21 février 1844.

Le meeting métropolitain de la Ligue, tenu mercredi dernier au théâtre

de Covent-Garden, formera certainement un des traits les plus

remarquables dans l'histoire de l'_agitation_ commerciale.

Le nombre des billets demandés pendant la semaine a dépassé trente

mille. Il n'y a aucune exagération à dire que si la salle eût pu

contenir ce nombre d'assistants, elle aurait été encore bien étroite

relativement aux besoins de la circonstance. Longtemps avant cinq

heures, la foule encombrait toutes les avenues du théâtre; elle est

devenue telle, en peu de temps, qu'on a jugé à propos d'ouvrir toutes

les portes. Aussitôt toutes les parties de la salle ont été envahies,

une foule épaisse a stationné pendant toute la soirée dans les rues

adjacentes, répondant par des applaudissements enthousiastes aux

acclamations qui s'élevaient dans l'enceinte du meeting. À sept

heures, le président, accompagné des membres du conseil et d'un grand

nombre de personnages de distinction, s'est présenté sur l'estrade,

mais M. O'Connell n'est arrivé qu'à près de 8 heures. Lorsque

l'honorable membre a fait son entrée, l'enthousiasme de l'assemblée

n'a plus connu de bornes. Les acclamations de l'auditoire, répétées au

dehors, ont duré un quart d'heure, et il n'a fallu rien moins pour les

apaiser que l'épuisement des forces physiques. Une autre circonstance,

qui a excité au plus haut degré l'intérêt du meeting, c'est la

présence de M. Georges Thompson, récemment arrivé de l'Inde. Nous

avons remarqué, sur la plate-forme, des Aldermen, plusieurs généraux

et une trentaine de membres du Parlement.

M. James Wilson a la parole. Malgré l'excitation de l'assemblée, ce

profond économiste traite avec sa vigueur accoutumée quelques points

relatifs à la liberté du commerce. Il est plusieurs fois interrompu

par la fausse annonce de M. O'Connell. Enfin on apprend que le grand

patriote irlandais va paraître. Toute l'assemblée se lève spontanément

et ébranle les voûtes de Covent-Garden par des salves réitérées

d'applaudissements. Les acclamations durent sans interruption pendant

dix minutes consécutives. Toutes les voix s'unissent, tous les bras

sont tendus, on agite les chapeaux, les mouchoirs, les shalls. M.

O'Connell s'avance et salue l'assemblée à plusieurs reprises, mais

chacun de ses saluts ne fait que provoquer de nouvelles manifestations

d'enthousiasme. Enfin l'honorable gentleman prend sa place, et M.

Wilson continue son discours. Mais c'est surtout quand M. O'Connell se

présente devant la table des orateurs que l'enthousiasme atteint son

paroxysme. Covent-Garden en est ébranlé jusques aux fondements. Il est

impossible d'exprimer ce qu'il y a d'imposant dans les acclamations de

six mille voix auxquelles répondent du dehors les applaudissements

d'une multitude innombrable. M. O'Connell paraît très-ému. Il essaye

en vain de se faire entendre. Enfin le silence s'étant fait, il

s'exprime en ces termes:

En me présentant au milieu de vous, mon intention était de faire

ce soir un discours éloquent; mais j'en cède la partie la plus

sonore à un autre, et je commence par vous présenter 100 l. s. de

la part d'un de mes amis qui est aussi un _ami de la justice_.

(Applaudissements.) De telles souscriptions ont aussi leur

éloquence, et si vous en obtenez 999 semblables, vous aurez vos

100,000 l. s. (Rires d'approbation.) Mais hélas! là s'arrête mon

éloquence, car où trouverais-je des expressions, de quel langage

humain pourrais-je revêtir les sentiments de gratitude et de

reconnaissance dont mon coeur est en ce moment pénétré? On dit

que ma chère langue irlandaise excelle à exprimer les affections

tendres, mais il n'est pas au pouvoir d'une langue humaine, il

n'est pas au pouvoir de l'éloquence, fût-elle imprégnée de la

plus séraphique douceur, de rendre ces élans de gratitude,

d'orgueil, d'excitation d'âme que votre accueil me fait éprouver.

(Nouvelles acclamations.) Oh! cela est bien à vous! et c'est pour

cela que vous l'avez fait. Cela est généreux de votre part, et

vous avez voulu me donner cette consolation! À toute autre époque

de ma vie j'aurais été justement fier de votre réception; mais je

puis dire que je me trouve dans des circonstances, auxquelles je

ne ferai pas autrement allusion[41],--qui décuplent et centuplent

ma reconnaissance.--Je suis venu ici ce soir résolu à garder

cette neutralité politique qui est le caractère distinctif de

votre grande lutte. Il doit m'être permis de dire cependant,

puisqu'aussi bien cela ne s'écarte pas de la question des

lois-céréales, que je me réjouis de voir les ducs de Buckingham

et de Richmond commencer à soupçonner qu'ils pourraient bien, eux

aussi, être des «conspirateurs[42].» (Approbation et rires.)

C'est pourquoi ils sont partis--couple de vaillants

chevaliers,--et de peur de se laisser entraîner par trop de

vaillance, ils s'adressent à un magicien, dans le temple--un

certain M. Platt--bonne créature--et lui demandent humblement:

Dites, sommes-nous des _conspirateurs_?--«Non, dit M. Platt, vous

ne l'êtes pas.»--Il les regarde et voit qu'ils n'appartiennent

pas à cette classe qui produit les conspirateurs, car le

conspirateur penche toujours quelque peu du côté populaire.

(Nouveaux rires.)--«Non, répète M. Platt, vous n'êtes pas des

conspirateurs.» Mais malgré cette décision, je ne conseille pas

aux nobles ducs de tenter l'épreuve de l'autre côté du canal.

(Rires prolongés et acclamations.) Oui, votre réception m'est

délicieuse, et je sens mon coeur prêt à éclater sous le sentiment

de la joie, à l'aspect de cette sympathie entre les enfants de

l'Angleterre et de l'Irlande. (Bruyantes acclamations.) Je vous

ai dit que votre générosité me touche. Ah! croyez bien que s'il

existe sous le ciel une vertu qui surpasse la virile générosité

des Anglais, on ne pourrait la trouver que dans la reconnaissance

des Irlandais.--Oui, je le répète, votre conduite est noble, mais

elle ne s'adresse pas à un ingrat.

[Note 41: M. O'Connell parut au meeting de

L'Anti-corn-law-league, dans l'intervalle qui sépara sa

condamnation de son emprisonnement (21 février 1844).]

[Note 42: À cette époque, l'aristocratie anglaise organisait une

_agitation_ en faveur des monopoles; la loi lui était aussi bien

applicable qu'à l'agitation irlandaise.]

Votre vénéré président a daigné m'introduire auprès de vous par

quelques paroles bienveillantes. Il m'a rendu justice en disant

que je suis, que j'ai toujours été un constant ami de la Ligue.

Je le suis non par choix ou par prédilection, mais par la

profonde conviction que ses principes sont ceux du bien général.

(Écoutez! écoutez!) J'ai été élu au présent Parlement par deux

comtés d'Irlande qui présentent ensemble une population agricole

de plus de 1,100,000 habitants: les comtés de Meath et de Cork.

Je représente le comté de Cork qui contient 756,000 habitants

voués à l'agriculture. Je n'avais aucun moyen d'acheter ou

d'intimider leurs suffrages, aucun ascendant seigneurial pour

influencer leurs convictions consciencieuses; mon élection ne m'a

pas coûté un shilling, et une majorité de 1,100 votants, dans un

district agricole, m'a envoyé au Parlement, sachant fort bien

mes sentiments à l'égard des lois-céréales, et que j'étais

l'ennemi très-décidé de toute taxe sur le pain du peuple.

(Acclamations.) Bien plus, non-seulement mon opinion était

connue, mais je l'avais si souvent émise et développée, que la

même conviction s'était étendue dans tout le pays, à tel point

que les monopoleurs n'ont pas essayé d'un seul meeting dans toute

l'Irlande.--Je me trompe, ils en ont eu un où ils furent battus

(rires); milord Mountcashel y assistait. (Murmures et sifflets.)

Le pauvre homme! il y était, et en vérité il y faisait une triste

figure; car il disait: «Nous autres, de la noblesse, nous avons

des dettes, nos domaines sont hypothéqués, et nous avons des

charges domestiques.» Un pauvre diable s'écria dans la foule:

«Que ne les payez-vous?» (Rires.) Quelle fut la réponse, ou du

moins le sens de la réponse? «Grand merci, dit milord, je ne

paierai pas mes dettes, mais les classes laborieuses les

paieront. J'obtiens un prix élevé de mes blés sous le régime

actuel. Je serais disposé à être un bon maître et à réduire les

fermages, si je le pouvais. Mais j'ai des dettes, je dois

maintenir mes rentes, pour cela assurer à mes blés un prix élevé,

et, au moyen de cette extorsion, je paierai mes créanciers...

quand il me plaira.» (Rires.)--Il n'y a en tout cela qu'une

proposition qui soit parfaitement assurée, c'est que milord

Mountcashel obtiendra un grand prix de son blé; quant à

l'acquittement des dettes, il reste dans ce qu'on appelle à

l'école le _paulò post futurum_, c'est-à-dire cela arrivera une

fois ou autre. (Rires.)

Et, pas plus tard qu'hier, voici que le duc de Northumberland

s'écrie, dans une proclamation à ses tenanciers: «Vous devez

former des associations pour le maintien des lois-céréales; car

ces misérables et importuns conspirateurs de la Ligue vous disent

que si ces lois sont abrogées, vous aurez le pain à bon marché.

N'en croyez pas un mot,» ajoute-t-il.--Je pense pouvoir vous

prouver qu'il ne s'en croit pas lui-même. Ne serait-ce pas une

chose curieuse de voir un noble duc forcé de reconnaître qu'il ne

croit pas à ses propres paroles? (Rires.) Cependant en voici la

preuve. Il a conclu par ces mots: «La protection nous est

nécessaire.» Mais quel est le sens de ce mot: _protection_?

Protection veut dire 6 deniers de plus pour chaque pain. C'est là

la vraie traduction irlandaise. (Rires et applaudissements.)

Protection, c'est le mot anglais qui signifie 6 deniers

additionnels, et, qui plus est, 6 deniers _extorqués_.--Vous

voyez bien que _protection_, c'est _spoliation_

(applaudissements) et spoliation du pauvre par le riche; car si

le pauvre et le riche paient également ce prix additionnel de 6

deniers par chaque pain, le pain n'entre pas pour la millième

partie dans la dépense d'un Northumberland, tandis qu'il

constitue les neuf dixièmes de celle de la pauvre veuve et de

l'ouvrier; mais c'est un de vos puissants aristocrates, un de vos

excessivement grands hommes, et son ombre ose à peine le suivre.

(Rires bruyants et prolongés.) En voici un autre qui est un

_Ligueur_, mais de cette Ligue qui a pour objet la cherté du

pain; c'est un autre protectionniste, c'est un autre homme de

rapine. (Rires.) Il dit: «Oh! ne laissez pas baisser le prix du

pain, cela serait horrible!» (Ici quelque confusion se manifeste

au fond du parterre.)--Je crois qu'il y a là-bas quelques

mangeurs de gens qui viennent troubler nos opérations.--Ce grand

homme dit donc: «Cela serait horrible de vendre le pain à bon

marché, car alors les bras seraient moins employés, et le taux

des salaires baisserait.» Voyons comment cela peut être. Si le

pain était à bon marché, ce serait parce que le blé viendrait des

pays où on l'obtient à bas prix. Pour chaque livre sterling de

blé que vous achèteriez dans ces pays, vous y enverriez pour une

livre sterling d'objets manufacturés, de manière qu'au lieu de

voir les salaires diminués, vous verriez certainement les bras

plus recherchés. Cela est clair comme 2 et 2 font 4, et

l'objection tombe complétement. Je parle ici comme un

représentant de l'Irlande, et fort de la connaissance que j'ai de

ce pays essentiellement agricole. Si votre législation devait

avoir pour effet d'élever le taux des salaires, cet effet se

serait fait sentir surtout en Irlande. Oserait-on dire qu'il en a

été ainsi? Oh! non, car vous pouvez y faire travailler un homme

tout un jour pour 4 deniers. (Honte! honte!) L'ouvrier regarde

comme son bienfaiteur le maître qui lui paie 6 deniers, et il

croit atteindre la félicité suprême quand il obtient 8

deniers.--Tel est l'effet de la loi-céréale, elle agit en

Irlande dans toute sa force, elle fait pour ce pays tout ce

qu'elle peut faire, et cependant voilà le taux des salaires, et

ce qu'il y a de pis, c'est que l'on n'y trouve pas d'emploi, même

à ce taux.--Voilà pourquoi le peuple d'Irlande, et ceux même de

la noblesse qui étudient en conscience les affaires publiques,

voient cette question au même point de vue que je la vois

moi-même; en sorte que bien loin que l'Irlande soit un obstacle

sur votre route, bien loin qu'elle soit _une de vos difficultés_

(rires), elle est à vous tout entière, et de coeur et d'âme.

