y chercher ce

qu'ils appellent le machiavélisme britannique. À les entendre, on

dirait que ces efforts presque surhumains, tous ces discours, tous ces

meetings, toutes ces luttes parlementaires et électorales, n'ont

absolument qu'un but: tromper la France, en imposer à la France,

l'entraîner dans la voie de la liberté pour l'y laisser plus tard

marcher toute seule. Mais, chose extraordinaire, la France ne s'occupe

jamais de la Ligue, pas plus que la Ligue ne paraît s'occuper d'elle,

et il faut avouer que, si l'agitation n'a que ce but hypocrite, elle

s'enferre niaisement, car elle aboutit à faire opérer en Angleterre

même ces réformes qu'on l'accuse de redouter, sans faire faire un pas

à notre législation douanière.

Quand donc en finirons-nous avec ces puérilités? Quand le public

français se fatiguera-t-il d'être traité par la _Presse_, par le

_Commerce_, par le comité _Mimerel_, comme une dupe, comme un enfant

crédule, toujours prêt à se blesser, à s'avilir lui-même, pourvu qu'on

fasse retentir à ses oreilles ces grands mots: la France, la généreuse

France; l'Angleterre, la perfide Angleterre? Non, ils ne sont pas

Français ceux qui, par leurs sophismes, retiennent les Français dans

une enfance perpétuelle; ils n'aiment pas véritablement la France,

ceux qui l'exposent sciemment à la risée des nations et travaillent de

tout leur pouvoir à abaisser notre niveau moral au plus bas degré de

l'échelle sociale.

Que penserions-nous, si nous venions à apprendre que, pendant dix

années, la presse et l'opposition espagnoles, profitant de ce que la

langue française est peu répandue au delà des Pyrénées, ont travaillé

et sont parvenues à persuader au peuple que tout ce qui se fait, tout

ce qui se dit en France, a pour but de tromper, d'opprimer et

d'exploiter l'Espagne? que nos débats sur l'adresse, sur les sucres,

sur les fonds secrets, sur les réformes parlementaire et électorale,

ne sont que des masques que nous empruntons pour cacher, à l'égard de

l'Espagne, les plus perfides desseins? si, après avoir excité le

sentiment national contre la France, les partis politiques s'en

emparaient, comme d'une machine de guerre, pour battre en brèche tous

les ministères? Nous dirions: Bons Espagnols, vous êtes des dupes.

Nous ne nous occupons point de vous. Nous avons bien assez d'affaires.

Tâchez d'arranger les vôtres, et croyez que tout un grand peuple

n'agit pas, ne pense pas, ne vit pas, ne respire pas uniquement pour

en tromper un autre. Faites rentrer vos journaux et vos hommes

politiques dans une autre voie, si vous ne voulez être un objet de

mépris et de pitié aux yeux de tous les peuples.

La question est toujours de savoir ce qui vaut le mieux, de la liberté

ou de l'absence de liberté. Au moins ceux qui admettent que la liberté

a des avantages doivent-ils admettre aussi que les Anglais la

réclament de bonne foi; et n'est-ce point une chose monstrueuse et

décourageante d'entendre nos _libéraux_ mettre à la suite l'une de

l'autre ces deux phrases contradictoires: La liberté est le fondement

de la prospérité des peuples.--Les Anglais travaillent depuis vingt

ans à conquérir la liberté, mais avec la perfide arrière-pensée de

nous la faire adopter pour la répudier eux-mêmes l'instant

d'après?--Se peut-il concevoir une absurdité plus exorbitante?

Nous terminerons le compte rendu de cette séance par le discours de M.

Fox, dont nous ne traduisons que l'exorde et la péroraison.

M. W. J. FOX: La motion que l'honorable M. Ch. Pelham Villiers

doit proposer mardi prochain, pour l'abrogation des

lois-céréales, marque le terme d'une autre année de l'_agitation_

de la Ligue. C'est le moment de constater les progrès de notre

cause; et le résultat de cette motion fera connaître l'état de

l'opinion du Parlement relativement à la liberté commerciale,

comparée à ce qu'elle était l'année dernière. J'avoue que de ce

côté je n'ai pas de grandes espérances. Le révérend ministre, qui

m'a précédé à cette tribune, vous a fort à propos rappelé la

prière qui se répète dans toute l'Angleterre pour la Chambre des

communes. Mais avec quelque sincérité qu'elle soit offerte, je

crains qu'elle ne soit à peu près aussi inefficace qu'une

proposition qu'on faisait il y a quelques jours, dans un village

agricole où les fermiers souffrent de cette sécheresse dont

parlait M. Spencer. On invitait le curé à dire une prière pour

demander la pluie. Il consulta un vieux fermier des environs et

voulut savoir s'il acquiesçait à la requête de ses autres

paroissiens: «Oh! monsieur le curé, dit le fermier, dans mon

opinion, il est inutile de prier pour la pluie tant que le vent

soufflera du nord-est.» (Rires.) Et pour moi, je crains que les

prières de l'Église ne soient aussi inefficaces à amener

l'établissement de la liberté commerciale sur les bases de la

justice et de la vérité, par l'intervention de la Chambre des

communes, tant que les vents régnants y souffleront des froides

et dures régions du monopole. (Applaudissements.) J'attends peu

de chose, dans une question qui s'agite entre une classe et le

public, d'une assemblée fondée et élue par cette classe. Le mal

est dans les organes vitaux, et il ne faut rien moins qu'une

régénération du corps législatif pour que des millions de nos

frères puissent espérer justice, sinon charité, de ceux qui se

sont constitués les arbitres de nos destinées. Il y a d'ailleurs

des symptômes propres à modérer notre attente sur le vote

prochain du Parlement. Je ne serais pas surpris que nos forces

parussent être diminuées depuis le dernier débat, et je ne me

laisserai pas décourager par un tel phénomène; car il est à

remarquer que toutes les fois que le parti whig a entrevu le

pouvoir en perspective, des phrases et des expressions, que le

progrès de cette controverse semblait avoir vieillies, ne

manquent pas de se reproduire; et dans les récents événements

parlementaires, il n'a pas plutôt aperçu la chance de supplanter

le parti rival qu'on a vu la doctrine du _droit fixe_ reparaître

dans ses journaux. (UNE VOIX: Ils ont le droit d'agir ainsi.)

