commerce, Messieurs, puisque vous êtes tous d'accord à ce sujet?
Je ne puis que me borner à vous féliciter de ce que, pendant
cette semaine, notre cause n'a pas laissé que de faire quelque
progrès en haut lieu. Nous avons eu la présentation du
budget,--je ne puis pas dire que ce soit un budget _free-trader_,
car lorsque nous autres, ligueurs, arriverons au pouvoir, nous en
présenterons un beaucoup meilleur (Rires; écoutez! écoutez!);
mais enfin, il a été fait quelques petites choses lundi soir à la
Chambre des communes, et tout ce qui a été fait, a été dans le
sens de la liberté du commerce. Que faisaient pendant ce temps-là
le duc de Richmond et les protectionnistes? Réunis dans le
parloir de Sa Grâce, ils ont, à ce que je crois, déclaré que le
premier ministre était allé si loin, qu'il ne lui sera pas permis
de passer outre. Mais il est évident pour moi que le premier
ministre ne s'inquiète guère de leur ardeur chevaleresque, et
qu'il compte plus sur nous qu'il ne les redoute. (Écoutez!)--Il y
a une mesure prise par le gouvernement, et qui est excellente en
ce qu'elle est _totale_ et _immédiate_[49]. Je veux parler de
l'abolition du droit protecteur sur la laine.--Il y a vingt-cinq
ans qu'il y eut une levée en masse de tous les Knatchbulls,
Buckinghams et Richmonds de l'époque, qui dirent: «Nous exigeons
un droit de 6 d. par livre sur la laine étrangère, afin de
protéger nos produits.» Leur volonté fut faite. À cinq ans de là,
M. Huskisson déclara que, selon les avis qu'il recevait des
manufactures de Leeds, si ce droit n'était pas profondément
altéré et presque aboli, toutes les fabriques de drap étaient
perdues, et que, dès lors, les fermiers anglais verraient se
fermer pour leurs laines le marché intérieur. À force d'habileté
et d'éloquence, M. Huskisson réduisit alors ce droit de 6 à 1
denier, et c'est ce dernier denier dont nous nous sommes
débarrassés la semaine dernière.--Lorsqu'il fut proposé de
toucher à ce droit, les agriculteurs (j'entends les Knatchbulls
et les Buckinghams d'alors) exposèrent que, s'il était aboli, il
n'y aurait plus de bergers ni de moutons dans le pays. À les
entendre, les bergers seraient contraints de se réfugier dans les
workhouses, et quant aux pauvres moutons, on aurait dit qu'ils
portaient sur leurs dos toute la richesse et la prospérité du
pays. Enfin il ne resterait plus qu'à pendre les chiens.--Les
voilà forcés maintenant d'exercer l'industrie pastorale sans
protection. Pourquoi ne pratiqueraient-ils pas la culture et la
vente du blé sur le même principe? Si l'abolition _totale_ et
_immédiate_ des droits sur le blé est déraisonnable, pourquoi le
gouvernement opère-t-il l'abolition _totale_ et _immédiate_ du
droit sur la laine? Ainsi, chaque pas que font nos adversaires,
nous fournit un sujet d'espérance et de solides arguments. Voyez
pour le café! nous n'en avons pas _entièrement fini_, mais _à
moitié fini_ avec cette denrée. Le droit était primitivement et
est encore de 4 d. sur le café colonial et de 8 d. sur le café
étranger. Cela conférait justement une prime de 4 d. par livre
aux monopoleurs, puisqu'ils pouvaient vendre à 4 d. plus cher
qu'ils n'auraient fait sans ce droit. Sir Robert Peel a réduit la
taxe sur le café étranger, sans toucher à celle du café colonial,
ne laissant plus à celui-ci qu'une prime de 2 deniers par livre.
Je ne puis donc pas dire: _C'en est fait_, mais _c'est à moitié
fait_. Nous obtiendrons l'autre moitié en temps et lieu.
(Très-bien.) Vient ensuite le sucre. Mesdames, vous ne pouvez
faire le café sans sucre, et toute la douceur de vos sourires ne
parviendrait pas à le sucrer. (Rires.) Mais nous nous trouvons
dans quelque embarras à ce sujet, car il est survenu au
gouvernement de ce pays des _scrupules de conscience_. Il ne peut
admettre le sucre étranger, parce qu'il porte la _tache de
l'esclavage_. Gentlemen, je vais divulguer un secret d'État. Il
existe sur ce sujet une correspondance secrète entre les
gouvernements anglais et brésilien. Vous savez que les hommes
d'État écrivent quelquefois à leurs agents au dehors des lettres
et des instructions confidentielles, qui ne sont publiées qu'au
bout de _cent ans_, quand elles n'ont plus qu'un intérêt de
curiosité. Je vais vous en communiquer une de notre gouvernement
à son ambassadeur au Brésil, qui ne devait être publiée que dans
cent ans. Vous n'ignorez pas que c'est sur la question des sucres
que le cabinet actuel évinça l'administration antérieure. Lord
Sandon, lorsqu'il s'opposa, par un amendement, à l'introduction
du sucre étranger proposée par le ministère whig, se fonda sur ce
qu'il serait impie de consommer du sucre-esclave. Mais il ne dit
pas un mot du café. La lettre dont je vais vous donner
connaissance vous expliquera le reste: «Informez le gouvernement
brésilien que nous avons des engagements relativement au sucre,
et qu'en présentant le budget, nous nous verrons forcés de dire
au peuple d'Angleterre, très-crédule de sa nature et disposé à
accueillir tout ce qu'il nous plaira, de lui dire de dessus nos
siéges de la Chambre des communes, qu'il serait criminel
d'encourager l'esclavage et la traite par l'admission du sucre du
Brésil.--Mais afin de prouver au gouvernement brésilien que nous
n'avons aucune intention de lui nuire, nous aurons soin de faire
précéder nos réserves, à l'égard du sucre, de la déclaration que
nous admettons le café brésilien sous la réduction de 2 d. par
livre du droit actuel.--Et comme quatre esclaves sur cinq sont
employés au Brésil sur les plantations de café, et que cet
article forme les trois cinquièmes de toutes les exportations de
ce pays (toutes choses que le peuple d'Angleterre ignore
profondément), le gouvernement auprès duquel vous êtes accrédité
demeurera convaincu que nous ne voulons aucun mal à ses
plantations, que l'esclavage et la traite ne nous préoccupent
guère, mais que nous sommes contraints d'exclure leur sucre par
les exigences de notre parti et de notre position particulière.
Mais faites-lui bien comprendre en même temps avec quelle adresse
nous avons désarçonné les whigs par cette _manoeuvre_.» (Rires et
applaudissements.) Telle est la teneur de la dépêche du cabinet
actuel à son envoyé extraordinaire et ministre plénipotentiaire
au Brésil, dépêche qui sera publiée dans cent ans d'ici. Il n'est
pas douteux que beaucoup de gens se sont laissé prendre à cet
étalage d'intérêt affecté au sujet de l'esclavage; bons et
honnêtes philanthropes, si tant est que ce ne soit pas trop
s'avancer que de décerner ce titre à des hommes qui se
complaisent dans la pure satisfaction d'une conscience aveugle,
car la bienveillance du vrai philanthrope doit bien être guidée
par quelque chose qui ressemble à la raison. Il y a une classe
d'individus qui se sont acquis de nos jours une certaine
renommée, qui veulent absolument nous assujettir, non aux
inspirations d'une charité éclairée, mais au contrôle d'un pur
fanatisme. Ces hommes, sous le prétexte d'être les avocats de
l'_abolition_, pétitionnent le gouvernement pour qu'il interdise
au peuple de ce pays l'usage du sucre, à moins qu'il ne soit
prouvé que ce sucre est pur de la _tache de l'esclavage_, comme
ils l'appellent. Y a-t-il quelque chose dans l'ordre moral,
analogue à ce qui se passe dans l'ordre physique, d'où l'on
puisse inférer que certains objets sont _conducteurs_, d'autres
_non conducteurs_ d'immoralité? (Rires.) Que le café, par
exemple, n'est pas _conducteur_ de l'immoralité de l'esclavage;
mais que le _sucre_ est très-_conducteur_, et qu'en conséquence
il n'en faut pas manger? J'ai rencontré de ces philanthropes sans
logique, et ils m'ont personnellement appelé à répondre à leurs
objections contre le _sucre-esclave_. Je me rappelle, entre
autres circonstances, avoir discuté la question avec un
très-bienveillant gentleman, enveloppé d'une belle cravate de
mousseline blanche. (Rires.) «N'ajoutez pas un mot, lui dis-je,
avant d'avoir arraché cette cravate de votre cou.» (Éclats de
rire.) Il me répondit que cela n'était pas praticable. (Oh! oh!)
«J'insiste, lui répondis-je, cela est praticable, car je connais
un gentleman qui se refuse des bas de coton, même en été (rires),
et qui ne porterait pas des habits cousus avec du fil de coton
s'il le savait.» (Nouveaux rires.) Je puis vous assurer que je
connais un philanthrope qui s'est imposé ce sacrifice.--«Mais,
ajoutai-je, s'il n'est pas praticable pour vous, qui êtes là
devant moi avec du produit esclave autour de votre cou, de vous
passer de tels produits, cela est-il praticable pour tout le
peuple d'Angleterre? Cela est-il praticable pour nous comme
nation? (Applaudissements.) Vous pouvez bien, si cela vous plaît,
défendre par une loi l'introduction du sucre-esclave en
Angleterre. Mais atteindrez-vous par là votre but? Vous recevez
dans ce pays du sucre-libre; cela fait un vide en Hollande ou
ailleurs qui sera comblé avec du _sucre-esclave_.»
(Applaudissements.) Avant que des hommes aient le droit de
prêcher de telles doctrines et d'appeler à leur aide la force du
gouvernement, qu'ils donnent, par leur propre abnégation, la
preuve de leur sincérité. (Écoutez! écoutez!) Quel droit ont les
Anglais, qui sont les plus grands consommateurs de coton du
monde, d'aller au Brésil sur des navires chargés de cette
marchandise, et là, levant les yeux au ciel, versant sur le sort
des esclaves des larmes de crocodile, de dire: Nous voici avec
nos chargements de cotons; mais nous éprouvons des scrupules de
conscience, des spasmes religieux, et nous ne pouvons recevoir
votre sucre-esclave en retour de notre coton-esclave? (Bruyants
applaudissements.) Il y a là à la fois inconséquence et
hypocrisie. Croyez-moi, d'habiles fripons se servent du fanatisme
pour imposer au peuple d'Angleterre un lourd fardeau. (Écoutez!
écoutez!) Ce n'est pas autre chose. Des hommes rusés et égoïstes
exploitent sa crédulité et abusent de ce que sa bienveillance
n'est pas raisonnée. Nous devons en finir avec cette dictature
que la raison ne guide pas. (Applaudissements.) Oseront-ils dire
que je suis l'avocat de l'esclavage, parce que je soutiens la
liberté du commerce? Non, je proclame ici, comme je le ferai
partout, que deux principes également bons, justes et vrais, ne
peuvent jamais se contrarier l'un l'autre. Si vous me démontrez
que la liberté du commerce est calculée pour favoriser, propager
et perpétuer l'esclavage, alors je m'arrêterai dans le doute et
l'hésitation, j'examinerai laquelle des deux, de la liberté
personnelle ou de la liberté des échanges, est la plus conforme
aux principes de la justice et de la vérité; et comme il ne peut
y avoir de doute que la possession d'êtres humains, comme choses
ou marchandises, ne soit contraire aux premiers principes du
christianisme, j'en conclurai que l'esclavage est le pire fléau,
et je serai préparé à abandonner la cause de la liberté
commerciale elle-même. (Applaudissements enthousiastes.) Mais
j'ai toujours été d'opinion avec les grands écrivains qui ont
traité ce sujet, avec les Smith, les Burke, les Franklin, les
Hume,--les plus grands penseurs du siècle,--que le travail
esclave est plus coûteux que le travail libre, et que s'ils
étaient livrés à la libre concurrence, celui-ci surmonterait
celui-là.
[Note 49: On a vu ailleurs que c'est la formule employée par la Ligue
dans ses réclamations.]
L'orateur développe cette proposition. Il démontre par plusieurs
citations d'enquêtes et de délibérations émanées de la société contre
l'esclavage (_anti-slavery society_), que cette grande association a
toujours considéré la libre concurrence comme le moyen le plus
efficace de détruire l'esclavage, en abaissant assez le prix des
produits pour le rendre onéreux.