(Applaudissements enthousiastes.) N'en avons-nous pas une preuve

dans la présence au milieu de nous du représentant de Rochdale

(acclamations), qui est un des plus grands propriétaires de

l'Irlande, et un ami, vous le savez, de la liberté partout et

pour tous. Je fais allusion à M. Crawford, qui représentait un

comté d'Irlande avant de représenter un bourg d'Angleterre, et

qui était Ligueur dans l'âme avant d'être membre du Parlement.

(Bruyantes acclamations.) Il est donc clair que vous avez pour

vous l'assentiment et les voeux de l'Irlande, et vous n'aurez pas

peu de part dans sa reconnaissance, quand elle apprendra

l'accueil que je reçois de vous. Non, Anglais, le bruit des

acclamations dont vous avez salué ma présence n'expirera pas dans

les murs de cette enceinte. Il retentira dans votre métropole;

les vents d'orient le porteront en Irlande; il remontera les

rives du Shannon, de la Nore, de la Suir et du Barrow; il

réveillera tous les échos de nos vallées; l'Irlande y répondra

par des accents d'affection et de fraternité; elle dira que les

enfants de l'Angleterre ne doivent pas être affamés par la loi.

(Acclamations qui durent plusieurs minutes.)--Je vous déclare que

l'injustice et l'iniquité de l'aristocratie m'accablent d'une

horreur et d'un dégoût que je suis incapable d'exprimer. Eh quoi!

si la loi-céréale actuelle n'existait pas; si le ministère osait

présenter un bill de taxes sur le pain; s'il plaçait un agent à

la porte du boulanger, chargé d'exiger le tiers du prix de chaque

pain, taxe que le boulanger se ferait naturellement rembourser

par le consommateur, y a-t-il un homme dans tout le pays qui

supporterait une telle oppression? (Grands cris: Écoutez!

écoutez!) Il ne servirait de rien au ministre de dire: «Cet

argent est nécessaire à mes plans financiers; j'en ai besoin pour

l'équilibre des recettes et des dépenses.» John Bull

vociférerait: «Taxez ce qu'il vous plaira, mais ne taxez pas le

pain.» Mais ne voit-on pas que, par le chemin détourné de la

_protection_, ils font absolument la même chose? Ils taxent le

pain, non pour le bien de l'État,--du moins chacun y

participerait,--non pour repousser l'invasion étrangère et pour

maintenir la paix intérieure, mais pour le profit d'une classe,

pour mettre l'argent dans la poche de certains individus.

(Écoutez! écoutez!) Véritablement, c'est trop mauvais pour que

vous le supportiez et prétendiez passer pour un peuple jaloux de

ses droits. (Rires.)

Je ne voudrais pas sans doute en ce moment vous manquer de

respect; mais tout ceci dénote quelque chose de dur et d'épais

dans les intelligences que je ne m'explique pas. (Murmures

d'approbation.) Duc de Northumberland! vous n'êtes pas mon roi!

je ne suis pas votre homme-lige, je ne vous paierai pas de taxes.

(Bruyantes acclamations.) Duc de Richmond! il y a eu des Richmond

avant vous, vous pouvez avoir du sang royal dans vos veines; vous

n'êtes pas mon roi cependant, je ne suis pas votre homme-lige, et

je ne vous paierai pas de taxes! (Applaudissements.) Qu'ils

s'unissent tous; c'est à nous de nous unir aussi,--paisibles,

mais résolus,--tranquilles, mais fermes, décidés à en finir avec

ces sophismes, ces tromperies et ces extorsions.--J'aimerais à

voir un de ces nobles ducs prélever sa taxe en

nature.--J'aimerais à le voir, pénétrant dans une des étroites

rues de nos villes manufacturières, et s'avançant vers le pauvre

père de famille qui, après le poids du jour, affecte d'être

rassasié pour que ses enfants affamés se partagent une bouchée de

plus,--ou vers cette malheureuse mère qui s'efforce en vain de

donner un peu de lait à son nourrisson, pendant que son autre

fils verse des larmes parce qu'il a faim.--J'aimerais, dis-je, à

voir le noble duc survenir au milieu de ces scènes de désolation,

s'emparer de la plus grosse portion de pain, disant: «Voilà ma

part, la part de ma taxe, mangez le reste si vous voulez.» Si la

taxe se prélevait ainsi, vous ne la toléreriez pas, et cependant,

voilà ce que fait le lord, sous une autre forme. Il ne vous

laisse pas entrevoir le fragment de pain, avant de l'emporter,

seulement il prend soin qu'il ne vous arrive pas, et il vous fait

payer de ce pain un prix pour lequel vous pourriez avoir et ce

pain et le fragment en sus, si ce n'était la loi. (Écoutez!

écoutez!) Oh! j'aurais mieux auguré de l'ancienne noblesse

d'Angleterre; je me serais attendu à quelque chose de moins vil

de la part de ces hommes qui, je ne dirai pas «_conspirent_», car

ils ne sont pas _conspirateurs_,--je ne dirai pas «_se

concertent_,» quoique ce soit un crime qu'on ne punit guère que

chez les pauvres,--mais qui _se réunissent_ pour décider que le

peuple paiera le pain plus cher qu'il ne vaut. Je répéterai ma

proposition encore et encore, parce que je désire la fixer dans

l'esprit de ceux qui m'écoutent; c'est du vol, c'est du pillage.

Ne nous laissons pas prendre à l'appât de l'_augmentation des

salaires_. Augmentation des salaires! mais ouvrez le premier

livre venu d'économie politique, vous y verrez que chaque fois

que le pain a été à bas prix, les salaires ont été élevés; ils

ont été doublement élevés puisque l'ouvrier avait plus d'argent

et achetait plus de choses avec le même argent. Tout cela est

aussi clair que le soleil--et nous nous laissons embarrasser par

ces sophismes! Il semble que nous soyons des bipèdes sans tête et

qui pis est sans coeur. Oh! finissons-en avec ce système!

(Applaudissements.)

Le Parlement n'est-il pas composé de monopoleurs? n'y sont-ils

pas venus en grande majorité, non-seulement des comtés, grâce à

la clause Chandos, moins encore en achetant des bourgs[43]!

[Note 43: Il y a à la Chambre des communes deux classes de

représentants, ceux des comtés et ceux des bourgs.--Pour être

électeur de comté, il suffit d'avoir une propriété (_freehold_)

de 40 sh. de rente. C'est ce qu'on nomme la clause Chandos. Il

est aisé de comprendre que les possesseurs du sol ont pu faire

autant d'électeurs qu'ils ont voulu. C'est en mettant en oeuvre

cette clause sur une grande échelle qu'ils acquirent, en 1841,

cette majorité qui renversa le cabinet whig. Jusqu'ici la Ligue

n'avait pu porter la bataille électorale que dans les villes et

bourgs. On verra plus loin que M. Cobden a proposé et fait

accepter un plan qui semble donner des chances aux _free-traders_

même dans les comtés. Ce plan consiste à décider tous les amis de

la liberté du commerce, et particulièrement les ouvriers, à

consacrer en acquisitions de _freeholds_ toutes leurs

économies.]

Il y a deux ans, on admettait ouvertement, aux deux côtés de la

Chambre, que jamais la corruption n'avait autant influencé

l'élection d'un Parlement. M. Roebuck le proclamait d'un côté;

sir R. Peel l'admettait de l'autre sans difficulté. Quoique

opposés en toute autre chose, ils étaient au moins parfaitement

d'accord sur ce point. (Rires.)--Et voilà vos modèles de vertu et

de piété; voilà les soutiens de l'Église; voilà les hommes qui

puniraient volontiers un malheureux s'il venait à se tromper le

dimanche sur le chemin qui conduit au temple; oui, ces grands

modèles de moralité lèvent vers le ciel le blanc des yeux,

contristés qu'ils sont par l'iniquité d'autrui, lorsqu'eux-mêmes

mettent les mains dans les poches du malheureux qui a besoin de

nourrir sa famille! (Immenses acclamations.) Oh! cela est trop

mauvais. Voilà ce qu'il faudrait «proclamer» dans tout le pays.

Voilà ce qui doit inspirer aux hommes justes et sages de la

défiance, de la désaffection et du dégoût. Si les nobles

seigneurs épousent la cause du pauvre et du petit, oh! que toutes

les bénédictions du ciel se répandent sur eux; mais s'ils

persistent à appauvrir le pauvre, à augmenter la souffrance de

celui qui souffre, à accroître la misère et le dénûment,--afin

que le riche devienne plus riche et fasse servir la taxe du pain

à libérer ses domaines, alors je dis: Honte à eux, qui pratiquent

l'iniquité; et honte à ceux qui ne font pas entendre leurs

doléances, jusqu'à ce que la grande voix de l'humanité, comme un

tonnerre, effraye le coupable, et donne au pays et au peuple la

liberté. (Bruyantes acclamations.) Oui, mes seigneurs, vous

entrez dans la bonne voie et je suis convaincu que vos efforts

pour contre-balancer ceux de la Ligue auront un effet contraire.

Nous voici donc à même d'argumenter avec eux. Amenez-les à

raisonner, et ils sont perdus. Qu'ils viennent à l'école primaire

(et beaucoup d'entre eux n'ont guère jamais été au delà), nous

leur disputerons le terrain pied à pied; nous les combattrons de

point en point. Plus ils entraîneront de monde à leurs meetings,

plus nous aurons de chances de voir la vérité se répandre, et

les fermiers surmonter l'illusion dont on les aveugle.--Pourquoi

les seigneurs n'accordent-ils pas de baux aux fermiers? Ceux-ci

ne seraient-ils pas mis à même par là de nourrir leurs ouvriers

et de prendre part dans leur voisinage aux associations de

bienfaisance? Mais non; le seigneur veut tout avoir. Son nom est

Behemoth, et il est insatiable. (Rires et applaudissements.) Vous

êtes engagés dans une lutte glorieuse, et je suis fier qu'il me

soit donné d'y prendre part avec vous. C'est avec une joie

profonde que j'y apporte la coopération de mes talents, quelque

faibles qu'ils soient, et le secours d'une voix fatiguée par de

longues épreuves. Tels qu'ils sont, je les consacre de grand

coeur à votre cause sacrée. (Applaudissements.) Je me hasarderai

à dire de moi-même qu'on m'a trouvé du côté de la liberté dans

toutes les questions qui ont été agitées, depuis que je fais

partie du Parlement. Je ne demande pas à quelle race, à quelle

caste, à quelle couleur appartient une créature humaine, je

réclame pour elle les priviléges et les droits de l'homme, et la

protection, non du vol et du pillage, mais la protection contre

l'iniquité quelle qu'elle soit. (Bruyantes acclamations.) Je ne

puis donc que m'unir à vous; et, quel que soit le sort qui

m'attend,--que ce soit la prison ou même l'échafaud (grands cris:

Non, non, jamais! jamais!)--je suis convaincu que si cela

dépendait de vos votes, il n'en serait pas ainsi. (Une voix: Nous

ne sommes pas contre vous.) Je crois à votre sincérité

(rires),--je me félicite d'être engagé avec vous dans cette

lutte. J'en comprends toute la portée. Je sais combien la liberté

des échanges favoriserait votre commerce en vous ouvrant des

débouchés; je sais combien elle contribuerait à renverser

l'ascendant politique d'une classe, ascendant qui me semble avoir

sa racine dans la loi-céréale. C'est là un stimulant à tous les

genres d'iniquité. L'aristocratie comprend l'injustice de sa

position, et elle appelle à sa défense toute la force, toutes les

formalités de la législation. Mais elle ne réussira pas,--les

yeux du peuple sont ouverts; l'esprit public est éveillé. Jamais

l'Angleterre n'a voulu et voulu en vain.--Jadis elle poussa sa

volonté jusqu'à l'extravagance, et fit tomber sur l'échafaud la

tête d'un monarque insensé. Ce fut une folie, car elle amena le

despotisme militaire qui suit toujours la violence. Plus tard, le

fils de ce roi viola les lois du pays, et le peuple, instruit par

l'expérience, n'abattit pas sa tête, mais se contenta de l'exiler

pour avoir foulé aux pieds les droits de la nation.--Ces

violentes mesures ne sont plus nécessaires; elles ne sont plus en

harmonie avec notre époque. Ce qui est nécessaire, c'est un

effort concerté et public; cet effort commun qui naît de la

sympathie, de l'électricité de l'opinion publique. Oh oui! cette

puissante électricité de l'opinion s'étendra sur tout l'empire.