Sans doute, ils ont le droit d'agir ainsi; ils ont le droit de

faire revivre le droit fixe comme vous avez le droit d'arracher

un cadavre à la terre, si cette terre vous appartient. Mais vous

n'avez pas le droit de jeter cette masse de corruption au milieu

des vivants et de dire: Ceci est l'un de vous; il vient partager

vos travaux et vos priviléges. (Applaudissements.) Il n'y a pas

encore bien longtemps, qu'au grand jour de la discussion publique

le _droit fixe_ est mort, enseveli, corrompu et oublié pour

toujours; et il ne reparaît sur la scène que parce qu'un certain

parti parlementaire croit avoir amélioré sa position et s'être

ouvert une brèche vers le pouvoir. Mais au _droit fixe_ comme à

l'échelle mobile, la Ligue déclare une guerre éternelle.

(Écoutez!) L'intégrité de notre principe répugne à l'un comme à

l'autre. Nous ne transigerons jamais avec une taxe sur le pain,

quel qu'en soit le mode, et nous les repousserons tous les deux,

comme des obstacles divers qui viennent s'interposer entre les

dons de la Providence et le bien-être de l'humanité.....

À propos des crises ministérielles que venaient d'occasionner coup sur

coup la loi sur les sucres et le bill des dix heures, l'orateur

s'écrie:

Des symptômes de nos progrès se révèlent dans la condition

actuelle des partis qui nous sont hostiles. Où est cette phalange

serrée qui se leva contre nous il y a deux ans? Où est cette

puissance qui, aux élections de 1841, balayait tout devant elle

comme un tourbillon? Divisée sur toutes les questions qui

surgissent, tourmentée par une guerre intestine à propos d'un

évêché dans le pays de Galles, à propos des chapelles des

dissidents, à propos de la loi des pauvres, de celle du travail

dans les manufactures, la voilà encore livrée à l'anarchie au

sujet de la loi des sucres. (Applaudissements.) Les voilà! Église

orthodoxe contre Église modérée; vieux Torys contre conservateurs

modernes; vieille Angleterre contre jeune Angleterre.--Voilà la

grande majorité dont sir Robert Peel a mis dix ans à amalgamer

les ingrédients. (Rires et applaudissements.) L'état présent de

la Chambre des communes est une haute leçon de moralité pour les

hommes d'État à venir. Elle les avertit de la vanité des efforts

qu'ils pourraient tenter pour former un parti sans un principe,

ou, ce qui ne vaut guère mieux, avec une douzaine de principes

antipathiques. Quand il était dans l'opposition, sir Robert Peel

courtisait tous les partis, évitant, avec une dextérité

merveilleuse, de se commettre avec aucun. Il leur donnait à

entendre--confidentiellement sans doute--que la coalition

tournerait à leur avantage. Il ne s'agissait que de déplacer les

Whigs. Tout le reste devait s'ensuivre. Enfin la coalition a

réussi; et voilà qu'elle montre le très-honorable baronnet dans

la plus piteuse situation où se soit jamais trouvé, à ma

connaissance, un premier ministre d'Angleterre. Accepté seulement

à cause de sa dextérité, nécessaire à tous, méprisé de tous,

contrarié par tous, il est l'objet de récriminations unanimes, et

les reproches dont il est assailli de toutes parts se résument

cependant avec une écrasante uniformité par le mot:

«Trahison.....»

C'était hier l'anniversaire de la bataille de Waterloo. Les

guerriers qui triomphèrent dans cette terrible journée se

reposent à l'ombre de leurs lauriers. Plusieurs d'entre eux

occupent des positions élevées, et je désirerais que cette

occasion leur suggérât l'idée de rechercher quelles furent les

causes qui avaient affaibli la puissance sociale de Napoléon,

longtemps avant que sa force militaire reçût un dernier coup sur

le champ de Waterloo. Pour les trouver, je crois que, remontant

le cours des événements, nous devrions revenir jusqu'au décret de

Berlin qui déclara le blocus des îles Britanniques[53]. Les lois

naturelles du commerce, on l'a dit avec raison, le brisèrent

comme un roseau. L'opinion s'était retirée de lui, sa politique

avait perdu en Europe tout respect et toute confiance avant le

prodigieux revers que ses armes subirent le 18 juin. Lui-même

s'était porté le premier coup par les proclamations antisociales

auxquelles je fais allusion. Eh bien! que ces guerriers, qui

renversèrent alors le blocus de la Grande-Bretagne, y songent

bien avant de s'unir à une classe qui s'efforce de la soumettre à

un autre blocus. (Écoutez!) La loi-céréale, c'est un blocus. Elle

éloigne de nos rivages les navires étrangers; elle nous sépare de

nos aliments; elle nous traite en peuple assiégé; elle nous

enveloppe comme pour nous chasser du pays par la famine. Le

blocus que rompit le duc de Wellington ne portait pas les

caractères essentiels d'un blocus plus que celui que nous impose

le monopole; seulement le premier prétendait se justifier par une

grande politique nationale, et le second ne s'appuie que sur les

misérables intérêts d'une classe. Il ne s'agit plus de l'empire

du monde, mais d'une question de revenus privés.