Et maintenant, continue-t-il, j'adjure les abolitionnistes de
faire ce que font les _free-traders_, _d'avoir foi dans leurs
propres principes_ (applaudissements), de se confier, à travers
les difficultés de la route, à la puissance de la vérité. Comme
_free-traders_, nous ne demandons pas l'admission du
sucre-esclave, parce que nous préférons le travail de l'esclave à
celui de l'homme libre, mais parce que nous nous opposons à ce
qu'un injuste monopole soit infligé au peuple d'Angleterre, sous
le prétexte d'abolir l'esclavage. Nous nions que ce soit là un
moyen loyal et efficace d'atteindre ce but. Bien au contraire,
c'est assujettir le peuple de la Grande-Bretagne à un genre
d'oppression et d'extorsion qui n'est dépassé en iniquité que par
l'esclavage lui-même. Nous soutenons, avec la Convention des
abolitionnistes (_anti-slavery convention_), que le libre
travail, mis en concurrence avec le travail esclave, ressortira
moins cher, sera plus productif, qu'il l'étouffera à la fin, à
force de rendre onéreux au planteur l'affreux système de retenir
ses frères en servitude. (Applaudissements.) Eh quoi! ne
serait-ce point une chose monstrueuse que, dans la disposition du
gouvernement moral de ce monde, les choses fussent arrangées de
telle sorte que l'homme fût rémunéré pour avoir exercé
l'injustice envers son semblable! L'abondance et le bon marché:
voilà les récompenses promises dès le commencement à ceux qui
suivent le droit sentier. Mais si un meilleur marché, une plus
grande abondance, sont le partage de celui qui s'empare de son
frère et le force au travail sous le fouet, plutôt que de celui
qui offre une loyale récompense à l'ouvrier volontaire; s'il en
est ainsi, je dis que cela bouleverse toutes les notions que nous
nous faisions du juste, et que c'est en contradiction avec ce que
nous croyons du gouvernement moral de l'univers. (Bruyants
applaudissements.) Si donc il est dans la destinée de la libre
concurrence de renverser l'esclavage, je demande aux
abolitionnistes qui ont proclamé cette vérité, comment ils
peuvent aujourd'hui, en restant conséquents avec eux-mêmes,
venir pétitionner la Chambre des communes, lui demander
d'interdire cette libre concurrence, c'est-à-dire d'empêcher que
les moyens mêmes qu'ils ont proclamés les plus efficaces contre
l'esclavage ne soient mis en oeuvre dans ce pays. Je veux bien
croire que beaucoup de ces individus sont honnêtes. Ils ont
prouvé leur désintéressement par les travaux auxquels ils se sont
livrés; mais qu'ils prennent bien garde de n'être pas les
instruments aveugles d'hommes subtils et égoïstes; d'hommes qui
ont intérêt à maintenir le monopole du sucre, qui est aussi pour
ce pays l'esclavage sous une autre forme, d'hommes qui, pour
arriver à leur fin personnelle et inique, s'empareront
effrontément des sentiments de ce peuple, et exploiteront sans
scrupule cette vieille horreur britannique contre l'esclavage.
Le reste de ce discours a trait aux mesures prises par l'association
pour élargir et purifier les cadres du corps électoral. La Ligue
s'étant plus tard exclusivement occupée de cette oeuvre, nous aurons
occasion de faire connaître ses plans et ses moyens d'exécution.
On remarquera les efforts auxquels sont obligés de se livrer les
_free-traders_ pour prémunir le peuple contre l'exploitation par les
monopoleurs du sentiment public à l'égard de l'esclavage; ce qui
prouve au moins l'existence, la sincérité et même la force aveugle de
ce sentiment.
Séance du 14 mai 1844.
Le fauteuil est occupé par M. John Bright, m. P., qui ouvre la séance
par l'allocution suivante, dont nous donnons ici des extraits,
quoiqu'elle n'ait qu'un rapport indirect avec la question de la
liberté commerciale, mais parce qu'elle nous paraît propre à initier
le lecteur français dans les moeurs anglaises, sous le rapport
électoral.
Ladies et gentlemen, le président du conseil de la Ligue devait
aujourd'hui occuper le fauteuil; mais quand je vous aurai
expliqué la cause de son absence, vous serez, comme moi,
convaincus qu'il ne pouvait pas être plus utilement occupé dans
l'intérêt de notre cause. Il est en ce moment engagé dans les
dispositions qu'exige la grande lutte électorale qui se prépare
dans le Sud-Lancastre; et connaissant, comme je le fais,
l'habileté extraordinaire de M. G. Wilson en cette matière, je
suis certain qu'il n'est aucun homme dont on eût plus mal à
propos négligé les services. (Bruyantes acclamations.) Lorsque je
promène mes regards sur la foule qui se presse dans ce vaste
édifice, quand je considère combien de fois elle y a déployé son
enthousiasme, combien de fois elle y est accourue, non pour
s'abreuver des charmes de l'éloquence, mais pour montrer au monde
qu'elle adhère pleinement aux principes que la Ligue veut faire
prévaloir, je suis certain aussi qu'en ce moment des milliers de
coeurs battent dans cette enceinte, animés du vif désir de voir
la lutte qui vient de s'ouvrir dans le Lancastre se terminer par
le triomphe de la cause de la liberté commerciale. (Acclamations
prolongées.) Il y a des bourgs de peu d'importance où nous ne
pouvons compter sur aucune ou presque aucune voix indépendante,
et, sous ce rapport, les résolutions du Lancastre ont plus de
poids que celles d'une douzaine de bourgs tels que Woodstock ou
Abingdon. C'est pourquoi les vives sympathies de ce meeting se
manifestent au sujet de la lutte actuelle, et il désire que les
électeurs du Lancastre sachent bien toute l'importance qu'il y
attache. Et quelle que soit notre anxiété, je crains encore que
nous ne voyons pas ce grand débat avec tout l'intérêt qu'il
mérite (Écoutez!) J'ai souvent rencontré des personnes dans le
sud de l'Angleterre qui parlent du Lancastre comme d'un comté
d'une importance ordinaire; comme n'en sachant pas autre chose,
si ce n'est--qu'il renferme un grand nombre de manufacturiers
avares et cupides, dont quelques-uns très-riches, et une
population compacte d'ouvriers brutalisés, mal payés et
dégradés;--qu'il contient un grand nombre de villes
considérables, de morne apparence, reliées entre elles par des
chemins de fer (rires); que chaque trait de ce pays est plus
fait pour inspirer la tristesse que le contentement; qu'il n'a
de valeur que par ce qu'on en retire; que c'est une terre, en un
mot, dont le touriste et l'amateur du pittoresque doivent
soigneusement s'éloigner. (Rires et applaudissements.)--Je suis
né dans ce comté, j'y ai vécu trente ans; j'en connais la
population, l'industrie et les ressources, et j'ai la conviction,
j'ai la certitude qu'il n'y a pas en Angleterre un autre comté
qui puisse lui être comparé, et dont l'importance influe au même
degré sur le bien-être et la grandeur de l'empire. (Bruyantes
acclamations.) C'est certainement le plus populeux, le plus
industrieux, le plus riche comté de l'Angleterre. Comment cela
est-il arrivé? Il fut un temps où il présentait un aspect bien
différent. On le considérait comme un désert, il y a deux cent
quarante ans. Cambden, dans son voyage, traversa le pays de York
à Durham, et sur le point de pénétrer dans le Lancastre, son
esprit se remplit d'appréhension. «J'approche du Lancastre,
écrivait-il, avec une sorte de terreur.» (De notre temps il ne
manque pas de gens qui ne pensent aussi au Lancastre qu'avec
terreur.) (Rires et applaudissements.) «Puisse-t-elle n'être pas
un triste présage! cependant pour n'avoir pas l'air d'éviter ce
pays, je suis décidé à tenter les hasards de l'entreprise, et
j'espère que l'assistance de Dieu, qui m'a accompagné jusqu'ici,
ne m'abandonnera pas en cette circonstance.» (Écoutez! écoutez!)
Il parle de Rochdale, Bury, Blackburn, Preston, Manchester, comme
de villes de quelque industrie; il mentionne
_Liverpool_--_Litherpool_, et par abréviation _Lerpool_, comme
une petite place sur le rivage, bien située pour faire voile vers
l'Irlande. Mais il ne dit pas un mot de Ashton, Bolton, Oldham,
Salford et autres villes, et il n'y a aucune raison de croire
qu'elles étaient connues à cette époque. (Écoutez! écoutez!) Il
n'est pas inutile de consacrer quelques instants à examiner le
prodigieux accroissement de valeur qu'a acquis la propriété dans
ce comté. En 1692, il y a un siècle et demi, la valeur annuelle
était de 7,000 liv. sterl. En 1841, elle était de 6,192,000 liv.
sterl. (Bruyantes acclamations.) Ainsi l'accroissement moyen dans
ce comté, pendant cent cinquante ans, a été de 6,300 pour cent.
Par là les landlords peuvent apprécier combien l'industrie
réagit favorablement sur la propriété.
L'orateur entre ici dans quelques détails statistiques sur les
étonnants progrès du Lancastre, et poursuit ainsi:
À qui sont dus ces grands changements? (Acclamations.) Est-ce aux
seigneurs terriens? (Non, non.) Il y a quarante-quatre ans que
l'antiquaire Whittaker, dans son histoire de Whalley, dépeignait
l'état des propriétaires terriens du Lancastre, comme n'ayant
subi aucun changement depuis deux siècles. «Ils aiment,
disait-il, la vie de famille; sont sans curiosité et sans
ambition. Ils demeurent beaucoup chez eux, et s'occupent
d'amusements domestiques peu délicats, mais aussi peu coûteux.»
Il ajoute qu'il ne rencontra parmi eux qu'un homme ayant de la
littérature. (Rires.) Si tels étaient les propriétaires du
Lancashire, ce ne sont donc pas eux qui l'ont fait ce qu'il est.
Il existe dans ce comté beaucoup de vieilles demeures, résidences
d'anciennes familles, maintenant éteintes pour la plupart; elles
se sont vu dépasser dans la carrière par une autre classe
d'hommes. Leurs habitations sont transformées en manufactures, et
elles-mêmes ont été balayées de toute la partie méridionale du
comté; non qu'elles aient souffert la persécution ou la guerre,
car elles ont eu les mêmes chances ouvertes à tous les citoyens;
mais, _fruges consumere nati_, elles n'ont pas jugé nécessaire de
cultiver leur intelligence, elles n'ont cru devoir se livrer à
aucun travail. D'autres hommes se sont élevés, qui, s'emparant
des inventions de Watt et d'Arkwright, dédaignées par les classes
nobles, ont effacé les anciens magnats du pays et se sont mis à
la tête de cette grande population. (Acclamations.) C'est
l'industrie, l'intelligence et la persévérance de ces générations
nouvelles qui, en se combinant, ont fait du Lancastre ce que nous
le voyons aujourd'hui. Ses minéraux sont inappréciables; mais
gisant depuis des siècles sous la surface de son territoire, il a
fallu que des races nouvelles, pleines de séve et de jeunesse,
les ramenassent à la lumière, pour les transformer en ces
machines puissantes si méprisées par d'autres classes; machines
qui sont comme les bras de l'Angleterre, dont elle se sert pour
disséminer dans le monde les richesses de son industrie,
rapporter et répandre avec profusion, au sein de l'empire, les
trésors accumulés dans tout l'univers. (Tonnerre
d'applaudissements.) Ce souple et léger duvet arraché à la fleur
du cotonnier, telle est la substance à laquelle cette grande
nation doit sa puissance et sa splendeur. (Applaudissements.)
Ainsi, le Lancastre est l'enfant du travail et de l'industrie
sous leurs formes les plus magnifiques. Naguère il essayait
encore ses premiers pas dans la vie; il est maintenant plein de
force et de puissance, et dans le court espace de temps qui
suffit à l'enfant pour devenir homme, il est devenu un géant aux
proportions colossales. Et pourtant, malgré sa vigueur, ce géant
languit comme abattu sous les liens et les chaînes qu'une
politique imprévoyante, ignorante et arriérée a imposés à ses
membres musculeux. (Applaudissements prolongés.) La question,
pour les électeurs du Lancastre, est donc de savoir si ces
entraves doivent durer à toujours. (Écoutez! écoutez!)
Riveront-ils eux-mêmes ces fers par leurs suffrages, ou
sauront-ils s'en dégager comme des hommes? Si les électeurs
savaient tout ce qui dépend de leurs votes, quel est l'homme,
dans ce comté, ou ailleurs, qui oserait aller leur demander leurs
voix en faveur de ce fléau pestilentiel--la loi-céréale, et tous
les monopoles qui l'accompagnent? (Bruyantes acclamations.) S'ils
étaient pénétrés de cette conviction (et je crois qu'elle a gagné
beaucoup d'entre eux) que la détresse des cinq dernières années
doit son origine à cette loi; s'ils savaient qu'elle a précipité
bien des négociants de la prospérité à la ruine, et bien des
artisans de l'aisance à la misère; qu'elle a poussé le peuple à
l'expatriation, porté la désolation dans des milliers de
chaumières, la douleur et le découragement dans le coeur de
millions de nos frères; s'ils savaient cela, croyez-vous qu'ils
iraient appuyer de leurs suffrages la plus aveugle, la plus
hypocrite folie qui soit jamais entrée dans l'esprit de la
législation d'aucun peuple de la terre? (Acclamations
prolongées.) Oh! si les électeurs pouvaient voir ce meeting; si
chacun d'eux, debout sur cette estrade, pouvait sentir les
regards de six mille de ses compatriotes se fixer sur son coeur
et sur sa conscience et y chercher si l'on y découvre quelque
souci du bien public, quelque trace de l'amour du pays, je vous
le demande, en est-il un seul assez dur et assez stupide pour se
présenter ensuite aux hustings et y lever la main en faveur de
cet effroyable fléau?--Mais je conçois d'autres et de meilleures
espérances. J'espère que le résultat de cette lutte tournera à la
gloire de notre grande cause. Le principe de la liberté gagne du
terrain de toutes parts.--Il peut arriver encore, pendant quelque
temps, que vous ne réussirez pas dans les élections; il se peut
que votre minorité actuelle dans le Parlement ne soit pas près de
se transformer en majorité; il peut se rencontrer encore des
organes de la presse qui nient nos progrès, raillent nos efforts
et cherchent à les paralyser.--Tout cela peut être; mais le flot
est en mouvement; il s'enfle, il s'avance et ne reculera pas.
Dans les assemblées publiques, comme au sein des foyers
domestiques, partout où nous allons, partout où nous nous mêlons,
nous voyons le préjugé de la «protection» mis à nu, et le
principe de la liberté dominer les intelligences.
(Applaudissements bruyants et prolongés.)