L'Écosse partagera notre enthousiasme; les classes

manufacturières sont déjà debout, les classes agricoles

commencent à comprendre qu'elles ont les mêmes intérêts. Le temps

approche... il est irrésistible. Ils peuvent tromper çà et là

quelques électeurs; d'autres peuvent être intimidés; mais

l'intelligence publique marche, comme les puissantes vagues de

l'Océan. Le tyran des temps anciens ordonna aux flots de

s'arrêter, mais les flots s'avancèrent malgré ses ordres et

engloutirent l'insensé qui voulait arrêter leurs progrès.--Pour

nous, nous n'avons pas besoin d'engloutir les grands seigneurs,

nous nous contenterons de leur mouiller la plante des pieds.

(Rires.) Mais, vraiment, cette lutte offre un spectacle

magnifique; quel pays sur la surface de la terre aurait pu faire

ce que vous avez fait? L'année dernière, vous avez souscrit

50,000 liv. sterl., c'est le revenu de deux ou trois petits

souverains d'Allemagne. Cette année vous aurez 100,000 liv.

sterl., et, s'il le faut, vous en aurez le double l'année

prochaine. (Applaudissements.) Oui, ce mouvement présente le

spectacle d'un majestueux progrès. Chaque jour de nouvelles

recrues grossissent nos rangs; et nous, vétérans de cette grande

cause, nous contemplons avec délices et la force toujours

croissante de notre armée et l'esprit de paix qui l'anime.--La

puissance de l'opinion se manifeste en tous lieux. Les plus

violents despotes, à l'exception du monstre Nicolas,

s'interdisent ces actes cruels qui leur étaient autrefois

familiers. L'esprit de l'Angleterre veille, il ne s'endormira

plus jusqu'à ce que le pauvre ait reconquis ses droits et que le

riche soit forcé d'être honnête. (L'honorable et docte gentleman

s'assoit au bruit d'acclamations véhémentes et prolongées.)

M. GEORGE THOMPSON s'avance au bruit des applaudissements et

s'exprime en ces termes: M. le président, quand je suis venu ce

soir dans cette enceinte pour assister à la réception de M.

O'Connell, je ne pensais pas à être appelé à prendre la parole,

et je sens bien que je ne puis guère être que cette ombre dont

parlait M. O'Connell, qui ne suivait de loin son maître qu'avec

crainte.

Messieurs, le spectacle dont je suis témoin est bien fait pour

enivrer mon coeur. Depuis deux ans, j'ai été absent de mon pays,

et j'ai parcouru des régions lointaines qui n'ont jamais vu des

scènes, qui n'ont jamais entendu des accents tels que ceux qui

viennent de réjouir ma vue et mes oreilles. Mais quoique je me

sois éloigné de plus de 15,000 milles de l'endroit où nous sommes

réunis, jamais je ne suis parvenu en un lieu où ne soit pas

arrivé le bruit de vos glorieux travaux; partout j'ai entendu

parler de cette association gigantesque, qui a entrepris de

purifier, de diriger et de préparer pour un grand et définitif

triomphe les sentiments et l'opinion publique de la

Grande-Bretagne. Il a été dans ma destinée, sinon de m'associer

intimement aux efforts de la Ligue, du moins de suivre ses

progrès depuis son origine, et de compter mes meilleurs et mes

plus vieux amis parmi ceux qui ont accepté avec tant de

dévouement le poids du travail et la chaleur du jour. De retour

sur ma terre natale, je me plais à comparer la situation de cette

cause à ce qu'elle était quand je pris congé à Manchester d'un

meeting rassemblé pour le même objet qui vous réunit dans cette

enceinte. Je me séparai de la Ligue au milieu d'une assemblée

provinciale de douze cents personnes, et je la retrouve

représentée par six fois ce nombre dans le plus vaste édifice de

la métropole. Alors, vous luttiez contre des adversaires

silencieux,--pleins de confiance en leur rang, en leurs

richesses, en leurs grandeurs,--spectateurs muets de vos progrès

parmi les classes laborieuses.--Maintenant je vous retrouve

combattant ouvertement et à armes courtoises ces mêmes

adversaires; mais ils ont rompu le silence; leurs plans sont

déconcertés, leurs espérances évanouies, leurs forces diminuées,

et les voilà forcés, dans l'intérêt de leur défense, de recourir

à ces mêmes mesures qu'ils ont tant de fois blâmées.

(Acclamations.) Faut-il mal augurer de votre cause parce qu'ils

imitent vos procédés? Non, certainement. Je crois au contraire

que rien ne peut vous être plus favorable que d'être mis à même

de connaître tous les _arguments_,--si on peut leur donner ce

nom,--par lesquels ils s'efforcent de soutenir, au dedans comme

au dehors des Chambres, les monopoles dont ils profitent.

Gentlemen, je vous félicite de vos progrès; je vous félicite de

la fermeté avec laquelle vous avez toujours adhéré aux vrais

principes, et de l'assentiment que vous avez obtenu des

intelligences les plus éclairées. Je vous félicite d'avoir

maintenant réuni autour de votre bannière à peu près tout ce

qu'il y a d'estimable et d'excellent dans notre chère

patrie.--Partout où j'ai porté mes pas, en Égypte comme dans

l'Inde, j'ai vu le plus vif intérêt se manifester pour les

travaux de cette association; partout j'ai entendu exprimer le

plus profond étonnement de la folie et de l'infatuation de ceux

qui prétendent fonder leur prospérité sur les désastres et la

pauvreté, et la faim, et la nudité et le crime du peuple,

prospérité bien odieuse et bien coupable achetée à ce prix! Il

n'y a qu'une opinion à cet égard parmi les hommes que n'aveuglent

pas l'esprit de parti ou l'intérêt personnel. Ils ne peuvent

traverser des plaines incommensurables, en calculer les

ressources, estimer la facilité avec laquelle on pourrait

transporter sur le rivage, et de là à travers l'Océan, vers notre

pays, des objets propres à soutenir la vie de tant de nos frères

qui périssent jusque sous nos yeux; ils ne peuvent savoir que la

valeur de ces aliments reviendrait vers les lieux de leur origine

sous une autre forme également avantageuse; ils ne peuvent,

dis-je, voir et comprendre ces choses sans être frappés

d'étonnement à l'aspect de la monstrueuse et révoltante

spoliation qui se pratique dans ce pays. (Acclamations.)

Gentlemen, je n'ai jamais eu qu'une vue sur le régime restrictif,

et c'est une vue qui les embrasse toutes; qui satisfait

pleinement mon esprit et qui a fait de moi ce que je suis: un

ennemi déclaré absolu, universel, éternel des lois qui

circonscrivent les bienfaits de la divine Providence, et disent

aux dons que Dieu a répandus avec tant de libéralité sur la

surface de la terre: «Vous irez jusque-là, vous n'irez pas plus

loin.» (Tonnerre d'applaudissements.) Tout point de vue

étroit,--je dirai même national,--de la question,--perd à mes

yeux de son importance, quand je viens à penser qu'il n'a pu

entrer dans les desseins de Dieu, qu'un peuple toujours

croissant, dans l'enceinte de frontières immuables, dépendît de

son sol pour sa subsistance; tandis que les routes de l'Océan, le

génie des hommes de science, la bravoure de nos marins, l'audace

de nos armateurs, la fécondité des régions lointaines, la

prospérité du monde, et la variété qui se montre dans la

dispensation et dans la paternelle sollicitude de notre Créateur,

révèlent assez qu'il a voulu que les hommes échangeassent entre

eux les dons divers qu'ils tiennent de sa munificence, et que

l'abondance d'une région contribuât au bien-être et au bonheur de

toutes. (Acclamations.) À mes yeux, l'offense commise par les

promoteurs de ces lois, est une de celles qui atteint le trône de

Dieu même. Le monopole, c'est la négation pratique des dons que

le Tout-Puissant destinait à ses créatures. Il arrête ces dons au

moment où ils s'échappaient des mains de la Providence pour aller

réjouir le coeur et ranimer les forces défaillantes de ceux à qui

elle les avait destinés. Sur une rive, les aliments surabondent;

sur l'autre, voilà des hommes affamés qui commettraient un crime

s'ils touchaient un grain de ces moissons jaunissantes qui ont

été prodiguées à la terre pour le bien de tous. Que me parle-t-on

d'intérêts engagés, de droits acquis, du droit exclusif de

l'aristocratie à ces moissons? Je connais ces droits. Je respecte

le rang de l'aristocratie, alors surtout qu'elle y joint ce qui

est plus respectable que le rang, cette sympathie pour ses frères

qui doit s'accroître en proportion de ce que Dieu a été bon pour

elle, et qu'il a jugé à propos de leur retirer ses bienfaits

temporels. (Acclamations.) Que le seigneur garde ce qui lui

appartient loyalement; qu'il possède ses enclos, ses parcs et ses

chasses; qu'il les entoure de murs, s'il le veut, et qu'il fasse

inscrire sur les poteaux: «Ici on a tendu des piéges aux hommes.»

Je n'entreprendrai pas sur ses domaines, je ne regarderai pas

par-dessus ses murs, je me contenterai de suivre la route

poudreuse, pourvu qu'arrivé au terme de mon voyage, je puisse

acheter pour ma famille le pain que la bonté de Dieu lui a

destiné. (Applaudissements.) L'opulent seigneur demande

_protection_! Mais il la possède. Il la possède dans la

supériorité de ses domaines, dans leur proximité des centres de

population; il la possède dans l'éloignement des plaines rivales,

dans les tempêtes et les naufrages auxquels sont exposés sur

l'Océan les vaisseaux qui apportent dans ce pays les productions

étrangères; dans les frais de toutes sortes, assurances,

magasinages, commissions dont ces produits sont grevés. Voilà ce

qui constitue en sa faveur une protection naturelle aussi durable

que l'Océan et dont personne ne peut le priver. Mais il veut

plus; il veut que la loi élève encore artificiellement le prix de

son blé, et que le pauvre lui-même soit forcé de le lui acheter,

ne lui rendant le droit de se pourvoir dans le marché du monde

que lorsque la possibilité lui échappe de bénéficier par la

confiscation de ce droit.

..... Gentlemen, la législation de ce pays a beaucoup pris sur

elle. On parle de désaffection, d'insubordination, de

conspiration! Je demande où sont les causes de ces maux. Je

cherche le coupable; je m'adresse à celui qui tient en ses mains

le châtiment, et je lui dis: c'est toi! (Écoutez!) Une loi

injuste, c'est un germe révolutionnaire. Suivez-la dans son

action jusqu'à ce qu'elle commence à flétrir, appauvrir, fouler

et provoquer l'humanité. Puis vient le temps de l'appel des

patriotes; puis celui de l'écho populaire; puis l'attitude de la

détermination et du défi, et puis enfin les persécutions, la

prison, l'échafaud, les martyres. (Acclamations.) Mais je remonte

aux criminels originaires, aux hommes qui ont conçu la funeste

loi, et je leur dis: Vous avez fomenté la désaffection, vous avez

popularisé la résistance patriotique; vous avez provoqué les

plaintes du peuple; vous avez organisé la persécution; c'est vous

qui commettez le crime, c'est vous qui devez subir le châtiment.

Gentlemen, telle est mon opinion; si les gouvernements étaient

justes, l'esprit de sédition mourrait faute d'aliment (écoutez),

et si les lois étaient équitables, les chaînes seraient livrées à

la rouille. C'est pourquoi je m'en prends aux mauvaises lois, et

j'en vois beaucoup dans cette île et plus encore dans une île

voisine. Elles nous avertissent que si nous voulons rétablir la

paix et l'amitié, maintenir l'union et la loyauté, si nous

voulons que la Grande-Bretagne soit ce qu'elle a toujours été,

«maîtresse des mers, invincible dans les combats,» nous devons

faire justice au peuple, et non-seulement rendre la liberté aux

noirs des Antilles, mais encore affranchir le pain de l'ouvrier

anglais. (Applaudissements.)

Séance du 28 février 1844.

M. ASHWORTH: Ce n'est pas une chose ordinaire que de voir un

manufacturier du Nord abandonner ses foyers et ses occupations

pour se montrer devant une telle assemblée. Un manufacturier a

autre chose à faire, et il est peu enclin à recourir à ses

concitoyens alors même qu'il se sent lésé. Il répugne

naturellement à l'_agitation_; et absorbé par l'étude pratique

des sciences et des arts qui se lient à l'accomplissement de son

oeuvre, il aimerait à ne pas s'éloigner de ses intérêts

domestiques, s'il n'y était forcé par des lois pernicieuses.