(Applaudissements.) Ce n'est plus la lutte des rois contre les

nations; il n'y a d'engagés que les intérêts des oisifs

propriétaires du sol, et c'est pour cela qu'ils font la guerre,

et c'est pour cela qu'ils renferment dans leur blocus les

multitudes industrieuses et laborieuses de la Grande-Bretagne.

(Applaudissements.) Le système du monopole est aussi antinational

que la politique commerciale de Napoléon était hostile aux vrais

intérêts de l'Europe, et il doit s'écrouler comme elle. Il n'est

pas de puissance, quels que soient ses succès passagers, qui

puisse maintenir le monopole. Ce blocus nouveau aura aussi sa

défaite de Waterloo, et la législation monopoliste son rocher de

Sainte-Hélène, par delà les limites du monde civilisé.

(Acclamations prolongées.) J'ai la confiance que les guerriers

qui s'assemblèrent hier, contents de leurs triomphes passés, se

réjouissent dans leur coeur de ce que l'occasion ne s'est plus

offerte à eux de conquérir de nouveaux lauriers, et de ce que la

paix n'a pas été rompue. Oh! puisse-t-elle durer toujours!

(Écoutez! écoutez!) Mais, soit qu'il faille assigner la cessation

de l'état de guerre à l'épuisement des ressources des nations, ce

qui y est sans doute pour beaucoup,--ou au progrès de

l'opinion,--et j'espère qu'elle n'y a pas été sans

influence--(j'entends cette opinion qui repousse le recours aux

armes dans les questions internationales, qui, avec de la bonne

foi et de la tolérance, peuvent être amiablement

arrangées);--quelles que soient ces causes, ou dans quelques

proportions qu'elles se combinent, les principes qui sont

antipathiques à la guerre sont également antipathiques au

monopole. Si les nations ne peuvent plus combattre parce qu'elles

sont épuisées, certainement, par le même motif, elles ne peuvent

plus supporter le poids du monopole.--Si l'opinion s'est élevée

contre les luttes de nation à nation, l'opinion se prononce aussi

contre les luttes de classe à classe, et spécialement s'il s'agit

pour les riches et les puissants de s'attribuer une part dans la

rémunération des classes pauvres et laborieuses.

(Applaudissements.) L'action de ces causes détruira, j'espère,

l'un de ces fléaux comme elle a détruit l'autre. Leurs caractères

sont les mêmes. Si la guerre appauvrit la société, si elle

renverse le négociant des hauteurs de la fortune, si elle dissipe

les ressources des nations, et si elle enfonce le pauvre dans une

pauvreté de plus en plus profonde, le monopole reproduit les

mêmes scènes et exerce la même influence. Si la guerre dévaste la

face de la nature, change les cités en ruines, et transforme en

déserts les champs que couvraient les moissons mouvantes, quelle

est aussi la tendance du monopole, si ce n'est de faire pousser

l'herbe dans les rues des cités autrefois populeuses, et de

rendre solitaires et vides des provinces entières, qui, par la

liberté des échanges, eussent préparé une abondante nourriture

pour des milliers d'hommes laborieux, vivant sous d'autres cieux

et dans des conditions différentes? Si la guerre tue, si elle

imbibe de sang humain le champ du carnage, le monopole aussi

détruit des milliers d'existences, et cela après une lente agonie

plus douloureuse cent fois que le boulet et la pointe de l'épée.

Si la guerre démoralise et prépare pour les temps de paix les

recrues du cachot, le monopole ouvre aussi toutes les sources du

crime, le propage dans tous les rangs de la société, et dirige

sur le crime et la violence la vengeance et le glaive de la loi.

(Applaudissements.) Semblables par les maux qu'ils engendrent,

minés par l'action des mêmes causes, condamnés pour la

criminalité qui est en eux, par la même loi morale, je m'en

remets au même plan providentiel de leur complète destruction.

(Applaudissements enthousiastes.)

[Note 53: M. Fox aurait pu s'étayer ici de l'opinion de Napoléon

lui-même. En parlant du décret de Berlin, il dit: «La lutte n'est

devenue périlleuse que depuis lors. J'en reçus l'impression en signant

le décret. Je soupçonnai qu'il n'y aurait plus de repos pour moi et

que ma vie se passerait à combattre des résistances.»

(_Note du traducteur._)]

Nous ne pouvons pas nous dissimuler que l'_esprit de parti_, cette

rouille des États constitutionnels, fait en France, comme en

Angleterre, comme en Espagne, d'épouvantables ravages. Grâce à lui,

les questions les plus vitales, les questions dont dépendent le

bien-être national, la paix des nations et le repos du monde, ne sont

pas envisagées dans leurs conséquences et considérées en elles-mêmes,

mais seulement dans leur rapport avec le triomphe d'un nom propre. La

presse, la tribune, et enfin l'opinion publique, y cherchent des

moyens de déplacer le pouvoir, de le faire passer d'une main dans une

autre. Sous ce rapport, l'apparition au Parlement britannique d'un

petit nombre d'hommes résolus à n'avoir en vue, dans chaque question,

que l'intérêt public qui y est impliqué, est un fait d'une grande

importance et d'une haute moralité. Le jour où un député français

prendra cette position à la Chambre, s'il sait la maintenir avec

courage et talent, ce jour-là sera l'aurore d'une résolution profonde

dans nos moeurs et dans nos idées; car, il n'est pas possible que cet

homme ne rallie à lui l'assentiment et la sympathie de tous les amis

de la justice, de la patrie et de l'humanité. Pleins de cette idée,

nous espérons ne pas fatiguer inutilement le public en traduisant ici

l'opinion d'un des organes de la presse anglaise, sur le rôle qu'ont

joué les _free-traders_ dans la question des sucres.