La lutte actuelle du Lancashire nous offre encore un sujet de
satisfaction. Le candidat des _free-traders_ est le chef d'une
des maisons de commerce les plus puissantes de ce royaume, et
peut-être du monde. C'est un homme de haute position, de longue
expérience, de vastes richesses, et de grand caractère. Il a
d'énormes capitaux engagés, soit dans des entreprises
commerciales, soit dans des propriétés territoriales. Ses
principales relations sont aux États-Unis, et c'est ce qui me
plaît dans sa candidature. Il a vécu longtemps en Amérique; il y
a un établissement considérable; il sent avec quelle profusion la
Providence a accordé à ce pays les moyens de satisfaire les
besoins de celui-ci, et combien, d'un autre côté, le génie,
l'industrie et le capital de l'Angleterre sont merveilleusement
calculés pour répandre sur nos frères d'outre-mer les bienfaits
de l'aisance et du bien-être. (Acclamations.) Il est un de ces
hommes qui sont debout, pour ainsi dire, sur les rivages de cette
île, comme représentant les classes laborieuses, et qui
échangent, par-dessus l'Atlantique, les vêtements que nous
produisons contre les aliments qui nous manquent. Si ce n'était
cette loi, que sa mission au Parlement sera de déraciner à
jamais; si ce n'était cette loi, il ne rapporterait pas seulement
d'Amérique du coton, du riz, du tabac, et d'autres produits de
cette provenance, mais encore et surtout ce qui les vaut tous,
l'_aliment_, l'aliment substantiel pour les millions de nos
concitoyens réduits à la plus cruelle des privations. (Les
acclamations se renouvellent avec un enthousiasme toujours
croissant.) L'accueil que vous faites aux sentiments que
j'exprime prouve qu'il y a dans cette assemblée une anxiété
profonde quant au résultat de cette grande lutte électorale, et
que nous, qu'elle concerne plus spécialement, dans les meetings
que nous tiendrons dans le Lancastre, dans les discours que nous
y prononcerons, dans les écrits que nous y ferons circuler, nous
sommes autorisés à dire aux 18,000 électeurs de ce comté que les
habitants de cette métropole, représentés par la foule qui
m'entoure, les prient, les exhortent, les adjurent, par tout ce
qu'il y a de plus sacré au monde, de rejeter au loin toute
manoeuvre, tout préjugé, tout esprit de parti; de mépriser les
vieux cris de guerre des factions; de marcher noblement et
virilement sous la bannière qui fait flotter dans les airs cette
devise: _Liberté du commerce pour le monde entier; pleine justice
aux classes laborieuses de l'Angleterre_.
À la fin de ce brillant discours, l'assemblée se lève en masse et fait
retentir pendant plusieurs minutes des applaudissements enthousiastes,
au milieu desquels M. Bright reprend le fauteuil. Au bout d'un moment,
il s'avance encore et dit: Le meeting entendra maintenant M. James
Wilson que j'ai le plaisir d'introduire auprès de vous comme un des
plus savants économistes de l'époque.
M. JAMES WILSON s'avance et est accueilli par des marques de
satisfaction. Il s'exprime en ces termes:
Monsieur le président, ladies et gentlemen, pour ceux qui, depuis
plusieurs années, ont suivi avec un profond intérêt les progrès
de cette question, il n'est peut-être pas de spectacle plus
consolant à la fois et plus encourageant que celui que nous
offrent ces vastes réunions. Nous ne devons pas perdre de vue
cependant que la forte conviction qui nous anime n'a pas encore
gagné l'ensemble du pays, la grande masse des électeurs du
royaume, et malheureusement la plus grande portion de la
législature; et nous devons nous rappeler que, sur le sujet qui
nous occupe, les esprits flottent encore au gré d'un grand nombre
de préjugés spécieux, qu'il est de notre devoir de combattre et
de dissiper par tous les moyens raisonnables. Un de ces
sophismes, qui peut-être en ce moment nuit plus que tout autre au
progrès de la cause de la liberté commerciale, c'est l'accusation
d'inconséquence qui nous est adressée, relativement à une double
assertion que nous avons souvent à reproduire. Cette imputation
est souvent répétée au dedans et au dehors des Chambres; elle est
dans la bouche de toutes les personnes qui soutiennent des
doctrines opposées aux nôtres, et je crois que, présentée sans
explication, elle ne manque pas d'un certain degré de raison
apparente. Par ce motif, nous devons nous attacher à détruire ce
préjugé. J'ai l'habitude de considérer ces meetings comme des
occasions d'instruction plutôt que d'amusement. Lors donc que je
me propose d'élucider une ou deux difficultés qui me paraissent,
dans le moment actuel, agir contre le progrès de notre cause,
j'ai la confiance que vous m'excuserez si je renferme mes
remarques dans ce qui est capable de procurer une instruction
solide, plutôt que dans ce qui serait de nature à divertir les
esprits ou exciter les passions. Cette inconséquence, à laquelle
je faisais allusion, et qu'on nous attribue trop souvent,
consisterait en ceci: que, lorsque nous nous adressons aux
classes manufacturières et commerciales, nous représentons les
effets des lois-céréales comme désastreux, en conséquence de la
_cherté des aliments qu'elles infligent au consommateur_; tandis
que d'un autre côté, quand nous nous adressons à la population
agricole, nous lui disons que la liberté commerciale ne _nuira
pas à ses intérêts quant aux prix actuels_, et moins encore
peut-être, quant aux _prix relatifs_.--Ces assertions, j'en
conviens, paraissent se contredire, et cependant je crois
pouvoir prouver qu'elles sont toutes deux exactes.--Il faut
toujours avoir présent à l'esprit que la «cherté» et le «bon
marché» peuvent être l'effet de deux causes distinctes.--La
_cherté_ peut provenir ou de la rareté, ou d'une grande puissance
de consommation dans la communauté. Si la cherté provient de la
rareté, alors les prix s'élèvent pour les consommateurs au-dessus
de leurs moyens relatifs d'acquisition. Si la cherté est l'effet
d'un accroissement dans la demande, cela implique une plus grande
puissance de consommation, ou, en d'autres termes, le progrès de
la richesse publique. D'un autre côté, le bon marché dérive aussi
de deux causes. Il peut être le résultat de l'_abondance_, et
alors c'est un bien pour tous; mais il peut être produit aussi,
ainsi que nous en avons eu la preuve dans ces deux dernières
années, par l'impuissance du consommateur à acheter les objets de
première nécessité.--Maintenant, ce que je soutiens, c'est que
les restrictions et les monopoles tendent à créer cette sorte de
_cherté_ qui est préjudiciable, parce qu'elle naît de la
_rareté_; tandis que la liberté du commerce pourrait bien aussi
amener la cherté, mais seulement cette sorte de cherté qui suit
le progrès de la richesse et accompagne le développement de la
puissance de consommation.--De même, il peut arriver que les
mesures restrictives soient suivies du bon marché, non de ce bon
marché qui est l'effet de l'_abondance_, mais de ce bon marché
qui prouve l'absence de facultés parmi les consommateurs. C'est
pourquoi je dis que la première tendance des lois-céréales,
l'objet et le but même de notre législation restrictive, c'est de
_limiter la quantité_. Si elles limitent la quantité, leur
premier effet, j'en conviens, est d'élever le prix.--Mais l'effet
d'approvisionnements restreints, c'est diminution d'industrie,
suivie de diminution dans l'emploi, suivie elle-même de
diminution dans les moyens de consommer, d'où résulte, pour effet
dernier et définitif, diminution de prix. (Bruyants
applaudissements.) Sur ce fondement, je soutiens que les
lois-céréales, ou toutes autres mesures restrictives, manquent
leur propre but, et cessent, à la longue, de profiter à ceux-là
mêmes dont elles avaient l'avantage en vue. En effet, ce système
produit d'abord des prix élevés, mais trompeurs, parce qu'il ne
peut les maintenir. Il entraîne dans des marchés qu'on ne peut
tenir, dans des contrats qui se terminent par le désappointement;
il sape dans leur base même les ressources de la communauté,
parce qu'il lèse les intérêts et détruit les facultés de la
consommation. Combien est clair et palpable cet enchaînement
d'effets, en ce qui concerne la restriction, qui nous occupe
principalement, la _loi-céréale_! Sa tendance est d'abord de
limiter la quantité des aliments, et par conséquent d'en élever
le prix; mais sa seconde tendance est de détruire
l'industrie.--Cependant, le fermier a stipulé sur son bail une
rente calculée sur le haut prix promis par la législature; mais,
dans la suite des événements, l'industrie est paralysée, le
travail délaissé, les moyens de consommer diminuent, et en
définitive, le prix des aliments baisse, au désappointement du
fermier et pour la ruine de tout ce qui l'entoure.
(Approbation.)--Raisonnons maintenant dans l'hypothèse d'une
parfaite liberté dans le commerce des céréales. L'argument serait
le même pour toute autre denrée, mais bornons-nous aux
céréales.--Si l'importation était libre, la tendance immédiate
serait d'augmenter la quantité, et il s'ensuivrait peut-être une
diminution de prix. Mais avec des quantités croissantes vous
auriez un travail croissant, et avec un travail croissant, plus
d'emploi pour vos navires et vos usines, vos marins et vos
ouvriers, plus de communications intérieures, une meilleure
distribution des aliments parmi les classes de la communauté,
finalement plus de travail, afin de créer précisément les choses
que vous auriez à donner en payement du blé ou du sucre. Je dis
donc que, quoique la première tendance de la liberté commerciale
soit de réduire les prix, son effet ultérieur est de les relever,
de les maintenir à un niveau plus égal et plus régulier que ne
peut le faire le système restrictif. Il n'y a peut-être pas
d'erreur plus grossière que celle qui consiste à attribuer trop
d'importance aux _prix absolus_. Quand nous parlons de diminuer
les droits, on nous dit sans cesse: «Cela fera tout au plus une
différence d'un farthing ou d'un penny par livre, et qu'est-ce
que cela dans la consommation d'un individu?» Mais quand la
différence serait nulle, quand le sucre conserverait son prix
actuel, s'il est vrai que la diminution du droit doit amener dans
le pays une quantité additionnelle de sucre, cela même est un
grand bien pour la communauté. En un mot si la nation peut
importer plus de sucre, et payer, la plus grande quantité au même
prix qu'elle payait la plus petite, c'est là précisément ce qui
témoigne de son progrès, parce que cela prouve que son travail
s'est assez accru pour la mettre en mesure de consommer, au même
taux, des quantités additionnelles.
Nous avons eu, l'année dernière, des preuves remarquables de la
vérité de ces principes. Au commencement de l'an, les prix en
toutes choses étaient extraordinairement réduits. Les produits
agricoles de toute nature, les objets manufacturés de toute
espèce étaient à très-bon marché, et les matières premières de
toute sorte, à des prix plus bas qu'on ne les avait jamais vues.
La conséquence de ce bon marché (et ces faits se suivent toujours
aussi régulièrement que les variations du mercure suivent, dans
le baromètre, les variations de la pesanteur de l'air), la
conséquence de ce bon marché, dis-je, fut de donner à l'industrie
une impulsion qui réagit sur les prix. Pendant l'année, vous avez
vu s'accroître l'importation de presque toutes les matières
premières, et spécialement de cet article (la laine) dont
s'occupe maintenant la législature et qui témoigne si hautement
de la vérité de nos principes. Le duc de Richmond se plaint
amèrement de ce que sir Robert Peel se propose d'abolir le droit
sur la laine. Il est persuadé que la libre introduction de la
laine étrangère diminuera la valeur des toisons que lui
fournissent ses nombreux troupeaux du nord de l'Écosse. Mais si
le noble duc s'était donné la peine d'examiner la statistique
commerciale du pays (et il n'a certes pas cette prétention), il
aurait trouvé que nos plus fortes importations ont toujours
coïncidé avec l'élévation du prix des laines indigènes, et que
c'est quand nous cessons d'importer que ces prix s'avilissent. En
1819, la laine étrangère était assujettie à un droit de 6 d. par
livre, et nos importations étaient de 19,000,000 livres. M.
Huskisson décida le gouvernement et la législature à réduire le
droit à 1 d., et depuis ce moment, l'importation s'accrut
jusqu'à ce qu'elle a atteint, en 1836, le chiffre de 64,000,000
liv.; durant cette période, le prix de la laine indigène, au lieu
de baisser par l'effet d'importations croissantes, s'éleva de 12
à 19 d. par livre. Depuis 1836 (et ceci est à remarquer), pendant
les années des crises commerciales, l'importation de la laine est
tombée de 64 millions à 40 millions de livres (1842), et pendant
ce temps, bien que la laine indigène n'ait eu à lutter que contre
une concurrence étrangère réduite de 20 millions de livres, elle
a baissé de 19 d. à 10 d.--Enfin, l'année dernière, l'état des
affaires s'est amélioré. J'ai dans les mains un document qui
constate l'importation des trois premiers mois de l'année
dernière, comparée à celle de la période correspondante de cette
année. Je trouve qu'elle fut alors de 4,500,000 livres, et
qu'elle a été maintenant de 9,500,000 livres; et dans le moment
actuel, le producteur anglais, malgré une importation plus que
double, reçoit un prix plus élevé de 25 pour 100. Ces principes
sont si vrais, que les faits viennent, pour ainsi dire, les
consacrer de mois en mois. J'en rappellerai encore un bien propre
à résoudre la question, et je le soumets au noble duc et à tous
ceux qui s'opposent à la mesure proposée par le ministère. Je
viens de dire qu'en 1842 l'importation fut de 4,500,000 livres,
et le prix de 10 d.,--en 1843, l'importation a été de 9,500,000
livres et le prix de 13 d. Mais il faut examiner l'autre face de
la question; il faut s'enquérir de nos exportations d'étoffes de
laine, car c'est là qu'est la solution du problème. Nous ne
pouvons en effet acheter au dehors sans y vendre; y augmenter vos
achats, c'est y augmenter vos ventes. Il est évident que
l'étranger ne vous donne rien pour rien, et si vous _pouvez_
importer, cela prouve que vous _devez_ exporter. (Bruyantes
acclamations.) Je trouve que, dans les trois premiers mois de
1842, quand vous importiez peu de laines et que les prix étaient
avilis, vos exportations ne s'élevèrent qu'à 1,300,000 l. st.