Messieurs, c'est avec une pleine confiance que j'en appelle à

vous, comme manufacturier, parce que j'ai la conviction que

j'appartiens à une classe d'hommes qui ne réclame que ses droits.

(Applaudissements.) On les a accusés d'être difficiles dans leurs

marchés; ils ont cela de commun avec tous les hommes prudents, et

vous comme les autres, sans doute. (Rires.) Mais on ne peut au

moins leur imputer d'avoir une grande maison commerciale, sous le

nom de Parlement, de s'en servir pour circonvenir les intérêts de

la communauté, et fixer eux-mêmes le prix de leur marchandise.

Messieurs, les manufacturiers ne jouissent d'aucune protection;

ils n'en demandent pas; ils repoussent le système protecteur tout

entier, et tout ce qu'ils réclament, c'est que tous les sujets de

S. M. soient placés à cet égard, ainsi qu'eux-mêmes, sur le pied

de l'égalité. (Écoutez! écoutez!) Est-ce là une exigence

déraisonnable? (Bien.) Les landlords vous disent qu'ils ont

besoin de protection; qu'ils ont droit à être protégés par

certaines considérations. Je ne vous dirai pas quelles sont ces

considérations. Je laisse ce soin à lord Mountcashel et sir

Edward Knatchbull. Ils ne vous l'ont pas laissé ignoré[44].

(Rires et applaudissements.) Ils disent encore qu'ils ont besoin

de protection pour lutter contre l'étranger. Pour ce qui me

regarde, je ne sais pas sous quels rapports le peuple anglais est

inférieur aux autres peuples. Je suis convaincu que les fermiers

anglais, et notamment les ouvriers des campagnes, sont capables

d'autant de travail que toute autre classe de la communauté; et

il n'en est pas qui soient plus en mesure de soutenir la

concurrence étrangère, pourvu que les landlords leur permettent

de se procurer les aliments à un prix naturel.

(Applaudissements.) Les manufacturiers sont bien exposés à cette

concurrence. Pourquoi les landlords en seraient-ils affranchis?

(Très-bien.) Je le répète, les manufacturiers ne jouissent

d'aucuns priviléges; ils n'en veulent pas. Ils n'ont, sous le

rapport des machines, aucun avantage qui ne soit commun au monde

entier. (Écoutez! écoutez!) Nous empruntons aux autres peuples

leurs inventions et leurs perfectionnements; nous les appliquons

à nos machines et en augmentons ainsi la puissance; et si

l'exportation de ces machines perfectionnées fut autrefois

prohibée, elle est libre aujourd'hui, et il n'est aucun peuple

qui ne puisse se les procurer à aussi bon marché que nous-mêmes.

La loi prohibitive de l'exportation des machines a été abrogée,

il y a un an ou deux; et quoique à cette époque notre industrie

fût dans une situation déplorable,--quoiqu'il ne manquât pas de

bons esprits qui regardaient la libre exportation de nos belles

machines, comme une mesure hasardeuse pour le maintien de notre

supériorité manufacturière,--cependant, nous ne fîmes aucune

opposition à cette mesure, et nous la laissâmes s'accomplir sans

hésiter, sans incidenter, en esprit de justice et de loyauté.

(Acclamations.) Ainsi, après avoir conféré à l'étranger tous les

avantages que nous pouvions retirer de la supériorité de nos

machines, nous demandons à être affranchis de toutes

restrictions, et nous posons en principe que, puisque les

manufacturiers sont abandonnés à l'universelle concurrence, ils

ont le droit de dire qu'il leur est fait injustice si une autre

classe--et notamment l'opulente classe des landlords--jouit

d'avantages exclusifs, d'avantages qui ne soient pas communs à

toutes les autres.

[Note 44: Allusion à l'aveu fait par ces deux personnages que la

protection leur était nécessaire pour payer leurs dettes, dégager

leurs domaines et doter leurs filles.]

On a dit que le marché intérieur était le plus important pour

l'industrie manufacturière.--Je suis en mesure d'évaluer

l'importance du marché intérieur en ce qui concerne ma propre

industrie, l'industrie cotonnière. Elle s'alimente principalement

par l'exportation. On voit dans l'ouvrage de Brom, qu'une balle

seulement de coton sur sept est mise en oeuvre pour la

consommation du pays, et, par conséquent, cette consommation ne

paie qu'un septième de la main-d'oeuvre britannique qui est

consacrée à cette branche, ou environ un jour par semaine.

(Écoutez! écoutez!) Ne perdez pas de vue que c'est là la totalité

de la consommation du pays. Ainsi, cette clientèle de

l'aristocratie terrienne, qu'on nous dépeint en termes si

pompeux, se réduit, quand nous venons à l'examiner de près, à

payer une fraction d'un jour pour une semaine de travail; et

quant aux débouchés que nous offrent les autres classes,--car les

landlords ne sont pas nos seuls acheteurs,--je me bornerai à dire

que cette métropole seule consomme plus que toute l'Irlande; et

la ville de Manchester, plus que le comté de Buckingham.

(Écoutez! écoutez!)--Venons aux exportations.--Je viens de vous

dire qu'elles s'élèvent aux six septièmes de ce que nous

fabriquons. Il en résulte que nous dépendons de l'étranger pour

les six septièmes de notre travail, et comme nous n'avons aucun

empire sur la législation étrangère, nous sommes incapables de

recevoir aucune protection, dans cette mesure, alors qu'elle nous

serait offerte.--Considérons maintenant l'intérêt agricole. La

_fabrication des aliments_ n'est pas, dans ce pays, une industrie

d'exportation. Elle possède, dans le pays même, le meilleur

marché du monde, et jouit encore de la protection. Il fut un

temps où les produits agricoles de l'Angleterre étaient exportés,

où les landlords vendaient leurs céréales au dehors. Ce temps

n'est plus. Aujourd'hui notre population consomme tous les grains

que le pays peut produire, et ses besoins en réclameraient bien

davantage, s'il lui était permis d'en recevoir. (Écoutez!

écoutez!) Ainsi, les propriétaires, voyant que notre population

manufacturière consomme tous leurs produits, ont cessé de les

exporter, car ils ont l'avantage de vendre cet insuffisant

produit sur un marché où l'offre est constamment inférieure à la

demande. Ce n'est point là, comme je viens de le démontrer, la

situation de l'industrie manufacturière. Les six septièmes de ses

produits sont exportés. Arrêtez un moment votre attention aux

conséquences de cet état de choses, _les aliments sont la matière

première du travail_, précisément comme le coton est la matière

première de l'étoffe. Il s'ensuit que les balles de produits

fabriqués que nous exportons contiennent _virtuellement_ du

froment et autres produits agricoles aussi bien que du coton.

(Écoutez! écoutez!) C'est ainsi que les propriétaires du sol,

tout en cessant de vendre directement au dehors, se sont

déchargés de ce soin sur les manufacturiers, et se sont mis en

possession d'un moyen indirect d'exportation beaucoup plus

commode et surtout plus profitable. Ils se sont épargné les

embarras de convertir leurs denrées en argent sur les marchés

étrangers, et les manufacturiers, par la circulation que je viens

de décrire, ont pris cette peine à leur charge. (Écoutez!

écoutez!) Ainsi le manufacturier anglais, qui accomplit ses

opérations sous l'influence des lois-céréales, est d'abord

contraint de payer un prix _législativement artificiel_ pour ses

aliments et ceux de ses ouvriers; ensuite, puisque ses produits

sont destinés à l'exportation, et puisqu'ils sont une sorte

d'incarnation de denrées agricoles anglaises, combinées, sous

forme de travail, avec le coton et autres matières premières, il

devient l'intermédiaire malheureux de la revente de ces mêmes

aliments, livré à la concurrence du monde entier, sur des marchés

lointains, où les produits similaires se vendent peut-être pour

la moitié du prix qu'ils lui ont coûté dans la Grande-Bretagne.

(Applaudissements.) Ainsi, nous sommes devenus les instruments du

propriétaire pour la défaite de ses denrées, et, ce qu'il y a de

pire, l'opération nous constitue en perte pour la moitié de leur

valeur. (Écoutez! écoutez!) Comme manufacturier travaillant pour

l'exportation, je m'arrêterai encore un moment sur cette partie

de mon sujet. Vous n'aurez pas de peine à comprendre cet axiome

général: _Les importateurs sont des acheteurs_. Donc, le

criterium de la prospérité d'un pays ce n'est pas ses

_exportations_, mais ses _importations_. Je le répète, _les

importateurs sont des acheteurs_. Permettez-moi d'éclairer ceci

par un exemple. Le navire qui aborde nos rivages chargé de

marchandises, n'importe la provenance, est la personnification

d'un marchand étranger à la bourse bien garnie; car le chargement

est bientôt converti en argent, et cet argent est à la

disposition du consignataire pour être de nouveau converti en

marchandises d'exportation. Plus donc il nous arrive de ces

navires, plus il nous arrive d'acheteurs.--Au sujet de nos

impôts, je vous ferai observer que les marchandises qui nous

viennent du dehors ne passent pas directement du rivage au

magasin du négociant. Elles s'arrêtent d'abord à la douane, et

là, elles payent un droit fiscal. Comme _free-traders_ nous

n'avons pas d'objection contre un tel droit. Il est juste et

convenable d'asseoir une partie des recettes publiques sur les

marchandises étrangères. Mais ici nous distinguons et nous

disons: S'il est juste que nous payions un droit pour le revenu

public, il ne l'est pas que nous en payions un autre pour des

avantages personnels, et notamment pour grossir les rentes des

propriétaires du sol. Messieurs, nos importations devraient être

libres. Dans un pays éclairé, elles seraient libres comme les

vents qui les poussent vers nos rivages. (Applaudissements.)

Supposez-vous transportés par la pensée dans un autre pays,--car

je ne veux pas vous offenser inutilement en citant votre propre

patrie,--supposez que vous voyez sur les côtes des hommes en

uniforme, allant et venant, un mousquet d'une main et une lunette

de l'autre. Si l'on vous disait qu'il s'agit d'un service

préventif, d'un service destiné par le gouvernement à empêcher

l'arrivage des navires, et, par suite, l'introduction des

produits étrangers, ne déclareriez-vous pas que c'est là pour ce

pays, l'indice d'une ignorance qui va jusqu'au suicide? et ne

jugeriez-vous pas que ses lois commerciales remontent aux siècles

les plus barbares? C'est pourtant l'esprit, je regrette de le

dire, qui caractérise notre législation. Nos lois admettent les

objets de luxe, les vins, les soieries, les rubans à l'usage des

grands et des riches; elles laissent librement entrer ces choses

moyennant un droit fiscal, et elles prohibent l'importation des

aliments, c'est-à-dire de ce qui affecte le plus les classes

pauvres et laborieuses. De telles lois sont le fruit de

l'injustice, et nous nous élevons contre leur partialité. Les

seigneurs disent que c'est là une question manufacturière. S'ils

l'ont ainsi stigmatisée, c'est qu'ils ont surtout trouvé les

manufacturiers prompts et persévérants à combattre leurs

priviléges. Mais nous repoussons leur imputation. Non, ce n'est

pas la cause des manufacturiers; c'est _votre_ cause; c'est la

_mienne_, c'est la cause de _tous_. Ce n'est pas une question

_individuelle_, c'est une question _générale_, qui intéresse

toute la communauté! Le manufacturier voit son industrie lésée,

ses ouvriers affamés, et dès lors il lui appartient, il

appartient à tout homme dans cette situation, de se

plaindre.--Cette vaine clameur des landlords est suivie d'une

autre. C'est la _sur-production_[45], disent-ils, qui fait tout

le mal. On les entend crier: «Ces manufacturiers prétendent vêtir

l'univers entier.» Peut-être feraient-ils mieux de nous laisser

d'abord vêtir l'univers, et si, par là, nous portions le trouble

et la misère dans le pays, ils seraient à temps de gémir. (Rires

et approbations.) Cependant examinons la question de plus près.

Supposez que nous parvinssions à habiller l'univers entier, nous

n'avons pas encore trouvé le secret de faire des calicots

éternels (rires), ils s'usent, et dès lors ceux que nous avons

accoutumés à en porter en réclameront d'autres. Voilà donc une

source permanente de travail. (Écoutez!) Ne serait-ce point une

chose plaisante de voir venir à cette tribune un manufacturier du

Lancastre, pleurant comme Alexandre, de ce qu'il ne lui reste

point un autre monde, non à _conquérir_, mais à _habiller_?