«Ce qu'il s'agissait de démêler, c'était de savoir laquelle des

deux propositions, celle de R. Peel et celle de M. Miles,

s'approchait pratiquement le plus des principes de la liberté

commerciale. Et cette question, M. Miles la résolvait lui-même en

fondant son amendement sur ce que le plan ministériel n'accordait

pas une suffisante protection au monopole des planteurs des

Antilles. Dépouillée de ses artifices technologiques, elle était

calculée pour accroître la protection en faveur du sucre

colonial, et nous ne pouvons pas comprendre comment une pareille

mesure aurait pu, sans inconséquence, recevoir l'appui de gens

qui font profession de dénoncer toute protection comme injuste,

et tout monopole comme funeste.»

«On dit que, selon les règles de moralité à l'usage des partis,

le principe abstrait aurait dû céder devant les nécessités d'une

manoeuvre, et que la proposition de M. Miles aurait dû être

soutenue, afin que sir R. Peel, perdant la majorité, fût forcé de

résigner le pouvoir; on fait entendre que, dans la crise

ministérielle, les _free-traders_ auraient sans doute obtenu des

avantages qu'on ne spécifie pas. Eh bien, même sur ce terrain

abject des expédients, et mettant de côté toute considération de

principe, nous sommes convaincus qu'en votant avec sir R. Peel,

les _free-traders_ ont adopté la ligne de conduite non-seulement

la plus juste, mais encore la plus prudente qu'ils pussent

choisir dans la circonstance. Il est bien clair qu'une majorité

contre sir Robert Peel ne pouvait être obtenue que par la

coalition des partis. Mais voyons avec qui les _free-traders_ se

seraient coalisés. Il suffit de jeter les yeux sur la liste des

membres qui ont voté avec M. Miles, pour s'assurer qu'elle

présente les noms des plus fanatiques monopoleurs de l'empire,

des plus désespérés adhérents au vieux système de priviléges en

faveur du sucre et des céréales, tels qu'ils existaient dans les

plus beaux jours des bourgs-pourris; gens qui n'ont rien oublié

ni rien appris, pour qui le flot du temps coule en vain, et dont

les voeux non dissimulés sont le retour des vieux abus et la

restauration de la corruption électorale.--Quel principe commun

unit ces hommes aux _free-traders_? Absolument aucun. Leur

concours fortuit n'eût donc été qu'une coalition en dehors des

principes, et l'histoire d'Angleterre a été écrite en vain, si

elle ne nous apprend pas que de telles coalitions ont toujours

été funestes au pays. C'est là qu'a toujours été la pierre

d'achoppement des Whigs, et la raison qui explique pourquoi les

hommes d'État de ce parti n'ont jamais inspiré à l'opinion

publique une pleine confiance dans l'honnêteté et la droiture de

leur politique. La fameuse coalition de M. Fox avec lord North,

qu'il avait si souvent dépeint comme quelque chose de pis qu'un

démon incarné, fit reculer de plus d'un demi-siècle la cause de

la réforme en Angleterre, et permit à notre oligarchie de nous

plonger dans une guerre contre la France, dont les conséquences

pèseront encore sur bien des générations futures. Dans le débat

auquel donna lieu le traité de commerce avec la France, en

février 1787, on vit M. Fox plaider formellement l'exclusion des

produits français de nos marchés, se fondant sur ce que les

Français étaient «nos ennemis naturels,» et qu'il fallait par

conséquent éviter tout rapprochement commercial ou politique

entre les deux nations. En se faisant, dans des vues spéciales et

temporaires, le héraut de ce vieux préjugé, M. Fox rendit

d'avance complétement inefficaces tous les efforts qu'il devait

faire plus tard pour empêcher la guerre contre la France. De

même, l'adoption temporaire de la bannière de la _protection_ par

les chefs des Whigs dans la question des sucres, les eût forcés,

le jour où ils seraient arrivés aux affaires, à se mettre en état

d'hostilité contre la liberté du commerce.--La récente coalition

de lord John Russell avec lord Ashley, dont, pendant qu'il était

au pouvoir, il avait traité les propositions de toute la hauteur

de son mépris[54], est un autre exemple du danger de subordonner

les principes au triomphe réel ou imaginaire d'une manoeuvre de

parti; et s'il rentre au pouvoir, il s'apercevra qu'il s'est

préparé une série d'embarras auxquels il ne pourra échapper

qu'aux dépens de sa dignité.--Pour ne parler que du cabinet

actuel, chacun sait que les plus grandes difficultés que

rencontre l'administration de sir R. Peel proviennent des

encouragements pleins de partialité qu'il donna aux

démonstrations de lord Sandon, des calomnies prodiguées au clergé

d'Irlande, des appels faits aux préjugés nationaux contre le

peuple irlandais, et de l'acquiescement plus qu'implicite par

lequel il seconda les clameurs des classes privilégiées contre

les réformes commerciales, proposées par les Whigs en 1841. On

dit proverbialement: «C'est l'opposition Peel qui tue le

ministère Peel.» Avec de tels exemples sous les yeux, les

_free-traders_ se seraient montrés incapables de profiter des

leçons de l'histoire et de l'expérience, s'ils fussent entrés

dans une coalition immorale avec les fanatiques du monopole, dans

le seul but de fomenter le désordre d'une crise ministérielle.»