Mais cette année, avec une importation de 9,500,000 l. st., avec
des prix beaucoup plus élevés, vous avez exporté pour 1,700,000
l. st. C'est là qu'est l'explication. Vos croissantes
importations ont amené de croissantes exportations et une
amélioration dans les prix. (Écoutez! écoutez!) Je voudrais bien
demander au duc de Richmond et à ceux qui pensent comme lui en
cette matière, à quelle condition ils amèneraient l'industrie de
ce pays, s'ils donnaient pleine carrière à leurs principes
restrictifs? S'ils disent: «Nous circonscrirons l'industrie de la
nation à ses propres produits,» il s'ensuit que nous aurons de
moins en moins de produits à échanger, de moins en moins
d'affaires, de moins en moins de travail, et finalement de plus
en plus de paupérisme.--Au contraire, si vous agissez selon les
principes de la liberté, plus vous leur laisserez d'influence,
plus leurs effets se feront sentir. Tout accroissement
d'importation amènera un accroissement correspondant
d'exportation et réciproquement, et ainsi de suite sans limite et
sans terme. Plus vous ajouterez à la richesse et au bien-être de
la race humaine, dans le monde entier, plus elle aura la
puissance et la volonté d'ajouter à votre propre richesse, à
votre propre bien-être. (Applaudissements.) À chaque pas, le
principe de la restriction s'aheurte à une nouvelle difficulté;
tandis qu'à chaque pas le principe de la liberté acquiert plus
d'influence sur le bonheur de la grande famille humaine. (Les
applaudissements se renouvellent.) Il y a, dans les doctrines que
les gouvernements ont de tous temps appliquées et appliquent
encore au commerce, une inconséquence dont il est difficile de se
rendre compte. Ce n'est pas que le principe pour lequel nous
combattons soit nouveau, car il n'est pas d'hommes d'État, de
philosophes, d'hommes d'affaires et même de grands seigneurs,
doués d'une vaste intelligence, qui ne répètent depuis des
siècles, dans leurs écrits et leurs discours, les mêmes paroles
qu'à chaque meeting nous faisons retentir à cette tribune. Nous
en trouvons partout la preuve; hier encore, il me tomba par
hasard sous les yeux un discours prononcé il y a quatre-vingts
ans à la Chambre des communes, par lord Chatam, et le langage
qu'il tenait alors ne serait certes pas déplacé aujourd'hui dans
cette enceinte. En parlant de l'extension du commerce, il disait:
«Je ne désespère pas de mon pays, et je n'éprouve aucune
difficulté à dire ce qui, dans mon opinion, pourrait lui rendre
son ancienne splendeur. Donnez de la liberté au commerce, allégez
le fardeau des taxes, et vous n'entendrez point de plaintes sur
vos places publiques. Le commerce étant un échange de valeurs
égales, une nation qui ne veut pas acheter ne peut pas vendre, et
toute restriction à l'importation fait obstacle à l'exportation.
Au contraire, plus nous admettrons les produits de l'étranger,
plus il demandera de nos produits. Que notre absurde système de
lois-céréales soit graduellement, prudemment aboli; que les
productions agricoles de l'Europe septentrionale, de l'Amérique
et de l'Afrique entrent librement dans nos ports, et nous
obtiendrons, pour nos produits manufacturés, un débouché
illimité. Une économie sévère, efficace, systématique des deniers
publics, en nous permettant de supprimer les taxes sur le sel, le
savon, le cuir, le fer et sur les principaux articles de
subsistance, laissera toute leur influence à nos avantages
naturels; et par notre position insulaire, par l'abondance de nos
mines, de nos combustibles, par l'habileté et l'énergie de notre
population, ces avantages sont tels, que, si ce n'étaient ces
restrictions absurdes et ces taxes accablantes, la
Grande-Bretagne serait encore pendant des siècles le grand
atelier de l'univers.» (Pendant la lecture de cette citation, les
applaudissements éclatent à plusieurs reprises.)
Ainsi, ces principes ont été proclamés par tous les hommes qui se
sont fait un nom dans l'histoire comme hommes d'État et comme
philosophes. Cependant, nous trouvons que jusqu'à ce jour, ces
mêmes principes sont répudiés par tous les gouvernements sur la
surface de la terre. Quel témoignage plus éclatant de
l'inconséquence de leur politique que ce principe qui la dirige,
savoir: _La chose dont le pays manque le plus sera le plus
rigidement exclue; la chose que le pays possède en plus grande
abondance sera le plus librement admise._ (Écoutez! écoutez!) La
France nous donne un remarquable exemple de cette inconséquence,
et il vaut la peine de le rapporter, car nous jugeons toujours
avec plus de sang-froid, de calme et d'impartialité la folie
d'autrui que la nôtre. Il y a environ trois ans, un de mes amis
fut envoyé sur le continent par le dernier cabinet pour conclure
un traité avec la France. Elle consentait à admettre nos fers
ouvrés, notre coutellerie et nos tissus de lin, à des droits
plus modérés. Mais la principale chose que les Français
stipulèrent en retour, c'est qu'ils pourraient recevoir nos
machines à filer et tisser le lin. Cela était regardé par la
France comme une grande concession. Elle se souciait peu des
_machines_ à filer le coton, ayant appris depuis longtemps à les
faire aussi bien que nous. Mais elle désirait ardemment recevoir
nos _machines linières_, branche d'industrie dans laquelle nous
faisions de rapides progrès.--La stipulation fut arrêtée, nos
manufacturiers consultés acquiescèrent libéralement à
l'exportation des _machines linières_.--Sur ces entrefaites,
l'ancien cabinet fut renversé et le traité de commerce n'eut pas
de suite.--Cependant, l'année dernière, notre gouvernement, sans
avoir en vue aucun traité, affranchit le commerce des machines,
comme il devrait faire de tous les autres. Il purgea notre Code
commercial, notre tarif, de ce fléau, la prohibition de
l'exportation des machines.--Eh bien, quoique la libre
exportation des machines linières de ce pays pour la France fût
précisément la stipulation qui lui tenait tant au coeur, il y a
trois ans, quelle a été sa première démarche alors que nous avons
affranchi ces machines de tous droits? Dans cette session, dans
ce moment même, elle fait des lois pour exclure nos machines; et
ce qui est le comble de l'inconséquence, elle va mettre un droit
de 30 fr. par cent kilog. sur les machines cotonnières dont elle
ne s'inquiétait pas, et un droit de 50 fr. sur les machines
linières dont elle désirait avec tant d'ardeur la libre
introduction. (Écoutez! écoutez!) Et comment justifie-t-on une
conduite si déraisonnable? Si vous parlez de cela à un Français,
il vous dira: «L'Angleterre est devenue puissante par ses
machines; donc il importe à un pays d'avoir des machines, et par
ce motif nous exclurons les vôtres afin d'encourager nos propres
mécaniciens.» Voilà une manière d'agir qui nous semble bien
inconséquente, bien extravagante dans les Français; mais il n'est
pas une des restrictions que nous imposons à notre commerce qui
ne soit entachée de la même inconséquence, d'une semblable
absurdité. (Écoutez! écoutez!) Passez en revue tous les articles
de notre tarif; choisissez les articles dont nous avons le plus
grand besoin, et vous les verrez assujettis aux plus sévères
restrictions. Prenez ensuite les objets qui ne nous sont pas
nécessaires, et vous les trouverez affranchis de toute entrave.
(Écoutez! écoutez!) Il est notoire que ce pays-ci manque de
produits agricoles et que nous sommes obligés d'en importer
périodiquement des quantités énormes. Eh bien, ce sont ces
produits qui sont exclus avec le plus de rigueur. À peine
laisse-t-on à cette branche de commerce comme une soupape de
sûreté, sous la forme de l'échelle mobile (_sliding scale_), de
peur que la chaudière ne s'échauffe trop et ne vole en éclats.
(Approbation.) L'importation est donc tolérée dans les années de
cruelles détresses.--Mais les choses que vous avez en abondance
ne sont assujetties à aucune restriction. Ainsi, cette même
inconséquence que nos ministres reprochent aux gouvernements
étrangers, et au sujet de laquelle ils écrivent tant de notes
diplomatiques, ils la pratiquent sur nous-mêmes. (Acclamations.)
Ils la pratiquent non-seulement à l'égard des choses que nous ne
produisons pas au dedans en assez grande abondance, mais aussi à
l'égard des produits insuffisants de nos colonies. S'il est une
denrée dont les colonies nous laissent manquer, c'est celle-là
même que l'on repousse par de fortes taxes. Voyez le sucre, objet
de première nécessité, dont la production coloniale ne répond pas
à notre consommation; c'est précisément l'article que notre
gouvernement exclut avec le plus de rigueur et soumet à la plus
forte taxe. Mais enfin, la liberté commerciale obtient en ce
moment ce que je considère comme un triomphe signalé. Le
ministère actuel, après avoir renversé le cabinet whig à propos
de la question des sucres, entraîné maintenant par les nécessités
du pays et par le progrès de l'opinion publique, présente une
mesure dans le sens de la liberté. (Écoutez! écoutez!) Je suis
loin de vouloir déprécier le changement proposé[50], et je serais
plutôt disposé à lui attribuer plus d'importance que ne semblent
l'admettre les ministres et les planteurs des Antilles. Je
regarde cette mesure comme aussi libérale, plus libérale même (en
tant qu'un droit de 34 sh. est moindre qu'un droit de 36 sh.) que
celle à l'occasion de laquelle lord Sandon et sir Robert Peel
renversèrent lord John Russell et ses collègues. Il est bien vrai
qu'il y a entre les deux mesures une prétendue différence. La
dernière aspire à établir une distinction entre le _sucre-libre_
et le _sucre-esclave_. (Écoutez! écoutez!) Mais la moindre
investigation suffit pour démontrer que cette distinction n'a
rien de réel. Si le ministère eût présenté le plan que M. Hawes
soumit l'année dernière à la Chambre des communes, et qui ne
parlait ni de sucre-libre ni de sucre-esclave, le résultat eût
été absolument le même; et en ce qui me concerne, je me réjouis
que cela n'ait pas été aperçu; car, si cela eût été aperçu, il
n'est pas douteux qu'on n'eût fait une plus large part à la
protection. Examinons, en effet, la portée de cette prétendue
différence. On nous dit que nous ne pouvons, sans nous mettre en
contradiction avec les principes de moralité que nous professons
et avec ce que nous avons fait pour abolir l'esclavage, recevoir
du sucre produit à l'étranger par le travail des esclaves. Je
crois que ceux qui soutiennent aujourd'hui la liberté
commerciale, furent aussi les plus ardents défenseurs de la
liberté personnelle. (Acclamations.) C'est pourquoi, dans les
observations que j'ai à présenter, veuillez ne pas supposer un
seul instant que je sois favorable au maintien de l'esclavage
dans aucune partie du monde. Seulement, je pense que la mesure
proposée ne tend point directement ni efficacement à l'abolition;
je crois que, comme peuple, nous nous livrons au mépris du monde,
lorsque, sous prétexte de poursuivre un but louable, que nous
savons bien ne pouvoir atteindre par ce moyen, nous en avons en
vue un autre moins honnête, auquel nous tendons par voie
détournée, n'osant le faire ouvertement. (Applaudissements.) On
nous dit que nous pourrons porter sur le marché autant de
sucre-libre que nous voudrons. En examinant de près quelle est la
quantité de sucre-libre dont nous pouvons disposer, je trouve que
Java, Sumatra et Manille en produisent environ 93,000 tonnes
annuellement. En même temps, j'ai la conviction que, sous
l'empire du droit proposé, nous ne pouvons, sur ces 93,000
tonnes, en consommer plus de 40,000. Il en restera donc plus de
50,000 tonnes qui devront se vendre sur le continent ou ailleurs
et au cours. Vous voyez donc que celui qui arrivera ici sera
précisément au même prix que le sucre-esclave sur le continent.
Chaque quintal de ce sucre que nous importons, lequel aurait été
en Hollande, en Allemagne ou dans la Méditerranée, y sera
remplacé par un quintal de sucre-esclave que nous aurons refusé
de l'Amérique. Ainsi, bornons-nous à dire que nous recevons le
sucre destiné à la Hollande et à l'Allemagne, où cela occasionne
un vide qui sera comblé par du sucre-esclave. Transporté sur
_nos_ navires, acheté de _notre_ argent, échangé contre _nos_
produits, ce sucre-esclave sera _nôtre_, entièrement _nôtre, sauf
qu'il ne nous sera pas permis de le consommer_. Nous l'enverrons
remplacer ailleurs le sucre-libre que nous aurons porté ici. Ne
serons-nous donc pas les agents de toutes ces transactions, tout
comme si nous introduisions ce sucre-esclave dans nos magasins?
(Écoutez! écoutez!) Eh quoi! nous le portons dans nos magasins,
nous l'y entreposons pour le raffiner! Nous nous rendrons la
risée de l'Europe continentale, etc.
[Note 50: Les droits sur les sucres étaient:
Sucre étranger. Sucre colonial.
En 1840 69 sh. 24 sh.
Proposition Russell 36 24
Proposition Peel 34 24
Mais selon le projet de M. Peel, converti en loi, on n'admet au droit
de 34 sh. que le sucre produit du travail libre.]