(Éclats de rire.) En tout cas, au milieu de son chagrin, il

aurait au moins cette consolation, fondement d'une espérance

légitime, que s'il parvient à vêtir l'univers, c'est bien le

moins qu'il ait le droit d'être nourri. (Acclamations.) Je n'ai

encore entendu personne se plaindre qu'il avait trop de

vêtements. (Une voix dans les galeries: Je suis sans. Rire

universel.) Quel que soit leur bas prix, nul ne se fâche de les

avoir à trop bon marché. Les landlords se réunissent de temps à

autre, et on les entend se flatter d'être de bons patriotes,

parce qu'ils font deux coupes de foin là où ils n'en faisaient

qu'une autrefois. Gentlemen, à ce compte, je puis aussi, comme

manufacturier, réclamer le titre de patriote, car je fais

maintenant deux chemises pour moins qu'une seule ne me coûtait il

y a quelques années. (Rires). Mais je n'accepte ni pour les

landlords ni pour moi-même la qualification de patriote ou de

philanthrope à ce titre. La même cause, la même impulsion nous

fait agir, et c'est notre _intérêt éclairé_. (Écoutez! écoutez!)

Mais voici une autre clameur de l'aristocratie. Elle s'en prend

aux machines.

[Note 45: Sur-production, autre néologisme pour traduire le mot

_over-production_, excès de production. Ici au moins je puis m'étayer

de l'autorité de M. de Sismondi.]

Ici l'orateur combat l'erreur qui fait considérer les machines comme

nuisibles à l'emploi du travail humain. Il établit, par des faits

nombreux, qu'il y a dans tous les comtés où les machines ne sont pas

employées, une tendance à émigrer vers ceux où elles sont le plus

multipliées. Ce sujet ayant déjà été traité par d'autres orateurs, et

notamment par M. Cobden, nous supprimons, quoiqu'à regret, cette

partie du remarquable discours de M. Ashworth.

Séance du 17 avril.--Présidence de M. Cobden.

Le président rend compte des nombreux meetings auxquels les

députations de la Ligue ont assisté, depuis la dernière réunion de

Covent-Garden, à Bristol, Wolwerhampton, Liverpool, etc.--Il parle

aussi des mesures prises par l'association pour porter principalement

la discussion partout où se font des élections, afin de répandre la

lumière précisément au moment où l'excitation, qui accompagne toujours

les luttes électorales, dispose le public à la recevoir. C'est

pourquoi dorénavant la Ligue portera toutes ses forces dans tout

bourg où un certain nombre d'électeurs, quelque petit qu'il soit, sera

disposé à appuyer la candidature d'un _free-trader_.

M. WARD, membre du Parlement, prononce un discours plein de faits

curieux, de données statistiques et de solides arguments.

Le colonel THOMPSON succède à M. Ward. Ce vétéran de la cause de la

liberté commerciale s'est acquis en Angleterre une immense réputation

par ses discours et ses nombreux écrits. Nous aurions beaucoup désiré

le faire connaître au public français. Malheureusement pour nous, le

brave officier est dans l'usage de revêtir des pensées profondes de

formes originales, et d'un langage incisif et populaire entièrement

intraduisible.--Nous essayerons peut-être, à la fin de cet ouvrage, de

faire passer dans notre langue, au risque de les affaiblir,

quelques-unes de ses _pensées_.

LE PRÉSIDENT. J'ai l'honneur de vous présenter un des orateurs

les plus accomplis de l'époque, un homme qui a déjà déployé des

talents de l'ordre le plus élevé dans une grande cause

humanitaire, égale en importance à celle qui nous réunit

aujourd'hui. Il a puissamment contribué à l'émancipation des

esclaves de nos colonies des Indes occidentales et, quant à moi,

je n'ai jamais pu apercevoir la moindre différence entre spolier

l'homme tout entier en le forçant au travail et le dépouiller du

fruit de son travail. J'introduis auprès de vous M. George

Thompson. (Tonnerre d'applaudissements.)

Les événements qui se passent dans la Grande-Bretagne ont

naturellement leur retentissement dans les meetings de la Ligue,

surtout quand ils ont quelque connexité avec la cause qu'elle défend.

On a pu voir déjà l'opinion qui s'était manifestée au sein de cette

puissante association au sujet de l'émigration forcée (_compulsory

emigration_), quand cette question était traitée au Parlement. On a vu

aussi l'effet qu'avait produit sur la Ligue l'accusation de

conspiration dirigée contre O'Connell et l'agitation irlandaise.--À

l'époque où nous sommes parvenus, une seconde modification dans les

tarifs était soumise aux Chambres par le cabinet Peel, et comme elle

servira dorénavant de texte à plusieurs orateurs, il n'est pas sans

utilité de dire ici en quoi ces modifications consistent.

Le droit sur le sucre colonial était de 24 sh., et sur le sucre

étranger de 63. La différence ou 39 sh. était ce qui constituait

proprement la _protection_.--Le gouvernement proposait, tout en

maintenant le droit sur le sucre des colonies à 24, de réduire le

droit sur le sucre étranger à 34, c'est-à-dire de limiter la

protection à 10 sh.--C'eût été un grand pas dans la voie de la liberté

commerciale, si le cabinet anglais n'eût en même temps restreint le

dégrèvement au sucre _produit par le travail libre_ (_free-grown

sugar_). Mais en laissant peser le droit de 63 sh. sur le sucre

produit dans les pays à esclaves (_slave-grown sugar_), on excluait

les sucres du Brésil, de Cuba, etc. Cette distinction étant évidemment

un moyen indirect de maintenir le monopole, autant que la diffusion

des lumières et les circonstances le permettaient, elle avait la

chance de rallier beaucoup d'hommes honnêtes, en leur présentant la

mesure proposée comme dirigée contre l'esclavage; et la preuve que les

monopoleurs avaient bien calculé, c'est qu'ils sont parvenus à rallier

à leurs vues un grand nombre d'abolitionnistes, et de se créer ainsi

en Angleterre un appui sur lequel ils ne pouvaient compter que grâce à

cette distinction hypocrite.--On verra dans la suite l'opinion des

_free-traders_ et les péripéties de ce débat.

M. George THOMPSON, après avoir réclamé, vu l'état de sa santé,

l'indulgence de l'assemblée, s'exprime ainsi: Comme l'honorable

et brave officier qui vient de s'asseoir, je pense que la

question de la liberté commerciale, et notamment de l'abrogation

des lois-céréales, en tant qu'elle touche au bien-être et au

bonheur de la race humaine, à la stabilité et à l'honneur de

l'empire britannique, ne le cède point en grandeur et en

solennité à cette autre question à laquelle, dans d'autres temps,

je consacrai mes efforts. Si je réclamais alors la liberté de

l'homme, je réclame aujourd'hui la franchise de ses aliments.

(Acclamations.) Dieu a voulu que l'homme fût libre; et je crois

qu'il a voulu aussi que l'homme vécût. C'est un crime de lui

ravir la liberté, mais c'est aussi un crime d'élever le prix,

d'altérer la qualité ou de diminuer la quantité de ses aliments;

et quand je viens à considérer que la loi-céréale affecte les

salaires, rompt l'équilibre entre l'offre et la demande des bras,

jette hors d'emploi des millions d'ouvriers, ne laisse à ceux qui

sont assez heureux pour s'en procurer que la moitié d'une juste

rémunération, et les force en outre de payer le pain à un prix

double de celui qu'il aurait sans son intervention, alors je dis

qu'une telle loi m'apparaît comme une monstrueuse spoliation

(applaudissements), et comme la violation de cette charte

descendue du ciel sur la terre: «Homme, tu mangeras les fruits de

la terre; la saison de semer et la saison de moissonner, l'hiver

et l'été se succéderont à perpétuité, afin que les créatures de

Dieu ne soient pas privées de nourriture.» Quel est le grand

principe d'économie sociale dont nous confions la propagation à

nos concitoyens, pour leur bonheur, celui de la patrie et du

monde? Quelle est cette doctrine que la Ligue, comme une mouvante

université, prêche et enseigne en tous lieux? C'est que toutes

les classes de la communauté doivent être abandonnées à leur

libre action, dans la conduite de leurs transactions

commerciales, tout autant que ces transactions soient en

elles-mêmes honnêtes et honorables;--c'est qu'on ne doit souffrir

aucune intervention, aucun contrôle, et moins encore aucune

contrainte législative en matière de travail, d'industrie et

d'échanges. (Écoutez! écoutez!) Nous avons foi dans la vérité de

cette doctrine; mais nous ne nous bornons pas à l'ériger en un

système abstrait, qu'on prend et qu'on laisse à volonté. Nous la

regardons comme d'une importance pratique et capitale pour ce

pays et pour tous les pays, pour ce temps et pour tous les temps.

Dans son application honnête et impartiale, elle implique la

chute de toutes les restrictions qui ont été si souvent dénoncées

dans cette enceinte; elle ouvre le monde au travail de l'homme;

elle soustrait au domaine de la loi anglaise l'échange des fruits

de notre travail et de notre habileté avec les nations du globe;

elle appelle sur nos rivages les innombrables tribus répandues

sous tous les climats. Comme la piété, elle est deux fois bénie;

bénie dans celui qui donne, bénie dans celui qui reçoit.

(Écoutez!) Ce n'est pas sans un sentiment profond de douleur que

nous pouvons, comme Anglais, contempler les scènes de désolation

qui se sont passées sous nos yeux depuis deux ans; et si la

situation de ce pays est pour nous un juste sujet d'orgueil, d'un

autre côté elle est bien propre à exciter notre compassion. Notre

grandeur comme nation est incontestable. Des rivages de cette

île, nous nous sommes élancés sur le vaste Océan; nous y avons

promené nos voiles aventureuses; nous avons visité et exploré les

régions les plus reculées de la terre; nous avons fait plus, nous

avons cultivé et colonisé les plus belles et les plus riches

contrées du globe; aux hommes qui reconnaissent l'empire de notre

gracieuse et bien-aimée souveraine, nous avons ajouté des hommes

de tous les climats et de toutes les races; par la valeur de nos

soldats et de nos marins, l'habileté de nos officiers de terre et

de mer, l'esprit d'entreprise de nos armateurs et de nos

matelots, les talents de nos hommes d'État au dedans et de nos

diplomates au dehors, nous avons soumis bien des nations, formé

des alliances avec toutes, fait reconnaître en tous lieux notre

prééminence industrielle, et c'est ainsi que la puissance

combinée de notre influence morale, physique et politique a rendu

l'univers notre tributaire, le forçant de jeter à nos pieds ses

innombrables trésors. (Acclamations prolongées.) En ce moment,

nos capitaux surabondent, nos vaisseaux flottent sur toutes les

eaux et n'attendent que le signal de cette nation,--que de voir

se dérouler au vent le drapeau de la liberté illimitée du

commerce pour amener et verser sur nos rivages les produits de

notre mère commune. Des millions d'être humains ne demandent qu'à

échanger les fruits de leur jeune civilisation contre les

produits plus coûteux, plus élaborés de notre civilisation

avancée. (Nouvelles acclamations.) Ici la puissance de la

production est incommensurable; sous nos pieds gisent

d'insondables couches de minéraux divers, dans un si étroit

voisinage, que des métaux plus précieux que l'or peuvent être

extraits, fondus et façonnés sur place pour l'usage des hommes de

tous les pays. Dans nos vertes vallées, se précipitent des

rivières capables de mouvoir dix mille fois dix mille machines,

et l'homme règne sur cette île, qui est «comme un diadème de

gloire sur la création.» Le premier, quoique entré le dernier

dans la carrière de la civilisation, montrant au monde combien

est vaste sa capacité et combien il doit à la libéralité de la

nature; appréciant la valeur et la destination de toutes les

puissances qui l'entourent, il a un oeil pour la beauté, une

intelligence pour la science, un bras pour le travail, un coeur

pour la patrie, une âme pour la religion. (Applaudissements.)

L'air, la terre, l'océan lui sont familiers dans tous leurs

aspects, leurs changements, leurs usages et leurs applications.