[Note 54: On sait que la motion de lord Ashley consiste à limiter

à dix heures le travail des manufactures, et que sir Robert Peel,

qui s'y oppose, en fait une question de cabinet.]

«Les chefs des Whigs viennent de se coaliser, dans deux occasions

récentes, avec les exaltés du parti opposé, pour renverser le

ministère. Mais leur influence morale dans le pays y a-t-elle

gagné? Bien au contraire, et ils se sont placés eux-mêmes dans

cette situation que la victoire eût amené leur ruine, et qu'ils

ont trouvé leur salut dans la défaite. S'ils avaient renversé le

gouvernement à l'occasion du bill de lord Ashley, ils étaient

réduits à se présenter devant le pays sous l'engagement d'imposer

des restrictions à la liberté du travail. Vainqueurs avec M.

Miles, ils étaient également engagés à imposer des restrictions à

la liberté du commerce. On a dit que la Ligue avait sauvé sir R.

Peel; mais on peut affirmer avec plus de raison qu'elle a

affranchi le parti _libéral_ de la honte de paraître en face de

la nation, portant empreints sur son front les mots «restriction

et monopole». Mais, après tout, ce sont là des conséquences de

votes whigs ou torys, avec lesquelles les _free-traders_ n'ont

rien à démêler. Ils ont exposé et soutenu leurs principes, sans

égard à aucune considération prise de l'esprit de parti; ils

n'ont reculé devant aucun engagement; ils n'ont parlementé avec

aucun monopole; ils n'ont abandonné aucun principe; ils ont

adhéré simplement et pleinement à la vérité, refusant de

transiger avec l'erreur. Quand viendra le jour de la justice,

comme il viendra certainement, ils n'auront pas à payer la dette

du déshonneur, et ne seront pas réduits à sacrifier, en tout ou

en partie, l'intérêt national, pour racheter des antécédents

factieux.»

On pourra soupçonner ce jugement de partialité, comme émané de la

Ligue elle-même. Mais nous pourrions prouver ici, en invoquant le

témoignage de la presse provinciale d'Angleterre, que l'opinion

publique, un moment incertaine, a fini par sanctionner la conduite des

_free-traders_. On comprend qu'au delà, comme en deçà du détroit, les

journaux de la capitale doivent être beaucoup plus engagés dans les

manoeuvres des partis. Aussi vit-on le _Morning-Chronicle_, qui

d'ordinaire soutient la Ligue, s'élever avec indignation contre M.

Cobden et ses adhérents. D'après ce journal, les _free-traders_

auraient dû considérer «qu'il ne s'agissait plus d'un droit sur le

sucre un peu plus ou un peu moins élevé, mais de choisir entre sir

Robert Peel et son _échelle mobile_ d'un côté et lord John Russell et

le _droit fixe_ de l'autre,--et qui sait? peut-être entre sir Robert

Peel et lord Spencer avec l'_abolition totale_.»

Il est consolant, pour les personnes qui se préoccupent de l'avenir

constitutionnel des nations, de voir avec quel ensemble la presse

impartiale, la presse de province, a repoussé cette manière de poser

la question. Sur cent journaux, quatre-vingt-dix ont approuvé la

Ligue, parmi lesquels ceux-ci: _Liverpool-Mercury_, _Leeds-Mercury_,

_Northern-Whig_, _Oxford-Chronicle_, _Manchester-Times_,

_Sunderland-Herald_, _Kent-Herald_, _Edimburg-Weekly-Chronicle_,

_Carlisle-Journal_, _Bristol-Mercury_, _Sussex-Advertiser_, etc.

D'autres blâmèrent, dans le premier moment, et ne tardèrent pas à se

rétracter. «Après mûr examen, dit le _Stirling-Observer_, nous nous

voyons obligé de modifier profondément, sinon de retirer complétement

nos premières remarques; et nous avouons avec franchise que les chefs

de la Ligue ont voté d'après une connaissance des faits et des

circonstances, que nous ne possédons nous-mêmes que depuis peu de

jours.»

Combien il serait à désirer que la presse départementale sût se

soustraire, en France, au despotisme de la presse parisienne; et quel

immense service rendraient les journaux de province, s'ils se

consacraient à étudier les questions _en elles-mêmes_, s'ils

démasquaient leurs confrères de Paris, toujours disposés et même

intéressés à transformer les plus graves questions en machines de

guerre parlementaire! Les feuilles qui se publient à Bordeaux, à

Nantes, à Toulouse, à Marseille, à Lyon, ne sont pas soudoyées par

l'ambassade russe, ou par les comités agricoles et manufacturiers, ou

par les délégués des colonies. Leurs rédacteurs n'entrent pas, par

l'élévation de tel ou tel chef de parti, dans la région universitaire

ou diplomatique. Rien donc n'explique l'abjection servile avec

laquelle ils reçoivent les inspirations de la presse parisienne, si ce

n'est qu'ils sont dupes eux-mêmes de cette stratégie cupide dont ils

se font aveuglément les instruments ridicules. _Servum pecus!_ Pour

moi, je l'avoue, quand au fond d'une province je découvre un homme qui

ne manque pas de talent et même de sincérité, qui sait manier une

plume, et que le public qui l'entoure est habitué à considérer comme

une lumière; quand je vois cet homme se passionner sur le mot d'ordre

de ses collègues de Paris; pour une question de cabinet, négliger,

froisser les intérêts de l'humanité, de la France, et même de son

public spécial; soutenir, par exemple, ou les fortifications de Paris,

ou le régime protecteur, ou le mépris des traités, et cela uniquement

pour faire pièce à un ministre, au profit d'intérêts qui lui sont

étrangers comme ils le sont au pays, je crois avoir sous les yeux la

personnification de la plus profonde dégradation où il soit donné à

l'espèce humaine de descendre.