L'orateur continue à discuter la question des sucres. Il traite
ensuite avec une grande supériorité la question du numéraire et des
instruments d'échange, à propos du bill de renouvellement de la Banque
d'Angleterre, présenté par sir Robert Peel. Cette question n'ayant pas
un intérêt actuel pour le public français, nous supprimons, mais non
sans regret, cette partie du discours de M. Wilson.
La parole est prise successivement par M. TURNER, fermier dans le
Somersetshire, et le Rév. JOHN BURNET.
La séance est levée.
Séance du 22 mai 1844.--Présidence du général Briggs.
Le meeting entend d'abord le Rév. SAM. GREENE; ensuite M. RICHARD
TAYLOR, common-councilman de Faringdon. Le président donne la parole à
M. George Thompson.
M. THOMPSON est accueilli par des salves réitérées d'applaudissements.
Quand le silence est rétabli, il s'exprime en ces termes:
Monsieur le président, ladies et gentlemen, en me levant devant
ce splendide meeting, j'éprouve un embarras qui prend sa source
dans le sentiment de mon insuffisance; mais je me console en
pensant que vous entendrez après moi un orateur qui vous
dédommagera amplement du temps que vous m'accorderez. J'espère
donc que vous m'excuserez si je me décharge, sinon entièrement,
du moins en grande partie, du devoir qui vient de m'être
inopinément imposé par le conseil de la Ligue. (Cris: non! non!)
Monsieur le président, je regrette infiniment que cette assemblée
n'ait pas eu ce soir l'occasion d'entendre votre opinion sur la
grande question qui nous rassemble. Je sais pertinemment qu'il
est en votre pouvoir d'établir devant ce meeting des faits et des
arguments d'une grande valeur pour notre cause, des faits et des
arguments qui ne sont pas à la disposition de la plupart de nos
orateurs, parce qu'il en est bien peu qui aient eu, comme vous,
l'occasion d'étudier les hommes et les choses dans les contrées
lointaines; il en est peu qui aient passé, comme vous, une grande
partie de la vie là où le fléau du monopole et les effets des
lois restrictives se montrent d'une manière plus manifeste que
dans ce pays; dans ce pays qui, quels que soient les liens qui
arrêtent son essor, est, grâce au ciel, notre terre natale. Car,
après tout, nous avons une patrie que, malgré ses erreurs et ses
fautes, nous pouvons aimer, non-seulement parce que nous y avons
reçu le jour, mais encore parce qu'elle est riche de bénédictions
obtenues par le courage, l'intégrité et la persévérance de nos
ancêtres. (Acclamations.) J'ai la confiance que vous n'avez
qu'ajourné l'accomplissement d'un devoir dont j'espérais vous
voir vous acquitter aujourd'hui, et que vous vous empresserez de
remplir, j'en ai la certitude, dans une prochaine occasion. Je
pensais ce soir combien c'est un glorieux spectacle que de voir
une grande nation presque unanime, poursuivant un but tel que
celui que nous avons en vue, par des moyens aussi conformes à la
justice universelle que ceux qu'emploie l'_Association_. En 1826,
le secrétaire d'État, qui occupe aujourd'hui le ministère de
l'intérieur, fit un livre pour persuader aux monopoleurs de
renoncer à leurs priviléges, et il les avertissait que, s'ils ne
s'empressaient pas de céder et de subordonner les intérêts privés
aux grands et légitimes intérêts des masses, le temps viendrait
où, dans ce pays, comme dans un pays voisin, le peuple se
lèverait dans sa force et dans sa majesté, et balaierait de
dessus le sol de la patrie et leurs honneurs, et leurs titres, et
leurs distinctions, et leurs richesses mal acquises. Qu'est-ce
qui a détourné, qu'est-ce qui détourne encore cette catastrophe
dont l'idée seule fait reculer d'horreur? C'est l'intervention de
la _Ligue_ avec son action purement morale, intellectuelle et
pacifique, rassemblant autour d'elle et accueillant dans son sein
les hommes de la moralité la plus pure, non moins attachés aux
principes du christianisme qu'à ceux de la liberté, et décidés à
ne poursuivre leur but, quelque glorieux qu'il soit, que par des
moyens dont la droiture soit en harmonie avec la légitimité de la
cause qu'ils ont embrassée. Si l'ignorance, l'avarice et
l'orgueil se sont unis pour retarder le triomphe de cette cause
sacrée, une chose du moins est propre à nous consoler et à
soutenir notre courage, c'est que chaque heure de retard est
employée par dix mille de nos associés à propager les
connaissances les plus utiles parmi toutes les classes de la
communauté. Je ne sais vraiment pas, s'il était possible de
supputer le bien qui résulte de l'_agitation_ actuelle, je ne
sais pas, dis-je, s'il ne présenterait pas une ample compensation
au mal que peuvent produire, dans le même espace de temps, les
lois qu'elle a pour objet de combattre. Le peuple a été éclairé,
la science et la moralité ont pénétré dans la multitude, et si le
monopole a empiré la condition physique des hommes, l'association
a élevé leur esprit et donné de la vigueur à leur intelligence.
Il semble qu'après tant d'années de discussions les faits et les
arguments doivent être épuisés. Cependant nos auditeurs sont
toujours plus nombreux, nos orateurs plus féconds, et tous les
jours ils exposent les principes les plus abstraits de la science
sous les formes les plus variées et les plus attrayantes. Quel
homme, attiré dans ces meetings par la curiosité, n'en sort pas
meilleur et plus éclairé! Quel immense bienfait pour ce pays que
la Ligue! Pour moi, je suis le premier à reconnaître tout ce que
je lui dois, et je suppose qu'il n'est personne qui ne se sente
sous le poids des mêmes obligations. Avant l'existence de la
_Ligue_, avais-je l'idée de l'importance du grand principe de la
liberté des échanges? l'avais-je considéré sous tous ses aspects?
avais-je reconnu aussi distinctement les causes qui ont fait
peser la misère, répandu le crime, propagé l'immoralité parmi
tant de millions de nos frères? savais-je apprécier, comme je le
fais aujourd'hui, toute l'influence de la libre communication des
peuples sur leur union et leur fraternité? avais-je reconnu le
grand obstacle au progrès et à la diffusion par toute la terre de
ces principes moraux et religieux qui font tout à la fois la
gloire, l'orgueil et la stabilité de ce pays? Non, certainement
non. D'où est sorti ce torrent de lumière? _De l'association pour
la liberté du commerce._ Ah! c'est avec raison que les amis de
l'ignorance et de la compression des forces populaires
s'efforcent de renverser la _Ligue_, car sa durée est le gage de
son triomphe, et plus ce triomphe est retardé, plus la vérité
descend dans tous les rangs et s'imprime dans tous les coeurs.
Quand l'heure du succès sera arrivée, il sera démontré qu'il est
dû tout entier à la puissance morale du peuple. Alors ces vivaces
énergies, devenues inutiles à notre cause, ne seront point
perdues, disséminées ou inertes; mais, j'en ai la confiance,
elles seront convoquées de nouveau, consolidées et dirigées vers
l'accomplissement de quelque autre glorieuse entreprise. Il me
tarde de voir ce jour, par cette raison entre autres, que la
lumière, qui a été si abondamment répandue, a révélé d'autres
maux et d'autres griefs que ceux qui nous occupent aujourd'hui.
La règle et le cordeau qui nous ont servi à mesurer ce qu'il y a
de malfaisant dans le monopole des aliments du pauvre, ont
montré aussi combien d'autres institutions, combien de mesures,
combien de coutumes s'éloignent des prescriptions de la justice
et violent les droits nationaux, et j'ajouterai les droits
naturels du peuple.
Hâtons donc le moment où, vainqueurs dans cette lutte, sans que
notre drapeau ait été terni, sans que nos armes soient teintes de
sang, sans que les soupirs de la veuve, de l'orphelin ou de
l'affligé se mêlent à nos chants de triomphe, nous pourrons
diriger sur quelque autre objet cette puissante armée qui s'est
levée contre le monopole, et conduire à de nouveaux succès un
peuple qui aura tout à la fois obtenu le juste salaire de son
travail et fait l'épreuve de sa force morale. Nous faisons une
expérience dont le monde entier profitera. Nous enseignons aux
hommes de tous les pays comment on triomphe sans intrigue, sans
transaction, sans crime et sans remords, sans verser le sang
humain, sans enfreindre les lois de la société et encore moins
les commandements de Dieu. J'ai la confiance que le jour approche
où nous serons délivrés des entraves qui nous gênent, et où les
autres nations, encouragées par les résultats que nous aurons
obtenus, entreront dans la même voie et imiteront notre exemple.
Quelle est en effet, monsieur, l'opinion qu'on a de nous en pays
étranger, grâce à ces funestes lois-céréales? Un excellent
philanthrope, dont le coeur embrasse le monde, fut, aux
États-Unis, chargé d'une mission de bienfaisance en faveur des
malheureux nègres de ce pays, je veux parler de M. Joseph Sturge.
(Bruyantes acclamations.) Il n'y avait pas trente-six heures
qu'il était débarqué, qu'un heureux hasard le conduisit à l'hôtel
où j'étais avec ma femme et mes enfants. Mais quelles furent les
paroles dont on le salua à son arrivée à New-York? «Ami, lui
dit-on, retournez en Angleterre. Vous avez des lois-céréales qui
affament vos compatriotes. Regardez leurs pâles figures et leurs
formes exténuées, et lorsque vous aurez aboli ces lois, lorsque
vous aurez affranchi l'industrie britannique, revenez et laissez
éclater votre mépris pour notre système d'esclavage.»
(Applaudissements.) Quel était, il y a quelques jours, le langage
d'un des grands journaux de Paris[51]? «Angleterre, orgueilleuse
Angleterre, efface de ton écusson le fier lion britannique et
mets à la place un ouvrier mourant en implorant vainement du
pain.» (Acclamations prolongées.) Que répondit Méhémet-Ali à un
Anglais qui lui reprochait son système de monopole, car il est le
grand et universel monopoleur de l'Égypte? «Allez, dit le pacha,
allez abolir chez vous le monopole des céréales, et vous me
trouverez prêt ensuite à vous accorder toutes les facilités
commerciales que vous pouvez désirer.» Ainsi, soit le grave pacha
d'Alexandrie, soit l'Américain susceptible ou le Français aux
formes polies, chacun nous jette à la face notre propre
inconséquence; et on ne peut pas comprendre comment le peuple
d'Angleterre, qui prétend se gouverner par un Parlement de son
choix, tolère ce fléau destructeur qu'on appelle _lois-céréales_.
(Acclamations.) Mais il est consolant de penser que nous sommes
enfin aux prises avec la dernière difficulté. La Chambre des
communes n'était pas notre plus grand obstacle. Je crois qu'on
peut dire avec vérité de la plupart des grandes questions,
qu'elles seront emportées, quelle que soit la composition de la
Chambre des communes, aussitôt que le peuple appréciera
pleinement, généralement et universellement la nature et la
portée de ce qu'il demande. Je ne puis voir avec découragement la
Chambre des communes, toute mauvaise qu'elle est. Considérée en
elle-même et dans les éléments de réforme qu'elle recèle, elle
est incurable, dépourvue qu'elle est de tout germe de
restauration ou de rénovation. Mais je sais aussi, par l'histoire
des trente dernières années, que le peuple n'a qu'à être unanime
pour réussir. (Bruyants applaudissements.) Si nous avons obtenu
le rappel de l'acte de coopération, d'un Parlement
anglican,--l'émancipation catholique, d'une législature
Orangiste,--la réforme électorale d'une Chambre nommée par les
bourgs-pourris,--l'abolition de la traite et de l'esclavage,
d'une assemblée de possesseurs d'hommes, eh bien! nous
arracherons la liberté commerciale à un Parlement de monopoleurs.
(Applaudissements.)
[Note 51: _Le National._]
Permettez-moi de vous dire quelques mots sur la question des
sucres. Je le fais avec quelque répugnance, car dans une occasion
récente, où ma santé m'a empêché d'assister à votre réunion,
vous avez entendu sur ce sujet un orateur dont je reconnais
l'extrême supériorité; je veux parler de ce profond économiste,
qui, malgré sa modestie, quelque soin qu'il prenne de se cacher,
n'en est pas moins un des plus utiles ouvriers de notre cause, M.
James Wilson. (Applaudissements.) Mais j'ai plusieurs motifs pour
dire ce soir quelques mots sur la question des sucres. D'abord,
parce qu'il existe sur ce sujet une _honnête_ différence
d'opinion parmi nous; je dis une _honnête_ différence, car je
reconnais la sincérité de nos adversaires, comme je me plais à
croire que la nôtre n'est pas contestée.--Ensuite, parce que
cette branche si importante de la question commerciale sera
bientôt discutée au Parlement, et que les opérations de la
législature, du moins quant aux résultats, subissent toujours
l'influence de l'opinion publique du dehors. J'ai peut-être été
plus à même qu'un autre d'apprécier les scrupules de ceux de nos
amis qui ont embrassé l'autre côté de la question, ayant toujours
été uni à eux, comme je le suis encore, en ce qui concerne
l'objet général qu'ils ont en vue, quoique, à mon grand regret,
je ne partage pas leur opinion sur l'objet spécial dont il s'agit
maintenant. Je respecte leur manière de voir; je sais qu'ils n'en
changeront pas si nous ne parvenons à les vaincre par de fortes
et suffisantes raisons,--je retire le mot _vaincre_,--si nous ne
parvenons à leur démontrer que les sentiments d'humanité,
auxquels ils croient devoir céder, trouveront une plus ample et
prompte satisfaction dans le triomphe de nos desseins que dans
l'accomplissement de leurs vues. Et enfin, parce que j'aime à
rencontrer des occasions qui mettent nos principes à l'épreuve.