Chacun d'eux paye à ses investigations le tribut qu'il refuse à

une apathique ignorance; chacun d'eux lui révèle ses secrets avec

certitude, quoique avec une lente réserve. Le voilà debout,

éternel objet d'étonnement et de terreur pour les peuples lâches,

objet d'une noble émulation pour les nations dignes de la

liberté. À la hauteur où il est parvenu, s'élever encore ou

tomber, voilà sa seule alternative. Il ne peut s'arrêter, et il

dédaigne de tomber, car la trempe de son esprit le soutient et la

vigueur de son génie le pousse en avant. Telles sont

quelques-unes des circonstances que j'avais à l'esprit quand je

vous disais que, comme Anglais, nous sommes justifiés de nous

complaire dans des sentiments d'orgueil national. Mais, hélas!

combien de causes ne viennent-elles pas froisser ces sentiments

et les convertir en une profonde humiliation! Car pourrait-on

jamais croire que cette Angleterre, si illimitée dans son empire,

si riche de ressources, si supérieure par ses armées et sa

marine, si fière de ses alliances, si incomparable dans son génie

productif, quelles que soient l'abondance de ses capitaux, la

surabondance de ses bras et de son habileté, orgueilleuse de sa

littérature puisée aux sources les plus pures, de sa moralité qui

respire la bienveillance universelle, et de sa religion qui est

divine,--que l'Angleterre ne peut pas, ne veut pas nourrir ses

propres enfants; mais qu'elle les voit errer dans l'oisiveté,

s'accroupir dans l'abattement, et languir et mourir d'inanition

sous les murs de ses monuments, sur les marches de ses palais,

sous les portiques et jusque dans le sanctuaire de ses temples!

Quel est l'étranger connaissant notre position géographique,

l'étendue et les ressources de notre empire, le génie, l'habileté

et l'énergie de nos concitoyens, qui pourrait jamais croire

qu'ici où siége le gouvernement, dans ce pays, la grande usine du

monde, le centre du commerce; dans ce pays où s'entreposent tant

de richesses, où s'élaborent tant d'idées et d'intelligence, il y

a plus d'oisiveté, de misère, de privation, de souffrances

physiques et morales, qu'on n'en pourrait trouver, à population

égale, dans aucune autre contrée du monde? Et pourtant voilà où

en est la puissante Angleterre. Peut-être les choses se

sont-elles un peu améliorées dans quelques comtés de la

Grande-Bretagne, et, s'il en est ainsi, nous en remercions le

Dieu tout-puissant, au nom des malheureux et des indigents. Mais

même en ce moment, vous pouvez rencontrer des multitudes d'hommes

oisifs tout le jour, tandis que ceux qui sont occupés ne

reçoivent que d'insuffisants salaires et n'obtiennent, après une

longue semaine de travail incessant, qu'une chétive pitance à

peine suffisante au soutien de la vie... Oh! si vous cherchez,

vous trouverez bien des intérieurs désolés,--où le feu s'est

éteint au foyer,--où la coupe est vide,--où les couches ont été

dépouillées et les couvertures vendues pour du pain,--où la mère

a laissé sur la paille l'enfant s'endormir au bruit de ses

propres vagissements,--où le père de famille qui, s'il eût été

libre, aurait pu et voulu être un artisan honnête, actif et

satisfait, n'est qu'un vagabond affamé, sans ressources, sans

courage et sans espoir;--triste famille, ou plutôt, quand elle

est réunie dans sa sale nudité, triste juxtaposition de créatures

dégradées, dont l'irrésistible action de la misère a détruit les

mutuelles sympathies. Là, vous ne rencontrerez plus le sentiment

de la dignité personnelle. Là, le murmure s'élève contre Dieu,

comme la malédiction contre les gouvernants et les législateurs.

Là, s'est éteinte toute vénération pour les lois sociales ou pour

les divins commandements. Là, des projets de rapine se

complotent sans remords. Là, enfin, des créatures proscrites, se

croyant abandonnées de Dieu et de l'homme, se regardent comme les

victimes de la législation, ou sentant du moins qu'elle n'est

pour elles ni une protection ni un refuge, s'insurgent contre la

société, puisque aussi bien le sort qui les attend ne saurait

être pire que celui qu'elles endurent. (Bruyantes acclamations.)

Voilà ce qui se passe en Angleterre.--Je veux que vous compreniez

bien que l'existence d'un tel état de choses révèle l'existence

de quelque mauvaise loi, qui étouffe le commerce de ce pays, qui

nous ferme les marchés du monde, en empêchant les produits des

autres contrées de venir ici pour satisfaire à nos besoins. Une

misère aussi profonde, une indigence aussi abjecte, une

souffrance aussi incurable n'existe ailleurs nulle part. Quoi

qu'aient pu faire dans d'autres pays le despotisme et la

superstition, ils ne sont point parvenus, comme nos lois, à

affamer une population active et laborieuse, à qui il reste au

moins la faculté d'échanger ce qu'elle produit contre ce dont

elle a besoin. (Acclamations bruyantes et prolongées.)--J'ai

beaucoup voyagé; j'ai vu l'ignorance la plus profonde; la

superstition la plus sombre et la plus terrible; le despotisme le

plus illimité et le plus rigoureux; la théocratie la plus

orgueilleuse et la plus tyrannique; mais une misère semblable à

celle que je vois ici et qui nous entoure, je ne l'ai vue nulle

part. (Applaudissements.)

Ici l'orateur discute le principe et les effets des lois-céréales, et

arrivant à la question des sucres, il continue en ces termes:

Je viens de vous parler des lois-céréales; permettez-moi de vous

entretenir de la loi des sucres.--Personne ne me soupçonnera, je

pense, de désirer le maintien de l'esclavage. S'il se trouvait

dans cette enceinte quelque personne disposée à diriger contre

moi une telle accusation, il me suffirait de lui dire, en

signalant l'histoire de mes actes et de ma vie passée:--Voilà ma

réponse. (Acclamation.)--J'ai le regret de différer d'opinion

avec d'anciens amis, qui, dirigés par les plus pures intentions,

croient maintenant devoir s'opposer au triomphe de la liberté

commerciale dans la question des sucres. J'ai examiné la question

maturément, pendant de longues années; je me suis efforcé

d'arriver à une saine et juste conclusion, et je combattrai

énergiquement, sans m'écarter du respect et de l'affection que je

leur ai voués, cette doctrine qu'il appartient au gouvernement de

fermer au sucre produit par les esclaves l'accès de notre marché

national. Nous sommes d'accord sur l'esclavage; nous l'avons

également en horreur; nous croyons que réduire ou retenir les

hommes dans l'esclavage, les forcer au travail, tout en retenant

le juste salaire qui leur est dû, ce sont des crimes aux yeux de

Dieu, et d'horribles empiétements sur les droits et l'égalité des

hommes. Nous croyons aussi que c'est le devoir de tout homme

éclairé et de tout chrétien d'élever la voix contre l'esclavage

sous toutes ses formes, et d'employer tous les moyens moraux et

légitimes pour avancer le jour où cessera la servitude et avec

elle le trafic sur l'espèce humaine. (Écoutez! écoutez!) Il faut

donc se demander, d'abord, quels sont les droits du peuple de ce

pays; ensuite, quels sont les moyens de saper l'esclavage qu'on

peut considérer comme honnêtes et légitimes, c'est-à-dire qui,

tout en ayant pour fin la justice due aux hommes des autres

contrées, n'interviennent pas cependant dans l'action de la

liberté civile et dans les justes prérogatives de nos

concitoyens.--J'admets la vérité de cette proposition: que les

hommes ont droit à la liberté personnelle; qu'ils doivent

demeurer en plein exercice de leur liberté, dans le choix de

leurs chefs[46], de la nature et du lieu de leurs occupations, et

du marché sur lequel ils jugent à propos d'apporter ou leur

travail, ou les résultats de leur travail.--Mais il est également

clair à mon esprit que les hommes de ce pays et de tous les pays

doivent être libres aussi (je veux dire libres par rapport à

l'intervention de la loi civile) de choisir, comme consommateurs,

parmi tous les produits portés des diverses régions du globe sur

le marché commun. (Bruyantes acclamations.) Je ne vois pas qu'ils

puissent avec justice être empêchés d'acheter les produits du

Brésil et de Cuba sur le fondement que ces produits sont le fruit

de l'esclavage. Je ne vois pas qu'ils puissent, avec justice être

placés dans l'alternative ou d'acheter les produits des Antilles

britanniques, ou de se passer d'une chose qui leur est

nécessaire.

[Note 46: Employers.]

J'admets que c'est un droit et un devoir de dénoncer l'esclavage,

et de propager les saines idées parmi toutes les classes,

relativement à la criminalité de ce système. C'est un droit et un

devoir de mettre en lumière l'obligation, pour chacun, de retirer

tout encouragement à ceux qui commettent le crime de retenir les

hommes en servitude. Chaque fois que, par le raisonnement, la

persuasion et la prière, nous amènerons un homme à agir comme

nous, en cette matière, on pourra dire, dans le langage de

l'Écriture: «Tu as gagné ton frère!» C'est là un moyen légitime

de détourner les hommes d'une pratique mauvaise et un pas fait

dans la bonne voie, vers l'extinction d'un système que nous avons

en égale exécration. Mais la prohibition législative, c'est de la

violence et non du raisonnement; c'est de la force et non de la

raison; de la tyrannie et non de la persuasion. De tels actes

sont la perversion et l'abus de la puissance législative. Il n'y

a pas de garantie contre un tel exercice de l'autorité. C'est, de

la part du Parlement, une usurpation sur la conscience des

hommes, dans un sujet où ils ont le droit de juger par eux-mêmes

et de se conduire comme des êtres moraux et responsables. Une loi

telle que celle à laquelle je fais allusion, et qui est en ce

moment en pleine vigueur dans ce pays, ne peut être considérée

comme émanée du peuple ou comme un acte conforme à sa volonté;

car, s'il en était ainsi, la loi elle-même serait superflue, et

le produit qu'elle prohibe, débarqué sur nos rivages et exposé en

vente, ne trouverait pas d'acheteurs et serait délaissé comme

flétri de la pollution morale qui y est attachée.--Même, en tant

qu'imposée par des hommes parlementaires, cette loi prohibitive

manque manifestement de sincérité; car ces mêmes hommes

permettent que le sucre-esclave soit débarqué et raffiné dans ce

pays,--ils en encouragent l'exportation sur des bâtiments

anglais; ils sanctionnent le commerce qu'en font nos négociants

avec les nations étrangères.--Ils savent bien qu'il est consommé

au dehors, à l'état raffiné, et malgré cette coûteuse

préparation, à un prix moins élevé que le sucre brut dans notre

île. Ils encouragent ce commerce, jusqu'à ce qu'il approche de

cette limite où il affecterait leur propre monopole, et alors

seulement ils le prohibent sous le prétexte qu'il porte la tache

de la servitude... Malheureusement pour la sincérité de ces

hommes, ils sont les mêmes qui, dans les temps passés, mirent

tant d'éloquence au service de la cause de l'esclavage. (Écoutez!

écoutez!) J'ouvre le livre bleu; il mentionne les noms de ceux

qui ont reçu indemnité sur le fonds de vingt millions voté pour

opérer l'émancipation, et je trouve qu'ils étaient les principaux

copartageants de ce qu'ils appellent maintenant le prix de

l'injustice. Je scrute leurs votes au Parlement, et je les vois

résistant opiniâtrement, d'année en année, à toute tentative pour

adoucir les horreurs de l'esclavage des nègres, jusque-là qu'ils

repoussaient l'abolition de cette coutume barbare, la

flagellation des femmes. (Écoutez!) Je rencontre les mêmes hommes

imposant des droits monstrueux sur le sucre de l'Inde, quoique

produit par un travail libre; je les rencontre encore prodiguant

annuellement des millions sous la forme de _drawbacks_, de

primes, de protection, aux planteurs des Antilles, possesseurs

d'esclaves.--Eh quoi! ils étaient alors producteurs de sucre

comme ils le sont aujourd'hui; ils étaient, comme ils le sont

encore, producteurs de céréales. Montrez-leur un article qu'ils

ne produisent pas, et ils en permettront volontiers l'importation

et la consommation, fût-il saturé des larmes et du sang des

malheureux esclaves (acclamations): mais montrez-leur un article

qu'ils produisent, et ils prohibent les articles similaires, que

ce soit du blé de l'Ohio ou des Indes, ou du sucre du Brésil ou

de Cuba. (Écoutez! écoutez!)--Est-ce là de la philanthropie

sincère? (Écoutez! écoutez!) Tout homme doué de sentiments droits

ne peut qu'éprouver les nausées d'un indicible dégoût, en voyant

ces hommes se poser au Parlement comme les Élisées de

l'abolition, et verser des larmes de feinte compassion sur les

souffrances des travailleurs du Brésil. Voilà pourtant les hommes

qui vous contestaient le droit d'intervenir dans leurs propriétés

quand ils étaient possesseurs d'esclaves. Ils nous arrêtaient à

chaque pas, quand nous nous efforcions de détruire par la loi ce

qui avait été créé par la loi. (Écoutez!) Ils défendirent

jusqu'au dernier moment les prétendus droits des planteurs, et

refusèrent d'accorder la liberté aux nègres jusqu'à ce qu'on leur

eût jeté et qu'ils se fussent partagé la plus grande somme

d'argent qui ait jamais été votée dans des vues d'humanité! Alors

comme aujourd'hui, ils étaient les organes du monopole; ils

parlaient et agissaient comme des hommes profondément intéressés

au maintien des restrictions. Le sentiment public était contre

eux alors; le sentiment national est encore contre eux

maintenant.--Ils n'étaient pas sincères alors, ou ils pratiquent

la déception aujourd'hui. Ils parlent et votent contre leur

conscience maintenant, ou ils doivent être préparés à dire qu'ils

parlaient et votaient contre leur conscience autrefois.