* * * * *

Le 25 juin 1844, l'ordre du jour de la Chambre des communes amena

enfin la discussion sur la motion annuelle de M. Ch. Pelham Villiers,

pour l'abrogation de la loi-céréale.

La composition actuelle de la Chambre ne permet pas de penser que les

_free-traders_ se bercent de l'espoir de faire triompher cette mesure

radicale. Ils la présentent néanmoins, d'abord, pour faire naître

l'occasion d'une discussion solennelle sur le terrain des principes,

sachant fort bien que la raison, sinon le nombre, sera de leur côté,

et qu'à la longue le nombre se rallie à la raison; ensuite, afin de

constater l'état de l'opinion publique, là où elle leur est

certainement le plus défavorable, c'est-à-dire au Parlement.

L'annonce de cette grande discussion avait agité toute l'Angleterre.

De toutes parts il se formait des meetings, où les électeurs

(_constituencies_) formulaient des requêtes à leurs mandataires pour

les sommer de respecter les droits du travail, de l'industrie et du

commerce.

Ainsi qu'on l'a vu, dans le discours de M. Fox, les circonstances

n'étaient pas favorables à la motion de M. Villiers. D'abord les

Whigs, toujours prêts à mettre l'intérêt général au second rang et

l'intérêt de parti au premier, se montraient peu disposés à seconder

les _free-traders_. Ils ne pouvaient oublier que, quelques jours

avant, et dans deux occasions successives, les _free-traders_ leur

avaient fait manquer l'occasion de ressaisir le pouvoir. «Ils nous ont

abandonnés, disaient-ils, et nous les abandonnons à notre tour.» Mais

il y a cette différence que les Cobden, les Gibson, les Villiers

avaient sacrifié les partis aux principes, tandis que les Whigs

sacrifiaient les principes aux partis.

Les Whigs avaient d'ailleurs un autre motif de se montrer moins

radicaux que l'année précédente. Les événements récents, en ébranlant

le ministère Tory, leur avaient laissé entrevoir une chance d'arriver

aux portefeuilles. Dès lors, ils avaient fait revivre le _droit fixe_,

cet ancien projet de lord John Russell, et ils ne voulaient pas

s'engager en votant pour l'abolition immédiate et totale de tous

droits protecteurs.

La forme que M. Villiers avait donnée à sa proposition était aussi

combinée de manière à faire reconnaître les forces des purs

_free-traders_. C'était, selon l'expression anglaise, «_a rigid

test_,» une pierre de touche sévère. En 1843, la motion de M. Villiers

était ainsi formulée: «Que la Chambre se forme en comité pour

_examiner_ la convenance d'abroger les lois-céréales.» On conçoit que

les partisans du droit fixe, et les hommes sincères dont l'opinion

n'est pas bien arrêtée, pouvaient se rallier à une telle proposition,

qui avait moins pour objet de résoudre la question que de la mettre

officiellement à l'étude.

Mais, en 1844, la motion de M. Villiers était conçue ainsi:

«Que la Chambre se forme en comité pour examiner les résolutions

suivantes:

«Il résulte du dernier recensement que la population du royaume

s'accroît rapidement;

«La Chambre reconnaît qu'un très-grand nombre de sujets de Sa Majesté

est insuffisamment pourvu des objets de première nécessité;

«Que cependant une loi est en vigueur qui restreint les

approvisionnements, et, par conséquent, diminue l'abondance des

aliments;

«Que toute restriction ayant pour objet d'empêcher l'achat des choses

nécessaires à la subsistance du peuple est insoutenable en principe,

funeste en fait, et doit être abolie;

«Que, par ces motifs, il est expédient d'abroger immédiatement les

_actes_ 5 et 6. _Victoria_, c. 14.»

Il est bien évident qu'une telle proposition ne pouvait être

accueillie que par les membres préparés à reconnaître la vérité

théorique et les avantages pratiques du principe de la liberté

illimitée du commerce.

Après un débat qui se prolongea jusqu'au vendredi 28 juin, la

division donna les résultats suivants.

Pour la motion de M. Villiers 124 voix.

Contre 330

Majorité 206.

À ces 124 voix, il faut en ajouter 11, dites _paired_, selon les

usages parlementaires de la Chambre[55], et 30 de membres absents, ce

qui forme une masse compacte de purs _free-traders_ de 165 membres.

[Note 55: Lorsque deux membres d'opinion différente ont besoin de

s'absenter, ils s'entendent et sortent ensemble sans altérer le

résultat du vote.]

En résumé, la majorité contre l'abrogation avait été, en 1842, de

303,--en 1843, de 256,--en 1844, de 206.

Nous ne traduisons pas ici les discours prononcés dans cette mémorable

circonstance de crainte de fatiguer le lecteur. Nous nous bornerons à

dire que, dans le cours de la discussion, on a accusé les

_free-traders_ de ne demander que la liberté du commerce des céréales,

et on a, par conséquent, présenté la motion comme faite dans un

intérêt purement manufacturier. M. Cobden a répondu que le système

protecteur avait principalement en vue les intérêts du sol; que les

propriétaires du sol étant en même temps les maîtres du Parlement, la

Ligue avait considéré le système tout entier comme n'ayant d'autre

point d'appui que cette branche particulière de protection. Dans la

nécessité de concentrer ses forces, pour leur donner plus

d'efficacité, elle a résolu d'attaquer surtout la loi-céréale, sachant

fort bien que, si elle en obtenait l'abrogation, les propriétaires

eux-mêmes seraient les premiers à détruire toutes autres mesures

protectrices. «Je déclare ici, dit-il, très-sincèrement et

très-formellement, que je me présente comme l'avocat de la liberté des

échanges _en toutes choses_, et, dans le cas où vous vous formeriez en

comité au sujet des lois-céréales, si les règles de la Chambre me le

permettent, je suis prêt à ajouter à la motion l'abrogation de tous

les droits protecteurs sur quelque chose que ce soit.»