Voici une de ces occasions. Un abolitionniste me demande:
«Êtes-vous pour la liberté commerciale, alors même qu'elle
donnerait accès dans ce pays aux produits du travail esclave?» Je
réponds formellement: Je suis pour la liberté commerciale; si
elle ne peut s'établir universellement, ou si elle conduit à
l'esclavage, le principe est faux; mais je l'adopte parce que je
le crois juste; comme je m'unis aux abolitionnistes, parce que
leur principe est juste.
Deux principes justes ne peuvent s'entre-croiser et se combattre;
ils doivent suivre des parallèles pendant toute l'éternité. Si
notre principe est bon pour ce pays, il est bon pour les hommes
de toutes les races, de toutes les conditions, il engendre le
bien dans tous les temps et dans tous les lieux.
(Applaudissements.) Plusieurs de nos amis de l'association contre
l'esclavage disent qu'ils ne peuvent s'accorder avec nous sur ce
sujet. Je me suis fait un devoir d'assister au meeting
d'Exeter-Hall, vendredi soir. (Applaudissements.) Je n'y aurais
pas paru si je n'avais consulté que mes sentiments personnels,
l'amitié ou la popularité. J'ai gardé le silence sur cette partie
de la question. J'ai cru que mes amis étaient dans l'erreur, et
que, contre leur intention, ils faisaient tort à une noble cause
en mettant des arguments dans la bouche de nos adversaires. Dans
mon opinion, ils favorisaient, et en tant qu'ils agissent selon
leur principe, ils favoriseront la perpétration d'une fraude
déplorable au sein du Parlement. J'aurais voulu voir le monopole
s'y montrer dans sa nudité, dans sa laideur et dans son égoïsme.
J'aurais voulu le voir réduit à ces arguments qui se réfutent
d'eux-mêmes, tant ils sont empreints d'avarice et de
personnalité. Je regrette qu'il soit aujourd'hui placé dans des
circonstances qui lui permettent de jeter derrière lui ces
arguments et de leur en préférer d'autres, qui lui sont fournis
du dehors par une association estimable, et qui sont sanctionnés
par le principe de l'humanité. (Applaudissements.) Les feuilles
publiques vous ont appris les résultats de cette mémorable
séance. (Écoutez! écoutez!) Si j'éprouve un sentiment de
satisfaction du succès qu'a obtenu dans cette assemblée un
amendement dans le sens de la liberté commerciale, je regrette
encore plus peut-être qu'une telle démarche ait été nécessaire et
qu'elle ait rencontré l'opposition d'une aussi forte minorité.
Cependant, les membres de cette minorité ont émis un vote
sincère. Dès qu'ils seront convaincus, ils seront avec nous; leur
intégrité et leur inflexibilité seront de notre côté, dès qu'ils
comprendront, ce qui, je l'espère, ne peut tarder, que le grand
principe auquel ils veulent faire des exceptions dans des cas
particuliers, doit régner universellement pour le bien de
l'humanité.
J'ai reçu bien des lettres de mes amis qui m'accusent
d'inconséquence, parce qu'ayant été jusqu'ici l'avocat de
l'abolition, je me présente aujourd'hui, disent-ils, comme un
promoteur de l'esclavage. Monsieur, en mon nom, au nom de tous
ceux qui partagent mes vues, je proteste contre cette imputation.
Je ne suis pas plus le promoteur de l'esclavage, parce que je
défends la liberté commerciale, que je ne suis un ami de l'erreur
parce que je m'oppose à ce que la peine de mort soit infligée à
quiconque émet ou propage de fausses opinions.
(Applaudissements.) Je crois que l'esclavage est efficacement
combattu par la liberté des échanges, comme je crois que la
vérité n'a pas besoin pour se défendre de gibets, de chaînes, de
tortures et de cachots. (Bruyantes acclamations.) Eh quoi!
appeler le monopole en aide à l'abolition de l'esclavage! mais
l'esclavage a sa racine dans le monopole. Le monopole l'a
engendré; il l'a nourri, il l'a élevé, il l'a maintenu et le
maintient encore. _La mort du monopole, il y a cinquante ans,
c'eût été probablement, certainement, la mort de l'esclavage_
(écoutez! écoutez!) et cela sans croisières, sans protocoles,
sans traités, sans l'intervention de l'agitation abolitionniste,
sans la dépense de 20 millions sterl. (Écoutez! écoutez!) Je
demande qu'il me soit permis de dire que je n'ai pas changé
d'opinion à cet égard. Pour vous en convaincre, je vous lirai
quelques lignes d'un discours que je prononçai, en 1839,
longtemps avant que j'eusse jamais pris la parole dans un meeting
de la Ligue, parce qu'alors j'étais absorbé par d'autres
occupations et n'avais encore pris aucune part au mouvement
actuel. Le discours auquel je fais allusion fut prononcé à
Manchester, au sujet de l'abolition de l'esclavage, et de
l'amélioration de la condition des Indiens, dans le but de faire
progresser simultanément leur bien-être et celui de la population
de ce pays. Veuillez me pardonner ce qu'il y a de personnel dans
cette remarque, si j'ajoute que, dans le même espace de temps, je
ne sache pas qu'aucun homme ait travaillé, avec plus d'ardeur et
d'énergie que je ne l'ai fait, à éveiller l'attention du peuple
d'Angleterre sur la nécessité d'encourager le travail libre dans
toutes les parties de l'univers. (Écoutez! écoutez!) En plaidant
la cause du travail libre, je disais: «Quoique le désir de mon
coeur, et ma prière de tous les jours, soit que le jour arrive
bientôt où il n'y ait plus une fibre du coton travaillé ou
consommé dans ce pays, qui ne soit le produit du travail libre,
cependant je ne demande ni restrictions, ni règlements, ni droits
prohibitifs, ni rien qui ferme nos ports aux produits de quelque
provenance et de quelque nature que ce puisse être, que ce soit
du coton pour vêtir ceux qui sont nus, ou du blé pour nourrir
ceux qui ont faim. Grâce aux imprescriptibles lois qui gouvernent
le monde social, de tels remèdes ne sont pas nécessaires. Je ne
demande que liberté, justice, impartialité, convaincu que, si
elles nous sont accordées, tout système fondé sur le monopole, ou
mis en oeuvre par l'esclavage, s'écroulera pour toujours.» Je
tenais ce langage dans un meeting mémorable de la _Société des
Amis_ à Manchester, devant un auditoire composé en grande partie
de membres de ce corps respectable de chrétiens. Le lendemain,
dans la même enceinte, je disais: «Si nous laissons une libre
carrière à la concurrence du travail libre de l'Orient et du
travail esclave de l'Occident, nous pouvons ouvrir tous nos
ports, laisser à toutes les nations du globe la chance de vendre
leurs produits sur notre marché, bien assurés que le génie de la
liberté l'emportera sur la torpeur de la servitude.» J'adhère
encore à ce sentiment, je crois fermement que tout autre moyen
est comparativement impuissant. Je ne veux pas dire que tous les
autres doivent être exclus. Je ne présente pas la liberté
commerciale comme le seul agent de l'abolition. J'admets qu'il
peut se combiner avec d'autres moyens, pourvu qu'ils soient
justes, tels que la chaire, la tribune et la presse. Que le
Parlement fasse son devoir, non en imposant, mais en détruisant
les restrictions, en affranchissant l'industrie, en lui laissant
sa rémunération légitime. Si je suis dans l'erreur sur ce sujet,
c'est avec les hommes les plus remarquables de la Société contre
l'esclavage. (Écoutez! écoutez!) Il fut un temps, et
principalement vers l'époque de son triomphe, où j'étais
intimement identifié à cette association estimable, qui avait
avec la Ligue bien des traits de ressemblance. Je me souviens
qu'à cette époque elle me fournissait des ouvrages où je pus
puiser des exemples et des arguments propres à dévoiler
l'iniquité et le faux calcul de l'esclavage. Je conserve ces
ouvrages et je les trouve encore éminemment instructifs. J'y
cherche quel était alors notre symbole abolitionniste. Voici une
lettre d'un grand mérite adressée en 1823 à M. J. B. Say, par M.
Adam Hodgson, chef d'une grande maison de Liverpool, sur la
dépense du travail esclave comparée à celle du travail libre.
Cette lettre fut répandue à profusion dans tout le royaume. Que
disait M. Hodgson? «La nation ne consentira pas longtemps à
soutenir un ruineux système de culture, au prix de ses plus chers
intérêts, sacrifiant pour cela ses transactions avec 100 millions
de sujets de la Grande-Bretagne. Le travail esclave de l'ouest
doit succomber devant le travail libre de l'est.» (Approbation.)
Voici encore un livre dont je désire vous citer quelques
extraits. J'espère que vous m'excuserez. Nous ne devons pas
perdre de vue que les discours prononcés dans cette enceinte
s'adressent aussi au dehors. Grâce à ces messieurs, devant moi,
dont les plumes rapides fixent en caractères indélébiles des
pensées qui, sans cela, s'évanouiraient dans l'espace, les
sentiments que nous exprimons ici arrivent aux extrémités de la
terre. Qu'il me soit donc permis de parler, de cette tribune, à
des amis absents, à des hommes que j'honore et que j'aime, et
puissé-je les convaincre qu'ils ne sauraient mieux faire que de
venir grossir nos rangs; que nous marchons sur une ligne droite
qui ne heurte aucun principe de rectitude et qui s'associe
spécialement avec la grande cause qu'ils ont pris à tâche de
faire prévaloir.--Ce livre me fut donné, il y a bien des années,
par l'_Anti-slavery Society_. Il est écrit avec soin, et a pour
but de montrer que si le travail libre et le travail esclave
étaient laissés à une loyale concurrence, le dernier, à cause de
sa cherté, devrait succomber devant la perfection plus économique
du premier. L'auteur est M. Sturge, non point Joseph Sturge, mais
son frère à jamais regretté, qui, s'il m'est permis de prononcer
un jugement, est mort trop tôt pour la cause de l'humanité et de
la bienfaisance. Quel était le principe fondamental sur lequel il
s'appuyait? «Aucun système qui contredit les lois de Dieu, et qui
blesse sa créature raisonnable, ne peut être définitivement
avantageux.» Comme _free-traders_, ces paroles couvrent
entièrement notre position. (Écoutez! écoutez!) Nous soutenons
que les restrictions et les taxes, qui ferment nos ports aux
productions des autres régions, qui interdisent l'échange entre
un homme industrieux qui produit une chose et un autre homme
industrieux qui en produit une autre,--sont «contraires aux lois
de Dieu et funestes à sa créature raisonnable,» et que ce système
ne peut être définitivement avantageux ni aux individus ni aux
masses. Voyons ce qu'ajoute M. Sturge: «Nous croyons que les
faits que nous allons établir convaincront tout observateur
sincère et dégagé de passion de la vérité de cet axiome: Le
travail de l'homme libre est plus économique que celui de
l'esclave. En poursuivant les conséquences de ce principe
général, nous aurons fréquemment l'occasion d'admirer la sagesse
consommée qui a préparé par un moyen si simple un remède au plus
détestable abus qu'ait jamais inventé la perversité humaine. Nous
sentirons la consolation pénétrer dans nos coeurs, lorsque,
détournant nos regards des crimes et des malheurs de l'homme, et
de l'inefficacité de sa puissance, nous viendrons à contempler
l'action silencieuse mais irrésistible de ces lois qui ont été
assignées, dans les conseils de la Providence, pour mettre un
terme à l'oppression de la race africaine.» (Écoutez! écoutez!)
Monsieur le président, ce n'est pas la première fois que je cite
ces extraits. Ce livre est couvert de notes que j'y écrivis il y
a douze ans, quand il me fut remis alors que, pour la première
fois, ces nobles sentiments réveillant toutes les sympathies de
mon coeur, je me levai pour proclamer ces glorieux principes et
cette doctrine fatale au maintien de la servitude. Je pourrais
multiplier les citations. Je me bornerai à une dernière. Veuillez
remarquer le fait qu'établit M. Sturge comme preuve de la vérité
de son axiome: «Il y a quarante ans, il ne s'exportait pas
d'indigo des Indes orientales. Tout ce qui s'en consommait en
Europe était le produit du travail esclave. Quelques personnes
employèrent leur capital et leur intelligence à diriger
l'industrie des habitants du Bengale vers cette culture, à leur
enseigner à préparer l'indigo pour les marchés de l'Europe, et
quoique de graves obstacles leur aient été opposés dans le
commencement, cependant, les droits ayant été nivelés, leurs
efforts furent couronnés d'un plein succès. Telle a été la
puissance du capital et de l'habileté britannique, que, quoique
les premières importations eussent à supporter un fret quintuple
du taux actuel, l'indigo de l'Inde a graduellement remplacé sur
le marché l'indigo produit par les esclaves, jusqu'à ce qu'enfin,
grâce à la liberté du commerce, il ne se vend plus en Europe une
once d'indigo qui soit le fruit de la servitude.» (Acclamations.)
Vous savez très-bien, monsieur, ce que M. Sturge appelle _liberté
du commerce_; le principe même n'en était pas reconnu à cette
époque, etc.