(Écoutez!) Pour nous, nous sommes sur le terrain où nous étions

il y a quatorze ans. Nous disons que l'esclavage est un crime;

que travailler par des moyens honnêtes à son abolition, c'est le

devoir des individus et des nations. C'était notre droit de

pétitionner contre l'esclavage; c'était le droit de la

législature de l'abolir par acte du Parlement passé en conformité

de la volonté nationale.--Mais forcer trente millions de citoyens

de payer des sommes énormes sous forme de prix additionnel pour

une denrée de première nécessité;--diminuer de moitié, par

l'emploi de la force brutale, l'approvisionnement de cette

denrée;--dépouiller les hommes du droit d'acheter ce qui est

porté sur le marché, parce que dans les opérations de la

production une injustice a été commise en pays étrangers,--ce

n'est pas du droit, c'est de la rapine (bruyants

applaudissements); et agir ainsi sous le prétexte de prendre en

main la cause de la liberté et de l'humanité, quand nous savons

(autant qu'il est possible d'avoir cette certitude) que ce

prétexte est faux, vide et hypocrite, c'est ajouter la fraude

mentale à la tyrannie législative, et pratiquer la dissimulation

aux yeux de Dieu en même temps que l'injustice à l'égard des

hommes. Ce serait au moins faire montre de quelque honnêteté que

d'appliquer le principe avec impartialité; mais c'est ce qu'on ne

fait pas. Le droit sur le sucre du Brésil est prohibitif.

Pourquoi n'augmentent-ils pas aussi le droit sur le tabac jusqu'à

ce qu'il produise le même effet que pour le sucre, c'est-à-dire

jusqu'à ce qu'il en prévienne la consommation?--Parce que ces

hommes ne produisent pas le tabac, et qu'ils sont à cet égard

sans intérêt personnel.--Pourquoi n'appliquent-ils pas leur

principe au coton, produit par des esclaves, et ne se

contentent-ils pas du coton excru sur ces vastes plaines que je

viens de parcourir? Nous admettons le coton des États-Unis, et

nous repoussons leur blé! Ô triste inconséquence! S'ils

permettent à nos armateurs de porter du coton, produit de

l'esclavage, à nos courtiers de le vendre, à nos capitalistes de

le filer et de le tisser dans de vastes usines, aux femmes et aux

enfants de ce pays de le façonner pour l'usage des citoyens,

depuis la reine sur le trône jusqu'au mendiant de la rue;

pourquoi, lorsque nos industrieux compatriotes ont gagné par le

travail de la semaine un chétif salaire, leur défendent-ils d'en

employer une partie, le samedi soir, à l'achat d'un peu de sucre

à bon marché? Pourquoi? Parce qu'ils ne sont pas producteurs de

coton, tandis qu'ils sont producteurs de sucre; il n'y a pas

d'autre raison. Voici trente années que nous affirmons, que nous

essayons de prouver que le travail libre revient moins cher que

le travail des esclaves; que les mettre loyalement aux prises,

c'est le moyen le plus pacifique et le plus efficace de détruire

l'esclavage. C'est pour propager cette vérité que nous avons

distribué à profusion les écrits de Fearon, de Hodgson, de

Cropper, de Jérémie, de Conder, de Dickson et de bien d'autres.

Donnerons-nous maintenant un démenti pratique à nos affirmations

antérieures en invoquant la prohibition, funeste même au travail

libre, et l'intervention arbitraire de la loi dans le domaine de

la raison individuelle et de la libre action de l'homme?--J'ai lu

avec plaisir une déclaration solennelle et officielle émanée des

chefs des abolitionnistes, par laquelle ils expriment que, dans

leur conviction, il est funeste et dispendieux, dangereux et

criminel, de faire intervenir les armes dans la cause de

l'abolition. Je partage cette conviction[47]. L'arithmétique et

l'histoire prouveront la première partie de cette proposition; le

sens commun et le christianisme se chargent de la seconde. Mais

l'analogie n'est-elle pas parfaite entre l'intervention armée et

des actes du Parlement, qui seraient vains et de nul effet, s'ils

ne puisaient leur force dans les peines, les châtiments, le

blocus de nos côtes et les armées permanentes? Qu'est-ce qui

communique quelque puissance à cette loi, naturellement opposée

aux droits et aux sentiments du peuple? N'est-ce point

l'irrésistible force physique du gouvernement? Quelles seraient

les suites de la désobéissance? Nous savons tous que peu de

personnes respectent une loi qui force le peuple à assister au

réembarquement du sucre du Brésil, raffiné ici pour être vendu

ailleurs à 4 d., tandis que lui-même ne peut obtenir le sucre

brut qu'à 8 d.; mais chacun craint d'enfreindre la loi à cause

des conséquences terribles attachées à cette infraction. Aussi,

ce n'est point aux vues et aux idées des monopoleurs que l'on

croit; mais c'est le douanier, la cour de l'Échiquier, l'amende

et le cachot que l'on craint. (Approbation.) Est-ce ainsi qu'il

convient de rendre les hommes abolitionnistes? Est-ce ainsi qu'il

faut rendre l'esclave à la liberté? Toutes nos anciennes maximes

d'économie politique sont-elles changées? N'est-il pas possible

d'atteindre l'objet que nous avons en vue par l'action combinée

du travail libre au dehors, et d'un loyal appel à la conscience

des hommes au dedans?

[Note 47: Ceci prouve, pour le dire en passant, que le droit de

visite n'était pas, de l'autre côté du détroit, aussi populaire

qu'on le suppose en France, puisqu'il était repoussé par deux

puissantes associations: les _abolitionnistes_ et les

_free-traders_.]

Je comprends, qu'autant pour se montrer conséquents avec leurs

principes que pour décourager l'esclavage, les hommes

s'abstiennent de l'usage des produits du travail des noirs; mais

je dénie formellement à la législature (alors surtout qu'elle ne

s'appuie pas sur la voix du peuple) le droit de forcer qui que ce

soit à une semblable privation. C'est à nos yeux, je l'avoue, une

choquante inconséquence de prétendre maintenir un principe par la

violation d'un autre principe;--de défendre dans un sens les

droits des hommes et de les usurper et de les détruire dans un

autre sens. (Écoutez!) Combien il serait plus noble de dire: «Nos

ports sont ouverts;--ouverts aux produits de tous les climats,

afin que notre peuple se procure toutes choses au meilleur marché

possible. Nous n'intervenons dans la conscience de personne. Nous

ne forçons qui que ce soit à acheter ceci, à s'abstenir de cela.

Aux nations qui conservent des esclaves nous disons: Nous ne nous

battrons pas avec vous, car ce serait faire le mal pour que le

bien se fasse; nous n'imposerons pas des droits prohibitifs, car

ce serait violer le principe de la liberté des échanges, et

employer à l'égard de nos citoyens des mesures coercitives. Mais

nous ne cesserons jamais de vouer votre système d'esclavage à la

censure et à l'exécration universelles; de faire retentir nos

protestations comme individus, comme associations, comme peuple.

(Applaudissements.) Nous encouragerons dans tous les recoins du

globe le travail libre, votre rival. Nous rendrons enfin, comme

gouvernement, justice et liberté à nos magnifiques possessions.

Au lieu d'arrêter le développement de l'industrie indigène dans

l'Inde, nous l'encouragerons par de nobles récompenses. Nous

accueillerons le sucre, le riz, le coton, le tabac des contrées

où les soupirs de l'esclave ne se mêlent pas au murmure des

vents, mais où la joyeuse voix du travailleur volontaire retentit

sur des champs aimés, autour de foyers indépendants et

heureux.--Vendez comme vous pourrez vos sucres et vos cafés. En

attendant, nous travaillerons la conscience des hommes jusqu'à ce

qu'ils rejettent volontairement tout ce qui porte la tache de

l'esclavage. (Applaudissements.) Oui, et nous attaquerons aussi

vos consciences. Nos canons sont encloués et livrés à la rouille;

mais nous aurons recours aux armes morales, et nous porterons des

coups qui, s'ils ne brisent pas les membres et ne répandent pas

le sang, pénètrent néanmoins jusqu'au coeur des hommes, les

forcent à céder à la voix de la justice, et leur enseignent que

l'honnêteté est la meilleure politique. (Écoutez! écoutez! et

applaudissements.) Nous ne tomberons pas dans cette contradiction

de blâmer chez vous la spoliation des facultés humaines, pendant

que nous tolérons chez nous la spoliation du produit de ces

facultés; nous n'aurons donc point de lois restrictives. Nous

avons foi dans les principes universels d'une saine et honnête

économie sociale. Nous avons foi dans la puissance de l'exemple,

que n'affaiblissent pas la restriction et la contrainte. Nous

avons foi dans la fécondité de ces régions où l'esclavage n'a pas

porté sa rouille et ses malédictions. Nous avons foi dans cette

doctrine qu'un but honnête n'a pas besoin de la coopération de

moyens déshonnêtes. Nous nourrissons d'autres espérances; et,

tant que nous pourvoirons aux besoins et veillerons sur les

droits de nos laborieux enfants; tant que nous donnerons un grand

exemple au monde en renversant les barrières qui environnent

cette maison de servitude, en ouvrant nos ports aux produits de

tous les climats, afin que ceux qui ont faim soient rassasiés, et

que ceux qui sont oisifs soient occupés; tant que nous

préférerons le fruit du travail libre au produit du travail

servile, nous espérons que Dieu répandra sur nous ses

bénédictions, et nous choisira entre tous les peuples pour

arracher les nations aux voies tortueuses et mauvaises, et les

replacer dans le droit sentier de la justice et de la liberté.»

(Applaudissements.) Que si nos adversaires nous menacent des

conséquences de la liberté commerciale, nous acceptons ces

conséquences, car nous avons foi en nos principes; nous avons foi

dans la parole de Dieu; nous avons foi dans la réciprocité des

intérêts humains; nous croyons que le système le plus simple, le

plus équitable, le plus juste, est aussi celui qui répandra le

plus de bienfaits sur les habitants de ce pays. (Acclamations.)

Éloignons donc de nous toute impression de doute ou de

découragement à l'égard de l'issue de notre entreprise. Un

progrès rapide et sans précédent a été fait. Des difficultés

énormes ont été vaincues et tout nous présage un prochain

triomphe. Des siècles d'obscurité et d'ignorance, d'erreurs et de

méprises, quant aux effets des lois protectrices, se sont

écoulés. Notre pernicieux exemple, il est vrai, a entraîné les

autres peuples, par de fausses inductions, à adopter nos

suicides[48] théories. Tout le mécanisme des luttes de parti,

tout le poids de l'influence gouvernementale, ont été engagés en

faveur de la cause du monopole.--Mais enfin le jour se fait. Des

vérités cachées pendant des siècles ont été mises en lumière. Le

monde, dans ses belles et infinies variétés de sols, de climats,

de productions et d'intérêts, a été observé à la lumière du sens

commun, et sous l'impression du désir sincère et respectueux de

discerner la volonté de Dieu, révélée par les oeuvres de ses

mains et par les dispensations de sa providence. On a constaté

une consolante harmonie entre les maximes les plus profondes de

l'économie sociale et les plus nobles desseins de la

philanthropie et d'une religion d'amour et de paix. Ce n'est pas

tout. Des hommes ont apparu, qu'on peut avec justice signaler

comme les apôtres de la liberté commerciale. (Écoutez! écoutez!)

Ils ont révélé des vérités découvertes dans le silence du cabinet

par le philosophe, ou déduites par l'homme du monde de

l'observation éclairée de la situation, des circonstances

spéciales et de la dépendance mutuelle des hommes et des nations,

et ils ont parcouru le pays dans tous les sens proclamant et

vulgarisant ces grandes vérités. Leur voix vibrante a frappé

l'oreille de millions de nos concitoyens. La chaire, la bourse,

la place publique, le salon du riche, le parloir du fermier, le

boudoir, et jusqu'aux chemins et aux sentiers de l'Empire, tout

est devenu le théâtre de cette discussion animée et instructive.