Nous avons remarqué encore un argument, émané de M. Milner Gibson, et

qui nous paraît mériter l'attention des personnes qui aiment à

considérer les questions d'un point de vue philosophique.

Après avoir exposé les conséquences funestes du régime restrictif, M.

Gibson ajoute:

J'adjure le très-honorable baronnet (sir Robert Peel), j'adjure

le payeur général de l'armée (sir E. Knatchbull), dont

l'expérience est si ancienne, et qui ont entendu dans cette

session comme dans les précédentes tant d'arguments pour et

contre la question, je les adjure de se lever dans cette

enceinte, et de déclarer, une fois pour toutes, sur quel

fondement ils pensent que l'aristocratie de ce pays peut réclamer

pour elle-même, avec justice, le droit de s'interposer dans la

liberté de l'industrie. (Écoutez! écoutez!) C'est là une

interpellation loyale. Je me souviens d'avoir lu, à l'Université

de Cambridge, dans les oeuvres du docteur Paley, que toute

restriction était _per se_ un mal; qu'il incombe à ceux qui la

proposent ou la maintiennent de prouver qu'elle apportait à la

communauté de grands et incontestables avantages, de le prouver

distinctement, jusqu'à l'évidence et par delà l'ombre du doute.

Il ajoutait qu'il n'incombe pas à ceux qui en souffrent de faire

aucunes preuves. C'est pourquoi je vous interpelle en stricte

conformité des principes que j'ai appris dans vos universités. Au

nom de la philosophie du docteur Paley, puisqu'il existe une

restriction dont j'ai à me plaindre, je vous somme, vous le

législateur du pays, vous le gouvernement du pays, je vous somme,

et j'ai le droit de le faire, de venir justifier votre

restriction, et jusqu'à ce que vous l'ayez fait clairement et

explicitement, il m'appartient, sans autre explication, d'en

demander l'abrogation complète et immédiate.

Sir Robert Peel, sûr de la majorité, ne paraissait guère disposé à

s'expliquer. Cependant, il est des convenances et une opinion

publique qu'il faut bien respecter. Vaincu par ces interpellations

directes, vers la fin du débat, il prit la parole, et, selon sa

coutume, il fit de larges concessions aux principes sans s'engager à

rien pour la pratique:

«Dans l'état artificiel de la société actuelle, dit-il, nous ne

pouvons agir sur de pures abstractions, et nous déterminer par

des maximes philosophiques dont, en principe, je ne conteste pas

la vérité. Nous devons prendre en considération les circonstances

dans lesquelles nous avons progressé et les intérêts engagés.»

Après cette épreuve, une séance générale de l'association pour la

liberté commerciale eut lieu au théâtre de Covent-Garden, le 3 juillet

1844. Nous regrettons que le temps nous manque pour rapporter ici les

discours remarquables de MM. Villiers, Cobden, Bright, etc.

À partir de cette époque, la Ligue s'est consacrée surtout à donner de

nouveaux développements à son action. On peut partager sa carrière en

trois grandes époques. Dans la première, elle s'était occupée de

s'organiser, de fixer son but, de tracer sa marche, de réunir dans son

sein un grand nombre d'économistes éclairés. Dans la seconde, elle

s'adressa à l'opinion publique. Nous venons de la voir, multipliant

les meetings dans toutes les provinces, envoyant de toutes parts des

brochures, des journaux, des professeurs, essayant enfin de vaincre la

résistance du Parlement par la pression d'une opinion nationale forte

et éclairée. À l'époque où nous sommes parvenus, nous allons la voir

donner à ses travaux une direction plus pratique, et aspirer à

modifier profondément, dans son personnel, la constitution de la

Chambre des communes. Pour cela, il s'agissait de mettre en oeuvre la

loi électorale et de tirer tout le parti possible des réformes

introduites par les Whigs dans la législation.

Ce n'est pas que la Ligue fût restée étrangère jusque-là aux luttes

électorales. Déjà elle avait essayé ses forces sur ce terrain.

Rarement elle avait manqué l'occasion de mettre, dans chaque bourg, un

candidat _free-trader_ aux prises avec un candidat monopoleur. Partout

on l'avait vue élever drapeau contre drapeau et principe contre

principe. Elle consacrait une partie de son royal budget à poursuivre

devant les tribunaux la corruption électorale, et l'on se rappelle

qu'elle fit passer, à Londres même, un _free-trader_, M. Pattison,

quoiqu'il eût pour concurrent un des hommes les plus riches et les

plus haut placés de cette métropole, le banquier Baring, soutenu

d'ailleurs par toutes les influences réunies des aristocraties

terrienne, commerciale, ecclésiastique et gouvernementale.

Mais la Ligue n'apportait guère alors aux élections que son influence

morale et n'opérait qu'avec les éléments existants. Nous allons la

voir essayer de changer ces éléments eux-mêmes, et de remettre la

puissance élective aux mains des classes aisées et laborieuses.

Des comités s'organisent sur toute la surface du Royaume-Uni. Ils ont

pour mission de faire porter sur les listes électorales tout

_free-trader_ qui remplit les conditions exigées par la loi, et d'en

faire rayer tout monopoleur qui n'a pas le droit d'y figurer. Des

milliers de procès sont soutenus à la fois devant l'autorité

compétente, et avec tant de succès, qu'on peut déjà prévoir qu'au sein

de beaucoup de colléges la majorité sera déplacée.