L'orateur cite encore un passage dans lequel M. Sturge établit que ce
qui est arrivé pour l'indigo arriverait pour le sucre. Il se termine
ainsi:
«Ces faits sont de la plus haute importance, non-seulement parce
qu'ils confirment le principe général que nous proclamons, mais
encore parce qu'ils nous conduisent au but de nos recherches, et
nous signalent le moyen spécifique d'abolir l'esclavage et la
traite. Laissez sa libre action à ce principe, et il étendra sa
bénigne influence sur toute créature humaine actuellement retenue
en servitude.» (Écoutez! écoutez!) Et qui donc a abandonné ce
principe? Très-certainement ce n'est pas nous.--J'arrive
maintenant à la Convention de 1840, à laquelle, dans une occasion
récente, faisait allusion ce grand homme qui dirige la Ligue,
notre maître à tous, qui s'est créé lui-même ou qui a été créé à
cette fin, je veux parler de M. Cobden. (Des applaudissements
enthousiastes éclatent dans toute la salle.)
L'orateur cite ici des délibérations, des rapports, des enquêtes
émanés de la Convention, et qui démontrent que cette association
s'était rattachée au principe exposé plus haut par M. Sturge. Il
continue ainsi:
Je le demande encore: Qui rend maintenant hommage à ce principe?
N'est-ce pas ceux qui disent: Nous ne reculons pas devant les
résultats; nous n'avons pas posé un principe comme étant la loi
de la nature et de Dieu; nous n'avons pas prouvé par les annales
de l'humanité que le malheur et la ruine ont toujours suivi sa
violation, pour venir, maintenant que le temps de l'application
est arrivé, dans les circonstances les plus favorables, reculer
et dire: Nous n'en parlions que comme d'une abstraction; nous
n'osons pas le mettre en oeuvre; nous contemplons avec horreur le
moment où il va lutter loyalement contre le principe opposé!--Que
l'on ne dise pas que nous voulons favoriser l'esclavage et la
traite; car bien loin de là, quand nous plaidons la cause de la
liberté illimitée du commerce, nous sommes influencés par cette
ferme croyance qu'elle est le moyen le plus doux, le plus
pacifique de réaliser l'abolition de la traite et de l'esclavage.
Nous marchons dans vos sentiers; nous adoptons vos doctrines;
nous applaudissons à l'habileté avec laquelle vous avez révélé la
beauté de cette loi divine qui a ordonné que, dans tous les cas
où une franche rivalité est admise, les systèmes fondés sur
l'oppression doivent être détruits par ceux qui ont pour base
l'honnêteté et la justice. Nous vous imitons en tout, excepté
dans votre pusillanimité et dans ce que nous ne pouvons nous
empêcher de regarder comme votre inconséquence. Ne nous blâmez
pas de ce que notre foi est plus forte que la vôtre. Nous
honorons vos sentiments d'humanité. Votre erreur consiste, selon
nous, en ce que vous vous laissez entraîner par ces sentiments à
quelque chose qui ressemble à la négation de vos propres
doctrines. Tout ce que nous vous demandons, c'est de rester
attachés à vos principes; de les appliquer courageusement; et si
vous ne l'osez, permettez-nous du moins de ne pas suivre les
conseils d'hommes qui manquent de courage, quand le moment est
venu de prouver qu'ils ont foi dans l'infaillibilité des
principes qu'ils ont proclamés eux-mêmes.--Aujourd'hui nos amis
fondent leur opposition à leur grand principe, sur ce qu'il ne
saurait être appliqué d'une manière absolue sans entraîner des
conséquences désastreuses. Mais je leur rappellerai que ce n'est
point ainsi qu'ils raisonnaient autrefois. Ils en demandaient
l'application immédiate sans égard aux conséquences fatales que
prédisaient leurs adversaires. Ils croyaient sincèrement ces
craintes chimériques, et fussent-elles fondées, ce n'était pas
une raison, disaient-ils, pour ajourner un grand acte de justice.
On nous disait: Vous faites tort à ceux à qui vous voulez faire
du bien, aux nègres. On nous opposait sans cesse le danger pour
les noirs de leur affranchissement immédiat. Un membre du
Parlement m'affirmait un jour, devant des milliers de nos
concitoyens réunis pour nous entendre discuter cette question,
que si nous émancipions les nègres, ils rétrograderaient dans
leur condition; qu'au lieu de se tenir debout comme des hommes,
ils prendraient bientôt l'humble attitude des quadrupèdes.
(Rires.) Il faisait un tableau effrayant de la misère qui les
attendait, et y opposait la poétique description de leur bonheur,
de leur innocence et même de leur luxe actuels. (Rires.) Si vous
doutez de ce que je dis, informez-vous auprès du membre du
Parlement qui parla le dernier, hier soir, à la Chambre. (Rires.)
Oui, on nous disait gravement que l'émancipation empirerait le
sort des noirs, et paralyserait les philanthropiques projets des
planteurs. Les Antilles, d'ailleurs, allaient être inondées de
sang, les habitations incendiées, et nos navires devaient pourrir
dans nos ports. Vous pouvez, monsieur le président, attester la
vérité de mes paroles. On calculait le nombre de vaisseaux
devenus inutiles et les millions anéantis. Au milieu de tous ces
pronostics funèbres, quelle était notre devise? _Fiat justitia,
ruat coelum._ Quelle était notre constante maxime? «Le devoir est
à nous; les événements sont à Dieu.» Non, le triomphe d'un grand
principe ne peut avoir une issue funeste. Lancez-le au milieu du
peuple, et il en est comme lorsqu'une montagne est précipitée
dans l'Océan: l'onde s'agite, tourbillonne, écume, mais bientôt
elle s'apaise et son niveau poli reflète la splendeur du soleil.
(Applaudissements prolongés.) Avons-nous, ou n'avons-nous pas un
principe dans ce grand mouvement? Si nous l'avons, poussons-le
jusqu'au bout. Il a été éloquemment démontré dans une précédente
séance, par l'orateur qui doit me succéder à cette tribune, que
ce que nous défendons, c'est la cause de la moralité; par des
centaines de ministres accourus de toutes les parties du
royaume, que c'est la cause de la religion; que c'est le droit de
l'homme, le devoir de la législature, que l'honneur et la
prospérité de ce pays, que les intérêts des régions lointaines
sont attachés au triomphe de ce principe; eh bien, poussons-le
jusqu'au bout. (Applaudissements.)
Mais, disent quelques-uns de nos amis, «nous exceptons Cuba et le
Brésil.» Je ne répéterai pas, avec M. Wilson, qu'il est
indifférent pour les nègres que vous consommiez du sucre-esclave
ou du sucre-libre, car si c'est de ce dernier, il ne peut arriver
sur notre marché qu'en faisant quelque part un vide qui sera
comblé par du sucre-esclave; mais je demanderai à nos adversaires
quel droit ils ont de réclamer l'intervention de la législature
dans une matière aussi exclusivement religieuse que celle-ci, où
il s'agit d'incriminer ou d'innocenter telle ou telle
consommation? Ils n'en ont aucun. Je veux qu'on réunisse des
hommes appartenant à toutes les sectes religieuses, les hommes de
la plus haute intelligence; je veux qu'ils aient le respect le
plus profond pour la volonté du Créateur et toute la délicatesse
imaginable en matière de moralité et de scrupules; et j'ose
affirmer qu'ils ne s'accorderont pas sur la question de savoir
s'il est criminel de se servir d'une chose, parce que sa
production, dans des contrées lointaines, a donné lieu à quelques
abus, et je crois que la grande majorité d'entre eux décidera
qu'une telle question est entre la conscience individuelle et
Dieu. Je suis certain du moins qu'elle n'est point du domaine de
la Chambre des communes. (Écoutez! écoutez!)
Un mot encore, et je finis. Je voudrais conseiller à nos amis de
bien réfléchir avant de fournir de tels arguments au cabinet
actuel ou à tout autre. Si sir Robert Peel n'avait pas été mis à
même de dérouler sur le bureau de la Chambre le mémoire
abolitionniste qui porte la vénérable signature de M. Thomas
Clarkson, il eût été privé du plus fort argument dont il s'est
servi pour résister au principe que nous soutenons, la liberté
d'échanges avec le Brésil comme avec l'univers. Mais il a imposé
silence à ses adhérents. Il a dit aux planteurs des Antilles:
Tenez-vous tranquilles. J'ai par devers moi quelque chose qui
vaut mieux que tout ce que vous pourriez dire comme propriétaires
dans les Indes occidentales. Et s'adressant à la Chambre des
communes, il a dit: «Les abolitionnistes sont contre vous. Ils
nous adjurent au nom de l'humanité d'exclure les produits du
Brésil. Si nous le faisons, ce n'est pas parce que nous possédons
de grandes plantations dans l'Inde et à Demerara; parce que les
Chandos et les Buckingham ont de vastes propriétés à la Jamaïque.
Non, nous ne cédons pas à de telles considérations. Ce n'est pas
non plus parce que nous sommes obligés de ménager les colons,
d'autant plus que si nous les blessions, ils renverseraient dès
demain la loi-céréale. Nous ne sommes déterminés par aucune de
ces raisons; nous sommes parfaitement désintéressés, et nous
ferions bon accueil au sucre du Brésil, s'il n'était teint du
sang des esclaves. Il est vrai que nous fûmes toujours les
adversaires de l'émancipation, et que lorsqu'il ne nous a plus
été possible de reculer, nous avons imposé à la nation une charge
de vingt millions sterling que nous avons distribués non aux
esclaves, mais à leurs oppresseurs. (Bruyantes acclamations.) Le
sens du juste est si délicat chez nous que nous avons indemnisé
le tyran et non la victime. (Nouvelles acclamations.) Nous avons
payé les planteurs pour qu'ils s'abstinssent du crime; nous avons
sauvé leur réputation et peut-être leur âme. Nous avons fait tout
cela, c'est vrai, mais nous sommes bien changés aujourd'hui.
N'ai-je pas assisté aux meetings d'Exeter-Hall? N'y ai-je point
péroré? N'y ai-je point entendu l'orgue saluer la présence et la
parole de Daniel O'Connell? Nous sommes bien changés. Nous sommes
maintenant les disciples, les représentants des Grenville, des
Sharpe, des Wilberforce, qui se reposent de leurs travaux. Nous
nous couvrons de leur manteau, et nous vous adjurons, au nom de
deux millions et demi d'esclaves, de ne pas manger de sucre du
Brésil.» (Applaudissements prolongés.) Après ce discours, il
regardera sans doute les monopoleurs par-dessus les épaules, et
dira: «Vous ne vous souciez guère du café, n'est-ce pas?--Non,
disent-ils.--Très-bien, reprend sir Robert, nous réduirons le
droit du café de 25 p. 0/0, et nous prohiberons le sucre.--Et
c'est ainsi que toute cette belle philanthropie passe de la
cafetière dans le sucrier. (Rires.)
Après quelques autres considérations, M. Thompson, revenant à cette
idée, que l'abstention de la consommation du sucre-esclave est une
affaire de conscience, termine ainsi:
Ma force est dans mes arguments, et je n'en appelle qu'à la
raison. Si je puis éveiller votre conscience et convaincre votre
jugement, vous m'appartenez. Si je ne le puis, que Dieu vous
juge, quant à moi, je ne vous jugerai pas. Je m'efforcerai de
vous persuader de bien faire, et vous plaindrai si vous faites
mal. Je poursuivrai le bien moi-même, et n'emploierai d'autres
efforts pour conquérir mes frères que la raison, la tolérance et
l'amour. (À la fin de ce discours, l'assemblée se lève en masse,
les chapeaux et les mouchoirs s'agitent, et les applaudissements
retentissent pendant plusieurs minutes.)
* * * * *
La séance du 29 mai fut présidée par le comte Ducie, qui a traité
longuement la question de la liberté commerciale au point de vue de
l'agriculture pratique. Le meeting a entendu MM. Cobden, Perronet
Thompson, Holland, propriétaire dans le Worcestershire, et M. Bright,
m. P.
Séance du 5 juin 1844.
Le fauteuil est occupé par M. George Wilson.
Le premier orateur entendu est M. EDWARD BOUVERIE, membre du Parlement
pour Kilmarnock.
L'honorable membre examine l'esprit de la législature actuelle
manifesté par ses actes. La majorité ayant toujours maintenu les
lois-céréales, sous le prétexte de faire fleurir l'agriculture, et
avec elle toutes les classes qui se livrent aux travaux des champs, M.
Cobden a demandé qu'il fût fait une enquête dans les comtés agricoles,
afin de savoir si la loi avait atteint son but, et si, sous l'empire
de cette loi, les fermiers et les ouvriers des campagnes jouissaient
de quelque aisance et de quelque sécurité. Il semble que les amis du
monopole, qui s'intitulent exclusivement aussi «les amis des
fermiers», auraient dû saisir avidement cette occasion de montrer
qu'en appuyant la protection, ils suivaient une saine politique. Mais,
continue M. Bouverie, ils ont dit: «Nous ne voulons pas d'enquête.» Et
pourquoi? Parce qu'ils savent bien qu'elle démontrerait l'absurdité et
la futilité de leurs doctrines; que la protection n'est que déception;
que ce n'est autre chose que le public mis au pillage. Ils préfèrent
les ténèbres à la lumière. Ils craignent la lumière, parce que leurs
actions ne sont pas pures.
Est venu ensuite le bill sur les travaux des manufactures, connu sous
le nom de «bill des dix heures». Et qu'avons-nous vu? Une majorité
étalant sa fastueuse sympathie pour les classes ouvrières, déclarant
que le peuple de ce pays est soumis à un trop rude travail, et que
l'intensité de ce travail, pour les femmes et les enfants, est
incompatible avec la santé de leur corps et même de leur âme. Mais
quoi! c'est cette même majorité qui, en maintenant la loi-céréale,
force le peuple à demander sa subsistance à un travail excessif. La
loi-céréale dit au peuple: «Tu n'auras pas à ta disposition les mêmes
moyens d'existence que si le commerce des blés était libre. Tu n'auras
pas les mêmes moyens de travail que si de grandes importations
provoquaient des exportations correspondantes et augmentaient ainsi
l'emploi des bras.» C'est donc cette loi qui broie le peuple et le
force à chercher une maigre pitance dans des sueurs excessives, dans
un travail incessant, incompatible avec le maintien de sa santé, de
ses forces et de son bien-être. Mais nous avons vu autre chose. Nous
avons vu tomber cette philanthropie affectée; et dès l'instant que le
ministère eut déclaré qu'il s'opposait à cette proposition et en
faisait une question de cabinet, nous avons vu la majorité défaire ce
qu'elle avait fait, moins soucieuse de sa prétendue sympathie pour le
peuple que de maintenir le pouvoir aux mains des ministres de son
choix.