Aucune portion de la population n'a été oubliée, ou méprisée, ou

négligée. L'almanach du _free-trader_ est suspendu au mur de la

chaumière; le pamphlet du _free-trader_ se trouve sur la table du

plus humble citoyen, et celui même qui ne sait pas lire a été

instruit par des peintures éloquentes. Chacun a pu étudier et

comprendre la philosophie du travail, de l'échange, des salaires,

de l'offre et de la demande. La lumière a pénétré là où elle

était le plus nécessaire,--dans le Sénat. Un économiste s'est

rencontré qui a revêtu la vérité du langage le plus convaincant,

qui a su disposer son argumentation dans un degré de simplicité

et de clarté qui n'avait jamais été égalé, qui a fait dominer

les principes sur le tumulte des luttes parlementaires. Son

éloquence et sa modération ont arraché l'admiration de ses

adversaires, et on les aurait vus accourir sous son drapeau s'ils

n'eussent été retenus par les liens des hypothèques et par la

soif indomptable des rentes élevées. Cet homme a demandé audience

aux monopoleurs, et il les a forcés d'entendre sa voix retentir

sous les voûtes de leurs orgueilleux palais; ils ont été muets

pendant qu'il parlait, et ils sont restés muets quand il cessait

de parler; car, triste alternative! ils ne savaient point

répondre et ils ne voulaient pas céder. (Bruyantes acclamations.)

Ayez donc bon courage. Fuyez les piéges, les manoeuvres et les

expédients de l'esprit de parti. Laissez aux principes leur

propre poids et leur légitime influence. Quand le jour de

l'épreuve sera venu, soyez justes et ne craignez rien.--Le devoir

est à nous; les conséquences appartiennent à Dieu. Celui qui suit

les inspirations de sa conscience, les lois de la nature et les

commandements du ciel, peut en toute sécurité abandonner le

reste. Au lit de mort, son esprit revenant sur ses actions

passées, prononcera ce verdict consolant: Tu as vu ton devoir et

tu l'as rempli.--(Applaudissements prolongés.)

[Note 48: On a fait des adjectifs des mots homicides, régicides,

liberticides. On peut dire une théorie homicide. Pourquoi ne ferait-on

pas aussi un adjectif du mot _suicide_.--Qu'on me permette donc encore

ce néologisme, sans lequel il n'est pas possible de traduire ces mots:

_suicidal_, _self-destructing_.]

Séance du 1er mai 1844.

Le fauteuil est occupé par un membre de l'aristocratie, lord Kinnaird,

un des plus grands propriétaires et des plus savants agronomes de la

Grande-Bretagne. Cette circonstance répand un nouvel intérêt sur cette

séance. Je n'ai pourtant pas cru devoir traduire le discours du noble

lord, tant parce que l'espace et le temps me font défaut, qu'à cause

du caractère agricole et pratique de ce discours, qui, quoique

très-adapté au but de la Ligue, n'offrirait que peu d'intérêt au

public français.

M. RICARDO. (L'orateur se livre à quelques réflexions générales

et continue ainsi:) Je viens ici sous l'impression du dégoût et

n'espérant plus rien de cette autre enceinte où je me suis

efforcé de soutenir votre cause. Je viens ici pour en appeler de

l'oppresseur à l'opprimé,--de ceux qui font la loi à ceux qui

sont victimes de la loi. (Bruyante approbation). Ce n'est pas

qu'en quelques occasions, je n'aie entendu développer au

Parlement d'excellentes doctrines économiques. J'y ai entendu

professer les plus saines doctrines à propos de _liéges_ (rires),

et je me suis d'abord étonné de l'unanime accueil qu'elles y ont

reçu. (Écoutez! écoutez!) Mais en regardant autour de moi, j'ai

vu qu'il n'y avait pas de fabricants de bouchons dans la Chambre.

(Nouveaux rires.) J'ai vu encore étaler d'excellents principes au

sujet de _paille tressée_; mais il n'y a pas d'ouvriers

empailleurs derrière les bancs de la trésorerie (on rit plus

fort), et cette nuit même, j'ai été surpris de voir comme a été

bien reçu le dogme de la liberté à propos de raisins de Corinthe.

Seulement, je me suis pris à penser que, dans tous mes voyages en

chemin de fer dans le pays, je n'ai jamais traversé une

plantation de cette espèce. De tout cela je conclus que vous

pouvez en user sans façon avec les pauvres bouchonniers,

empailleurs, et renverser toute la nichée des petits monopoles;

mais ôtez un brin de paille à la ruche des grands monopoles, et

vous serez assailli par une nuée de frelons (bruyants

applaudissements), qui vous feraient un mauvais parti si leur

aiguillon répondait à leur bourdonnement. (Rires et

acclamations.) Il n'est pas hors de propos de dire comment nous

avons été traités dans cette Chambre. Je me souviens que les

seuls arguments qu'on opposa à M. Villiers, la première fois

qu'il porta la question au Parlement, ce furent des murmures et

des ricanements. Mais quand l'opinion publique a été éveillée

dans le pays, ils ont jugé prudent de rompre le silence, et,

descendant de leur dédaigneuse position, ils se sont mis à parler

de _droits acquis_. Plus tard, et à mesure que le public a pris

la question avec plus de chaleur, ils ont commencé à argumenter.

Battus sur tous les points, chassés de position en position,

incapables de rester debout, les voilà maintenant qui reviennent

sur leurs pas et ne savent plus qu'invoquer les _droits acquis_.

Notre noble Président a déjà fort bien dévoilé la nature de ces

droits acquis. Excusez-moi si je m'arrête un moment à expliquer

en quoi ils consistent. À ma manière de voir, posséder un droit

acquis, c'est avoir dérobé quelque chose à quelqu'un. (Rires.)

C'est avoir volé la propriété d'autrui et prétendre qu'on y a

droit parce qu'on l'a volée depuis _longtemps_.

(Acclamations.)--Il en est beaucoup d'entre vous qui ont été en

France, et ils savent qu'on n'y connaît pas cette classe d'hommes

que nous appelons _boueurs_ (Rires.) On est dans l'usage de

déposer les cendres et les balayures devant les maisons. Certains

industriels, qu'on nomme _chiffonniers_ viennent remuer cette

ordure pour y ramasser les chiffons et autres objets de quelque

valeur, et se procurent ainsi une chétive subsistance. À l'époque

du choléra, le gouvernement français pensa que ces tas

d'immondices contribuaient à étendre le fléau et ordonna leur

enlèvement; mais en cela il touchait aux _droits acquis_ des

chiffonniers. Ceux-ci se soulevèrent; ils avaient des droits

acquis sur les immondices, si bien que l'administration,

craignant une émeute, ne put prendre des mesures de salubrité et

ne les a pas prises encore. (Rires.) La même chose est arrivée à

Madrid. Il est d'usage dans cette capitale d'approvisionner les

maisons d'eau apportée d'une distance considérable. Il fut

question de construire un aqueduc; mais les porteurs d'eau

trouvèrent que c'était toucher à leurs _droits acquis_. Ils

avaient un droit acquis sur l'eau et nul ne pouvait s'en procurer

qu'en la leur achetant à haut prix. Eh bien! quelque absurdes et

ridicules que paraissent ces exemples de droits acquis, je dis

qu'il s'en faut de beaucoup qu'ils soient aussi absurdes, aussi

déshonnêtes, aussi funestes que les _droits acquis_ qu'invoque

l'aristocratie de ce pays. (Approbation.) Quelle fut l'origine de

ces prétendus droits? Une guerre longue et terrible, et le prix

élevé auquel elle porta les aliments ne fut pas le moins

désastreux de ses effets. Elle fut un fléau pour le pays, mais un

bienfait pour les propriétaires terriens. Aussi, quand elle fut

terminée, au prix des plus grands sacrifices, ils vinrent à la

Chambre des communes, et, s'appuyant sur ces mêmes baïonnettes

qui avaient combattu l'ennemi, ils firent passer une loi qui

avait pour but de maintenir la disette artificielle des aliments

et de dépouiller le pays du plus grand bienfait que la paix

puisse conférer. (Approbation.) Ils ont, eux aussi, des droits

acquis à la disette. Mais le pays a des droits acquis à

l'abondance, droits fondés sur une loi antérieure à celles qui

émanent du Parlement, car les produits sont répandus dans le

monde, non pour l'avantage exclusif des lieux où ils naissent,

mais afin que tous les hommes, par des échanges réciproques,

puisent à la masse commune une juste part des bienfaits qu'il a

plu à la Providence de répandre sur l'humanité. (Acclamations.)

Quand nous voyons ces choses, quand nous ne pouvons nous empêcher

de les voir, quand il n'est pas un négociant, un manufacturier,

un fermier, un propriétaire, un ouvrier à qui elles ne sautent

aux yeux, ne faut-il pas s'étonner, je le demande, de voir tout

un peuple demeurer dans l'apathie à l'aspect de ses droits foulés

aux pieds, à l'aspect de milliers de créatures humaines poussées

par la faim dans les maisons de travail? Ne devons-nous pas être

frappés de surprise, quand nous entendons un membre du parti

protectionniste dire (et pour tout l'univers je ne voudrais pas

qu'on eût à me reprocher ces insolentes paroles) que, pour ceux

qui n'ont pas de pain, il y a de l'avoine et des pommes de terre?

et lorsque, pour toute réponse, un ministre d'État vient nous

affirmer que plusieurs millions de quarters de blé pourrissent,

en ce moment, dans les greniers de l'Amérique, et qu'il

considérerait leur introduction dans ce pays comme une calamité

publique? (Applaudissements.) Quoi! les citoyens des États-Unis,

les habitants de l'Ukraine et de Pultawa voient leur blé se

pourrir; et on vient nous dire que l'échange de ce blé, dont nous

manquons, contre des marchandises, dont ils ont besoin, serait

une calamité universelle! mais quand ils proclament ouvertement

de telles doctrines, en ont-ils bien pesé toutes les

conséquences? Ne s'aperçoivent-ils pas que pendant qu'ils

croient, par des lois de fer, environner leurs propriétés d'un

mur impénétrable, il est fort possible qu'ils ne fassent que

susciter des ennemis à la propriété elle-même? Qu'ils se

rappellent les paroles qui ont été prononcées, non par un

ligueur, non dans cette enceinte, mais par un serviteur du

pouvoir: «Le peuple de ce pays reconnaît le droit de propriété.

Mais si quelqu'un vient nous dire qu'il y a dans sa propriété

quelque attribut particulier qui l'autorise à envahir la nôtre,

que nous avons acquise par le travail de nos mains, il est

possible que nous nous prenions à penser qu'il y a, dans cette

nature de propriété, quelque anomalie, quelque injustice que nous

devons loyalement nous efforcer de détruire.» (Approbation.) Ce

sont là des sujets sur lesquels je n'aime pas à m'appesantir. Il

n'a fallu rien moins pour m'y décider que le souvenir du

traitement qu'on nous fait éprouver. (Écoutez!) Je ne vous

retiendrai pas plus longtemps; mais avant de m'asseoir, je

réclamerai votre assistance, car vous pouvez et vous pouvez seuls

nous assister. Nous présentons le clou, mais vous êtes le marteau

qui l'enfonce. (Bruyants applaudissements.) Vos ancêtres vous ont

légué la liberté civile et religieuse. Ils la conquirent à la

pointe de l'épée, au péril de leur vie et de leur fortune. Je ne

vous demande pas de tels sacrifices; mais n'oubliez pas que vous

devez aussi un héritage à vos enfants, et c'est _la liberté

commerciale_. (Tonnerre d'applaudissements.) Si vous l'obtenez,

vous ne regretterez pas vos efforts et vos sacrifices.

Rappelez-vous que vos noms seront inscrits dans les annales de la

patrie, et, en les voyant, vos enfants et les enfants de vos

enfants diront avec orgueil: Voilà ceux qui ont affranchi le

commerce de l'Angleterre. (L'honorable membre reprend sa place au

bruit d'applaudissements prolongés.)

M. SOMMERS, fermier du comté de Somerset, succède à M. Ricardo, et

traite la question au point de vue de l'intérêt agricole.

La parole est ensuite à M. Cobden. À peine le président a prononcé ce

nom, que les applaudissements éclatent dans toute la salle et

empêchent pendant longtemps l'honorable orateur de se faire entendre.

Le calme étant enfin rétabli, M. COBDEN s'exprime en ces termes:

Œuvres Complètes de Frédéric Bastiat, tome 3 mises en ordre, revues et annotées d'après les manuscrits de l'auteur · 第 72 / 106 题