Mais M. Cobden, cet homme éminent qui est l'âme de la Ligue, et qui la

dirige, à travers mille obstacles, d'une manière si habile et si

ferme, conçoit un plan bien autrement gigantesque.

En France, pour être électeur, il faut payer 200 fr. d'impôts directs.

La loi anglaise ne procède point avec cette uniformité. Une multitude

de positions diverses peuvent donner le droit de voter. Parmi les

dispositions de la loi, il en est une, appelée la clause Chandos,

selon laquelle est électeur quiconque a une propriété libre

(_freehold_), donnant 40 sh. de revenu net, c'est-à-dire pouvant

s'acquérir moyennant un capital de 50 à 60 1. s.

Le plan de M. Cobden consiste à faire arriver au droit électoral, par

le moyen de cette clause, un nombre suffisant d'hommes indépendants

pour contre-balancer la masse d'électeurs dont l'aristocratie anglaise

dispose, comme d'une dépendance et appartenance de ses vastes

domaines.

Dans l'espace de quarante jours, M. Cobden s'est présenté devant

trente-cinq meetings, principalement dans les comtés de Lancastre,

d'York, de Chester, afin de divulguer et de populariser son projet. La

variété qu'il a su répandre sur tant de discours, fondés sur le même

thème et tendant au même but, révèle une puissance de facultés et une

étendue de connaissances qu'on est heureux de voir associées à la

vertu la plus pure et au caractère le plus élevé. Son collègue, M.

Bright, n'a pas déployé moins de zèle, de talent et d'énergie.

On n'attend pas de nous que nous suivions pas à pas la Ligue dans

cette nouvelle phase de l'agitation. Nous nous bornerons dorénavant à

recueillir, dans les innombrables documents que nous avons sous les

yeux, les arguments qui pourront nous paraître nouveaux et les

circonstances propres à jeter quelque jour sur l'esprit de la Ligue et

les moeurs anglaises.

Séance du 7 août 1844.

Nous voici arrivés à l'époque où les relations entre la France et

l'Angleterre, et par suite la paix du monde, paraissaient gravement

compromises. La presse des deux côtés du détroit, et malheureusement

dans des vues peu honorables, s'efforçait de réveiller tous les vieux

instincts de haine nationale. On dit que, dans la salle d'Exeter-Hall,

des missionnaires fanatiques faisaient entendre des paroles irritantes

peu en harmonie avec le caractère dont ils sont revêtus. Sir Robert

Peel enfin, peut-être dominé par le déchaînement des passions ardentes

du dehors, venait de prononcer devant le Parlement les paroles

impolitiques et imprudentes qui rendaient si difficile l'arrangement

des affaires de Taïti.

Jusqu'à ce moment, pas une allusion n'avait été faite au sein des

meetings de la Ligue sur les rapports de la France avec l'Angleterre.

Cette circonstance nous semble mériter toute l'attention du lecteur

impartial; car enfin, les occasions n'avaient pas manqué; l'affaire

d'Alger, celle du Maroc, celle du droit de visite, l'hostilité de nos

tarifs, manifestée par des droits différentiels mis à la charge des

produits anglais, et bien d'autres circonstances offraient aux

orateurs de la Ligue un texte facile à exploiter, dans l'intérêt de

leur popularité, un instrument fécond pour arracher des

applaudissements à la multitude. Comment se fait-il que ces hommes,

parlant tous les jours en présence de cinq à six mille personnes

réunies, et dans les circonstances où il leur était si facile de

ménager à leur amour-propre d'orateur toutes les ovations de

l'enthousiasme politique, se soient constamment abstenus de céder à

cette si séduisante tentation? Comment des manufacturiers, des

négociants, des fermiers se sont-ils montrés à cet égard si supérieurs

à des missionnaires, à des journalistes, et même aux hommes d'État les

plus haut placés?

Il n'y a qu'une circonstance qui puisse expliquer raisonnablement ce

phénomène, et cette circonstance est si importante, qu'il doit m'être

permis de la révéler au public français.--C'est que la Ligue s'adresse

à la classe industrieuse et laborieuse, et que cette classe, en

Angleterre, n'est point animée des sentiments haineux contre la

France que nos journaux, par des motifs expliqués ailleurs, lui

attribuent avec tant d'obstination.--J'ai lu plus de trois cents

discours prononcés par les orateurs de la Ligue dans toutes les villes

importantes de la Grande-Bretagne. J'ai lu un nombre immense de

brochures, de pamphlets populaires, de journaux émanés de cette

puissante association, et j'affirme sur l'honneur que je n'y ai jamais

vu un mot blessant pour notre dignité nationale, ni une allusion

directe ou indirecte à l'état de nos relations politiques avec

l'Angleterre.

C'est que, dans ce pays, les classes industrieuses ont vraiment

l'esprit d'industrie qui est opposé à l'esprit militaire. C'est que

les haines nationales, grâce aux progrès de l'opinion, leur sont

devenues aussi étrangères que le sont maintenant parmi nous les haines

de ville à ville et de province à province.

Cependant, au moment où la paix du monde était sérieusement menacée,

il était difficile que l'émotion générale ne se fît pas aussi sentir

parmi ces multitudes assemblées à Covent-Garden, ou dans le

_free-trade-hall_ de Manchester. On verra, dans les discours qui

suivent, à quel point de vue les graves événements du mois d'août 1844

étaient envisagés par les membres de la Ligue.

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 74 / 106 题