Ce n'est pas qu'il n'ait été fait quelques timides pas dans la voie de
la liberté commerciale. On a diminué les droits sur les raisins de
Corinthe (_currants_). (Rires.) J'en félicite sincèrement les amateurs
de _puddings_. (Éclats de rire.) Mais il faut autre chose que du
raisin pour faire du _pudding_. Il y entre aussi de la farine; et en
abrogeant la taxe sur le blé, on eût mieux servi les intérêts de ceux
qui mangent du _pudding_, et de l'immense multitude de nos frères qui
n'en ont jamais vu, même en rêve. C'est au peuple de leur dire: «Vous
deviez faire ces choses, sans négliger le reste.»
L'orateur aborde la question des sucres et la distinction proposée
entre le produit du travail libre et celui du travail esclave.--Si
nous adoptons cette distinction en principe, dit-il, où nous
arrêterons-nous? Si nous devons nous enquérir de la tradition sociale,
morale et politique de tous les peuples avec lesquels il nous sera
permis d'entretenir des relations, où poserons-nous la limite? Une
grande partie du blé qui arrive dans ce pays, même sous la loi
actuelle (et il en viendrait davantage si elle ne s'y opposait),
provient d'un pays où l'esclavage est dans toute sa force, je veux
parler de la Russie. (Grognements.) Vraiment, je suis surpris que les
sociétés en faveur de la protection, qui battent les buissons pour
chasser aux arguments, et ne sont pas difficiles, ne se soient pas
encore emparées de celui-ci: «Maintenons la loi-céréale pour exclure
le blé russe.»
M. MILNER GIBSON, m. P. pour Manchester. (Nous sommes forcé par le
défaut d'espace à nous renfermer dans l'analyse et quelques extraits
du remarquable discours de l'honorable représentant de Manchester.)
Monsieur le président, c'est avec bonheur que je vous ai entendu
déclarer, à l'ouverture de la séance, que vous étiez résolu à ne
jamais ralentir vos efforts jusqu'au triomphe de la liberté
commerciale. Je me réjouis de vous entendre exprimer que vous
sentez profondément la justice de cette cause, car je sais que
cette association et ces meetings ne surgissent pas d'une
impulsion nouvelle et soudaine, mais qu'ils sont fondés sur la
large et éternelle base de la justice immuable. (Acclamations.)
La liberté commerciale n'est pas une question de sous, de
shillings et de guinées. C'est une question qui implique les
droits de l'homme, le droit, pour chacun, d'acheter et de vendre,
le droit d'obtenir une juste rémunération du travail; et je dis
qu'il n'est aucun des droits, pour la protection desquels les
gouvernements sont établis, qui soit plus précieux que celui de
vivre d'un travail libre de toute entrave et de toute
restriction. (Acclamations.)
L'honorable orateur traite longuement la question à ce point de vue.
Je me rappelle que le duc de Richmond disait dans une occasion:
«Si l'on abroge les lois-céréales, je quitte le pays.» (Éclats de
rire.) On lui répondit: «Au moins vous n'emporterez pas vos
terres.» (Nouveaux rires.) Mais considérons la position où se
place un homme qui fait une telle déclaration. Qu'est-ce que la
loi-céréale? Quelle est sa nature? Cela se réduit à ceci: Des
gens qui tiennent boutique d'objets de consommation ne veulent
pas que d'autres vendent des objets similaires. Le noble duc est
grandement engagé dans ce genre d'affaires, et il voudrait bien
être une sorte de marchand breveté. (Rires.) Mais je dis que tout
Anglais a le même droit que lui d'approvisionner le marché de
blé, pourvu qu'il l'ait acquis honnêtement. Comme Anglais, j'ai
le droit de vendre du blé que je me suis procuré par l'échange,
justement comme le duc de Richmond a le droit de vendre du blé
qu'il s'est procuré par la culture. Mais, me dit-on, vous ne
devez pas le faire, parce que cela empêcherait le noble duc de
tirer un parti aussi avantageux de sa propriété. Et quel droit
ce grand seigneur a-t-il sur moi? Je ne sache pas lui devoir
quelque chose, qu'il existe des comptes entre lui et moi, et
qu'il doive avoir un contrôle sur mon industrie.--À ce point de
vue, oh! combien est monstrueuse l'intervention de la loi-céréale
sur la liberté civile des sujets de S. M. la reine!
(Acclamations.) Quel est le but du gouvernement? quel est le but
de la société? L'objet unique du gouvernement est d'empêcher les
citoyens de se faire déloyalement du tort les uns aux autres,
d'empêcher une classe d'envahir les droits d'une autre classe.
Or, je dis que le droit de suivre une branche d'affaires, le
commerce, est à ma portée, que c'est une propriété que le
gouvernement doit me garantir. Mais qu'a fait le gouvernement? Il
a aidé une classe de la communauté à me dépouiller de ce droit,
de cette propriété, à m'interdire l'échange du produit de mon
travail; il s'est départi de sa vraie et seule légitime mission.
(Acclamations.) J'espère, monsieur, que l'on me pardonnera
d'insister autant sur ce sujet (Continuez, continuez!); mais je
considère ce point de vue comme le plus important dans la
question. Je crois qu'on n'a pas assez considéré le système
protecteur au point de vue de la liberté civile. Je soutiens que,
comme vous avez aboli l'esclavage dans vos colonies, comme vous
avez aboli, dans toute l'étendue des possessions britanniques, la
faculté pour l'homme de faire de son frère sa propriété, vous
devez, pour être conséquent à ce principe, abolir aussi le
monopole. (Acclamations.) Qu'est-ce que l'esclavage? La
prétention, de la part d'une classe d'hommes, au contrôle du
travail d'une autre classe et à l'usurpation des produits de ce
travail;--mais n'est-ce pas là le monopole? (Applaudissements
prolongés.) En détruisant l'un, vous vous êtes engagé à détruire
l'autre. La servitude reconnaît, dans un homme, un droit
personnel à s'emparer de l'esprit, du corps et des muscles de son
semblable. Le monopole reconnaît aussi le droit inhérent à
l'aristocratie de s'emparer de la rémunération industrielle qui
appartient et doit être laissée aux classes laborieuses.
(Applaudissements longtemps prolongés.) Entre l'esclavage et le
monopole, je ne vois de différence que le degré. En principe,
c'est une seule et même chose. Car pourquoi le planteur avait-il
des esclaves? Ce n'est pas pour en faire parade ou pour les
garder comme des canaris en cage, mais pour consommer le fruit de
leur travail. Or, c'est précisément là le principe qui dirige les
défenseurs de la loi-céréale. Ils veulent s'attribuer, sur le
produit des classes manufacturières et commerciales, une plus
grande part que celle à laquelle ils ont un juste droit...
La question, dans ses rapports avec la liberté civile, me paraît
donc aussi simple qu'importante. Cependant j'ai entendu de
profonds théologiens, versés dans la philosophie ancienne, dans
les mathématiques, capables d'écrire et de composer en hébreu et
en sanscrit, déclarer que cette loi-céréale était si compliquée,
si difficile, si inextricable, qu'ils n'osaient s'en occuper. Je
crains bien que ces excellents théologiens de l'Église
d'Angleterre n'aperçoivent ces difficultés que parce qu'ils
oublient cette maxime, que pourtant ils citent souvent: «Mon
royaume n'est pas de ce monde.» Je crains que l'acte de
commutation des dîmes ecclésiastiques n'ait introduit dans leur
esprit des idées préconçues, et que ce qu'ils redoutent surtout,
c'est que l'abrogation des lois-céréales, en diminuant le prix du
pain, ne diminue aussi la valeur de leur dîme. Si ce n'était
cette appréhension, j'ose croire que le clergé anglican serait
pour nous, car le principe de la liberté est en parfaite harmonie
avec la morale chrétienne, et les meilleurs arguments qu'on
puisse invoquer en sa faveur se trouvent encore dans la Bible.
(Applaudissements.)
..... La liberté commerciale tend à réaliser par elle-même tout
ce qui fait l'objet des voeux du philanthrope. Elle offre les
moyens de répandre la civilisation et la liberté religieuse,
non-seulement dans les possessions britanniques, mais dans toutes
les parties du globe. Si nous voulons voir le Brésil et Cuba
affranchir leurs esclaves, il ne faut pas isoler ces contrées des
nations plus civilisées où l'esclavage est en horreur. Quelle
était notre conduite, alors que nous étions nous-mêmes
possesseurs d'esclaves, alors que nous tous, hélas! et jusqu'aux
évêques de la Chambre des lords, soutenions la traite des nègres?
Comment agissions-nous? Le gouvernement de ce pays connaissait
bien l'influence des communications commerciales sur la
propagation des idées, et il ne manqua pas d'interdire toutes
relations entre nos colonies occidentales et Saint-Domingue de
peur de leur inoculer le venin de la liberté. Les transactions
commerciales sont, croyez-le bien, les moyens auxquels la
Providence a confié la civilisation du genre humain, ou du moins
la diffusion des vérités civilisatrices. En ce moment, l'empereur
de Russie est à Londres. (Grognements et sifflets.) Quand j'ai
nommé ce souverain, je n'ai pas voulu provoquer des marques de
désapprobation. Je pense que nous ne devons voir en cette
circonstance que la simple visite d'un homme privé, sans reporter
notre pensée sur l'état de la Russie. Quoi qu'il en soit, ce
monarque est parmi nous, ainsi que le roi de Saxe, et l'on attend
le roi des Français. On nous assure que les visites réciproques
de ces augustes personnages tendent à affermir la paix du monde.
Je me réjouis d'être témoin de ces communications amicales; mais
pour établir la paix sur des bases solides, il faut autre chose,
il faut faire triompher les principes de la Ligue, il faut
attacher les nations les unes aux autres par les liens d'un
commun intérêt, et étouffer l'esprit d'antagonisme dans son
germe, la jalousie nationale. (Acclamations.) Les empereurs et
les ambassadeurs y peuvent quelque chose sans doute, mais leur
influence est bien inefficace auprès de cet intérêt commun qui
naîtra parmi les peuples de la liberté de leurs transactions. Que
les hommes soient tous entre eux des clients réciproques, qu'ils
dépendent les uns des autres pour leur bien-être, pour la
rémunération de leur travail; et vous verrez s'élever une opinion
publique parmi les nations qui ne permettra pas aux souverains et
à leurs ambassadeurs de les entraîner dans la guerre, comme cela
est trop souvent arrivé autrefois.....
Nous citerons un dernier extrait de ce discours pour montrer que la
question est plus près de sa solution qu'on ne s'en doute en France.
«Le ministère demande à être forcé; il vous invite à le forcer.
Plus vous le presserez, plus il vous accordera. Je suis persuadé
qu'à aucune époque de notre histoire, on n'a vu les ministres de
la couronne en appeler aussi directement à l'agitation et
insinuer à l'opposition qu'ils ne demandent qu'à avoir la main
forcée. Vous les voyez fréquemment emporter les questions, non
par le secours de leurs amis qui ne sont que des dupes, mais par
l'influence de leurs adversaires. «Voyez, disent-ils, le bruit
que font tous ces messieurs engagés dans la Ligue; nous ne
pouvons plus maintenir ces lois de protection. Vous devez y
renoncer. Le pays est en danger; si vous n'abandonnez pas la
protection, vous serez réduits à abandonner bien davantage. Soyez
donc prudents à propos, car la pression est devenue trop forte
pour pouvoir y résister. Vous ne pouvez chercher les éléments
d'une administration dans la Société centrale pour la protection
de l'agriculture, ni dans l'association des Antilles. Elles ne
présentent pas des hommes assez forts. Pour avoir un cabinet
conservateur, il vous faut avoir recours à nous, et (ajoute sir
Robert Peel), je vous le déclare, gentlemen, la pression du parti
_free-trader_ est devenue irrésistible, et je ne veux pas que de
vaines considérations, une exagération de persistance, viennent
me faire obstacle quand j'ai un grand devoir à remplir. Ainsi,
acceptez la liberté commerciale, ou renoncez à mon concours.»
(Rires prolongés.) C'est là un bon et prudent avis. Nous suivons,
je le crois, une marche convenable et patriotique à tous égards,
soit au point de vue des considérations morales, soit sous le
rapport de l'accumulation des richesses. Je dis que nous suivons
une marche convenable, quand nous nous efforçons de former,
autant qu'il est en nous, une opinion publique qui est
l'instrument dont le ministère se servira pour abroger ces lois
funestes. Quand il dit à l'aristocratie qu'elle doit renoncer à
la protection, ou à bien d'autres priviléges plus importants, il
lui donne un sage conseil, car je me rappelle, et beaucoup
d'entre vous se rappellent aussi, sans doute, l'éloquente
expression du révérend Robert Stall, qui disait: «Il y a une
tache de putridité à la racine de l'arbre social qui gagnera les
branches extrêmes et les flétrira, quelque élevées qu'elles
puissent être.» (M. Gibson reprend sa place au bruit
d'applaudissements enthousiastes.)